“Le guide du moutard” [1993]

Puisqu’on m’a incité à racler mes fonds de tiroirs…

Pour ce «Guide du moutard», inspiré de notre guide des droits des mineur·e·s (Ni vieux ni maîtres, rédigé avec Yves Le Bonniec) et publié dans le journal satirique La Grosse Bertha (n° 4, 8 décembre 193), il faudrait vérifier et actualiser la partie juridique. Mais c’est la (mauvaise) intention qui compte!

ICI l’article au format pdf.

À LA GUERRE (SOCIALE) COMME À LA GUERRE ! (octobre 2010)

Capture d’écran 2014-11-11 à 11.34.13Pour celles et ceux qui ont rejoint mon blogue Lignes de force ces derniers jours, je précise que celui-ci est de création récente. J’y ai transféré le contenu (plusieurs centaines de textes) d’un ancien site, dont la pérennité n’était plus assurée. Ledit site avait lui-même souffert d’un précédent crash technique et le texte que l’on pourra lire ci-dessous avait été effacé à cette occasion. Au cours d’une restauration précipitée, ce texte a été oublié (par moi, seul coupable !) ; il n’avait donc pas été compris dans le « déménagement ».

Ce texte date d’octobre 2010. En le relisant pour cette nouvelle mise en ligne, un œil sur la retransmission télévisée en direct d’un « défilé républicain » mené par des hommes et femmes d’État de l’ensemble du monde capitaliste — une belle bande de censeurs et d’assassins, soit dit en passant[1] —, je me dis que l’erreur d’archivage commise a cette conséquence heureuse que je peux le republier précisément aujourd’hui.

copy-capture-d_ecc81cran-2014-11-09-acc80-01-10-09-e1415491935357.png

Retraites, offensive et terrorisation

Notes instructives pour une prise d’armes

 

  1. De quelle « guerre » s’agit-il ?

 

À la suite des émeutes du quartier de La Villeneuve, à Grenoble, Nicolas Sarkozy annonce en conseil des ministres, le mercredi 21 juillet 2010 « une véritable guerre contre les trafiquants ».

Le 30 juillet 2010, à Grenoble, après des incidents consécutifs au décès d’un braqueur abattu par la police, il fait le lien entre la délinquance et « cinquante ans d’immigration insuffisamment régulée, qui ont abouti à mettre en échec l’intégration ». Il appelle à une « guerre nationale » contre cette délinquance, ainsi dénoncée comme d’origine étrangère.

Dans le discours dominant, le thème de la « guerre » n’est pas d’apparition récente. À la fin des années 1970 et au début des années 1980, il est omniprésent sous sa variante de « guerre économique » (leitmotiv d’un Michel Debré) et, plus subtilement, comme institutionnalisation d’une «guerre froide» transposée sur le terrain intérieur.

En 1980, alors que le gouvernement Giscard d’Estaing-Raymond Barre envisage de modifier les textes sur la sûreté intérieure, Le Monde écrit : « Toute séparation formelle entre temps de paix et état de guerre tend à disparaître définitivement, au profit d’une situation de crise générale à laquelle doivent désormais se préparer les institutions, civiles et militaires, contribuant à la sécurité[2].

Le « terrorisme », réel, fantasmé et/ou instrumentalisé fournira à la fin des années 1980 une représentation commode de l’ennemi extérieur et intérieur. En 1986, le discours programme de Jacques Chirac évoque ce que j’ai appelé, par référence aux « classes dangereuses », les trois « figures dangereuses » du « terroriste », de l’étranger et du jeune délinquant. À l’intérieur de ce dispositif idéologique et guerrier, un déplacement commode permettra, après 1989, de pallier la disparition de l’épouvantail du bloc de l’Est, supposé pourvoyeur de poseurs de bombes, au profit de l’islamisme radical. Désormais, les trois figures dangereuses se croisent idéalement dans le jeune délinquant, enfant d’immigrés, donc supposé enrôlable par le terrorisme islamique.

Ayant à l’esprit ce court rappel historique, on ne trouvera rien d’étonnant à la récurrence du thème de la « guerre » dans le discours de Nicolas Sarkozy. Il est présent dès son arrivée au ministère de l’Intérieur, en juin 2002, lorsqu’il exhorte 2 000 cadres de la police à la mobilisation : « Nous allons gagner la guerre contre l’insécurité ». Guerre encore, contre les délinquants, en octobre de la même année, après l’incendie de plusieurs véhicules à Strasbourg. « Guerre aux trafiquants », et même aux «chauffards routiers » en 2003. Guerre aux « bandes violentes » pour le désormais président de la République en 2008. Il déclare en 2009 : « Notre pays doit enrayer le phénomène des bandes et de haine dirigés contre deux piliers de la République, l’école et la police ».

Toujours en 2009, la même rhétorique s’applique à l’absentéisme scolaire, c’est la «guerre sans merci contre le décrochage scolaire». Pas davantage de merci, comme bien l’on pense, contre « la criminalité », en mai 2010 après le décès en service d’une policière[3].

L’apparent bric-à-brac des « cibles » gagne en cohérence une fois reconsidéré comme cibles de ce que j’ai appelé la terrorisation démocratique, correspondant aux figures dangereuses évoquées plus haut : délinquance multiforme (de l’école buissonnière au braquage), immigration, dont il ne suffit plus qu’elle soit « régulière » et légale, attaques violentes contre les institutions et leurs personnels.

On voit que ce recours systématique au thème de la guerre s’inscrit sur le moyen terme (quarante années) et ne saurait être considéré comme une simple rodomontade ou une question de « style » propre au seul Nicolas Sarkozy.

Il indique bien plutôt une tendance de fond des patronats et États occidentaux à mettre à profit la mondialisation pour revenir à une gestion capitaliste plus violente, présentant les conquêtes ouvrières comme des archaïsmes : services publics, droits sociaux et syndicaux, etc.

Tandis qu’une guerre mondiale permanente et tournante permet, « à l’extérieur », de gendarmer le monde et d’assurer la circulation des sources d’énergie (Irak, Afghanistan, Kosovo), la terrorisation démocratique devenue mode de gouvernement est l’instrument d’une guerre tout aussi réelle : la guerre des classes.

Ancien premier flic de France, soucieux, en bon parvenu, d’afficher en tout, du choix de son épouse à celui de sa montre, son attachement à la bourgeoisie (et au spectacle), M. Sarkozy se veut l’artisan magnifique — incompris, si nécessaire — de la mutation de la république bourgeoise au service du capitalisme moderne.

Ça n’est certes pas la première fois que la lutte de classes en France aura «créé des circonstances et des conditions qui ont permis à un médiocre et grotesque personnage de jouer le rôle de héros[4]». Lire la suite

LE MAUVAIS GOÛT ET LA «BONNE CAUSE». Fepalcon® et prévention du suicide

Cet article a été rédigé pour la rubrique « Vite fait sur le divan » de la revue On a faim ! — donc dans la seconde moitié des années 1990. Je l’ai retrouvé sur un antique ordinateur portable.

[Je ne sais pas si cet article a été publié en revue ; il n’était pas repris sur mon ancien site, et je ne l’avais pas recensé dans la liste de mes articles publié dans Pièces à conviction. Si jamais quelqu’un possède la livraison d’On a faim ! où il figure…]

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38

Le conditionnement imite fidèlement une boîte de médicaments. Le nom du produit : Fepalcon® 500. À l’intérieur, une notice :

« C’est quoi le Fepalcon® ? Un antistress, pas de morale mais juste une pause à ton spleen pour remplacer le hara-kiri. Quand l’utiliser ? Lorsque ton désespoir a besoin d’une mi-temps, quand ton “mal de vivre” reste incompris, quand l’angoisse habite ton cœur, lorsque le rêve n’est plus dans tes nuits. […] Ne te voile pas la face, tes problèmes, il faut que t’en causes. Le silence mène à l’overdose. À qui peux-tu t’adresser ? À qui t’as envie : tes parents, tes proches, tes amis. T’as personne autour de toi à qui parler, appelle le [suit un numéro de téléphone]. Quels effets indésirables le Fepalcon peut-il avoir ? Si t’accumules les doses, les kilos s’imposent. Si t’exposes les doses à la chaleur, elles se décomposent. Que contient le Fepalcon® ? Deux gaufrettes croustillantes enrobés de chocolat au lait [de marque KitKat] offerte par Nestlé. Distributeur officiel : Children Action [suivent les coordonnées à Genève]. Fondation privée qui lutte pour prévenir le suicide chez les jeunes en partenariat avec les Hôpitaux universitaires de Genève. »

Capture d’écran 2015-01-05 à 14.37.32

Photo C. G.

 

Au cas où la dimension spirituelle aurait échappé à quelqu’un, le produit est revendiqué par les laboratoires « Chuizene ». Fepalcon est « une marque ALACON » est-il précisé.

L’informateur qui m’a rapporté ce nouveau gadget de la prévention du suicide juvénile n’a pu m’éclairer sur le point de savoir si les gaufrettes seraient vendues (un comble !) ou distribuées gratuitement. Elles devraient en tout cas être disponibles dans les pharmacies helvétiques. Des services hospitaliers français étudient la possibilité d’adapter la bonne blague, qui a — paraît-il — eu les honneurs de Canal+.

Mauvais goût, démagogie et perversité se conjuguent dans une telle initiative. Ce n’est pas le niveau des jeux de mots utilisés qui est le plus navrant. Même niaiseux, le message peut se concevoir de la part d’un proche, qui résume par pudeur dans une formule convenue [!] son attachement à celui ou celle qui paraît sur le point de « faire une connerie ». Mais l’apostrophe « Fais pas l’con ! », employée en dehors d’une situation de crise où elle peut jaillir spontanément, si l’interlocuteur enjambe l’appui de la fenêtre par exemple, prend une connotation bien méprisante lorsque des psychiatres et des travailleurs sociaux l’emploient à froid et de manière générale pour interpeller et par la force des choses qualifier un(e) suicidaire.

Le rythme vaguement rap des indications de la notice et leur contenu bêtifiant montre assez la soupe démago-infantile qui sert de pensée aux responsables de la santé publique quand ils s’adressent à des jeunes. L’allusion, qui se veut plaisante et complice, aux kilos qu’entraînerait une consommation excessive est un bel exemple de gaffe dans la population dont la composante féminine est particulièrement visée et touchée par l’intoxication publicitaire capitaliste et les pathologies psychosomatiques qu’elle suscite et renforce : autodépréciation, complexes, image du corps hallucinatoire (se voir « grosse »), régimes, dégoût de la nourriture, boulimie, anorexie…

Le fait que la multinationale Nestlé, célèbre pour ses campagnes de remplacement de l’allaitement maternel dans les pays du tiers monde (au profit, évidemment, des laits en poudre qu’elle commercialise), ait jugé bon de fournir la friandise symbolisant le « médicament pour de rire », ouvre des horizons intéressants. Ces marques, qui sont à la fois éclaireurs et étendards dans la guerre menée par le capitalisme contre une jeunesse qu’il faut plier à l’ordre marchand (quitte à rendre fous et malades dès leur jeune âge ceux et celles qui le subissent), pourraient en effet offrir — sous le nouveau déguisement du soin et de la prévention — des échantillons de leurs produits et des gadgets publicitaires. Nul doute que Coca-Cola serait heureux de distribuer de fausses bouteilles de sirop calmant dans les infirmeries des collèges et Hollywood de la gomme à mâcher anti-violence. Nike pourrait griffer des préservatifs de son logo : « Prends ton pied avec Nike ! ».

Faites pas les cons ! c’est pour votre bien que Nestlé, Lacoste et Sony sponsorisent un monde qui donne envie de mourir de faim à des jeunes filles du Nord tandis que les enfants du Sud crèvent de malnutrition sans l’avoir choisi. Malgré les sucreries et les bons mots, les responsables de l’ordre sanitaire ne renonceront pas aux médicaments comportementaux (dont le Prozac est devenu le lucratif symbole) ; ils ne renonceront pas davantage aux camisoles (chimiques ou non), aux internements arbitraires et aux électrochocs.

Sucre d’orge et matraque. Tout un monde ALACON, en effet !

 

Capture d’écran 2015-01-04 à 20.08.33

Échantillon (de prescripteurs probablement, mais la photo est muette).

 

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38 Une vingtaine d’années plus tard, le Fepalcon existe toujours, disponible au « dosage » 1000, avec des friandises d’origines diverses, souvent produit et distribué à plusieurs milliers d’exemplaires.

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.55.27

En 2015, le syndicat espagnol CGT (anarcho-syndicaliste) a réinventé (ou détourné?) la formule en créant un pseudo-médicament contre le conformisme, la passivité et la soumission, à base de prise de conscience, d’action directe et de solidarité (et de caramel). La boîte contient un tract qui affecte la forme d’une notice.

Capture d’écran 2015-02-20 à 19.26.46

 

 

DE QUOI TÉMOIGNENT LES SANS-PAPIERS GRÉVISTES (2008)

Capture d’écran 2014-11-09 à 12.58.14

 

e reproduis ci-dessous les témoignages figurant dans le deuxième numéro du Journal des occupants du chantier de la rue Xaintrailles (mai 2008), que l’on m’a remis au Salon du livre libertaire de Paris.

Les travailleurs sans-papiers de ce chantier de démolition du XIIIe arrondissement de Paris sont en grève depuis le 15 avril 2008. Ce site a fait l’objet d’une attaque de militants fascistes ; ils ont blessé à coups de barre de fer une personne faisant partie du comité de soutien.

Le mouvement de grève des sans-papiers continue à s’étendre, y compris contre la volonté limitante de la CGT et les réticences de telle ou telle organisation (J’en prends 100, pas plus !). Bien au-delà de la question de la régularisation, évidemment centrale pour les principaux intéressés, la grève des sans-papiers fait apparaître au grand jour le fonctionnement réel de l’économie : importation hypocrite de main-d’œuvre, surexploitation, et patrons dans l’illégalité. Le capitalisme se moque de ses propres règlementations, même s’il préfère encore les supprimer (voir le nouveau code du travail). La grève des intermittents du spectacle avait, de la même manière, révélé au plus grand nombre le rôle économique des intermittents et précaires sur lesquels repose plusieurs secteurs d’activité (spectacles, donc tourisme, donc restauration, etc…).

 

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38

 

1.

 

Kande Diarra Je m’appelle Kande Diarra. Je suis arrivé ici le 4 août 2001. Bon. Bon, quand je suis arrivé ici, heureusement qu’il y avait ma grande sœur, car j’ai passé un an sans trouver de taf et tout. C’est elle qui me donnait de l’argent pour manger, acheter des habits, des cartes orange et tout. Après j’ai trouvé un taf dans une société de démolition. Depuis que j’ai commencé à tafer, y a aucun problème, le patron est quelqu’un de très gentil, c’est un portugais. Bon. J’ai fais 7 ans 1/2 dans une entreprise. Bon. A la fin 2007, c’était le 1er décembre, on était six personnes sans-papiers. On partageait le chantier avec d’autres qu’on avait fait venir parce qu’il y avait trop de boulot. Bon. Des collègues sont montés dans une camionnette de la société et ils se sont fait arrêter en chemin. On avait un chantier à 150 kilomètres d’ici, quand on est arrivé les flics étaient déjà là. Ils ont fait arrêter la camionnette au péage, et ils ont arrêté deux amis qui avaient pas de papiers. Ils les ont emmenés dans le commissariat. Après le patron il est intervenu pour savoir qu’est-ce qui se passait. Il a été mis en garde à vue lui aussi ! Une heure de garde-à-vue. Après, quand ils l’ont relâché, ils ont aussi relâché les autres. Les patron nous a prévenus que les policiers savaient qu’il y avait des sans papiers. Ils nous a dit de faire des photocopies de nos papiers et de les envoyer à la préfecture pour qu’elle vérifie. On a fait une petite réunion. Après, il nous a expliqué qu’avec ce problème là on est obligé d’envoyer des photocopies. Moi je lui ai dit que c’était pas la peine, que je savais que ma pièce était pas bonne. Tout le monde a répété la même chose. Après, le patron il a dit qu’il a pas le choix, que maintenant il est obligé d’arrêter sinon ils vont fermer l’entreprise. Bon. On a arrêté. Le patron connaît pas les démarches. C’est pour ça qu’on est parti voir le syndicat. Il a appelé le patron pour lui dire d’aller se renseigner à la préfecture. Après, il est parti là bas, et il a pris un avocat. Il a dit que la promesse d’embauche c’est pas la peine, ça fonctionne pas. Après, il n’y a rien qui avance, jusqu’à cette grève là. Je crois qu’avec cette grève là ça va s’arranger.

 

2.

 

Sadio Dramé Je m’appelle Sadio Dramé. Depuis que je suis venu en France, je suis venu pour travailler quand même. Mais si t’as pas de papiers t’as pas de travail. Donc on a fabriqué un faux, pour travailler avec. Des fois tu trouves du travail, des fois tu trouves pas. J’ai pas trouvé pour travailler avec une boîte, mais je travaille avec une société d’intérim. Cinq ans. Je travaille pour «Lang TP», dans le métro. Je suis venu en France depuis 2000. J’ai pas de papiers, je peux pas repartir, et j’ai pas de moyens ici. J’ai trois enfants au pays, et cette année ils vont devoir quitter l’école parce que j’ai pas d’argent pour leur envoyer. C’est ça. Ici j’ai de la famille, un grand frère et sa femme, mais je vis tout seul. Comme je suis intérimaire, je suis allé voir mon patron, ils ont regardé les documents à remplir et ils m’ont dit que non, ils pouvaient pas remplir les papiers que la préfecture demande. Le contrat ils le donnent pour un mois, et depuis huit mois ils ne m’ont pas fait travailler. Alors comment je fais pour gagner mes papiers ? Pour manger, je vais voir mon grand frère, ou mes amis. Ils me prêtent de l’argent. Mais pour sortir chercher du travail c’est une galère, parce que j’ai pas d’argent pour les tickets, et j’ai peur de voler. C’est vraiment la galère. C’est trop de soucis. Trop. Trop. Je peux pas appeler ma femme tellement je suis galère. Parce qu’à chaque fois qu’elle me demande quelque chose je peux pas lui envoyer. C’est dur la vie ici. Depuis que la grève est commencé, quand j’appelle mon patron il me dit : quand tu auras tes papiers, reviens travailler. Mais comment je peux avoir mes papiers si il ne veut pas remplir les documents pour ça ? C’est bizarre. J’ai le souci, c’est obligatoire. Je suis en grève depuis un mois.

LE «DROIT À LA PARESSE» AU XVIe siècle. Grande confrairie des saouls d’ouvrer et enragez de rien faire (2008)

Capture d’écran 2014-11-09 à 12.49.55

ans sa présentation du Droit à la paresse de Paul Lafargue, dans la petite collection Maspero (1979), Maurice Dommanget évoque un discours rédigé au nom de la « grande confrairie des saouls d’ouvrer et enragez de rien faire ». Dommanget déplore que l’ouvrage, édité en 1600 à Lyon, « manque à la Bibliothèque nationale ». Il manquait sans doute, égaré peut-être, à l’époque où l’historien entreprit sa recherche. J’eus davantage de chance lorsque je menai la mienne sur les textes de critique du travail, lequel travail (!) prit la forme, plus modeste que prévue, du livre Économie de la misère (La Digitale, 1999).

D’après Émile Picot, dans son ouvrage intitulé La Sottie en France (1878), que cite Dommanget, on connaît au moins quatre éditions des Grands status et ordonnances de la grande confrairie des saouls d’ouvrer et enragez de rien faire datant du seizième siècle. La Bibliothèque nationale possède une édition lyonnaise de 1620 (in-16°, 24 p.), conservée à la Réserve des livres précieux, d’accès réduit à l’époque de ma recherche, aujourd’hui aisément consultable sous forme de microfiche (MFICHE-RES-Y2-2761). Le texte est repris dans Les Joyeusetez, facécies de folastres imaginacions, t. 12., réimprimé à Paris, par Téchener, en 1831 [1] (BN : RES-Y2-2489).

capture-decran-2016-12-12-a-14-24-26

Émile Picot estime que, parmi les « témoins » mentionnés par le texte, il est probable que l’auteur est Philippot Platier.

Renonçant pour l’heure aux recherches nécessaires à la constitution d’un recueil de textes contre le travail, je donne ce texte sans plus attendre pour l’éjouissance de toutes et tous paresseux, cossardes, cancres, limaces, canailleux de sieste, couleuvres, poilus ès paumes, feignasses et autres fatigués d’être nés et rétifs à l’exploitation salariée. Sans doute ma version souffre-t-elle de fautes de transcription ; la paresse m’a dissuadé d’expliquer chaque mot ancien, ce qui, d’ailleurs, préserve et le charme de ce texte et les joies de la découverte pour la gent ci-dessus évoquée.

Inutile de t’expliquer ici, ô lectrice, ô lecteur, en quoi cette facétie est réjouissante puisque tu vas la lire et en penseras autant de bien que moi et que voudras.

Nul doute que quelqu’une ou quelqu’un trouvera, quelque jour, la patience d’en offrir une version plus exacte et plus savante.

Capture d’écran 2014-12-14 à 12.42.19

Les Grands status et ordonnances de la grande confrairie des saouls d’ouvrer et enragez de rien faire, ensemble les grands salaires que recevront ceux et celles qui auront bien et deuement observé les dicts status et ordonnances avec les monnoyes d’or et d’argent servans à la dicte cour.

Les statuts de la confrairie de Monseigneur l’Abbé de St Lache

De par Saoul-d’ouvrer, par la grace de trop dormir, Roi de négligence, Duc d’oisiveté, Comte d’enfance, Vicomte de méchanceté, Marquis de trop muser, Connétable de nulle entreprise, Amiral de fainéantise, Capitaine de laisse moi en paix, Garde et gouverneur de tous ceux et celles qui aiment besogne faite et entièrement achevée, Seigneur de rien faire, Ecuyer et Courier ordinaire de la Cour de monseigneur l’Abbé de St Lâche.

À nos aimés et féaux, les Généraux et Conseillers sur le fait de nulle science.

À nos Trésoriers et Argentiers sur le fait de nulle finance, qui sont nos Aides.

Aussi à nos maîtres de plusieurs affaires, et à notre Bailli : Salut, sans dilation et nul confort.Capture d’écran 2014-12-14 à 12.41.34

Nous avons entendu de par nos bien amés et alliés, les gens de notre Abbaye de Chasse-profit. Et comme sont pauvres souffreteux, endettés, malheureux, mal fortunés, misérables, querelleux, nécessiteux, racheux [galeux] et aussi teigneux ; vuides et aussi indignes de bonne et suffisante complainte, de tous les biens privés et du tout au tout dépouillés : Et que sur peine de cinq marcs d’étouppe, d’être bouilis en bran [merde] et brûlés en la rivière, vous avez à tenir les Ordonnances qui s’ensuivent.

De par notre très-révérend père et indiscrète personne Pencer Maudiné, notre Prélat élu par le Conseil de notre Abbaye de Chasse-Profit que combien tant pour eux que pour leurs prédécesseurs, dont ils sont en [cause], ayant été, sont et seront encore, et demeureront, si Dieu plaît, en bonne saisine et vraie possession, de ne rien avoir, et de toujours moins acquérir pour eux ni pour autres en aucune manière, et de faire toujours de grandes dettes, et pour icelles dettes être toujours emprisonnés ou donner gages, et excommuniés plus souvent qu’un chacun jour.

Et si par aucun cas d’accident ou de fortune il leur avienne à aucun peu de rente ou quelque bonne et valable possession, que, à Dieux ne plaise, ils en doivent ordonner et disputer en cette manière qui s’ensuit.

C’est à savoir, qu’ils aient à laisser tomber leurs maisons à terre et mettre en ruine, afin qu’il ne pleuve dessus et aussi pour se chauffer du bois de la couverture d’icelle maison, s’ils sont gens qui puissent endurer le feu.

Capture d’écran 2014-12-14 à 13.09.47Item. Qu’ils laissent leur terres et héritages sans les labourer, ni rien semer pour la doubte [la commodité] des oiseaux, lesquels mangent les semences et les fruits quand ils sont mûrs, et après laissent venir leurs prés en ruine, épines et buissons, afin que les renards, lièvres et lapins, cerfs, biches, porcs, sangliers, et autres bêtes sauvages puissent habiter auxdits prés et y faire leur retraite, et les oiseaux, si besoin en est, y faire pareillement leurs nids ; en outre laissent leurs vignes venir en herbes et en déserts, pour obvier et résister aux grandes peines, labeurs, missions et dépens qu’ils doivent faire et mettre un chacun an pour les labourer et accoutrer.

Item. Plus, laissent leur bois à couper, rompre, tailler et détruire, pour cause des bêtes sauvages et des larrons, qui en cause de nécessité y pourront faire leurs retraites, afin de les mieux cacher.

Item. Qu’ils laissent rompre et crever leurs étangs, parce que les poissons et autres bêtes, comme écrevisses, brêmes, et carbots qui sont dedans, qu’ils puissent être dehors [mot ill.], et eux ébattre au milieu des champs et changer un peu d’air.

Item. Leurs moulins laissent choir et tomber en ruine, pour cause de la farine qui gâte les robes des bonnes gens qui y viennent moudre. Et pour ce, et à cause que nous gardons et maintenons en notre divine Abbaye de Chasse-profit, Fine-franchise, Folâtrerie, château tout y faut, que jamais ne mourront sans héritiers. Et de leurs autres biens, rentes et revenus que jamais n’advienne si à Dieu plaît, ni un bien ni profit.Capture d’écran 2014-12-14 à 12.41.59

Aucuns de nos autres Justiciers et Sujets, si comme sont écervelé, fous, frénétiques, contrecuidés, cornards, musards, teigneux, pleins de vermines, et autres bavards sans raison, n’ayant bord ni maison, renverseurs de tasses, vuideurs de coupes, blanchisseur de beurre, teinturiers de nappes, rôtisseurs de tripes, écumeurs de pots, tourneurs de rôts, tireurs de chair du pot trois heures avant qu’elle soit cuite, regardeurs et gardeurs de gages en plusieurs lieux par défaut de la plus grande suffisance, quand ils ont à besogner avec ces héros : si comme sont lanterniers, buffetiers[2], crieurs de vin, ruffiens, bordeliers, menteurs, bourdeurs, ivrognes, truands, porteurs d’images, bateleurs, trompeurs ou barateurs et coquillards. Lire la suite