Exploitation sous état d’urgence ~ héroïsation et infantilisation

On trouvera ci-dessous le message envoyé par une agence de travail temporaire de l’Ouest de la France. On notera le vocabulaire utilisé: les «collaborateurs», c’est-à-dire les travailleuses et travailleurs précaires sont appelé·e·s des superhéros !

Le recours à l’imaginaire des bandes dessinées s’inscrit dans la politique lexicologique du gouvernement. Le Président de la République n’hésitant pas à qualifier de «héros» le personnel soignant, sur lequel il lâchait ses porcs il y a quelques semaines lorsqu’il réclamait des conditions de travail décentes.

L’idée est simple, et concernant les infirmières elle vient doubler celle d’une vocation supposée des femmes au soin, au care: un héros ou une héroïne est admirable. Mais l’admiration que chacun·e se doit de lui porter est la seule ou au moins la principale gratification qu’il·elle peut attendre. On ne paye pas une héroïne! Ce serait l’insulter dans son dévouement exemplaire, donc forcément désintéressé…

Bonjour,

Vous faites partie des collaborateurs inscrits chez CRIT à ce titre, je souhaite partager les dernières informations de votre agence et de ses clients.  

Compte tenu de la situation actuelle, après le secteur de la santé, l’alimentaire est considéré comme un secteur prioritaire. Aussi, tous les jours les intérimaires de notre agence travaillent avec les entreprises pour assurer la production et l’approvisionnement des consommateurs sur tout le territoire.  

Si vous souhaitez rejoindre les équipes qui travaillent pour nourrir nos concitoyens, [ici un numéro de téléphone]

Appel à tous les superhéros !

Rejoignez les équipes d’opérateurs agroalimentaire

Rejoignez les équipes de préparateurs de commandes

Rejoignez les équipes de livreurs

Rejoignez les équipes d’hôtes/hôtesses de caisse

Un grand MERCI à toutes celles et tous ceux qui ont déjà rejoint les équipes formidables des superhéros et d’avance MERCI à tous les nouveaux 

Prenez soin de vous, de vos proches, respectez les consignes sanitaires et à très vite !

Soutien au Fender à Ivry-sur-Seine! Stop aux expulsions!

Nous sommes un collectif d’une dizaine de personnes qui s’est constitué il y a un an et demi avec des envies et des revendications communes, qui nous ont amené à réquisitionner et occuper un bâtiment vide dans la ville d’Ivry-Sur-Seine. Aujourd’hui, nous sommes 25 à y vivre.

Le Fender a donc été le point de départ d’un lieu et d’un projet de vivre autrement, ayant pour but d’héberger les personnes les plus démunies et de faire revivre l’entraide et la solidarité au sein de notre société qui en a cruellement besoin.

Pour ce faire nous avons décidé de faire du Fender un lieu ouvert à tout le monde, au sein duquel nous promouvons la Culture et le bien-vivre accessibles à toutes et tous.

 Au cours de cette année nous avons mis en place un marché solidaire deux fois par mois où tout le monde peut venir chercher des produits Bio et frais, des vêtements, des plantes, des jouets, mais aussi simplement venir se rencontrer, échanger et discuter. Rapidement cela nous a permis de proposer des cours de soutien scolaire, des cours d’apprentissage du Français et des ateliers aux habitant.es du quartier.

Nous avons aussi ouvert nos portes lors de différents événements tels que des présentations de livres, des pièces de théâtre, des projections de films, des concerts ou des cours de boxe, de théâtre et de yoga.    

S’inscrire dans une logique non-marchande était pour nous une évidence mais aussi un combat dans un monde où les inégalités sociales et économiques ne font que s’accroître.

C’est pourquoi aujourd’hui nous sollicitons votre aide. En vue de notre procès du 4 Février 2020, nous avons besoin d’un maximum de signatures pour montrer que le Fender est soutenu et que, plus globalement, ces initiatives sont soutenues. Continuons à lutter toutes et tous ensemble ! La solidarité est notre arme !

STOP AUX EXPULSIONS !

Pour signer la pétition, c'est là!

Handicap et éros technicien

Peut-être cet «habit de plaisir» (je déforme poétiquement son appellation) pourra-t-il rendre service à certaines personnes handicapées et c’est tant mieux, mais quelle triste adaptation technique des utopies érotiques!

Notons, même si les concepteurs n’y sont pour rien, que cette machinerie sophistiquée n’amoindrit nullement le contrôle des proches ou des soignants, seuls à décider combien de fois (par jour? par semaine? par mois?) il est raisonnable d’en user…

Nul doute que des valides souhaiteront étendre le champ de leurs expériences sensorielles grâce à son usage. On voudra bien prendre au pied de la lettre l’expression suivante: Grand bien leur fasse!

L’éradication du concept de « santé publique »

Je mets en forme ci-après quelques échanges avec un ami chirurgien (qui apparaît sous «X») dans une grande ville du Nord de la France[1]. La discussion est partie du récit de la (énième) fermeture programmée d’un service de chirurgie.

 

X. — Ça se passe de la façon suivante : l’administration de l’hôpital embauche des gestionnaires ou ils lui sont envoyés par une administration plus élevée dans la hiérarchie. Ces gens font ce qu’on appelle un audit ; ils étudient le fonctionnement de chaque service et des équipements utilisés par les services et il disent : là on peut faire des économies.

Pour faire des économies, il faut « idéalement » faire des soins qui rapportent de l’argent et réduire les soins qui coûtent de l’argent.

 

Cl. — Le problème commence là, non ? Où ont-ils vu que le système de santé est là pour rapporter de l’argent et non pour soigner et guérir les gens ?

 

X. — Alors tu as raison, bien sûr, mais en fait, on n’en est plus là du tout !

 

Cl. — Je ne te suis pas.

 

X. — Bon, tu as raison sur le fond. Mais ce stade est très largement dépassé. Les gestionnaires ne disent plus : « Il faut que le système de santé publique soit rentable, ou au moins à l’équilibre, pour pouvoir perdurer et se moderniser », ce qui serait après tout rationnel, même si pas simple à mettre en œuvre. Non, ils disent : « Dans votre maternité, dans votre service de chirurgie viscérale, il faut faire des économies ». On pourrait même dire qu’ils sont descendus au niveau de la chambre d’hôpital. Ils font leur calcul et ils disent : « Dans tel service, la chambre 315 est trop peu utilisée. Donc on la ferme. »

 

Cl. — Tu me fais penser à une amie médecin du travail qui me racontait qu’un patron du BTP prenait sa calculette pour évaluer à combien allait lui revenir le kilo de merde de ses ouvriers, pour lesquels elle exigeait des toilettes.

 

X. — Ah ! mais on en est déjà là. Tu sais qu’à l’hôpital on ne parle de chambre en fait, mais de lit, d’autant qu’il y en a souvent deux par chambre. Donc on en est déjà à la plus petite unité possible. Et quand les mesures, enfin ce qu’ils appellent la « rationalisation budgétaire », concernent un équipement commun à plusieurs services, c’est pareil. On nous a demandé d’opérer moins parce que les heures de bloc coûtent trop cher.

 

Cl. — Attends ! On peut imaginer une clinique privée où on pousse le client à la consommation ; on pourrait dire qu’on opère « trop ». Mais comment peut-on opérer « moins » dans un service public ?

 

X. — Alors, il y a des réunions interservices et on négocie entre nous les heures de bloc, tout simplement. Enfin ! l’expression est mal choisie (rires) parce que c’est tout sauf simple. Ça a deux conséquences, en plus de compliquer le travail de tout le monde : il faut rappeler les patients pour leur « vendre » le fait qu’on pense que, finalement, ça serait pas mal de continuer un traitement – pour un cancer par exemple – avant d’être opéré…

 

Cl. — Excuse ma naïveté, peut-être, mais donc des médecins ou au moins du personnel médical ment consciemment aux patients pour couvrir des décisions administratives ?

 

X. — Exactement ! Je peux te dire que personne n’en est fier, mais une fois que le planning des blocs est bouclé, tu ne peux pas t’amener la bouche en cœur quand ça t’arrange. De toute façon, tu n’aurais ni interne, ni infirmières, ni anesthésiste… Donc, quand il y a vraiment une urgence, on deale entre nous. Ça fonctionne mal, bien sûr, du coup, on dépasse les horaires, le personnel est épuisé, il menace de faire grève, et tout se détraque chaque jour davantage.

 

Cl. — Tu restes assez discret là, mais ça met clairement en danger la santé des malades, non ?

 

X. — Ah ben oui, évidemment ! Les chances de guérisons sont potentiellement réduites. Ça n’est pas mécanique, parce que de toute façon la médecine n’est pas une science exacte ; autrement dit, il se peut que pour tel patient précis la prolongation du traitement soit finalement une bonne chose, mais globalement nous n’avons plus les moyens d’appliquer les décisions médicales qui nous paraissent appropriées. Et dans certains cas, impossibles à chiffrer, au moins aujourd’hui, ça peut entraîner des décès. Puisque c’était ça que tu sous-entendais par ta question discrète (rires).

Cl. — C’est un peu vertigineux ce que tu dis. Comment interpréter ça ? C’est quand même un énorme gâchis humain, y compris un gâchis financier, tout ce travail des soignants qui est mal rentabilisé, finalement ; c’est donc aussi un gâchis financier. Surtout si tu relèves le nez du niveau « service untel » pour considérer l’ensemble d’une ville, d’une région ou du pays…

 

X. — Tu es bien mignon ! Si ! Le problème, c’est que, depuis l’endroit où je travaille, moi je ne vois plus personne pour penser les problèmes de cette manière. Chaque cadre a le nez dans le guidon, il fait ce qu’on lui a appris à faire, là où on l’a posé, et puis c’est tout. Je ne sais pas s’il en rêve la nuit, mais au taf, il n’est pas là pour penser ni à la santé publique, si tant est que ça signifie encore quelque chose, ni aux patients. Il est là pour compter, et il compte. En général, ce sont des gens plutôt incompétents et très arrogants, probablement très mal à l’aise dans un monde dont ils ignorent tout et qu’ils redoutent, comme tout le monde d’ailleurs ! Les moins antipathiques sont pris entre le marteau et l’enclume : leur marge de manœuvre est quasi nulle.

           

Cl. — Tu vois une manière de se sortir de cette espèce de circularité folle ?

 

X. — Désolé, non ! Bien sûr, on essaye de limiter les dégâts, mais c’est quand on est sur l’obstacle, quand on comprend qu’on va nous entuber à tel endroit, de telle manière. Et les choses ne sont pas simples ; tu te doutes que les praticiens hospitaliers sont assez peu syndiqués, même si par hasard il peut se trouver quelques anciens militants politiques. Ajoute à ça que les rapports entre médecins et personnel soignant ne sont pas toujours fraternels, c’est le moins qu’on puisse dire. Et, s’il te reste encore un peu de place (rires), ajoute encore que ces fermetures sont l’occasion pour certains de magouilles de carrière diverses, et du coup il n’y a pas de front uni. Là, je te parle de mon niveau local ; plus haut, non, je ne vois pas comment on peut s’en sortir, si ce n’est par des explosions de colère et de souffrance. Enfin, ça ne répond pas à ta question, mais c’est déjà ce qu’on voit, dans les services d’urgence et qu’on verra je pense de plus en plus.

[1] La seule raison valable d’utiliser l’expression grotesque « Hauts-de-France » est qu’elle permet de coller l’étiquette « Fragile » quelque part vers le Massif central, tandis qu’on indique « Bas-de-France » sur le littoral méditerranéen.

Ajout 28 juillet 2019:

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