Vaccination: notes sur un mouvement [anti]social

Le système capitaliste – prêt à exterminer terre et mer – pour accroître ses profits porte une lourde responsabilité dans l’apparition de nouvelles pandémies (dont l’éventualité ne dépend pourtant d’aucun «complot»). Le gouvernement français – comme tous les autres ! – a rechigné à prendre la mesure de la crise sanitaire ; il a menti (et il ment encore), s’embrouillant à plaisir dans des déclarations et des mesures contradictoires. La récente mise en avant d’un « pass sanitaire » – matériellement inapplicable dans le secteur de la restauration, entre autres – a cristallisé l’exaspération d’un grand nombre de personnes, déjà poussées à bout par une année de confinements/déconfinements, de couvre-feu et autres restrictions de déplacement.

Ajoutons que l’État, engagé depuis longtemps dans la voie d’une «terrorisation démocratique», ne se gênera pas pour conserver tels éléments de «l’état d’urgence sanitaire» à intégrer dans le déjà considérable dispositif de contrôle social (comme il l’a fait après chaque vague d’attentats, par exemple).

C’est peu dire qu’une explosion des colères est légitime, comme elle l’était et s’était incarnée dans le mouvement dit des «Gilets jaunes». Un certain nombre de ces derniers s’est d’ailleurs immédiatement fondu dans l’actuelle protestation, espérant sans doute qu’elle pourrait revivifier, voire amplifier, leur propre mobilisation déclinante.

Ceci n’aura pas lieu, même s’il est possible que dans des localités précises, un bref retour des assemblées de rond-point soit constaté. [Notons au passage que le système des assemblées et des «assemblées d’assemblées» a perduré longtemps après la quasi-disparition des manifs hebdomadaires.]

Si certains «Gilets jaunes» trouvent dans la protestation contre le «pass sanitaire» l’occasion de se retrouver, c’est tant mieux pour eux·elles. Il est extrêmement improbable qu’ils·elles soient rejoint·e·s par davantage qu’une microscopique minorité des manifestant·e·s du samedi «nouvelle manière».

Je doute fort que les dizaines de milliers de personnes qui dénoncent le pass soient disposées à entonner l’hymne des «Gilets jaunes»: «Pour l’honneur des travailleurs, et pour un monde meilleur…». La plus grande partie d’entre elles, même si beaucoup sont des petits-bourgeois en voie de prolétarisation, se moquent pas mal de «l’honneur des travailleurs». Il ne s’agit pas de porter un jugement moral sur leur positionnement social, mais de faire un constat sociologique et politique.

De la même manière, l’analyse des slogans – ceux repris collectivement et ceux affichés individuellement (pancartes, chasubles ou badges) – est éclairante. Le slogan le plus communément scandé tient en un mot «Liberté!» Je crois que certains libertaires s’y sont laissés prendre. Il n’y a pourtant là aucune commune mesure avec l’ancien «Anarchie Liberté!», qui contrariait tant les bureaucrates gauchistes. Scandé seul, le mot «Liberté» est une coquille vide, dans laquelle viennent se lover à l’aise aussi bien des gens de droite, des militants néo-nazis et des électeurs de gauche. Souvenez-vous des manifestations de soutien à l’ école libre» (Tiens!): ses protagonistes prétendaient incarner la liberté face à un gouvernement « socialo-communiste » porteur de valeurs moscoutaires… Aujourd’hui, croyez-vous que les milliers de personnes dont ce sont les premières manifestations de rue s’intéressent vraiment à la  liberté de circuler»? Ils ne pensent qu’à la leur, et se moquent que l’on externalise les frontières – et les camps d’internement – le plus loin possible de l’Europe. Ces gens ne sont pas méchants! Simplement, leur rapport à la collectivité se limite à la déclaration d’impôt et aux élections. Le reste du temps, ils consomment de l’intoxication télévisée, et – pour celles et ceux qui préfèrent les versions customisées – des «réseaux sociaux».

La «liberté» qui sort de leurs bouches n’a rien à voir avec celle qui guide le peuple: c’est la liberté de l’interphone, de la voiture individuelle, et du smartphone.

Ce que demande ce mouvement – à supposer qu’il s’agisse d’un «mouvement» et qu’il «demande» quoi que ce soit – c’est le moins d’État possible dans le maximum de providence possible. Par là il est inspiré, sans le savoir, par les libertariens américains ; néanmoins son libertarianisme est sévèrement reconfiguré par les habitudes prises durant 85 ans de sécurité sociale !

Ce qui demeure du vieux fond anarcho-syndicaliste (dénaturé) dans ces mouvements d’opinion, c’est l’insatisfaction érigé en principe. Ce sont, autrement dit, des mouvements consuméristes. Si les vaccins tardent à être conçus, le gouvernement est un ramas d’incapables et les laboratoires pharmaceutiques des sangsues du peuple. Si les vaccins sont produits dans un temps record, le gouvernement est un ramas d’incapables, et les labos des apprentis sorciers. La même personne qui ignore que les premiers travaux sur l’ARN messager datent du début des années 1960, et refuse d’être le «cobaye» du vaccin contre le Covid, menacera de mort le cancérologue qui prétend lui interdire d’entrer dans le protocole d’un nouveau médicament…

À la décharge (signez ici) du consommateur de santé publique (vieux style), il faut reconnaître que la vaccination pose de manière paradoxale et quasi inextricable le problème de l’intersection/contradiction entre le bénéfice individuel et le bénéfice collectif. En réalité, le vaccin n’est pas fait pour vous (individu), mais pour nous (collectivité). Tel «accident» vaccinal (et la crainte qu’il suscite) n’affecte aucunement l’intérêt, voire la nécessité, d’une vaccination générale.

La question qui se pose aujourd’hui n’est en aucune façon de savoir si je souhaite ou si vous (individus) souhaitez vous faire vacciner; si vous éprouvez des réticences ; si votre système de croyance (religieux ou antiscientifique) vous «interdit» de le faire. La seule question est de savoir si la collectivité peut s’en passer. Ou, pour ne pas reculer devant les nuances: si des motifs sérieux et rationnels permettent d’envisager une autre stratégie de protection de la population mondiale (on ne peut pas à la fois aller passer ses vacances aux Maldives et nier que la situation sanitaire aux Maldives nous concerne).

La réponse à cette question – aujourd’hui – qu’on la formule brutalement ou avec toutes les circonlocutions imaginables est: Non.

À partir de là, on peut râler, signer des pétitions, attendre le dernier moment – comme pour remplir sa déclaration d’impôt – mais il faudra bien se faire vacciner. Et non, votre opinion individuelle ne «compte pas». Non pas parce le gouvernement est autoritaire (il l’est!) et oublie (il s’en moque!) qu’il est censé être à votre service (collectivité), mais parce que la santé publique s’évalue sur les grands nombres, lesquels sont extrêmement peu accueillants pour les particularités individuelles (ils les absorbent).

Que le gouvernement attelé à cette tâche soit du genre de ceux qui, depuis des décennies, ont entrepris d’éradiquer la notion même de «santé publique», ont mis des comptables à la direction des hôpitaux et fermé des centaines de lits jugés peu rentables ne modifie absolument rien, ni à la question ni à la réponse.

J’entends bien celles et ceux qui s’affirment à la fois vaccinné·e·s (ou sur le point de l’être) et hostiles à l’obligation vaccinale. Prenons un autre exemple. Diriez-vous: «Je suis entièrement d’accord pour dire que conduire fin saoul au-dessus de la vitesse maximale autorisée est un comportement criminel, mais je ne suis pas d’accord pour que ce comportement soit interdit?» Non, bien sûr.

L’habitude prise, dans les milieux autonomes, ultragauches et dans une (un peu) moindre mesure libertaires, de parasiter les «mouvements sociaux» pour tenter de les radicaliser ou d’y rencontrer de nouveaux et nouvelles complices est à l’origine d’une illusion d’optique. Ce genre de militant·e (même s’il/elle récuse le terme) a fini par penser que tout mouvement social est bon à prendre, qu’il exprime (au moins) une révolte contre l’ordre social et que l’on se doit d’y être «présent·e» pour y assurer une espèce de «permanence de la radicalité». Cet entrisme parasitaire s’exerce là où il est matériellement possible, c’est-à-dire dans les manifestations de rue. Plus elles rassemblent de monde et plus ce monde est divers, et plus l’entrisme est viable (les manifestations paysannes, par exemple, y demeurent assez peu perméables).

Illusion d’optique, disais-je : n’importe quel «mouvement» ne peut pas se transformer en n’importe quoi. L’actuelle protestation peut certes déboucher sur des manifestations violentes – violemment réprimées, surtout – mais on ne voit pas sur quoi d’autre. Parce qu’elle n’est porteuse de rien de positif. Elle est un refus, de surcroît autolimité. Et paradoxalement d’autant plus vivement exprimé qu’il se sait d’avance vaincu.

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J’ai déjà évoqué la vacuité des slogans scandés. Il est temps d’aborder l’infinie variété des références au nazisme. Certes, je comprends la critique morale qui en a été faite. Cependant, de mon point de vue de militant révolutionnaire, cet aspect est secondaire. Ce qui est important c’est que ces références attestent de l’absence de références positives (l’arbre qui cache le désert). On comprendra mieux en comparant ces niaiseries avec les fréquentes références, positives celles-là, à la Révolution française dans le mouvement des «Gilets jaunes». Les deux catégories de manifestant·e·s sont également dépourvues de culture ouvrière et de références historiques. Mais les uns remettent 1789 à l’ordre du jour, tandis que les autres brandissent en épouvantails Hitler, Auschwitz et l’étoile jaune imposée aux juifs.

Autrement dit, ce qui me frappe ça n’est pas le caractère exagéré (indéniable) ou «trop fort» de ces amalgames, mais leur faiblesse politique et intellectuelle. C’est, en l’état, un mouvement inintelligent, au sens propre. C’est-à-dire porteur d’aucune intelligence collective de la situation.

Ajoutons que cette faiblesse produit des paradoxes cocasses. Représenter Emmanuel Macron en Adolf Hitler, c’est bien se conformer au principe de propagande «Plus c’est gros, mieux ça passe»… appliqué par un certain Goebbels. Ajoutons que les manifestations accueillent (sans même le savoir) comme participants à part entière des groupuscules néonazis.

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Ce dernier point sert d’ailleurs de justificatif à des militant·e·s antifascistes pour participer aux manifestations. «N’abandonnons pas ce mouvement aux fascistes», disent-ils. Cette attitude me paraît relever d’une grande confusion. Qu’il s’agisse d’une occasion de trouver réunis des gens que l’on a envie de taper, c’est dérisoire, mais pourquoi pas ? Je comprendrais aussi que des militant·e·s tentent un effort pédagogique en allant distribuer des tracts (encore faudrait-il formuler une critique à la fois pertinente et audible – je mets à disposition en bas de page un tract de camarades de Caen, pour lesquels j’ai du respect et de l’amitié, et qui me semble exprimer parfaitement les limites et les contradictions de cette démarche). Mais se considérer et se comporter comme protagonistes d’un tel mouvement de protestation me paraît voué à l’échec et producteur de confusion.

Il existe des manifestations, même massives, même « réprimées » par la police, qui peuvent fournir l’occasion de repeindre sa cuisine ou de faire une balade en forêt… comme n’importe quelle élection.

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Je partage d’ailleurs le point de vue exprimé sur Twitter par le militant anarchiste Guillaume Davranche : un révolutionnaire doit considérer un problème de société au moins en partie comme s’il devait, dans un avenir plus ou moins proche, être appelé à contribuer à sa résolution. Un grand nombre de questions sont posées de manière biaisée dans la démocratie représentative, système de gestion modérée du système capitaliste et il ne s’agit pas (même si c’est un piège dans lequel il est facile de tomber) de se prendre pour le ministre de la Santé ou des Affaires étrangères. Mais les pandémies ne prendront pas fin avec le système capitaliste et il importe – à titre de gymnastique intellectuelle, et pour être en mesure de discuter des alternatives à l’état de choses présent – de nous demander ce que nous ferions, non pas « parvenu·e·s aux affaires » (ça n’est pas notre objectif), mais parvenu·e·s à un rapport de force différent, dans le prolongement d’une révolution sociale. On peut évidemment considérer que cette perspective est radicalement utopique et ne mérite donc pas d’être envisagée. Qui adopte ce point de vue se condamne – et contribue à condamner les autres – à demeurer un consommateur aussi insatisfait qu’impuissant. Si, au contraire, on veut bien considérer les occurrences passées et à venir d’une gestion collective de la vie sociale, force est de constater que la question de la vaccination s’est déjà posée, comme en témoigne l’affiche reproduite ci-après. On notera que la Commune a choisi l’incitation et non la contrainte. À celles et ceux qui ricaneront, triomphant·e·s, on fera observer que s’ils·elles s’étaient tous et toutes fait vacciner sans attendre petits cadeaux ou gros yeux, la question ne se poserait pas…

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Enfin, je pense qu’un aspect particulier de la protestation en cours mérite d’être mis en lumière : je veux parler des références au viol relevées (voir photo ci-dessous). Je ne pense pas que l’on puisse se contenter de les joindre, pour les écarter, aux facilités polémiques des références nazies. Le fait que l’injection, et son produit, renvoient dans l’imaginaire (de certaines) à une pénétration forcée tient évidemment à la voie intramusculaire de l’injection vaccinale (la seringue est dans l’argot un des innombrables équivalents modernes du pénis). Elle est sans doute en partie reliée à la peur des piqures (que je serai le dernier à moquer !). Elle manifeste aussi et surtout une angoisse véritable devant l’intrusion – corporelle, en l’espèce – de ce que le Dr Toulouse a nommé – bien avant Michel Foucault – la «biopolitique[1]». C’est une dimension du problème à laquelle personne n’échappera dans les années à venir, même si – ce que je souhaite – nous parvenons à mettre bas le système odieux, incohérent et mortifère dans lequel nous sommes contraint·e·s pour l’heure de sur-vivre.

PS. Je m’aperçois que j’ai omis de mentionner un argument mis en avant par celles et ceux qui encouragent la protestation actuelle: elle est partagée par un certain nombre de soignant·e·s. C’est en effet un trait paradoxal qui mérite quelques mots. Que des gens qui sont en première ligne quant au risque de contagion et dont le métier est de soigner se refusent à endosser une mesure sanitaire dans la situation présente, je ne peux me l’expliquer que par un sentiment violent d’humiliation, justifié par la condition qui leur est faite, le mépris réel dans lequel ils et elles sont tenu·e·s, derrière les déclarations larmoyantes et les démonstrations de balcon. Pour surmonter ce sentiment d’humiliation, seule une pose de défi permettrait d’afficher la fierté dernière de celles et ceux qui ne peuvent se croiser les bras, sous peine d’endosser la responsabilité de centaines de décès. Au moins, cela, on ne nous l’imposera pas! Quelle dérision. Les personnes prostituées, elles, ne renoncent au préservatif que sous la pression contraignante des clients.

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[1] Voir Je chante le corps critique, chap. 6, «Corps utopique – corps obsolète».

«Ça pass’ et ça casse!», tract libertaire de Caen.

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“L’Algérie au temps du hirak: quelles perspectives pour les révolutionnaires?” ~ par Nedjib Sidi Moussa

Suite aux élections législatives marquées par une abstention record et la victoire des partis liés à l’administration, Les Échos constataient, le 16 juin, qu’un élément manquait à l’opération des autorités visant à restaurer l’ordre antérieur au 22 février 2019: «la participation populaire à sa contre-révolution». Deux jours plus tard, L’Express employait l’expression caricaturale de « révolution du sourire » pour désigner le hirak et allait jusqu’à présenter les contestataires algériens comme autant de « révolutionnaires »

Si l’on peut, sans grandes difficultés, caractériser les mesures répressives du régime militaro-policier de «contre-révolutionnaires», il est en revanche plus douteux, au sujet du mouvement populaire, de prendre des vessies réformistes pour des lanternes révolutionnaires, sans pour autant remettre en cause le courage ou la persévérance de nombreux hirakistes privés d’alternative – faute d’articulation saisissable entre les aspirations à la liberté et les exigences d’égalité.

Cela étant, il existe assurément des révolutionnaires en Algérie, comme dans tous les pays. Or, en l’absence d’organisation et d’intervention conséquentes, leur poids politique a été réduit pratiquement à néant au cours des deux dernières années, laissant le champ libre aux forces démocrates-libérales et aux réactionnaires de tout poil, alimentant chaque jour davantage un désarroi mortifère.

Sans doute existe-t-il des causes liées à l’histoire récente du pays permettant de comprendre l’autolimitation du hirak. Par conséquent, un bilan du mouvement populaire bridé par les illusions petites bourgeoises de ses porte-paroles autoproclamés ne saurait éviter d’interroger les ressorts de la fragmentation durable de la société, ainsi que la dépolitisation profonde des classes laborieuses.

De la même manière, toutes les questions qui fâchent devront être abordées, à commencer par celle-ci: une révolution sociale est-elle concevable lorsque des pans entiers de la population préfèrent risquer leur vie sur des embarcations de fortune pour traverser la Méditerranée au lieu de se confronter aux forces d’oppression et de répression de leur pays?

Évidemment, il ne s’agit pas de poser le problème en des termes moraux mais de saisir les implications sociales et politiques de l’émigration de masse – sur laquelle comptent les autorités, trop heureuses de voir partir de potentiels contestataires –, tout comme la difficulté de nombreux Algériens à se projeter dans leur propre société et à en envisager la transformation, sans oublier qu’entre 1962 et 1989 le régime se disait «socialiste».

Parmi les tâches de l’heure, une critique des rares groupes se réclamant du socialisme en Algérie s’impose, non pas pour alimenter une polémique stérile, mais pour comprendre pourquoi ces formations n’ont pas réussi à constituer des points d’appui au cours de la dernière période.

Dans un article publié le 18 avril, le groupe Révolution permanente pointait les manquements du Parti socialiste des travailleurs (PST) et de la Voie ouvrière pour le socialisme (VOS). Au premier – parti frère du Nouveau parti anticapitaliste en France –, il était reproché sa «compromission avec la mouvance libérale-démocratique dans le cadre du Pacte de l’Alternative Démocratique (PAD)». Quant au second – scission ouvriériste du PST –, sa «démarcation du hirak et de ceux qui l’ont conduit vers l’isolement» ainsi que son appel du 28 mars à «la formation de listes portant un programme démocratique, social et anti-impérialiste» à l’occasion des législatives étaient dénoncés.

La direction du PST a commis une faute en s’associant à des formations bourgeoises dans le cadre du PAD, confirmant de la sorte son réformisme – sans que cela ne remette en cause la sincérité et la combativité de ses militants, notamment à Bejaïa. De son côté, VOS a eu le mérite de refuser les fronts interclassistes et de rejeter les mots d’ordre portés par l’opposition libérale du type « transition démocratique » ou «processus constituant».

Mais ce groupe trotskiste est limité par le formalisme de ses animateurs qui ont impulsé un Front ouvrier et populaire – réplique de «gauche» au PAD – dont l’aspect positif – à savoir la tentative de rendre visible l’expression propre des travailleurs – a été gâché par la propension de ses dirigeants à préférer les jeux d’appareils à la fédération d’éléments révolutionnaires – sur une base autonome –, ce qui a conduit à enfermer cette potentialité subversive dans une perspective para-syndicale. Néanmoins, l’erreur la plus incompréhensible aura été de s’engager dans la voie électorale.

Les révolutionnaires devront tirer toutes les leçons de ces errements et combattre les illusions entretenues par les courants libéraux, islamistes ou socialistes. La tâche est énorme, les moyens sont modestes mais la solution ne passera ni par les élections ni par la «construction du parti».

Nedjib SIDI MOUSSA

Repris du site de Courant alternatif, journal de l’OCL.

Site de Nedjib Sidi Moussa

 

De Pékin à Paris, les staliniens ne changent pas…

Comble du grotesque (ne parlons pas de déshonneur; il faudrait avoir de l’honneur de reste), Fabien Roussel, secrétaire national du PCF est le personnage central d’une publicité que s’offre le parti « communiste » chinois – à sa propre gloire bien entendu!

Et c’est dans Les Échos,  bulletin bien connu de défense des travailleurs…

Pendant ce temps, la police chinoise réprime les grèves ouvrières et les émeutes paysannes, emprisonne les dissidents (à Hong Kong notamment), et persécute les catholiques qui s’obstinent à ne pas faire allégeance à l’Église officielle (une officine du parti).

«Le PCC a fait le choix, avec raison [déclare Roussel], d’écrire sa propre histoire, en tenant compte de ses propres réalités internes et de la situation nationale et internationale.»

Ben voyons! Chacun ses mensonges historiques et les charniers seront bien gardés…

De Pékin à Paris, les staliniens ne changent pas! Ils se serrent les coudes, toujours unis contre les travailleurs.

Le «féminisme arrêté» de Suzanne Lindon

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Suzanne[1] Lindon pense comme elle fait ses films[2], ce qui est en somme assez logique. Avant qu’elle ne réalise un film, on ne l’entendait pas penser partout ; maintenant qu’on l’entend, on regrette le temps d’avant.

Suzanne Lindon déclare que «son féminisme s’arrête à l’endroit où les femmes voudraient dépasser les hommes, se venger d’eux pour avoir eu un pouvoir trop important trop longtemps.»

Le féminisme de Suzanne Lindon s’est arrêté juste avant d’entrer dans la réalité. Car dans le réel, la question n’a jamais été de savoir si les femmes devaient, ou ne devaient surtout pas vouloir «dépasser les hommes».

La question qui se pose c’est qu’il existe déjà des femmes qui ont dépassé les hommes. Or ces femmes qui ont dépassé les hommes ne peuvent – dans le système capitaliste, raciste et sexiste – prétendre ni aux mêmes responsabilités (elles se fracassent le crâne sur le plafond de verre) ni aux mêmes salaires, ni à la même reconnaissance. Non seulement c’est une iniquité, mais cela prive la société du meilleur travail possible quand il est féminin. Je ne parle pas ici du marketing ou de l’Armée de terre, mais de la médecine par exemple.

On m’objectera que le verre dont est fait le fameux «plafond» réagit de la même manière à l’approche d’une personne qui a une gueule d’Arabe ou la peau noire. C’est exact. Quant à la combinaison des facteurs, on évaluera sa toxicité en dénombrant, par exemple, les femmes noires médecin et cheffes de service dans les hôpitaux français. Inutile de sortir votre calculette, une main suffira (un doigt, peut-être…).

Que ces discriminations racistes, sexistes et sociales suscitent chez des femmes (et pas que) un désir de revanche, voilà qui devrait être compréhensible même par une intelligence petite-bourgeoise autolimitée (ceci est un pléonasme).

Que ce désir de revanche ne se traduise pas plus souvent par des comportements d’une violence extrême, voilà ce qui m’étonne.

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[1] Une grand-mère adorée ? Non, je parie pour la (belle) chanson de Léonard Cohen. “And just when you mean to tell her / that you have no love to give her…”

[2] Bien sûr qu’il y en aura un second ; qu’est-ce que vous croyez !

Un sommet de l’ignominie capitaliste: externaliser les frontières pour mieux repousser les pauvres

Le capitalisme, que son mouvement naturel d’expansion pousse – comme l’avait noté Marx – à s’étendre à toute la planète  (y compris à la forêt amazonienne !) en vient à combiner de manière tragi-comique les procédés gestionnaires modernes (délocalisation) avec la fonction traditionnelle des frontières: refouler les prolétaires (quand ils sont inutiles au marché de l’emploi) et, au contraire, laisser circuler l’argent.

Les pays de l’Union européenne expérimentent depuis quelques années ce sommet de l’ignominie étatique postmoderne qui consiste à externaliser les frontières, à l’encontre des seuls pauvres bien entendu.

Le parlement danois vient d’en fournir un exemple.

L’utopie ~ ou conjuguer le présent au futur

L’utopie, Léon de Mattis nous le confirme d’emblée, ne doit pas être conçue comme l’élaboration d’un «plan» – surtout s’il s’agit du plan d’un nouvel État, et même s’il s’agit du plan de la cité idéale (parfois aux allures de caserne). Néanmoins, si elle veut éviter le piège stérile des rêveries esthétiques ou moralisantes, l’utopie doit assumer une dimension programmatique. Étant entendu qu’il s’agit du programme d’une révolution qui abolit tous les aspects du monde présent. C’est dans cette tension que s’inscrit la réflexion de Léon de Mattis.

La lecture de cet essai, que l’auteur a eu le courage politique de dater (Utopie 2021) m’a semblé à la fois rassérénante et stimulante, tout particulièrement dans la période actuelle où la « distanciation sociale » a non seulement atomisé les relations mais, semble-t-il, les corps eux-mêmes. La forme du texte – des paragraphes courts – se prête à l’opération nécessaire de « recoller nos morceaux ». J’en propose quelques-uns à la lecture, en incitant celles et ceux qui me lisent à s’approprier l’ensemble.

À lire les extraits qui suivent, le titre de ce billet s’éclairera; en effet, l’auteur traite au présent de ce qui pourra·it se produire demain, de ce que nous pourrions produire demain. Seul étonnement (ou faute d’inattention de ma part?): l’absence dans ces lignes de l’amour. Peut-être Léon de Mattis souhaitera-t-il répondre sur ce point ? (Ce blogue lui est ouvert)

Être le spécialiste d’un seul art ou d’une seule technique est considéré comme dégradant. Quelqu’un qui se réserverait pour une seule tâche sous prétexte qu’il y excelle serait considéré comme un moins-que-rien. Le sous-entendu d’une telle attitude est inévitablement que ce qu’il estime ne pas avoir à faire doit revenir aux autres. Cela n’empêche en rien l’excellence et l’adresse : simplement, le ou les domaines où certains excellent ne les privent pas d’assumer toutes sortes d’autres activités. Celui qui est doué dans un domaine peut aussi travailler dans un jardin collectif, préparer des repas, participer à la moisson l’été ou à divers chantiers communautaires. Personne ne l’y force : il ne le fait pas parce qu’il s’y sent obligé, mais parce que, s’il ne le faisait pas, il ne se verrait pas comme une personne accomplie.

La spécificité de l’âge ne peut pas être ignorée, mais cette spécificité n’est pas conçue en termes de limitation. Par définition, il n’y a rien de plus dynamique que le jeune âge : un enfant se crée et se recrée continuellement. Peut-être le monde communiste est-il capable de garder chez chaque individu une part de cette dynamique tout au long de sa vie. Tout comme il a aboli le genre, le monde communiste abolit les différences sociales fondées sur l’âge. Cependant, il n’abolit pas l’enfance : il abolit l’adulte.

La révolution communiste combine deux caractéristiques. La première est celle d’un contexte de luttes de classes intenses et répétées à un niveau mondial. La notion de lutte de classe doit être prise au sens large. Il faut y inclure non seulement les conflits du travail, mais aussi les oppositions aux projets d’appropriation du territoire et toutes les luttes contre ce que la société du capital nous impose d’être socialement. Les formes de lutte elles-mêmes doivent traduire cette intensification par la multiplication des grèves, manifestations, blocages, occupations, émeutes, insurrections… Il ne s’agit pas pour autant d’établir une relation mécanique entre l’intensité des luttes et la production du communisme. Une période de fortes mobilisations peut se dérouler sans rien qui ressemble, de près ou de loin, à la production du communisme. À l’inverse, des ébauches de pratiques communistes peuvent naître dans des moments encore précoces de l’extension des luttes. La seule chose qui est essentielle, c’est de comprendre le lien indéfectible entre communisme et lutte des classes : la production du communisme est un processus qui la prolonge tout en la faisant changer de nature.

Les discours de l’être humain sur lui-même sont en partie performatifs. Ils sont le produit des formes sociales de leur époque, mais ils ont aussi pour effet de renforcer ces formes dont ils sont le reflet. Le pessimisme de Hobbes concernant la nature humaine est le produit de la société de son temps, mais il est aussi ce qui permet de renforcer le genre de politique qui rend l’homme mauvais. Ce n’est pas l’état de nature qui fait de l’homme un loup pour l’homme : c’est plutôt la répression féroce dont la théorie de Hobbes fait l’apologie qui le rend ainsi. Dans un autre registre, le militant borné s’emploiera par sa pratique à rendre réels ses présupposés idéologiques. Ne pas croire à la possibilité du communisme est une entrave réelle à la possibilité de sa production.

De Mattis Léon, Utopie 2021, Acratie, 121 pages, 9 €.

Statut de l’ouvrage : acheté en librairie (Publico, 45 rue Amelot 75011 Paris).

Les toiles reproduites sont de Henri-Edmond Cross.

 «Races» et classe ouvrière aux États-unis

Aux États-unis, comme partout ailleurs, la discrimination raciale doit être posée et comprise dans le cadre de la condition prolétarienne. Elle doit être combattue avec les moyens de la lutte de classe contre le capitalisme et son État.

« Ce qui est primordial, c’est que chaque centre industriel et commercial d’Angleterre possède maintenant une classe ouvrière divisée en deux camps hostiles : les prolétaires anglais et les prolétaires irlandais. L’ouvrier anglais moyen déteste l’ouvrier irlandais, en qui il voit un concurrent qui dégrade son niveau de vie. Par rapport à l’ouvrier irlandais, il se sent membre de la nation dominante et devient ainsi un instrument que les aristocrates et capitalistes de son pays utilisent contre l’Irlande. Ce faisant, il renforce leur domination sur lui-même. Il se berce de préjugés religieux, sociaux et nationaux contre les travailleurs irlandais. Il se comporte à peu près comme les Blancs pauvres vis-à-vis des Nègres dans les anciens États esclavagistes des États-Unis. L’Irlandais lui rend avec intérêt la monnaie de sa pièce. Il voit dans l’ouvrier anglais à la fois un complice et un instrument stupide de la domination anglaise en Irlande[1]. » Karl Marx, Lettre à Siegfried Mayer et August Vogt, 1870.

Le mouvement de rébellion contre les violences policières du printemps 2020, aux États-Unis, abusivement confisqué par la nébuleuse BLM (Black Lives Matter) a posé une nouvelle fois la question de la place qu’y occupe, aujourd’hui, la discrimination raciale des Noirs. Ce texte cherche à déterminer si l’oppression spécifique qui frappe ce segment de la population est l’un des facteurs décisifs de la domination du capital dans le pays capitaliste le plus avancé de la planète. Poser la question dans ces termes ne revient pas à dire que la société civile américaine et l’État ne seraient plus «racistes» car le racisme anti-Noir – et le racisme tout court – sont toujours bien présents aux États-Unis comme partout ailleurs. En effet, si le capital dans son mouvement d’accumulation tend systématiquement à grossir les rangs du salariat, sa seule source de nouvelle valeur, par-delà les distinctions de sexe, d’origine, de religion et de couleur de la peau, il s’en sert régulièrement quand ces distinctions peuvent être transformées en autant de divisions affaiblissant la perspective d’une politique révolutionnaire autonome de la classe des producteurs de valeur, donc du prolétariat.

En revenant aux États-Unis d’aujourd’hui, la discrimination raciale vis-à-vis des Noirs n’est pas, à notre avis, un élément central de l’exercice de la domination du capital et encore moins l’une des fondations actuelles de la société civile et de l’État de ce pays. Elle l’a pourtant été jusqu’aux années 1970 avant d’être balayée par le formidable mouvement des droits civiques des années 1960 qui est parvenu à éliminer les lois sur la ségrégation raciale bien enracinées dans le régime esclavagiste du siècle précédent. Certes, les communistes savent bien qu’il ne suffit pas de retirer des lois pour changer les choses et que la concurrence au sein du prolétariat entretenue par le capitalisme régénère sans cesse des antagonismes – dont la discrimination raciale fait partie – entre les secteurs qui le composent.

Mais c’est là, précisément, dans la compétition permanente entre prolétaires alimentée par l’exploitation, qu’il faut rechercher l’origine des comportements et des actions contre les Noirs aujourd’hui. Si ceci est vrai, la discrimination raciale comme toutes les autres expressions de cette concurrence au sein des classes subalternes (discriminations sur la base du sexe, de l’origine, de la religion, etc.) doivent être combattues par les moyens de la lutte de classe qui visent à constituer le prolétariat en classe indépendante, antagonique au capital.

Ce texte montre que la discrimination qui frappe les Noirs ne les cible pas tant en raison de leur couleur de la peau mais parce qu’ils sont « surreprésentés » parmi les plus pauvres. Les Noirs qui subissent de plein fouet le racisme sont ceux issus des quartiers « malfamés », « dangereux », ceux qui ont fait de la prison, ceux qui « ne présentent pas bien », ceux qui ont un trop faible niveau d’instruction, ceux qui sont réfractaires à la discipline du travail, etc. Ce type de rejet, de volonté d’exclusion, de ségrégation sociale, ne s’applique pas qu’aux Noirs. Loin s’en faut. Elle existe partout dans le monde et frappe toutes les couleurs de peau, toutes les appartenances religieuses, toutes les origines culturelles ou géographiques, et avant tout toutes les femmes.

Ce texte explique aussi qu’aujourd’hui le capital aux États-Unis se veut «antiraciste» car, tout simplement, l’exercice systématique de la discrimination raciale visant les Noirs constituerait une entrave à son procès de valorisation et de réalisation de la valeur. Les prolétaires noirs sont indispensables à la production et sont une composante à ne pas négliger des consommateurs.

Un mouvement antiraciste contre la police mais en défense de l’État…

Les bavures policières sont fréquentes aux États-Unis. Depuis la longue révolte de 1965-1968, elles donnent lieu à des affrontements sporadiques qui ne se transforment pas en émeutes à l’exception près de celles, en avril-mai 1992, qui ont suivi l’acquittement des policiers ayant tabassé Rodney King, en mars 1991, à Los Angeles[2], de l’assassinat d’Oscar Grant par un garde de la compagnie de métro, le BART, le 1er janvier 2009, à Oakland[3], et l’assassinat de Michael Brown à Ferguson en août 2014[4]. L’assassinat de George Floyd, le 25 mai 2020 à Minneapolis, a déclenché un mouvement contre les bavures policières, la police et le racisme qui a encore engendré des nouveaux meurtres de Noirs[5]. Le mouvement a duré, après son moment fort en juin, jusqu’en octobre et a compté, au total, 5 750 manifestations sur tout le territoire américain et dans des villes de toutes tailles. La journée du 31 mai a vu 450 000 personnes descendre dans la rue et celle du 6 juin, 500 000[6] [7]. Un trait important de ces actions collectives à souligner a été la participation massive des Blancs et des Hispaniques. Dans leur grande majorité les défilés se sont déroulés sans incidents notables. Ce mouvement a donc été d’une ampleur inédite depuis les années 1960 tant par sa durée que par son extension territoriale. Il s’est pourtant affaissé progressivement. Ses participants exigeaient plus de « justice » et l’arrêt des bavures policières.

Dans plusieurs grandes villes (Minneapolis, Seattle, Portland, etc.) les protestataires ont adopté le mot d’ordre «Defund the police» (supprimer ou réduire le budget de la police). Une revendication qui explicite en soi le périmètre politique dans lequel s’est situé ce mouvement. La plupart de ses militants ont choisi de camper dans le cadre de la dialectique démocratique de l’État, sans exprimer des pratiques politiques d’organisation autonome, capables de tracer les premières lignes d’un autre ordre social que celui du capital.

Les mouvements démocratiques qui ne sont pas en mesure de transcroître en abandonnant dans leur développement les illusions démocratiques bourgeoises, en bâtissant concrètement et par le combat contre les forces de la conservation et de l’ordre des espaces de liberté individuelle et collective se vouent définitivement à la subalternité en s’exposant à l’intégration par les différents corps intermédiaires de l’État, politiques, associatifs ou syndicaux. Les seuls mouvements libertaires qui ont une chance de garder leur indépendance sont ceux qui ne demandent rien à l’État, qui savent imposer leurs propres revendications et qui reconnaissent en le prolétariat l’acteur de toute véritable transformation révolutionnaire de la société.

Demander l’éloignement de la police des quartiers pauvres, exiger le licenciement des policiers les plus violents, etc. n’est par ailleurs pas une solution pour les sans-réserves qui vivent dans des zones d’habitats dégradés. Pour rendre leur existence plus viable, il faudrait aussi que les polices informelles (dealers, trafiquants, gangs en tous genres) qui tiennent ces quartiers en coupe réglée et qui rivalisent de violence anti-prolétarienne et de barbarie avec les milices de l’État soient neutralisées à leur tour. En cas contraire, on court le risque (comme c’est déjà le cas dans bon nombre de quartiers dits à risque des métropoles du capital du monde entier) que des secteurs importants des populations les plus pauvres agglutinées dans ces habitats concentrationnaires se tournent vers les défenseurs «officiels» de la loi et de l’ordre existant, donc vers la police et ses supplétifs légaux. Des exemples récents (Seattle, Minneapolis et Portland[8]) montrent que le retrait de ces derniers des quartiers «sensibles» s’est soldé par l’accroissement des agressions envers les habitants. Particulièrement visés, les commerçants font appel à des gardes privés renforçant ainsi la militarisation de ces territoires. Seule une organisation prolétarienne ample et militante pourrait casser ce cercle vicieux en instaurant un autre ordre, voué à la défense des prolétaires contre toutes sortes de troupes ennemies, des flics aux gangs en passant par les milices privées.

BLM, un empilement d’idées anti-ouvrières[9]

Expression d’une saine colère contre les agissements des forces de répression, il s’est néanmoins agi d’un mouvement démocratique d’une rare faiblesse politique et mal structuré. Un mouvement que les médias ont voulu attribuer exclusivement à la nébuleuse BLM. Par-delà ses divergences internes, BLM prétend corriger les excès de la dictature du capital en défendant la démocratie américaine par l’application de la Constitution. L’État, son monopole de la violence, ne sont jamais remis en cause. BLM a bien servi la campagne du candidat démocrate à la présidence des États-Unis, et le Parti démocrate en général, tout en aiguillonnant la mobilisation des partisans de Trump autour de la défense «de la loi et de l’ordre». La question de l’exploitation capitaliste, de l’appartenance de classe, n’occupe aucune place significative au sein de BLM.

Ce conglomérat de cercles locaux très hétérogènes, mais à direction centralisée, exprime une idéologie partagée: le refus de la notion de classe et, par-là, de la lutte des classes. Ce rejet est allé jusqu’à stigmatiser des intellectuels noirs qui ont juste rappelé la dimension de classe de la condition des Noirs pauvres[10]. Les Noirs sont présentés, par BLM, comme un groupe homogène sans contradictions en son sein, défini par une oppression fondamentale de type racial, issue directement de la période esclavagiste. Sur ces éléments liminaires d’appréciation se greffent des développements idéologiques plus sophistiqués élaborés autour de concepts tels le capitalisme «racisé», la blanchité et autre intersectionnalité. On traitera de cela plus loin dans le texte[11].

«Le mouvement Black Lives Matter exige que le pays affirme la valeur de la vie des Noirs de manière pratique et pragmatique, notamment en s’attaquant à l’écart croissant entre les richesses des différentes races, en réparant les écoles publiques en difficulté, en luttant contre les problèmes d’inégalité de logement et d’embourgeoisement qui continuent à pousser les personnes de couleur hors des communautés dans lesquelles elles vivent depuis des générations, et en démantelant le complexe industriel carcéral. Rien de tout cela n’est lié à la haine de la vie blanche. Il s’agit de reconnaître que le système traite déjà les vies blanches comme si elles avaient plus de valeur, comme si elles étaient plus dignes de protection, de sécurité, d’éducation et de bonne qualité de vie que les vies noires» 11 Major Misconceptions About the Black Lives Matter Movement[12].

L’idée de fond est que le « système » dessert les Noirs et favorise les Blancs dans tous les domaines de la vie. Dans sa lettre à W. Borgius du 25 janvier 1894, Friedrich Engels affirme : « Nous considérons les conditions économiques comme conditionnant en dernière instance le développement historique. Mais la race est elle-même un facteur économique[13] ». Mais, comme le remarque Amadeo Bordiga dans son «Facteurs de race et de nation dans la théorie marxiste[14]», si «la race a été un facteur économique plus décisif dans les gens préhistoriques», c’est « la nation, entité beaucoup plus complexe, [qui l’est] dans le monde contemporain.[15] ». La question centrale est ainsi de savoir d’abord si les Noirs sont des « citoyens de seconde zone », s’ils sont les seuls à pâtir de discriminations et, ensuite, si la forme d’oppression qu’ils subissent est aujourd’hui comparable à celle de l’époque de l’esclavagisme moderne issu de la colonisation, et est encore fonctionnelle au mode de production capitaliste dans l’aire nord-américaine.

La situation présente des Noirs aux États-Unis

Pour étayer notre propos, nous avons tenté de photographier la situation des Noirs aujourd’hui. On trouve ici une synthèse de leur condition au sein des administrations, des corps intermédiaires de l’État, de la société civile, sur le marché du travail, dans les entreprises, etc.

Ségrégation légalisée

L’État fédéral a aboli les lois ségrégationnistes, même s’il a fallu près d’un siècle pour cela. Le 2 juillet 1964, le président Lyndon B. Johnson signait la loi historique sur les droits civiques qui abolit la ségrégation raciale et les pratiques discriminatoires. Les luttes contre les discriminations raciales des années 1960 qui visaient à faire sauter la discrimination légalisée ont réussi. Cependant l’application de la loi par des juges, des policiers, etc. est à géométrie variable. S’ils n’ont pas de faculté législative, les comtés peuvent interpréter la loi à leur guise.

Ainsi, les États fédérés n’ont pas supprimé systématiquement et d’une façon synchrone leurs propres lois ségrégationnistes. Par exemple, la section 256[16] de la Constitution de l’Alabama stipule toujours : «Des écoles séparées seront prévues pour les enfants blancs et ceux de couleur, et aucun enfant d’une race ne sera autorisé à fréquenter une école de l’autre race» – une disposition invalidée par le droit fédéral[17] depuis une décision jurisprudentielle de 1954 de la Cour suprême (Brown vs Board of Education). Deux tentatives de l’abolir, en 2004 et 2012, ont échoué[18].

Ségrégation dans les administrations

Il n’y a pas de discrimination à l’emploi pour les Noirs y compris dans les administrations. Rappelons l’exemple souvent cité de Colin Powell, général quatre étoiles et républicain, commandant du corps d’intervention lors de la guerre en Irak. Mais ce général n’est pas l’arbre qui cacherait la forêt. Les statistiques montrent que les Noirs dans les corps d’armée y sont plus représentés que leur part dans la population, y compris chez les officiers[19]. Dans la police, les Noirs sont plus représentés que dans l’ensemble de la population dans plusieurs grandes villes telles que Chicago, Washington, Atlanta, Los Angeles. Mais partout ailleurs, ce sont les Blancs qui sont systématiquement surreprésentés dans la police (25 % en moyenne de plus que leur part dans la population concernée) et ce sont les Asiatiques qui sont systématiquement sous-représentés[20].

Un marché du travail segmenté

Les statistiques indiquent des salaires inférieurs pour les Noirs dans toutes les catégories d’emploi. Le différentiel existe aussi pour les femmes noires bien qu’elles ne soient pas au plus bas de l’échelle. Alors qu’aux États-Unis, les femmes en général engrangent environ 80 cents pour chaque dollar gagné par les hommes, les femmes noires sont rémunérées à hauteur de 62 cents, les Amérindiennes, 57 cents, et les Hispaniques, 54 cents.[21] Mais il ne faut pas oublier que près du quart des Noirs sont rémunérés comme leurs homologues blancs (27,3 % des familles noires ont déclaré un revenu annuel compris entre 25 000 et 50 000 $, que 15,2 % de leurs foyers ont affiché des revenus annuels compris entre 50 000 et 75 000 $, 7,6 % entre 75 000 et 100 000 $, et 9,4 % plus de 100,000 $[22]. Autant dire qu’un tiers des ménages noirs ne vit pas dans la pauvreté et le dénuement.

Dans les nouvelles usines automobiles du Sud, « non-syndiquées » (Mercedes dans l’Alabama, BMW en Caroline du Sud, etc.), sur les chaînes la proportion Blancs/Noirs est équitablement répartie. Les femmes sont nombreuses dans les ateliers.

Au MTA (transports publics de New York), les Noirs ont eu accès à des programmes spécifiques d’embauche après 1970. Si bien que sur les chantiers de maintenance, les contremaîtres sont très majoritairement noirs et les sous-traitants de toutes les couleurs. Aujourd’hui, les Noirs constituent 40 % de la force de travail de cette grande entreprise[23].

Le Local 10 de l’ILWU (International Longshoremen & Warehouses Union. Syndicat des dockers et des travailleurs des entrepôts), représentant les ouvriers des ports de la baie de San Francisco, est à majorité noire[24].

Lors de la grève chez GM, en septembre 2019, plusieurs vidéos tournées dans diverses usines de l’Ohio montrent une composition de classe mixte avec les délégués des Local UAW à parité Noirs et Blancs[25]. L’UAW a une longue histoire d’intégration des ouvriers noirs[26] et a même un nouveau président noir[27].

De nombreuses entreprises de la Silicon Valley (Apple, Google, etc.) ont adopté des programmes de recrutement de «colored people», mais peinent à trouver les profils adéquats à leurs besoins.

La différence d’employabilité entre les Blancs, Noirs, Hispaniques, Asiatiques, etc., est en fait à mettre davantage sur le compte d’une formation par trop différenciée vis-à-vis des besoins du marché du travail. Disparité des formations imputable directement aux conditions matérielles d’existence de ces différentes populations (coût élevé des études, environnements peu ou pas propices aux études dans les quartiers pauvres, chômage, familles monoparentales, etc.) plutôt qu’au racisme ciblant tel ou tel groupe.

L’accès à la formation en retrait

D’après le Civil Rights Project de l’université Harvard, animé par Gary Oldfield, la déségrégation réelle des écoles publiques aux États-Unis a plafonné en 1988. Depuis, les écoles sont devenues, dans les faits, plus séparées. En 2005, la proportion d’élèves noirs dans des écoles majoritairement blanches est « à un niveau plus bas que celui de n’importe quelle année depuis 1968 » … « Dans 15 000 établissements aux États-Unis, 75 % des enfants, ou plus, sont Afro-Américains ou Hispaniques. Ces écoles sont dans les zones déshéritées et, pour les enfants, c’est un handicap multiple »…. « Selon l’étude du GAO – U.S. Government Accountability Office –, l’organisme d’audit, d’évaluation et d’investigation du Congrès des États-Unis -, la proportion des élèves très pauvres, à majorité noire et latino-américaine, s’est envolée depuis 2001. Le nombre d’élèves noirs et latinos inscrits dans des écoles publiques de la maternelle à la 12e année, où les ressources sont rares, où 75 % à 100 % des élèves ont droit à un repas à prix réduit, a augmenté de 11 % entre 2001 et 2014 » Et enfin « Les quatre États les plus ségrégués pour les élèves noirs sont l’État de New York, le Michigan, l’Illinois et la Californie. À New York, seul un élève noir sur sept va dans une école à prédominance blanche.[28] » Pour les Universités, ce constat d’inversion est le même : si, depuis 1964, de plus en plus d’universités « blanches » avaient ouvert leurs portes à un nombre croissant d’étudiants noirs, ceci s’est inversée à partir de 1990[29].

L’espérance de vie s’améliore mais la situation sanitaire reste critique

De 1950 à 2015, l’espérance de vie des Noirs a davantage augmenté que celle des Blancs tant pour les hommes (de 66,5 à 76,6 ans pour les Blancs et de 59,1 à 72,2 ans pour les Noirs) que pour les femmes (de 72,2 à 81,3 ans pour les Blanches et de 62,9 à 78,5 ans pour les Noires)[30]. Rappelons que les citoyens des États-Unis ont une espérance de vie de 78,7 ans, en 2016, contre 83,9 ans pour le Japon et 82,2 ans pour la France.

La situation sanitaire dans les quartiers majoritairement noirs est bien documentée Prenons le cas de la capitale fédérale, Washington. Quels y sont les principaux facteurs de mortalité ? Les auteurs répondent « les maladies cardiaques, l’hypertension, le diabète, la tuberculose et le VIH/sida, ainsi que le problème de la mortalité infantile et du faible poids à la naissance, qui peuvent aggraver les problèmes de santé à l’âge adulte. Les Afro-Américains pauvres qui vivent dans la ville ont littéralement incarné l’évolution des inégalités, puisqu’ils souffrent et meurent de ces maladies mortelles en nombre largement disproportionné par rapport aux résidents blancs. Le taux de pauvreté du district de Columbia était de 20 % en l’an 2000. Aussi limité et inexact que soit le seuil de pauvreté défini par le gouvernement, il brosse encore un tableau alarmant de la pauvreté dans la capitale, surtout lorsqu’il est ventilé par quartiers. En 2000, le district 8 avait le taux de pauvreté le plus élevé : 36 %, contre 27 % en 1990. Les données historiques sont encore plus alarmantes, car elles montrent que si le taux de pauvreté est passé de 75 % en 1949 à 30 % en 1974, dans les quartiers les plus pauvres, la pauvreté est restée au même niveau qu’en 1961, se maintenant à 34 % à partir de 1981 et continuant à s’aggraver et à se concentrer. » Et encore: « Les femmes afro-américaines d’une vingtaine d’années peuvent s’attendre à ce que leur santé se détériore rapidement au cours de leur vie. Par exemple, entre quinze et dix-neuf ans, les Afro-Américaines et les Blanches souffrent de taux d’hypertension similaires. Mais lorsqu’ils ont entre vingt-cinq et vingt-neuf ans, les taux d’anémie, de pneumonie et de maladies cardiaques des Afro-Américains sont six fois supérieurs à ceux des Blancs.[31] ».

Les conditions de santé dégradées ne concernent pas seulement les Noirs pauvres qui vivent dans les grandes villes. Elles sont également le lot de ceux qui résident dans les campagnes de Géorgie où la moitié d’entre eux vivent en dessous du seuil de pauvreté[32]. Pauvreté et mauvaise santé marchent de concert[33]. Toutefois, les Blancs pauvres sont logés à la même enseigne que leurs pairs noirs. La pauvreté est ainsi le facteur déterminant d’une mauvaise santé et pas la couleur de la peau. Simplement, les Noirs sont surreprésentés dans les catégories de la population les plus démunies.

Les Noirs ont été proportionnellement trois fois plus touchés que les Blancs par l’épidémie de Covid (ainsi que les Hispaniques et les Amérindiens[34]). Les lieux de vie insalubres, les espaces exigus dont ils disposent dans leurs logements, le manque d’information mais aussi la forte représentation de Noirs parmi les travailleurs de la santé en sont les causes.

La question centrale du logement

La capacité d’accès à la propriété du logement est sensiblement inférieure chez les Noirs que chez les Blancs non hispaniques. Plus de quatre foyers noirs sur dix sont propriétaires de leur logement (pourcentage légèrement inférieur à celui des Hispaniques), contre environ trois foyers sur quatre pour les Blancs[35]. Même si la population en général – et la population ouvrière en particulier –est plus mobile[36] aux États-Unis qu’en Europe et même si les nouvelles vagues d’immigration modifient la composition « ethnique » des quartiers des grandes villes et de leurs banlieues, la mixité y reste faible, surtout dans les quartiers traditionnellement habités par les Noirs. Les Blancs tendent à fuir ces quartiers. Et ce notamment en raison avant tout de la mixité à l’école où l’arrivée de jeunes noirs est associée à l’idée de la délinquance. La provenance de quartiers pauvres considérés comme « sensibles » est souvent la cause de la discrimination à l’embauche des Noirs. Mais ce handicap n’affecte pas seulement les Noirs et concerne tous les pays. En France, par exemple, les patrons sont réticents à employer les résidents des quartiers « mal famés » comme celui de la Grande Borne à Grigny, en banlieue parisienne ; et ce qu’ils se prénomment Adama, Mohamed ou Francis.

La police et la criminalité[37]

Les Noirs sont plus exposés aux violences policières que les Blancs, les Hispaniques ou toute autres fractions «colorée» de la population. S’il y a davantage de Noirs assassinés par les forces de répression, cela est dû au racisme mais également à leur participation plus importante aux activités de l’économie dite criminelle comme en témoignent les statistiques de la justice. Ce taux plus élevé de Noirs pauvres dans ce secteur d’activité s’explique essentiellement par leur condition : chômage, pauvreté, ségrégation territoriale, familles monoparentales, scolarisation insuffisante. Cette condition alimente une certaine «culture» de la criminalité qui contribue à pérenniser la situation. Aussi la violence que subissent les Noirs[38] est davantage le fait d’autres Noirs (perpétrée au sein de la famille ou par les gangs) que des Blancs et de la police. En témoignent les données des meurtres interraciaux[39] et les homicides par arme à feu, où les États-Unis détiennent la première place au monde[40].

La justice et la discrimination

La majorité des prisonniers est constituée par des détenus « de couleur » avec une surreprésentation des Noirs et des Hispaniques[41]. Près de 70 % des personnes incarcérées le sont pour des crimes liés au trafic de drogues. Et, derrière les barreaux, on trouve encore des pratiques ségrégationnistes. « La Cour suprême des États-Unis, en février 2005, dans Johnson v. California (125 S. Ct. 1141), a statué que la pratique informelle de la ségrégation raciale à l’égard des prisonniers détenus dans des établissements de la Californie ségrégation que la Californie affirmait pratiquer pour la sécurité des détenus (les gangs de Californie, comme ceux du reste des États-Unis, étant habituellement organisés en fonction des races) est assujettie à une mesure judiciaire. Bien que la Cour ait renvoyé le dossier à la juridiction inférieure, il est probable que sa décision aura pour effet d’obliger la Californie à modifier sa politique de ségrégation dans ses centres de détention. [42] 

La société civile encore labourée par le racisme

La société civile américaine est encore labourée par le racisme anti-Noir. Les mariages mixtes restent rares malgré l’abolition, dans les États du Sud, en 1967, de leur interdiction[43]. Si les Noirs ont plutôt progressé dans l’échelle sociale et di la discrimination raciale n’est plus formalisée par la loi, la société civile reste polarisée[44] et l’identification par la race reste forte. C’est le paradoxe des États-Unis, où la population en général et les prolétaires en particulier se définissent en premier par la race en dépit de la généralisation du salariat et de la chute des barrières légales à l’égalité face au droit.

Le capital avancé «antiraciste»

Le capitalisme aux États-Unis (comme ailleurs) n’est pas raciste, ni antiraciste. Il est tout simplement capable d’exploiter tour à tour les différentes divisions et fractures existantes au sein de la classe dominée pour assurer la valorisation du capital. Aujourd’hui, pour les secteurs avancés du capital, ceux à composition technique plus élevée et bien présents sur le marché mondial, la discrimination raciale n’est plus utile. Elle est même jugée contre-productive. Le soutien des géants de la high-tech[45] et avant tout des GAFAM à BLM est une réalité qui ne doit pas être oubliée.

Le PDG d’Apple, Tim Cook, a donné le coup d’envoi de la conférence mondiale des développeurs de cette année en évoquant deux événements majeurs qui touchent le monde en ce moment : le mouvement Black Lives Matter et la pandémie mondiale de coronavirus. M. Cook a déclaré lundi qu’il était temps pour les États-Unis de “viser plus haut pour construire un avenir à la hauteur de nos idéaux d’égalité” – et de passer à l’action. Il a souligné l’initiative d’Apple en matière d’équité et de justice raciale, qui distribuera 100 millions de dollars pour “lutter contre les obstacles systémiques qui limitent les possibilités des communautés de couleur dans les domaines essentiels de l’éducation, de l’égalité économique et de la justice pénale”. Et il a également parlé du nouveau campus d’entrepreneurs pour développeurs noirs que la société va inaugurer.[46]

Le démocrate Joe Biden, alors candidat à la présidence des États-Unis, s’était à son tour exprimés en faveur des protestations tout en condamnant les violences commises par les manifestants. « Je m’efforcerai de guérir les blessures raciales qui ont longtemps affligé ce pays – et non de les utiliser à des fins politiques », avait-il notamment déclaré le 2 juin 2020[47]. Ce qui n’avait pas manqué de lui valoir le soutien en pointillé de plusieurs leaders de BLM, à l’image de John Sloan III. « Joe Biden n’était pas mon premier choix. Pas mon deuxième choix. Il n’était pas mon troisième choix. Mais je suis aussi une personne pragmatique, et je pense que Biden sera meilleur pour moi que l’administration Trump.[48] »

Si on peut donc affirmer que le capital avancé est actuellement « antiraciste », il n’en va pas de même pour les entreprises des secteurs les moins avancés, en particulier ceux où le poids de la main d’œuvre implique des salaires bas donc des immigrés « illégaux », comme l’agriculture industrielle de Californie. Ces entreprises ne sont pas exemptes de pratiques discriminatoires (salaires plus bas et versés irrégulièrement, application presqu’inexistante du droit du travail, conditions de travail plus dures) vis-à-vis de leurs salariés « de couleur ». Mais cela vise autant les Noirs que les autres travailleurs pauvres venus d’ailleurs.

En conclusion sur la situation des Noirs…

Force est de constater que le racisme anti-Noir a encore de beaux jours devant lui aux États-Unis. Et ce en dépit de classes dominantes qui n’ont plus besoin, ces temps-ci, de la division en races pour assurer leur domination. En effet, les secteurs déterminants du mode de production capitaliste, en Amérique du Nord, considèrent le racisme anti-Noir et le racisme en général comme un obstacle à leur développement, comme une inutile fracture au sein d’une société civile qu’ils voudraient soudée autour de la dictature de la valorisation du capital. L’écrasante majorité des Noirs sont des travailleurs et aussi des consommateurs… Une position, celle du capital avancé aux États-Unis qui pourrait bien sûr changer rapidement si les prolétaires noirs retrouvaient leur place dans la lutte de classe ou si le combat antiraciste se souderait à celui pour l’autonomie politique de la classe ouvrière. Mais aujourd’hui, il n’en est rien. La ségrégation des Noirs n’est plus, et depuis longtemps, un facteur économique constitutif du capitalisme dans cette aire. Elle l’a été en revanche à ses débuts, bien ancrée dans le système esclavagiste et colonial qui a permis l’essor volcanique du capitalisme outre-Atlantique.

« L’esclavage est une catégorie économique comme une autre. Donc il a, lui aussi, ses deux côtés. Laissons là le mauvais côté et parlons du beau côté de l’esclavage : bien entendu qu’il n’est question que de l’esclavage direct, de l’esclavage des Noirs dans le Surinam, dans le Brésil, dans les contrées méridionales de l’Amérique du Nord. L’esclavage direct est le pivot de l’industrie bourgeoise aussi bien que les machines, le crédit, etc. Sans esclavage, vous n’avez pas de coton ; sans le coton, vous n’avez pas d’industrie moderne. C’est l’esclavage qui a donné leur valeur aux colonies, ce sont les colonies qui ont créé le commerce de l’univers, c’est le commerce de l’univers qui est la condition de la grande industrie. Ainsi l’esclavage est une catégorie économique de la plus haute importance. Sans l’esclavage, l’Amérique du Nord, le pays le plus progressif, se transformerait en pays patriarcal. Effacez l’Amérique du Nord de la carte du monde, et vous aurez l’anarchie, la décadence complète du commerce et de la civilisation modernes. Faites disparaître l’esclavage, et vous aurez effacé l’Amérique de la carte des peuples. Aussi l’esclavage, parce qu’il est une catégorie économique, a toujours été dans les institutions des peuples. Les peuples modernes n’ont su que déguiser l’esclavage dans leur propre pays, ils l’ont imposé sans déguisement au nouveau monde [49] ». Karl Marx, Misère de la philosophie, 1847.

L’esclavage moderne des Noirs, qualifié de « purement industriel » par Karl Marx, a été fondamental pour l’affirmation du mode de production capitaliste aux États Unis.

«Dans le deuxième type de colonies – les plantations – où les spéculations commerciales sont présentes dès le départ et où la production est destinée au marché mondial, le mode de production capitaliste existe, bien que seulement dans un sens formel, puisque l’esclavage des nègres exclut le travail salarié libre, qui est la base de la production capitaliste. Mais l’activité dans laquelle les esclaves sont utilisés est menée par des capitalistes. Le mode de production qu’ils introduisent n’est pas issu de l’esclavage mais s’y greffe. Dans ce cas, la même personne est capitaliste et propriétaire foncier.[50]» Karl Marx, Théories de la plus-value, 1861-3.

Mais à terme le système capitaliste fondé sur l’esclavage est devenu incompatible avec « le développement de la société bourgeoise et a disparu avec elle », a ajouté le fondateur du communisme moderne.

« L’esclavage noir – un esclavage purement industriel – qui est d’ailleurs incompatible avec le développement de la société bourgeoise et disparaît avec elle, suppose du travail salarié, et si d’autres États libres avec du travail salarié n’existaient pas à côté, si, au contraire, les États noirs étaient isolés, alors toutes les conditions sociales qui y règnent se transformeraient immédiatement en formes pré-civilisées [51] » Karl Marx, Grundrisse, 1857.

Comment cela s’est-il produit ? Laissons à Karl Marx la charge de l’explication :

La seule solution réaliste à la question de l’esclavage, qui a de nouveau fait l’objet récemment d’un débat aussi long et violent au Congrès américain. La production américaine de coton est basée sur l’esclavage. Dès que l’industrie atteindra un point où elle ne pourra plus tolérer le monopole américain sur le coton, le coton sera produit en masse avec succès dans d’autres pays, et il n’est guère possible d’y parvenir aujourd’hui, sauf avec des travailleurs libres. Mais dès que la main-d’œuvre libre d’autres pays pourra fournir à l’industrie des quantités suffisantes de coton à un prix inférieur à celui de la main-d’œuvre esclave des États-Unis, l’esclavage américain sera brisé en même temps que le monopole américain du coton et les esclaves seront émancipés, car ils seront devenus inutiles en tant qu’esclaves. Le travail salarié sera aboli en Europe de la même manière, dès lors qu’il deviendra non seulement inutile pour la production, mais aussi un obstacle à celle-ci[52]. (Karl Marx et Friedrich Engels, Nouvelle Gazette rhénane, Mai-Octobre 1850.)

De son côté, le prolétariat international n’avait pas failli à son soutien à la lutte anti-esclavagiste d’une partie de la classe dominante des États-Unis.

Alors que les ouvriers, véritables puissances politiques du Nord, permettaient à l’esclavage de souiller leur propre république, alors qu’avant le nègre, maîtrisé et vendu sans son accord, ils s’arrogeaient la plus haute prérogative de l’ouvrier à peau blanche de se vendre et de choisir son propre maître, ils n’ont pu atteindre la véritable liberté du travail, ni soutenir leurs frères européens dans leur lutte pour l’émancipation ; mais cet obstacle au progrès a été balayé par la mer rouge de la guerre civile. Les travailleurs européens sont convaincus que, tout comme la guerre d’indépendance américaine a ouvert une nouvelle ère d’ascension de la classe moyenne, la guerre antiesclavagiste américaine fera de même pour les classes ouvrières.[53]  (Karl Marx Adresse de l’AIT à Abraham Lincoln, président des États-Unis, 1865.)

Une fois gagnée cette bataille essentielle pour le mouvement ouvrier, il lui a fallu s’engager en première ligne dans le combat contre la ségrégation raciale qui a persisté, tel qu’indiqué plus haut, jusqu’aux années 1960 aux États-Unis. Ce combat n’est plus désormais l’alpha et l’oméga de la lutte des classes outre-Atlantique bien qu’il soit toujours d’actualité. Et ce, en raison du caractère éminemment interclassiste, désormais parfaitement compatible avec la formation économique et sociale de ce pays, s’il ne s’étend pas d’emblée à la critique pratique des conséquences de la domination du capital sur le prolétariat : la pauvreté, les bas salaires, le travail pénible, la ségrégation territoriale, la promiscuité dans les logements, l’accès discriminatoire aux soins, la violence exercée par l’État, les milices et les gangs sur les plus faibles et, plus globalement, l’ensemble des conditions de vie et de travail des sans-réserves, qu’ils soient au travail ou pas.

Il n’est donc pas question des Noirs en général comme victimes premières des discriminations mais bien des classes subalternes dans leur totalité, quelles que soient leur couleur de peau et origine, qui font les frais de la domination capitaliste. Si les Noirs américains ont été ou sont encore victimes de discrimination raciale, une partie significative d’entre eux ont pu la surmonter par l’éducation et le travail. Reste sur le bas-côté un gros tiers de Noirs pauvres, travailleurs ou pas, dont les intérêts sont identiques à ceux des autres prolétaires, sans distinction de couleur. Leurs intérêts sont en revanche incompatibles avec ceux du tiers des Noirs aisés. Leur sort est bien davantage lié à la reprise de la lutte de classes qu’à la protestation, certes légitime, contre la discrimination raciale qui survit encore dans la société civile américaine et, malheureusement, continue de diviser en leur sein les classes laborieuses. Si le racisme n’a pas disparu, les Noirs ne constituent pas pour autant une sorte de « peuple-classe » mais bien une fausse communauté composée de plusieurs classes sociales.

Ces temps-ci, l’appartenance de «race» semble primer sur l’appartenance de classe. Mais il n’en a pas toujours été ainsi. Sans remonter à l’époque des Industrial Workers of the World (IWW, travailleurs industriels du monde), et au glorieux exemple du Local 8 des dockers de Philadelphie qui, de 1913 à 1922, organisa, les ouvriers, à parité entre Blancs et Noirs[54], les vagues de grèves de l’époque du New Deal (1935-1939) virent les Noirs s’impliquer, souvent contre la politique de certains syndicats. Dans l’immédiat après-guerre (1945-1948) et encore de 1968 à 1977, les ouvriers noirs ont montré une combativité exceptionnelle à l’exemple de la League of Revolutionary Black Workers (LRBW, ligue des ouvriers noirs révolutionnaires) de Détroit et de ses syndicats de base présents dans plusieurs usines automobiles[55]. Ces organisations prolétariennes tentèrent de lier lutte de classe et lutte contre le racisme, dans et hors de l’usine.

Plus près de nous, en 2006, un mouvement d’immigrés, notamment illégaux, est parvenu à bloquer les secteurs de l’économie américaine qui utilisaient le plu leur force de travail. Cette année-là, des millions de prolétaires ont participé à des manifestations pour protester contre un projet de modification de la politique d’immigration américaine, la loi H.R. 4437, qui prévoyait d’alourdir les peines pour l’immigration illégale et qui permettait de traiter comme des criminels les étrangers en situation irrégulière ainsi que toute personne les ayant aidés à rentrer ou à rester aux États-Unis. Ces mobilisations d’une ampleur exceptionnelle ont été appelées par des organisations de base (souvent religieuses) surprenant par leur détermination.

Les agitations ont débuté à Chicago, le 10 mars 2006, avec 100 000 manifestants et se sont poursuivies dans les principales villes du pays pendant huit semaines d’affilée. Le défilé le plus nombreux s’est tenu le 25 mars 2006 dans le centre-ville de Los Angeles. Fort de 500 000 à un million de participants il a interrompu la plupart des activités économiques de la ville. Le 10 avril 2006, se sont tenues des manifestations dans 102 villes du pays, dont celle de 350 000 à 500 000 personnes de toutes origines et « couleurs » à Dallas. Ce n’est pas un hasard si les tenants de l’antiracisme et autres BLM (fondé en 2013) ignorent ces mouvements car ils ont une nature de classe différente de ce qu’ils préconisent. Les journées de 2006 ont fourni la preuve concrète que des prolétaires victimes de formes spécifiques d’oppression ont la capacité de trouver dans leur position dans la production capitaliste l’élément unificateur de leurs combats particuliers et, par-là, le levier de leur libération.

Capital et communautés illusoires

Le capital dans son mouvement de révolution permanente des conditions existantes dissout les anciennes classes en les plongeant dans le prolétariat ou en accroissant les rangs de la bourgeoisie et des rentiers. Dans son mouvement, il détruit aussi la base économique des anciennes communautés tout en conservant – et même en développant – leurs apports idéologiques, telles la religion et l’identité raciale, qui lui sont utiles pour diviser les classes subalternes. Les communautés ainsi revues et corrigées par la valorisation du capital se refondent comme communautés illusoires à l’image de celle des Noirs.

«Si l’expression consciente des relations réelles de ces individus est illusoire, si dans leur imagination ils bouleversent la réalité, alors celle-ci est à son tour le résultat de leur mode d’activité matériel limité et des relations sociales limitées qui en découlent[56].» Karl Marx. L’idéologie allemande, 1845.

Le capitalisme a besoin que les marchandises s’échangent entre producteurs libres, séparés les uns des autres. C’est pourquoi la société capitaliste, bien davantage que toute autre société divisée en classes sociales distinctes qui l’a précédée, œuvre activement à la destruction des rapports sociaux et des communautés préexistantes qui entravent l’accumulation du capital. Destruction qui cependant n’est jamais irréversible, ni complète comme dans le cas de l’esclavage.

«Le système du travail salarié est, par conséquent, un système d’esclavage et, à vrai dire, un esclavage d’autant plus dur que se développent les forces sociales productives du travail, quel que soit le salaire, bon ou mauvais, que reçoit l’ouvrier[57].» Karl Marx, Critique du programme de Gotha 1875.

Le capital et son système « offrent » aux individus la possibilité d’appartenir à toutes sortes de communautés illusoires fondées, toutes, sur l’occultation de la division de la société en classes antagoniques. L’individu écartelé en ses multiples appartenances à des communautés fictives s’écarte jusqu’à l’oublier la véritable place qu’il occupe dans la société du capital. Contrairement à la communauté prolétarienne en lutte contre le capitalisme, la «communauté nationale», comme toute autre communauté illusoire (dont les dites communautés religieuses et raciales), est fondée sur une mystification fondamentale : l’occultation des rapports sociaux, la négation (ou la relativisation, ce qui revient au même) de l’existence de classes aux intérêts opposés. Toute société divisée en classes construit ses mythes, sa conception de l’histoire, du monde et des individus. En toutes circonstances, ces sociétés fondées sur l’antagonisme visent à établir un trait d’union entre classes dominantes et classes dominées.

Le capitalisme a besoin d’individus isolés, disposés à lui prêter contre revenu leur force productive et leur docilité. La docilité, la collaboration de classe est renforcée par la division des prolétaires par leur adhésion à toutes sortes de communautés apparentes, dont avant tout celle dite nationale parfaite par l’exercice de la démocratie. Des communautés fictives qui tendent à effacer la détermination sociale de classe exploitée.

«Une conséquence immédiate du fait que l’homme est rendu étranger au produit de son travail, à son activité vitale, à son être générique, est celle-ci : l’homme est rendu étranger à l’homme. Lorsque l’homme est en face de lui-même, c’est l’autre qui lui fait face. Ce qui est vrai, du rapport de l’homme à son travail, au produit de son travail et à lui-même, est vrai du rapport de l’homme à l’autre ainsi qu’au travail et à l’objet du travail de l’autre. D’une manière générale, la proposition que son être générique est rendu étranger à l’homme, signifie qu’un homme est rendu étranger à l’autre comme chacun d’eux est rendu étranger à l’essence humaine. Laliénation de l’homme, et en général tout rapport dans lequel l’homme se trouve avec lui-même, ne s’actualise, ne s’exprime que dans le rapport où l’homme se trouve avec les autres hommes. Donc, dans le rapport du travail aliéné, chaque homme considère autrui selon la mesure et selon le rapport dans lequel il se trouve lui-même en tant qu’ouvrier[58].» Karl Marx, Manuscrits économico-philosophiques, 1844.

Malheureusement, les XIXe et XXe siècles, de même que celui dans lequel nous nous trouvons, ont vu le prolétariat à son tour happé dans les filets des communautés illusoires et, par-là, divisé, nié comme classe quand il défend «son» entreprise, «son» pays, «sa» région, «sa» «race», «sa» religion, etc. Les classes qui dominent au sein du rapport social du capital ne se montrent pas indifférentes aux rapports sociaux préexistants et qui éventuellement perdurent en marge du monde capitaliste. Quand ces rapports sociaux surannés s’avèrent utiles à l’accumulation de capital, elles n’hésitent pas à s’en servir, à les intégrer dans leurs dispositifs complexes de domination. En revanche, lorsqu’ils deviennent un obstacle au développement du capital, les classes dominantes et leurs États n’hésitent pas à les briser. Ce fut le cas pour l’esclavagisme qui pourtant survit sous des formes compatibles avec l’ordre existant.

L’ONG Anti-slavery International les indique précisément[59] :

L’esclavage moderne prend de nombreuses formes. Les plus courantes sont les suivantes :

– La traite des êtres humains. Le recours à la violence, aux menaces ou à la coercition pour transporter, recruter ou héberger des personnes afin de les exploiter à des fins telles que la prostitution forcée, le travail, la criminalité, le mariage ou le prélèvement d’organes.

– Le travail forcé. Tout travail ou service que des personnes sont contraintes d’effectuer contre leur volonté sous la menace d’une punition.

– La servitude pour dettes/par le travail forcé. La forme d’esclavage la plus répandue dans le monde. Les personnes prises au piège de la pauvreté empruntent de l’argent et sont forcées de travailler pour rembourser leur dette, ce qui leur fait perdre le contrôle de leurs conditions de travail et leur dette.

– L’esclavage basé sur la descendance. Forme la plus traditionnelle, où les gens sont traités comme des biens et où leur statut d’“esclave” a été transmis par la mère.

– L’esclavage des enfants. Lorsqu’un enfant est exploité pour le bénéfice d’autrui. Cela peut inclure la traite des enfants, les enfants soldats, le mariage d’enfants et l’esclavage domestique des enfants.

– Le mariage forcé et précoce. Lorsqu’une personne est mariée contre sa volonté et ne peut pas partir. La plupart des mariages d’enfants peuvent être considérés comme de l’esclavage.

En outre, l’esclavage règne encore sans partage dans la sphère de la reproduction, au sein de la famille moderne. Si ce n’est pas ici le lieu d’approfondir cette question pourtant centrale de la critique des sociétés divisées en classes, il convient de rappeler que:

La famille conjugale moderne est fondée sur l’esclavage domestique, avoué ou voilé, de la femme, et la société moderne est une masse qui se compose exclusivement de familles conjugales, comme d’autant de molécules. [60] (Engels, L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, 1884.)

L’intersectionnalité, un instrument contre-révolutionnaire de division du prolétariat.

À l’origine du concept

L’intersectionnalité est née à la fois comme un modèle d’analyse de la domination sociale et comme un instrument politique pour la transformer. Le terme intersectionnalité (intersectionality en anglais) a été forgé, par la juriste Kimberlé Williams Crenshaw, également militante féministe et pour les droits civiques, et est apparu pour la première fois en 1991 dans une revue de droit. À ses débuts, la théorie intersectionnelle se constitue en appendice du droit bourgeois en vue de faire reconnaître et de permettre la sanction légale de ce qui est alors nouvellement analysé comme des formes combinées de discrimination, les préjudices «intersectionnels» étant jusqu’alors dissociés[61].

À partir de 2010, l’intersectionnalité monte en puissance, tant aux États-Unis qu’en Europe, propulsée par le renouveau du mouvement féministe et le recyclage du tiers-mondisme dans le courant «décolonial». Elle est aujourd’hui fréquemment invoquée par les tenants de la lutte contre les discriminations, de l’antiracisme et du combat pour la «justice sociale».

Principalement, l’intersectionnalité se manifeste comme un courant de pensée transdisciplinaire visant à appréhender la complexité des dominations et des inégalités sociales par une approche intégrée des identités. L’analyse intersectionnelle réfute le cloisonnement et la hiérarchisation des grands axes de la différenciation sociale que sont les catégories de sexe/genre, classe, «race», ethnicité, âge, handicap et orientation sexuelle. Elle entend aller au-delà d’une simple reconnaissance de la multiplicité des «systèmes d’oppression» et postule leur interaction dans la production et la reproduction des oppressions.

Néanmoins, en pratique et sur le plan politique, les militants intersectionnels marquent presque toujours leur priorité pour une situation d’oppression particulière et pour la population afférente (laquelle n’est jamais la «classe»), elle-même subdivisible en groupes identitaires subissant une oppression toute spécifique. Crenshaw, par exemple, témoigne d’une préférence pour la cause des femmes africaines-américaines, auxquelles elle s’identifie. Elle entend «témoigner de la violence et de l’humiliation quotidiennes auxquelles sont confrontées tant de femmes noires, quels que soient leur couleur [sic], leur âge, leur expression de genre, sexualité ou aptitudes [62]». De la sorte, elle veut affirmer la pertinence de la catégorie intersectionnelle «femmes noires» – au croisement d’une oppression de genre et d’une oppression raciale – laquelle peut être ensuite augmentée de catégories supplémentaires («femmes noires âgées», «femmes noires lesbiennes», «femmes noires handicapées», etc.).

Une idéologie qui trempe dans l’indifférentisme philosophique

Le rejet par principe d’une hiérarchisation des axes de la différenciation sociale, à défaut de l’abolir réellement, exprime et induit une grande confusion et plusieurs erreurs théoriques majeures. La première et la plus importante est l’assimilation de phénomènes sociaux objectivement irréductibles ainsi que leur mise en équivalence forcée, principalement l’exploitation et l’oppression. Une opération d’aplanissement du réel qui a pour corollaire l’ignorance, délibérée ou non, des rapports de production. La « classe » des théories intersectionnelles met aux prises richesse et pauvreté, condamne inégalités matérielles et exclusion économique, mais ne tient nul compte de la valeur, du profit ou du salariat et nie, tout simplement en l’occultant, le rapport d’exploitation.

L’exploitation, il est aisé d’en convenir, n’a pourtant pas les mêmes ressorts ni la même portée que, par exemple, la répression des sexualités dites minoritaires ou la relégation des personnes âgées. Elle y est, de plus, fondamentalement indifférente. En effet, l’exploitation est le mécanisme par lequel se reproduit et s’étend le mode de production capitaliste (MPC) en extorquant la plus-value du travail des prolétaires. Et si toutes les sociétés divisées en classes ont reposé sur des antagonismes, l’exploitation spécifiquement capitaliste renvoie à la relation entre la classe bourgeoise et la classe prolétaire, médiatisée par le salaire. À toutes fins utiles, dans le sillage de Marx et d’Engels, voici ce que nous écrivions au sujet de l’exploitation capitaliste :

Le capital est valeur qui se valorise uniquement par la consommation de force de travail. Son unique intérêt est de pouvoir se servir de la valeur d’usage de cette marchandise particulière le plus longtemps possible et au moindre prix pour produire des marchandises qui contiennent le maximum de travail non payé – donc de valeur non payée, en surplus par rapport à la valeur exprimée par le salaire – tout en possédant individuellement la plus petite valeur possible. Cette plus-value est le produit spécifique de la force de travail des ouvriers employés de façon capitaliste. Dès qu’il y a séparation des producteurs de leurs moyens de travail, c’est-à-dire dès que le travail est subsumé formellement au capital, le but de la production devient l’extorsion de la plus-value. Cette dernière est et reste le produit du surtravail que l’ouvrier accomplit après avoir remplacé la valeur représentée par son salaire. Ses changements de forme ne modifient en rien ce fait, il n’y a pas une forme de surtravail moins pénible que l’autre, même si dans le cas de la plus-value absolue le prix du travail baisse absolument, alors que dans le cas de la plus-value relative le prix du travail peut monter. [63]

 La seconde erreur théorique est le produit direct de cette indistinction conceptuelle. Les diverses formes d’oppression – postulées égales et «s’intersectionnant» – sont extirpées des relations de causalité dans lesquelles elles apparaissent historiquement. Oppressions sui generis, le racisme ou le patriarcat passent alors pour procéder d’eux-mêmes, au lieu de se présenter comme des expressions contingentes de la domination de l’homme sur l’homme ancrées dans des modes de production fondés sur les antagonismes de classes, capitaliste et précapitalistes. Produite et/ou reproduite par les rapports de classes, l’oppression (et à plus forte raison toutes ses formes) n’est jamais en soi la cause efficiente principale d’elle-même.

C’est en cela que l’approche intersectionnelle est typique de l’indifférentisme philosophique, qui renonce délibérément à explorer les rapports de causalité et tourne ainsi le dos au déterminisme marxiste ainsi résumé par Karl Marx :

Le résultat général auquel j’arrivai et qui, une fois acquis, servit de fil conducteur à mes études, peut brièvement se formuler ainsi : dans la production sociale de leur existence, les hommes entrent en des rapports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté, rapports de production qui correspondent à un degré de développement déterminé de leurs forces productives matérielles. L’ensemble de ces rapports de production constitue la structure économique de la société, la base concrète sur laquelle s’élève une superstructure juridique et politique et à laquelle correspondent des formes de conscience sociales déterminées. Le mode de production de la vie matérielle conditionne le processus de vie social, politique et intellectuel en général. Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur être ; c’est inversement leur être social qui détermine leur conscience. À un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants, ou, ce qui n’en est que l’expression juridique, avec les rapports de propriété au sein desquels elles s’étaient mues jusqu’alors. De formes de développement des forces productives qu’ils étaient, ces rapports en deviennent des entraves. Alors s’ouvre une époque de révolution sociale. Le changement dans la base économique bouleverse plus ou moins rapidement toute l’énorme superstructure. Lorsqu’on considère de tels bouleversements, il faut toujours distinguer entre le bouleversement matériel – qu’on peut constater d’une manière scientifiquement rigoureuse – des conditions de production économiques et les formes juridiques, politiques, religieuses, artistiques ou philosophiques, bref, les formes idéologiques sous lesquelles les hommes prennent conscience de ce conflit et le mènent jusqu’au bout. Pas plus qu’on ne juge un individu sur l’idée qu’il se fait de lui-même, on ne saurait juger une telle époque de bouleversement sur sa conscience de soi ; il faut, au contraire, expliquer cette conscience par les contradictions de la vie matérielle, par le conflit qui existe entre les forces productives sociales et les rapports de production. Une formation sociale ne disparaît jamais avant que soient développées toutes les forces productives qu’elle est assez large pour contenir, jamais des rapports de production nouveaux et supérieurs ne s’y substituent avant que les conditions d’existence matérielles de ces rapports soient écloses dans le sein même de la vieille société. C’est pourquoi l’humanité ne se pose jamais que des problèmes qu’elle peut résoudre, car, à y regarder de plus près, il se trouvera toujours que le problème lui-même ne surgit que là où les conditions matérielles pour le résoudre existent déjà ou du moins sont en voie de devenir. À grands traits, les modes de production asiatique, antique, féodal et bourgeois moderne peuvent être qualifiés d’époques progressives de la formation sociale économique. Les rapports de production bourgeois sont la dernière forme contradictoire du processus de production sociale, contradictoire non pas dans le sens d’une contradiction individuelle, mais d’une contradiction qui naît des conditions d’existence sociale des individus ; cependant les forces productives qui se développent au sein de la société bourgeoise créent en même temps les conditions matérielles pour résoudre cette contradiction. Avec cette formation sociale s’achève donc la préhistoire de la société humaine. [64]  (Karl Marx, Préface à la Critique de l’économie politique, 1859.)

Intersectionnalité et politique d’identité

L’intersectionnalité se présente comme une tentative d’articulation théorique d’une nouvelle sorte de politique, apparue d’abord, aux États-Unis, à la fois dans des laboratoires universitaires et des milieux militants : la « politique d’identité » (identity politics). Celle-ci propose une redéfinition aussi totale que sommaire des rapports sociaux, en écrasant sur son passage les antagonismes des sociétés divisées en classes, en particulier ceux propres au mode de production capitaliste.

Elle proclame que les «identités» (de sexe/genre, «race», orientation sexuelle, etc.) et leurs intersections règlent les comportements humains, ordonnent les rapports de force et donc attribuent les positions sociales. Loin de résorber les entraves à la réalisation de la nature sociale des individus, la politique d’identité résume et même assigne ces derniers à leurs supposées appartenances, exaltant les séparations et célébrant l’authenticité des différences – avec fierté et douleur tout à la fois.

Plus précisément, tel que l’écrit l’essayiste Laurent Dubreuil, la politique d’identité repose sur une « vision déterministe de l’identité individuelle qui, rapportant cette dernière à un être social collectif prédéfini et référentiel, en tire argument pour une éventuelle modification de la domination. Selon cette approche, chaque identité relève forcément de la politique, car celle-ci ne connaît point de bornes. Pour changer l’oppression, il est nécessaire de reconnaître, d’exprimer, de protéger la douleur et la peine qui font les identités minorées. Puisqu’il est quasi impossible de changer de place ontologique, la description de la souffrance et de l’expérience fondatrices de soi vise surtout à désigner qui fait partie de quel même, à conforter verbalement les sujets dans ce qu’ils sont, à faire honte à leurs ennemis, à censurer des propos ou des formes qui contreviendraient à l’établissement du paradigme identitaire et à la victoire des revendications spécifiques.[65] » Laurent Dubreuil, La Dictature des identités, 2019.

L’identité (toutes les identités) est érigée en politique dès lors qu’elle devient le siège d’intérêts spécifiques, ici de type communautaire, basée sur des revendications répondant à autant de blessures rapportées à une population opprimée, ou perçue comme telle. Tout ou presque, dans le vaste champ de l’expérience sociale, peut donner prétexte à la reconnaissance d’une identité ; chaque dimension, ou presque, de l’individualité peut être rattachée à une identité et absorbée par elle.

Ces identités sont fixes (ce sont des sociotypes) et multiples, de plus elles peuvent s’imbriquer pour former de nouvelles identités à leurs « intersections ». Au croisement des identités noire, féminine et lesbienne, par exemple, existe une identité particulière et pertinente, celle de femme noire lesbienne, et qui peut se prévaloir d’endurer des vexations uniques en leur genre – leur incommensurabilité les place d’ailleurs très haut sur l’échelle des souffrances identitaires. Or la souffrance vécue dans son identité ouvre des droits, ainsi qu’une sorte de dignité, à être écouté, accepté, respecté, célébré en tant que représentant d’une population opprimée.

Cette souffrance particulière, et incommunicable en ce qu’elle est une propriété essentielle de ceux qu’elle accable, renferme un projet politique à caractère séparatiste. L’identité opprimée ne peut en effet se retrouver qu’en elle-même et n’est pleinement supportable que dans des «espaces sécurisés» (safe spaces) qui lui sont exclusivement réservés. Elle est sa propre fin. Elle tend vers une contre-société interstitielle, sans ingérence d’identités aliènes, et si elle se porte au-devant de la société, c’est pour y négocier la place qui lui revient en tant que telle, pour réclamer son dû (ses quotas, son temps d’antenne…) et non pour s’y mêler et s’y fondre, encore moins pour la dépasser.

Ses dépositaires sont notamment investis de la mission de défendre leur héritage contre toute spoliation, toute «appropriation culturelle». Cette dernière notion est révélatrice des implications profondément réactionnaires de la politique d’identité, s’engageant toujours plus loin sur la voie de l’essentialisation des pratiques et des savoirs, de la réduction de l’individu social à une seule (ou quelques-unes) de ses dimensions. En tendance, l’intégralité des fruits de l’industrie et de l’esprit humains sont exposés à la réclamation identitaire. Ils sont susceptibles d’être interdits de circulation, cantonnés à un pré carré, sortis de la culture universelle. La ségrégation jusqu’aux idées, tel est l’horizon ultime de la politique d’identité.

Intersectionnalité et antiracisme: le tour de force racialisateur

Parmi les produits que l’idéologie intersectionnelle met en étalage, il en est un plus pernicieux que les autres : ses partisans le nomment «antiracisme politique», et ses opposants, dont nous sommes, «racialisme». Il avait pu sembler acquis, en Europe et ailleurs, que la notion de race, longtemps dominante et tenue pour objective, était définitivement discréditée. Elle appartenait à un passé honteux ou, au présent, à l’arsenal idéologique de l’extrême droite raciste. Mais depuis quelques années, la « race » revient en force sur le devant de la scène intellectuelle et militante. Elle se trouve au cœur d’un nouveau paradigme qui pourrait devenir majoritaire au sein de la gauche et de l’extrême gauche de nombreux pays[66] et qui se perçoit comme un mouvement d’«éveil» (wokeness) entendant remplacer les conceptions réputées dépassées d’un antiracisme universaliste récusant la division de l’humanité en races[67].

Car la société serait composée de Blancs et de « racisés », et les identités raciales distribueraient les positions dans les rapports sociaux à la faveur d’un « racisme systémique » – un racisme quasiment ontologique, un racisme intrinsèque aux sociétés européennes et américaines depuis la traite des Noirs et les colonisations, un racisme indifférent aux opinions et choix individuels et/ou collectifs, et finalement un racisme inaccessible à la conscience des « dominants » (les Blancs)[68]. Le racisme serait même constitutif de la «blanchité» dont il constituerait une caractéristique indépassable. En 2020 pourtant, Kimberlé Crenshaw commentait l’évolution de l’usage de l’intersectionnalité: «Il y a eu une distorsion [de ce concept]. Il ne s’agit pas de politique identitaire sous stéroïdes. Ce n’est pas une machine à faire des mâles blancs les nouveaux parias.[69]»

La «race» est élevée au rang de principe supérieur de l’organisation sociale et, d’un même mouvement, vantée comme l’avenir même de l’antiracisme. Et les « races sociales »[70], porteuses d’intérêts politiques, sont donc situées en opposition. Le produit politique de l’intersectionnalité se présente donc, et avant tout, dans la négation du combat du prolétariat dès lors que les ouvriers blancs, parce que blancs tout comme les membres de la bourgeoisie, sont racistes de manière «structurelle» en vertu de leur «appartenance raciale privilégiée» comme l’avancent les «antiracistes» racialisateurs.

Parler de racialisme revient par conséquent à porter l’accusation contre ceux qui réactivent la notion de race et accréditent sa validité. S’il se trouve parmi eux des militants antiracistes sincères qui croient que leur combat peut aboutir par ces voies, il est grand temps qu’ils se détrompent et, à tout le moins, se dissocient avec clarté de l’entreprise racialisatrice en cours. Le racisme est une idéologie qui à l’instar du nationalisme érige des communautés illusoires (les « races » pour l’un, les nations pour l’autre), qu’on peut considérer comme dénuées de fondements matériels. Cependant, bis repetita jurant, ces idéologies acquièrent une force matérielle, réelle. L’histoire des deux derniers siècles a amplement montré ce à quoi on est en droit de s’attendre.

«Abolissez l’exploitation de l’homme par l’homme, et vous abolirez l’exploitation d’une nation par une autre nation. Du jour où tombe l’antagonisme des classes à l’intérieur de la nation, tombe également l’hostilité des nations entre elles[71].» Karl Marx, Friedrich Engels Le Manifeste du Parti communiste, 1847.

Une impasse contre-révolutionnaire

C’est sans aucun doute l’aspect le plus anti-ouvrier de l’intersectionnalité, dans le camp racialiste, la substitution de la «race»[72]) à la classe avec pour corollaire une surdétermination de son impact dans l’organisation des rapports sociaux. L’appartenance de classe et l’antagonisme de classe propre à la société du capital ainsi vidés de leur substance, l’intersectionnalité n’est rien d’autre qu’une nouvelle idéologie interclassiste, plus ou moins sophistiquée selon les auteurs. Elle défend, en son centre, l’idée selon laquelle les Blancs, quelle que soit leur position dans les rapports sociaux, constituent des oppresseurs « systémiques » des Noirs ; ce qui revient de facto à diviser la classe ouvrière sur une base de couleur et vise à empêcher les ouvriers noirs, blancs, etc. de lutter ensemble pour leurs intérêts de classe.

Non seulement, l’intersectionnalité agit en instrument de dilution de la conscience de classe, de promotion de l’interclassisme et de fractionnement du prolétariat, mais elle canalise des velléités de radicalité politique vers des expressions compatibles avec la dictature du capital. D’ailleurs des secteurs entiers de la bourgeoisie des pays les plus développés « militent » pour des sociétés « d’ouverture, d’inclusion et de diversité[73] », reprenant à leur compte certains chapitres de l’agenda intersectionnel. Pour autant les classes dominantes savent en user autrement, et leurs représentants qui jurent aujourd’hui que « les vies noires comptent » (« Black lives matter ») pourraient troquer ce crédo contre de bien différents quand ils le jugeront opportun. Tout facteur de séparation au sein de la classe exploitée peut leur être utile au gré des circonstances politiques générales et des affrontements internes au capital, dans un sens comme dans l’autre. Puissant agent de diversion de la lutte des classes, la polarisation identitaire, qu’elle soit à la sauce BLM ou à la sauce MAGA («Make America great again»), les États-Unis des dernières années en témoignent, ne manque pas de trouver des sponsors intéressés dans le camp bourgeois.

Si les relations entre l’exploitation capitaliste et les différentes sortes d’oppression peuvent fluctuer et sont marquées du sceau de l’opportunisme, le mode de production capitaliste fournit un cadre propice à la perpétuation et au renouvellement de l’oppression. En particulier, l’oppression des femmes, héritage des sociétés précapitalistes remontant vraisemblablement aux premiers stades de la division des sociétés en classes, occupe encore une place centrale, et unique, dans le mode de production présent. Elle s’enracine dans la famille, lieu jusqu’ici irremplaçable de la reproduction de la force de travail, et de l’espèce en général.

Le prolétariat révolutionnaire reconnaît dans le mouvement des femmes contre la famille et contre l’esclavage domestique un allié stratégique essentiel dans sa lutte pour le communisme. Réciproquement, l’émancipation réelle des femmes ne saurait advenir sous le joug du capital car ce dernier, dans son mouvement qui révolutionne sans cesse la société civile, éprouve certes les liens familiaux mais ne parvient pas à dépasser la famille comme unité de reproduction. La progression de la socialisation marchande de certaines tâches de la reproduction auparavant assurées par la famille (livraisons, plats préparés, mécanisation électroménagère, services domestiques, industries de l’éducation et de la santé, etc.) ne change pas fondamentalement cette donne. L’abolition de la famille n’est pas à l’ordre du jour du capital, elle se décompose et se recompose, mais reste jusqu’à preuve du contraire au centre du jeu de la reproduction sociale.

Il va sans dire que le «programme» intersectionnel, même dans sa version maximum, n’est pas en mesure de résoudre l’oppression des femmes, ne l’attaquant pas à sa racine; et cette observation vaut pour les multiples causes spécifiques dont l’intersectionnalité théorise et favorise l’éclatement en communautés illusoires, pour en appeler ensuite à une «convergence des luttes» identitaires étanches entre elles en l’absence concrète de toute lutte de classe.

Le paradigme identitaire intersectionnel non seulement constitue un obstacle à «l’union grandissante des travailleurs» (selon l’expression du Manifeste), mais, en ce qui concerne les luttes « sectorielles », il affirme l’existant plutôt que d’œuvrer à son dépassement. Il est à ce titre une force de conservation, clouée à jamais au rapport social dominant dans une posture de contestation subalterne.

Le combat révolutionnaire de la classe prolétarienne, cher aux communistes, et bien qu’assez éloigné des préoccupations des chantres de l’intersectionnalité, se situe aux antipodes d’une politique identitaire. Les prolétaires, dans leur immense majorité, ne chérissent pas leur condition d’exploités – la «classe en soi», moyen de l’accumulation du capital fabriqué par lui, pour lui. Au contraire, ils cherchent à s’en extraire soit de manière isolée, soit en s’organisant collectivement.

«La domination du capital a créé à cette masse une situation commune, des intérêts communs. Ainsi cette masse est déjà une classe vis-à-vis du capital, mais pas encore pour elle-même. Dans la lutte, dont nous n’avons signalé que quelques phases, cette masse se réunit, elle se constitue en classe pour elle-même. Les intérêts qu’elle défend deviennent des intérêts de classe. Mais la lutte de classe à classe est une lutte politique[74].» Karl Marx, Misère de la philosophie, 1847.

La constitution du prolétariat en «classe pour soi» ne désigne rien d’autre que le processus d’unification de la classe dans la lutte pour s’emparer du pouvoir et, en définitive, abolir le rapport social du capital; le prolétariat est donc lui-même voué à disparaître comme classe issue de ce même rapport social.

Loin de s’appesantir sur son «identité», le prolétariat en mouvement crée par ses luttes politiques autonomes les bases matérielles de son propre dépassement en tant que classe de cette société. En un mot comme en mille, le combat ouvrier est la négation active de la condition ouvrière. Soit exactement l’inverse de la proposition identitaire qui mythifie cette condition et voue un culte au producteur, à sa force, sa simplicité, sa décence voire sa souffrance, dans les traditions sociale-démocrate et stalinienne notamment. Lesquels mythes et cultes ont fort heureusement été balayés, d’abord par la mécanisation du travail propre à la soumission réelle des forces productives au capital, et ensuite par l’assaut révolutionnaire de l’ouvrier collectif des années 1960-1970. Assaut qui s’est incarné dans des luttes et des organisations politiques autonomes de la classe exploitée exprimant massivement le « refus du travail salarié » par l’affirmation du pouvoir ouvrier dans l’atelier, l’usine, les quartiers prolétariens et plus largement dans les territoires productifs des citadelles du capital.

«De ce rapport du travail aliéné à la propriété privée, il résulte en outre que l’émancipation de la société de la propriété privée, etc., de la servitude, s’exprime sous la forme politique de l’émancipation des ouvriers, non pas comme s’il s’agissait seulement de leur émancipation, mais parce que celle-ci implique l’émancipation universelle de l’homme ; or celle-ci y est incluse parce que tout l’asservissement de l’homme est impliqué dans le rapport de l’ouvrier à la production et que tous les rapports de servitude ne sont que des variantes et des conséquences de ce rapport[75].» Karl Marx, Manuscrits de 1844, Premier manuscrit, 1844.

MC / KPK

6 avril 2021

[1] Lettre à Siegfried Mayer et August Vogt, 9 avril 1870, in Karl Marx et Friedrich Engels, Correspondance, t. XI, 1870-1871, Paris, Éditions sociales, 1985.

[2] Voir : http://mouvement-communiste.com/documents/MC/Reviews/rmc_4_los_angeles_1.pdf et les autres PDF.

[3] Voir ici.

[4] Une annexe sur les événements de Ferguson est disponible ici.

[5] Atlanta, Kenosha, Waukegan ou encore Philadelphie.

[6] Voir: https://www.nytimes.com/interactive/2020/07/03/us/george-floyd-protests-crowd-size.html Cet article ne contient pas des listes précises de manifestations ni de nombre de manifestants par journée.

[7] Voir ici.

[8] Voir l’article «Abolish the Police? Those Who Survived the Chaos in Seattle Aren’t So Sure», paru le 7 août 2020, dans le New York Times in https://www.nytimes.com/2020/08/07/us/defund-police-seattle-protests.html

[9] Une annexe regroupant le détail de la pratique et des positions du conglomérat BLM est disponible ici.

[10] Début de l’article ici.

[11] Autre caractéristique de BLM : l’instrumentalisation de la religion. Selon un article de The Conversation (« Far from being anti-religious, faith and spirituality run deep in Black Lives Matter ») paru le 14 septembre 2020, (in https://theconversation.com/far-from-being-anti-religious-faith-and-spirituality-run-deep-in-black-lives-matter-145610), BLM baigne dans la bienveillance, le bouddhisme, la religion animiste, la résilience. Citée dans l’article, Erika Gault, chercheuse à l’Université d’Arizona, rappelle qu’avec BLM, « nous voyons en fait plus de religion, et non moins » en soulignant que « l’Église noire n’est pas le seul puits religieux dans lequel les mouvements noirs ont historiquement puisé ».

[12] Voir: https://richmondpledge.org/wp-content/uploads/11-Major-Misconceptions-About-the-Black-Lives-Matter-Movement.pdf

[13] Voir: https://www.marxists.org/francais/engels/works/1894/01/18940125.htm

[14] Publié, en 1953, dans Programma comunista n°. 16, 17, 18, 19 et 20.

[15] Voir: http://www.sinistra.net/lib/bas/progra/vako/vakomfidif.htm [Lien inopérant au moment où je mets le texte en ligne].

[16] Voir : https://law.justia.com/constitution/alabama/CA-245806.html

[17] Ce qui n’a pas pour autant mis fin aux efforts ségrégationnistes dans le système scolaire. Voir par exemple le cas du comté de Jefferson, toujours en Alabama: https://www.nytimes.com/2017/09/06/magazine/the-resegregation-of-jefferson-county.html

[18] Voir: https://eji.org/news/history-racial-injustice-school-segregation-in-alabama/

[19] Voir: https://www.cfr.org/backgrounder/demographics-us-military et surtout ce rapport.

[20] Voir:  Police Department Race and Ethnicity Demographic Data.

[21] Voir: «Black LIves Matter: If You’re White, Pass The Mic».

[22] Voir: https://www.census.gov/programs-surveys/decennial-census/decade.2010.html

[23] Voir: MTA Diversity Committee Meeting.

[24] L’ILWU organise les dockers des 29 ports de la côte ouest des États-Unis avec un seul contrat garantissant les salaires ouvriers les plus élevés des États-Unis.

[25] Voir: Ici.

[26] Voir: ici.

[27] Voir: Ici.

[28] Voir: The Nation.

[29] Voir: https://www.washingtonpost.com/blogs/govbeat/wp/2014/05/15/the-most-segregated-schools-may-not-be-in-the-states-youd-expect-2/

[30] Voir: Carto n°62, novembre-décembre 2020, page 18.

[31] Voir: (sous la direction de) Kenneth l. Kusmer et Joe w. Trotter « African american urban history since world war ii » The University of Chicago press (Chicago and London), notamment pages 143 à 169.

[32] Voir: UGA Today.

[33] Voir: Ici.

[34] Voir: USNews.

[35] Voir au format pdf.

[36] Ce qui ne veut pas dire que cette mobilité est répandue de façon égale, y compris parmi la classe ouvrière blanche. Joan C. Williams (dans son livre « La Classe ouvrière blanche » in https://www.editionsunes.fr/catalogue/joan-c-williams/) indique que, dans les secteurs victimes de la désindustrialisation, les ouvriers blancs restent sur place pour bénéficier des réseaux de solidarité familiaux et de voisinage.

[37] Voir: Mapping Police Violence.

[38] Voir: https://www.cdc.gov/violenceprevention/datasources/nvdrs/index.html et Statista.

[39] Criminal Victimization, 2018: Full report .

[40] Voir: Gun Violence in America.

[41] Voir: Quick Facts.

[42] Voir: Court Listener.

[43] Homme blanc/femme noire : 0,3 % et homme noir/femme blanche : 0,8 % Voir: https://www.census.gov/library/stories/2018/07/interracial-marriages.html Même si leur nombre augmente régulièrement, passant de 167 000, en 1980, à 550 000, en 2009.

[44] Voir: sur le Washington Post. (https://www.washingtonpost.com/graphics/2018/national/segregation-us-cities/)

[45] Voir: https://builtin.com/diversity-inclusion/companies-that-support-black-lives-matter-social-justice

[46] Voir: https://www.cnet.com/news/at-apple-wwdc-tim-cook-takes-a-moment-to-talk-about-black-lives-matter-and-cornovirus/

[47] Voir: https://www.businessinsider.fr/us/joe-biden-black-lives-matter-protests-speech-trump-video-2020-6

[48] Voir: https://www.washingtonpost.com/national/black-lives-matter-movement-at-a-crossroads-as-biden-prepares-to-take-office/2020/12/01/8ebb95ce-2f26-11eb-860d-f7999599cbc2_story.html

[49] Chapitre II « La métaphysique de l’économie politique. 1 La méthode, Quatrième observation, ici.

[50] Chapitre XII «Tableaux de la rente différentielle et commentaires», traduit par nos soins de: https://www.marxists.org/archive/marx/works/1863/theories-surplus-value/ch12.htm

[51] «The Chapter on Money (continuation)» traduit par nos soins de: https://www.marxists.org/archive/marx/works/1857/grundrisse/ch04.htm

[52] Traduit par nos soins de: https://www.marxists.org/archive/marx/works/1850/11/01.htm

[53] Texte présenté à l’ambassadeur américain, Charles Francis Adams, le 28 janvier 1865. Traduit par nos soins de: https://www.marxists.org/history/international/iwma/documents/1864/lincoln-letter.htm

[54] Il y a 100 ans: la grève des dockers de Philadelphie et le Local 8 des IWW.

[55] DRUM chez Dodge, ELRUM, JARUM et MARUM chez Chrysler. (RUM est l’acronyme de Revolutionnary Union Movement.) Voir: «Class, Race, and Worker Insurgency: The League of Revolutionary Black Workers» James A. Geschwender, et, en français, «Detroit: pas d’accord pour crever Une étude de la révolution urbaine (1967 – 1975)» Dan Georgakas et Marvin Surkin.

[56] Partie I : Feuerbach A. L’idéologie en général et en particulier l’idéologie allemande [4. The Essence of the Materialist Conception of History. Social Being and Social Consciousness] Voir: https://www.marxists.org/archive/marx/works/1845/german-ideology/ch01a.htm

[57] Critique du programme de Gotha, partie 2 in: https://www.marxists.org/francais/marx/works/1875/05/18750500b.htm

[58] Premier manuscrit des Manuscrits économico-philosophiques, Section « Le travail aliéné », [XXIV] huitième paragraphe.

[59] Traduit par nos soins de: https://www.antislavery.org/slavery-today/modern-slavery/

[60] L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’État II La famille 4. La famille monogamique.

[61] En octobre 2016, Crenshaw est revenue sur l’origine et le sens de cette notion. Elle explique que sa réflexion est partie d’un fait de justice, l’affaire DeGraffenreid vs General Motors. En 1976, Emma DeGraffenreid et d’autres travailleuses africaines-américaines portent plainte contre leur ex-employeur, la General Motors Assembly Division de Saint-Louis. Elles mettent en cause la politique d’embauche, d’ancienneté et de licenciement du constructeur automobile qui, selon elles, perpétue des pratiques discriminatoires, désormais illégales, à motifs sexuel et racial. Mais la particularité de cette affaire réside en ce que l’accusation invoque une forme de discrimination spécifique associant ces deux motifs, argument rejeté par le tribunal : « Les plaignants allèguent qu’ils intentent une action en justice en tant que femmes noires et que, par conséquent, cette action tente de combiner deux causes d’action en une nouvelle sous-catégorie spéciale, à savoir une combinaison de discrimination fondée sur la race et le sexe. La cour note que les plaignants n’ont pas cité de décisions ayant déclaré que les femmes noires constituaient une catégorie spéciale devant être protégée contre la discrimination. » Pour Crenshaw, cette affaire illustre une double injustice, car à la discrimination que subissent ces femmes noires s’ajoute leur non-reconnaissance par la loi comme groupe minoritaire « à protéger ». Elle aura dès lors à cœur de colmater cette « faille du droit ». Conférence TEDWomen : https://www.ted.com/speakers/kimberle_crenshaw

Pour l’affaire DeGraffenreid vs General Motors, se reporter notamment à :

[62] Conférence TEDWomen, 2016, op. cit.

[63] Mouvement Communiste, Les Modalités de l’exploitation capitaliste.

Voir : http://mouvement-communiste.com/documents/MC/WorkDocuments/dtmc_3_modalites_exploitation.pdf

[64] Voir: https://www.marxists.org/francais/marx/works/1859/01/km18590100b.htm

[65] La Dictature des identités, Gallimard, coll. «Le Débat», p. 14

[66] Un paradigme qui suscite néanmoins une opposition croissante, en France notamment, où il sert d’épouvantail à diverses forces politiques bourgeoises allant du Parti socialiste à l’extrême droite, en passant par la majorité présidentielle centriste. Sur le fond théorique, son caractère particulariste et essentialiste contrarie les prétentions « universelles » de la République qui ne fait pas de distinction entre ses enfants. C’est sans doute une des raisons pour lesquelles son implantation en France est plus difficile qu’aux États-Unis, au grand dam de la presse démocrate américaine. Le New York Times titrait le 9 février 2021 : « Les idées américaines menacent-elles la cohésion française ? », une occasion d’affirmer que « ces théories sont des outils aidant à éclairer les angles morts d’une nation de plus en plus diversifiée qui rechigne encore à faire mention de la race, qui ne s’est toujours pas confrontée à son passé colonial et qui associe souvent les aspirations des minorités à des politiques identitaires ». Voir le NYT.

[67] Voir, par exemple: entretien dans Le Monde  et tribune dans Libération.

[68] Les racialistes ont néanmoins élaboré des propositions simples, pour ne pas dire des injonctions, à destination de leurs «alliés» de la piteuse «gauche blanche»: prendre conscience de leurs prétendus privilèges – par un renversement saisissant, ne pas être discriminé en raison de sa couleur de peau est en effet un privilège et non l’horizon du souhaitable que l’on revendiquerait pour tous – et y renoncer, on ne sait trop comment… À ce propos, le philosophe et militant français Pierre Tevanian s’est prononcé sur les combats à mener par la «gauche antiraciste». Puisque «Blanc n’est en effet pas une catégorie raciale, mais une catégorie sociale», alors «La dernière solution consiste à être autant que possible aux côtés des discriminés, des sans-papiers, des filles voilées exclues de l’école, des émeutiers emprisonnés, de toutes celles et tous ceux qui luttent contre l’impunité policière – à être en somme partout où des non-Blancs se réunissent pour combattre la domination blanche» in Sylvie Laurent et Thierry Leclère (dir.), «De quelle couleur sont les blancs?», La Découverte, 2013.

[69] Voir: https://time.com/5786710/kimberle-crenshaw-intersectionality/.

[70] Ainsi que le soulignaient les auteurs d’un des premiers textes dirigés contre ce «nouveau paradigme», «décider des critères qui seront signifiants pour séparer et hiérarchiser groupes et sous-groupes revient à instituer un ensemble de normes. Pour les êtres humains par exemple, la couleur de la peau se retrouve instituée comme critère présidant à la séparation des groupes. En d’autres termes, la validité d’une telle classification ne procède que de ses propres présupposés: pour trouver des “races”, il faut d’abord considérer qu’il faut qu’elles existent.» Ils ajoutaient, à propos de l’expression «races sociales» portée par les «antiracistes politiques», que « dans tous les cas, il n’y a jamais eu d’autres “races” que des “races sociales”, en tout cas construites socialement, même lorsque la race fut déguisée sous des dehors scientifiques. C’est pourquoi la démarcation “sociale”, cette distinction que voudraient opérer les néo-racialistes d’avec le racialisme du xixe siècle n’a pas lieu d’être, à moins de reconnaître la scientificité biologique des “races”». Collectif, «La race comme si vous y étiez ! Une soirée de printemps chez les racialistes», 2016, 236 p. Disponible au format PDF ici.

[71] Partie II «Prolétaires et communistes».

[72] S’appliquant à l’étude de la France, Françoise Vergès veut «considérer la racisation comme un élément d’oppression structurelle» (in «L’intersectionnalité et ses critiques», L’Observatoire,‎ 2020, p. 40-41). Elle avance que «nier la racialisation de la société française, ou insister sur le fait que les discriminations ont aussi touché des groupes dits “blancs” (émigrés italiens, polonais, espagnols…), contribue à marginaliser le rôle de la colonie dans la fabrication de l’identité française et l’existence de sa couleur fantasmée» car «La fin des empires coloniaux, les nouvelles émergences, les nouvelles formes de mondialisation n’ont pas mis fin à l’organisation racialisée et sexuée du monde du travail, ni à la présence de la “ligne de couleur” qui traverse le monde de la consommation et celui de la production. Cependant, malgré cette cartographie de la couleur, des solidarités transnationales et transcontinentales ont vu le jour, l’antiesclavagisme et l’anticolonialisme en sont des témoignages. L’exploitation n’a pas toujours eu une couleur. Cette couleur est fragile. Il faut la réinvestir régulièrement et la nourrir de fantasmes, de représentations, de discours qui désignent le coupable de ses propres angoisses, de ses propres peurs, un coupable qui permet de les incarner» in Sylvie Laurent et Thierry Leclère (dir.), «De quelle couleur sont les blancs?», La Découverte, 2013.

[73] Ce discours est reproduit par des associations, des groupes politiques mais aussi des grandes entreprises comme la SNCF, Nestlé, Apple, Nike, etc.

[74] Voir Misère de la philosophie.

[75] Voir: https://www.marxists.org/francais/marx/works/1844/00/km18440000/km18440000_3.htm