MARSEILLE[S] ~ Décembre 2017

Dans le train, j’ai lu le récent et beau roman de Lola Lafon sur la révolte, l’identité et la transmission: Mercy, Mary, Patty.

D’après la quatrième de couverture, Lola est «écrivain et musicienne». Tiens!… Pourquoi pas «écrivaine et musicien»?

Autre erreur: Actes Sud a, semble-t-il, tranché en faveur d’«évènement». C’est bien dommage. Faut-il désormais chanter a contrario «Il est né le divin enfant. Chantons tous son avénement»?

Comme je l’avais pressenti et annoncé il y a peu, l’hiver est rude à Marseille.

L’ami Missak restait de bronze malgré le vent glacé qui soufflait samedi, tandis que la mer était d’un bleu profond à couper le souffle (enfin, ce qu’il en restait!).

Samedi soir, présentation de la biographie de l’Enragé et «curé rouge» Jacques Roux par Walter Markov, publié chez Libertalia, à Mille Bâbords.

Trois heures d’échanges passionnés avec les 11 personnes présentes, malgré un défaut de chauffage du local qui donnait une idée assez exacte de l’ambiance des réunions en 1793. Ne manquaient que les bougies à la place de l’éclairage électrique…

Merci à Xavier d’avoir organisé cette séance.

Trouver à manger dans Marseille, passé 23h, alors que les restaurants fermaient plus tôt que d’habitude pour cause de rare clientèle – dissuadée par le froid – ne fut pas une mince et courte affaire… mais tout s’est bien terminé.

Message personnel

Charles J., on me dit que tu devais être présent et que tu as même sollicité et obtenu un changement de date pour pouvoir venir (la présentation devait avoir lieu vendredi). J’espère que tu n’as pas été emporté par une bourrasque…

LIBERTALIA ~ 10 ANS D’ÉDITION CRITIQUE : LE FILM ! ~ [par Doc du réel …le premier film avec Guillon dedans !]

Comme les lectrices et lecteurs de ce blogue ne l’ignorent pas, j’entretiens un rapport particulier avec les éditions Libertalia, avec lesquelles je travaille depuis maintenant 8 ans et la publication de La Terrorisation démocratique (2009). J’ai également rédigé une nouvelle présentation pour la réédition de Bourgeois et bras nus de Daniel Guérin (2013) et publié un recueil de textes d’intervention : Comment peut-on être anarchiste ? (2015).

 

Parce que Bruno Bartkowiak (graphiste auquel on doit les magnifiques couvertures qui font une partie de la réputation de Libertalia), Charlotte Dugrand et Nicolas Norrito sont des gens aussi attachants à fréquenter qu’ils sont attachés à joindre – dans leur travail d’éditeurs – le beau et l’utile, nos rapports se sont resserrés au fil des années.

J’ai eu, du coup, le plaisir de travailler sur des livres dont je n’étais pas l’auteur: un peu sur La Fabrique du musulman de Nedjib Sidi Moussa, davantage pour accompagner Aurélie Carrier, qui disposait d’un temps réduit pour rédiger Le Grand Soir.

Il est une autre occasion d’intégrer le « Gang Libertalia[1] » que Nico évoque souvent dans ses messages sur les dits réseaux sociaux, c’est de tenir les « tables », parfois dénommées (à tort, mais l’appellation persiste) « tables de presse ».

En effet, l’une des caractéristiques de Libertalia, qui en fait un cas à part dans l’édition française, et à laquelle je tiens particulièrement, c’est sa présence opiniâtre – au-delà des salons du livre, même politiques – dans toutes sortes de lieux publics et d’occasions militantes : manifestations de rue, concerts, fêtes, etc.

Je ne veux pas trop dénigrer les auteurs et autrices qui s’abstiennent de cet exercice – physique, mais gratifiant – pourtant ils et elles se privent ainsi d’un contact sans pareil avec un public très large. C’est ce que n’ont pas compris non plus quelques jeunes gens grincheux, partisans dogmatiques de la gratuité[2], qui nous ont reproché notre présence assidue à Nuit debout, place de la République. Des centaines d’heures de station debout (!), dans les courants d’air glacés ou sous le cagnard nous ont permis – parce que nous n’étions pas plus intimidant culturellement que le voisin marchand de merguez – de rencontrer des personnes qui ne mettent jamais les pieds dans une librairie et ne savent pas à qui poser des questions sur les livres, l’histoire et la politique.

Libertalia tient à cela, et tient grâce à cela.

Ce que Libertalia a fêté récemment, outre dix ans d’existence et une centaine de titres publiés (ce qui n’est pas rien !), c’est aussi le réseau des amitiés intellectuelles, politiques, littéraires et musicales qui s’est tissé autour de cette maison et dont les deux jours de fête à La Parole errante, à Montreuil, ont donné une belle image.

Le film que vous pouvez désormais visionner ici (il a d’abord été publié sur Lundi.matin) démultiplie cette image de manière fidèle et joyeuse.

J’en profite pour rendre un hommage particulier à Doc du réel (sollicitée la veille !) qui a réussi un tournage « à l’arrache », dans des conditions matérielles difficiles, et qui a su rendre dans un montage exigeant le kaléidoscope des solidarités que fédère Libertalia autour de l’exigence d’une pensée critique et révolutionnaire.

C’est l’occasion pour toutes celles et ceux qui n’ont pu venir à Montreuil de goûter un peu de l’ambiance de la fête et de prendre leurs dispositions pour les éditions suivantes (l’idée prend forme d’une ou deux fêtes annuelles, sur une seule journée : vous en serez informé·e·s en temps utile). Ils et elles retrouverons aussi auteurs et autrices de la maison: Aurélie Carrier, William Blanc, Nedjib Sidi Moussa, Julien Chuzeville, Martin Barzilaï, Véronique Decker, etc.

Nota. Comme je le souligne malicieusement dans le titre de ce billet, j’ai décidé de laisser figurer dans le film les passages où je présente, avec Serge Aberdam, la traduction de la biographie par Walter Markov de Jacques Roux, le curé rouge, qui vient de paraître. Je réfléchissais depuis un moment à assouplir mon refus, jusqu’ici absolu, de toute image, notamment à propos de mes recherches historiennes.

J’avais toujours refusé de fournir une photo pour accompagner un article ou un entretien (ce qui m’a valu, après chantage, la non-parution des articles) et de paraître à la télévision. Que l’on se rassure, je n’ai pas changé d’avis quant au second point (sauf si l’on me propose un 52 mn avec final cut…). Je ne vois toujours pas l’intérêt d’illustrer un article, sur Jacques Roux par exemple, avec une photo de moi. En revanche, étant donné le développement de la diffusion d’entretiens ou de conférences filmées sur Internet, et l’intérêt que ces formats rencontrent, je pense qu’il est raisonnable de changer mon fusil d’épaule sur le principe. Et, je le répète, surtout pour faire connaître mes travaux sur la Révolution française, les femmes dans son cours, les Enragé·e·s, etc.

C’est d’autant plus pertinent aujourd’hui que la généralisation des téléphones portables intégrant un appareil photo rend presque caduque le souci de sécurité qui était le mien en évitant de fournir mon portrait à des crétins malintentionnés[3]. D’ailleurs, cela fait un bail qu’aucun présomptueux ne m’a menacé de mort…

En attendant les propositions de ponts d’or qui ne manqueront pas d’affluer d’Hollywood, je suis ravi de pouvoir mettre en application cette nouvelle politique dans le beau film de Doc du réel, célébrant si justement les dix ans de Libertalia, à qui je souhaite – comme à moi et à tout le Gang – une prochaine décennie passionnante!

Édition, subversion, sédition : Faisons de notre mieux pour faire pire !

[1] Je jure qu’il n’existe ni « cérémonie d’initiation » douloureuse ni bizutage humiliant.

[2] À toutes fins utiles, je signale que mon travail d’auteur, d’éditeur et de libraire en plein air pour Libertalia est entièrement gratuit. J’ai la chance de ne pas dépendre de mes droits d’auteur pour vivre et Libertalia étant une maison d’édition militante (actuellement sous la forme d’une association loi de 1901, mais c’est un point secondaire) je suis heureux de pouvoir contribuer à son travail de toutes les manières possibles.

[3] On trouvera l’exposé de ma position antérieure dans Le Droit à la mort. Suicide, mode d’emploi, ses lecteurs et ses juges (IMHO, 2010), p. 149 et suiv.

 

Optique et haine de classe.

 «On n’est pas là pour offrir des montures Chanel à tout le monde ou des verres antireflet qui filtrent la lumière bleue».

Cette déclaration de la ministre de la Santé Agnès Buzyn, invitée mardi 21 novembre de l’Association des journalistes de l’information sociale (Ajis), a suscité des commentaires indignés – ce qui est le moins – mais pas toujours précis.

On a parlé sur les dits «réseaux sociaux» de «mépris de classe».

Or, comme on dit chez les Tontons flingueurs: «Y’en a !» Mais pas seulement…

La réaction de la ministre manifeste davantage que du mépris pour les pauvres, préoccupés de chétives marchandises. C’est une véritable haine de classe qui ressurgit là.

Non seulement les pauvres sont ridicules (ils prétendent porter les même lunettes que moi), mais quand on leur propose «ça», ils veulent s’emparer de «ÇA».

Les pauvres ne veulent jamais se contenter de la place qui leur est légitimement – en vertu de l’ordre naturel des choses capitalistes – attribuée. Relâchez votre attention une seconde, et ils en profitent pour remettre en cause la hiérarchie des conditions.

Il est extrêmement risqué de parler aux pauvres de leurs «droits» (déjà, ça sonne un peu ridicule, non?) parce que cela les entraîne irrésistiblement à se croire vos égaux en droit. De là à remettre en cause la répartition naturelle des richesses, il n’y a qu’un pas…

Les pauvres sont dangereux, ils ignorent la modestie et la gratitude. Ajoutez le bruit et l’odeur, vous reconnaîtrez que les pauvres sont haïssables.

 

Talmud, présomption de candeur et «Justice» de classe

Je le reconnais sans vergogne, si je devais choisir entre d’une part un tribunal terroriste façon 1794, sans avocat et avec pour seule échelle de « peines » un improbable élargissement ou la guillotine, et d’autre part un tribunal « démocratique » et ses présentes garanties bourgeoises, je choisirais sans hésiter le second.

Est-ce une raison suffisante pour se découvrir soutien ou suiveur enthousiaste – ou résigné – de la « justice » bourgeoise, dans les affaires de viol, d’agressions sexuelles diverses et de violences misogynes ? Je ne vois pas pourquoi. Je me méfie d’ailleurs des positions de principe qui ne résistent pas à la première difficulté, matérielle ou morale, venue.

Je pensais à tout cela en parcourant sur le site Lundimatin un éditorial d’Ivan Segré, qui se présente comme philosophe et, semble-t-il sans humour particulier, comme « talmudiste ». Il est vrai que Lundimatin s’inscrit dans la continuité d’une revue baptisée Tiqqun, ce qui ne vaut pas mieux en guise de référence matérialiste.

Il est vrai aussi que taldmudiste peut se traduire[1] littéralement par étudiant, ce que nous sommes tous et toutes plus ou moins restée·e·s.

Ivan Segré évoque les accusations publiques de viol et de violences dont le théologien musulman soi-disant modéré Tariq Ramadan est l’objet depuis plusieurs semaines. Par quatre fois dans son texte, Segré fait dépendre de l’action policière et judiciaire (enquête, instruction, procès) la possibilité de se faire une opinion précise sur l’affaire Ramadan.

D’un côté, il y a le témoignage de deux femmes, que nous n’avons moralement pas le droit de mettre en doute (jusqu’à preuve du contraire), parce que ce serait les rendre coupables d’une faute grave : la dénonciation calomnieuse. De l’autre, il y a le témoignage d’un homme, Tariq Ramadan, qui clame son innocence par la voix de ses avocats, témoignage que nous n’avons moralement pas le droit de mettre en doute (jusqu’à preuve du contraire), parce que ce serait le rendre coupable d’un crime dont il est présumé innocent. Ne reste donc plus qu’à se taire, en attendant que la Justice tranche. […]

Tâchons donc, dans la mesure de nos moyens, de rester vivant, ou du moins, pour ce qui concerne « l’affaire Ramadan », d’y introduire un minimum de lisibilité, en attendant – l’espoir fait vivre – que Justice soit faite.

Comme précisé ci-dessus – mais il est bon d’y insister – il revient à l’institution judiciaire de trancher la question de savoir si Henda Ayari dit vrai ou faux, et conséquemment de savoir si Tariq Ramadan est coupable ou innocent. Et je n’ai, personnellement, strictement rien à dire à ce sujet. […]

Que Tariq Ramadan ait brutalisé et violé Henda Ayari, ou qu’il ait eu avec elle des rapports consentis, ou qu’ils n’aient pas dépassé le stade de la pâtisserie orientale, c’est à l’institution judiciaire de trancher. […]

Je ne sais pas ce que l’enquête policière, puis le jugement s’il y en a un, parviendront à établir avec certitude, mais je crains fort qu’en guise de vérité on doive se contenter de ce qui est d’ores et déjà acquis : la parole de l’une contre celle de l’autre. Henda Ayari a-t-elle été violée ou Tariq Ramadan calomnié ? Nous ne saurons vraisemblablement pas.

Il est frappant de voir, au moins sur un site d’ultra-gauche, un philosophe s’avouer aussi clairement à la remorque d’une institution répressive pour penser une situation. Institution répressive dont il semble considérer que l’on doit prendre son intitulé au mot. La Justice serait juste, en somme, et destinée à défendre les faibles, ici victimes de la domination masculine… Faut-il en l’espèce respecter la «présomption de candeur» à laquelle j’ai fait allusion dans le titre de ce billet.

Ivan Segré se considère toutefois en situation de dénoncer à son tour :

Puisqu’on nous invite, ces derniers temps, à balancer notre porc, je balance le mien : l’islamophobe et le judéophobe sont les deux faces d’une même perversion.

Ajoutons, tant que nous y sommes, la christophobie et l’allergie aux mantras, et me voilà à coup sûr pervers polymorphe

Cependant, coup de théâtre ! les deux dernières phrases du texte disent exactement le contraire de celles que j’ai reproduites ci-dessus, tout en annonçant comme programme ce que l’auteur s’est montré incapable de faire :

Et j’ajoute qu’à ce sujet également il n’y a pas grand-chose à attendre de l’institution judiciaire[2]. C’est à nous qu’il revient de penser, de parler et d’agir, du moins si nous n’entendons pas céder à l’idéologie dominante, laquelle nous enjoint en effet, comme l’a écrit Gilles Châtelet, de « vivre et penser comme des porcs ».

Préjugé peut-être « judéophile » (nous sommes pleins de contradictions !): d’un talmudiste, j’attendais davantage de subtilité.

[1] Du « vieux juif », comme disait M. Coupat père, confronté à un trou de mémoire.

[2] C’est moi qui souligne. C. G.