“Contre le virus capitaliste et sa société désolante” ~ par Nedjib Sidi Moussa

« Ce qui précipite si facilement les hommes vers les mouvements totalitaires
et les prépare si bien à une domination de ce type,
c’est la désolation partout croissante. »

Hannah Arendt.

 

Les gardiens de l’ordre capitaliste martèlent à l’unisson qu’«il y aura un avant et un après cette épidémie». Or, rien ne garantit un futur préférable à la situation qui prévalait pour la majorité de la population laborieuse avant l’apparition du Covid-19.

La crise multidimensionnelle dans laquelle nous ont plongé les irresponsables gouvernementaux rappelle, s’il en était encore besoin, que la bourgeoisie et son État ne se contentent pas de reprendre d’une main ce qu’ils prétendent donner de l’autre.

«Quoi qu’il en coûte», le pouvoir cherche en effet à protéger les intérêts des patrons au détriment de la santé des exploités. «Nous sommes en guerre», certes. Sauf que le conflit ne se cantonne pas au domaine sanitaire: il est éminemment politique et social.

Quand, avec un cynisme certain, une porte-parole salue les salariés qui vont travailler « la boule au ventre », il s’agit surtout de refuser l’exercice du droit de retrait pour ceux dont les employeurs feraient respecter les fumeuses « mesures barrières ».

Ainsi, les ouvriers qui ne peuvent guère recourir au télétravail – facteur supplémentaire de désocialisation – mesurent tout le mépris de classe dont ils font l’objet, jetant une lumière crue sur la «distance sociale» qui les sépare des préposés à l’encadrement.

Les indépendants, auto-entrepreneurs, artistes et autres travailleurs informels qui se débrouillaient tant bien que mal en dehors du salariat réglementé mesurent l’extrême fragilité de leur situation peu enviable.

Avec les chômeurs, les détenus, les sans-abris ou les étrangers, ils ressentent dans leur chair l’exclusion qui terrorise une classe moyenne jalouse de ses avantages, son arrogance, son langage et ses innombrables signes distinctifs.

Après le premier tour des municipales, la gauche radicale a souligné le «large désintérêt populaire pour cette élection perçue comme totalement déplacée». Ne fallait-il pas, dès lors, appeler au boycott actif de ce scrutin comme de tous les suivants ?

Dans une subite audace, des organisations franciliennes déclarent que « le syndicalisme ne saurait devenir le supplétif du gouvernement ». Or, les bureaucrates n’ont-ils jamais fait autre chose en cautionnant ces dernières années un « dialogue social » subventionné ?

Pendant ce temps, un magazine de la droite dure ricane devant la pagaille qui règnerait dans des « quartiers populaires » où l’on se bat – au sens propre – pour défendre son bifteck devant une boucherie hallal de la banlieue sud.

Tandis que les identitaires applaudissent au rapatriement d’Africains coincés en France, les xénophobes ne disent rien sur les Parisiens aisés qui ont fui la capitale pour gagner leurs résidences luxueuses de province.

Quant aux intégristes, ils invitent «à voir à travers l’épreuve du coronavirus et des conséquences qu’elle entraîne pour nous aujourd’hui la volonté de Dieu». Réjouissons-nous plutôt de la fermeture des lieux de culte et des enceintes sportives.

Le lock-out décidé unilatéralement par les autorités permet de dresser l’inventaire des «activités essentielles» et, par contraste, celui des tâches antagoniques à la satisfaction des besoins humains favorisées par un mode de production parasitaire.

Un journal laïque signalait que l’art et la culture devenaient explicitement «non indispensables» aux yeux des tenants du régime. Comme si la plèbe ne pouvait se contenter que de pâtes industrielles ou de boîtes de conserve.

En réponse au mépris pour l’université et la recherche, un collectif réclame «respect, éthique intellectuelle, transparence et intégrité», autant de valeurs à rebours des pratiques féodo-vassaliques qui régissent ce milieu menacé de clochardisation.

La situation n’est pas différente dans les autres secteurs de ce qu’on appelle «service public» par abus de langage; cette notion anachronique démantelée par la gauche, privatisée par la droite, contre-réforme après contre-réforme, froidement.

La santé n’est pas en reste. En une quinzaine d’années, des dizaines de milliers d’emplois et près de 70 000 lits ont disparu à l’hôpital public selon un quotidien. Mais applaudir à son balcon ne suffit pas à restituer ce qui a été détruit et volé.

Les «inconscients» ne sont pas les flâneurs que les drones surveillent ou que les policiers verbalisent. Ce sont les professionnels de la représentation qui ont bradé les conquêtes sociales. Ce sont les poseurs de la contestation qui ont multiplié les impasses.

Il n’y a plus rien à attendre des tenants d’une radicalité postmoderne (intersectionnels, décoloniaux, animalitaires, etc.) dont les thèses ont été balayées par cette déflagration qui interpelle notre commune humanité.

Par conséquent, il faudra établir le bilan des défaites successives et refuser, dès à présent, les fausses recettes qui ont conduit au désastre planétaire. La «crise sanitaire» exprime la crise du capitalisme et de la démocratie représentative qu’il faut rejeter définitivement.

Pourtant, d’aucuns en viennent à justifier l’attestation de sortie qui, toutes proportions gardées, remémore le livret d’ouvrier de l’Ancien Régime ou le permis de voyage sous la colonisation. Inutile de franchir le point Godwin…

Quelle liberté perdue faudra-t-il pleurer demain? Ici et maintenant, cette crise permet de tester à grande échelle les instruments d’un contrôle social perfectionné grâce aux nouvelles technologies. Et tout cela au nom de notre santé.

Car cette épreuve révèle les peurs enfouies, le degré d’aliénation et le niveau de passivité entretenu par l’injonction «restez chez vous» répétée inlassablement par les média de masse et relayée jusque dans nos logements exigus par voie d’affichage.

Mais la crainte ne nous grandit pas. Loin de là. L’isolement n’ouvre aucune perspective émancipatrice. L’atomisation sert le pouvoir, tous les pouvoirs. La propagande anxiogène vise à renforcer l’atomisation et à infantiliser des adultes déjà fragilisés.

Sur la radio publique, les auditeurs attendent des experts des consignes à propos de ce qu’ils ont le droit de faire, comme les jeûneurs demandent aux imams ce qui est licite sur les stations communautaires pendant le mois de Ramadan.

Heure après heure, les sirènes deviennent plus bruyantes. Que dire des regards fuyants quand on croise un piéton dans un quartier désert? Les masques, plus nombreux sur les visages malgré les stocks vidés, défigurent et installent l’ambiance d’un hôpital militaire.

L’absurdité d’un mode de vie subi éclate au grand jour avec la pandémie : le confinement a provoqué l’augmentation des ventes d’accessoires sexuels, de drogues et d’armes aux États-Unis. Sans parler de la pénurie de papier hygiénique dans les supermarchés.

On assiste à une ruée paradoxale sur les sites de rencontres alors que celles-ci ne sont plus possibles et encore moins désirées par des célibataires depuis longtemps indisponibles, dépressifs ou en épuisement professionnel.

Le toucher était suspect dans nos contrées inclusives, le contact devient criminel. On pourra balancer son malade et le géolocaliser grâce à des applications qui ramènent le morbide à une dimension ludique, comme n’importe quel jeu vidéo.

Mais la réalité nous rattrape très vite, à mesure que les « cellules éthiques » opèrent un tri selon les chances de survie des patients, comme dans l’Italie voisine, et que se creuse « l’espace de courtoisie » entre chaque consommateur.

Pour sortir du marasme, il faudra sans doute, ainsi que le suggère une revue chinoise, «opérer dans cet état perpétuel de crise et d’atomisation». D’autant que tout n’est pas perdu. Selon le quotidien français de référence, «l’union sacrée» n’est pas encore réalisée.

Tel est leur problème, telle est notre solution !

Socialisme ou barbarie…

Eros ou Thanatos…

Nedjib SIDI MOUSSA

Paris, le 22 mars 2020

Copié sur le site À contretemps.

RENDEZ-VOUS DE CLAUDE [6] ~ “Histoire (brève) et actualité de la libre pensée arabe” ~ le 4 février, au Lieu-Dit

Nous débattrons de cette histoire et de l’actualité de l’athéisme et de la libre pensée dans le monde musulman; nous évoquerons quelques penseurs et poètes irréligieux, licencieux et libertins, d’hier et d’aujourd’hui.

On peut lire deux textes de Mohamed El Khebir sur l’excellent site À Contretemps

«Brève histoire de la libre pensée arabe»

&

«Sortie de route»

 

RENDEZ-VOUS DE CLAUDE [5] ~ “Histoire (brève) et actualité de la libre pensée arabe”, avec Mohamed El Khebir ~ MERCREDI 18 DÉCEMBRE

Nous débattrons de cette histoire et de l’actualité de l’athéisme et de la libre pensée dans le monde musulman; nous évoquerons quelques penseurs et poètes irréligieux, licencieux et libertins, d’hier et d’aujourd’hui.

On peut lire deux textes de Mohamed El Khebir sur l’excellent site À Contretemps

«Brève histoire de la libre pensée arabe»

&

«Sortie de route»

 

«Contre l’“islamophobie”»? ~ Je ne marche pas.

À part donner bonne conscience à celles et ceux qui y participeront, la seule fonction originale de la marche du 10 novembre sera d’entériner le terme « islamophobie ».

Tel politicien annonce sa participation « même s’il n’aime pas le mot », telle organisation démocrate croit noyer le poisson en ajoutant « …et contre tous les racismes », telle féministe enfin confirme sa présence, mais se retire de l’appel. Elle ne veut pas voir son nom figurer auprès de celui d’islamistes censés être repentis, mais elle supportera leur proximité physique dans le cortège ! Constatation qui n’est pas nouvelle : le concept d’ « islamophobie » rend sot. C’est d’ailleurs un des buts recherchés par ses créateurs. Il n’est pas fait pour aider à penser ou même pour dénoncer, mais pour sidérer.

Menée depuis quelques années, l’opération est d’une efficacité remarquable. Ainsi l’Union communiste libertaire, résultat de la fusion d’Alternative libertaire et de la Coordination des groupes anarchistes a pris grand soin de ne pas mentionner dans son manifeste l’aliénation religieuse parmi les phénomènes d’aliénation et de domination qu’elle combat. Cet « oubli » – en fait l’abandon d’un des socles de la pensée anarchiste – est destiné à pouvoir reprendre à l’aise et sans critique le concept d’« islamophobie ».

Le passage le plus savoureux du texte d’appel à la manifestation du 10 porte précisément – pour en récuser l’intérêt – sur la question sémantique : « L’islamophobie en France est une réalité. Quel que soit le nom qu’on lui donne [etc.] » On peut lire sur le blogue « Les mots sont importants » que le terme « islamophobie » est pour les musulmans « l’un des instruments essentiels pour lutter contre la stigmatisation qu’ils subissent ». Il s’agit bien de faire admettre ce terme précis, en considérant comme acquis qu’il décrit la réalité de manière adéquate, et non n’importe quel autre.

Il faudrait donc croire que les discriminations dont sont victimes, non pas « les musulmans », mais certain·e·s d’entre eux – les pauvres, les jeunes pauvres et les femmes pauvres (les émirs ne sont pas discriminés !) – ne relève pas du racisme, mais d’une haine particulière de leur religion supposée.

Oui, parce que c’est le moment de rappeler que toutes les personnes originaires du Maghreb ne sont pas de confession musulmane, même si elles sont de culture musulmane. Personnellement, je suis baptisé, j’ai été au catéchisme, j’ai fait ma première communion. Je suis donc « de culture catholique » ; de plus je vis dans un pays de vieille tradition judéo-chrétienne. Ça ne m’empêche pas d’être antithéiste, et d’ailleurs de dénoncer les persécutions religieuses contre les chrétiens, en Égypte ou en Chine…

Revenons à ce que l’on nous invite à croire : les discriminations contre les personnes identifiées, à tort ou à raison, comme « Arabes » ne seraient pas racistes mais « culturelles » ou « antireligieuses ». C’est se foutre du monde ! Bien sûr que la « peur de l’islam », sens originel d’« islamophobie » sert à certaines personnes et groupes politiques de masque présentable du racisme.

« Quel que soit le nom qu’on lui donne… » dit l’appel. Eh bien j’appelle le racisme : « racisme ». Quant à l’islam comme religion, je n’ai pas plus de tolérance à son égard qu’à l’égard de toutes les religions, celle dans laquelle j’ai été élevé comprise.

Edwy Plenel fait partie des signataires de l’appel. Il considère les musulmans comme des amis ; sa position a le mérite d’être cohérente. Les musulmans, j’entends par là ici celles et ceux qui sont croyant·e·s et non celles et ceux qui ont simplement baigné dans une culture musulmane sont-ils·elles mes ami·e·s ? Marx précisait justement : « Tout homme n’est pas mon frère ». Je l’ai déjà écrit dans ces pages, je vois mal comment je pourrais considérer comme ami·e celui ou celle qui pense que je mérite de brûler dans les flammes de l’enfer pour mon incroyance.

Il se trouve que la sécularisation progressive de la société a pour conséquence que beaucoup de personnes ne peuvent tout simplement pas imaginer que d’autres puissent réellement croire que je vais brûler en enfer. En somme, ces imbéciles ne peuvent ou ne veulent pas croire à la croyance. Naïveté et ignorance également coupables.

Ces personnes croyantes peuvent ne manifester aucune agressivité à mon égard dans la vie courante : elle pensent néanmoins réellement que j’irai en enfer. Il ne s’agit pas pour elles d’une métaphore. Dans leur esprit mon destin de merguez est absolument réel, aussi réel, « objectif » que le fait que le feu brûle par exemple. Et ce destin, elles le jugent réellement mérité.

Est-ce que je peux considérer de telles personnes comme des « égales », des « ami·e·s », des « frères » et des « sœurs » ? Dussé-je être diagnostiqué « phobique » du barbecue, ma réponse est non.

S’agit-il pour autant d’approuver ou de tolérer les discriminations à l’embauche, locative ou lors de sorties scolaires ou dans quelque circonstance que ce soit ? Bien sûr que non.

Pour autant, si je défends le droit d’une mère de famille (de grâce cessez de nous parler des « mamans » !) à accompagner des enfants en sortie scolaire avec le foulard qu’elle a l’habitude de mettre sur ses cheveux, on ne me fera pas croire et je ne tenterai pas de faire croire à d’autres qu’il s’agit d’un signe de liberté. C’est un signe d’aliénation, dont le propre est précisément que la personne est persuadée de l’avoir choisi.

Parle-t-on d’interdire révolutionnairement le visionnage d’émissions télévisées débilitantes ? Non. Peut-on en inférer que ce décervelage « choisi » doit échapper à la critique, qui serait nécessairement inquisitoriale (toujours les pauvres qui trinquent) ? Non.

Pour en revenir à l’appel de la manifestation du 10, il y manque un aspect de la réalité, qui confirme qu’il ne s’agit nullement de lutter « contre le racisme sous toutes ses formes », comme le prétend in extremis sa conclusion, cet aspect c’est la guerre entre les racisé·e·s.

Il est parfaitement légitime de dénoncer les agressions contre des mosquées ou des femmes voilées, mais pourquoi ne rien dire des discriminations qui visent les personnes noires de peau, les personnes de confession juive ou les roms ? Parce que ce jour-là c’est pour les musulmans ? Dimanche pour les musulmans, lundi contre l’antisémitisme, mardi contre la « négrophobie », c’est ça ? Et on oublie les roms comme d’habitude… Ou bien serait-ce parce qu’une partie non négligeable des agressions contre des personnes de confession juive est le fait de personnes au moins de culture sinon de confession musulmane ? Connaît-on des cas de juifs agressant des femmes voilées ? Ce sont des questions en passant…

Je suis hostile à tous les racismes, à toutes les religions et à toutes les stratégies identitaires.

« Contre l’“islamophobie”» ? Je ne marche pas.

Jimmy Gladiator ~ La bière d’ici et l’eau de là

Nous nous sommes probablement croisé·e·s, mais n’ayant pas été présenté·e·s l’un à l’autre (étrange époque, décidément), j’ignorais son existence. Bref, la « compagne de Jimmy depuis 20 ans » m’a adressé un assez long texte de quatre pages à la suite de la publication de mon billet «Erreurs sur la personne».

Je lui ai proposé de le publier ; elle a décliné. J’en fais néanmoins mention parce que, dans une certaine mesure au moins, il répond aux questions que beaucoup de camarades de Jimmy se posent après son décès et son enterrement religieux.

Ma correspondante a été choquée par mon billet. Elle estime que je m’y «attaque» à Jimmy, dans un texte «méprisant» et «outrancier», qui reviendrait à l’«abandonner».

Pour résumer: mon anarchisme est «totalitaire» puisque je ne tolère pas la liberté individuelle et «privée» de Jimmy.

Jimmy, m’assure-t-elle a été «anarchiste convaincu jusqu’à ses dernière heures» et était «devenu un peu musulman à sa façon».

En soi, rien d’une nouveauté: il y a bien eu des «anarchistes chrétiens». Pourquoi pas en effet des «anarchistes musulmans»? Je ne vois pas que les premiers aient fait progresser l’anarchisme. Leur «anarchisme chrétien» était une manière de concilier un engagement philosophique et social avec des croyances qu’ils ne souhaitaient pas abandonner.

C’est ce qu’on me dit : «Il a fait le choix de l’équilibre entre ses convictions libertaires et sa foi en l’au-delà».

Tout le problème est là : dans le signe « égal » mis entre un engagement ramené à des «convictions» et une foi. Peu m’importe laquelle (je passe ici sur les notations concernant un Islam quasi libertaire, aux imams dépourvus d’autorité, etc.).

Il n’y aurait au fond que des croyances, combinables à l’infini (Saint Crétisme [1], priez pour nous !). Or, à mes yeux, une philosophie de la liberté se doit de combattre toutes les croyances. Comme je l’ai souvent écrit, Jimmy savait que je pense ainsi, et c’est peut-être le motif de son silence.

Je suis d’ailleurs heureux de savoir que cet homme, pour lequel j’avais beaucoup d’affection a trouvé quelqu’un pour l’accompagner dans la vie et notamment dans ses dernières années.

Cela dit, ma compassion et ma solidarité agissante vont, par priorité, à celles et ceux qui, né·e·s dans une religion qui leur est imposée dès l’enfance risquent leur vie et·ou leur liberté pour en sortir.

Si je savais qu’il existe quelque part une organisation, un pays, où l’on prétend obliger les enfants à « être anarchistes », je cesserais, moi qui suis libre de mes engagements, de me réclamer de l’anarchisme.

[1] Syncrétisme : combinaison peu cohérente de doctrines, de systèmes (Petit Robert).

L’INCENDIE ~ par Louis ***

La charpente de la cathédrale de Paris n’a pas encore fini de se consumer que déjà le ban et l’arrière-ban de tous les pouvoirs institués appellent à resserrer les rangs autour de ce symbole de la soumission. Tout de suite a été rappelé en boucle que ce monument a vu passer dans sa nef depuis des siècles rois, papes, empereurs et autres présidents de toute l’Europe, voire du monde.

En pleine crise sociale, alors que depuis des mois on nous serine que les caisses sont vides, que le traitement homéopathique de l’injustice, de la pauvreté et de la misère coûte décidément trop cher, les cendres étant encore chaudes, voilà que les millions pleuvent à foison en toute indécence. Tout le beau monde s’ébaudit devant la soi-disant générosité de quelques milliardaires: ramenées au montant du smic, leur obole ne vaut pas dix euros! Et rapportée à l’utilité réelle de ces dix euros pour un smicard, leur obole vaut-elle seulement quelques centimes? Sans compter que l’on ne peut absolument pas les dédouaner d’arrière-pensées d’optimisations fiscales et publicitaires.

Mais le plus grave est qu’à travers cette propagande faite au nom du «patrimoine», de l’«art» ou de la «culture», c’est bien l’image universelle de tous les puissants qu’il s’agit de réaffirmer: puissances politiques, religieuses, économiques, technologiques, financières, médiatiques… Ce n’est pas un hasard si tous les puissants, ou presque, de la planète se sont émus. Ce qu’il s’agit de reconstruire au plus vite, ce n’est qu’accessoirement un témoin passé de notre histoire commune, mais un symbole présent de leur pouvoir. Ce témoignage du passé, pour important qu’il soit à certains égards, n’est pourtant ici jamais mis en perspective critique : la révolution française ou la Commune ne sont que des pages noires de l’histoire de la cathédrale, et donc par conséquence des pages sombres de l’Histoire elle-même. Ce qui a brûlé c’est avant tout un mythe, et c’est lui qu’il s’agit de pleurer et de restaurer.

Comme l’a très bien dit Macron lors de son allocution du 16 avril, «chacun à sa place, chacun dans son rôle», et le monde continuera de pouvoir croire aux miracles. Et c’est bien ce qu’il a essayé de nous vendre: «Ne nous laissons pas prendre au piège de la hâte» pour avancer dans la résolution de la crise sociale. L’important est de restaurer l’image touristique de l’unité nationale et de la puissance de l’État. Cette puissance est d’ailleurs si extraordinaire qu’elle est capable de sécher des chênes centenaires pendant largement plus d’une dizaine d’années tout en reconstruisant avec eux une charpente monumentale dans les soixante prochains mois.

Ce que le pouvoir français n’a pas vraiment réussi à faire avec le saccage symbolique de quelques boutiques de luxe sur les Champs-Élysées, à savoir faire condamner les émeutiers au nom du prétendu rêve universel des consommateurs de pouvoir accéder «un jour» au mythe de la richesse, il est en train d’essayer de le faire avec cet incendie tout à fait providentiel pour lui. Sa priorité est de restaurer l’image de l’unité nationale mise à mal par cinq mois de crise sociale majeure: «Il nous revient de retrouver le fil de notre projet national, celui qui nous a fait, qui nous unit, un projet humain, passionnément français (sic)». Face à un tel défi, qui ne comprendra pas la mesquinerie, la petitesse, l’égoïsme même, de la contestation sociétale si elle continuait à vouloir re-définir le sens perdu d’un vivre-ensemble à réinventer.

Dans l’intervention de Macron, il s’agit très expressément de faire passer le sens de l’histoire devant une «fausse impatience» nécessairement illégitime de la contestation. «Demain la politique et ses tumultes reprendront leur droit, nous le savons tous, mais le moment n’est pas encore venu». Pourquoi faut-il donc que la vie réellement vécue vienne toujours gâcher son image idyllique que les puissants fignolent si patiemment pour notre bien? Affirmer la permanence et la continuité de la France et de ses symboles, c’est automatiquement tenter d’autolégitimer un pouvoir qui se veut son incarnation. C’est symétriquement tenter de jeter l’anathème sur les contestataires du pouvoir au nom d’une histoire prétendument impérissable, tellement plus grande que les petits soucis quotidiens des uns et des autres.

L’avantage de ce genre de discours, c’est qu’il va finir par rendre palpable que la critique du pouvoir devient de moins en moins dissociable de la critique de son histoire: l’histoire telle que nous la connaissons n’est toujours que l’histoire racontée par le pouvoir. Il ne s’agit bien entendu pas de raconter autrement la même histoire, avec le regard des vaincus, mais de casser leur histoire, de briser le référentiel mental qui leur permet de croire qu’ils sont l’histoire. À tout le moins, puisque pour eux cela me paraît désespéré, il faut surtout que les dominés, ces gens qui ne sont rien, changent d’histoire, sortent du cadre mental et national qui seul légitime les puissants de ce monde. Ce n’est qu’en changeant d’histoire qu’ils pourront faire leur propre histoire, ce n’est qu’en cassant les repères temporels et géographiques du pouvoir qu’ils arriveront, que nous arriverons à le briser lui-même.

Passons sur le fait que l’État français qui se voudrait le chantre de la laïcité se fasse, dans cette histoire de cathédrale, le héraut de «Notre-Dame» et d’une chrétienté pleinement assumée. Je préfère quant à moi me souvenir du jour de Pâques de 1950, le 9 avril, à la cathédrale de Paris justement, où Michel Mourre et ses amis proclamèrent en plein office la mort de Dieu.

« Aujourd’hui, jour de Pâques en l’Année sainte,
Ici, dans l’insigne Basilique de Notre-Dame de Paris,
J’accuse l’Église Catholique Universelle du détournement mortel de nos forces vives en faveur d’un ciel vide ;
J’accuse l’Église Catholique d’escroquerie ;
J’accuse l’Église Catholique d’infecter le monde de sa morale mortuaire,
d’être le chancre de l’Occident décomposé.
En vérité je vous le dis : Dieu est mort.
Nous vomissons la fadeur agonisante de vos prières,
car vos prières ont grassement fumé les champs de bataille de notre Europe.
Allez dans le désert tragique et exaltant d’une terre où Dieu est mort
et brassez à nouveau cette terre de vos mains nues,
de vos mains d’orgueil,
de vos mains sans prière.
Aujourd’hui, jour de Pâques en l’Année sainte,
Ici, dans l’insigne Basilique de Notre-Dame de France,
nous clamons la mort du Christ-Dieu pour qu’enfin vive l’Homme.»

Je n’ignore pas ce que ce genre de propos a de provoquant, d’outrancier et de caricatural, en particulier parce que l’on ne peut plus aujourd’hui parler de l’Homme (avec un H majuscule), qui n’est au final que le fils trop Naturel d’un Dieu (avec un D majuscule). Mais le discours présidentiel est tout autant provoquant, outrancier et caricatural, en plus d’être méprisant : la question que l’on peut cependant se poser est de savoir s’il en est seulement conscient.

Louis ***

Colmar, le 17 avril 2019

Le «féminisme décolonial» au secours de l’infâme

Longtemps figure de la garde intellectuelle rapprochée d’Antoinette Fouque, incarnation d’un féminisme plutôt essentialiste, défenseuse de la veuve Mao et déposeuse de la marque «MLF», Françoise Vergès est montée en marche sur le radeau du «féminisme décolonial» qui se veut à l’écoute des superstitions religieuses et considère la laïcité comme un masque odieux de l’impérialisme occidental.

Ci-dessous, l’une de ses récentes déclarations, sur le site HuffPost Maroc, censées promouvoir son dernier opus publié à La Fabrique, l’éditeur de toutes les bonnes causes. Où l’on apprend que la société française s’est «refondée» par la polémique autour du voile comme l’Amérique blanche par les lynchages de noirs.…

Ouaah! Françoise Vergès s’est mise à croire au progrès, c’est ça!?

Le billet qui précède m’a valu un bordée d’insultes délirantes, de la part des mêmes afficionados que d’habitude (ils ont un «dossier», qu’ils ressortent de la naphtaline pour l’étoffer…). Ils publient sur Indymdia Nantes parce qu’on les y laisse déposer leur petites crottes.

Pourquoi en parler? D’abord parce que ça m’amuse! Ensuite parce qu’apparaît cette fois un nouveau crime que l’on avait – inexplicablement – omis jusqu’ici de m’imputer…

Voilà cet oubli réparé: je suis sioniste. Il fallait que cela soit dit!

Et tant pis pour ceux qui me préfèrent «islamophile» et/ou antisémite. Arrangez-vous entre vous!