À LA GUERRE (SOCIALE) COMME À LA GUERRE ! (octobre 2010)

Capture d’écran 2014-11-11 à 11.34.13Pour celles et ceux qui ont rejoint mon blogue Lignes de force ces derniers jours, je précise que celui-ci est de création récente. J’y ai transféré le contenu (plusieurs centaines de textes) d’un ancien site, dont la pérennité n’était plus assurée. Ledit site avait lui-même souffert d’un précédent crash technique et le texte que l’on pourra lire ci-dessous avait été effacé à cette occasion. Au cours d’une restauration précipitée, ce texte a été oublié (par moi, seul coupable !) ; il n’avait donc pas été compris dans le « déménagement ».

Ce texte date d’octobre 2010. En le relisant pour cette nouvelle mise en ligne, un œil sur la retransmission télévisée en direct d’un « défilé républicain » mené par des hommes et femmes d’État de l’ensemble du monde capitaliste — une belle bande de censeurs et d’assassins, soit dit en passant[1] —, je me dis que l’erreur d’archivage commise a cette conséquence heureuse que je peux le republier précisément aujourd’hui.

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Retraites, offensive et terrorisation

Notes instructives pour une prise d’armes

 

  1. De quelle « guerre » s’agit-il ?

 

À la suite des émeutes du quartier de La Villeneuve, à Grenoble, Nicolas Sarkozy annonce en conseil des ministres, le mercredi 21 juillet 2010 « une véritable guerre contre les trafiquants ».

Le 30 juillet 2010, à Grenoble, après des incidents consécutifs au décès d’un braqueur abattu par la police, il fait le lien entre la délinquance et « cinquante ans d’immigration insuffisamment régulée, qui ont abouti à mettre en échec l’intégration ». Il appelle à une « guerre nationale » contre cette délinquance, ainsi dénoncée comme d’origine étrangère.

Dans le discours dominant, le thème de la « guerre » n’est pas d’apparition récente. À la fin des années 1970 et au début des années 1980, il est omniprésent sous sa variante de « guerre économique » (leitmotiv d’un Michel Debré) et, plus subtilement, comme institutionnalisation d’une «guerre froide» transposée sur le terrain intérieur.

En 1980, alors que le gouvernement Giscard d’Estaing-Raymond Barre envisage de modifier les textes sur la sûreté intérieure, Le Monde écrit : « Toute séparation formelle entre temps de paix et état de guerre tend à disparaître définitivement, au profit d’une situation de crise générale à laquelle doivent désormais se préparer les institutions, civiles et militaires, contribuant à la sécurité[2].

Le « terrorisme », réel, fantasmé et/ou instrumentalisé fournira à la fin des années 1980 une représentation commode de l’ennemi extérieur et intérieur. En 1986, le discours programme de Jacques Chirac évoque ce que j’ai appelé, par référence aux « classes dangereuses », les trois « figures dangereuses » du « terroriste », de l’étranger et du jeune délinquant. À l’intérieur de ce dispositif idéologique et guerrier, un déplacement commode permettra, après 1989, de pallier la disparition de l’épouvantail du bloc de l’Est, supposé pourvoyeur de poseurs de bombes, au profit de l’islamisme radical. Désormais, les trois figures dangereuses se croisent idéalement dans le jeune délinquant, enfant d’immigrés, donc supposé enrôlable par le terrorisme islamique.

Ayant à l’esprit ce court rappel historique, on ne trouvera rien d’étonnant à la récurrence du thème de la « guerre » dans le discours de Nicolas Sarkozy. Il est présent dès son arrivée au ministère de l’Intérieur, en juin 2002, lorsqu’il exhorte 2 000 cadres de la police à la mobilisation : « Nous allons gagner la guerre contre l’insécurité ». Guerre encore, contre les délinquants, en octobre de la même année, après l’incendie de plusieurs véhicules à Strasbourg. « Guerre aux trafiquants », et même aux «chauffards routiers » en 2003. Guerre aux « bandes violentes » pour le désormais président de la République en 2008. Il déclare en 2009 : « Notre pays doit enrayer le phénomène des bandes et de haine dirigés contre deux piliers de la République, l’école et la police ».

Toujours en 2009, la même rhétorique s’applique à l’absentéisme scolaire, c’est la «guerre sans merci contre le décrochage scolaire». Pas davantage de merci, comme bien l’on pense, contre « la criminalité », en mai 2010 après le décès en service d’une policière[3].

L’apparent bric-à-brac des « cibles » gagne en cohérence une fois reconsidéré comme cibles de ce que j’ai appelé la terrorisation démocratique, correspondant aux figures dangereuses évoquées plus haut : délinquance multiforme (de l’école buissonnière au braquage), immigration, dont il ne suffit plus qu’elle soit « régulière » et légale, attaques violentes contre les institutions et leurs personnels.

On voit que ce recours systématique au thème de la guerre s’inscrit sur le moyen terme (quarante années) et ne saurait être considéré comme une simple rodomontade ou une question de « style » propre au seul Nicolas Sarkozy.

Il indique bien plutôt une tendance de fond des patronats et États occidentaux à mettre à profit la mondialisation pour revenir à une gestion capitaliste plus violente, présentant les conquêtes ouvrières comme des archaïsmes : services publics, droits sociaux et syndicaux, etc.

Tandis qu’une guerre mondiale permanente et tournante permet, « à l’extérieur », de gendarmer le monde et d’assurer la circulation des sources d’énergie (Irak, Afghanistan, Kosovo), la terrorisation démocratique devenue mode de gouvernement est l’instrument d’une guerre tout aussi réelle : la guerre des classes.

Ancien premier flic de France, soucieux, en bon parvenu, d’afficher en tout, du choix de son épouse à celui de sa montre, son attachement à la bourgeoisie (et au spectacle), M. Sarkozy se veut l’artisan magnifique — incompris, si nécessaire — de la mutation de la république bourgeoise au service du capitalisme moderne.

Ça n’est certes pas la première fois que la lutte de classes en France aura «créé des circonstances et des conditions qui ont permis à un médiocre et grotesque personnage de jouer le rôle de héros[4]».

  1. Quel est le moral des troupes ?

« La multiplication des violences dans les quartiers alarme les policiers », constatait Le Monde (28 août 2010) : « Responsables policiers et syndicalistes ne dissimulent pas leurs inquiétudes face aux tensions et aux violences contre les forces de l’ordre dans les quartiers sensibles. Avec une double angoisse : celle d’un embrasement des quartiers qui répondrait au décès d’un jeune lors d’une course-poursuite ou lors d’affrontements avec la police ; ou, à l’inverse, d’un mouvement de colère des policiers dans l’hypothèse de la mort d’un fonctionnaire au cours d’émeutes urbaines. »

Faisant allusion à divers faits survenus en août 2010, tirs au fusil à Auxerre, Corbeil-Essonnes, Toulouse, le quotidien ajoutait : « Après les nuits d’émeutes dans le quartier de la Villeneuve à Grenoble, en juillet, où les policiers avaient dû répliquer à balles réelles à des tirs d’armes à feu, les dernières semaines ont été marquées par d’autres incidents graves. »

L’émeute de Grenoble faisait suite à la mort de Karim Boudouda, après le braquage du casino d’Uriage. « Des mesures de sécurité exceptionnelles ont été adoptées afin d’assurer la protection des policiers de la brigade anticriminalité (BAC) impliqués dans la course-poursuite et la fusillade. […] “Nous avons notamment identifié des menaces que nous estimons sérieuses sur l’un des fonctionnaires de la BAC”. […] Les fonctionnaires pris pour cibles ont été mis en congé et leurs domiciles sont désormais surveillés par la gendarmerie ou la police[5]. »

Plus au sud, à la suite du contrôle à son domicile d’un CRS en arrêt de travail à la suite d’une blessure au bras, 48 de ses collègues se sont simultanément mis en arrêt maladie. Ce mouvement de protestation contre « les façons de faire de la hiérarchie et les pressions exercées sur les personnels » a entraîné le retour à sa caserne de Carcassonne de la cinquante-septième compagnie républicaine de sécurité qui se rendait à Paris, le 31 août 2010. Elle a fait demi-tour à hauteur de Cahors. Un syndicaliste policier FO de l’Aude estimait que les violences exercées contre les policiers en 2009 ont doublé par rapport à l’année précédente : « On ne refuse pas de faire notre travail, mais nous n’en avons plus les moyens humains et techniques[6]. »

Il apparaît que les membres des forces du maintien de l’ordre sont victimes des mêmes modes de management que les autres travailleurs, et qu’ils s’en rendent compte. Par ailleurs, le fait que les fusils soient désormais pointés sur leurs têtes, et non plus seulement dans le dos des jeunes de banlieue, semble provoquer une amorce de prise de conscience de la violence de la « guerre » à laquelle appelle M. Sarkozy depuis huit ans, et dont ils sont la piétaille.

Passons sur l’étonnement douloureux, et probablement sincère, de ces fantassins de la guerre sociale devant le fait que des catégories de pauvres, traditionnellement cibles des dites « bavures » policières, décident d’ignorer les règles du jeu et le monopole étatique de la violence : nous sommes armés et nous tirons sur vous. Rappelons, à titre indicatif, qu’entre 1977 et 2001, 196 personnes ont été tuées par la police, des jeunes pour la plupart, fils d’immigrés[7], et que le parquet de Bobigny a requis un non-lieu, le 9 septembre 2010, pour les deux policiers mis en cause pour « non assistance à personne en danger » dans la mort de deux adolescents, Zyed et Bouna, à Clichy-sous-Bois en octobre 2005.

Du strict point de vue de la psychologie individuelle, on conviendra aisément qu’il puisse être désagréable, et même traumatisant, d’être la cible de tirs de fusils de chasse ou de carabines 22 LR. Par ailleurs, le renversement brutal de perspective (se trouver de l’autre côté du viseur) a de quoi sidérer momentanément les capacités d’analyse.

On ne peut dès lors qu’observer avec intérêt toutes les stratégies d’échappement, qu’elles soient utilisées comme substitut à la grève (interdite) ou même maniées par les hiérarchies locales à titre préventif. Se faire porter pâle, surtout collectivement, est en effet une bonne manière de ne pas avoir à tirer sur des inconnus, tout en évitant qu’ils vous prennent pour cible.

Force est de constater, du seul point de vue des autorités cette fois, les impasses dans lesquelles elles se trouveront rapidement engagées. Admettons que l’on fasse protéger par des gendarmes ou des CRS les domiciles des policiers des BAC impliqués dans des fusillades meurtrières. Qui surveillera les domiciles des gendarmes et des CRS ? Certainement pas les CRS, eux-mêmes en arrêt maladie, qui préfèreront braver les contrôles plutôt qu’avoir à garder leur caserne comme s’ils étaient en service…

On lit ici et là que des policiers ruent dans les brancards, persuadés que les consignes qu’on leur donne l’ordre d’appliquer, en matière de rafles d’étrangers par exemple, n’ont d’autre visée que de propagande. Il semble que sur des théâtres d’opérations pourtant supposés plus « valorisants », en Afghanistan par exemple, les soldats de la « vraie guerre » vérifient sur le terrain que leur présence n’est nullement souhaitée par les populations qu’ils sont censés protéger de la barbarie, et que se multiplient départs à la retraite anticipés, non renouvellement de contrats, etc.

Souhaitons sincèrement aux individus dont la triste fonction sociale, qu’ils ont accepté de remplir pour des raisons économiques, souvent à l’aube de leur vie, n’a pas totalement altéré le sens moral, la conscience de classe et l’instinct de conservation, de prendre le large tant qu’il est temps…

  1. Retraites ou offensive ?

Le journal Le Monde, qui n’a jamais dérogé à son rôle d’almanach du bon sens, c’est-à-dire de compilation de la pensée bourgeoise sur le monde, écrit dans un éditorial à propos de la loi contre les retraites du gouvernement Sarkozy-Fillon : « Sur le plan tant démographique, compte tenu de l’allongement de l’espérance de vie qui rend inéluctable la hausse de la durée de cotisation, qu’économique, en raison des déficits du régime, la réforme des retraites était nécessaire. » Ayant ainsi approuvé sur le fond le discours du gouvernement et de la classe dont il défend les intérêts, l’éditorialiste peut se donner l’air de discuter sévèrement les détails, annonçant au passage ce que seront les aménagements que l’on on peut attendre de la part de «la gauche», si elle revenait aux affaires : « Un projet inéquitable et une mauvaise méthode débouchent aujourd’hui sur un blocage social à hauts risques[8] ».

La seule préoccupation des gestionnaires, de « droite » comme de « gauche », également commune aux dresseurs de chiens et aux publicitaires, est donc bien le conditionnement, des produits et de ceux qu’il faut convaincre de les convoiter.

Guerre sociale et bourrage de crânes

La caractéristique du projet contre les retraites et de l’espèce d’exposé des motifs que résume complaisamment le journaliste est un ensemble de non-dits, précisément constitutifs du mensonge bourgeois sur l’histoire et le monde :

a) Le salariat, c’est-à-dire l’exploitation du travail, est une fatalité indépassable, qui assure la domination de la nature par l’homme et sa supériorité sur le babouin.

b) Les dits « avantages acquis » ou « acquis sociaux », c’est-à-dire les concessions faites par la bourgeoisie au prolétariat en lutte, au cours de l’histoire de la lutte des classes, doivent au contraire être considérés comme temporaires, momentanés, « précaires » comme toute vie, ainsi que le rappelait la patronne des patrons français.

c) Plus ces acquis sont anciens dans l’histoire de la lutte des classes, plus facilement ils seront dénoncés comme des archaïsmes incompatibles avec les nécessités de l’économie moderne.

d) L’économie moderne est une science objective qui permet d’organiser rationnellement la domination de l’homme sur la nature et la satisfaction harmonieuse des besoins humains. Et non l’idéologie propre au capitalisme moderne, qui exploite le travail et met l’ensemble de la vie humaine sous le signe de la marchandise et du profit.

Si l’on accepte de telles prémisses, il devient en effet impossible de discuter autrement que sur d’infimes détails, de calendrier par exemple, tant de la loi contre les retraites que de la disparition des services publics ou du démantèlement du Code du travail.

La seule position cohérente pour un mouvement social qui interdirait effectivement la réforme engagée contre les retraites consiste à dire : Nous n’avons pas de comptes à rendre, rien que des comptes à régler. Nous ne discutons pas avec vous. Nous n’accepterons jamais de nous faire exploiter plus longtemps, sous le prétexte obscène qu’un certain nombre d’entre nous vivront quelques années de plus que leur grand parents.

La nature d’un tel mouvement est anticapitaliste. Il se heurte nécessairement, non seulement au gouvernement et au patronat, mais aux grandes centrales syndicales, lesquelles ont récemment renégocié leur rôle dans la régulation des rapports d’exploitation à propos de la représentativité[9].

Au moment où je rédige ces notes (10 octobre 2010), nous nous trouvons au croisement de plusieurs paradoxes.

Nicolas Sarkozy cherche en quelque sorte à prouver à quel point il peut être impopulaire, ce par quoi il entend démontrer qu’il incarne bien l’économie-science-objective en lutte contre les archaïsmes émotionnels (la prise de la Bastille ; le Front populaire ; le-facteur-qui-profite-de-sa-tournée-pour-apporter-le-pain-à-la-vieille-dame). Il en attend, peut-être à tort, un bénéfice électoral en 2012.

Au contraire, pourrait-on dire, les syndicats, assurés de leur survie économique, doivent mettre en scène le respect de certaines formes dites démocratiques : le patronat peut certes baiser les travailleurs, mais non sans recueillir, comme l’on dit à l’hôpital, leur « consentement éclairé », notamment à l’échelle de l’entreprise ou de la branche. Peu importe ici de savoir si les ministres et les dirigeants des CFDT, CGT, FO etc. se concertent en de secrètes visioconférences (ce qui est infiniment probable), il suffit que chacun joue sa partition au mieux de ses intérêts propres.

Ou autrement dit : il ne s’agit pas de savoir si, d’un point de vue « moral », les syndicats « font le jeu du gouvernement » en « trahissant » leurs adhérents. Ils jouent le rôle de syndicats modernes, dans une démocratie capitaliste : prévenir la formation et surtout la généralisation de mouvements sociaux qui mettraient en péril leur existence propre comme celle du système. Ce rôle central n’est contradictoire ni avec une fonction de conseil juridique sur les lieux de travail ni avec l’opposition, éventuellement musclée, au patronat lors de conflits localisés[10].

Enfin, beaucoup de celles et ceux qui ont participé aux «journées d’action», tout en étant hostiles à la stratégie générale des syndicats et/ou n’étant pas syndiqués eux-mêmes, se sont glissés dans les mots d’ordre limités de grève et de manifestations parce qu’ils reflétaient bien, à ce moment, leur propre niveau de détermination ou leurs possibilités limitées de se « payer » des jours de grève.

Il a été abondamment souligné que les mobilisations ont concerné l’ensemble du territoire, villes moyennes comprises, ainsi que des entreprises moyennes ou de l’artisanat dans lesquelles les syndicats sont peu implantés. Il serait intéressant de ce point de vue (mais hélas hors de portée) de pouvoir comparer la carte de la mobilisation présente avec celles des manifestations et grèves des années 1994-1995, dont beaucoup donnèrent lieu à des incidents violents ou tournèrent à l’émeute. Se dessinerait la carte de ce qu’on appellera, faute de mieux, un « mécontentement social », dont ni les défaites, au niveau national, européen et mondial, ni la répression ni la propagande médiatique n’ont empêché la persistance dans le temps et dans l’espace.

En revanche, des victoires partielles à l’échelle nationale (contre la loi Devaquet, le plan Juppé [malgré le soutien actif de la CFDT], le CPE, etc.) revivifient l’histoire des luttes, même s’il s’agit le plus souvent d’une «mémoire collective» assez vague, et oublieuse d’une infinité d’informations qui n’ont pas été collectées sur le moment.

L’amendement dit la vérité

Ça n’est évidemment pas l’effet du hasard, mais plutôt un aveu de la place du projet de loi contre les retraites dans l’arsenal de la guerre sociale, si le gouvernement en a profité pour faire voter des mesures annoncées depuis quelques années contre la médecine du travail. Le prétexte étant, selon Éric Woerth, que la question est liée à la pénibilité du travail, précisément évoquée à propos des retraites.

Spécialiste reconnu, quoique non pratiquant, de « l’usage de la brosse à cheveux[11] », M. Woerth fait ici mentir le dicton chinois selon lequel l’expérience est un peigne pour les chauves. Cette fois il dit vrai, et sa position est d’une parfaite cohérence. En effet, la médecine du travail concerne le travail, et même, peut-on dire sans trop s’aventurer, les travailleurs. Avec le code du même métal, la médecine du travail est un archaïsme parmi d’autres, la trace fossile d’un compromis entre le capital et les travailleurs, malheureusement laissé à l’abandon et par les syndicats et par la majorité des médecins du travail eux-mêmes. Les uns et les autres considérant, sans doute à juste titre, que le strict respect des conditions de sécurité des travailleurs telles que définies par les textes, et la pratique d’une médecine de qualité à leur service, s’apparenteraient vite à une grève du zèle susceptible de bloquer des secteurs entiers d’activité (le bâtiment, par exemple).

L’enterrement du système des retraites était donc une occasion logique de se débarrasser de ce résidu. Les médecins du travail, outre leur dispersion et leur très relatif esprit de résistance, sont âgés : les ¾ d’entre eux ont plus de 50 ans et 1 700 départs à la retraite étaient prévus entre 2008 et 2013[12]. Il suffira de ne pas les remplacer et… de transférer certaines catégories de travailleurs sous la responsabilité de médecins non spécialisés en médecine du travail, ce que prévoient les amendements au texte contre les retraites de 2010. Ils prévoyaient même, mais c’était afficher un peu trop crûment l’objectif de la manœuvre, que les médecins du travail exercent désormais « sous l’autorité de l’employeur » ! Ce sera semble-t-il « en lien avec l’employeur », précision oiseuse, puisque c’est évidemment déjà le cas. Mais il fallait faire croire à une erreur de rédaction…

  1. De quelle guerre s’agit-il ? (bis)

Je me suis souvent inscrit en faux contre les assimilations réductrices de l’action répressive de tel gouvernement bourgeois (c’était déjà le cas pour De Gaulle et Pompidou…) avec celle de l’État français sous protectorat nazi. Elles présentent l’inconvénient de faire du « fascisme » — et de « l’antifascisme » ! — des catégories morales, qui fondent la révolte en dehors de l’histoire et de la lutte des classes.

Il ne s’ensuit pas qu’aucune comparaison ne soit pertinente. Or l’importance, depuis au moins vingt-cinq ans, du thème « terroriste » dans la propagande d’État et dans l’élaboration de l’arsenal de la terrorisation démocratique, associée à la nouvelle définition européenne du « terrorisme » (en gros toute opposition à l’État), font associer presque automatiquement le discours dominant d’aujourd’hui avec celui qui qualifiait les résistant(e)s de « terroristes » durant l’Occupation.

Cette (dis)qualification avait évidemment pour fonction de mettre en scène l’absence supposée de légitimité des résistant(e)s, non pas combattants clandestins mais « armée du crime ».

Après la Libération, ce discours est difficile à tenir. Il est donc infléchi. Le général Le Barazer de Lannurien témoigne au procès Pétain, en 1945. Il répète ce que Pétain a dit devant la commission d’instruction : « Je n’ai jamais rien fait contre la Résistance ; j’ai toujours combattu le terrorisme ». Selon Lannurien, « quand on tue quelqu’un au coin d’un bois c’est un crime de droit commun ».

Il y aurait donc eu une « bonne Résistance », à l’égard de laquelle Vichy est supposé avoir fait preuve d’une neutralité bienveillante (!), peut-être une résistance d’opinion (elle n’est pas précisément décrite), et des « terroristes », délinquants de droit commun, qui dissimulaient leurs crimes sous des oripeaux politiques et/ou patriotiques.

Cette seconde forme du discours sur le « terrorisme » est étonnamment proche du discours dominant actuel. En effet, peut être désormais qualifié de « terrorisme » tout ce qui s’oppose au système politique et économique en place, surtout si cette opposition viole le monopole d’État de la violence, ne serait-ce que de manière symbolique (sans atteinte au personnes, piratage informatique par ex.). Dans cette acception, plus large qu’elle n’a jamais été depuis la Seconde Guerre mondiale, le « terroriste » est un délinquant de droit commun qui feint d’avoir un idéal. Ce rapprochement entraîne mécaniquement la confusion dans le discours dominant entre les thèmes de la « guerre au terrorisme », au sens ancien (saboteurs, poseurs de bombes), et de la « guerre à la délinquance » (droits communs sans idéal).

Il est normal que le gouvernement Sarkozy-Fillon considère comme un enjeu idéologique de taille d’écarter toute assimilation entre sa politique et celle de l’État français. On disputera donc de savoir si une rafle est bien une rafle lorsqu’elle ne concerne « que » des Roms, placés en détention puis expulsés, et non des Juifs promis à l’extermination. Rappelons au passage que le mot rafle, d’emploi courant dans le vocabulaire policier, suscitait moins de controverse appliqué à des prostituées ou à des travailleurs algériens dans les années 1960.

La question du vocabulaire adéquat et des rapprochements historiques s’est reposée à propos de l’expulsion systématique des Roms, entreprise pendant l’été 2010, à l’instigation de Nicolas Sarkozy. Le Courrier des Balkans (15 septembre 2010) a publié un extrait du Rapport final de la Commission sur l’holocauste en Roumanie, de 2004. Il fait apparaître que les Roms victimes de la politique sarkozyenne sont parfaitement fondés à évoquer les exactions dont ils ont été victimes pendant la période où le militaire d’extrême droite Ion Antonesu a dirigé la Roumanie, engagée au côté de l’Allemagne nazie (1940-1944).

En effet, le recensement des Roms de 1942, sur lequel devaient s’appuyer durant la guerre les 25 000 expulsions vers la Transnistrie (entre l’actuelle Moldavie et l’Ukraine[13]), prenait en compte soit le nomadisme soit, pour les sédentaires, l’absence de moyens de subsistance, la mendicité et la délinquance. « Les documents du gouvernement sur les Roms n’invoquaient pas la race comme un motif de déportation. Ils ne faisaient pas référence à une “infériorité” raciale ou à un “danger” racial [qu’ils] auraient constitué. »

Autrement dit, une réelle politique raciste ou de purification ethnique peut très bien être menée sans référence explicite à la « race » de ses victimes. De même, nous n’ignorons pas qu’il peut exister des camps de concentration dépourvus de chambres à gaz, la République en a ouvert aux combattants espagnols, et même de clôtures barbelées, les staliniens (et les tsars avant eux) en ont peuplé la Sibérie.

  1. Identité nationale, « race » et paranoïa génétique

Je ne peux revenir ici sur le détail des textes qui mobilisent, au service des lois de terrorisation, des angoisses sexuelles archaïques. J’en ai fait l’inventaire dans La Terrorisation démocratique (Libertalia, 2009). Je rappellerai tout de même, puisque journaliste et « démocrates critiques » semblent perpétuellement (re)découvrir ce type de textes, que la loi du 24 juillet 2006 prévoyait déjà que le fait de contracter mariage ou de reconnaître un enfant « aux seules fins d’obtenir ou de faire obtenir » un titre de séjour ou une naturalisation est punie de 5 ans d’emprisonnement et de 15 000 euros d’amende. On voit que la « police des sentiments » que le député Vert Noël Mamère accuse, en 2010, le gouvernement de vouloir créer, existait déjà. Corollaire logique de ces dispositifs, la loi prévoit également la « vérification de filiation » par des tests ADN, tests destinés aux seules mères, à la suite de débats et tractations fangeux avec une partie de la droite, inquiète d’une inquisition qui pourrait concerner demain la famille bourgeoise. Effet de ces tergiversations : le décret d’application du texte n’a jamais été publié. Cela n’empêche pas cette paranoïa sexuelle et génétique de revenir dans l’actualité à l’occasion de l’examen du nouveau projet Besson de 2010.

Après avoir organisé la répression de supposés « mariages blancs », le gouvernement Sarkozy-Fillon s’en prend, via le projet Besson, aux « mariages gris », c’est-à-dire où le conjoint étranger aurait trompé le conjoint français sur ses sentiments afin d’obtenir un titre de séjour… On voit bien que les textes visant les blancs auraient pu être utilisés contre les gris, mais M. Besson assure qu’il est « normal » que la pénalisation des seconds soit plus sévère que celle des premiers puisqu’il y a « tromperie volontaire » (gris) et non fraude conjointe (blancs)… Si l’on écarte le diagnostic psychiatrique de délire, la seule logique compréhensible de ces arguties est de désigner « l’étranger » comme séducteur-violeur de conscience et voleur d’identité nationale. Tarif : 7 ans de prison (au lieu de 5) et 30 000 euros d’amende (puisque la responsabilité est prise en charge par un seul, l’amende est doublée… « Normal » !).

On notera que la paranoïa sexuelle et génétique est instrumentalisée dans d’autres pays démocratiques afin de tenter de remettre en cause le « droit du sol ». C’est ainsi qu’aux États-Unis, des politiciens Républicains se sont fait une spécialité de dénoncer un nouveau danger terroriste : les bébés. Ils passent de l’idée, après tout plausible, que des étrangères franchissent illégalement la frontière pour accoucher sur le territoire des États-Unis afin de faire bénéficier leur progéniture de la nationalité américaine, à celle, beaucoup plus farfelue que des organisations terroristes envoient leurs sympathisantes accoucher aux États-Unis. Une fois rentrées chez elles, elles les « dorloteraient pour en faire de futurs terroristes »… américains ! L’idée suggérée est qu’ainsi la nation américaine dorlote (to coddle) elle-même à distance ceux qui viendront la détruire. « Et un jour, explique sans rire le Républicain Louie Gohmer, vingt, trente ans plus tard, ils seront envoyés pour aider à la destruction de notre mode de vie[14].» C’est sous le vocable étrange de « anchor babies », des « bébés ancres » (par analogie avec des mines flottantes ?), que ces terroristes à peine sortis du ventre de leur mère sont désignés à la méfiance des citoyens américains. Ici la vieille paranoïa machiste rejoint la propagande « antiterroriste » : créatures diaboliques, les femmes ont bien des façons de jouer les kamikazes ; qu’elles séduisent, se laisse séduire, accouchent ou se fassent sauter à la bombe, on ne saurait trop s’en méfier.

La méfiance est d’ailleurs une qualité officiellement recommandée en temps de guerre. Les oreilles ennemies vous écoutent et l’ennemi se cache dans le sein de la nation où elle le réchauffe innocemment.

La logique plus ou moins assumée des tentatives réformatrices évoquées plus haut, abouties ou non, est de substituer le droit du sang au droit du sol, même si la motivation avouée est aussi politique et culturelle que possible : défendre « l’identité nationale » ou l’american way of life.

Sans se référer à l’idée d’une « race pure » ou supérieure, ces textes recourent néanmoins à une logique raciale ou racialiste puisque génétique. Le « corps identité », déjà utilisé par les techniques de reconnaissance et de contrôle biométriques[15] fonde un contrôle génétique des populations, des inclinations, des mariages, des procréations, des reconnaissances d’enfants, des acquisitions de nationalité, etc.

Ce mélange inextricable de nationalisme culturel et de paranoïa raciale mène assez logiquement non seulement à retreindre l’accès à la nationalité — surtout par le sexe : mariage, filiation — mais aussi à faire de la dite nationalité une qualité jamais définitivement acquise, dont on peut être sommé à tout moment de prouver qu’on la mérite encore.

Vont dans ce sens les pratiques, au demeurant illégales, de persécution administrative contre des personnes dont l’un des parents est né à l’étranger ou qui sont nées dans d’anciennes colonies, lorsqu’elles doivent faire renouveler leur carte d’identité. Vont également dans ce sens la multiplication des cas où la nationalité acquise «récemment» peut être retirée à une personne. Nicolas Sarkozy proposait, lors du discours de Grenoble du 30 juillet 2010 la déchéance de nationalité pour toute personne d’origine étrangère « qui aurait volontairement porté atteinte à la vie d’un policier, d’un militaire de la gendarmerie ou de tout autre dépositaire de l’autorité publique ». La loi de 2006 prévoyait déjà une mesure équivalente, durant les 4 années suivant le mariage pour un(e) conjoint(e) de Français(e) ayant porté atteinte aux « intérêts fondamentaux de la nation » ou convaincu d’activité « terroriste ». La disposition que M. Sarkozy appelait de ses vœux a aussitôt été intégrée au projet de loi Besson contre l’immigration, et votée en première lecture à l’Assemblée nationale le 30 septembre 2010.

Pratiquant la surenchère, à moins qu’il se soit agi de faire paraître « modérées » les propositions sarkozyennes, le ministre de l’Intérieur Hortefeux proposait en août 2010 de déchoir de leur nationalité les polygames et « en cas d’excision, de traite d’êtres humains ou d’actes de délinquance grave[16] ». C’est le même Hortefeux qui avait limité aux seules mères de famille (étrangères) le recours aux test ADN, actuellement au réfrigérateur de la terrorisation, en attente de jours plus favorables.

On vérifie ici que l’arsenal de terrorisation ne peut être considéré comme un ensemble de textes « d’exception », monstrueuse excroissance qu’il suffirait ou même qu’il serait possible de retirer par quelque opération chirurgicale, mais comme la traduction d’une logique de guerre intérieure qui irrigue l’ensemble de la législation pénale et civile et sert de modèle à ses réformes successives.

Aux lectrices et aux lecteurs de conclure…

…En gardant présent à l’esprit que le texte qu’ils viennent de lire se présentait comme des notes (prises en préparation d’une émission de radio[17]).

J’ajoute tout de même que l’échec de l’actuel mouvement qui prend la défense des retraites comme occasion de se manifester ne signifierait nullement la fin de la lutte des classes ou la victoire définitive des gestionnaires de la terrorisation. « Si on perd cette fois, c’est mort ! », entend-je dire. Mais non. La vie sera certes rendue plus difficile, tout comme la complique la disparition du service public de la poste et comme la menacera la disparition programmée du service public de la santé. Cela n’est pas rien, mais cela n’est pas la fin de l’avenir, la fin de l’histoire, que nous écrivons ensemble.

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[1] « La foule est en liesse », dit un rabbin. « Qu’est-ce que c’est émouvant, ajoute une journaliste, tous ces dirigeants oubliant leurs différences ».

[2] Le Monde, 5 novembre 1980, cité in Guillon, « Anecdotes démocratiques », De la Révolution. 1989, l’inventaire des rêves et des armes, 1988.

[3] «Nicolas Sarkozy, huit ans de “déclarations de guerre”», Le Monde.fr, 21 juillet 2010.

[4] Marx, Avant-propos au 18 brumaire de Louis Bonaparte, Œuvres, La Pléiade, Politique I.

[5] Le Monde, 28 juillet 2010 ; c’est moi qui souligne.

[6] La Dépêche.fr, 1er septembre 2010.

[7] Maurice Rajsfus, La Police et la peine de mort, L’esprit frappeur, 2002.

[8] Le Monde, 26-27 septembre 2010.

[9] Le fait qu’un accord ait été passé ne signifie pas qu’il sera appliqué loyalement par l’État, ainsi que les syndicats commencent à le soupçonner.

[10] Concernant la CGT, la « culture d’entreprise » (on défend le job) et la mainmise persistante des staliniens sur le service d’ordre font que les adversaires les plus violemment et opiniâtrement pourchassés (à coup de barre de fer) ont été et sont encore à gauche de l’organisation : anarchistes, anarcho-syndicalistes, trotskystes, maoïstes, etc. Profitant d’un recrutement et de pratiques militaro-viriles, par ailleurs déplorables, la Gauche prolétarienne maoïste a pu en maintes occasions, dans les années 1970, renverser le rapport de force physique, tandis que les militants de Lutte ouvrière, au contraire, avaient consigne de leur organisation de ne pas répliquer physiquement aux fréquentes agressions staliniennes.

[11] [On peut lire sur ce blogue un texte intitulé « La tour Eiffel et la brosse à cheveux ».]

[12] Le Monde, 17 septembre 2010.

[13] On estime qu’« environ 11 000 Roms déportés sont morts en Transnistrie, notamment de faim, de froid et de maladie ».

[14] Voir Daily news, 27 juin 2010 ; article de Lorraine Millot du 12 août 2010, sur son blogue « Great America », Libération.fr.

[15] Voir Guillon, Je chante le corps critique. Usages politiques du corps, H&O, 2008.

[16] Le Monde, 3 août 2010).

[17] En direct sur Radio libertaire, le 7 octobre 2010.