“L’ÉTINCELLE À LA RECHERCHE DE LA POUDRIÈRE” ~ Déclaration internationale surréaliste

La rébellion porte sa justification en elle-même, tout à fait indépendamment des chances qu’elle a qu’elle a de modifier ou non l’état de fait qui la détermine. Elle est l’étincelle dans le vent, mais l’étincelle qui cherche la poudrière.

 André Breton

 Si une seule chose m’a donné de la joie ces dernières semaines, ce fut quand les matriarches à Unist’ot’en ont brûlé le drapeau canadien et déclaré morte la réconciliation. Comme un feu sauvage, cela a gagné les cœurs de la jeunesse à travers les territoires (…). La réconciliation était un faux-semblant, un moyen pour eux d’agiter devant nous une carotte et de nous tromper. N’avons-nous aucun droit à la terre volée à nos ancêtres ? Il est temps de tout foutre par terre, de tout fermer ! 

Tawinikay (ou Femme du Vent du Sud)

 

            Le contenu toxique transporté par les oléoducs canadiens, que ce soit le pétrole des sables bitumineux ou le gaz naturel issu par fragmentation est, de l’avis de tous les climatologues sérieux, une cause majeure, peut-être décisive, du réchauffement global, c’est-à-dire de la catastrophe écologique. Destinés à être un carburant de l’expansion industrielle, les oléoducs sont devenus un carburant de la révolte. Conçus pour transporter ces énergies fossiles d’un lieu à un autre, ils sont un aspect crucial de la normalisation du douteux paradis de la croissance sans limites, devant laquelle sont censés s’agenouiller dévotement tous les citoyens-consommateurs obéissants. Dans cette région que les cartographes coloniaux ont dénommée Colombie Britannique, l’extraction des ressources a toujours été le nom de leur jeu, mais l’essor en février 2020 d’un large réseau d’opposition a été encourageant, qui va des guerriers indigènes qui se battent pour récupérer leurs terres aux vétérans, gardiens des traditions, des activistes d’Extinction-Rébellion aux anarchistes partisans de l’insurrection. Chemins de fer, autoroutes et bateaux ont été bloqués; les autorités provinciales, les locaux administratifs du gouvernement fédéral, les banques et les sièges des sociétés industrielles ont été occupés. Ce qui a catalysé cette révolte a été le soulèvement indigène généralisé né du refus des illusoires promesses de conciliation. Ensemble, ces forces rebelles ont désorganisé le monde des affaires comme il va, en solidarité avec le clan des Unist’ot’en de la Grande Grenouille et la maison tribale des Wet’suwet’en.

            Comme par l’effet d’un hasard objectif, le premier camp de défense indigène est situé à Hazelton, BC, non loin de l’endroit où le surréaliste Kurt Seligmann et sa femme ont séjourné en 1938. A cette époque, ils visitèrent Gitxan et les villages Wet’suwet’en, émerveillés par les mâts totémiques et les objets rituels, prenant des notes sur le terrain, filmant en 16mm, recueillant des histoires et enregistrant des récits mythiques. Aujourd’hui, en 2020, un nombre grandissant de ces mêmes peuples indigènes menace d’arrêter l’économie canadienne jusqu’à la réduire en miettes. Refusant d’être achetés par les pétrodollars des sociétés pétrolières ou d’être neutralisés par un système juridique qui n’a fait que les «pacifier», les brutaliser ou les trahir, tout en volant leurs terres, les peuples indigènes ont réagi en luttant farouchement contre les forces de la loi et de l’ordre colonial, dans une tempête radicale de désobéissance civile et en perturbant la vie sociale. Une action succédait à une autre, créant un mouvement qui paraissait ne pouvoir être stoppé. Quand un blocage d’autoroute allait être défait par la Police Montée Royale Canadienne, un autre allait surgir ailleurs, en un endroit tel que s’étendait ainsi à travers tout le continent la ligne de front de cette bataille. Puis survint le destructeur virus Covid 19 qui s’ajouta aux dommages déjà causés à l’économie capitaliste par le virus incendiaire de la révolte. La résistance de ces communautés indigènes contre les pipelines nous concerne tous, au niveau international : car elle est aux avant-postes de la lutte contre le réchauffement climatique.

            À l’avenir, la question clé sera de savoir si les autorités canadiennes pourront à nouveau enfermer le génie de la rébellion indigène dans la bouteille de la «réconciliation». Nous, surréalistes, espérons bien que non et nous déclarons ici une fois de plus notre admiration et notre solidarité envers l’intraitable esprit insurrectionnel de la résistance indienne. Une autre réalité est à inventer et à vivre que celle qui aujourd’hui comme hier s’impose avec son misérabilisme environnementaliste et ses hiérarchies colonialistes et racistes. Le regard toujours ébloui par la coiffure rituelle pour la Danse de la Paix Kwakwaka’wakw qui a longtemps été dans l’atelier d’André Breton, avant de revenir selon les souhaits de celui-ci réalisés en 2003 par sa fille Aube Ellouët, à Alert Bay, sur Cormorant Island, les surréalistes aujourd’hui affirment que la lutte qu’ils mènent, dans leur propre domaine d’intervention, pour l’émancipation de la communauté humaine est en parfaite concordance avec le combat des peuples amérindiens contre la civilisation occidentale-globalisée et sa folie écocide.

Mai 2020

 

Les surréalistes aux Etats-Unis : Gale Ahrens, Will Alexander, Andy Alper, Byron Baker, J.K. Bogartte, Eric Bragg, Thom Burns, John Clark, Casi Cline, Steven Cline, Jennifer Cohen, Laura Corsiglia, David Coulter, Jean-Jacques Dauben, Rikki Ducornet, Terry Engels, Barrett John Erickson, Alice Farley, Natalia Fernandez, Brandon Freels, Beth Garon, Paul Garon, Robert Green, Maurice Greenia, Brigitte Nicole Grice, Janice Hathaway, Dale Houstman, Karl Howeth, Joseph Jablonski, Timothy Robert Johnson, Robin D.G. Kelley,Paul McRandle, Irene Plazewska, Theresa Plese,  David Roediger, Penelope Rosemont, Tamara Smith, Steve Smith, Michael Stone Richardson, Abigail Suzik, Sasha Vlad, Richard Waara, Joël Williams, Craig S. Wilson.

Les surréalistes au Canada : Jason Abdelhadi, Lake, Patrick Provonost (Ottawa), Jacques Desbiens, Peter Dubé, Sabatini Lasiesta, Bernar Sancha (Montréal), David Nadeau (Québec),  Beatriz Hausner Sherry Higgins (Toronto), Erik Volet (Victoria) et le groupe surréaliste d’Inner Island (Colombie Britannique) : as.matta, Jesse Gentes, Sheila Nopper, Ron Sakolsky.

Les surréalistes en Argentine : Luis Condé, Silvia Guiard, Alejandro Michel.

Les surréalistes au Brésil : Mario Aldo Barnabé, Diego Cardoso, Elvio Fernandes, Beeau Gomez, Alex Januario, Sergio Lima, Rodrigo Qohen, Natan Schäfer, Renato Souza.

Les surréalistes au Chili : Jaime Alfaro, Magdalena Benavente, Jorge Herrera F., Miguel Angel Huerta,  Ximena Olguin, Sebastian Riveros, Enrique de Santiago, Andrès Soto, Claudio Vila.

Susana Wald (Chili), Adolfo Gilly (Mexique)

Les surréalistes au Costa Rica : Gaetano Andreoni, Amirah Gazel, Miguel Lohlé, Denis Magerman, Alfonso Pena.

José Miguel Pérez Corrales (Îles Canaries)

Groupe surréaliste d’Athènes : Sotiris Liontos, Elias Melios, Nikos Stabakis, Theoni Tambaki, Thomas Typaldos, Marianna Xanthopoulou.

Dan Stanciu (Bucarest).

Les surréalistes en Grande Bretagne : Jay Blackwood, Paul Cowdell,  Jill Fenton, Rachel Fijalkowska, Krzsystof Fijalkowsky, Merl Fluin, Katleen Fox, Lorna Kirin, Stephen Kirin, Rob Marsden, Douglas Park, Wedgwood Steventon, Francis Wright.

Le groupe surréaliste au Pays de Galles : Jean Bonnin, Neil Combs, David Greenslade, Jeremy Over, John Richardson, John Welson.

Le groupe surréaliste de Leeds : Stephen J. Clark, Kenneth Cox, Luke Dominey, Amalia Higham, Bill Howe, Sarah Metcalf, Peter Overton, Jonathan Tarry, Martin Trippett.

Le groupe surréaliste de Londres : Stuart Inman, Philip Kane, Timothy B. Layden, Jane Sparkes, Darren Thomas.

Le groupe surréaliste de Madrid : Eugenio Castro, Andrés Devesa, Jesus Garcia Rodriguez, Vicente Guttierez Escudero,Lurdes Martinez, Noe Ortega, Antonio Ramirez, José Manuel Rojo, Maria Santana, Angel Zapata.

Le groupe surréaliste de Paris : Elise Aru, Michèle Bachelet, Anny Bonnin, Massimo Borghese, Claude-Lucien Cauët, Taisiia Cherkasova, Sylwia Chrostowska, Hervé Delabarre, Alfredo Fernandes, Joël Gayraud, Régis Gayraud, Guy Girard, Michael Löwy, Pierre-André Sauvageot, Bertrand Schmitt, Sylvain Tanquerel, Virginia Tentindo, Michel Zimbacca.

Ody Saban (Paris).

Les surréalistes aux Pays-Bas : Jan Bervoets, Elizé Bleys, Josse de Haan, Rik Lina, Hans Plomp, Peter Schermer, Wijnand Steemers, Laurens Vancrevel, Her de Vries, Bastiaan Van der Velden.

Les surréalistes au Portugal : Miguel de Carvalho, Luis Morgadinho.

Le groupe surréaliste de Prague : Frantisek Dryje, Katerina Pinosova, Martin Stejskal, Jan Svankmajer. Joe Grim Feinberg.

Le groupe surréaliste de Stockholm : Johannes Bergmark, Erik Bohman, Karl Eklund, Mattias Forshage, Riyota Kasamatsu, Michael Lundberg, Emma Lundenmark, Maja Lundgren,  Kristoffer Noheden, Sebastian Osorio.

Le groupe surréaliste au Proche Orient et en Afrique du Nord (Algérie, Egypte, Irak, Palestine,Syrie) : Mohsen Elbelasy, Ghadah Kamal,  Yasser Abdelkawy, Tahani Jalloul, Fakhry Ratrout, Onfwad Fouad, Miachel Al Raie.

Les surréalistes en Australie : Anthony Redmond, Michael Vandelaar, Tim White.

 

 

Post scriptum : Pendant la récolte des signatures pour cette déclaration ci-dessus, nous avons pu constater comment ce refus du moindre compromis avec le suprématisme blanc et la violence policière s’est vu reflété dans les flammes étincelantes du soulèvement de Minneapolis, qui a mis le feu à une poudrière de rages accumulées, suscitant un véritable séisme de révoltes spontanées dans les rues américaines. Il n’était que justice qu’en solidarité avec ce soulèvement contre les brutalités policières provoqué par l’exécution/lynchage de Georges Floyd par les flics, les manifestants antiracistes aux États-Unis aient choisi l’action directe en décapitant ou en renversant les statues de Christophe Colomb, symbole génocidaire de l’expropriation coloniale des terres indigènes.

18 juin 2020

Ron Sakolsky, Penelope Rosemont, Michael Löwy, Guy Girard.

 

“L’Homme sans horizon” ~ un livre de Joël Gayraud

Il en va des livres comme des gens, on rate certaines rencontres. Il s’en est fallu de peu, ça a failli, ça aurait pu se faire, et puis…

La déception est d’autant plus grande que toutes les conditions semblaient réunies : affinités, circonstances, planètes en alignement, que sais-je…

Bref, je suis aujourd’hui dans l’inconfortable position de parler d’un livre que j’ai manqué, sur un sujet qui me passionne, dont l’auteur m’est sympathique, et dont je reconnais à chaque page les préoccupations qui nous rapprochent, les références que nous partageons. Auquel, par surcroît, je n’ai que peu de critiques à adresser. Il n’est jusqu’à la construction du texte incluant des « apartés » (procédé que j’ai utilisé dans Je chante corps critique) qui ne me le rende familier. Pour ne rien dire de tel écho de nos discussions communes (sur la Révolution française).

L’Homme sans horizon est un essai de Joël Gayraud, dont le sous-titre « Matériaux sur l’utopie » éclaire le propos. L’horizon – que l’auteur entend non au sens originel de limite de la vision mais au contraire de ce qui permet la vision d’un avenir autre – c’est donc l’utopie.

Je cite la quatrième de couverture :

Questionnant les grandes théories critiques (Marx, Ernst Bloch, Guy Debord), s’appuyant sur l’anthropologie, poussant des incursions du côté de la philosophie (Aristote, Agamben, Simondon), invoquant après les romantiques et les surréalistes la fonction vitale de l’imagination créatrice, L’Homme sans horizon dessine les lignes de fuite qui permettent de rouvrir un horizon utopique. Au-delà de l’utopie libérale, aujourd’hui épuisée, de l’utopie sociale qui a été défigurée par les régimes totalitaires, la seule issue possible est de reprendre et faire triompher le rêve ancestral de société sans classe ni État, constituée d’individus égaux, librement associés, jouant enfin leur propre histoire. Aujourd’hui où la survie de l’espèce est en jeu, c’est cette espérance qu’il s’agit de réaliser sous peine de voir l’humanité s’effondrer dans la barbarie. L’Homme sans horizon se propose de montrer l’urgence de ce qui est désormais la seule utopie humaine, et de lui apporter les fondements de sa légitimité historique.

D’où vient donc que ce projet, que je cosigne d’enthousiasme, m’est resté étranger ? Il se peut que cela tienne, de manière triviale, au fait que je me suis arrêté au baccalauréat. En effet, Joël Gayraud, s’il croit peut-être de bonne foi écrire (aussi) pour les gens comme moi, projette son écriture truffée de références savantes à mille milles au-dessus de ma (pauvre) tête.

Ajoutez à cela des alinéas compacts et une mise en page qui, pour élégante qu’elle soit, a privilégié l’économie par rapport à la lisibilité[1], et vous pouvez m’imaginer « dévissant » régulièrement, sans pouvoir m’accrocher aux notes de bas de page, presque absentes. S’il s’agit d’une volonté de « faire simple », c’est une lourde erreur tactique, tant le texte en lui-même est pesant (au sens d’impressionnant) de savoir concentré. Du coup, lorsque le lecteur découvre une référence qu’il ignorait (p. 207 pour moi), il est abandonné à ses propres googeulisations pour en apprendre davantage.

Dans mon esprit – je reconnais qu’il s’agit d’un préjugé – le terme « matériaux » évoque un texte militant. Peut-être aurais-du me méfier (je n’ai pas à me plaindre : l’auteur m’a amicalement offert et dédicacé son livre) de la mention « sur » dans l’expression « Matériaux sur l’utopie ». Il n’est pas dit « pour l’utopie ». En tout cas, s’il s’agit certainement d’un texte engagé, il n’est pas militant, au sens où je l’entends quand je rédige moi-même un texte d’intervention. Je sais bien que l’on est toujours l’« intello » de quelqu’un, et je n’ai pas oublié certaine jeune fille (oh pardon camarades curés !) me confiant, en manière de reproche, qu’il fallait lire le livre que je lui avais offert « avec un crayon » (c’était De la Révolution).

Mais suffit-il d’un crayon – je ne m’en sépare pas ; pas davantage que de mes lunettes ! – pour lire (et entendre) ceci :

«La conscience optative et l’essor des possibles.

I. L’aporie de l’être-là.

En désignant l’homme comme Dasein, c’est-à-dire comme être-là, Heidegger l’a réduit à un étant saisis dans son . Même si l’on prend le mot être en un sens transitif, et que l’on voit dans le Dasein celui qui fait être le là, qui amène le là à l’être, l’horizon de cet être transitif n’est autre que ce là. [etc. p. 179]»

J’avais il y a peu, vanté ici-même un ouvrage dont je reconnaissais n’avoir « pas tout compris ». Il s’agissait précisément d’un texte magistralement traduit par le même Joël Gayraud : Feux croisés de Sylwia Chrostowska (Klincksieck). J’ai même choisi ce livre comme sujet du premier des « Rendez-vous de Claude » que j’organise désormais mensuellement au Lieu-Dit, à Ménilmontant. Mais le livre de Sylwia Chrostowska, s’il lui arrive, dans le bon sens du terme, de « défier l’entendement » produit dans le même mouvement un effet poétique qui m’a paru à la fois séduisant et stimulant. La poésie est très présente dans ce livre de Joël Gayraud mais comme référence savante, elle n’imprègne pas le texte ni n’en surgit[2].

Reste à savoir qui saura se montrer plus compréhensif (ou accueillant ?) que je ne l’ai été moi-même pour cet Homme sans horizon. Des enseignants peut-être, et sans doute des étudiants, en philosophie et en littérature, déjà plus cultivés que je ne le suis (ce qui n’est guère difficile), soucieux de découvrir une synthèse récente – que Daniel Guérin ou Maximilien Rubel auraient pu qualifier de marxiste et libertaire – sur l’utopie comme programme politique. En ce sens, ces « matériaux » pourront nourrir mémoires de master et lectures savantes (ou non), à défaut d’armer le bras d’émeutières et de barricadiers. C’est le sort que je souhaite à ce livre, fruit d’un imposant travail, devant lequel je n’ai pu me défaire de ma timidité d’autodidacte.

[1] Le corps dans lequel le texte est composé est fluet ; celui des notes étique.

[2] À ce propos, est-ce une faute d’inattention de ma part ou bien l’auteur omet-il de mentionner sa participation au Groupe surréaliste de Paris, que j’ai accueilli dans un autre de mes « Rendez-vous » pour la présentation de sa nouvelle revue ?

Gayraud Joël, L’Homme sans horizon. Matériaux sur l’utopie, Libertalia, 297 p., 18 €

(Index précieux, mais bibliographie décevante, qui ne reprend pas les ouvrages cités dans le livre, et ajoute quelques copinages superflus).

Statut de l’ouvrage :

Offert par l’auteur.

RENDEZ-VOUS DE CLAUDE [2] ~ le mercredi 4 septembre, avec le Groupe surréaliste de Paris

On vous le redira, mais notez dès maintenant sur votre agenda la deuxième édition des «Rendez-vous de Claude» au Lieu Dit, le mercredi 4 septembre prochain, avec le Groupe surréaliste de Paris.

Le flyer au format pdf à faire circuler.

Premier «RENDEZ-VOUS DE CLAUDE» au LIEU-DIT, mercredi 29 mai à 19h, avec Sylwia Chrostowska

J’inaugure mercredi 29 mai prochain au «Lieu-dit», 6 rue Sorbier à Ménilmontant (Paris XXe) une série de «rendez-vous» à l’occasion desquels j’inviterai des personnes aux talents variés à présenter leur travail, leurs livres, leurs tableaux, leurs films, leurs idées… On parlera de tout.

Vous pouvez lire une présentation du livre de Sylwia Chrostowska ici-même, sur Lignes de force.

J’espère vous voir nombreuses et nombreux le 29 mai, à partir de 19h.

On pourra boire (toute la soirée), manger (après la rencontre), et acquérir le livre de l’invitée.

Jimmy Gladiator ~ La bière d’ici et l’eau de là

Nous nous sommes probablement croisé·e·s, mais n’ayant pas été présenté·e·s l’un à l’autre (étrange époque, décidément), j’ignorais son existence. Bref, la « compagne de Jimmy depuis 20 ans » m’a adressé un assez long texte de quatre pages à la suite de la publication de mon billet «Erreurs sur la personne».

Je lui ai proposé de le publier ; elle a décliné. J’en fais néanmoins mention parce que, dans une certaine mesure au moins, il répond aux questions que beaucoup de camarades de Jimmy se posent après son décès et son enterrement religieux.

Ma correspondante a été choquée par mon billet. Elle estime que je m’y «attaque» à Jimmy, dans un texte «méprisant» et «outrancier», qui reviendrait à l’«abandonner».

Pour résumer: mon anarchisme est «totalitaire» puisque je ne tolère pas la liberté individuelle et «privée» de Jimmy.

Jimmy, m’assure-t-elle a été «anarchiste convaincu jusqu’à ses dernière heures» et était «devenu un peu musulman à sa façon».

En soi, rien d’une nouveauté: il y a bien eu des «anarchistes chrétiens». Pourquoi pas en effet des «anarchistes musulmans»? Je ne vois pas que les premiers aient fait progresser l’anarchisme. Leur «anarchisme chrétien» était une manière de concilier un engagement philosophique et social avec des croyances qu’ils ne souhaitaient pas abandonner.

C’est ce qu’on me dit : «Il a fait le choix de l’équilibre entre ses convictions libertaires et sa foi en l’au-delà».

Tout le problème est là : dans le signe « égal » mis entre un engagement ramené à des «convictions» et une foi. Peu m’importe laquelle (je passe ici sur les notations concernant un Islam quasi libertaire, aux imams dépourvus d’autorité, etc.).

Il n’y aurait au fond que des croyances, combinables à l’infini (Saint Crétisme [1], priez pour nous !). Or, à mes yeux, une philosophie de la liberté se doit de combattre toutes les croyances. Comme je l’ai souvent écrit, Jimmy savait que je pense ainsi, et c’est peut-être le motif de son silence.

Je suis d’ailleurs heureux de savoir que cet homme, pour lequel j’avais beaucoup d’affection a trouvé quelqu’un pour l’accompagner dans la vie et notamment dans ses dernières années.

Cela dit, ma compassion et ma solidarité agissante vont, par priorité, à celles et ceux qui, né·e·s dans une religion qui leur est imposée dès l’enfance risquent leur vie et·ou leur liberté pour en sortir.

Si je savais qu’il existe quelque part une organisation, un pays, où l’on prétend obliger les enfants à « être anarchistes », je cesserais, moi qui suis libre de mes engagements, de me réclamer de l’anarchisme.

[1] Syncrétisme : combinaison peu cohérente de doctrines, de systèmes (Petit Robert).

Erreurs sur la personne

Je ne souhaitais pas aller à Poissy assister aux obsèques de Jimmy Gladiator. Bien m’en a pris. Le mail de faire-part ne donnait aucune précision (impolitesse d’époque) qui aurait pu faire deviner que notre anarcho-surréraliste préféré devait être inhumé dans le rite et dans le carré musulmans dudit cimetière…

Rien dans son dernier opus, rien lors de sa présentation à Publico…

Quelles terreurs ont pu agiter l’ombre tremblante que tu étais devenu, Jimmy, pour renier, dans le dernier quart d’heure de ta vie le joyeux refus de toutes les superstitions?

Est-ce par amour (qui peut bien induire des crimes contre l’esprit)? C’est le ridicule que je te souhaite!

Ne me dis pas que tu as obtenu la promesse d’un contingent de jeunes vierges pour avoir enduré tant d’années le martyre de notre compagnie (…ou pour ton reniement)!?

Est-ce par élan «spirituel» (mais pas drôle pour autant, aurais-tu ajouté)?

Vers quoi ou qui as-tu cru t’«élever» mon pauvre ami?

Devant qui ou quoi as-tu cru bon de t’abaisser?

Ainsi, tu nous avais déjà quittés, et nous ne le savions pas.

Peut-être as-tu pensé, sans oser nous le faire savoir, que c’était nous qui t’avions abandonné…

Voilà ce qui me rend triste aujourd’hui, et non ta délivrance.

Que la terre te soit légère