Le «féminisme arrêté» de Suzanne Lindon

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Suzanne[1] Lindon pense comme elle fait ses films[2], ce qui est en somme assez logique. Avant qu’elle ne réalise un film, on ne l’entendait pas penser partout ; maintenant qu’on l’entend, on regrette le temps d’avant.

Suzanne Lindon déclare que «son féminisme s’arrête à l’endroit où les femmes voudraient dépasser les hommes, se venger d’eux pour avoir eu un pouvoir trop important trop longtemps.»

Le féminisme de Suzanne Lindon s’est arrêté juste avant d’entrer dans la réalité. Car dans le réel, la question n’a jamais été de savoir si les femmes devaient, ou ne devaient surtout pas vouloir «dépasser les hommes».

La question qui se pose c’est qu’il existe déjà des femmes qui ont dépassé les hommes. Or ces femmes qui ont dépassé les hommes ne peuvent – dans le système capitaliste, raciste et sexiste – prétendre ni aux mêmes responsabilités (elles se fracassent le crâne sur le plafond de verre) ni aux mêmes salaires, ni à la même reconnaissance. Non seulement c’est une iniquité, mais cela prive la société du meilleur travail possible quand il est féminin. Je ne parle pas ici du marketing ou de l’Armée de terre, mais de la médecine par exemple.

On m’objectera que le verre dont est fait le fameux «plafond» réagit de la même manière à l’approche d’une personne qui a une gueule d’Arabe ou la peau noire. C’est exact. Quant à la combinaison des facteurs, on évaluera sa toxicité en dénombrant, par exemple, les femmes noires médecin et cheffes de service dans les hôpitaux français. Inutile de sortir votre calculette, une main suffira (un doigt, peut-être…).

Que ces discriminations racistes, sexistes et sociales suscitent chez des femmes (et pas que) un désir de revanche, voilà qui devrait être compréhensible même par une intelligence petite-bourgeoise autolimitée (ceci est un pléonasme).

Que ce désir de revanche ne se traduise pas plus souvent par des comportements d’une violence extrême, voilà ce qui m’étonne.

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[1] Une grand-mère adorée ? Non, je parie pour la (belle) chanson de Léonard Cohen. “And just when you mean to tell her / that you have no love to give her…”

[2] Bien sûr qu’il y en aura un second ; qu’est-ce que vous croyez !

“Dissidences algériennes. Une anthologie, de l’indépendance au hirak” ~ Textes réunis et présentés par Nedjib Sidi Moussa

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Ce nouvel ouvrage de Nedjib Sidi Moussa, publié à l’Asymétrie est disponible en librairies à partir du 16 juillet seulement [et non juin, comme annoncé par erreur] Vous pouvez lire ci-dessous les premières lignes de l’introduction…

L’idée de cet ouvrage, qui donne à lire quatre-vingt-quatorze textes publiés par des groupes communistes et socialistes algériens, s’est imposée en avril 2020, durant le premier confinement provoqué par la COVID-19. Si le ralentissement perceptible des rapports sociaux m’a inspiré quelques lignes teintées de colère et de légèreté, la suspension des marches du hirak – mouvement populaire initié en février 2019 contre un cinquième mandat d’Abdelaziz Bouteflika – m’a incité à revenir sur ma dernière expérience dans ce pays. En effet, après plusieurs mois passés en Algérie, au cours desquels j’ai assisté au reflux de la dynamique contestataire et à l’inefficience d’une «gauche» davantage habitué aux intrigues ou aux communiqués qu’à la praxis révolutionnaire – à de rares exceptions près –, j’ai pris la décision d’abréger mon séjour et de rentrer à Paris où la pandémie m’a surpris. […]

12 ans de prison pour deux coups de pied (mortels) à l’homme qui l’importunait ~ Plaidoyer pour Kessy

Le Figaro (11 juin 2021)

Un soir de décembre 2016, place de la Victoire à Bordeaux, la jeune femme, 18 ans à l’époque, avait été importunée à plusieurs reprises par un jeune trentenaire visiblement en état d’ivresse. Elle – qui n’était pas alcoolisée – l’avait repoussé, et alors qu’il était au sol, lui avait donné deux coups de pied dans la tête «comme on frappe dans un ballon de football», selon ses propos aux enquêteurs, cités à l’audience. Transporté dans un état critique au CHU de Bordeaux, l’homme était décédé des suites de ses blessures quelques jours plus tard.

L’accusée «a fait exprès d’asséner deux coups à la tête de la victime. Ce choix délibéré caractérise une intention de tuer», a insisté l’avocat général Benjamin Alla, relevant que «sur le moment, elle n’a rien regretté, si ce n’est d’avoir sali ses chaussures avec le sang de la victime», et est partie sans se soucier de l’état de l’homme au sol ni appeler les secours. «Il l’a bien cherché», a-t-elle déclaré selon des témoins.

Kessy, au passé adolescent toxicomane, «a vécu des violences de la part de ses parents. Elle a vu ses parents être violents entre eux (…) a aussi été violée. Ce passé de misère n’est pas anecdotique», a expliqué Dominique Laplagne, avocat de la défense, plaidant la clémence en raison de l’âge de l’accusée, du «doute» sur l’intention de tuer, et de son comportement sans accroc depuis sa remise en liberté il y a deux ans. L’accusée, sans emploi, dit aujourd’hui «avoir des remords mais elle a toute la vie pour se reconstruire. Pour Vincent Cazeaux, c’est terminé. Il ne reste qu’un sentiment d’anéantissement pour sa famille», avait pour sa part plaidé Me Julien Plouton, avocat de la partie civile.

L’histoire est aussi sordide que navrante. Je veux dire: l’histoire de départ. Dont je ne sais que ce que cet article en dit, c’est-à-dire bien peu de choses.

Je comprends très bien que l’on puisse souhaiter effacer dans la minute un mec agressif ou importun. M’est-il déjà arrivé qu’une femme ivre engage la conversation avec moi sur un banc, sans avoir recueilli mon consentement? Oui, en effet, mais ma situation n’avait strictement rien à voir avec celle de Kessy, qui elle a – par expérience – une idée assez précise de ce dont est capable un mec agressif et·ou importun.

Le jeune homme qui est mort à la suite des coups portés par Kessy était peut-être un brave garçon, qui n’avait jamais violé personne et ne l’aurait pas fait, même si c’était Kessy qui avait été ivre. Peut-être était-il tout le contraire. C’est plutôt une bonne chose que nous l’ignorions, finalement, parce que c’est sans importance pour le sujet qui m’occupe ici.

Je ne dis pas que sa mort est sans importance : c’est sa mort qui me fait user de l’adjectif «navrant».

Cela dit, Kessy n’a pas signé un manifeste exigeant la peine de mort pour tous les mâles susceptibles de lui bouffer son oxygène: elle s’est bornée à latter ce garçon précis. C’était peut-être le premier qu’elle frappait; peut-être pas. Peut-être s’était-elle promis, au bout de la énième humiliation subie, de s’en «payer un» un jour. Je ne le sais pas (et je m’en moque).

Si Kessy avait été saoule, on retiendrait ce fait contre elle. — Qu’allait-elle faire, saoule, sur un banc, le soir? Je vous le demande, Monsieur le Président. Mais elle n’était pas saoule. On retient donc ce fait contre elle. Elle était lucide, donc elle a voulu tuer. Il semble que ni les magistrats ni les jurés ne connaissent l’expression «rage froide». C’est bien dommage.

Kessy était, nous dit-on, parfaitement maîtresse d’elle-même. L’est-on quand on est habité·e par une rage froide? Cela mériterait discussion.

Elle est demeurée maîtresse d’elle-même. On retient ce fait contre elle. Elle était censée pleurer, s’arracher les cheveux, en hurlant quelque chose du genre: «Mon dieu, qu’ai-je fait?» Or elle parle d’un ballon de foot (la tête du jeune homme) et regrette d’avoir salopé ses chaussures.

Ici, je me permettrais de mettre en doute ses déclarations. Je ne crois pas tout à fait qu’elle pense à la tête du garçon comme à un ballon de foot et que son seul regret ait été d’avoir à reblanchir ses godasses de sport. Ça, c’est ce qu’on dit quand on mesure l’étendue de ce qui va vous tomber sur la tête (en forme de ballon, elle-aussi?) et qu’on crâne. Pourquoi crâne-t-on ? Pour insulter à la douleur (compréhensible) de la famille? Évidemment non. On crâne parce qu’on a fait ce que l’on avait envie de faire depuis longtemps; parce que l’on sait pertinemment que le jeune-homme-à-la-tête-en-ballon-de-foot a payé pour les autres, alors que ça n’était probablement pas le pire. Sûrement pas le pire qu’elle a rencontré, elle, Kessy. Mais, est-ce que c’est un truc de planètes ou quoi: ce soir-là, elle était à la fois incapable d’en supporter davantage et capable de prendre le dessus sur l’agresseur. Et c’est fait, on n’y peut plus rien : alors, crâner!

Mauvais endroit, mauvais moment. Et surtout système dégueulasse, sordide, pitoyable (la domination masculine) dont la tête cassée du jeune homme est une victime collatérale.

Collatérale et masculine. Là ça coince pour Kessy. Dans cette histoire, elle s’est comportée à peu près comme un supporteur de foot (alcoolisé en général) qui latte à mort un crétin du camp adverse, pour un regard; ou pour rien.

Or Kessy fait partie de la majorité opprimée. Elle est dans le camp des victimes. En tant que femme, en tant que cas social, que vie brisée. Autant dire qu’elle n’a absolument pas le droit à l’autodéfense violente (par parenthèse, adepte des arts martiaux, elle aurait pu doser, casser un bras par exemple…).

— Mais où irait-on, je vous le demande Monsieur le Président, si toutes les femmes importunées dans la rue, toutes les filles harcelées sur les réseaux sociaux, tous les enfants violentés par leurs parents, toutes les femmes violées, toutes les femmes victimes de discriminations sexistes – autant dire toutes les femmes Monsieur le Président ! – se faisaient justice comme ça, une manchette dans la glotte par ici, un coup de latte dans la tronche par là…? Je n’hésite pas à le dire, Monsieur le Président, nous aurions un régime de domination féministe, que dis-je un régime de Terreur féminine!

Aucun tribunal, aucun jury semble-t-il n’est en faveur d’une telle inversion du monde.

C’est le sens du verdict qui frappe Kessy – exact symétrique des coups qu’elle a portés. Il s’agit de lui casser un peu plus la vie, de lui casser la tête pour la montrer au peuple !

Pour une mort imprévisible, dans une relation qu’elle n’a pas souhaitée, dans un système où elle n’a jamais eu de place.

Les 12 ans de prison infligés à Kessy visent en réalité toutes les femmes.

C’est un avertissement. Et bien sûr, ça n’est pas un hasard s’il atteint une jeune femme issue d’un milieu pauvre. On aura pensé que le message passerait d’autant mieux que Kessy n’a rien pour faire une héroïne féministe (pas de relation dans la presse, pas de slogan sur les seins).

Les femmes l’entendront-elles, cet avertissement? Et sauront-elles y répondre?

On peut l’espérer – et des féministes les premières – pour leur honneur d’abord, pour Kessy ensuite; et même pour Vincent Cazeaux, dont nous n’avons pas de raison de penser qu’il aurait apprécié que sa dépouille soit brandie comme épouvantail contre la révolte des filles.

Décès de Marc Tomsin

Cet avis est diffusé par Maryvonne et Felip du CIRA Marseille. Cliquez dessus pour l’AGRANDIR.

Dernière minute. Étant données les difficultés d’organisation du rapatriement du corps de Marc, celui-ci sera inhumé en Crète, ce qu’il aurait probablement souhaité de toute manière. Un hommage lui sera rendu à Paris début juillet.

Déclaration de la centrale syndicale HKCTU (Confédération Syndicale de Hong Kong) à l’occasion de l’anniversaire du massacre du 4 juin 1989 à Pékin

Mémoire et continuité à l’occasion de l’anniversaire du massacre du 4 juin 1989.
Le 4 juin 1989, des chars et des soldats en arme ont déferlé sur la place Tiananmen de Pékin, écrasant par une répression sanglante les idéaux d’une génération entière à la recherche de la démocratie.
Les forces obscures, qui ont piétiné le peuple chinois il y a 32 ans, ont maintenant étendu leur action à l’ensemble de Hong Kong. Depuis la mise en œuvre de la loi sur la sécurité nationale en juillet 2020, les droits humains et les libertés n’ont cessé de se détériorer à Hong Kong, les manifestant.es étant arrêté.es et emprisonné·es, la liberté d’expression et de pensée remise en cause, le droit de réunion et de manifestation brutalement supprimé.
Récemment, le régime est devenu encore plus agressif. La police a menacé d’interdire le CHRF (Front civil pour les droits humains) avec l’Ordonnance sur les associations, tandis que le ministère du Travail a annoncé qu’il allait intensifier sa mainmise sur les syndicats avec l’Ordonnance sur les syndicats. Il est prévisible que le régime lance prochainement une vague d’attaques contre les groupes et organisations autonomes de la société civile.Au cours du mouvement prodémocratie de 1989 en Chine continentale, les étudiant.es et les salarié.es sont descendu.es dans la rue pour demander la mise en œuvre des libertés constitutionnelles de la presse, d’expression et d’association, ainsi que la protection des droits de réunion et de manifestation.
Sans démocratie, il n’est pas possible d’exercer un contrôle du pouvoir politique et de lui faire contrepoids. Pour cette raison, la protection de la liberté des citoyen·nes n’est pas assurée. Trentedeux ans plus tard, Hong Kong subit un sort comparable: un grave recul de la démocratie parlementaire, ainsi qu’une menace inédite sur les libertés et les droits dont jouissait auparavant la population. Malgré la tyrannie, la rudesse du chemin à parcourir et l’obscurité de la nuit, nous avons choisi d’être confiant.es dans l’avenir. Nous croyons que l’avenir n’est pas inéluctablement dicté par la volonté du régime en place, mais qu’un espoir reposant sur les luttes populaires continue à exister.

De la campagne, en 2003, contre le projet de loi sur l’article 23 du texte servant de Constitution, au «mouvement des parapluies» pour le suffrage universel en 2014, et au mouvement de 2019 contre le projet de loi sur l’extradition et pour la défense des libertés, chaque lutte que nous avons traversée a fait vivre les convictions et idéaux du mouvement prodémocratique de 1989. Le souvenir de 1989 est devenu une source de force dans notre lutte contre le totalitarisme. Il a servi d’inspiration morale aux différentes générations pour rejoindre le mouvement démocratique.Chaque année à Hong Kong dans le parc Victoria, des dizaines de milliers de bougies illuminent la nuit et sont une lueur d’espoir, rendant claires et distinctes les lignes floues entre le bien et le mal, la liberté et la dictature, la démocratie et le totalitarisme. Il s’agit de cicatrices de l’histoire, mais c’est d’elles que vient la force. C’est l’histoire du passé qui perpétue la résistance du présent.Le 4 juin de cette année, nous continuons à commémorer les évènements du 4 juin, à transmettre notre foi inébranlable à la lumière de nos bougies et à prolonger le chemin ininterrompu de la résistance démocratique de 1989 à nos jours. Préservons la mémoire! Continuons la lutte!

http://www.laboursolidarity.org/Declaration

Carol Ng, présidente de la Confédération des syndicats de Hong Kong (HKCTU), et Winnie Yu, présidente du syndicat HAEA (Alliance des employé·es de l’administration hospitalière) ont été arrêtées le 6 janvier 2021 et accusées de conspiration et de subversion contre «la sécurité nationale». En mars 2021 elles ont été placées en «détention prolongée».