Mots contrefaits à bannir [1]

Fruste

On vise ici l’adjectif qui signifie « grossier », « rudimentaire », sens qui lui va comme un gant. Il vient de l’italien frusto (usé) via le latin frustum (morceau).

La preuve de la difformité de fruste, c’est que personne (ou presque) ne le prononce correctement. À supposer que vous soyez vous-mêmes dans le « presque », tendez l’oreille : si votre interlocuteur se risque à user du mot, il prononcera frustre, ajoutant spontanément un « r » à l’original. Ainsi émis, l’adjectif se transforme en troisième personne du présent ou en impératif du verbe frustrer… ce qui n’a rien à voir.

« Fruste » est de ces mots qui transforment l’élocution la plus claire en désastre. Le choc brutal de la langue (le muscle) contre le palais (la muqueuse) évoque le pied butant sur la pierre. Cet inconvénient – qui n’existait ni en italien ni en latin – doublé du risque de confusion avec le verbe « frustrer » doit faire écarter « fruste », sans rémission.

Fragrance

On ajoutait un « r » à fruste ; on le retire sans vergogne à fragrance. Le mot vient du latin fragrare (respirer) et signifie « parfum », avec une nuance « littéraire » – comme disent les dictionnaires – et pour tout dire précieuse.

Bien peu le prononcent tel qu’il est. Tendez l’oreille : vous entendrez fragance. Et c’est plaisir de voir le mot naguère trop lourd se montrer caracolant, fringant. Et qui songerait à dire fringrant ?

On réservera donc l’usage de fragrance à celles et ceux dont la délicatesse n’est pas heurtée par la perspective de remâcher leurs mots en les prononçant. Pour les autres, à défaut de constituer à proprement parler un néologisme, fragance est au moins une rectification qui mérite d’être qualifiée d’heureuse.

“À main armée” ~ recueil de textes d’Alfredo M. Bonanno

Je recommande vivement la lecture de ce petit recueil au format poches de huit textes d’Alfredo Bonanno – pour la plupart des préfaces de traductions en italien – autour du thème de la violence révolutionnaire. On rencontrera au fil des pages des cambrioleurs anarchistes comme Duval ou Jacob, et des personnages comme Malatesta et Makhno.

Ayant lu peu de textes (et cela remonte à loin) de Bonanno, j’ai été frappé et (avouons nos préjugés) heureusement surpris de l’extrême clarté du propos comme de l’absence de tout dogmatisme ou moralisme.

À main armée, 177 pages, Éditions Tumulte.

Malgré leur statut, les enfants, les mineur·e·s sont des sujets de droit. ~ Il serait bon de le (leur) rappeler.

 

«Qui ne dit mot consent». De cet adage discutable, qui systématise et durcit parait-il une maxime du pape Boniface VIII (1235-1303) – qui tacet consentire videtur, celui qui se tait paraît consentir – la pédocriminalité a pu faire un usage cynique, puisque les enfants (infans) sont précisément ceux-là qui ne parlent pas. Un·e mineur·e, un·e enfant n’était-il  pas consentant·e par nature ? Tout au contraire ! objecte la vulgate protectrice, un enfant ne saurait consentir (sous-entendu : à un rapport érotique avec un adulte). Une telle affirmation n’est pas elle-même dépourvue d’une certaine ambiguïté puisque ce qui caractérise la condition de mineur·e est précisément que son consentement n’a pas – dans la plupart des actes de la vie – à être recueilli ! Je vais m’intéresser aux exceptions.

En effet, y compris dans le domaine de la dite «sexualité», la prise en considération d’une «majorité sexuelle» à 15 ans est un coin enfoncé – sous la forme d’une tranche d’âge – dans cette incapacité des mineur·e·s. Passons ici sur le fait que cette « ristourne » de trois ans (mais jadis elle était plus longue) est prioritairement consentie aux filles (priorité non exprimée), dont on veut prendre en compte la formation physique précoce, comprenez la capacité d’engendrer, et auxquelles on souhaite ouvrir la possibilité d’un mariage réparateur.

Quoiqu’il en soit, et sans – pour une fois – s’évertuer à imaginer quelque utopie de cohabitation entre les générations, on considérera comme assez logique de caler sur le même âge la « majorité sexuelle » et la possibilité de consentir, comme il semble que cela doive être décidé. La loi devrait donc stipuler qu’en dessous de 15 ans, le consentement d’un·e mineur·e n’a pas à être présumé ou sa réalité recherchée : il est impossible. Et d’autant plus impossible donc pour un adulte de s’en prévaloir, ce qui est évidemment le but poursuivi par le législateur[1].

L’inconvénient de cette démarche est, à mon sens, de renforcer – sous couvert de protection – l’image du ou de la mineure comme incapable. En l’espèce, la loi cherche à punir plus sévèrement ceux (et plus rarement celles) qui lui font violence (sexuelle) et non à élargir ses droits.

Or l’idée, qui me paraît hélas très répandue, qu’un·e mineur·e de 15 ans – c’est-à-dire dans la langue juridique une personne âgée de moins de 15 ans – est absolument dépourvue de droits et plus encore de moyens de les faire valoir est inexacte. Ceci vaut y compris pour de jeunes enfants, et non seulement pour des adolescent·e·s ou pré-adolescent·e·s qui approcheraient sans l’atteindre encore l’âge heureusement fatidique de 15 ans.

Sait-on qu’un·e mineur·e peut saisir un juge pour enfants ? Bien peu d’adultes, sans doute, et de mineur·e·s encore moins ! Au moins les mineur·e·s ont-ils l’excuse de ne pouvoir inventer une information que les adultes ne leur délivrent pas. Certes il peut être plus facile pour le ou la mineur·e en question de saisir le «Défenseur des droits», possibilité que lui rappelle opportunément une campagne d’information récente.

Par ailleurs, et sans parler de protection (par exemple la loi contre les « violences éducatives » du 10 juillet 2019[2]), un·e mineur·e peut demander à être entendu dans une affaire le concernant, et être asssisté·e d’un·e avocat·e, disposition particulièrement utile en cas de «mesures éducatives» et·ou de divorce des parents. Une mineure peut se faire prescrire une contraception et recourir à l’interruption volontaire de grossesse, sans ou contre l’avis de ses parents ou tuteurs légaux.

Ces droits demeurent certes limités et insuffisants, mais ils contrastent assez avec l’idée d’un enfant totalement privé de parole et de tous moyens de défense.

Notre société peine à reconnaître la réalité des violences contre les enfants : on estime à 300 00 le nombre annuel de victimes de violences sexuelles ; un enfant mourrait tous les 5 jours des suites de maltraitance[3]. Malgré de nombreuses publications, des campagnes de presse relancées par tel ou tel scandale, la chape de plomb ne s’est guère allégée depuis que je publiais, il y a plus de quarante ans, avec Yves Le Bonniec notre guide des droits des mineur·e·s Ni vieux ni maîtres (Alain Moreau éditeur, 1980).

Dans ce contexte, il me semble que rappeler – dès l’école et dès le plus jeune âge – aux enfants, aux mineur·e·s, que la loi leur reconnaît non seulement le droit d’être « protégés » mais de réclamer eux-mêmes – en tant que sujets de droit – cette protection et des moyens d’action contre leurs agresseurs pourrait avoir un effet performatif largement aussi important que la mise au point de la énième loi répressive.

Changer l’image que les « adultes » se font des enfants est certes indispensable. Cela ne doit pas faire oublier d’aider les enfants – ces futurs adultes – à se faire une autre représentation d’eux-mêmes.

[1] La clause abusivement dite « Roméo et Juliette » (aucun des deux ne viole l’autre, que je sache !) censée protéger les amours adolescentes en exigeant un écart d’âge d’au moins 5 ans entre l’agresseur sexuel et sa victime montre la difficulté de raisonner par « tranches d’âge » et peut-être aussi la confusion d’esprit de ses promoteurs. Si l’on admet qu’une jeune fille de 14 ans et demi sera désormais mieux protégée contre les agressions sexuelles d’un majeur, pourquoi exclure les cas où le dit majeur n’a que 18 ou 19 ans ?

[2] Se reporter au site de l’Observatoire de la violence éducative ordinaire.

[3] Voir l’entretien du Juge pour enfants Édouard Durand dans Télérama (n° 3715, 27 mars au 2 avril 2021) qui a publié un dossier intitulé « Violences familiales, inceste, maltraitance… Comment mieux protéger les enfants ? ».

Appel à l’aide ou signalement : compose le 119 (gratuit sur n’importe quel téléphone).

Passage

Porte ouvrant sur la troisième dimension, rue Becquerel, Paris XVIIIe. C’est (un peu trop) facile : le sésame est écrit dessus. Se munir d’un kit anti-venin.

«Chers compatriotes…» L’éradication du féminin par Emmanuel Macron

 

La première chose qui m’a frappé à l’écoute du discours d’Emmanuel Macron, comme je l’ai immédiatement noté sur Twitter, c’est l’absence sidérale du féminin dans ses propos. Il se peut qu’une occurrence m’ait échappé, bien sûr, mais en l’état je n’ai repéré aucun appellatif féminin (Mesdames par exemple) ni aucun nom féminin (infirmières, soignantes). Aucune mention des femmes, soit je le rappelle aux étourdis, la majorité de l’espèce humaine. En 25 minutes, c’est une vraie performance !

La deuxième chose qui me frappe, c’est que personne ne semble l’avoir relevé (je suis preneur de contre-exemples dont vous auriez connaissance).

La troisième, c’est que la chose soulignée semble laisser largement indifférent. Mon message sur Twitter a été lu 358 fois, mais « aimé » seulement trois fois et retwitté par personne. La chose paraît donc dépourvue de pertinence, ou autrement dit : tout le monde s’en moque[1] !

Je veux bien comprendre – et je l’ai d’ailleurs constaté chez des proches – que le discours présidentiel a d’abord réactivé et amplifié le sentiment d’angoisse impuissante devant la situation sanitaire. Je veux bien admettre que l’on considère dérisoire l’exercice télévisuel du politicien et par voie de conséquence toute analyse critique superfétatoire. C’est uniquement à titre d’hypothèse, car je parierai que les mêmes qui approuvent d’enthousiasme cette proposition consacreront au moins deux heures (morcelées, sans doute) de leur vie à vilipender Macron et sa piteuse prestation.

Première question : pourquoi Macron a-t-il éradiqué le féminin de son discours ?

La question se pose également, qu’il s’agisse d’une stratégie pensée ou d’un acte manqué dont ni le président lui-même ni l’un de ses conseillers (y a-t-il une femme dans l’équipe ?) ne se sont avisés à la relecture. Dans l’un et l’autre cas, je pense que l’on peut formuler l’hypothèse d’une « urgence sanitaire » qui s’est muée en « urgence politique ». Macron a bien fait allusion aux « soignants », hier applaudis et auxquels il réclame sans vergogne « un nouvel effort », mais la dimension – surexploitée dans la communication de crise il y a un an, et depuis dans les publicités télévisées pour des banques – du « care », du dévouement voire du sacrifice au féminin a totalement disparu du paysage. L’époque des marraines de guerre et des infirmières est passé ; on ne pense plus qu’aux poilus ; le monde s’est remis au masculin avec l’heure d’été. Car, comme l’indique le titre d’un beau livre, la guerre n’a pas un visage de femme. Et qu’importe si réellement, elle tue autant de femmes (et d’enfants) que d’hommes, ou même que des femmes la fassent les armes à la main.

On parle aujourd’hui de retrousser ses manches, on parle d’efforts, on serre les dents : on est entre hommes.

Deuxième question : pourquoi cette éradication a-t-elle été aussi peu perçue et·ou jugée sans importance ?

Bien sûr, des formules traditionnelles comme le classique « Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs » sont de la politesse de pure forme et ne portent nullement un message réellement respectueux envers le genre féminin. Mais au moins les femmes sont-elles nommées ! Elles apparaissent ! Et moi, qui suis un homme, j’entends que l’homme qui prend la parole devant moi s’adresse à toutes et à tous.

Or, ce personnage, qui prétend exercer la responsabilité suprême dans un système social et politique se présente devant « nous », sans rappeler ne serait-ce que d’un mot que ce « nous » comprend des femmes. À force de l’emporter (mais où ? questionnait Miss.Tic) sur le féminin, le masculin l’efface. Aux rares obstiné·e·s qui jugeraient encore cette règle innocente, le discours macroniste apporte un parfait démenti.

En sera-t-il tenu compte ? On peut en douter, tant il est probable que la surdité qui a oblitéré cette éradication du féminin participe   d’un vaste « retour de bâton », encore stimulé par les récentes dénonciations de violeurs et harceleurs dans le monde du spectacle (toutes variétés confondues, y compris sport et politique) et les polémiques sur l’écriture dite « inclusive ».

Surgi de l’inconscient présidentiel ou mitonné en réunion de cabinet, le message s’adresse à ceux (et quelques celles, hélas !) que l’éradication du féminin rassure, apaise, et déculpabilise. Qu’il puisse être envoyé – de manière subliminale – sans être repéré et dénoncé est un motif d’inquiétude au moins aussi terrifiant à mes yeux que la pandémie mortelle qui nous frappe.

[1] Je ne fais que mentionner par souci d’exhaustivité la réplique, d’abord agressive, d’un garçon qui a saisi l’occasion pour me faire part (hors-sujet me semble-t-il) de son trouble devant la dilution/fragmentation des fondamentaux du mouvement révolutionnaire.