“Un impossible travail de déradicalisation” ~ par Alex Albert, Joël Cabalion, et Valérie Cohen

Le Centre de prévention et d’insertion à la citoyenneté (CPIC) a été conçu, après les attentats de 2015, comme la pièce maîtresse de la réponse gouvernementale à l’attirance exercée par le djihad sur une certain nombre de jeunes gens. Hébergé dans un ancien centre éducatif et de formation professionnelle (CEFP) promis à la fermeture, et sis en Indre-et-Loire, le projet s’inspire des centres éducatifs fermés, civils ou militaires, revenus à la mode avec la critique de Mai 68 et sa supposée « culture de l’excuse ». Voulu par Manuel Valls, le projet se solde par un échec complet, dont le travail d’enquête sociologique des auteurs et de l’autrice permet de comprendre l’origine – et les conséquences en termes de souffrance au travail pour les personnels concernés. On peut regretter que la parole des jeunes accueillis eux-mêmes, fort peu nombreux d’ailleurs, n’ait pu être recueillie.

Le projet commence par mettre sous le boisseau ce qui semble pourtant un aspect central du problème, la dimension religieuse de la dite « radicalisation » de certains jeunes. Cet évitement originel est déjà un facteur d’implosion suffisant pour expliquer le fiasco final. Il peut être considéré comme un symptôme parmi d’autres de la difficulté d’une société de tradition catholique – mais largement déchristianisée – à absorber le choc d’un renouveau religieux, via l’Islam de surcroît, qui suscite un engagement minoritaire violent, le plus souvent exercé sur des théâtres d’opérations extérieurs, mais qui peut aussi frapper en France.

Le fait que « la République » et·ou « la France » sont apparues comme les cibles visées, et atteintes, explique en partie le recours à une rhétorique militaire et patriote, au-delà du thème du « retour à l’autorité », joker des discours réactionnaires. Concrètement, le projet, et le règlement qu’il a inspiré, prévoyaient une cérémonie hebdomadaire de type militaire : levée du drapeau, salut aux couleurs, chant de la Marseillaise [1].

Les principaux cadres de l’établissement sont d’anciens militaires, qui ne sont pas passés par la filière du travail social ; ils n’apprécient guère des éducateurs, par définition tournés vers l’éducatif et d’ailleurs soucieux de leurs conditions de travail, en termes d’horaires et de rémunération.

L’ensemble du projet semble combiner, et pas seulement du fait de l’improvisation, toutes les tares des divers éléments des dispositifs français de contention/rétention. Les pensionnaires y entrent à la suite d’un chantage menée par les autorités, pour échapper à un sort judiciaire plus sévère. Du « volontariat forcé », comme le dit un membre du personnel, ce qui évoque le « placement volontaire » prévu par la loi de 1838 (c’est de la volonté des proches qu’il s’agit !). On cite par ailleurs le cas d’une jeune fille déficiente mentale, pour qui le programme du centre n’est pas adapté, ce qui fait penser cette fois aux nombreuses personnes placées en détention pour qui un traitement – à l’air libre – serait préférable. On cite également le cas d’un jeune pensionnaire renvoyé du jour au lendemain, tout bonnement déposé dans une gare des environs, sans billet de train ni destination. Et voilà qui rappelle les procédés policiers à l’égard des personnes migrantes.

Même le public « cible » n’est pas toujours identifiable chez certains pensionnaires, dont « le lien avec la religion musulmane pouvait être considéré comme douteux » (p. 88). Pour les autres, la pratique religieuse est considérée comme une addiction dont le sevrage par la rétention et la discipline du centre peut venir à bout. Le règlement offre une espèce de caricature de laïcité, en renvoyant la pratique (prières) à l’espace privé (en l’espèce : la chambre). La prise en considération de cette dimension évoluera cependant avec le recrutement d’un « aumônier musulman » qui proposera, de sa propre initiative, des cours de religion (et d’arabe). Il faut donc que le projet initial se heurte à ses incohérences pour que l’on en vienne à une solution analogue à celle pratiquée de longue date sur l’antenne d’une radio comme France-Culture, par exemple.

Le livre retrace la montée des tensions entre une direction manifestement hostile à la doctrine de l’ordonnance de 1945 (relative à l’enfance délinquante) et plutôt confiante en un – très vague – mélange d’autorité et de patriotisme, et les personnels qualifiés. À noter, le fait que les représentants syndicaux, focalisés sur les questions d’horaires et de salaires ont mis six mois à prendre en charge cette part de la souffrance des personnels (d’où de nombreuses démissions).

L’autrice et les auteurs notent justement en conclusion qu’il eût été surprenant qu’en l’absence de toute problématisation, une solution émergeât par miracle. En était-il question d’ailleurs ? On peut en douter, tant le « projet » et sa « réalisation » ressemblent à autant de coups de menton, bien dans le style de leur commanditaire Manuel Valls, dont la démission interdisait tout espoir de renaissance. À supposer établi et éclairci le concept de « radicalisation » – ceci uniquement pour les besoins du propos – le « Centre de prévention et d’insertion à la citoyenneté » a montré que l’État n’a rien à opposer à un phénomène dont il ne mesure (plus ou moins bien) que les conséquences statistiques : nombre de victimes d’attentats, nombre de jeunes partis et·ou revenus du djihad. On lira une preuve nouvelle de cette pauvreté (et vétusté, ajouterai-je) des réponses étatiques dans le retour programmé du « service national universel », dont le pitoyable slogan est : « Jeunesse engagée ».

Albert Alex, Cabalion Joël, Cohen Valérie, Un impossible travail de déradicalisation, Érès, 249 p., 24, 50 €.

Statut de l’ouvrage : service de presse amical.


[1] Il est un peu rapide de qualifier (p. 80) l’obligation de chanter la Marseillaise de « symbolique républicaine ».

“N’abandonnons pas la démocratie directe du Rojava” ~ par Pierre Bance

Pierre Bance est l’ancien directeur des éditions Droit et Société, et auteur de La Fascinante Démocratie du Rojava. Le contrat social de la Syrie du Nord, aux éditions Noir et Rouge. Je reprends ici la tribune qu’il a publiée sur le site Reporterre, auquel renvoient la plupart des liens. C. G.

Nous avons nos soucis : le coronavirus, son vaccin, les plans sociaux qui se multiplient, la dette qui grossit, des libertés publiques malmenées, les défaillances de la démocratie représentative… Cela justifie-t-il que l’on oublie la petite république du Rojava?

Là-bas, quelque part en Mésopotamie, se mène une expérience que nous devrions soutenir et protéger. Parce que nous sommes redevables à ceux qui ont vaincu territorialement l’État islamique au prix de plus de 11 000 morts et 24 000 blessés pour un effectif de 70 000 combattants. Parce que le Rojava, ce n’est pas seulement cette épopée militaire des Kurdes et de leurs alliés arabes, c’est aussi une expérience démocratique inédite et fascinante.

Inédite, car la constitution du Rojava, nommé Contrat social de la Fédération démocratique de la Syrie du Nord, lie démocratie directe et démocratie parlementaire. Alliage improbable de communes autonomes, d’assemblées législatives et de conseils exécutifs de cantons et de régions, tous fédérés par l’Administration autonome démocratique.

Celle-ci ne se veut pas gouvernement. Bien au contraire, elle entend donner les plus larges pouvoirs aux citoyens. Derrière cette intention, le but est annoncé: se passer de l’État-nation pour mettre en place une société avec le moins d’État possible, le temps de transférer aux institutions autoadministrées locales toutes les missions de service public, toutes les fonctions régaliennes. Ainsi parviendra-t-on au confédéralisme démocratique prôné par le leader kurde Abdullah Öcalan, qui n’a rien à envier au fédéralisme sans État de Proudhon.

Fascinante, car la démocratie du Rojava s’épanouit au cœur d’un Proche-Orient pétri de dictatures, de démocraties chaotiques, d’États-nations aux visées hégémoniques, au milieu de sociétés aux coutumes patriarcales et aux pratiques religieuses conservatrices. Cette démocratie protège les droits de l’homme et les libertés fondamentales que n’importe quel autre pays démocratique, dans les mêmes conditions géopolitiques, réduirait au nom de l’état d’urgence, des circonstances exceptionnelles ou de l’état de siège.

Elle unit les peuples, kurde, arabe, assyrien, chaldéen, turkmène, arménien, tchétchène, tcherkesse…, de diverses confessions, musulmane, chrétienne et yézidie, au sein de la Fédération, à égalité de droits et de devoirs. Elle encourage la mosaïque culturelle et la protège ; toutes les langues maternelles ont droit de cité, du jardin d’enfants à l’université. Elle institue de manière absolue la parité et une coprésidence homme-femme dans toutes les instances publiques et civiles. Les femmes y tiennent toute leur place, assumant les plus hautes responsabilités administratives, politiques, militaires et civiles. Là où régnait la loi du plus fort, prévalent désormais le principe d’égalité et la justice du consensus.

Remplacer le capitalisme par l’autogestion, via des coopératives

Au même titre que l’État doit être réduit à quelques fonctionnalités, le capitalisme est censé être progressivement remplacé par l’autogestion des activités productives agricoles et industrielles. Les coopératives s’y emploient, dans le respect de l’écologie. Pas une écologie environnementaliste, mais une écologie sociale telle que l’a théorisée le penseur étasunien Murray Bookchin: remplacer le capitalisme naturellement destructeur par une société débarrassée de la domination sous toutes ses formes, où la technologie est au service de l’Homme, où la décentralisation de la production tend à l’autosuffisance locale.

Sans doute tout ne fonctionne pas à merveille au nord de la Syrie. Si les avancées en matière de droits et de libertés sont incontestables et remarquables, sur le terrain économique, l’alternative sociale et écologique reste modeste et, sur le plan politique, les institutions constitutionnelles ont du mal à fonctionner. Quant à l’armée – les Forces démocratiques syriennes –, elle a tendance à se substituer au pouvoir civil, ce qui, diraient les zapatistes, n’est pas de bon augure. «Tout le pouvoir aux communes» reste une ambition, constamment rappelée mais difficile à réaliser. Comment pourrait-il en aller autrement avec la guerre impérialiste ottomane d’Erdoğan, la pression des obscurantistes du djihad, les menaces d’Assad de réinvestir le territoire et les trahisons des alliés russes et occidentaux?

Aujourd’hui, la situation est grave. La Turquie et ses mercenaires islamistes, chaque jour, bombardent les villes et villages dans le nord du Rojava, préparent une quatrième invasion après celles qui ont conduit à l’occupation du triangle Azaz-Bad-Jarablous en 2016, du canton d’Afrin en 2018 et de la bande Girê Spî-Serêkaniyê en 2019. Si rien ne bouge du côté de la société civile, si les instances politiques internationales regardent ailleurs, surtout si les États garants du cessez-le-feu de 2019 – Russie et États-Unis – trahissent une fois encore Kurdes et Arabes, il en sera fini de cette expérience politique, riche d’enseignements tant pour les démocrates que pour les révolutionnaires, de «cette étrange unité qui ne se dit que du multiple», dont Gilles Deleuze et Félix Guattari n’imaginaient pas qu’elle se réaliserait au cœur de ce Proche-Orient si peu libertaire.

Le Centre international de recherches sur l’anarchisme (CIRA) de Lausanne lance un «Concours d’anarchitecture»

À défaut de casser des briques, la théorie est appelée à faire reculer les murs!

Le CIRA Lausanne étouffe et lance un concours afin de s’agrandir sur une parcelle existante. Et c’est pressé! Réponses à envoyer avant le 18 mars prochain.

Architectes, anarchitectes, anarchitextureurs, dessinatrices et autres, à vos crayons, tables et gommes!

On peut se procurer auprès du CIRA le dossier ci-dessous dans d’autres langues que le français.

Cliquez sur les images pour les AGRANDIR.

“Brève histoire de la libre pensée arabe” ~ par Mohamed El Khébir

Après que l’auteur du texte que vous allez lire, Mohamed El Khébir, a été l’invité des «Rendez-vous de Claude» que j’organisais au Lieu Dit, à Ménilmontant, du temps que les rassemblements de plus de 6 personnes étaient licites, plusieurs personnes ayant assisté à sa conférence m’ont demandé s’il existait une version transcrite et·ou une bibliographie. Ça n’était pas le cas à l’époque. Je reconnais avoir négligé par la suite de relancer l’auteur, lequel de son côté a omis de me tenir au courant de l’avancée de son travail. C’est donc avec un grand retard, dont je m’excuse, que je peux enfin mettre en ligne la version revue et corrigée de sa conférence (également prononcée entretemps aux Rendez-vous du Maquis pour l’émancipation de la mi-août 2020 dans l’Hérault).

Le terme libre pensée a une histoire et une signification particulière en français, il renvoie à un contexte politique et idéologique assez précis. Aussi j’emprunterai cette définition minimaliste à Vincent Citot[1] : le libre penseur est celui qui pense sans égard pour les autorités, les dogmes ou les traditions.

C’est aussi pourquoi D. Urvoy[2] parle de « pensée libre dans l’islam classique »

Il y a concernant la question de la sécularisation éventuelle des pays musulmans vue d’Occident deux approches inconciliables : d’une part ceux qui déclarent que les musulmans sont essentiellement incapables de réflexion rationnelle et morale (point de vue de Richard Dawkins, Michel Onfray, Ibn Warraq) et d’autre part, l’approche selon laquelle les traditions morales et juridiques des musulmans sont devenues le point central d’une nouvelle anthropologie critique de la laïcité[3].

Du coté musulman, on présente souvent la laïcité et l’athéisme comme des idées totalement étrangères à la culture arabo-musulmane, et pour les plus conservateurs comme étant des poisons inoculés par l’Occident pour saper l’islam et affaiblir les sociétés musulmanes.

Le philosophe marocain Muhammad ‘Abd al-Jabri (1935-2010) au milieu des années 1980, se prononçant sur la «formation» et la «structur » de la raison arabe, affirma que l’héritage arabo-musulman non imprégné d’influences exogènes ne pouvait produire des laïcs et des athées.

Voici ce qui disait Rachid Ghannouchi (le leader du parti islamiste tunisien Enahda) :

«À notre époque, les réformes démocratiques et le respect des Droits de l’Homme représentent l’idéologie du vainqueur occidental, comme le fût “le transfert de la civilisation aux sous-développés” qui fut le slogan de la domination pendant l’ère coloniale. Même si ce slogan a été utile pour saper et achever l’édifice communiste, son transfert au monde arabe et islamique, pourra difficilement produire les mêmes fruits, c’est-à-dire le libéralisme occidental athée et aliéné. »

Voilà ce qu’on peut lire dans le Dictionnaire des athées anciens et modernes de Sylvain Maréchal[4], paru en 1800 :

«ARABES (les) : Cette nation spirituelle compte beaucoup d’Athées, et répond parfaitement à ces demi-philosophes qui prétendent que l’Athéisme éteint toute imagination.»

Il existait un courant qu’on pourrait qualifier de matérialiste (en se défiant des anachronismes réducteurs), c’est-à-dire portant la conviction que tout ce qui se passe sur Terre est simplement déterminé par le temps infini qui gouverne l’univers selon un flux inexorable. Ce processus s’appelle, en arabe, le dhar: cette vision du temps et des événements du monde comme résultant d’un déterminisme immanent était partagée par certains Arabes de l’anté-islam. Ces «dahrites» s’ils admettaient un principe créateur, mais indifférent au sort des créatures, rejetaient l’idée de la résurrection des morts et d’un au-delà. Cette vision était à l’opposé de celle du message musulman, selon lequel il y a une intention et une intervention divine constante dans les affaires du monde et des hommes. Ces thèses matérialistes ont survécu, sous diverses formes, à l’imposition de l’islam; elles se sont enrichies de la philosophie hellénique et elles ont continué de circuler, influençant de manière souterraine tel ou tel penseur opposé à l’idée de dogme révélé, mais sans constituer à proprement parler une école. On connaît ces idées par les travaux des hérésiographes musulmans (Sharastani) et des opposants, comme Ghazali, aux philosophes hellénisants (Al-Farabi, Avicenne) accusés de vouloir défendre l’idée d’éternité du monde.

Hérésie et hérétiques au IIe siècle de l’islam

Le IIe siècle de l’hégire (VIIIe siècle de l’ère chrétienne) constitue une période de grand trouble politique, avec la fin sanglante du califat omeyyade de Damas et la naissance du califat abbasside de Bagdad. C’est aussi une période de grande ébullition intellectuelle; des courants théologico-philosophique apparaissent, profitant de la confrontation des idées entre les savants musulmans et les savants des autres courants religieux qui proliféraient dans les nouveaux territoires conquis par les arabes: l’Irak et l’Iran. Ces courants religieux étaient les différentes branches chrétiennes, très diverses, imprégnées d’hellénisme, les religions issus du zoroastrisme perse (manichéisme, mazdakisme, etc). Parmi les écoles théologiques musulmanes fut le Mutazilisme: pour les tenants de ce courant, la question religieuse devait être abordée avec les outils de la raison et du jugement: c’est ainsi qu’ils rejettent l’idée d’un Coran incréé, qu’ils adoptent le libre arbitre contre la prédestination et qu’ils soumettent la lecture des textes religieux à l’effort d’interprétation. Ce courant théologique, opposé au traditionalisme littéraliste, devint la doctrine officielle sous le calife Al Mamoun (en 827 après JC). Il sera rapidement supplanté par le courant sunnite traditionaliste du Hanbalisme. Certains mutalizites évolueront vers des positions plus radicales, en développant des thèses qu’on pourra rétrospectivement rattacher à la libre pensée.

Les théologiens musulmans désignèrent par le terme zandaqa[5] ces déviances doctrinales, terme qu’on pourrait traduire par «hérésie». Sous cette appellation, on mêlait le manichéisme, les différents dualismes, les divers courants déviants – comme les chiites extrémistes et les faux musulmans ou libres-penseurs. Tous était appelé zindiqs. Ce terme, qui vient du persan, désignait à l’origine les manichéens. Il devait par la suite englober tous ceux qui pouvaient être poursuivis par le tribunal inquisitorial instauré, en 783, par le calife abbasside Al-Mahdi. La cible privilégiée de l’inquisition était plutôt constituée par les «faux» musulmans soupçonnés de zandaqa. L’examen de quelques cas de personnalités musulmanes accusées de zandaqa montre, premièrement, qu’elles faisaient souvent partie de l’entourage des princes, et, deuxièmement, que telle fut dans bien des cas la cause inavouée, mais la plus immédiate, de leur persécution ou de leur exécution.

L’idéologie sensualiste adoptée par certains zindiqs s’opposait à l’intelligibilité de l’existence d’un Dieu unique, révélait des contradictions dans le Coran, remettait en cause l’idée de la sagesse et de la bonté divines. Étaient de même contestées la création ex-nihilo du monde et la qualité de «Messager de Dieu» de Muhammad, tout juste considéré comme un habile stratège politique. Ce scepticisme, qui doutait plus qu’il ne niait, manifestait un désaccord fondamental avec les idées et théories des théologiens musulmans.

Les zindiqs rejettent l’idée de la prophétie, en l’occurrence de celle de Muhammad, ce qui conduit à l’abolition de la Loi et des préceptes religieux, et à la négation du dogme de la résurrection et du jugement dernier. Les Zindiqs «dahrites» estiment que le monde n’est pas créé par un dieu juste et omnipotent, mais qu’il est ou bien abandonné au hasard, ou bien soumis au déterminisme du dahr, le temps sans fin des anciens arabes.

Les théologiens musulmans, dans leurs controverses avec la zandaqa, déterminèrent en quelque sorte les limites tolérables de la critique religieuse en islam, limites qui ne s’estomperont pas et qui, plus tard, auront des effets franchement négatifs sur la vitalité de la pensée critique en islam.

La zandaqa fut encore accusée de corrompre l’islam «de l’intérieur» en falsifiant ou en inventant des dires, des hadiths, attribués au prophète Muhammad. Ici apparaît l’idée qu’il convient de protéger l’islam contre un groupe d’ennemis «naturels», en l’occurrence les zindiqs, dont la secrète raison d’être serait de lui nuire. Avançant «masqué» au sein de la communauté et œuvrant secrètement à sa perte, l’ennemi devient, de facto, impossible à définir clairement. Qu’un complot satanique au sens strict du terme menaçât l’islam et les croyants fut une autre idée d’avenir: elle est aujourd’hui plus vivante que jamais.

Parmi les très nombreux zindiqs de cette période cités par Chokr Melhem, nous retenons le nom d’Ibn Abi al-Awja dont on peut penser qu’il était dahrite, c’est-à-dire «matérialiste athée», mais surtout d’une grande «indépendance d’esprit».

«En disant “Dieu” tu te réfères à un absent. S’il existe vraiment, pourquoi ne se manifeste-t-il pas à ses créatures pour les appeler directement à son culte; de la sorte, il n’y aurait pas de désaccords entre les croyants à son sujet. Pourquoi ne se laisse-t-il pas voir et se contente-t-il d’envoyer des messagers? S’il traitait directement avec les humains, il serait plus facile de croire à son existence. Les musulmans disent qu’il est omniprésent; mais s’il est dans le ciel, il ne peut pas être alors sur la terre, et s’il est sur la terre, il ne peut pas être dans le même temps dans le ciel.»

Ibn Abi al-Awja soutient qu’il n’y a ni création ni providence; selon lui, le monde est abandonné à lui-même dans un état de négligence, les choses existent d’elles-mêmes sans l’intervention d’un agent extérieur. Ainsi fut le monde de toute éternité et il le sera pour l’éternité.

«Les humains n’ont cessé d’exister et ne cesseront de se produire et d’exister, une âme naît, une autre disparaît; la connaissance de Dieu que tu crois détenir, dit-il à son interlocuteur, n’est qu’une présomption infondée qui ne s’appuie sur aucune preuve; il s’agit plutôt d’une croyance que les enfants reçoivent de leurs parents et les petits des grands; tout ce qui existe, dit-il, ne peut être conçu que par les cinq sens; le cœur, siège de la connaissance, n’a aucun moyen de connaître que par les cinq sens. Or, aucun de mes sens n’a saisi l’existence d’un créateur, et pour moi, dit-il, ce que mes sens n’aperçoivent pas n’existe pas».

Il fut exécuté en 772 .

Ibn al Muqaffa (m. vers 756), est un de ces zindiqs considéré souvent comme «manichéen». D’origine persane, il est jusqu’à nos jours réputé comme le premier prosateur de la littérature arabe, célèbre pour son œuvre Kalila et Dimna, adaptation en arabe, via le persan, des fables indiennes du Panchatantra.

Il nous a laissé une critique acerbe du Dieu de l’islam. Quoi qu’en dise le Coran, il s’agit selon lui d’un dieu impuissant qui ne peut rien contre le mal et dont les créatures échappent à son contrôle. Il tente en vain de les rappeler à l’ordre en leur envoyant toutes sortes de maux, en faisant s’abattre sur eux le feu, la foudre, l’eau, des maladies, des séismes, des famines. Mais il ne peut empêcher que les hommes tuent ses envoyés, se moquent de lui, transgressent ses commandements. Incapable de se venger, il doit se résigner à proférer de vaines menaces en essayant de les effrayer par un châtiment situé dans un avenir indéterminé. Il tente sans cesse de détruire ses créatures, de les subjuguer en leur faisant le plus de mal possible, mais sans succès. Il n’est pas le véritable maître en ce bas monde: son adversaire, Satan, est bien plus fort et plus malin que lui!

Outre son impuissance, les zindiqs reprochent au Dieu coranique son injustice et son manque total de sagesse. Dans leur optique, Allah tel qu’il est décrit dans le Coran n’a rien d’un dieu bon, sage et juste. Au contraire, il est colérique, peu fiable, capricieux; il ne veut pas le bien de ses créatures, mais crée le mal afin de les réduire en esclavage. Ainsi, un autre «manichéen» notoire, al Warraq (début IXe siècle), tirant en dérision le déterminisme coranique, aurait déclaré que celui qui donne à ses sujets des ordres dont il sait d’avance qu’ils ne pourront les exécuter, est un «fou». Ce dieu fou, cruel et injuste, a toutes les caractéristiques du Prince des Ténèbres.

Libertinage et poésie bachique

Les libertins, essentiellement poètes se virent, eux aussi, assimilés aux zindiqs. L’Irak fut, en effet, envahi par une forte vague de libertinage ayant auparavant germé, au sein d’une aristocratie riche et désœuvrée, dans le Hedjaz (région de l’Arabie où se trouvent les villes «saintes» de La Mecque et Médine). Là où il y avait un gouverneur, un marchand d’esclaves, des chanteuses et une taverne, se formaient des sociétés de libertins – avec poètes, chanteurs, musiciens des deux sexes et efféminés excentriques – chargés de divertir la haute société dont la conscience manquait singulièrement de dimension religieuse. Ce sont principalement l’hétéropraxie – refus des interdits religieux – des libertins, leur désobéissance affichée et assumée à la Loi révélée et leur hédonisme qui firent scandale. Ces comportements «hors la Loi» furent considérés comme attestant la traduction pratique de leur «mécréance» (et c’est à ce titre qu’ils furent comptés parmi les zindiqs): athées niant la vie future, ils furent souvent taxés de «cryptomanichéens».

On peut ainsi citer l’ami d’un poète scellant par ces mots leur réconciliation: «Nous avons fait la paix à cette condition: il ne m’invite plus à boire du vin, et je ne lui demande plus de faire la prière.» Le poète libertin, qui jouait souvent auprès du Prince le rôle de bouffon ou de compagnon de plaisir, faisait l’apologie frénétique des jouissances prohibées, négligeait le culte, violait au grand jour les interdits religieux, blasphémait, ignorait le Coran et diffusait une pensée athée: «Dieu? Il est invisible, comment peut-on être sûr de son existence?». Ou encore: «Le jugement dernier? Une légende, la vie de l’homme est identique à celle d’une plante, et une fois mort, l’homme ne sera plus ressuscité.»

Poète persan de langue arabe, Abu Nuwas – env. 765-815 – reste encore aujourd’hui fort célèbre dans le monde arabe: son libertinage et son irréligion sont exemplaires parmi les poètes de son temps. Citons-le:

«J’ai quitté les filles pour les garçons

et, pour le vin vieux, j’ai laissé l’eau claire. Loin du droit chemin, j’ai pris sans façon celui du péché, car je le préfère.

J’ai coupé les rênes et sans remords j’ai enlevé la bride avec le mors.»

Et encore, pour le plaisir:

«Ibrahim al-Nazzam nous tient de vrais propos blasphématoires.

Il me surpasse en athéisme et son hérésie est notoire.

Lui dit-on: “Que bois-tu?” Il répond: “Dans mon verre!” Lui dit-on : “Qu’aimes-tu ?” Il répond : “Par derrière!”

“Et que délaisses-tu ?” Réponse: “La prière!”

On lui dit: “Que crains-tu ?” Il dit: “Rien que la mer !” On lui dit: “Que dis-tu?” Il dit: “Ce qui est mal!” Puisse Dieu le brûler dans le feu infernal.»

« M’adonner aux plaisirs de ce monde-ci

Vaut mieux à mon sens que d’attendre un au-delà Dont la réalité est fondée sur des conjectures; Personne n’est revenu nous assurer

Que les morts sont au Paradis ou en Enfer».

Le prince omeyyade Walid Ibn Yazid peut-être rangé dans cette catégorie. Devenu calife à l’âge de trente-cinq ans, en 743, il s’empressa de convoquer des chanteurs et des musiciens du Hedjaz, et ses compagnons de plaisir les poètes libertins irakiens. Par son comportement qualifié de débauché, ses accoutrements et son mépris du culte, il demeure l’archétype des hédonistes, buveurs, jouisseurs et blasphémateurs. Il ne régna que quinze mois, avant de finir assassiné. Comme florilège des poèmes qui lui sont attribués, ces deux extraits: «Que Dieu, les anges et les justes soient témoins: j’aime le chant, boire du vin et mordre les belles joues…»; «Ô toi qui t’enquiers de notre religion, c’est celle d’Abu Chakir: nous buvons le vin sec ou coupé, chaud quelquefois et quelquefois tiède. »

Deux libres penseurs

Deux éminentes figures de libres penseurs méritent d’être évoquées : Ibn al-Rawandi et Abu-Bakr al-Razi (Razes pour les latinistes)[6].

Al-Rawandi, qui vécut à Bagdad au IXe siècle, rédigea le très réfuté Livre de l’émeraude. Pour déjouer les pièges de la censure, l’ouvrage se présente comme un dialogue entre deux brahmanes. À partir d’arguments rationalistes, l’auteur y attaque les religions prophétiques en mettant l’accent, pour les moquer, sur les contradictions du texte sacré dont il nie, par ailleurs, la beauté jugée inimitable. Il dénonce également l’absurdité des rituels et l’invraisemblance des miracles. Pour lui, les prophètes s’apparentent aux magiciens ou aux sorciers. Le don le plus précieux accordé aux hommes par Dieu, c’est la raison. Citons-le:

«Il est évident pour nous, comme pour nos adversaires, que la raison est le bien le plus précieux que Dieu a légué à la créature et qu’il est l’instrument par lequel l’homme connaît son Seigneur et ses bienfaits et qui valide les commandements et les interdits, les attraits et les menaces […]. Si le Prophète vient pour confirmer ce que la raison connaît comme bon ou mauvais, licite ou illicite, alors nous considérons sa mission comme nulle et ses preuves inutiles, car la raison nous suffit pour le savoir. Si sa mission contredit les conclusions de la raison, nous rejetons alors le Prophète […]. Ce qui est inadmissible dans la prophétie, c’est qu’elle te force à suivre un être humain en tout point semblable à toi, ayant comme toi une âme et une raison, qui mange ce que tu manges et boit ce que tu bois […]. Elle fait de toi un objet dont il use à son gré, un animal à son ordre ou un esclave à son service. Qu’a-t-il [le Prophète] de plus que toi, quel mérite a-t-il sur toi et quelle est, enfin, la preuve de la véracité de son message?»

«Celui qui rend ses serviteurs malades et souffrants n’est pas sage en son comportement envers eux; il ne prend pas soin d’eux et il ne leur est pas miséricordieux Il en va de même de celui qui les rend pauvres et miséreux. N’est guère sage celui qui ordonne obéissance à une personne dont il sait qu’elle ne lui obéira pas. Celui qui jette un serviteur qui lui est infidèle et désobéissant dans le feu éternel est un fou et point un sage, car il ignore comment infliger une punition qui soit proportionnée aux péchés commis.»

De même, Al-Razi, médecin et philosophe persan mort en 935, stigmatise l’imposture des prophètes, dont les messages exploitent la crédulité des esprits faibles, suscitant confusion et avilissement de l’intelligence. Pour lui, tous les hommes sont doués de raison, et cette idée de l’égalité de tous quant à la faculté de penser, de juger et de raisonner est un trait tout à fait remarquable dans la pensée d’al Razi, qu’on ne retrouve pas chez les autres auteurs. Il n’y a donc nul besoin du faux savoir des prophètes. Lorsqu’on lui demande si un philosophe peut suivre une religion révélée par prophétie, al-Razi répond ouvertement:

«Comment peut-on penser philosophiquement tout en s’engageant dans ces contes, fondés sur des contradictions, l’ignorance obstinée et le dogmatisme?».

Mais il combat aussi la tendance naturelle de ses contemporains de considérer la philosophie comme une école dogmatique ou même une secte, leur attente qu’un philosophe devrait croire et se comporter comme Socrate ou Platon. Il explique que les désaccords philosophiques et les divergences de vues ne sont pas un scandale mais une source de vitalité. Un philosophe, insiste-t-il, ne suit pas servilement les actions et des idées de quelque maître. On apprend de ses prédécesseurs, certes, mais l’espoir est de les surpasser. Il affirme aussi sa foi dans le progrès, du moins pour les individus, et nie que l’on soit prisonnier des enseignements des grands fondateurs de traditions. Certes, les philosophes ne sont pas d’accord entre eux, répond-il à ses contradicteurs, mais c’est là le signe de leur indépendance d’esprit.

Estimant que la raison suffit à distinguer le bien du mal, à connaître Dieu et à organiser au mieux notre vie, il décrète l’inutilité des prophètes et leur imposture, l’incompatibilité de leur message avec la sagesse, la miséricorde et la justice divines. Posant que tous les hommes naissent également doués d’intelligence, il affirme qu’il n’est nul besoin de Guide, d’Imâm, qui initierait à la Vérité.

À la question de savoir «ce qu’il en est de quelqu’un qui examine la philosophie tout en croyant aux lois des prophètes», il rétorque tout net: «Comment cette personne pourrait- elle examiner la philosophie tout en croyant à ces balivernes?» Il transporte, lui qui dénigre les prophètes mais se réfère volontiers aux philosophes de l’Antiquité, son insoumission jusqu’en philosophie. En effet il affirme tout uniment: «Aristote a dit que… Et moi, pour ma part, j’estime que…»?

Al-Razi est considéré de nos jours comme l’un des précurseurs de la méthode expérimentale en matière scientifique, particulièrement dans le domaine de la médecine. Il n’hésitait pas à remettre en questions les postulats de ses prédécesseurs, en particulier ceux de Galien. Il a produit une quantité impressionnante d’ouvrages médicaux, ses descriptions cliniques de la variole et de la rougeole sont resté très longtemps en usage

On suivra l’historienne Sarah Stroumsa quand elle précise que, «[…] contrairement à d’autres hérétiques, [ces deux penseurs de l’islam médiéval] n’adhèrent à aucune religion scripturaire […]. L’animosité des libres penseurs de l’islam se focalise particulièrement sur la religion dans laquelle ils sont nés, mais par principe ils manifestent la même aversion vis-à-vis de toutes les religions révélées. […] Il est inexact de les classer parmi les athées dans la mesure où leur critique de la religion ne va jamais jusqu’à nier l’existence de Dieu».

On peut opposer ces deux libres penseurs avec l’attitude de nombre de philosophes musulmans, pénétrés de philosophie grecque, d’Ibn Sîna (Avicenne) à Ibn Rushd (Averroès), qui ont élaboré une distinction entre une religion révélée nécessaire pour le commun et sa non-nécessité, son abandon, au niveau de l’élite intellectuelle, capable d’appréhender la divinité par d’autres moyens, notamment ceux de l’intellect et de la raison.

Al-Maari, singulier poète

Très célèbre en son temps, souvent consulté dans son ermitage de la région d’Alep, le poète syrien de langue arabe Abul-Ala al-Maari (973-1057) occupe une place un peu excentrée dans cette constellation. Portant sur le monde un regard lucide et pessimiste, débarrassé des consolations de la religion, ce sceptique est l’auteur d’une œuvre abondante et variée: une centaine d’ouvrages, d’inégale importance, ont été répertoriés, parmi lesquels nous citerons L’Épitre du pardon, texte en prose dans lequel il discourt, sous forme souvent dialoguée, de différents aspects de la pensée arabe et musulmane, citant les contradicteurs des religieux et reprenant à son compte certaines de leurs assertions. Un de ses titres les plus connus est traduit en français sous le titre Les Impératifs[7]. Prônant l’ascèse, le poète s’y livre à des réflexions pessimistes, des pensées sur la mort, les caprices du sort et l’instabilité de la fortune, mais aussi sur le végétarisme et la doctrine de l’anéantissement.

«Les gens aspirent à l’arrivée d’un imam éloquent Prêchant dans le tintamarre d’une foule médusée. Quelle chimère! Nul besoin d’imam hormis la raison, Les religions n’ont pour dessein

Que de remettre la terre aux mains des puissants. Tant que tu le peux, demeure seul,

L’homme sincère est un fardeau pour les humains.»

« Les habitants de la terre se divisent en deux, Ceux qui ont de l’esprit mais pas de religion,

Et ceux qui ont de la religion mais pas d’esprit.»

Nombreuses sont les statues représentant Abul-Ala al-Maari qui ont été détruites, ces derniers temps, par les islamistes, dans plusieurs localité de Syrie.

Omar Khayyam (1048-1131)

Mathématicien, physicien, poète persan. Certains voient en lui un mystique soufi qui chante l’amour divin par le biais de l’ivresse. D’autres le considèrent plutôt comme un sceptique: pour le poète libertaire iranien Sadeg Hedayat, il est un chantre de la liberté individuelle.

Plusieurs de ses Quatrains (Roubaïates) seraient apocryphes. Il en existe plus de 1 000, entre 50 et 200 seraient réellement de sa main. De nombreuses traductions ont été publiés depuis 1859, date de la première traduction en anglais par Edward Fitzgerald. Une légende tenace en fait l’ami d’enfance de Hassan Sabbah, le «Vieux de la Montagne», chef de la secte des Assassins.

«Tout le monde sait que je n’ai jamais murmuré la moindre prière»

«Referme ton Coran. Pense librement et regarde librement le ciel et la terre.»

«Les astres à ma présence ici-bas n’ont rien gagné Leur gloire à ma déchéance ne sera pas augmentée; Et, témoin mes deux oreilles, nul n’a jamais pu me dire Pourquoi l’on m’a fait venir et l’on me fait m’en aller.»

«Elle passe bien vite cette caravane de notre vie Ne perds rien des doux moments de notre vie

Ne pense pas au lendemain de cette nuit

Prends du vin, il faut saisir les doux moments de notre vie»

«Contente-toi de savoir que tout est mystère:

la création du monde et la tienne, la destinée du monde et la tienne.

Souris à ces mystères comme à un danger que tu mépriserais.»

«Ne crois pas que tu sauras quelque chose quand tu auras franchi la porte de la Mort.

Paix à l’homme dans le noir silence de l’Au-Delà!»

«Un peu de pain, un peu d’eau fraîche, l’ombre d’un arbre, et tes yeux! Aucun sultan n’est plus heureux que moi. Aucun mendiant n’est plus triste».

Je vous propose deux traductions: celle d’Armand Robin (1958), et l’édition critique par Sadegh Hedayat (José Corti).

Les Qarmates

Dissidents millénaristes et radicaux de l’ismaélisme (une des branches du chiisme), les qarmates doivent leur appellation au prédicateur Hamdan Qarmat. Sous la houlette d’Abou Tahir, ils vont fonder un État sur la côte occidentale du golfe Persique, au nord-est de l’actuelle Arabie Saoudite. L’idéologie qarmate combinait plusieurs éléments: le dualisme gnostique et l’ésotérisme néoplatonicien, la critique des religions et de l’ordre social qu’elle légitimaient, le messianisme et un programme révolutionnaire qu’on pourrait qualifier de proto-communiste, prônant la redistribution des terres et la mise en commun des biens, ce qui permit à ce mouvement d’emporter l’adhésion des classes populaires.

Cet État pratiqua une guerre de rapine contre le califat abbasside, et son plus haut fait d’arme fut la razzia menée contre la Mecque en 930, au cours de laquelle ses soldats, après le massacre des pèlerins et des Mecquois, s’emparèrent de la pierre noire enchâssée dans la Kaaba (saint des saints de La Mecque) et ne la rendirent que vingt ans plus tard. Cet État dura plus d’un siècle, avant de s’évanouir vers 1080.

Sur cet épisode méconnu, on lira, basé sur des faits historiques avérés, Hérétiques, le beau roman de Jocelyne Laabi[8].

http://www.encyclopedie-anarchiste.xyz/spip.php?article229

Situation actuelle

L’apostasie est passible de la peine de mort dans 12 pays : Afghanistan, Arabie Saoudite, Émirats Arabes Unis, Iran, Malaisie, Maldives, Mauritanie, Nigeria, Somalie, Soudan, Yemen. Bahreïn, Brunei, Comores, Gambie, Irak, Koweït, Tanzanie,Oman,, elle est punie par des peines de prisons.

Ailleurs, là où l’apostasie n’est pas inscrite dans le code pénal, on poursuit les blasphémateurs pour trouble à l’ordre public, atteinte à la dignité des croyants, etc.

Le problème n’est pas tant l’athéisme en soi que le fait de le déclarer publiquement. C’est contre ceux qui clament leur défection à l’islam que les autorités religieuses se mobilisent. Et la charge est forte : elles condamnent l’athéisme comme blasphème (faute religieuse), atteinte à la morale (faute sociale) et trouble à l’ordre public (faute politique). De tels chefs d’accusation conduisent à l’ostracisme, la discrimination, le rejet, la persécution ou encore à une condamnation pouvant aller de l’amende à la peine de mort.

Au cours du demi-siècle écoulé, l’attitude envers les apostats a varié d’une relative indifférence, avant les années 70, à la répression, après. En Égypte, dont la législation ne prévoit pas la peine de mort pour apostasie, ils risquent de perdre leurs droits civiques, d’être lynchés par une foule en furie ou tués par un proche chargé de laver l’honneur de la famille ou par des islamistes. C’est ce qui est arrivé en 1992 à Farag Foda, qui appelait dans ses écrits la sécularisation de la société égyptienne et qui s’opposait frontalement au courant islamiste : il a été assassiné par des membres du groupe Gamaa Islamya après qu’un conseil d’Al Azhar l’a déclaré blasphémateur et apostat. Et c’est arrivé aussi à Turan Dursun , ancien imam turc devenu athée et militant socialiste, assassiné par des terroristes islamiste en 1990. Beaucoup décident donc de chercher refuge dans un pays non musulman, généralement en Occident.

Beaucoup d’athées adoptent donc par prudence des attitudes en apparences religieuses : port du voile pour les femmes, fréquentation de la mosquée ; ces comportements contraires à leur convictions entraînent souvent des troubles psychologiques (dépressions, anxiété,…). D’autres s’engagent ouvertement dans la lutte pour la défense de leurs idées qu’ils jugent avant tout être une lutte politique: si la religion est une forme de surveillance qu’exercent ceux qui détiennent le pouvoir, la religion devient politique, et tout rejet de la religion constitue de ce fait un acte politique.

Un de ceux-là affirme: «Aussi longtemps que des incroyants sont persécutés, aussi longtemps que la religion s’immisce dans la vie privée des gens, je ne peux pas la rejeter simplement comme une affaire strictement personnelle.». Ce que les plus politisés de ces dissidents appellent de leurs vœux, ce pour quoi ils s’engagent, c’est la fin des menaces et des intimidations dont souffrent les apostats et l’instauration d’une société séculière au Moyen-Orient et en Afrique du Nord.

Pour sa part, Hassan Abdel-Samad[9] prédit que «… la sécularisation de l’Égypte n’est pas qu’une possibilité, c’est une certitude. Ce qui est moins clair, c’est le prix que le pays devra d’abord payer. L’Histoire me dit que le sang coulera.»

Combien y a-t-il d’athées et de non religieux dans les pays musulmans?

Étude arab-barometer[10].

Une étude menée en 2013 et répétée en 2018 sur les sentiments religieux dans 11 pays arabes a montré que la part de personnes se disant athées est passée de 8% à 13% en cinq ans (soit plus de 50% de progression), le chiffre atteignant même 18% d’athées chez les moins de 30 ans!

Les plus nombreux à se déclarer athées sont les tunisiens (près de 30% des sondés) étonnamment suivis par les libyens (environ 25%) qui sont 3 fois plus nombreux à se dire athées en 2018 qu’en 2013: un effet de la guerre civile?

Brian Whitetaker a mené une enquête publié sous le titre «Arabs whithout god»[11], sur les parcours et motivations d’athées ex-musulmans du monde arabe anglophone.

Pour nombre d’entre eux, ces choix ont été «l’aboutissement d’une longue réflexion personnelle». La route vers l’incroyance, souligne-t-il, «démarre avec des doutes personnels». Ils se posent d’abord des questions sur ce qui leur paraît illogique dans les textes sacrés: pourquoi les non-musulmans sont-ils destinés à l’enfer bien que nombre d’entre eux soient sympathiques? Pourquoi Dieu qui contrôle tout et connaît le futur laisse-t-Il certains se fourvoyer avant de les punir comme s’Il était totalement étranger à leurs choix? Pourquoi le vin est-il prohibé alors que les musulmans vertueux pourront en boire sans compter au paradis?

Beaucoup ont glissé vers l’athéisme après s’être forgé une image très négative de la divinité en islam: «irascible, irrationnelle, injuste et se comportant pour l’essentiel de la même manière qu’un dictateur arabe ou un patriarche familial vieux jeu».

En France, ces dernières années, on a commencé à parler dans la presse grand public des athées originaires de pays musulmans: article dans Le Monde (L’athéisme, ce tabou du monde musulman), une interview de Mariam Namazie dans Le Point («Il y a un tsunami d’athéisme dans le « monde musulman »»), un article dans le journal La Croix (sic!)(«L’athéisme progresse dans le monde musulman»).

Rôle d’internet.

Internet sert aussi bien aux non religieux qu’au religieux.

Internet et les réseaux sociaux sont les principaux canaux d’expression de l’irreligion et de l’athéisme: selon une enquête il y aurait 200 à 250 groupes facebook (arabophones, anglophones ou francophones) regroupant de quelques dizaines à plusieurs centaines de personnes vivant ou originaire de pays musulmans et revendiquant leur incroyance.

C’est sur la toile qu’une autre expression visible de l’athéisme a fait son apparition ces dernières années. En 2007, Kareem Amer est le premier blogueur condamné à quatre ans de prison pour «insulte envers l’islam».

Des activistes se servent d’internet pour porter une critique de la religion et des sociétés musulmane: j’en citerai deux:

-Sherif Gaber militant et activiste égyptien pour la liberté de conscience, plusieurs fois arrêté par la police égyptienne et condamné à 3 ans de prison en septembre 2019,

-Hamid Abdel Samad (auteur du livre Le fascisme islamique) et animateur de la chaîne TV Box of islam sur Internet.

On peut voir sur des chaines de télévision en langue arabe des émissions au cours desquelles des athées ou des libres penseurs sont invités:

Sayyid al Qimni, intellectuel et érudit égyptien n’hésitant pas à se déclarer publiquement mécréant en s’en prenant à l’enseignement de l’université islamique al Azhar.

Ahmad Harkan, qui a plusieurs fois tenté d’exprimer ses opinions athées, qui est aujourd’hui interdit de sortir du territoire égyptien.

Ces émissions à grand spectacle donnent parfois lieu à de curieuses scènes conflictuelles allant parfois jusqu’au pugilat, et donnant un succès de scandale à leurs contradicteurs…

Au Maroc, en 2009, quelques dizaines de personnes ont lancé le Mouvement alternatif pour les libertés individuelles (MALI) qui dénonce «les lois liberticides» du Code pénal marocain et défend la liberté de conscience, de culte, d’orientation sexuelle et plus généralement l’instauration d’un État laïc au Maroc. Le MALI a fait sien un propos de Taha Hussein: «Seules des femmes émancipées donneront des générations d’hommes libres». Ses membres les plus médiatisés sont Zineb El-Rhazaoui, et Ibtissam Lachgar, qui assument leur athéisme.

En Tunisie, en 2017, le gouvernement a reconnu officiellement l’association des libres penseurs tunisiens, grande première dans la région.

En Turquie, l’association athée Ateizm Denergi est reconnue, mais son président, Tolga Incir, est la cible de Nihat Hatipoglu, président de l’Association pour la charia, qui a menaçé de lui couper la tête et les mains…

En Grande Bretagne, Mariam Namazie, d’origine iranienne, militante du parti communiste ouvrier d’Iran, crée en 2007 le Council of ex-muslims, reconnue par le gouvernement britannique, dans le but de venir en aide aux personnes originaire de pays musulmans persécuté pour leur athéisme ou leur dissidence. Selon elle, le regard porté par une grande partie des Occidentaux sur les dissidents musulmans ayant trouvé asile en Occident pose problème: ils sont considérés comme une masse absolument homogène alors qu’une grande diversité de croyances, de pratiques religieuses et de convictions politiques les caractérisent. Et cette vision «essentialisée» produit deux effets opposés. Les pro islamistes de gauche ne voient en eux qu’une «communauté» à défendre. Mais ils ne saisissent pas qu’en prenant fait et cause pour les «droits des musulmans à pratiquer leur religion», ils défendent un système radicalement contraire à leurs propres «valeurs progressistes». Quant à l’extrême droite, elle ne veut voir en eux qu’une masse compacte envahissant l’Occident sans du tout comprendre que beaucoup de ces musulmans cherchent à fuir les mouvements islamiques totalitaires et rêvent de laïcité.

D’autres conseils d’ex-musulmans existent: USA, Allemagne, France.

La situation des membres de Mukto Mona, association de libres penseurs du Bangladesh, est dramatique; plusieurs de ses membres ont été assassinés par des terroristes: Avijit Roy, son fondateur, Ahmed Rajib Haider, Washikur Rahman.

Taslima Nasreen, gynécologue et écrivaine bengalie a du se réfugier en Europe après qu’elle a été menacée de mort pour ses positions sur le droit des femmes et son opposition aux partis islamistes.

Il existe des groupes d’athées et libres penseurs en Indonésie, en Inde, au Sri-Lanka, en Malaisie: ils sont pour la plupart dans la clandestinité, sont menacés …

Des femmes se font entendre :

Ayan Hirsi Ali née en Somalie, opposée à l’excision et au sort réservé aux femmes,  réfugiée au Pays-Bas puis aux USA.

Wafa Sultan, syrienne réfugiée aux USA, qui s’est fait connaître en 2006 du grand public de langue arabe lors d’une émission télévisée pendant laquelle elle portait la contradiction à un théologien musulman qui l’a accusé d’hérésie.

Chala Chaffik publie différents ouvrages pour analyser la dimension totalitaire de l’islamisme en tant qu’idéologisation de l’islam. Elle défend par exemple que le voile des femmes constitue la bannière du projet politique islamiste en ce qu’elle symbolise le contrôle sur la liberté de la femme, déclarant «le voile marque le corps comme un lieu de péché». Elle argumente que la mondialisation crée des terreaux pour le développement de mouvements identitaires néo-conservateurs, qualifiant l’islamisme comme le «plus virulent et spectaculaire». Elle place la laïcité comme l’unique voie pour développer les droits des femmes

Rana Ahmad a fui son pays, l’Arabie saoudite, car elle y était menacée de mort en raison de son athéisme. La jeune Saoudienne a écrit un livre[12], «Ici, les femmes ne rêvent pas», pour raconter son histoire. «J’ai quitté l’islam quand j’ai compris que les femmes, dans d’autres pays, pouvaient vivre comme elles voulaient et qu’elles étaient libres».

Quelques auteurs.

L’Égyptien Ismaïl Adham (1911-1940), écrivain et critique littéraire d’Alexandrie, provoque la colère du recteur d’Al-Azhar au début des années 1930 après avoir mis publiquement en doute l’authenticité des hadiths. En 1936, il publie Pourquoi je suis athée, qui suscite une violente polémique.

«J’ai abandonné les religions et toutes mes croyances, écrit-il, et j’ai placé ma foi seulement dans la science et la logique scientifique. À ma grande surprise, cela m’a rendu beaucoup plus heureux qu’à l’époque où je luttais pour ne pas perdre la foi». Ce personnage demeure très controversé, en raison de sa tendance à la mythomanie et, selon certains, de ses impostures au regard de son soi-disant parcours universitaire.

En 1945 le philosophe égyptien Abdelrahman Badawi publie Histoire de l’athéisme en islam. L’auteur est un existentialiste, il a suivi l’enseignement à Paris d’ Alexandre Koyré, mais il se présentera comme croyant. Son ouvrage, réédité en 1993, circule librement sur internet.

Abdallah al Qassimi (1907-1996) Voici ce qu’en dit Hamid Zanaz:

Non seulement il a renié et rejeté tout le patrimoine religieux islamique, mais Abdallah Al Quassimi voulait le détruire entièrement. Il a prôné, sa vie durant, une déconnexion totale avec tout ce qui est islamique. Et il ne parle pas de l’extérieur de ce patrimoine, Al Quassimi savait de quoi parler. Savant religieux dans une première vie, il a écrit plusieurs ouvrages où il a défendu férocement la religion islamique, voire le wahhabisme. Mais le cheikh n’a pu résister à sa raison, il a annoncé son athéisme acerbe dans des livres devenus aujourd’hui des classiques de l’athéisme arabe contemporain. Et en dépit de l’environnement conformiste et toute l’hostilité manifestée à son encontre, il n’a jamais renoncé à sa thèse principale : dieu n’existe pas et l’islam est l’obstacle majeur devant l’évolution des sociétés arabes. Les pouvoirs culturels officiels ont tout fait pour occulter sa pensée et son œuvre. Même après sa mort, ils ont essayé de profaner sa pensée en achetant quelques tristes témoignages évoquant son virtuel retour à la foi islamique avant sa disparition! Mais l’internet ne cesse de le ressusciter et le présenter aux jeunes générations arabes islamisées par l’école dans tous les pays arabes (hormis la Tunisie).

Dorénavant la lecture de ses livres est possible gratuitement sur le net. Mais aucun n’est traduit en français….

«Les Hommes trouvent leurs religions comme ils trouvent leurs patries, leurs terres, leurs maisons et leurs parents. Ils les trouvent c’est tout, ils ne les cherchent pas, ne les comprennent pas, ne les choisissent pas.»

«Les religions ne triomphent que dans les combats qu’elles évitent, elles ne se battent ni contre la raison ni par le biais de la raison. Elles ne rentrent jamais dans des bagarres libres contre la raison. Et c’est pour cela qu’elles restent triomphantes.»

«L’Homme ne désire pas la connaissance qui ferait souffrir sa volonté. Il préfère être idiot mais heureux qu’intelligent et miséreux.» «S’ils ne veulent plus s’éterniser dans le sous- développement et l’ignorance, et pour sortir de leur torpeur, les musulmans doivent bénéficier du patrimoine scientifique de l’humanité, et comprendre qu’il n’y a pas de savoir nocif ni ignorance utile. Et que la connaissance est l’origine du bien et le mal vient de l’ignorance.»

«Emprisonner la femme entre quatre murs, c’est une forme de castration. Il est juste et mieux de ne pas faire de différence entre la femme et l’homme, ni dans le travail ni dans le vêtement.»

«Ceux qui ont tendance à emprisonner leur vie par des interdits, soit par obéissance à une religion ou à des vertus, ils dévoilent ce qu’il y a en eux comme dispositions pour fuir la vie.»

Sadek Jalal Al Azm (1934-2016)

Ce philosophe syrien rationaliste et athée, défendant la laïcité, connaisseur de la philosophie européenne a publié en 1969 Critique de la pensée religieuse, ouvrage qui lui a valu quelques ennuis. Il n’a été traduit que tout récemment en italien. En français, on ne trouve qu’un recueil d’articles, «Ces interdits qui nous hantent»[13].

«Les fonctionnaires des institutions religieuses, d’abord et avant tout Al-Azhar, les facultés de la charia, les départements de décrets religieux, et ainsi de suite sont dans un état de complète stérilité intellectuelle. Le domaine a été abandonné à l’idéologie fondamentaliste des djihadistes, car c’est la seule qui soulève des pensées dignes d’être examinées et rejetées. C’est à cause de la stérilité des grandes institutions officielles qui sont considérées comme exemplaires.

Elles sont remplies de répétitions, d’ossification, de régression, de protection d’intérêts particuliers, ce qui perpétue le statu quo et la soumission aux autorités. Si l’État est socialiste, le mufti devient socialiste, si les dirigeants sont en guerre, le clergé est pro-guerre, si les gouvernements recherchent la paix, les autorités religieuses les suivent.

ll ne fait aucun doute que dans les pays musulmans le slogan “l’islam est la solution” est attrayant et attire les gens. Cependant, je crois que ce recrutement est superficiel et sentimental, puisque lorsque les gens examineront en profondeur la substance de ces slogans et la plate-forme qui les accompagne, ils commenceront à les remettre en cause.

De même, ils soulèveront des questions pressantes, par exemple: Est-ce que le sens de

“l’islam est la solution” est le rétablissement du Califat? Et le rétablissement du Califat est-il un programme réaliste? Et ainsi de suite. En Russie il y a un parti tsariste qui veut établir un règne constitutionnel tsariste. S’il réussit, alors peut-être que les islamistes réussiront à rétablir le califat.»

Une blague de Joha…

Je donnerai pour conclure la parole à un personnage de conte, très populaire dans l’aire musulmane (de l’Asie centrale au Maghreb, en passant par la Grèce et la Sicile, où il a laissé quelques traces…). Il représente l’irrévérence, la gouaille et la ruse propres aux gens de peu qui se moquent des tyrans, de la religion et de ceux qui se disent nos maîtres. Il s’agit de Joha, connu aussi en Orient sous le nom de Nasr Eddin.

«À la fin de l’office du vendredi, l’imam, emporté par un élan mystique, s’écrie d’une voix forte:

  • Ô Tout-Puissant! Donne-nous la foi! Donne-nous la force et l’humilité! Donne- nous le repentir de nos fautes! Éloigne de nous les mauvaises pensées!…

À ces mots, Joha se lève et crie encore plus fort:

  • Ô Tout-Puissant! Donne-moi des montagnes d’argent, une belle maison, des femmes, des baklavas à la pistache!…
  • Arrête, mécréant, blasphémateur, fils de chien!
  • Tiens! Mais nous faisons pourtant la même chose l’un et l’autre, s’étonne Joha: chacun demande ce qu’il n’a pas.»

[1] Citot, V. (2017). L’apogée de la libre pensée en Islam. Le Philosophoire, 47(1), 51-75

[2] Urvoy D. (2003). Les penseurs libres de l’islam classique. Flammarion

[3] Asad, T., Brown, W., Butler, J., & Mahmood, S. (2009). Is Critique Secular? Blasphemy, Injury, and Free Speech. UC Berkeley: Townsend Center for the Humanities

[4] En libre accès : http://classiques.uqac.ca/classiques/marechal_sylvain/dictionnaire_des_athees/dictionnaire_athees.html

[5] Les informations qui suivent sont tiré de cette thèse en accès libre : Chokr M. (1993). Zandaqa et zindiqs en islam au deuxième siècle de l’hégire. Damas, IFPO. ( https://books.openedition.org/ifpo/5349 )

[6] Stroumsa S. (1999) Freethinkers of Medieval Islam Ibn al-Rāwandī, Abū Bakr al-Rāzī, and Their Impact on Islamic Thought. Brill.

[7] Al Maari (2009) Les impératifs. Poèmes de l’ascèse. Acte Sud.

[8] Laabi J. (2013) Hérétiques. La Différence.

[9] Cet ancien frère musulman égyptien vit exilé en Allemagne où il anime une chaine télévisée sur internet

[10] Voir https://www.bbc.com/news/world-middle-east-48703377

[11] Voir https://al-bab.com/awg-intro

[12] Ahmad R. (2018) Ici, les femmes ne rêvent pas. Récit d’une évasion. Édition du Globe.

[13] Al Azm S. J. (2008) Ces interdits qui nous hantent.Islam, censure, orientalisme. Parenthèses