LE MAUVAIS GOÛT ET LA «BONNE CAUSE». Fepalcon® et prévention du suicide

Cet article a été rédigé pour la rubrique « Vite fait sur le divan » de la revue On a faim ! — donc dans la seconde moitié des années 1990. Je l’ai retrouvé sur un antique ordinateur portable.

[Je ne sais pas si cet article a été publié en revue ; il n’était pas repris sur mon ancien site, et je ne l’avais pas recensé dans la liste de mes articles publié dans Pièces à conviction. Si jamais quelqu’un possède la livraison d’On a faim ! où il figure…]

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Le conditionnement imite fidèlement une boîte de médicaments. Le nom du produit : Fepalcon® 500. À l’intérieur, une notice :

« C’est quoi le Fepalcon® ? Un antistress, pas de morale mais juste une pause à ton spleen pour remplacer le hara-kiri. Quand l’utiliser ? Lorsque ton désespoir a besoin d’une mi-temps, quand ton “mal de vivre” reste incompris, quand l’angoisse habite ton cœur, lorsque le rêve n’est plus dans tes nuits. […] Ne te voile pas la face, tes problèmes, il faut que t’en causes. Le silence mène à l’overdose. À qui peux-tu t’adresser ? À qui t’as envie : tes parents, tes proches, tes amis. T’as personne autour de toi à qui parler, appelle le [suit un numéro de téléphone]. Quels effets indésirables le Fepalcon peut-il avoir ? Si t’accumules les doses, les kilos s’imposent. Si t’exposes les doses à la chaleur, elles se décomposent. Que contient le Fepalcon® ? Deux gaufrettes croustillantes enrobés de chocolat au lait [de marque KitKat] offerte par Nestlé. Distributeur officiel : Children Action [suivent les coordonnées à Genève]. Fondation privée qui lutte pour prévenir le suicide chez les jeunes en partenariat avec les Hôpitaux universitaires de Genève. »

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Photo C. G.

 

Au cas où la dimension spirituelle aurait échappé à quelqu’un, le produit est revendiqué par les laboratoires « Chuizene ». Fepalcon est « une marque ALACON » est-il précisé.

L’informateur qui m’a rapporté ce nouveau gadget de la prévention du suicide juvénile n’a pu m’éclairer sur le point de savoir si les gaufrettes seraient vendues (un comble !) ou distribuées gratuitement. Elles devraient en tout cas être disponibles dans les pharmacies helvétiques. Des services hospitaliers français étudient la possibilité d’adapter la bonne blague, qui a — paraît-il — eu les honneurs de Canal+.

Mauvais goût, démagogie et perversité se conjuguent dans une telle initiative. Ce n’est pas le niveau des jeux de mots utilisés qui est le plus navrant. Même niaiseux, le message peut se concevoir de la part d’un proche, qui résume par pudeur dans une formule convenue [!] son attachement à celui ou celle qui paraît sur le point de « faire une connerie ». Mais l’apostrophe « Fais pas l’con ! », employée en dehors d’une situation de crise où elle peut jaillir spontanément, si l’interlocuteur enjambe l’appui de la fenêtre par exemple, prend une connotation bien méprisante lorsque des psychiatres et des travailleurs sociaux l’emploient à froid et de manière générale pour interpeller et par la force des choses qualifier un(e) suicidaire.

Le rythme vaguement rap des indications de la notice et leur contenu bêtifiant montre assez la soupe démago-infantile qui sert de pensée aux responsables de la santé publique quand ils s’adressent à des jeunes. L’allusion, qui se veut plaisante et complice, aux kilos qu’entraînerait une consommation excessive est un bel exemple de gaffe dans la population dont la composante féminine est particulièrement visée et touchée par l’intoxication publicitaire capitaliste et les pathologies psychosomatiques qu’elle suscite et renforce : autodépréciation, complexes, image du corps hallucinatoire (se voir « grosse »), régimes, dégoût de la nourriture, boulimie, anorexie…

Le fait que la multinationale Nestlé, célèbre pour ses campagnes de remplacement de l’allaitement maternel dans les pays du tiers monde (au profit, évidemment, des laits en poudre qu’elle commercialise), ait jugé bon de fournir la friandise symbolisant le « médicament pour de rire », ouvre des horizons intéressants. Ces marques, qui sont à la fois éclaireurs et étendards dans la guerre menée par le capitalisme contre une jeunesse qu’il faut plier à l’ordre marchand (quitte à rendre fous et malades dès leur jeune âge ceux et celles qui le subissent), pourraient en effet offrir — sous le nouveau déguisement du soin et de la prévention — des échantillons de leurs produits et des gadgets publicitaires. Nul doute que Coca-Cola serait heureux de distribuer de fausses bouteilles de sirop calmant dans les infirmeries des collèges et Hollywood de la gomme à mâcher anti-violence. Nike pourrait griffer des préservatifs de son logo : « Prends ton pied avec Nike ! ».

Faites pas les cons ! c’est pour votre bien que Nestlé, Lacoste et Sony sponsorisent un monde qui donne envie de mourir de faim à des jeunes filles du Nord tandis que les enfants du Sud crèvent de malnutrition sans l’avoir choisi. Malgré les sucreries et les bons mots, les responsables de l’ordre sanitaire ne renonceront pas aux médicaments comportementaux (dont le Prozac est devenu le lucratif symbole) ; ils ne renonceront pas davantage aux camisoles (chimiques ou non), aux internements arbitraires et aux électrochocs.

Sucre d’orge et matraque. Tout un monde ALACON, en effet !

 

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Échantillon (de prescripteurs probablement, mais la photo est muette).

 

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38 Une vingtaine d’années plus tard, le Fepalcon existe toujours, disponible au « dosage » 1000, avec des friandises d’origines diverses, souvent produit et distribué à plusieurs milliers d’exemplaires.

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En 2015, le syndicat espagnol CGT (anarcho-syndicaliste) a réinventé (ou détourné?) la formule en créant un pseudo-médicament contre le conformisme, la passivité et la soumission, à base de prise de conscience, d’action directe et de solidarité (et de caramel). La boîte contient un tract qui affecte la forme d’une notice.

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