À propos du viol ~ Carte postale ouverte aux camarades de la CNT

Lors du concert de clôture du festival de la Confédération nationale du travail (CNT), le 1er juillet dernier à Montreuil, le chanteur du groupe Sidi Wacho a fait une déclaration en scène, probablement mal comprise par beaucoup des personnes présentes, et mal accueillie par d’autres. En substance : « Alors la CNT, il va falloir régler vos problèmes entre vous, parce que sinon on ne pourra plus venir jouer pour vous ! »

Des débats, souvent vifs, s’engagèrent entre militant·e·s pour savoir si l’attitude du groupe – accepter de venir et d’être payé pour ça – puis faire une déclaration critique et publique était moralement acceptable ou au contraire condamnable… Une vraie fausse question !

À quoi faisait donc allusion le chanteur de Sidi Wacho ?

À une histoire sordide, que la CNT (en tant qu’organisation nationale au moins) a laissé pourrir deux ans durant, prétendant aujourd’hui – à tort – qu’elle est « réglée ».

En août 2016, un militant connu de la CNT de la région de Metz, également membre d’Alternative libertaire (AL), Fouad Harjane[1] viole une camarade lors d’un camping organisé par AL.

En novembre de la même année, la camarade dénonce son violeur auprès des deux organisations libertaires auxquelles le violeur appartient, notamment auprès de la Commission antisexiste de la CNT, laquelle rend l’affaire publique lors du congrès confédéral qui se tient à Montreuil à la même époque.

Les statuts de la CNT sont conçus de telle manière que – en principe – seul le syndicat du militant mis en cause est habilité à l’exclure et non un congrès. En l’espèce, Fouad Harjane jouissant d’une réputation militante flatteuse dans son syndicat (Santé social Lorraine) et dans la région, cela revient à proposer à ses proches de statuer sur son sort. Lorsque cette protection « naturelle » ne suffira plus, Harjane recourra aux menaces.

Le problème posé par les statuts actuels du syndicat semble bien réel. Cependant, tout indique qu’au lieu de rechercher une solution politique et publique au problème, certain·e·s instances et camarades de la CNT se sont abritées derrière les statuts pour protéger un violeur.

En effet, si des sanctions sont bien demandées (par un syndicat parisien de la CNT), elles visent des camarades de la Commission antisexiste, auxquelles il est reproché « d’instrumentaliser la question de la lutte contre le sexisme dans [une] action destructrice et délétère ».

Je dois dire ici que j’ignore s’il existe, dans l’esprit des demandeurs, d’autres griefs que la publicité donnée à la dénonciation de Fouad Harjane.

À supposer même que ce soit le cas, on mesure l’effet catastrophique que peut provoquer sur les militant·e·s de base une action exigée contre celles et ceux qui dénoncent un violeur plutôt que contre le violeur lui-même…

On se demande ce que les « sanctionneurs » peuvent avoir dans la tête, non seulement quant à la prévention du sexisme dans les rapports sociaux de sexe, dans la société et dans les organisations révolutionnaires, et – plus bêtement, pourrait-on dire – quant à la possibilité matérielle de glisser les ordures sous le tapis en espérant en masquer l’odeur, à l’ère de #BalanceTonPorc et du planétaire Me Too Movement ?

Début décembre 2016, huit personnes sont exclues de la CNT – sans passage par leur propre syndicat ! Comme quoi, quand on veut, on peut ! – au motif qu’elles se sont réunies sans autorisation, s’« auto-excluant » de fait.

En janvier 2017, Alternative libertaire, dont les militant·e·s avaient transmis un dossier de témoignages sur le viol à la CNT, exclue Fouad Harjane.

En mars de la même année, la CNT Santé social de Metz rend un rapport concluant… à l’impossibilité pour elle de statuer sur le cas de Fouad Harjane. On lira avec intérêt le communiqué en date du 5 mars 2017 par lequel les cénétistes messins encouragent vivement les victimes de viol… à porter plainte devant la justice bourgeoise et s’engagent à fournir – à propos du viol dénoncé – à fournir à ladite institution tous les documents en sa possession !

Lorsque l’on sait comment sont traitées le plus souvent les victimes de viol, et sans même parler d’une méfiance de principe envers les institutions comme la police et la justice que l’on attend de militants anarcho-syndicalistes, le niveau de réflexion antisexiste et libertaire des auteur du communiqué est du niveau « démocrate de comptoir ».

Juin 2017. À l’occasion du festival de la CNT, à Montreuil, des militant·e·s viennent manifester devant l’entrée de La Parole errante en soutien à la camarade violée. Certaines d’entre elles ont été tout simplement déclarées persona non grata et interdites d’entrée. Bien entendu, les militant·e·s et les badauds ne sont pas informé·e·s.

À cette époque, pour le public non averti et qui n’a pas cherché à s’informer – soit la très grande majorité des gens qui viennent assister à un festival de la CNT – il s’agit d’une histoire, peut-être de ces histoires complexes entre personnes se connaissant intimement, sur laquelle on ne dispose, de manière publique, d’aucune source fiable. On comprend simplement qu’AL a préféré exclure le violeur présumé, et la CNT non.

Février 2018 : le syndicat auquel appartient Fouad Harjane fusionne avec le syndicat de l’Éducation de la Moselle.

Et là : tour de passe-passe !

Le SSCT Lorraine comptait, jusqu’à peu, un adhérent ayant été accusé d’agression sexuelle de la part de plusieurs personnes au sein de la Confédération et en dehors. Ces accusations sont des faits très graves. Nous rappelons la décision prise par notre syndicat qui a été de ne pas pouvoir se positionner quand à l’exclusion ou non de cet adhérent. Suite à la fusion du SSCT Lorraine et du STE 57, l’adhérent en question a annoncé qu’il quittait notre syndicat, ce que nous avons acté et avons décidé d’en informer l’ensemble de la Confédération.

Plus de Fouad Harjane, plus de problème ! C’est manifestement le pauvre raisonnement des cénétistes messins qui confondent débattre politiquement et jouer à chat perché.

Cette affaire sera « réglée », du point de vue de la victime, lorsqu’elle aura obtenu reconnaissance et/ou dédommagement du crime subi, et de la part du violeur, et de la part du syndicat qui l’a délibérément couvert jusqu’à ce qu’il quitte l’organisation.

D’ici là, « la CNT » – appellation inexacte et injuste puisque nombre de militant·e·s et de syndicats de la CNT désapprouvent les positions messine et confédérale – peut à juste titre être accusée d’avoir protégé un violeur, de plus prédateur multirécidiviste.

Tant que cette affaire n’aura pas fait l’objet d’une analyse en interne et d’un communiqué public d’autocritique, l’accusation demeure valide, quelles que soient les suites judiciaires des « affaires Fouad Harjane ».

On ne saurait trop conseiller aux camarades de la CNT de saisir cette occasion, qui commence certes par un loupé lamentable ! pour mettre en place un nouveau protocole qui servira dans les affaires à venir.

Ne nous voilons pas la face : le sexisme, le viol et les violences sexuelles sont aussi répandues dans les organisations syndicales et révolutionnaires que partout ailleurs dans la société ; des scandales récents en témoignent à ciel ouvert (Unef, Jeunesses socialistes, etc.).

Autrement dit, la CNT et bien d’autres auront, ont peut-être déjà sans que nous en soyons informé·e·s, à régler des cas similaires – en pire ou en moins grave – à celui de Fouad Harjane.

Espérer que Harjane tombe dans l’oubli et que les choses s’arrangent mieux la prochaine fois, sans rien faire d’ici là – à commencer par une autocritique publique – est une illusion.

Du fait de son caractère syndical, la CNT aura d’autres cas de militants ayant la double appartenance (avec une organisation libertaire) à traiter. J’en profite pour dire que Alternative libertaire, organisation dont nul n’ignore que je suis loin de partager toutes les positions, me semble s’être comportée en l’espèce avec un sang-froid et une intelligence dont les camarades de la CNT devraient s’inspirer au lieu de fustiger une prétendue manie de donner de leçons.

Dans l’immédiat, il convient que les syndiqué·e·s et syndicats de la CNT exigent une réflexion collective débouchant sur une communication autocritique et publique. Dans cette attente, et dans le flou persistant, je comprends que des camarades souhaitent refuser de s’afficher dans des initiatives cénétistes, et a fortiori de s’affilier au syndicat.

Comment, de surcroît, devant tant de mensonges, d’évitements et de manipulations, ne pas dissuader des jeunes femmes, par ailleurs engagées dans des luttes féministes, de rejoindre une organisation dont elle savent désormais qu’elle refusera de les soutenir en cas d’agression sexuelle de la part d’un militant soi-disant révolutionnaire – ce qui mérite d’être également qualifié de trahison morale et politique et de la part du militant et de la part de l’organisation.

Je ne doute pas, hélas! que cette « carte postale ouverte » à mes camarades de la CNT en offusquera plus d’un·e. La mentalité de parti, même quand le parti est minuscule, rend sottes et aigries les personnes les plus ordinairement aimables… Il existe aussi à la CNT (comme ailleurs) de tristes sires qui considèrent le combat féministe comme un boulet à trainer ou un fanion à agiter les jours de fête : rien qui doive conduire à s’interroger collectivement. Ce sont ceux-là qui devraient prendre leur retraite de l’anarcho-syndicalisme et de l’anarchisme ! Ils ne manqueront à personne.

Afin de terminer sur une note constructive, pourquoi ne pas envisager la création d’une instance collective mixte entre organisations libertaires – CNT, FA, AL, OCL, CGA etc. – chargée de recevoir et d’« instruire » les plaintes de victimes de violences sexuelles. Cette commission serait composée par exemple de trois membres (deux femmes, un homme) de chaque organisation.

Elle devrait être indépendante desdites organisations pour le temps d’un mandat, ses membres à l’abri de toute sanction pour leur activité dans la commission.

Elle pourrait aussi s’adjoindre, de manière ponctuelle ou permanente, des personnalités féministes « extérieures », militantes du Planning familial et/ou d’autres collectifs anti-viol.

Elle aurait pour première tache d’élaborer un protocole à suivre lorsqu’une victime se signale à elle ; ce protocole, assorti de conseils et de principes de base sur le consentement serait rendu publique dans et hors des organisations, notamment lors des adhésions et dans les événements (meetings, fêtes, etc.).

Ce protocole aurait, en interne et vis-à-vis des sympathisant·e·s, une fonction programmatique et symbolique. Il indiquerait l’importance que les organisations libertaires attribuent à la lutte contre les agressions sexistes et du même coup à la sécurité et à la tranquillité de ses militant·e·s.

Ce serait un élément fondateur (parmi d’autres à inventer) d’un intense et indispensable travail de réflexion et d’autocritique à venir si les organisations libertaires veulent conserver un attrait pour les franges les plus engagées de la jeunesse et donner une image enviable de la société libertaire à construire.

En l’absence d’un tel travail – dans l’espoir vain de protéger tel petit chef ou l’équilibre des forces dans tel syndicat ou tel groupe local –, les organisations libertaires apparaitraient en retard sur les mouvements d’opinion qui traversent la société et les luttes féministes, dont elles s’« auto-excluraient » de ce fait, pour reprendre l’expression de certains.

[1] Le cv militant du personnage est tel que son nom et sa photo se trouvent aisément sur le Net.

Messages et commentaires reçus

J’ai reçu plusieurs messages de sympathie, le témoignage d’une ancienne militante non-soutenue par son organisation révolutionnaire (pas libertaire) et deux textes de militants de la CNT. Je reproduis ci-dessous celui dont l’auteur a accepté le principe de la publication. Je suis disposé à en publier d’autres.

Message de Didier

Je suis Didier, adhérent de la CNT depuis pas mal de temps et depuis quelques années en région parisienne. J’ai pu lire ton texte.

Premièrement, tu dis que la CNT se pose en donneuse de leçon. À ma connaissance, personne dans les syndicats n’a pu être dans cette attitude mais au contraire, c’est plutôt l’ensemble des personnes qui ne sont pas adhérentes à la CNT qui nous explique depuis bientôt 2 ans comment nous devrions faire. Toi tu es le dernier en date. Et comme beaucoup de personnes qui voient ça d’une façon extérieur, il y a beaucoup de mensonges et d’erreurs. La CNT laisserait pourrir une histoire sordide ? Non, cela fait deux ans que notre organisation est secouée par cette histoire et que nous essayons de comprendre, de discuter (souvent de façon houleuse), d’aller de l’avant, de faire du syndicalisme… malgré la pression qui s’exerce sur nous et qui est caractéristique de notre époque. La toile est devenue le café du commerce et tout le monde donne son avis sur tout, et surtout sur ce qu’il ne connait pas ou connait mal. Devrions-nous communiquer chaque jour de l’avancée de nos débats sur le sujet. Je pense que nous avons autre chose à faire et notre congrès approchant nous allons pouvoir en débattre avec l’ensemble des syndicats qui constitue la confédération. Malgré la technologie de pointe des réseaux sociaux, nous sommes attachés à certains principes autogestionnaires où chaque syndicat peut et doit s’exprimer sur tous les sujets qui nous passent par la tête qu’il soit sensible ou pas et, même si cette lenteur pour prendre une décision nous est souvent critiqué, elle fait partie des socles de l’identité même de la CNT et nous n’en dérogerons pas.

Pour revenir sur le problème au sein du syndicat santé-social de la CNT-RP, c’est un problème bien antérieur puisque moi-même j’ai pu faire partie d’une médiation afin de clarifier la situation au sein de ce syndicat à partir d’avril 2016. Le conflit n’étant pas réglé, une décision de mise sous tutelle du syndicat a été prise en juin 2016. Donc, toujours avant l’histoire de Fouad. Ce qui explique pourquoi les personnes soi-disant «exclues» ne l’ont été par leur propre syndicat. Ces personnes ont été invitées en UR spécial pour régler cette histoire et ne sont pas venues d’où notre décision de dire qu’elles avaient choisies une autre voie militante. Mais ce fut l’aubaine pour eux d’instrumentaliser le conflit pour se victimiser et rapprocher les deux histoires.

Didier Hominal

LA “PENSEUSE” ~ [Le sentiment de la beauté 4.]

 

La lumière – et les ombres qu’elle crée – sculptent le cou, le ventre, les épaules, qui paraissent plus musclées peut-être qu’elles ne sont au naturel.

Voici une photo posée.

La pose en est même « surjouée ». De deux manières.

La pose est sculpturale.

L’équilibre improbable, peut-être inconfortable pour la jeune femme, alourdit les seins.

C’est une « penseuse » à la Rodin, un peu accablée ou feignant de l’être. D’une incandescente présence physique (je pense à Emmanuelle Béart dans La Belle Noiseuse, de Jacques Rivette).

Une « raisonneuse » aussi !

En silence, elle répond et se moque, affectant de chercher une réponse à une question posée, ou qui se pose à elle. Tout est dans la gestuelle très précise de la main droite, pouce reposant sur la tempe, auriculaire dressé. On pense aux danseuses arabes ou balinaises. Aucune moue du visage.

Il est vrai que la bouche est entr’ouverte. Pour un peu, elle tirerait la langue pour montrer qu’elle s’applique. Les yeux baissés sous des cils que l’ombre épaissit de noir. Les joues et le nez constellés de tâches de rousseur.

Que dit-elle ?

Quelque chose de ce genre :

« Tu me désires !? Mais oui, c’est un mot que j’ai déjà entendu !… Non, ne dis rien, ça va me revenir ! Désir… Dééé-sir… Ah ! c’est trop bête !… »

L’INCARNATION DU MYSTÈRE ~ [Le sentiment de la beauté 3.]

L’expression « terre de contrastes » est un lieu commun des guides touristiques. C’est elle qui me vient à l’esprit, les yeux saisis par le regard de la modèle d’Océane Feld sur Twitter.

J’ai d’abord songé aux vers de Baudelaire : « La très chère était nue et connaissant mon cœur/ elle n’avait gardé que ses bijoux sonores/ dont le riche attirail lui donnait l’air vainqueur/ qu’ont dans leurs jours heureux les esclaves des maures ».

Contraste, déjà : « l’air vainqueur » d’une esclave.

Le regard. Avec ce que l’on appelle curieusement une « coquetterie », mot qui évoque au moins le trouble que la chose suscite. Or cette dissymétrie oculaire contraste précisément avec la régularité parfaite du visage. Si beau qu’il supporte le crâne ras (test sévère) et trouve même dans cette audace un surcroît de puissance.

À la chevelure absente répondent les touffes – rousses, si l’éclairage n’altère pas les couleurs – des aisselles, quelques fines mèches collées par la sueur.

Corps marqué, encré, percé.

Écarteurs d’oreille. Piercings au nez (d’une arête pure), aux lèvres (dont l’entrouverture accentue la sensualité), au téton gauche. Lesquels tétons me semblent tatoués, encrés plutôt, comme le bras gauche. Faut-il chercher un sens à ce foisonnement noir qui forme un berceau au verbe « jouir » ?

Pas de fleurettes (à compter) ou d’animaux : des abstractions, des signes. Le nid du bras gauche, les formes ovales de l’épaule droite et de la saignée du bras droit, la forme et les chiffres du flanc gauche.

Et les messages : « Jouir » (une injonction ? un pense-bête ?) ; et à l’emplacement du plexus solaire [1] : « closer », « plus proche » (une autre injonction ? « Viens plus près » ? « Brûle toi à mon feu » ? ou un constat ? « Tu brûles! »).

Tel qu’offert par la photographe, dans une pose commune aux tableaux de nues (oui, le plus souvent les nus sont des nues) – Modigliani, Courbet, Delacroix – c’est un corps énigmatique, dont la gravité du visage n’invite pas à la devination badine.

Beauté fascinante qui décourage la « prise » (de guerre) et suscite l’emprise.

Corps initié aux mystères qu’il affiche, corps ésotérique autant qu’érotique.

Ce que je lis dans les yeux – peut-être bleus – est encore une énigme – à la manière de la Sphinge : « Que crois-tu être capable de vouloir de moi ? »

[1] Pourquoi ce terme m’a-t-il échappé pendant deux heures, avant de ressurgir à la conscience ? Il est vrai que la beauté de la modèle est plus sombre, tellurique que lumineuse et solaire.

Parlant de beauté, je veux rendre hommage à Marielle Franco, récemment assassinée par des escadrons de la mort brésiliens, ici photographiée (à dr.) avec son amante – à laquelle la presse ne s’est pas empressée de présenter des condoléances.

Tant de vie·s anéantie·s par des flics corrompus…

De quoi “ACAB” est-il l’acronyme?

Lors de la manifestation, gaie et pêchue (mais maigrelette: environ un millier de personnes d’après mon comptage) qui allait aujourd’hui de Tolbiac occupée à la gare d’Austerlitz, et qui réunissait cheminots (Sud et CGT), étudiant·e·s et autres, j’ai repéré sur le dos d’un jeune homme une déco originale.

C’est la déclinaison – déjà ancienne mais c’est la première fois que la voyais – du slogan et acronyme ACAB.

Lequel, traduit de l’anglais originel, donne: «Tous les flics sont des bâtards!».

Très bête et fautif, à la fois politiquement et moralement, ledit slogan me semble d’ailleurs en perte de vitesse dans les manifs récentes. L’acronyme, par contre, fleurit dans le monde entier en grafs, tee-shirts et autocollants…

On conviendra que “ALL CLITORIS ARE BEAUTIFUL” a une autre portée, politique, féministe et comportementale.

J’ai retrouvé sans peine cette charmante formule sur des vêtements proposés sur Internet. Vous trouverez aussi, si vous le souhaitez.

Une photo de la manif d’aujourd’hui.

Je comme mes morts ? ~ À l’intention des personnes qui ont le malheur d’être jeunes depuis moins longtemps que moi…

On a l’âge de sa révolte, n’est-ce-pas?

Merci à l’ami du Point du jour, indispensable librairie parisienne 58 rue Gay-Lussac (Ve), de m’avoir signalé une erreur de lien sur la vidéo de Ferrat. Et mille excuses aux visiteurs·teuses égaré·e·s.

De la fellation comme “compensation” (pour les hommes) et laisser-passer (pour les femmes)

Si j’en crois les récits de nombre de mes amies et les témoignages féminins que je lis ici et là, il est un comportement masculin assez répandu et qui ne manque pas d’étonner : un homme ayant proposé – souvent dans une relation cordiale déjà établie, mais pas toujours – à une femme d’avoir avec elle un « rapport sexuel » (présumé « complet », id est avec pénétration du vagin par la verge) et s’étant heurté à un refus, lui « réclame » comme un « dû minimal »… une fellation.

Étonnant disais-je, puisque cela revient – à première lecture – à dire à une femme [1] :

Tu refuses d’avoir un rapport sexuel avec moi, censé nous apporter un plaisir plus ou moins équivalent ; je suggère donc que tu me procures un orgasme via une pratique sexuelle qui ne peut t’apporter de plaisir (physique, au moins).

Ou encore, de manière plus concise :

Tu refuses le sexe avec moi ? OK. Donc, tu me dois du sexe !

La mentalité produite par la domination masculine ne se sent certes pas tenue à la logique, mais il semble bien que l’on atteigne là un indépassable nœud de contradictions apparentes, que je vais tenter de démêler.

Les femmes « doivent » toujours du sexe

Le désir masculin est supposé légitime par essence, et de plus : impérieux. Il appelle une satisfaction immédiate et s’impose aux femmes. Il l’emporte sur les femmes qui en sont l’objet (notons que le terme « partenaire » est donc hors sujet).

Comme dans la grammaire, ou bien encore au sens où un traité international l’emporte sur une loi interne : c’est logique ! le désir masculin est aussi supposé naturel et universel!

De plus, la conception masculine/catholique de la dite « sexualité » suppose que ne sont légitimes (et dans le seul cadre du mariage), impliquant (affectivement) et méritant le qualificatif de « sexuels » que les rapports génitaux pouvant conduire à une grossesse.

Les rapports oraux/génitaux et la sodomie sont certes des péchés, mais ils se sont progressivement émancipés de la qualification « sexuelle ». C’est ainsi que Bill Clinton a été compris des Américains lorsqu’il a assuré n’avoir jamais eu avec Mlle Lewinsky un « rapport sexuel ». Elle l’avait sucé, certes, mais justement !…

C’est une manière de contourner, plus ou moins de bonne foi (si j’ose dire), les interdits religieux.

Autrement dit, c’est bien du « sexe » – qui présente l’avantage non négligeable de pouvoir mener à l’orgasme masculin – mais ça n’est pas tout à fait du sexe : pas « sérieux », pas impliquant, pas procréateur…

En tant que technique érotique, la fellation demande un savoir-faire et un minimum de bonne volonté, mais on peut l’exiger des femmes sans leur en savoir gré.

C’est une compensation qu’elles se doivent d’accorder au désir masculin dominant, lequel l’emporte sur les nombreux prétextes qu’elles peuvent invoquer : elles ont leurs règles ; elles sont fidèles à un amant ; elles n’éprouvent aucun désir pour le solliciteur.

La fellation de compensation est une formalité qu’elle se doivent d’accomplir pour retrouver une liberté de circuler – d’ailleurs toute relative, puisque perpétuellement soumise aux « octrois » du désir masculin.

Dans cette mesure, c’est aussi un substitut au viol. Ou plus exactement, c’est un viol qui n’en est pas tout à fait un (comme la fellation n’est pas tout à fait du sexe), puisqu’il est consenti par la femme pour échapper à un viol « complet » (pénétration·s vaginale et/ou anale forcée·s [en plus de la fellation, bien entendu]).

La fellation est, dans ce type de situation, un minimum sexuel exigé des femmes dont les hommes veulent bien admettre (selon leur humeur, les circonstances, etc.) qu’elles ne leur accordent pas la disposition de tous leurs orifices (bouche, vagin, anus).

Bien que sans violence (par hypothèse), l’exigence d’une fellation compensatoire est donc bien une violence en soi, de surcroît révélatrice du degré élevé de violence des rapports dominants hommes [sur] femmes.

Elle témoigne également de la pure forme sociale (convenue) des raisonnements, compliments, et autres invocations « romantiques » mobilisées par les solliciteurs. Sauf heureuse rencontre de deux désirs complémentaires, seules comptent les pressions et manœuvres psychologiques ; si elles échouent, reste l’impôt, auquel aucune ne devrait pouvoir échapper [2].

 

 

[1] Je me place dans le cadre d’une relation hétérosexuelle ; j’ignore si certaines remarques ici faites peuvent trouver une pertinence dans le cas de relations homosexuelles.

[2] Bien sûr, on peut imaginer, dans le cadre d’une relation érotique et/ou affective choisie, que l’homme – ou la femme ! – suggère une fellation de remplacement. La femme peut la suggérer ou l’accepter parce qu’elle a ses règles et n’aime pas faire l’amour quand c’est le cas, parce qu’elle n’a pas envie d’un long rapport, et qu’elle souhaite néanmoins faire jouir l’homme avec lequel elle entretient une relation. Il convient d’envisager l’hypothèse symétrique : l’homme accepte ou suggère un cunnilingus, parce qu’il se sent trop fatigué ou pas d’humeur à un rapport plus fatiguant. Il serait intéressant de savoir si ce cas se présente (même si ça n’est certainement pas aussi fréquent que l’exigence de fellation).