L’éradication du concept de « santé publique »

Je mets en forme ci-après quelques échanges avec un ami chirurgien (qui apparaît sous «X») dans une grande ville du Nord de la France[1]. La discussion est partie du récit de la (énième) fermeture programmée d’un service de chirurgie.

 

X. — Ça se passe de la façon suivante : l’administration de l’hôpital embauche des gestionnaires ou ils lui sont envoyés par une administration plus élevée dans la hiérarchie. Ces gens font ce qu’on appelle un audit ; ils étudient le fonctionnement de chaque service et des équipements utilisés par les services et il disent : là on peut faire des économies.

Pour faire des économies, il faut « idéalement » faire des soins qui rapportent de l’argent et réduire les soins qui coûtent de l’argent.

 

Cl. — Le problème commence là, non ? Où ont-ils vu que le système de santé est là pour rapporter de l’argent et non pour soigner et guérir les gens ?

 

X. — Alors tu as raison, bien sûr, mais en fait, on n’en est plus là du tout !

 

Cl. — Je ne te suis pas.

 

X. — Bon, tu as raison sur le fond. Mais ce stade est très largement dépassé. Les gestionnaires ne disent plus : « Il faut que le système de santé publique soit rentable, ou au moins à l’équilibre, pour pouvoir perdurer et se moderniser », ce qui serait après tout rationnel, même si pas simple à mettre en œuvre. Non, ils disent : « Dans votre maternité, dans votre service de chirurgie viscérale, il faut faire des économies ». On pourrait même dire qu’ils sont descendus au niveau de la chambre d’hôpital. Ils font leur calcul et ils disent : « Dans tel service, la chambre 315 est trop peu utilisée. Donc on la ferme. »

 

Cl. — Tu me fais penser à une amie médecin du travail qui me racontait qu’un patron du BTP prenait sa calculette pour évaluer à combien allait lui revenir le kilo de merde de ses ouvriers, pour lesquels elle exigeait des toilettes.

 

X. — Ah ! mais on en est déjà là. Tu sais qu’à l’hôpital on ne parle de chambre en fait, mais de lit, d’autant qu’il y en a souvent deux par chambre. Donc on en est déjà à la plus petite unité possible. Et quand les mesures, enfin ce qu’ils appellent la « rationalisation budgétaire », concernent un équipement commun à plusieurs services, c’est pareil. On nous a demandé d’opérer moins parce que les heures de bloc coûtent trop cher.

 

Cl. — Attends ! On peut imaginer une clinique privée où on pousse le client à la consommation ; on pourrait dire qu’on opère « trop ». Mais comment peut-on opérer « moins » dans un service public ?

 

X. — Alors, il y a des réunions interservices et on négocie entre nous les heures de bloc, tout simplement. Enfin ! l’expression est mal choisie (rires) parce que c’est tout sauf simple. Ça a deux conséquences, en plus de compliquer le travail de tout le monde : il faut rappeler les patients pour leur « vendre » le fait qu’on pense que, finalement, ça serait pas mal de continuer un traitement – pour un cancer par exemple – avant d’être opéré…

 

Cl. — Excuse ma naïveté, peut-être, mais donc des médecins ou au moins du personnel médical ment consciemment aux patients pour couvrir des décisions administratives ?

 

X. — Exactement ! Je peux te dire que personne n’en est fier, mais une fois que le planning des blocs est bouclé, tu ne peux pas t’amener la bouche en cœur quand ça t’arrange. De toute façon, tu n’aurais ni interne, ni infirmières, ni anesthésiste… Donc, quand il y a vraiment une urgence, on deale entre nous. Ça fonctionne mal, bien sûr, du coup, on dépasse les horaires, le personnel est épuisé, il menace de faire grève, et tout se détraque chaque jour davantage.

 

Cl. — Tu restes assez discret là, mais ça met clairement en danger la santé des malades, non ?

 

X. — Ah ben oui, évidemment ! Les chances de guérisons sont potentiellement réduites. Ça n’est pas mécanique, parce que de toute façon la médecine n’est pas une science exacte ; autrement dit, il se peut que pour tel patient précis la prolongation du traitement soit finalement une bonne chose, mais globalement nous n’avons plus les moyens d’appliquer les décisions médicales qui nous paraissent appropriées. Et dans certains cas, impossibles à chiffrer, au moins aujourd’hui, ça peut entraîner des décès. Puisque c’était ça que tu sous-entendais par ta question discrète (rires).

Cl. — C’est un peu vertigineux ce que tu dis. Comment interpréter ça ? C’est quand même un énorme gâchis humain, y compris un gâchis financier, tout ce travail des soignants qui est mal rentabilisé, finalement ; c’est donc aussi un gâchis financier. Surtout si tu relèves le nez du niveau « service untel » pour considérer l’ensemble d’une ville, d’une région ou du pays…

 

X. — Tu es bien mignon ! Si ! Le problème, c’est que, depuis l’endroit où je travaille, moi je ne vois plus personne pour penser les problèmes de cette manière. Chaque cadre a le nez dans le guidon, il fait ce qu’on lui a appris à faire, là où on l’a posé, et puis c’est tout. Je ne sais pas s’il en rêve la nuit, mais au taf, il n’est pas là pour penser ni à la santé publique, si tant est que ça signifie encore quelque chose, ni aux patients. Il est là pour compter, et il compte. En général, ce sont des gens plutôt incompétents et très arrogants, probablement très mal à l’aise dans un monde dont ils ignorent tout et qu’ils redoutent, comme tout le monde d’ailleurs ! Les moins antipathiques sont pris entre le marteau et l’enclume : leur marge de manœuvre est quasi nulle.

           

Cl. — Tu vois une manière de se sortir de cette espèce de circularité folle ?

 

X. — Désolé, non ! Bien sûr, on essaye de limiter les dégâts, mais c’est quand on est sur l’obstacle, quand on comprend qu’on va nous entuber à tel endroit, de telle manière. Et les choses ne sont pas simples ; tu te doutes que les praticiens hospitaliers sont assez peu syndiqués, même si par hasard il peut se trouver quelques anciens militants politiques. Ajoute à ça que les rapports entre médecins et personnel soignant ne sont pas toujours fraternels, c’est le moins qu’on puisse dire. Et, s’il te reste encore un peu de place (rires), ajoute encore que ces fermetures sont l’occasion pour certains de magouilles de carrière diverses, et du coup il n’y a pas de front uni. Là, je te parle de mon niveau local ; plus haut, non, je ne vois pas comment on peut s’en sortir, si ce n’est par des explosions de colère et de souffrance. Enfin, ça ne répond pas à ta question, mais c’est déjà ce qu’on voit, dans les services d’urgence et qu’on verra je pense de plus en plus.

[1] La seule raison valable d’utiliser l’expression grotesque « Hauts-de-France » est qu’elle permet de coller l’étiquette « Fragile » quelque part vers le Massif central, tandis qu’on indique « Bas-de-France » sur le littoral méditerranéen.

 

“Tu sais ce qu’elle te dit ma désorganisation architecturale?” ~ Poésie du vocabulaire médical

Exérèse d’une lésion de la racine du bras gauche de 1 cm : Bowen ?

Cette pièce d’exérèse de 2 x 1,5 cm est le siège de lésions de carcinome intra-épithélial. L’épiderme est épaissi,   papillomateux,   surmonté de foyers   de   parakeratose.   Il   présente   une   désorganisation architecturale portant sur toute sa hauteur avec des kératinocytes aux noyaux volumineux, des mitoses haut situées et quelques cellules dyskératosiques. Le derme sous-jacent contient un infiltrat lympho-histiocytaire.

Absence de prolifération tumorale invasive.

Les hormones, la douleur et la tendresse: «Nature» et fausse science

Depuis une quinzaine d’années, des théories se rattachant à la sociobiologie (que j’ai évoquées en 1989 dans De la révolution, mais sur lesquelles je n’ai pas, faute de temps, poursuivi un travail de veille) et portant sur l’influence des hormones sur la constitution du cerveau (testostérone) ou l’attachement maternel (et amoureux en général; ocytocine) se répandent dans les médias, le public… et les salles d’accouchement.

Un engouement pour l’accouchement «naturel», ou dit «physiologique» y puise des arguments pseudo-scientifiques, qui mènent sous couvert de lutte contre la mainmise médicale sur le corps des femmes à réhabiliter, d’un point de vue «hormonal» et mécaniste, la bonne vieille douleur des femmes en travail.

Souffrir n’est plus présenté comme une valeur morale, mais comme la garantie physiologique de l’amour et un devoir envers l’enfant naissant…

La péridurale (anesthésie locale) serait un remède contre l’attachement de la mère pour sa progéniture (on ne sait pas, dans ce système délirant, comment et pourquoi les hommes s’attachent à leurs enfants…).

Odile Fillod, dont on peut écouter ci-dessous une conférence sur le sujet, tient un blogue passionnant sur ces questions: l’Observatoire critique de la vulgarisation. Elle a entrepris de cartographier la généalogie de ces idées fausses avançant sous le masque de la science. Travail rigoureux et indispensable.

 

LE MAUVAIS GOÛT ET LA «BONNE CAUSE». Fepalcon® et prévention du suicide

Cet article a été rédigé pour la rubrique « Vite fait sur le divan » de la revue On a faim ! — donc dans la seconde moitié des années 1990. Je l’ai retrouvé sur un antique ordinateur portable.

[Je ne sais pas si cet article a été publié en revue ; il n’était pas repris sur mon ancien site, et je ne l’avais pas recensé dans la liste de mes articles publié dans Pièces à conviction. Si jamais quelqu’un possède la livraison d’On a faim ! où il figure…]

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Le conditionnement imite fidèlement une boîte de médicaments. Le nom du produit : Fepalcon® 500. À l’intérieur, une notice :

« C’est quoi le Fepalcon® ? Un antistress, pas de morale mais juste une pause à ton spleen pour remplacer le hara-kiri. Quand l’utiliser ? Lorsque ton désespoir a besoin d’une mi-temps, quand ton “mal de vivre” reste incompris, quand l’angoisse habite ton cœur, lorsque le rêve n’est plus dans tes nuits. […] Ne te voile pas la face, tes problèmes, il faut que t’en causes. Le silence mène à l’overdose. À qui peux-tu t’adresser ? À qui t’as envie : tes parents, tes proches, tes amis. T’as personne autour de toi à qui parler, appelle le [suit un numéro de téléphone]. Quels effets indésirables le Fepalcon peut-il avoir ? Si t’accumules les doses, les kilos s’imposent. Si t’exposes les doses à la chaleur, elles se décomposent. Que contient le Fepalcon® ? Deux gaufrettes croustillantes enrobés de chocolat au lait [de marque KitKat] offerte par Nestlé. Distributeur officiel : Children Action [suivent les coordonnées à Genève]. Fondation privée qui lutte pour prévenir le suicide chez les jeunes en partenariat avec les Hôpitaux universitaires de Genève. »

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Photo C. G.

 

Au cas où la dimension spirituelle aurait échappé à quelqu’un, le produit est revendiqué par les laboratoires « Chuizene ». Fepalcon est « une marque ALACON » est-il précisé.

L’informateur qui m’a rapporté ce nouveau gadget de la prévention du suicide juvénile n’a pu m’éclairer sur le point de savoir si les gaufrettes seraient vendues (un comble !) ou distribuées gratuitement. Elles devraient en tout cas être disponibles dans les pharmacies helvétiques. Des services hospitaliers français étudient la possibilité d’adapter la bonne blague, qui a — paraît-il — eu les honneurs de Canal+.

Mauvais goût, démagogie et perversité se conjuguent dans une telle initiative. Ce n’est pas le niveau des jeux de mots utilisés qui est le plus navrant. Même niaiseux, le message peut se concevoir de la part d’un proche, qui résume par pudeur dans une formule convenue [!] son attachement à celui ou celle qui paraît sur le point de « faire une connerie ». Mais l’apostrophe « Fais pas l’con ! », employée en dehors d’une situation de crise où elle peut jaillir spontanément, si l’interlocuteur enjambe l’appui de la fenêtre par exemple, prend une connotation bien méprisante lorsque des psychiatres et des travailleurs sociaux l’emploient à froid et de manière générale pour interpeller et par la force des choses qualifier un(e) suicidaire.

Le rythme vaguement rap des indications de la notice et leur contenu bêtifiant montre assez la soupe démago-infantile qui sert de pensée aux responsables de la santé publique quand ils s’adressent à des jeunes. L’allusion, qui se veut plaisante et complice, aux kilos qu’entraînerait une consommation excessive est un bel exemple de gaffe dans la population dont la composante féminine est particulièrement visée et touchée par l’intoxication publicitaire capitaliste et les pathologies psychosomatiques qu’elle suscite et renforce : autodépréciation, complexes, image du corps hallucinatoire (se voir « grosse »), régimes, dégoût de la nourriture, boulimie, anorexie…

Le fait que la multinationale Nestlé, célèbre pour ses campagnes de remplacement de l’allaitement maternel dans les pays du tiers monde (au profit, évidemment, des laits en poudre qu’elle commercialise), ait jugé bon de fournir la friandise symbolisant le « médicament pour de rire », ouvre des horizons intéressants. Ces marques, qui sont à la fois éclaireurs et étendards dans la guerre menée par le capitalisme contre une jeunesse qu’il faut plier à l’ordre marchand (quitte à rendre fous et malades dès leur jeune âge ceux et celles qui le subissent), pourraient en effet offrir — sous le nouveau déguisement du soin et de la prévention — des échantillons de leurs produits et des gadgets publicitaires. Nul doute que Coca-Cola serait heureux de distribuer de fausses bouteilles de sirop calmant dans les infirmeries des collèges et Hollywood de la gomme à mâcher anti-violence. Nike pourrait griffer des préservatifs de son logo : « Prends ton pied avec Nike ! ».

Faites pas les cons ! c’est pour votre bien que Nestlé, Lacoste et Sony sponsorisent un monde qui donne envie de mourir de faim à des jeunes filles du Nord tandis que les enfants du Sud crèvent de malnutrition sans l’avoir choisi. Malgré les sucreries et les bons mots, les responsables de l’ordre sanitaire ne renonceront pas aux médicaments comportementaux (dont le Prozac est devenu le lucratif symbole) ; ils ne renonceront pas davantage aux camisoles (chimiques ou non), aux internements arbitraires et aux électrochocs.

Sucre d’orge et matraque. Tout un monde ALACON, en effet !

 

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Échantillon (de prescripteurs probablement, mais la photo est muette).

 

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38 Une vingtaine d’années plus tard, le Fepalcon existe toujours, disponible au « dosage » 1000, avec des friandises d’origines diverses, souvent produit et distribué à plusieurs milliers d’exemplaires.

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En 2015, le syndicat espagnol CGT (anarcho-syndicaliste) a réinventé (ou détourné?) la formule en créant un pseudo-médicament contre le conformisme, la passivité et la soumission, à base de prise de conscience, d’action directe et de solidarité (et de caramel). La boîte contient un tract qui affecte la forme d’une notice.

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ILS SONT «PIQUÉS», PIQUEZ-LES ! Campagne nationale pour un geste charitable par jour (2010)

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Jean Leonetti laissera son nom dans l’histoire comme initiateur de la loi de 2005 qui octroie le droit de mourir aux mourants[1]. Il a lui-même dirigé une mission d’évaluation de sa propre loi, qu’il a trouvé vraiment pas mal, bien même, non sans charre : intelligente, bien tournée, une peau de banane sous les pieds des gnangnans de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité, que du bonheur[2] !. Bref, Jean Leonetti est, à juste titre, un type content de lui.

Or un type content de lui ne résiste jamais à l’amicale sollicitation des amis qu’il connaît. S’il a pu nuire ici, il peut très bien nuire là. Et c’est ainsi que Jean Leonetti vice-préside le groupe UMP à l’Assemblée nationale, ce dont personne n’a rien à faire, et préside la Fédération hospitalière de France.

C’est à ce second titre qu’il était interrogé par Le Journal du dimanche du 4 juillet 2010, qui annonçait la mise en sursis, c’est-à-dire la fermeture annoncée de 54 services hospitaliers à travers la France.

Sans surprise, le brave Leonetti annonce qu’il s’agit « d’offrir une meilleure offre [sic] de soins aux patients ! ». C’est ce que dit La Poste, par exemple, à chaque fois qu’elle réaménage un bureau en diminuant le nombre de guichets. Lire la suite

De l’usage incongru, quoique médical, d’une méthode de torture, pour chasser les idées noires

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Contrairement à ce que laissent entendre les grincheux, les revenus de tout et les dépressifs, contrairement donc : il y a de bonnes nouvelles certains jours.

Ainsi pouvait-on lire le 17 novembre dernier, sur le blog du Dr Jean-Yves Nau, médecin et journaliste de son second état, celle-ci :

« Contrairement à ce que professait Albert Camus le suicide pourrait, sérieusement, ne pas être une problématique philosophique. Il pourrait bien s’agir d’une stricte question de ressorts biologiques. »

Vous me direz peut-être, pour peu que vous ayez eu à lire quelques ouvrages consacrés au suicide (cette licence de psycho, jamais menée à terme…) que c’est environ la trois cent quatre-vingt douze millième fois que, depuis un siècle et plus, des hurluberlus prétendent avoir découvert « le » fondement biologique « du » suicide.

C’est finement observé.

Mais cette fois, comme l’on dit de nos jours, « c’est du lourd ! ». Et l’on comprend que le Dr Nau se sente en position de se payer au passage la tête d’Albert Camus (un compte à régler depuis la terminale ?), et qu’il sous-titre ironiquement son papier « Anti-suicide, mode d’emploi » (c’est bon, ça, coco).

« Il y a trente-deux ans, écrit Dr Nau, un ouvrage français sulfureux détaillant les procédés techniques pour en finir faisait scandale (Claude Guillon, Yves le Bonniec – éditions Alain Moreau [ici lien vers Wikipédia]). Aujourd’hui une étude américaine fournit les éléments permettant, le cas échéant, de ne pas passer à l’acte. »

Putain, trente-deux ans !

Du coup, les souvenirs se brouillent un peu (moi-même, si vous saviez !). Dr Nau ne se souvient plus trop quel pouvait être le contenu de Suicide, mode d’emploi. Avec un titre pareil, le bouquin devait « détailler les procédés techniques pour en finir ».

Détailler les procédés techniques… je serais curieux de savoir quel est le pourcentage de lectrices et de lecteurs, trop jeunes pour avoir eu le livre entre les mains, qui à la lecture de cette expression, penseront à des médicaments [1].

« Procédés techniques » évoque plutôt le nœud coulant, le saut à l’élastique sans élastique, ou la balistique.

Comme je l’ai rapporté dans Le Droit à la mort, Dr Nau a précisément publié, à propos du suicide de Pierre Bérégovoy, un bel exemple de ce que nous avons appelé l’« information par inadvertance ». En l’espèce sur le suicide par arme à feu. Il interrogeait un spécialiste de médecine légale, lequel livrait sans se faire prier les précautions à prendre pour ne pas se rater, détails reproduits par Le Monde (8 mai 1993).

En toute innocence, bien entendu, et de la part du spécialiste et de la part des journalistes, puisque ces gens croient vraiment que ce qui compte c’est d’être du « bon côté », avec les « gentils ». Et dès lors on peut faire exactement ce qu’on a reproché aux « méchants » de faire, à longueur de colonnes, sans encourir la même réprobation morale.

C’est ce qui différencie les moralistes des matérialistes.

Pourquoi je vous raconte tout ça, moi ?…

Ah oui ! le livre « sulfureux », dont je suis coauteur.

D’ailleurs, « sulfureux »… ?

« Le rayon sulfureux qu’en des songes funèbres Il nous apporte de l’enfer ! »

« Il », c’est Lucifer, et l’auteur, Hugo (je l’ai trouvé dans Littré ; Wiki buggait). Émanation de l’enfer, hein ! Vraiment pas matérialistes. Mais moralistes, oui.

Dr Nau écrivait (Le Monde, 22 mai 1982) : « Si à la suite de leur initiative [notre livre], un tel débat [sur le droit à la mort] s’établit […], il permettra peut-être de trancher et de dire si les profits tirés de l’entreprise [les droits d’auteur] sont les fruits du seul maniement du paradoxe [sic] ou si, plus gravement, vient s’y ajouter l’expression d’une forme de perversité. »

« Faisait scandale » ! Le scandale, ce sont les journalistes qui l’ont « fait »…

Mais je bavarde, je bavarde, et je vous laisse dans l’ignorance de cette merveilleuse découverte qui permettrait « le cas échéant, de ne pas passer à l’acte ». Passons sur le fait que cette formulation donne à penser que c’est le souci des dits « suicidaires » de « ne pas passer à l’acte ». C’est d’ailleurs probablement vrai pour un certain nombre d’entre eux/elles, mais c’est surtout le souci des médecins. Bref.

Il s’agit d’un travail mené outre-Atlantique et qui vient d’être publié dans le Journal of Psychiatric Research. Il a été mené par quinze chercheurs du département de psychiatrie de l’université de Caroline du Sud (Charleston) dirigés par les Drs Gregory L. Sahlem et E. Baron Short. Les auteurs ont travaillé sur dix personnes âgées de 20 à 60 ans souffrant de dépression unipolaire avec des tendances suicidaires aiguës.

Ils se sont inspirés de travaux préalables laissant penser que le sommeil pouvait avoir un impact négatif sur cet état mental — et que la privation de ce même sommeil pouvait être salutaire. Une équipe italienne s’était notamment intéressée à cette approche contre des dépressions devenues résistantes aux médicaments.

Le travail mené à Charleston est le premier à s’intéresser à ce type d’intervention chez des personnes victimes de ce type de dépression à haut risque suicidaire. A la prise en charge habituelle de ces malades ils ont associé une « chronothérapie » : privation de sommeil, avance de phase du sommeil et photothérapie.

En pratique ce traitement consistait en une nuit de privation complète de sommeil (soit 33-36h d’éveil) suivie de trois nuits de sommeil avec avance de phase (de 18h à 1h du matin, de 20h à 3h, et de 22h à 5h). Et enfin une photothérapie (expositions à 10 000 Lux durant 30 minutes), administrée au sortir des trois nuits. […]

Ces résultats réclament d’être reproduits et validés sur des effectifs plus larges avec un long suivi. Mais rien, d’ores et déjà, n’interdit sa mise en œuvre dans des établissements spécialisés.

Là, Dr Nau est très professionnel. Il prend des précautions, souligne le caractère provisoire, à confirmer, de ces premiers résultats encourageants (sur dix personnes : un peu court, en effet).

Je suis bluffé. Je ne veux pas dire que je m’attendais à le trouver plus crédule. D’abord parce que j’ai une peur bleue des poursuites en diffamation, sommations d’huissiers et portiques de sécurité. Pour vous dire : à la seule vue d’un uniforme, je suis pris de tremblements convulsifs…

Bon, je ne suis pas là pour vous parler de moi.

« Crédule » ?…

Ah oui. Figurez-vous que j’ai eu l’occasion de citer Dr Nau six ans après Suicide, mode d’emploi, c’était dans De la Révolution (1988 ; putain, vingt-six ans !). Il s’agissait de rien moins que de « l’influence du cycle menstruel sur la criminalité féminine ». En gros, une majorité des femmes arrêtées pour violence ou vol à l’étalage auraient leurs règles, ceci expliquant cela.

« Ces quelques données ont été amplement confirmées par ailleurs », ajoutait Dr Nau (Le Monde, 25 février 1987).

Non, « crédule » ne convient pas du tout. Dr Nau est parfois enthousiaste. Voilà.

Mais cette fois, rien d’intempestif. Un optimisme de bon aloi, tout au plus.

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Maintenant, attardons-nous un instant sur cette méthode nouvelle et les réticences que je ne peux m’empêcher d’éprouver à son énoncé.

Il existe, non pas une méthode — ce serait trop dire —, disons une attitude, à l’égard des « suicidaires », supposé(e)s se « laisser aller » : leur mettre quelques bons (et amicaux s’entend) « coups de pieds au cul ».

La méthode décrite dans le Journal of Psychiatric Research, que je vous aurais volontiers détaillée davantage moi-même si l’accès en était libre, relève un peu de cette « philosophie ».

Il se trouve par ailleurs que la privation de sommeil est une méthode éprouvée de torture, de « torture blanche » dit-on, utilisée contre des prisonniers politiques à travers le monde (contre les défunts prisonniers de la RAF allemande, par exemple).

J’entends bien que les motivations médicales ici convoquées sont d’un tout autre ordre. Nul besoin d’obtenir un renseignement ou de détruire une personnalité rebelle.

Il ne s’agit — n’est-ce pas ! — que de briser une volonté mauvaise, erronée, contre-nature pour tout dire.

Qui pourrait y trouver à redire ? On ne peut tout de même pas laisser les gens se donner la mort eux-mêmes, comme si ça avait du sens…

Quant aux « patients », justement, je ne doute pas que les praticiens recueillent, conformément aux dispositions réglementaires en vigueur, leur « consentement éclairé ». Convenons que « 10 000 Lux durant 30 minutes » doivent amplement suffire.

Je n’aurai pas le mauvais goût de remarquer que, ça aussi, c’est une méthode en vigueur dans les commissariats.

C’est tout de même troublant, non ? cette attirance de la psychiatrie pour les façons de faire des flics et des bourreaux.

Ces gens sont tellement convaincus — loin de toute « perversité », cela va de soi — d’incarner la miraculeuse superposition du bon droit naturel avec le bon droit pénal, qu’ils vous crèveraient les yeux en attendant qu’une étude en double aveugle confirme les résultats prometteurs de l’opération sur l’addiction aux jeux vidéo…  il vous passeraient à tabac pour vous faire arrêter de fumer… ils…

Ils sont capables de tout.

Tenez, il ne manquerait plus que l’un d’eux ait l’idée de choquer les « suicidaires » avec un courant électrique…

Où ai-je la tête ?

Ils y ont pensé  — ils le font…

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[1] La loi de 1987, elle, parle de « produits, objets ou méthodes ».