Exploitation sous état d’urgence ~ héroïsation et infantilisation

On trouvera ci-dessous le message envoyé par une agence de travail temporaire de l’Ouest de la France. On notera le vocabulaire utilisé: les «collaborateurs», c’est-à-dire les travailleuses et travailleurs précaires sont appelé·e·s des superhéros !

Le recours à l’imaginaire des bandes dessinées s’inscrit dans la politique lexicologique du gouvernement. Le Président de la République n’hésitant pas à qualifier de «héros» le personnel soignant, sur lequel il lâchait ses porcs il y a quelques semaines lorsqu’il réclamait des conditions de travail décentes.

L’idée est simple, et concernant les infirmières elle vient doubler celle d’une vocation supposée des femmes au soin, au care: un héros ou une héroïne est admirable. Mais l’admiration que chacun·e se doit de lui porter est la seule ou au moins la principale gratification qu’il·elle peut attendre. On ne paye pas une héroïne! Ce serait l’insulter dans son dévouement exemplaire, donc forcément désintéressé…

Bonjour,

Vous faites partie des collaborateurs inscrits chez CRIT à ce titre, je souhaite partager les dernières informations de votre agence et de ses clients.  

Compte tenu de la situation actuelle, après le secteur de la santé, l’alimentaire est considéré comme un secteur prioritaire. Aussi, tous les jours les intérimaires de notre agence travaillent avec les entreprises pour assurer la production et l’approvisionnement des consommateurs sur tout le territoire.  

Si vous souhaitez rejoindre les équipes qui travaillent pour nourrir nos concitoyens, [ici un numéro de téléphone]

Appel à tous les superhéros !

Rejoignez les équipes d’opérateurs agroalimentaire

Rejoignez les équipes de préparateurs de commandes

Rejoignez les équipes de livreurs

Rejoignez les équipes d’hôtes/hôtesses de caisse

Un grand MERCI à toutes celles et tous ceux qui ont déjà rejoint les équipes formidables des superhéros et d’avance MERCI à tous les nouveaux 

Prenez soin de vous, de vos proches, respectez les consignes sanitaires et à très vite !

Pandémie, «Union sacrée» et collaboration de classes

Le communiqué daté du jeudi 19 mars, signé par les grandes centrales syndicales (CFDT, CGT, FO) et les principales organisations patronales (Medef, Cpme) est si curieusement rédigé que l’on croirait un faux. Ces braves gens précisent en effet qu’ils sont «attachés à leur liberté de comportement». En bon français, ça ne veut rien dire. En l’espèce, ça signifie qu’ils font où on leur dit de faire, mais qu’ils voudraient qu’on croit qu’ils ont agi spontanément…

On voit que l’expression «Union sacrée» n’a pas été employée par hasard par Emmanuel Macron. On nous refait le coup de 1914! Trêve obligatoire dans la lutte des classes pour sauver la nation…

Je donne ci-après le communiqué, dit «relevé de réunion» du 19 mars, puis le texte de protestation d’un certain nombre d’unions départementales CGT qui le contestent.

Relevé de réunion

Les confédérations syndicales (CFDT, CGT, FO, CFE-CGC, CFTC) et les organisations patronales (MEDEF,  CPME,  U2P) attachées  à  leur  liberté  de  comportement se  sont  rencontrées  ce  19 mars.

Dans le contexte de crise sanitaire majeure, lié à l’épidémie de Coronavirus (COVID-19), qui appelle  à  prendre  les  mesures  indispensables  à  son  endiguement, elles entendent  ainsi affirmer le rôle essentiel du dialogue social et de la négociation collective.

Elles  appellent  les  pouvoirs  publics et  les  entreprises à mettre en œuvre tous les moyens indispensables à la protection de la santé et de la sécurité des salariés devant travailler.

Elles saluent l’engagement des  agents  des  services  publics  et  des  salariés  particulièrement indispensables à  commencer  bien  évidemment  en  matière  de  santé,  mais  également  de continuité d’approvisionnement.

Elles soulignent le rôle majeur de nos systèmes de protection sociale collective, garant de la solidarité entre toutes et tous.

Elles ont convenu de rester en contact autant que de besoin.

Paris, le 19 mars 2020

 

LES ORGANISATIONS CONSTITUTIVES DE LA CGT SE DISSOCIENT ET CONDAMNENT LA « DÉCLARATION COMMUNE » DES CONFÉDÉRATIONS SYNDICALES ET PATRONALES DU 19 MARS 2020

Hier soir, les 5 confédérations syndicales et les 3 patronales ont validé un texte commun que nous ne reproduirons pas puisqu’il est disponible par exemple, sur le site de certaines confédérations.

Nous retenons que les signataires :

– « entendent affirmer le rôle essentiel du dialogue social » : L’heure serait au dialogue social, pendant que les patrons sont prêts à faire mourir des travailleurs plutôt qu’à renoncer à leurs marges ?

– « mettre en œuvre tous les moyens indispensables à la protection de la santé et de la sécurité des salariés devant travailler. » : Ce qui ne dit rien sur, donc valide, le maintien des activités non strictement indispensables à la lutte contre la pandémie et la vie quotidienne.

– « saluent l’engagement (…) des salariés indispensables à la continuité d’approvisionnement. » : À l’approvisionnement en pneus militaires ? en gazole alors que les stocks stratégiques sont pleins ? En rouge à lèvres ? Etc.

Cette déclaration est un coup de poignard dans le dos des militants, des travailleurs qui se battent pied à pied contre les employeurs sans scrupules, pour arrêter des activités non indispensables et pour mettre à l’abri les salariés chez eux. On parle de la vie des travailleurs, non pas de quelques-uns, mais des milliers!

La parole des patrons, comme celle des politiques, Macron compris, est complètement discréditée par leur acharnement à poursuivre les activités de toutes les entreprises. C’est la même chose avec les signataires de ce texte. Tous se retrouvent dans l’union sacrée convoquée par Macron, alors que ceux qui trinquent, ce sont les salariés et leurs familles!

La seule parole crédible est celle des gens de terrain, les médecins, infirmières, urgentistes : Tous et toutes disent qu’il faut absolument stopper toutes les activités mettant les personnes en contact les unes avec les autres, et qu’ensuite, il faut n’autoriser que celles strictement indispensables.

La réalité de terrain, c’est qu’en règle générale, les patrons obligent les gens à travailler bien avant de se préoccuper, au coût minimum, de mettre en place les mesures nécessaires pour protéger les travailleurs. Pendant ce temps, les marges continuent de tomber mais le virus, lui, peut se transmettre en une seule minute!

Il y a donc urgence à stopper tout ce qui n’est pas nécessaire. Le coup d’état d’urgence sanitaire ouvre un régime d’exception pour les employeurs où tout est permis pour eux. Le rôle de la CGT dans la période est de se trouver auprès des travailleurs, et non signataire d’une déclaration en collaboration avec ceux qui nous font face.

Les organisations qui s’expriment par cette adresse publique invitent toutes les organisations de la CGT, du syndicat à la confédération, à condamner cette « position commune » qui rend complice ses signataires des drames humains consécutifs à la crise sanitaire en cours, et à exiger le retrait de sa validation par la CGT.

Premières organisations : UD 13, FNIC, UD 94, UD 82, UD 18, SERVICES PUBLICS, UD 59, UD 04
Membres de la direction confédérale : B. Amar, M. Blanco, P. Bonnet, B. Talbot.

LA GRÈVE EN FEU !

À l’heure où le salariat perd sa centralité – au moins dans les sociétés occidentales – et tout en récusant le concept (le mythe?) de la «grève générale», Adrien Brault et Simon Le Roulley proposent dans Pour la grève de généraliser le concept de grève à l’ensemble des luttes anticapitalistes. De ce paradoxe, les auteurs entendent – de manière plutôt convaincante – faire un accélérateur de combustion, mentale et insurrectionnelle.

Il s’agit, contre les syndicats et les journalistes, de travailler à empêcher la réduction de la signification de la grève, laquelle est affirmation de soi. Dans un même mouvement, l’individu y énonce son irréductibilité à ce qui l’asservit et découvre la communauté qui va le transformer. Faire grève, comme on fait corps.

Les auteurs égrènent leurs critiques et leurs propositions au long d’un inventaire bien venu des mouvements des dernières années (mouvements étudiants ou grèves ouvrières) jusqu’au récent mouvement des Gilets jaunes.

Si la grève est une vacance, elle n’est pas une affaire de fainéant. École buissonnière elle est aussi tout sauf un arrêt de l’apprentissage. Et si elle a un air d’enfance, le sens que donnent les grévistes à leur temps commun est cette fois-ci beaucoup moins influencé. Ainsi ce rapport à la jeunesse qui parcourt l’imaginaire révolutionnaire comme le langage des montreurs d’ordre, puisqu’il oppose des gens raisonnables à des idéalistes, des jeunes inconscients des réalités du monde à des spécialistes encravatés, ce rapport manque pourtant son objet. La jeunesse n’est pas sujette à la révolution parce qu’elle est «jeune». Nous savons bien que certains n’ont pas attendu d’avoir 40 ans pour enfiler un costard et parler en comptable. On peut être révolutionnaire quand on est jeune parce qu’on nous demande de quitter un temps que l’on a dans les mains pour la mutiler dans l’emploi du temps. On nous demande de nous défaire de cette idée que les choses dépendent de nous pour nous conformer à un ordre. De cette injonction, il faut être fou ou y avoir intérêt pour s’y conformer. La transition, l’encagement, ne se fait pas sans heurts. C’est pourquoi les militants de l’économie ont intérêt à agir sur nos perceptions dès l’enfance.

Pour la grève, 208 p., 10 €. Éditions grévis.

Statut de l’ouvrage: acheté à l’éditeur.

RENDEZ-VOUS DE CLAUDE [4] ~ “Espagne 1936-1937. Quand la révolution s’incline devant l’économie”, avec Myrtille, giménologue ~ MARDI 26 NOVEMBRE

Pour la quatrième édition des «Rendez-vous de Claude», je reçois Myrtille, autrice d’une trilogie sur Les chemins du communisme libertaire en Espagne aux Éditions Divergences.

Elle parlera plus spécialement des années décisives 1936-1937, quand la bureaucratie de la Confédération nationale du travail (CNT, anarcho-syndicaliste) a renoncé à défendre des objectifs révolutionnaires, cédant tout à la fois à un pseudo-réalisme économique et à la priorité de la guerre sur la révolution. Le résultat est connu: le prolétariat espagnol a perdu et la guerre et la révolution. Certes, la coalition fasciste internationale, l’attentisme hostile des démocraties et le sabotage stalinien, militaire et policier, ont pesé lourd dans la balance. Mais certains anarchistes ont renoncé devant l’obstacle aux objectifs maintes fois ressassés et beaucoup de camarades, beaucoup des nôtres sont morts pour des idées qui ne sont pas les nôtres.

À quoi bon se réclamer de l’anarchisme si c’est pour, le moment venu d’appliquer ses idées à grande échelle, collaborer aux structures de l’État au lieu de l’abolir, et militariser le travail au lieu de supprimer l’économie et le salariat? S’agit-il de la trahison ou de la débandade de quelques-un·e·s ou bien l’anarchisme a-t-il démontré son inutilité, voire sa nocivité, cantonné au statut d’idéal trompeur? A-t-il révélé son caractère d’utopie, au sens de projet imaginaire réalisable nulle part ou demeure-t-il une utopie programmatique inspirante et mobilisatrice? À défaut de trouver des réponses à ces questions fondamentales, non seulement pour les libertaires, mais pour toutes celles et tous ceux qui n’ont pas renoncé au projet d’abolition du capitalisme et de construction de rapports humains désaliénés, nous tenterons d’apporter des éclairages à partir des enseignements de la révolution espagnole.

Les livres de Myrtille seront disponibles à la vente.

Myrtille fait partie du groupe des «Giménologues», du nom d’Antoine Gimenez, dont les souvenirs d’Espagne ont été publiés chez Libertalia, sous le titre Les Fils de la nuit.