“L’ÉCHAUDÉE” n° 8 paraît ~ Et toujours de vrais morceaux de Claude Guillon dedans…

L’Échaudée s’intéresse dans ce numéro…
  • Aux révoltes intenses et communicatives qui emplissent les rues (Amaredine Mudejar) – À l’auto-organisation dans les luttes sociales (autour du livre de Charles Reeve, Le Socialisme sauvage, paru chez l’Échappée) – Aux soubresauts politiques en Arménie (avec Jean-Luc et Varduhi Sahagian) – À la littérature populaire où l’étrange étrangeté côtoie les tentations multiples (Alain Joubert).
  • Le grand livre des maudits écrits est augmenté des écrits de Manuel Anceau, Julien Bal, Alfred Jarry et de Claude Guillon.

 

  • Le cabinet des curiosités imagées s’étoffe avec Cornelia Eichhorn, Balthazar Kaplan, Lacassinière, Eve Mairot, LL de Mars, Benjamin Monti, et Barthélémy Schwartz.

 

 

«Une grève sauvage de masse» ~ par Charles Reeve

La grève des instituteurs et du personnel des écoles dans l’État de Virginie-Occidentale aux États-Unis

 

La dégradation du système de remboursement des dépenses de santé semble avoir été à l’origine du mouvement de révolte qui a abouti, fin février 2018, à la grève totale des 30 000 instituteurs et des 13 000 fonctionnaires des écoles dans l’État de Virginie-Occidentale.

Dans cet État, les fonctionnaires n’ont pas le droit de faire grève, et tout mouvement est illégal. En Virginie-Occidentale, les syndicats sont faibles, même si les communautés populaires ont une longue tradition de lutte sociale. Les grèves de mineurs y furent particulièrement combatives et violentes par le passé.

La grève a été organisée hors des structures syndicales par l’intermédiaire des réseaux sociaux, les grévistes se sont organisés par école et ont établi des liens entre eux par Internet. Il était clair, dès le début, que la grève ne pouvait réussir que par son côté massif, les grévistes isolés risquaient de se faire licencier immédiatement. La solidarité a ainsi été le ciment du mouvement. Les écoles se sont organisées pour continuer à distribuer aux enfants des repas gratuits dans un État très pauvre où de nombreux enfants ne mangent à leur faim que dans les cantines scolaires. Cette distribution a servi aussi à expliquer le mouvement et souder la population avec les grévistes.

Au début, les syndicats ont tenté de dissuader les instituteurs de se battre mais devant la puissance du mouvement, ils les ont suivis mollement et ont cherché à négocier avec les autorités de l’État. Tout de suite après les premières négociations, les syndicats ont avancé des promesses de règlement du mouvement. Les grévistes ont répondu en renforçant le mouvement avec le slogan : « Pas de promesses, du concret ! » Le mouvement a commencé à susciter un intérêt parmi les instituteurs d’autres États, en Arizona et en Oklahoma où des groupes de travailleurs ont exprimé le besoin d’action sauvage à la base sans passer par les syndicats. Des réseaux sociaux destinés à organiser la grève sauvage ont même été mis en place.

La Virginie-Occidentale est un des États les plus pauvres des États-Unis, avec une forte population de Blancs pauvres. Un instituteur gagne en moyenne 2 200 euros par mois, un des plus bas salaires d’instituteurs aux États-Unis. Après neuf jours de grève, des manifestations monstres devant le Capitole de l’État (qui a été par moments occupé par les grévistes) et un soutien croissant de la population, le gouverneur républicain a accordé, le 7 mars 2018, une augmentation de 5 % des salaires à tous les fonctionnaires de l’État et a ouvert des négociations sur les systèmes de santé et les remboursement médicaux des instituteurs qui sont continuellement revus à la baisse. Les grévistes ont obtenu également la garantie que les fonds nécessaires ne soient pas prélevés sur le budget des aides sociales aux plus pauvres, comme c’était prévu au départ. « Il ne s’agit pas de prendre aux plus pauvres pour donner aux pauvres ! », ont-ils affirmé. Les grévistes ont fêté leur victoire aux cris de : « C’est nous qui faisons l’Histoire ! », et en reprenant le slogan d’Occupy : « Voilà à quoi ressemble la démocratie ! »

L’État de Virginie-Occidentale a voté à 70 % pour Trump… Comme quoi l’apparence politique des sociétés ne traduit pas leur état d’esprit et peut cacher leurs potentialités de lutte. On ne peut réduire la société nord-américaine à Trump et aux fous armés qui tirent dans le tas…

Ci-joint quelques liens sur le mouvement. À lire en particulier l’analyse de Joe Burns sur le site Labor Notes. L’auteur a une vision syndicale de gauche de la crise du syndicalisme institutionnel et perçoit l’émergence de mouvements de base sauvages, tels celui des instituteurs de Virginie-Occidentale, comme un moyen de reconstruire le syndicalisme, passant à côté de ce qu’il y a de nouveau dans l’esprit de ces luttes.

Charles Reeve

Des liens utiles

http://www.labornotes.org/2018/03/west-virginia-option

https://www.bloomberg.com/news/articles/2018-03-06/could-west-virginia-s-wildcat-teachers-strike-spread

https://www.democracynow.org/2018/3/5/from_coal_miners_to_teachers_west

https://www.democracynow.org/2018/3/5/people_have_just_had_enough_west

https://www.democracynow.org/2018/3/7/we_won_teachers_end_historic_strike

 

Charles Reeve vient de publier chez L’échappée

Métro (2003)

Ce court texte a été publié en encadré dans l’article de Charles Reeve « Les forteresses fragiles », dans le numéro 10 de la revue Oiseau-tempête (printemps 2003).

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L’homme doit avoir une soixantaine d’années. De type maghrébin, comme on dit dans les gazettes. Les cheveux grisonnants, il porte une veste de costume élimée, achetée au décrochez-moi-ça. Lorsque par hasard il heurte un voyageur, ou lorsque lui-même est bousculé — ce qui est fréquent, parce qu’il est encombrant à force de discrétion —, il a le même sourire d’excuse. De taille moyenne, il donne l’impression de tenir peu de place. S’il occupe un siège, il s’y tient les jambes repliées à angle droit, les mains posées sur les genoux.

Il était jeune pendant la guerre d’Algérie : pour fuir comme pour se battre, on apprend à se rendre invisible, couleur des murs, parler bas.

À la station suivante, monte dans la rame un groupe de trois jeunes gens. Ils peuvent avoir vingt ans. Je les ai d’abord entendus. Ils parlent haut, rient fort, se bousculent, miment je ne sais quelles anecdotes à grand renfort de gestes dansés. Deux d’entre eux s’asseyent, longues jambes déployées, les pieds reposant sur la barre d’appui verticale. Ils portent des casquettes à longues visières, des vêtements neufs, aux couleurs vives, dont on distingue les marques connues.

Lorsque le trio descend, il croise cinq jeunes filles qui feignent de ne pas les voir. Bustes de statues khmers et nombrils nus, elles forment un cercle et rient tour à tour en se regardant dans les yeux. Le chœur éclate soudain. Marmonnant une formule d’excuse, une femme a frôlé deux rieuses et sauté sur le quai à l’instant de la fermeture des portes. Les filles hurlent maintenant, cognent à la vitre, injurient la voyageuse. Elles se proclament « Arabes », vitupèrent les « Français », crient qu’elles sont « chez elles ».

Cette arrogance surjouée, cette violence à fleur de peau, caricature des mœurs de l’époque, souvent ridicules, intolérables parfois, comment ne pas voir qu’elles sont l’image inversée de la discrétion du père ? De sa résignation, réelle ou supposée.

Et la revanche sur elle — qu’il désapprouve du regard.

 

 

JE CHANTE LE CORPS CRITIQUE. Chap. 1 Production et reproduction : corps de classe, corps de genre

Je chante le corps critique

On trouvera ci-dessous le premier chapitre de mon livre Je chante le corps Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.22critique, publié chez H & O.

J’ai mis en ligne l’intégralité de ce livre avant même d’avoir trouvé un éditeur ; je l’ai laissé en ligne par la suite. Je récidive ici. Cependant, je ne saurais trop conseiller à celles et ceux qui s’intéressent à son contenu de se soucier aussi de son support papier, et d’en acheter un exemplaire. Non pas tant pour soutenir matériellement l’auteur (je n’y gagnerai pas un centime) mais pour convaincre l’éditeur (celui-ci et d’autres) que prendre en charge un ouvrage de cette sorte a encore un sens. Je ne choquerai ici que les ignorants du travail intellectuel : je n’aurais jamais fourni un tel effort pour simplement alimenter la colonne de mon blog. La lecture n’est pas une activité « neutre », et encore moins « privée »… pas de responsabilité politique en tout cas.

 

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  1. Salariat et hygiénisme

Paris, le 23 mars 1979, avenue de l’Opéra. Les affrontements avec la police sont violents ; les militants autonomes ont réussi à faire cause commune avec des sidérurgistes, notamment de la CFDT de Longwy. Tous les sympathisants révolutionnaires qui n’ont pas été préventivement raflés le matin sont présents. Les bureaucrates de la CGT peinent à repêcher leurs militants au milieu des bagarres, pour les amener vers les cars. L’air est irrespirable, saturé de gaz lacrymogène. Je me trouve dans un groupe hétéroclite qui reflue. Un militant CGT crie son indignation. Nous sommes pareillement équipés — casque et gants — mais c’est sa tenue de travail, tandis que je corresponds au portrait-robot du « casseur ». À la fin des années 70, les affrontements physiques sont encore courants entre cégétistes d’un côté, anarchistes, gauchistes ou autonomes de l’autre.

Que gueule-t-il ?

« On devrait pas r’culer. On a qu’à résister ! »

Et comme je lui fais observer que nous avons les mains vides, contre les fusils lance-grenades et les matraques, il ajoute, campé sur ses jambes, en écartant les bras du corps : « Rien qu’avec not’ force ! »

Paris, le 10 juin 2003, place de la Concorde. La police occupe le pont et interdit l’accès à l’Assemblée. Après quelques échauffourées, le service d’ordre CGT qui protégeait les barrières métalliques s’est retiré. À part les CRS, personne n’est casqué ni armé. Quelques rares bouteilles vides volent vers le barrage. Le grenadage commence. À chaque fois que le nuage s’étend sur la place, la foule se retire en désordre. On voit beaucoup de jeunes femmes, probablement des enseignantes en grève et des intermittentes du spectacle. Lorsque le nuage se disperse, les manifestant(e)s, très mobiles, reviennent obstinément narguer les gardiens du pont. Après plusieurs aller et retour, je remarque un groupe d’hommes, presque seuls à ne pas se joindre au ballet général. Ils portent des gilets fluorescents. Il faudra que les tirs les visent délibérément pour qu’ils consentent à s’écarter de quelques mètres, encore est-ce d’un pas presque nonchalant. Ils me disent être employés au chauffage urbain.

Deux exemples, à vingt ans d’intervalle, d’une différence persistante d’attitude corporelle dans les manifestations de rue, surtout lorsqu’elles tournent à l’émeute. Le plus souvent, les militants des groupes révolutionnaires, les manifestants isolés, et après 1990, les jeunes de banlieue, pratiquent une hypermobilité, plus ou moins délibérée, plus ou moins efficace, tandis que l’ouvrier, lui, fait front. C’est peut-être une erreur stratégique dans telle situation précise, mais c’est ainsi qu’il se tient. La jeune prof, l’employé de bureau au chômage ou l’étudiant ne sont pas moins courageux. Peut-être sont-ils en meilleure forme physique. Mais ils n’ont pas acquis le même mode d’emploi de leur corps et de sa force. On dira que c’est dans l’affrontement physique, et plus particulièrement dans le combat de rue, que le corps de classe se manifeste avec le plus d’évidence.

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[1] Le 15 novembre 2000, quatre ouvriers de la Compagnie parisienne de chauffage urbain mourraient dans un accident dû à une pression excessive de vapeur, alors qu’ils mettaient une canalisation en service, boulevard Ney, près de la porte de Clignancourt. Dix autres étaient blessés, dont deux grièvement. Vaporisés, les corps de ces ouvriers morts d’un accident du travail sur ou plutôt sous la voie publique, ont laissé moins de trace dans la presse, dans les déclarations des autorités et dans la mémoire des Parisiens que les victimes de l’éruption de Pompéi, dont au moins l’ombre reste portée par quelques murs.

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La vue, l’ouïe, le toucher, le goût, l’odorat, l’équilibre, le travail mobilise et dégrade toutes les fonctions du corps. Doigts coupés par les presses, orteils écrasés par les briques chaudes à peine démoulées, poumons brûlés par les vapeurs toxiques, maux d’estomac et troubles du sommeil, arthrose, rhumatismes et varices dans les conserveries, arrachement musculaire au énième pack de bouteilles d’eau minérale déplacé à bout de bras par la caissière du supermarché[2], troubles oculaires et musculo-squelettiques des employé(e)s du tertiaire.

« Gueules noires » des mineurs, maquillées de charbon, dont le noir de fumée (utilisé dans la fabrication des pneus) cernait les yeux des dockers qui le transportaient ; corps jaunis par le tétryl des ouvrières anglaises fabricant des obus pendant la Première guerre mondiale, qui leur valent le surnom de « filles canari[3] » ; mains colorées par la teinture des jeans, mains bleues, dont les ouvrières licenciées par la firme Levi’s ont fait un nom collectif et le titre d’un livre[4]. Elles y racontent les doigts emmaillotés de pansements pour ne pas tacher de sang les pantalons neufs ; les doigts cousus par la machine, deux aiguilles enfoncées dans la chair.

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Je repense aux doigts bleus, cousus sur le tissu rêche, devant cette publicité de Levi’s : une jeune femme en jean, assise dans une position étrange, fesses posées, dos rond, la jambe droite relevée, en appui sur le bras droit, le gauche dissimulant sa poitrine nue[5]. Sa bouche est entr’ouverte, son visage penché en avant, ses paupières baissées ; elle ne peut regarder que son sexe, dissimulé à nos regards par la jambe levée. Posture acrobatique et nudité suggèrent l’idée d’un ajustement érotique : la femme observe ce qui la pénètre.

« Le jean ajusté. Rien ne pourra les séparer », confirme le texte qui barre verticalement la page. On ne distingue pas immédiatement le détail qui forme le ressort de la publicité : le jean est cousu sur les reins de la jeune femme. Comme le pantalon baille légèrement, le fil s’étire d’un ou deux centimètres entre la ceinture et la chair.

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Autre publicité Levi’s utilisant le même ressort fantasmatique (voir la partie de l’image que j’ai entourée).

 

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UN RÊVEUR CAPTIF Magnifique opus de Barthélémy Schwartz (2012)

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J’ai rencontré Barthélémy Schwartz il y a une quinzaine d’années, à l’époque où la revue Oiseau-tempête, au collectif de rédaction de laquelle je ne participais pas encore, a publié mes premières contributions (des tracts). Par la suite, nous avons passé quelques centaines d’heures en réunions hebdomadaires et au téléphone.

À Oiseau-tempête, tout était longuement débattu : textes, dessins et autres contributions graphiques, que nous voulions davantage que des « illustrations ». Mais la touche finale de la maquette de la revue, nous la devions à Barthélémy[1], et c’est à elle (donc à lui) que la revue devait son allure et une bonne partie de son succès — sa cohérence, même ; parfois plus « visuelle » que réelle.

Barthélémy a publié dans la revue des dizaines de dessins et de collages , qui contribuaient à son originalité. J’ignorais alors qu’il avait, comme on le dit d’un criminel, « un passé » dans les marges de la bande dessinée, même s’il lui arrivera par la suite d’y faire des allusions.

En même temps que les éditions Ab irato poursuivent leurs activités, avec Ève, sa compagne, Barthélémy a lancé une nouvelle revue, intitulée L’Échaudée, qu’il place résolument dans la continuité d’Oiseau-tempête [2]. La filiation est certes justifiée par sa présence, et celle de certains « Oiseaux » comme Charles Reeve, et par l’esprit général de la nouvelle publication. Cependant, le fait qu’il ne s’agisse plus d’une revue « à collectif de rédaction », mais dirigée par deux personnes, entraîne nécessairement — à mes yeux du moins — un affaiblissement du contenu politique et de sa cohérence. Charbonnier (et charbonnière) étant maîtres chez eux, Ève et Barthélémy publient ce que bon leur semble, y compris de ses propres travaux en cours, ce qui peut donner lieu à quelques incongruités (je pense à une série de dessins empruntés à des BD militaires retravaillées, publiée dans le numéro un, dont il a convenu qu’elle aurait pu rester sans inconvénient dans ses cartons). Pourquoi m’attarder sur cet épisode ? D’abord parce qu’il est toujours préférable de montrer que l’écho donné à un travail ne s’apparente pas à un « copinage » niaiseux et dépourvu d’esprit critique. Ensuite, parce que L’Échaudée publie dans sa deuxième livraison[3] plusieurs pages de l’ouvrage que je souhaite évoquer ici, et dont le titre est celui du présent billet.

Il faut préciser que si c’est un service rendu à L’Échaudée de signaler sa parution aux lectrices et lecteurs, ça n’est pas nécessairement un service rendu au Rêveur captif, tant le format réduit de la revue par rapport au livre en « écrase » les dessins. Il faut impérativement feuilleter le livre en librairie.

J’ai écrit « dessins ». Il convient de préciser, pour autant que cela soit possible avec des mots, de quoi il s’agit. L’auteur utilise des procédés mixtes, combinant dessins, collages et photos, le tout en noir et blanc. S’agit-il encore de « bande dessinée » ? Voilà un débat qui ne m’intéresse guère, n’étant pas spécialiste, et convaincu par ailleurs que les formes les plus classiques (le roman, en littérature, par exemple) peuvent être subverties, voire dynamitées, sans perdre de temps à critiquer des étiquettes.

Dans la production romanesque, la dite « autofiction » donne le plus souvent des résultats assez pitoyables, pour ne rien dire des « confession » (J’ai vingt cinq ans et je baise mon prof de droit) et des « autoanalyses » (J’ai accompagné la mort de ma mère pendant six mois, bien qu’elle m’ait livrée au voisin du dessus entre l’âge de 10 ans et il y a six mois). Ici, l’exploration du rêve et par le rêve de la jeunesse de l’auteur en banlieue parisienne, de ses rapports avec son père, et avec les auteurs qui l’ont marqué nous emporte aussitôt. Pour évoquer et représenter les rêves dont il se sait captif, Schwartz use de toute la liberté et de toute la fantaisie du rêve lui-même, que les dessins et les collages servent merveilleusement.

L’Alice que nous devenons ne croise aucun lapin retardataire, mais les adultes et leurs discours terroristes sont largement aussi effrayants que la Reine ; quant au vol au-dessus des cités, il évoque davantage le 11 septembre que la fée Clochette…

Le Rêveur captif est aussi, et cela n’a rien d’accessoire, un objet magnifiquement édité par L’Apocalypse, peut-être trop cher (29 €) pour qu’on l’achète pour soi, mais idéal à offrir à quelqu’un que l’on aime. À défaut de vous rendre ce bienfait, on vous le prêtera.

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[1] Également auteur régulier d’articles.

[2] « Vous avez aimé Oiseau-tempête ? laissez-vous tenter par L’Échaudée ! »

[3] À peine sortie de l’imprimerie au moment où je rédige ce billet… Je n’ai pas eu le temps d’en consulter l’intégralité. Je recommande toutefois, sans plus attendre, un entretien fort intéressant avec Ken Knabb sur le mouvement « Occupy ».

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J’ai retrouvé, en classant quelques papiers, un inédit de Barthélémy, griffonné sur un coin de table pendant l’une des réunions d’Oiseau-tempête. J’ignore s’il l’a repris ailleurs. Je le donne ici (sans autorisation !).

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L’«ÉCONOMIE RÉELLE» : UNE FICTION CAPITALISTE. Notes succinctes sur le peu de réalité de l’économie (2008)

 

 

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uel réel ? « Crise financière » oblige, on entend et on lit partout en cet automne 2008 qu’il faut — et qu’il suffirait de — « revenir à l’économie réelle ». La réalité ! Voilà qui sonne de manière rassurante. Quoi de plus intangible, de plus objectif que la réalité ?

Or, pour nous en tenir d’abord au vocabulaire, il se trouve que réalité vient de reellité (du bas latin realitas), qui signifie au XIVe siècle « contrat rendu réel[1] ». À notre époque de médias de masses, la réalité du monde — et particulièrement de l’économie, qui est sa « loi naturelle » — c’est le contrat social, rendu « réel » par l’absorption quotidienne de la vérité télédiffusée du monde. Autrement dit : à chaque fois que j’allume la télévision ou la radio, que je me connecte sur le site d’un journal, je suis supposé confirmer mon acceptation du contrat social[2]. On voit que loin d’offrir un support matériel solide, tout est fiction dans cette reellité : fiction, le contrat social ; fictions, les « nouvelles » médiatiquement distillées, et fiction le récit capitaliste des temps héroïques où l’on ne pensait qu’à produire pour le bien de tous.

 

Le réel capitaliste, c’est le travail exploité

Lisons le discours de Nicolas Sarkozy, président de la République française, le 25 septembre 2008. Quelle est la fiction qu’il bâtit ? Le monde enchanté du capital, revu par un Walt Disney plus niais que nature :

« La génération qui avait vaincu le communisme [qui ? où ? de quoi parle-t-il ?] avait rêvé d’un monde où la démocratie et le marché résoudraient tous les problèmes de l’humanité. […]

« Pendant plusieurs décennies, on a créé les conditions dans lesquelles l’industrie se trouvait soumise à la logique de la rentabilité financière à court terme. […]

« Mais ce système, il faut le dire parce que c’est la vérité, ce n’est pas l’économie de marché, ce n’est pas le capitalisme. L’économie de marché, c’est un marché régulé, mis au service du développement, au service de la société, au service de tous. […] L’économie de marché, c’est la concurrence qui réduit les prix, qui élimine les rentes et qui profite à tous les consommateurs. […]

« La crise financière [coupure dans la version du {Monde}] n’est pas la crise du capitalisme. C’est la crise d’un système qui s’est éloigné des valeurs les plus fondamentales du capitalisme, qui a en quelque sorte trahi l’esprit du capitalisme. Je veux le dire aux Français : l’anticapitalisme n’offre aucune solution à la crise actuelle[3]. »

Le directeur du Bureau international du travail (BIT) Juan Somavia ne dit pas autre chose, qui affirme : « Nous devons revenir à la fonction première et légitime de la finance, qui est de promouvoir l’économie réelle, de prêter aux entrepreneurs qui investissent, innovent, créent des emplois, produisent[4]. »

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Constatant qu’aux États-Unis, « le 1% le plus riche de la population gagne plus de 16% du revenu national, contre 7% après guerre », l’économiste Daniel Cohen conclut : « C’est une véritable perversion du capitalisme traditionnel[5]. »

Nous sommes donc invités à comprendre que le capitalisme des origines, fondamentalement bon (pour tous !), s’est ou a été perverti, probablement par l’avidité des banquiers et des traders. On trouvait bon qu’ils affirment dans les années 1980 « Greed is good », la cupidité est une bonne chose, mais la crise est là, qui montre que l’on s’est détourné de la production d’objets de consommation et de la finance qui lubrifiait les chaînes de montage pour tomber dans la «folie» des marchés (Sarkozy).

Il y a dans ce récit plusieurs mensonges historiques et théoriques, emboîtés comme poupées gigognes, que je vais tenter de distinguer les uns des autres.

 

Des fictions gigognes

On prétend que le fondement du capitalisme serait la production de biens de consommation.

C’est doublement inexact.

Tout d’abord, le fondement du capitalisme, son ressort si l’on veut, n’est pas la « production », mais l’exploitation du travail.

Notez que tout le monde s’y perd un peu. Ainsi un Alain Badiou, qui-sait-de-quoi-Sarkozy-est-le-nom, a oublié de quoi le capitalisme est fait : « La foule abasourdie […] voit passer des chiffres aussi gigantesques qu’obscurs et y compare machinalement les ressources qui sont les siennes, ou même, pour une part très considérable de l’humanité, la pure et simple non-ressource qui fait le fond amer et courageux à la fois de sa vie. Je dis que là est le réel, et que nous n’y aurons accès qu’en nous détournant de l’écran du spectacle […]. Il n’y a donc rien de plus “réel” dans la soute de la production capitaliste que dans son étage marchand ou son compartiment spéculatif[6]. » Ainsi, le réel capitaliste serait non pas l’exploitation du travail, mais la différences des fortunes, la pauvreté, ou le fait d’être à l’écart de l’économie.

En second lieu, la tendance du capitalisme a s’émanciper du «réel» tangible du procès de production (la chaîne de montage) est aussi vieille que l’essor industriel. Elle est décrite par Marx au milieu du dix-neuvième siècle :

« À mesure que se développe la grande industrie, la création de la richesse réelle dépend moins du temps de travail et du quantum de travail employé que de la puissance des agents mis en mouvement au cours du temps de travail, laquelle à son tour — leur puissance efficace — n’a elle-même aucun rapport avec le temps de travail immédiatement dépensé pour les produire, mais dépend bien plutôt du niveau général de la science et du progrès de la technologie, autrement dit de l’application de cette science à la production. […]

» Dans cette mutation, ce n’est ni le travail immédiat effectué par l’homme lui-même, ni son temps de travail, mais l’appropriation de sa propre force productive générale, sa compréhension et sa domination de la nature, par son existence en tant que corps social, qui apparaît comme le grand pilier fondamental de la production et de la richesse. Le vol du temps de travail d’autrui, sur quoi repose la richesse actuelle, apparaît comme une base misérable comparée à celle, nouvellement développée, qui a été créée par la grande industrie elle-même.

» Le développement du capital fixe [les machines] indique jusqu’à quel degré le savoir social général, la connaissance, est devenue force productive immédiate, et, par suite, jusqu’à quel point les conditions du processus vital de la société sont elles-mêmes passées sous le contrôle du general intellect, et sont réorganisées conformément à lui. Jusqu’à quel degré les forces productives sociales sont produites, non seulement sous la forme du savoir, mais comme organes immédiats de la pratique sociale ; du processus réel de la vie[7]. »

Cette tendance capitaliste (s’émanciper de la matière) peut être lue dans la financiarisation croissante, mais elle se traduit surtout dans la fiction d’un capitalisme purement marchand, sans fabrication ni usines (fabless en novlangue). L’idéal étant la « firme creuse » (hollow corporation), centrée sur les tâches les plus éloignées de la production matérielle (conception, commercialisation…) et qui délègue les autres à la sous-traitance, délocalisée en fonction du moindre coût de production[8]. C’est déjà une manière pour le système de s’imaginer une second life virtuelle, dans une espèce de quatrième dimension où le travail productif n’apparaît jamais. Cette « refondation » présente l’avantage d’avouer sur quoi elle repose : rien, du rien.

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Enfin, le système capitaliste lui-même repose sur une parfaite abstraction : la valeur, dont l’argent est le support, de plus en plus souvent immatériel lui-même, à l’heure des cartes à puces. Sans l’abstraction de la valeur, pas de capitalisme, pas de prétendue « économie réelle ».

 

La grenouille et le bœuf

La tendance du système capitaliste à ignorer les frontières date de ses origines. L’expansion géographique, que l’on nomme aujourd’hui « mondialisation », est déjà repérée par Marx comme constitutive du système. Dans le terme mondialisation, on peut entendre aussi l’inévitable limite du processus. Une fois que le système a gagné l’ensemble de la planète — c’est fait ! — que lui reste-t-il comme possibilités ? Chercher d’autres mondes habités ? Sans être écartée, la perspective n’est pas centrale. Il semble bien que sa réaction, au sens chimique, soit plutôt de se détruire lui-même, ou si l’on veut d’imploser. Peut-être est-ce là ce que vise le sociologue altermondialiste Immanuel Wallerstein, lorsqu’il déclare :

« La situation devient chaotique, incontrôlable pour les forces qui la dominaient jusqu’alors, et l’on voit émerger une lutte, non plus entre les tenants et les adversaires du système, mais entre tous les acteurs pour déterminer ce qui va le remplacer. Je réserve l’usage du mot “crise” à ce type de période. Eh bien, nous sommes en crise. Le capitalisme touche à sa fin[9]. »

La question qui est posée ici est celle de l’irrationalité constitutive du système.

Un Sarkozy essaie de faire croire que c’est «l’idée que les marchés ont toujours raison [qui] était une idée folle (discours du 25 septembre 2008).»

On peut qualifier cette idée de « folle », et elle a en effet prospéré, par exemple chez les dirigeants de l’Agence américaine de projets de recherche avancée pour la défense (Darpa). S’inspirant des spéculations sur les prix du marché pétrolier, les concepteurs prévoyaient d’offrir à des traders d’investir de l’argent sur un FutureMAP (Marché à terme appliqué à la prédiction). Les traders auraient intégré à leurs calculs les risques d’attentats terroristes, de guerres civiles, de coups d’État, etc. Le Pentagone aurait enregistré et « analysé » les tendances de ce nouveau marché. « Les marchés à terme ont prouvé qu’ils pouvaient prédire des choses comme le résultat des élections ; ils sont souvent meilleurs que les experts », affirmaient les concepteurs. Or, ce comble de la croyance imbécile dans l’économie comme lieu de production de la vérité, a été dénoncé en 2003 comme immoral et ridicule par l’opposition démocrate et la presse, et abandonné[10]. » Il est donc inexact de laisser entendre que seule la dite «crise financière» aurait servi de signal pour alerter les gestionnaires sur le caractère délirant de l’idée selon laquelle les marchés ont toujours raison. Il existe bien des modes de régulation mineure, de caractère politique et médiatique, qui cependant, et logiquement, ne remettent pas en cause le fonctionnement même du système.

Par contre, l’irrationalité constitutive du système capitaliste se lit dans son incapacité à prendre en compte des pans entiers du réel : la finitude de l’espace géographique disponible, le caractère épuisable et dégradable des ressources naturelles (pétrole, eau…), la fragilité des écosystèmes, etc.

La « folie » du système ne réside pas dans le fait que seuls 2% des transactions monétaires sont directement liés à la production, mais dans le fait qu’il faut procéder à une évaluation économique de l’activité des insectes pollinisateurs (153 milliards d’euros, soit 9,5% de la valeur de la production alimentaire mondiale) pour chiffrer le coût de l’emploi massif et systématique des insecticides industriels…

Comment aurait-on pensé à l’importance « économique » des abeilles dans la production alimentaire, puisqu’on ne les paye pas et qu’elles ignorent la grève ?

Tel a toujours été « l’esprit » du capitalisme.

Quant à la manière dont le capitalisme contemporain cherche à s’émanciper de la chair, du corps, j’y ai consacré une part importante de mon dernier opus Je chante le corps critique (H&O, 2008). Je me borne ici à y renvoyer le lecteur après quelques phrases de rappel.

Déclaré « obsolète » (démodé), le corps humain sera « augmenté », appareillé, « amélioré », de telle manière qu’on trouvera bientôt aussi peu de citoyens réfractaires aux exosquelettes (membres ajoutés) et aux micro-ordinateurs greffés qu’on en trouve aujourd’hui aux téléphones portables.

La fabrication — hélas bien avancée ! — d’un corps machinique auquel le vieux corps humain ne servira que de support est l’une des manières dont le capitalisme essaie de dépasser les limites biologiques et matérielles de l’humain.

C’est aussi la fin programmée de notre espèce.

Une broutille, en regard du formidable développement des secteurs de pointe : nanotechnologies, biométrie, robotique.

« La peur est la principale menace qui pèse aujourd’hui sur l’économie », fait dire à M. Sarkozy l’un de ses porte-plume. Il veut dire que la véritable crise qu’il redoute est une crise de confiance dans les « valeurs » de l’économie. Et il a raison. Vivement la crise !

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[1] Cf. « “Réalisme” et résignation », in Guillon Claude, Dommages de guerre (Paris-Prisitina-Belgrade-1999), L’Insomniaque, 2000.

[2] Le contrat social prend et prendra d’ailleurs de plus en plus la forme d’une espèce d’injonction thérapeutique : si je souhaite demeurer « en liberté », je dois accepter une exposition quotidienne aux «nouvelles» (et [accessoirement ?] aux ondes électromagnétiques). Le téléphone portable, via lequel je peux être connecté à Internet ou à des réseaux locaux, peut être considéré comme l’équivalent marchand et médiatique du bracelet électronique.

[3] La dernière phrase est probablement une tentative pour ramener à la raison les 13 pour cent d’électeurs qui, dans les sondages, se disent prêts à voter pour le candidat du Nouveau parti anticapitaliste à la prochaine élection présidentielle. Le Monde, 27 septembre 2008.

[4] Le Monde, 28 octobre 2008.

[5] Le Monde 2, 18 octobre 2008.

[6] Le Monde, 18 octobre 2008.

[7] Marx, Manuscrits de 1857-1858 (« Grundrisse »), Le chapitre du capital. VII, 3, Éditions sociales, 1980, t. II, p. 192, 193, 194. J’ai proposé de traduire le terme general intellect, qui figure en anglais dans le texte de Marx, par « intelligence sociale » ; Économie de la misère, La Digitale, 1999.

[8] Sur l’application de ces idéaux immatériels à la formation, cf. « Simulateurs de vol », Oiseau-tempête n° 10, 2003, repris in De Godzilla aux classes dangereuses, recueil de textes de Alfredo Fernandez, Claude Guillon, Charles Reeve, Barthélémy Schwartz, Éditions Ab irato, 2007.

[9] Le Monde, 12-13 octobre 2008.

[10] Je reprends ici l’essentiel d’une note de Je chante le corps critique. Les usages politiques du corps, H&O, 2008.

JE BOYCOTTE… (2008)

Gueule rouge

 

Boycottage : action visant à isoler matériellement et moralement un individu ou une institution, en dénonçant ou sabotant l’utilisation des marchandises (objets ou idéologies) qu’ils mettent en circulation.

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Je boycotte les bureaucrates sanglants de Pékin qui tuent, dans la région autonome du Tibet et en Chine, pour garder la main sur le chrome, le cuivre et l’uranium tibétains, pour contrôler au Tibet le plus grand réservoir d’eau potable de l’Asie, pour éviter que les régions chinoises ne fassent sécession comme celles de l’ex-URSS, et pour maintenir leur pouvoir de classe sur une immense main-d’œuvre louée à bas prix au capitalisme mondial.

Je boycotte les ordures d’État, en France et ailleurs, qui les soutiennent, les excusent ou les ménagent en espérant — les crétins ! — «conquérir un nouveau marché».

Je boycotte un Sarkozy qui ose déclarer que : « Le souhait de la France est que tous les Tibétains se sentent en mesure de vivre pleinement leur identité culturelle et spirituelle au sein de la République populaire de Chine. » Lire la suite