Brèves réflexions sur la misandrie, et sur un bout de trottoir…

«La misandrie [exécration des hommes] n’est pas la solution à la misogynie [exécration des femmes]» peut-on lire sur ce trottoir de Montmartre.

Mais la misandrie prétend-elle remédier à la misogynie? Voilà de quoi l’on peut douter. L’exécration des femmes s’explique (confusément) par un mélange d’angoisses archaïques (vagin denté et puissance tellurique du sexe féminin) et d’évolution du système patriarcal·pitaliste.

Que la domination masculine produise de la misandrie n’a pas de quoi étonner. On s’étonnera bien davantage que tant de femmes non seulement n’en viennent pas à détester les hommes, mais ferment les yeux sur leurs excès de pouvoir ou sur le principe même de leur pouvoir.

Certes, la domination masculine est un système, qui doit être combattu en tant que tel, avant tout pour des raisons d’efficacité. Cependant, ledit système s’incarne hélas en des hommes de chair et de sang: des pères, des frères, des maris, et moi, et moi, et moi [1]… Nous n’ignorons pas non plus que la police est un rouage de la domination bourgeoise ; cela ne nous distrait pas toujours de mauvaises pensées à l’égard de tel représentant particulier des dites « forces de l’ordre », qui vient par exemple d’éborgner notre voisin d’émeute.

La haine des flics ne saurait tenir lieu d’analyse de l’oppression capitaliste, mais la haine de l’oppression capitaliste englobe la haine de toutes ses manifestations, y compris les plus caricaturales, y compris les plus immédiatement sensibles.

En dehors des émeutes, que peut-il y avoir de plus immédiatement sensible pour une femme que les manifestations physiques de la domination masculines (harcèlements, violences sexuelles), l’angoisse chronique et la rage impuissante qu’elles engendrent.

De ce point de vue, la misandrie peut être considérée non seulement comme une conséquence logique de la misogynie, mais aussi – dans certains cas, et pour certaines femmes – comme une « combinaison de survie » en milieu machiste. Bel et bien une solution donc, même si imparfaite et provisoire – ces deux qualificatifs pouvant hélas s’appliquer à la totalité des autres propositions de solution, qu’ils contiennent éventuellement de la misandrie ou la récusent (séparatisme lesbien, lutte révolutionnaire mixte, etc.)  


[1] Sur l’air de la chanson de Lanzmann et Dutronc.

Prendre en compte la «prostitution heureuse»… Mais certainement!

Une chroniqueuse du Journal officiel de tous les pouvoirs l’affirme : « Il faudrait écouter sans se draper dans une position morale les travailleuses sexuelles se disant libres et heureuses ». « Peut-on être prostituée et contente de l’être ? » interroge dans un style plus direct le titre de l’article. Si le style est direct, la question est purement rhétorique, puisque le chapeau du texte a déjà donné la réponse. C’est oui.

Évitons, comme on nous le recommande, de nous « draper » dans quelque posture que ce soit et voyons de quoi on nous parle. Il existerait des femmes (des hommes aussi probablement, je n’ai pas eu accès au texte) qui, se prostituant, s’estiment « libres et heureuses ». Cette réalité, très plausible, ne risque de choquer qu’en raison du tabou paradoxal qui pèse toujours sur la mal nommée « sexualité[1] », considérée comme activité séparée, indispensable à l’équilibre des mâles, vaguement répugnante chez les femelles ; un ressort des comportements humains et de l’économie, soit de manière directe (industrie de la pornographie, prostitution), soit de manière indirecte (messages publicitaires conçus comme des excitants érotiques).

Rappelons-nous que nous avons dédaigné tout « drapé », et que nous nous montrons dans la rude nudité d’une pensée critique qui affronte la réalité.

Ce que les expressions « travailleuses sexuelles » ou « travail du sexe » veulent induire dans notre esprit, c’est que la prostitution, c’est-à-dire le fait de vendre des actes sexuels et·ou de louer des orifices de son corps est un travail comme un autre. Aussi forte soit la tendance moderne du salariat à solliciter, voire à exiger des salarié·e·s un engagement total, à la fois corporel et émotionnel, je doute que la journée d’une employée de bureau puisse être considérée comme un équivalent exact de la nuit d’une escort girl. C’est sans doute dans les gestes prostitutionnels les plus frustes et les plus courants (fellation) que l’on peut trouver le rapprochement le plus convaincant avec la mécanisation tayloriste du travail[2].

Mais prenons plutôt le problème par l’autre bout (de la chaîne). Peut-on supposer qu’il existe, dans l’industrie de l’armement par exemple, des personnes qui s’épanouissent dans leur travail et se jugent « libres et heureuses » ? Sauf à se draper dans une morale abolitionniste du salariat, il faut reconnaître que c’est sans doute le cas. Peu importe ici les raisons de tels sentiments (salaires décents, postes épanouissants, proximité lieu de travail/logement, que sais-je…) et le jugement politique ou psychanalytique que nous pourrions porter sur eux. Le fait est : prenons-en acte.

L’existence de ce sentiment de liberté et de bonheur devrait-il nous faire réviser notre position à propos du devenir de l’industrie de l’armement dans un monde révolutionné ? Certainement pas. Et je précise : pas davantage si ce sentiment était unanime, et non très minoritaire, comme il l’est très probablement, autant chez les personnes prostituées que chez les salarié·e·s de l’armement.

Passé la période d’affrontement violent que suppose tout bouleversement social – et durant laquelle, la production d’armes automatiques peut se révéler utile – la fabrication de matériel militaire, d’armement – classique, chimique ou nucléaire – sera interrompu et les usines démantelées.

On peut parier que la plupart des personnes qui jugeaient s’épanouir dans ce type d’activité exploitée trouveront sans mal des activités libres plus passionnantes, et ce dès le début d’un bouleversement révolutionnaire. Il en va de même des personnes prostitué·e·s.

Cependant, concernant ces dernières, si certaines d’entre elles demeuraient attachées à leur activité « sexuelle », et compte tenu de l’inéluctable abolition de l’argent, on peut imaginer que leur savoir-faire (sans doute la source partielle de leur « fierté au travail ») trouverait un nouvel emploi auprès des personnes âgées ou disgraciées, ou encore des personnes souffrant d’un handicap, mental ou physique. C’est à peu près ce que prévoyait l’utopiste Charles Fourier sous le nom d’« angélicat ». Comme dans l’utopie fouriériste, les ex-prostituées seraient regardées avec faveur et leur rôle social apprécié à sa juste valeur (morale).

On voit que, de ce point de vue, les personnes prostituées conservent, dans une société libertaire, une valeur sociale bien supérieure à celle des anciens salariés de l’armement – au moins considérés sous ce seul jour.

Il est d’ailleurs bon d’ajouter que les luttes menées par les personnes prostituées – contre les tracasseries policières, par ex. – sont aussi légitimes et justifiées que celles menées par les travailleuses et travailleurs d’autres secteurs d’activité. Cependant aucune des luttes menées, quelle que soient la radicalité des moyens employés, ne constituera un « sauf-conduit » pour telle activité considérée dans sa forme antérieure à la révolution. Cela voudrait dire, sinon, que l’humanité est condamnée à exploiter des mines de charbon (…tant qu’il en reste).

On voit que, aussi déconcertante qu’elle puisse être, la révélation d’un sentiment de liberté et de bonheur chez certaines personnes prostituées ne s’oppose en rien à une perspective abolitionniste, qui ne vise pas telle ou telle activité (l’armement, la prostitution) mais l’ensemble du salariat, c’est-à-dire l’exploitation du travail, l’abstraction de la valeur et son vecteur l’argent.

Il se trouvera sans doute, y compris après la révolution, des hommes (et quelques femmes) pour chercher à poursuivre l’exploitation sexuelle des femmes, soit pour en tirer des bénéfices sexuels soit pour re·créer des systèmes de troc où les femmes re·deviennent des marchandises. Ces tentatives artisanales de proroger le système actuel de domination masculine – constitutif du capitalisme – seront combattues comme telles.

[1] Que j’oppose à « érotisme », partie intrinsèque de la culture humaine.

[2] Godard l’a représenté dans une scène de sexe à plusieurs personnages dans Sauve qui peut (la vie) [1980].

“Comment Israël exploite les rôles genrés pour discréditer les militantes palestiniennes” ~ par Samah Jabr

Les femmes palestiniennes emprisonnées sont moquées et discréditées pour avoir négligé leur rôle «traditionnel» et se voient refuser tout soutien psychologique.

Dans «Un Colonialisme à l’agonie», Frantz Fanon décrit la mentalité coloniale française en Algérie : «Si nous voulons détruire la structure de la société algérienne, sa capacité de résistance, nous devons d’abord conquérir les femmes; nous devons aller les trouver derrière le voile où elles se cachent et dans les maisons où les hommes les tiennent à l’abri des regards».

En Palestine, l’oppression des hommes et des femmes par Israël a un impact différent. Les hommes sont exposés à la violence liée à l’occupation en raison de leur plus grande présence dans la sphère publique, tandis que les femmes sont ciblées d’autres manières. L’oppression et le colonialisme exacerbent les inégalités préexistantes entre les sexes, car la violence politique encourage une attitude «protectrice» qui empêche les femmes de participer à la vie de la communauté.

L’occupation sape la masculinité des hommes palestiniens en les humiliant et en les rabaissant. Un homme dont la dignité est bafouée à un poste de contrôle peut facilement déplacer le sentiment de défaite sur une personne plus faible que lui, souvent une femme à la maison.

Inciter au mépris

L’appauvrissement généralisé des familles sous occupation et le sentiment d’un sombre avenir poussent au mariage précoce pour les filles et à l’abandon scolaire pour les garçons.

Les femmes sont d’autant plus victimes d’insultes que les politiciens israéliens parlent de leur ventre comme d’une bombe à retardement démographique, alors que le taux de natalité palestinien augmente de façon notable. Ce préjugé peut entraver l’accès des femmes enceintes aux hôpitaux, les mettant en situation de devoir accoucher aux postes de contrôle, avec des taux de mortalité tragiques pour les nourrissons et leurs mères comme le rapporte le Lancet.

Des tactiques sexistes sont également couramment utilisées pour discréditer les militantes palestiniennes, niant leur féminité et leur statut social, et incitant les hommes à les mépriser.

Par exemple, un message Facebook de 2018, rédigé par un porte-parole de l’armée d’occupation israélienne, comprenait le texte suivant, accompagné d’une photo d’une manifestante de Gaza: «La femme de bien est la femme honorable, qui prend soin de sa maison et de ses enfants, et leur sert d’exemple à suivre. Cependant, la femme frustrée qui manque d’honneur ne s’occupe pas de ces choses, agit sauvagement contre sa nature féminine, et ne se soucie pas de la façon dont elle est perçue dans la société».

Invoquer l’honneur et le rôle «naturel» des femmes renforce les stéréotypes sexistes inéquitables et dissuade les femmes d’agir en politique. Il est donc rappelé aux sociétés et aux familles de limiter les femmes à des rôles «traditionnels» pour les protéger de la violence et des abus.

Prisonnières politiques

Cependant, c’est peut-être dans l’expérience des prisonniers politiques que l’écart entre les sexes est le plus grand. Je travaille avec d’anciennes prisonnières pour les aider à bénéficier de soins psychologiques et de rapports judiciaires, et cela m’a beaucoup appris sur la façon dont le système militaire israélien utilise des tactiques sexistes et des insinuations sur des tabous culturels pour faire pression sur les prisonnières et sur la société palestinienne en général.

Au cours des décennies d’occupation israélienne, des milliers de femmes palestiniennes ont été arrêtées. Comme les hommes, elles sont emprisonnées pour leur militantisme ou détenues pour faire pression sur leurs proches engagés dans la lutte. Parfois, les cris d’une femme subissant un « interrogatoire » sont exploités pour forcer son frère, son mari ou son fils à avouer.

L’été dernier, Mais Abu Ghosh, étudiante à l’université, a été torturée pendant un mois. Lorsque ses parents ont été amenés au centre d’interrogation, ils n’ont pas pu la reconnaître. Les fouilles à nu et l’échange de serviettes hygiéniques et de papier toilette contre des informations sont des pratiques courantes, auxquelles de nombreuses femmes détenues ont été soumises.

Les femmes emprisonnées souffrent particulièrement de la suppression de leurs liens sociaux, étant souvent détenues en dehors du territoire occupé en 1967, en violation de l’article 76 de la quatrième Convention de Genève. Leurs proches se voient souvent refuser les autorisations nécessaires pour leur rendre visite.

«J’ai peur»

Les femmes détenues se voient également refuser un soutien psychologique lorsqu’elles en ont le plus besoin. En janvier 2018, Israa Jaabis, une mère palestinienne de Jérusalem accusée de tentative de meurtre après que sa voiture ait pris feu près d’un point de contrôle israélien en 2015, a écrit une lettre douloureuse dans laquelle elle se plaignait que les autorités carcérales l’empêchaient de voir son fils, et exprimait son grand besoin d’un soutien psychologique.

«J’ai peur quand je me regarde dans un miroir, alors imaginez ce que les autres doivent ressentir quand ils me regardent», a-t-elle écrit, notant que ses besoins médicaux et psychologiques ont été négligés, malgré les règles des Nations unies qui stipulent que les autorités pénitentiaires «doivent s’efforcer de faire en sorte que [les femmes détenues aient] un accès immédiat à un soutien ou à un conseil psychologique spécialisé».

Les femmes détenues souffrent également de ce qui se passe à l’extérieur de la prison. Chaque fois qu’un homme est emprisonné, il y a alors très souvent une femme surchargée de travail et de responsabilités qui compense son absence. Mais lorsqu’une femme est mise derrière les barreaux, sa maternité est remise en question et son mari est pressé de trouver une nouvelle épouse pour fournir «une mère à ses enfants».

Bien que cela ne soit pas dit ouvertement, l’opinion persiste qu’une femme prisonnière est répréhensible d’avoir laissé ses enfants derrière elle. Un grand silence entoure la possibilité qu’elle ait été agressée sexuellement en détention.

Alors que les hommes palestiniens sont généralement glorifiés après avoir été libérés de prison, les femmes dans la même situation sont confrontées à d’autres difficultés pour trouver un emploi, se mettre en relation avec un partenaire et assumer un rôle actif dans une société de plus en plus «protectrice».

Violence structurelle

L’oppression en Palestine s’exerce sur des fronts nombreux, où la violence structurelle et la répression politique entravent les libertés individuelles et collectives. Les femmes – en particulier les militantes et les anciennes prisonnières – sont confrontées à une multitude de luttes croisées dans leur cheminement vers leur libération.

Les mouvements féministes se sont abstenues de défendre les droits des prisonnières palestiniennes, mais ce sont ces organisations disposant de moyens qui peuvent mettre en lumière les dimensions genrées de l’occupation en Palestine et garantir que ces inégalités et systèmes d’oppression ne soient pas oubliés.

Les Palestiniens devraient remettre en question de telles dynamiques, qui affaiblissent notre capacité à résister à l’occupation et nous subjuguent encore plus. Le genre nous divise. Le manque d’influence des femmes contribue au colonialisme et aux autres relations de pouvoir entre les classes et les ethnies.

Une plus grande flexibilité dans les rôles de genre augmenterait la résilience des Palestiniens face aux traumatismes, libérant les femmes de la prison qu’elles occupent en elle-même afin qu’elles puissent se transformer en agentes actifs de changement et de résistance.

Article de Samah Jabr, psychiatre palestinienne, initialement publié le 26 mai 2020 par Middle East Eyes.

Traduction française empruntée au site du Collectif Palestine vaincra.

Ce virus n’est une bonne chose pour rien, ni personne ~ par Camille Islert

 

 

Depuis le début de la propagation du virus Covid-19, on voit fleurir des articles, des statuts, des dessins, des discours sur les bienfaits écologiques et humains du confinement. «Un peu de répit pour la planète» par-ci, «l’occasion de développer de nouvelles solidarités» par-là, «tout le monde à égalité devant le virus», sans compter les éternels déplaceurs de débat qui s’écrient en larmoyant «nous sommes le véritable virus de ce monde». Alors, oui, il fait beau et le ciel est clair, mais non, ce virus n’est bon pour rien, ni personne, et il serait temps d’arrêter de vouloir nous remonter le moral à grands coups de projections aussi sensationnelles qu’indécentes.

Non, le confinement n’est pas avantageux pour la planète, et il est encore moins un message que mère Nature nous envoie. Trois mois sans dégueulasser le monde ne sauvera rien du tout, et il y a de fortes chances, vu l’entêtement lunaire de nos dirigeants, que tout reprenne exactement comme avant à la fin des mesures. C’est déjà ce qu’ils nous disent, quand à l’heure où les trois quarts de la planète se rendent compte que leur travail n’est pas indispensable (oups), on force la moitié de ces trois quarts à continuer de produire. Que les choses ne changeront pas. C’est ce qu’ils nous disent quand ils nous distribuent les jours de confinement au compte-gouttes alors qu’on sait tous qu’on va y rester deux mois, comme des gentils papas qui ne veulent pas nous brusquer, quand ils nous racontent que les masques ça sert à rien ça-tombe-bien-y-en-a-pas puis que finalement c’est indispensable mais seulement si tu te le fabriques toi-même avec une vieille chaussette et un élastique.

Mauvais élèves

Et puis, de l’autre côté, bad cop, celui qui nous raconte que c’est de notre faute, qu’on est des mauvais élèves, qu’eux ils ont tout bien fait comme il faut mais qu’on n’a rien compris, que «si tu te retrouves en réa bah tu pourras t’en prendre qu’à toi». C’est ce qu’ils nous disent quand ils nous font porter le chapeau, nous les réfractaires, les resquilleurs, sans regarder leur nombril bien, bien crade. Lunaire. Tous les compteurs sont au rouge pour ce qui est du grand bouleversement idéologique, économique et écologique post-corona. Autant dire, pour la planète, c’est même pas une pause, c’est une demi-respiration.

Et non, ce n’est pas parce que des canards, des cerfs, des meutes de loups argentés se trimballent en ville et qu’on verra bientôt des dauphins dans les fontaines que c’est une bonne nouvelle : ils ont juste faim, parce que plus personne n’est là pour leur balancer des miettes de sandwich au jambon. Faim, comme les milliers d’animaux de compagnie abandonnés qui se traînent dans les rues désertes et qui finiront euthanasiés dans les fourrières parce que les refuges sont pleins à craquer.

Non, le confinement n’est pas une bonne nouvelle pour les animaux. Ceux que nous avons rendus dépendants crèvent, et ceux qui n’ont pas besoin de nous crèvent, parce que les forêts, ça repousse pas en trois mois, et que même s’ils se promènent en ville, ça m’étonnerait qu’ils s’installent durablement dans un meublé. Sans compter que les jolis canards et les mignons hérissons d’aujourd’hui seront les premiers fauchés par les bagnoles dès la fin du confinement.

Non, le confinement n’est pas bénéfique pour les gens. Être confiné, c’est nul. Être à la rue, c’est bien plus nul encore. Le mieux, sans suspense, c’est de pouvoir passer de l’un à l’autre. C’est de pouvoir rentrer au chaud, dormir en sécurité, et à l’inverse, c’est de pouvoir sortir quand tu es seul·e et isolé·e du monde, juste pour voir des gens, c’est de pouvoir aller voir tes proches et tes ami·e·s quand tu en as, c’est de pouvoir baiser quand tu en as envie. Tout le monde sait ça, mais il semblerait que les pubs, les discours officiels, les contenus sponsorisés de toutes sortes aient trouvé bon de nous abreuver d’images de bonheur, avec des bouquins de Musil et de Cohen que-j’avais-encore-jamais-réussi-à-lire-en-entier, des miches de pain dorées faites maison, des armoires triées-rangées-pliées, des muscles dont on ne connaissait pas l’existence qui apparaissent en dessous du bras si on se tient à un programme bien réglé, des sites pour apprendre en quelques jours tous les rudiments du suédois.

Injonctions bienveillantes

Qu’on s’entende, c’est super d’avoir des objectifs, de partager ses réussites avec ses connaissances, de se donner du courage. C’est super de réussir à se donner une raison de se lever, d’entretenir une rigueur quand on en a besoin. Créons-nous tous·tes des routines qu’on respecte ou pas ! Mais nous n’avons surtout pas à recevoir encore leurs injonctions plus ou moins masquées par la bienveillance. Parce que c’est super aussi de se ménager et d’admettre qu’on ne va pas bien et qu’on n’est pas capable sans culpabiliser.

Ce qui n’est vraiment pas super, c’est d’entretenir constamment sur toutes les plateformes qui désormais sont nos seules fenêtres sur le monde, et cela même quand elle est heurtée de plein fouet dans ses convictions, une société performative et élitiste dans laquelle la pire des choses imaginables serait de «se laisser aller», de ne pas utiliser le temps à quelque chose de productif, de ne pas le mettre à profit: c’est pas super d’utiliser encore et toujours les mêmes termes qui sont ceux du capitalisme qui détruit la planète pour parler de notre quotidien confiné. Et là encore, sous prétexte de nous ménager, de nous offrir des solutions pour «tromper l’ennui», on nous infantilise au maximum: c’est le serpent qui se mord la queue, et ça n’indique rien de bon pour les changements post-crise. On va réussir, encore, alors qu’il faut juste rester chez soi et attendre, à nous faire sentir pas à la hauteur, pas assez bien.

Nul n’est «héros»

Non, «rester chez soi» ne sauve pas des vies. C’est le stade minimum de j’arrête de ne penser qu’à mon petit confort et à mon café en terrasse. Ça ne fait pas de nous, de toi, de moi, des héros. Ce qui sauve des vies, ou plutôt ceux qui sauvent des vies, aimeraient bien, sûrement, rester chez eux. Les médecins, les infirmièr·e·s, bien sûr, mais aussi les livreur·ses, les caissièr·e·s, les ouvrièr·e·s, celles et ceux qui nous sauvent un peu la vie à toutes échelles. Ils ou elles ne sont pas des héros non plus d’ailleurs. Les héros, ça fait les choses pour le mérite et la gloire. C’est beau. Et c’est pratique surtout, de hisser les gens au rang de héros quand on a besoin d’eux, de stimuler leur besoin de reconnaissance pour ne surtout pas leur donner ce dont ils ont vraiment besoin, cette petite chose basse et sale et pas du tout héroïque qui s’appelle l’argent.

Bizarrement, ceux qui le veulent très fort, ce statut de héros, c’est plutôt les milliardaires, ceux qui donnent des pourboires aux hôpitaux, qui changent d’activité pour fabriquer des masques et du gel (qu’on soit bien d’accord, ce sont les employés qui changent d’activité quand une telle décision est prise, pas les milliardaires). Les mêmes qui déballent honteusement leur honteuse fortune dès que ça peut leur racheter un peu d’ego. Mais un peu moins cette fois que pour Notre-Dame, quand même, faudrait voir à pas abuser. Comme quoi, les gentils et les méchants, les héros et les anti-héros, c’est facile à confondre dès qu’on n’a pas les yeux en face des trous, ou qu’on regarde juste par la fenêtre.

Coincé·e·s

En fait, ça en met même en danger, des vies, de «rester chez soi». Celles des personnes qui sont seules, qui sont dépressives, qui sont malades et qui n’osent plus appeler les médecins, qui sont enceintes et culpabilisent d’avoir recours à une IVG en période de crise sanitaire, celles des gens qui vivent dans des logements minuscules, insalubres, sans accès à du confort de base. Celles des travailleur·ses du sexe qui n’ont plus de source de revenu. Celles des femmes et des enfants qui sont enfermé·es avec des hommes violents, avec des hommes qui vont parfois oublier tout principe de consentement parce qu’en étant enfermés H24 ensemble c’est inconcevable qu’on n’ait pas envie, et puis faut bien passer le temps, et puis les besoins naturels et tout et tout. Celles des LGBTQI+ coincé·e·s avec des familles homophobes. Plus largement, celles de toutes les personnes dont le foyer n’est pas cette chose molletonnée et rassurante avec crépitement de cheminée qu’on nous vend dans les pubs. Forcément, on a moins envie de les regarder que la cellule familiale parfaite, où tout le monde met la main à la pâte (à pain), où on vit l’enfermement comme une folle aventure.

Le virus, une catastrophe pour les femmes

Cette aventure inédite, faut-il le rappeler, ne l’est d’ailleurs pas pour bon nombre de détenu·es, de personnes malades, handicapé·e·s, agé·e·s, qui subissaient le confinement bien avant qu’il ne devienne un matériau romanesque. Le confinement est une catastrophe pour les femmes. Le droit de sortir pour autre chose que pour des «achats de première nécessité», il faut dire, elles l’ont gagné il n’y a pas si longtemps. Prendre soin de son intérieur, se faire belle pour rester chez soi, sortir pour faire les courses et saluer Simone de loin avec la main si on la croise, ça nous ramène à un atavisme moins vieux qu’on l’aimerait.

Il n’y a qu’à sortir pour s’en rendre compte : dans les magasins, dans les rues, partout, une majorité de femmes, avec ou sans masque, trimballent des sacs de victuailles. Des hommes aussi, mais moins, quand même, si, si. Parce que quand on a une chance dans la semaine d’acheter les trucs qu’il faut pour la famille, il vaut mieux pas se louper, et il vaut mieux que ce soit la personne en «charge», vous savez cette fameuse charge mentale, qui se «charge» directement des achats, pour éviter les erreurs. Et devinez qui c’est, dans la majorité des couples hétéros? Vous avez deviné : probablement la même qui s’occupe des enfants d’une main tout en télétravaillant de l’autre. Jean-Michel, lui, il va sûrement penser à acheter des choses hors du commun, des petits plaisirs pour rendre la vie plus belle, mais pas sûr qu’il pense aux œufs et aux couches. Héros, Jean-Michel, avec ses chips d’exception qui rendent la vie plus belle, mais qui torchent définitivement mal les fesses de bébé. Héros, encore, comme quoi, tout se recoupe.

Mythe de l’égalité

Pitié, non, le confinement ne met pas tout le monde à égalité. Le grand mythe de l’égalité dans une société où certains geignent devant leur quatrième barbecue et écrivant leur roman pendant que d’autres récurent leur 9 m2 ou se désespèrent de ne pas pouvoir aider leurs gamins à faire leurs devoirs, il a jamais été aussi loin. Jamais aussi loin quand certains crèvent seuls dans des Ehpad ou comptent sur la solidarité de leurs voisins pour leur apporter des pâtes, pendant que d’autres ne peuvent pas se passer de leur jogging du lundi.

En fait, il révèle et empire: les personnes agé·e·s, précaires, racisé·e·s sont en première ligne, encore. Non, le coronavirus n’apporte et n’apportera rien de bon, de la chambre à coucher à l’organisation mondiale, pas de bouleversement positif à l’horizon. Des milliers et des milliers de mort·e·s, des centaines de milliers de muscles atrophiés en réanimation, des millions de deuils. Non, la planète ne s’en portera pas mieux. C’est de la merde de bout en bout, on fait avec, c’est indispensable, salvateur, mais nous abreuver de raisons vaseuses de le nier n’est bon pour personne. Aidons-nous quand on le peut, donnons-nous du courage puisqu’on ne peut pas (a-t-on jamais pu?) compter sur le haut de la chaîne pour ça, faisons-nous rire et relativiser quand on le peut. Mais par pitié, arrêtez de vouloir nous forcer à loucher sur les «bons côtés du virus». Il n’y en a pas, et c’est beaucoup plus normal et sain de se sentir dépassé, mou, déprimé, improductif, de faire ce qu’on peut, d’accepter qu’on ne peut pas. Cessez de vouloir nous faire «positiver» et «profiter» au prix de la décence : ça va, on va mal mais ça va.

Camille Islert

L’autrice est doctorante en lettres modernes à la Sorbonne-Nouvelle et membre de l’association Les Jaseuses.

Cette tribune a été publié dans Libération.

Les illustrations sont ajoutées par Lignes de force.