«Histoire d’“autrice”, de l’époque latine à nos jours» ~ par Aurore Evain

L’histoire d’autrice, dont nous proposons ici une rapide esquisse, est passionnante à plus d’un titre, car elle recoupe à la fois l’histoire de la langue, celle de la fonction auteur et les étapes de l’accès des femmes à la sphère publique en général, et à la création en particulier.
Elle permet surtout de mettre à bas certains préjugés concernant la soi-disant incongruité de ce féminin et son incapacité à désigner la femme qui écrit. Le développement des glossaires, la numérisation croissante des textes anciens et les offres de recherches croisées que fournit Internet devraient permettre à l’avenir d’approfondir cette histoire, et de corriger ou affiner cette première synthèse.

(Nous présentons ici un aperçu très synthétique de cette recherche basée sur un corpus non exhaustif de 150 occurrences. Les références des principales occurrences citées sont accessibles sur le site de la SIEFAR [www.siefar.org, rubrique «La guerre des mots»]. Par souci de clarté, nous homogénéisons l’orthographe latine sous la forme auctrix.)

Auctor ou auctrix, un vieux débat...

Si la rareté des textes littéraires conservés et l’absence de nombreuses autres sources écrites ne permettent pas de statuer sur l’emploi ou non du féminin auctrix à l’époque classique, l’usage épicène d’auctor par trois grands poètes de la littérature antique entre le IIe s. av. J.-C. et le Ier s. ap. J.-C. a pourtant joué un rôle central dans l’histoire de ce féminin, en servant ses opposants. Cet emploi du masculin auctor pour désigner des figures féminines (dont deux déesses) par Plaute, Ovide et Virgile dans trois textes relevant de genres littéraires divers – le théâtre, la poésie, l’épopée – a servi en effet de principal argument aux premiers grammairiens latins, puis français pour bannir ce féminin de la langue. C’était pourtant faire l’impasse sur les nombreux usages de l’auctrix latin par les premiers auteurs chrétiens.

En effet, au cours des premiers siècles du christianisme, les occurrences de ce féminin se multiplient. Il sert notamment chez Tertullien et Saint Augustin à désigner les grandes figures féminines des Écritures pour signifier qu’elles sont à l’origine des vertus ou des péchés, créatrices de grâce, essences de pureté, autrices de vie, etc. Après l’Olympe et ses déesses amazones qualifiées au masculin, Marie, Ève, Rachel deviennent les autrices d’une sorte de royaume féminin, où les femmes, porteuses de valeurs et créatrices d’histoire, sont au premier plan au côté de Dieu, le grand Auteur, dans le récit de la chute et de la rédemption de l’humanité. L’emploi d’auctrix vient donc configurer un monde où s’associent masculin et féminin dans l’ordre de la création : chez Tertullien la matière est ainsi « autrice de vie avec Dieu, et souveraine avec lui » (Adversus Hermogenem, «auctrix cum deo et domina cum deo»Plusieurs occurrences se rapportant à des entités abstraites (l’âme, la magie, Rome…) dans des textes très variés semblent aussiconfirmer cette valeur sémantique liée à la force originelle, motrice, voire même politique. Car si auctrix évoque la genèse de la vie dans sa forme féminine, il ne se réduit pas à cette valeur essentialiste, mais évoque aussi un nouvel ordre social qui repose sur le partage et l’égalité des forces. Cas le plus intéressant, les premières ouvrières chrétiennes se parent du titre d’auctrix: alors que le travailleur et la travailleuse incarnent désormais un idéal de vertus, dans un monde fondé sur le mérite, où l’on se glorifie de vivre de son labeur, les mentions «amatrix pauperum et operaria» et «laborum auctrix» font leur apparition sur les tombes des premières chrétiennes.

Cet usage d’auctrix a été consacré par la tradition chrétienne, au point qu’on le retrouve dans de nombreux sermons tout au long des siècles. En 1600, Saint François de Sales n’hésitera pas d’ailleurs à recourir au français autrice pour traduire le terme latin dans un texte de Tertullien. La tradition médicale poursuivra également dans cette voie, et les traités scientifiques de l’Ancien Régime recourront souvent à auctrix, ou à son équivalent français autrice, pour décrire l’origine d’un mouvement ou d’une action.

Mais, très tôt, du côté des spécialistes de la langue, les résistances se mettent en place, et, en dépit de l’usage, l’autorité des savants aura raison de ce féminin. La première attaque commence dès le Ie siècle, au moment où des grammairiens latins, en légiférant la langue, posent les premières règles concernant l’emploi des féminins. Au départ, elles se veulent de simples constats: Maurus Servius Honoratus reconnaît ainsi que le terme auctrix est effectivement disponible, mais que la coutume veut qu’on utilise auctor. Or, ce commentateur de Virgile, qui met ici en valeur son propre travail d’érudition sur l’œuvre virgilienne, est aussi un homme de religion romaine : ce faisant, il passe donc sous silence les nombreux emplois du terme chez les auteurs chrétiens. Pourtant, les mécanismes de construction de l’histoire vont opérer, et l’autorité de cet érudit va peser sur ses continuateurs, au point qu’au VIIe siècle, le très chrétien Isidore de Séville, évêque éminemment cultivé qui a lui-même utilisé le terme auctrix en parlant de Marie (De ecclesiasticis officiis), affirme désormais dans son livre X de l’Étymologie («De Vocabulis», lettre A, ligne 2) qu’il n’est pas possible d’employer auctor au genre féminin et qu’il fait partie de ces quelques noms qui restent invariablement masculins, tel cursor (conducteur de char). Une étape est franchie : l’interdit est plus clair, le recours à auctrix est identifié comme un mauvais usage, et la stricte séparation des rôles et des espaces entre les sexes s’invite dans la langue. C’est désormais ce discours qui prévaudra chez les « législateurs » de la langue, et ce jusqu’à nos jours…

La savante du moyen âge,
une «auctrix dei»

En revanche, du côté de l’usage, auctrix continue de faire son chemin tout au long du Moyen Âge. Et c’est même entre le Xe et le XIIe siècle qu’apparaissent les premières occurrences de ce terme en art et littérature. Qui plus est sous la plume et le pinceau de femmes artistes, qui sont aussi trois religieuses et mystiques célèbres dans les milieux savants de leur temps : Hrotsvitha de Gandesheim, première dramaturge en Europe, et Hildegard de Bingen, qui, dans un drame et un motet, qualifient Marie par ce féminin ; et surtout Ende, enlumineuse espagnole, qui signe ses œuvres en se présentant comme depentrix et dei auctrix.

Dans la lignée de la tradition chrétienne, l’intervention des femmes en art s’accompagne donc d’une appropriation de ce féminin, toujours dans un rapport de complémentarité avec ce dieu dont elles sont les messagères. Mais si la postérité, grâce au travail de quelques grammairiens, a retenu l’emploi épicène d’auctor par un trio de poètes antiques, force est de constater que l’usage d’auctrix par ces trois nonnes médiévales, pourtant réputées à leur époque, a laissé bien peu de traces dans les Histoires de la langue…

L’historiographie littéraire est en effet au cœur de la question de l’éradication du féminin autrice, car les hommes qui vont l’écrire sont aussi ceux qui statueront sur la langue et définiront les usages en matière de féminisation, sélectionnant références et citations en fonction de leur culture (influencée par les canons antiques) et de leur idéologie (bien souvent misogyne[1]).

Pour comprendre l’enjeu de ce féminin, il suffit d’étudier les conditions de son référencement dans les premiers lexiques et dictionnaires latin-français qui apparaissent à partir du XIVe siècle et de comparer cette indexation avec celle d’un autre féminin, aujourd’hui parfaitement assimilé, à savoir actrix/actrice. Il en ressort que si ces premiers recueils lexicaux intègrent tous le féminin auctrix, ils accordent au couple lexical auctor/auctrix un sens très appauvri, les définitions se contentant d’indiquer accroisseur/accroisseresse, ou encore augmenteur/augmenteresse. À l’inverse, le terme actor y recouvre un champ sémantique large et varié, mais il n’admet pas de féminin. Or, à cette époque, ce mot ne qualifie pas seulement l’homme qui joue la comédie, il désigne surtout des fonctions sociales et des métiers liés au droit, à la justice, à la gestion et même à la littérature, puisqu’il peut désigner un fatiste, un faiseur de livre, bref un auteur…

Le croisement qui va bientôt s’opérer, au cours du XVIIe siècle, entre les féminins français Autrice et actrice, à une période clef de l’histoire de la langue, illustre de façon très nette les enjeux de la féminisation pour certaines élites: il en ressort une nouvelle fois que l’existence lexicographique d’un féminin dépend moins des critères d’usage, d’analogie ou d’euphonie habituellement mis en avant, mais bien de la valeur sémantique que le terme recouvre au masculin. Quand cette valeur est forte, plurielle et socialement valorisante, le féminin n’est pas référencé dans les ouvrages sur la langue, même si la place des femmes dans la société peut justifier son emploi. C’est le cas en latin pour le féminin d’actor jusqu’au XVIe siècle; ce sera le cas en français pour le féminin d’auteur à partir du XVIIe siècle. Apparaîtra actrice quand le terme acteur se limitera au sens de «comédien»; disparaîtra autrice quand la fonction «auteur» s’institutionnalisera et se dotera d’un prestige littéraire et social. Lire la suite

“Une culture du viol à la française” ~ Un livre qu’on aurait aimé lire – surtout après l’avoir acheté…

Commençons par l’explication, donnée page 12, du renoncement à l’usage du point médian venant après l’éloge de l’écriture dite «inclusive», laquelle sonne comme une capitulation en rase campagne : «Je souhaite que ce livre sorte des sphères féministes pour être lu par des personnes qui ne sont a priori pas sensibilisées au sujet, et je sais que cette concession était nécessaire [sic].»

Donc : voici un livre féministe qui s’adresse à des femmes qui ne le sont pas, et auxquelles on va donc épargner ce que l’on considère comme une marque incontournable de féminisme… Ainsi pitoyablement justifiée, ce genre de «concession» risque fort de virer «à perpétuité», façon cimetière. L’écriture que je préfère définir pour ma part comme antisexiste doit se répandre pour s’imposer (y compris aux éditeurs). Sinon, autant n’en pas parler.

Libertalia eut été mieux inspiré·e, pour atteindre un plus large public – les personnes qui ont passé 50 ans, celles qui portent des lunettes, celles qui travaillent sur ordinateur, etc. – d’aérer un peu sa mise en page, précisément l’interlignage. Lorsque, pour on ne sait quelle raison technique, il est augmenté – comme au bas de la page 45 et à deux autres occasions – on respire ! Mais pour peu de temps.

L’autrice vise donc un public large, au-delà des cercles militants, ambition dont on ne peut que la (et se) féliciter; elle s’impose donc – et nous impose – un (très) long rappel des connaissances disponibles sur le viol. Ces connaissances sont par hypothèse utiles (je reviendrai plus loin sur leur présentation) ; elles auraient sans doute gagné à être (très) résumées. À moins qu’il ait été question de rédiger une manière de Que sais-je ? mais c’eut été un autre livre.

On ne saurait dire que, depuis les années 1970, la question du viol n’a pas été traitée, y compris par des militantes féministes. Cependant, l’ouvrage de Valérie Rey-Robert ne s’annonce pas comme une nouvelle synthèse sur le viol et sa culture, mais sur « une culture du viol à la française ». C’est autrement passionnant, en effet, d’autant que la galanterie par exemple a été théorisée et exaltée récemment par une autrice comme Claude Habib[1] et qu’une historienne comme Florence Gauthier s’est appuyée sur son travail pour fantasmer chez Maximilien Robespierre «la proposition d’une politique de galanterie démocratique» (compatible, donc, avec l’interdiction des clubs de femmes !). Par malheur, il faut attendre la page 199, les deux premiers tiers de l’ouvrage passés pour qu’un titre de partie se réfère enfin à celui du livre. C’est considérer lectrices et lecteurs comme un banc de poissons qu’il convient d’appâter (je ne vise pas ici la couverture de Bruno Bartkowiak, superbe, comme toujours).

Je reconnais être un lecteur vétilleux. J’en donne un autre exemple afin que l’on ne me reproche pas de manifester une amertume spéciale à l’encontre de Valérie Rey-Robert (que je ne connais pas) et/ou de son éditeur (que je connais trop).

Je suis en train de lire un livre de l’historien Timothy Tackett, dont la traduction en français a été publiée au Seuil, en 2018, sous le titre Anatomie de la Terreur. Le titre original est The Coming of the Terror in the French Revolution (Harvard University Press, 2015), soit : L’arrivée de la Terreur dans la Révolution française. L’auteur aurait pu, s’il l’avait souhaité, choisir pour titre : La Fabrication de la Terreur, ou La construction de la Terreur. Il a choisi L’arrivée. Or loin d’être un essai spécialement consacré à la Terreur, son livre est plutôt une énième « histoire de la Révolution » – d’ailleurs intéressante – dont l’usage de la terreur est le fil rouge. Ça n’est pas exactement la même chose. Comme il est manifeste qu’il vise, lui-aussi, un public aussi large que possible, nous sommes contraint·e·s de subir une iconographie pour manuels scolaires : attaque des Tuileries le 10 août 1792, portait de Robespierre, rien n’y manque ! L’éditeur français aurait pu, plus justement, intituler le livre Généalogie de la Terreur. Le titre qu’il a retenu est inadéquat. Il induit le public en erreur.

L’éditeur de Une culture du viol à la française n’a pas l’excuse des difficultés de traduction. Cela dit, je ne sous-estime nullement – c’est par expérience ! – la difficulté intrinsèque de l’exercice consistant à choisir le titre d’un livre.

Il peut arriver cependant que ladite difficulté soit un révélateur de la faiblesse de construction de l’ouvrage et de constitution de son objet. J’ignore quel était l’état du manuscrit remis aux éditions Libertalia et je n’ai pas suffisamment fréquenté le blogue de Valérie Rey-Robert pour apprécier si son livre est un raboutage de billets déjà publiés. Le recueil de textes est d’ailleurs un genre tout à fait honorable (j’en ai moi-même publié un chez Libertalia), mais il ne suffit pas de semer ici et là des titres de « chapitres » ou de « paragraphes » pour que l’ensemble fasse livre.

De même, il ne suffit pas d’accumuler – sans les définir ni les distinguer – des «enquêtes» et des «études» – sous prétexte qu’elles semblent aller dans le sens qui vous convient – pour construire une argumentation rationnelle.

Il manque ici à l’autrice une distance critique vis-à-vis de certaines formes de vulgarisation pseudo-sociologiques ou médicales. Autant il est légitime, et peut-être intéressant, d’utiliser par exemple «une étude américaine portant sur près de 4 000 hommes ayant violé des enfants» (p. 271), autant il est inacceptable d’affirmer que «30% des hommes pourraient violer une femme s’ils étaient sûrs de ne pas être poursuivis» comme le fait un article cité à plusieurs reprises par l’autrice (par ex. p. 273). L’affirmation que «près de 20% des Français considèrent qu’une femme qui dit non pense en fait le contraire» (p. 44) est également irrecevable.

Irrecevable et scandaleux, dis-je, non parce que ces prétendues «informations» donneraient une mauvaise image du genre masculin (Croyez-moi ou non: Je m’en balek!), mais parce qu’elles sont factuellement inexactes, et fabriquées par des instituts de sondage sur le modèle idéologique de «l’échantillon sociologique représentatif», qui entretient le mythe de la démocratie du même métal, mais ne renseigne pas sur le réel. Des libertaires qui se réclament (de bonne foi) de la «pensée critique» devraient trouver mieux à imprimer que pareilles vulgarités journalistiques. Quant à savoir dans quelle mesure elles sont contre-productives en apportant de la confusion sensationnaliste là où elles sont censées «alerter», c’est – heureusement – impossible.

La dénonciation de la «culture du viol» est nécessaire et fondée. Mais dans l’ouvrage qui nous occupe, elle semble s’étouffer dans sa propre indignation, parfois son amertume, sans pouvoir prendre plus grande ampleur, et à mon sens une plus grande efficacité. Que cela soit facilement compréhensible n’enlève rien au fait qu’il s’agit d’une limite, et qu’elle affecte l’ensemble du propos.

L’autrice écrit (p. 286) :

La sexualité ne saurait-elle passer par un autre biais que d’imposer ses volontés, ses désirs à l’autre ? La sexualité serait-elle forcément un rapport de pouvoir où l’excitation et le désir ne naîtraient qu’en dominant l’autre ? Serions-nous si peu imaginatifs, si conservateurs, si timorés que la perspective d’imaginer un autre sexualité où chacun et chacune puisse exprimer ses désirs et ses non-désirs nous terrifie ?

Questions bien tardives – dans l’avant dernière page du livre – qui gagneraient en efficacité si le concept même de «sexualité», pièce idéologique essentielle de la domination masculine, et de la culture du viol était interrogé et déconstruit, au lieu d’être considéré comme une donnée de nature, dont on ne critique en somme que l’« appropriation » masculiniste.

Les deux dernières phrases du livre :

La lutte pour mettre fin aux violences sexuelles n’a pas à avoir d’autre but en soi, cela en est un suffisant. Et si elle doit passer par le fait de repenser nos rapports amoureux, c’est plutôt une chance, une promesse qu’une crainte.

Tout est dit (trop tard).

Valérie Rey-Robert affirme d’abord que la fin des violences sexuelles est aujourd’hui un but en soi – donc un changement dans un système dit «démocratique», en réalité régime d’exploitation capitaliste et de domination masculine articulées[2]. Puis elle ouvre sur une perspective plus large : si nous devons en passer par une révolution amoureuse, c’est une chance.

Voilà qui s’appelle intervertir la charrue et les bœufs. Avec pareil attelage, le sillon n’avancera guère ! C’est au contraire, je m’en suis expliqué à plusieurs reprises ici, dans la perspective d’une utopie amoureuse & érotique égalitaire, à élaborer théoriquement et pratiquement, que nous trouverons d’autres préservatifs contre la violence masculine que le code pénal et l’administration pénitentiaire. C’est en travaillant au bouleversement révolutionnaire que dans le même mouvement l’on fait évoluer les mentalités et que l’on obtient du système la seule chose qu’il puisse offrir : des réformes.

[1] Galanterie française, Paris, Gallimard, 2006. Le livre est cité une fois pp. 206-207.

[2] Ne parlons même pas – pour cette fois – de domination adulte. Non seulement elle n’est ni critiquée ni même identifiée, mais de nombreuses notations invitent à la renforcer : bien entendu pour la bonne cause de la «protection». À ce train, il faudra bien encore deux cent ans pour que des féministes comme notre autrice réalisent que les arguments en faveur de la domination adulte sont exactement les mêmes qui ont servi et servent encore à justifier l’infériorisation des femmes (quelques exceptions remarquables: Christiane Rochefort, Shulamith Firestone).

 

Rey-Robert Valérie, Une culture du viol à la française. Du «troussage de domestique» à la «liberté d’importuner», Libertalia, 292 p., 18 €.

Statut de l’ouvrage : acheté en librairie.

[Anecdote édifiante et explicative. Une de mes connaissances à qui l’éditeur a – certainement sans arrière-pensée! – offert un exemplaire du livre en a été si bouleversée qu’elle a refusé de me le prêter. Je devais l’acheter; c’était mieux pour l’autrice ! J’ai cédé devant tant de sollicitude pour le bien-être des écrivain·e·s. J’aurais craint, sinon, de paraître pingre…]

Algérie. «Cette rue est à nous. Cette rue est nous!» ~ par Georges Riviere

Au lendemain du gigantesque raz-de-marée humain qui a envahi Alger, nous nous laissons toutes et tous aller à un sentiment d’allégresse et de légèreté, teinté d’une certaine inquiétude quant à la suite. L’immense qualité de ces mobilisations qui nettoient le pays de la honte du troisième et du quatrième mandat n’est pas tant que ce séisme populaire a son épicentre et sa zone de fracture au cœur même du système, mais surtout peut-être ce que dit le mouvement par son existence même, sa manière d’être, la mutation des comportements; pas seulement ce qu’il formule mais la façon dont il le formule.

 

C’est d’abord sa spontanéité et son autonomie. Il a surgi de toute part, comme d’une terre fissurée, embrasant toutes les willayas, du nord au sud, d’est en ouest, sans préparation occulte ni mot d’ordre concocté, à l’insu de toutes les organisations politiques et des collectifs de la société civile, qui avaient cependant diagnostiqué le mal-être du pays. Le couvercle qui étouffait tant de désirs de justice et de liberté, de frustrations, qui masquait tant d’humiliations, de mensonges historiques, de batailles réprimées, de victimes, et de pillage du patrimoine national, sautait avec toute la marmite. Le mépris, la hogra, était devenu insupportable et les jeunes étaient prêts à mourir en mer, sur des embarcations de fortune. Un slogan disait : «À force de nous mépriser, vous nous avez sous-estimé». Il disait tout.

La «vieille taupe» avait creusé ses galeries sous le pied des dirigeants.

C’est aussi son auto-organisation, son ordre de marche, tous les rouages se mettant spontanément en marche par une forme d’intelligence collective sous-jacente. La foule, massive, compacte, où il est difficile de se frayer un chemin, où tout peut arriver, fait preuve d’un calme stupéfiant, d’une sorte de douceur, d’une vigilance de tout moment, d’un souci particulier de son image. Elle en sait, cette génération Facebook, l’importance. L’Algérien dément ici sa réputation de nervosité et d’impatience, il casse cette représentation: «Silmiya, silmiya» devient un leitmotiv «pacifique, pacifique» (racine «slm», la paix comme dans salam ou islam). Même les jeunes qui grimpent sur les arbres ou les pylônes électriques sont sommés de descendre. Des comités de vigilance se constituent. Et lorsqu’un homme, adossé à un mur, dit doucement «Tous à El Mouradia» (le quartier où il y a le palais présidentiel) chacun sait qu’il s’agit d’un provocateur. Tout le monde a en tête la tentative d’incendie du Musée du Bardo, du Musée des Antiquités où l’attaque [de] l’école des Beaux-Arts (la plaque commémorant l’assassinat du directeur des Beaux-Arts Ahmed Asselah et de son fils Rabah en 1994 a même été arrachée), en marge de la manifestation du 8 mars. Les chiens, lâchés, y avaient tendu un piège aux policiers, poignardant plusieurs d’entre eux. Il ne s’agissait pas, bien sur, des manifestants. De même des sacs remplis de pierres avaient été prédisposés le long de la marche par des mains «mystérieuses», et ont été heureusement découverts. Vigilance. On connait, ici, les armes du pouvoir.

La marche devient un lieu de rendez-vous vigilant mais festif : les groupes d’ami·e·s se sont souvent regroupés par quartiers (des pancartes portent des noms de quartier, Birkhadem, Bouzareah, Draria), bricolant les panneaux improvisés sur des morceaux de carton, de contreplaqué, ou alors au contraire les ayant imprimé sur des supports sophistiqués, contrecollés. Ils ont concocté des déguisements aux couleurs nationales, crêtes, casques, se sont habillés de drapeaux. Ils convergent, en ordre, vers le centre-ville. Tout est décentralisé et part des tréfonds de la ville: c’est la créativité joyeuse des quartiers populaires…

C’est encore la stupéfiante mue des comportements quotidiens qui en découle, le revirement à 180° des attitudes courantes. À une rue difficile, souvent morose, où domine le machisme et où les femmes sont trop souvent harcelées (il y a eu un long et pénible affrontement autour de la loi criminalisant la violence faite aux femmes et de l’introduction de la notion de harcèlement dans les lieux publics, jugées contraires «au loi de l’islam» par les islamistes: «On ne peut pas criminaliser un homme qui a été excité par une femme» a même dit un député de l’Alliance Algérie Verte») répond une rue où femmes voilées ou pas, en abaya ou en jeans, ensemble, se réapproprient la rue sans crainte. L’abrogation du code de la famille, qui fait des femmes des mineures à vie, a été amendé, mais nullement abrogé. La lutte continue. Mais à cette situation inédite les «jeunes» répondent avec déférence, courtoisie, à tel point qu’une jeune femme se demande: «Est-ce que ce sont les mêmes?». Pas de remarques déplacées ou de drague intrusive, mais une attention respectueuse de rigueur. Il y a une grande colère. Une détestation viscérale portée par l’immense énergie de la foule très jeune. Et il y a en même temps une grande douceur, une extrême gentillesse des gens. Étrange et émouvante coexistence.

 

C’est le rapport à l’espace public qui est transfiguré : qui vit en Algérie sait à quel point la déficience du service public affecte la propreté des villes, crée un environnement délaissé où les ordures s’accumulent et que chacun entretient à sa façon peu ou prou : comme si à la dépossession de l’espace politique devait répondre un désintérêt pour l’état de la ville, territoire étranger et potentiellement hostile, séparé de l’intime, a contrario parfaitement entretenu. Soudain, alors que plus d’un million de personnes se trouve entassées dans les avenues, plus rien ne traine: les jeunes sont avec de grands sacs à ramasser méticuleusement papiers, canettes, emballages divers qui jonchent les caniveaux. Une manière de dire : «Cette rue est à nous, cette rue est nous».

C’est enfin l’humour, la dérision, l’ironie mordante des pancartes et banderoles qui n’est plus cette «politesse du désespoir» de la décennie noire, mais l’esprit de la reconquête. Chacun·e est sorti de son repli, s’est extrait de son Facebook obsédant, des affrontements de la toile ou beaucoup est amitié factice et facile ou bien détestation et haine instrumentalisées. Ici drapeaux national et berbère sont côte à côte, couleurs multiples d’un même pays qui prouve que diversité et unité sont complémentaires. «Tahia Djazaïr» (Vive l’Algérie) et «Enoua weguy th’Imazhighen» (Nous sommes des berbères) sont scandés simultanément, sans doute au grand dam des incendiaires de tout poil. Les slogans fusent, les langages se mélangent avec un total respect; les invectives de «séparatisme» ou d’«islamo-baâthisme» sont exclues. Tout autant l’instrumentalisation de l’Islam à des fins politiques, tant redouté, est totalement exclu des marches.

Tout fait preuve d’une intelligence politique, d’une capacité à subvertir les comportements et les mentalités à ce point massive et partagée qu’il semble impossible de revenir en arrière. Les chants de stade des supporters de l’équipe algéroise de football, le Mouloudia, illustrent clairement la contestation sociale du peuple. Le pouvoir s’y fait insulter.

Le peuple est dans la rue. Le pouvoir vacille… Tous les scénarios sont posés sur la table. Les pires et les meilleurs.

Bien fort est celui ou celle qui peut prédire ce que sera demain.

Georges Riviere

Alger, 16 mars 2019

via l’association Centre de Recherches pour l’Alternative Sociale (CRAS 31).

Nota.

Je publie ce texte pour son intérêt documentaire. L’auteur me paraît moins bien inspiré quand il passe du constat à l’approbation moralisatrice. À propos de la violence notamment.

Constater l’originalité et l’efficacité – dans une configuration politique donnée qui peut basculer du jour au lendemain – d’un mouvement de «non-violence active» est une chose (utile). Dénoncer comme essentiellement complice du pouvoir quiconque est (voir photo récemment publiée sur ce blogue) et sera tenté de ou amené à caillasser ses flics et ses militaires est une légèreté qui peut s’avérer criminelle.

“Chers clients…” ~ Lettre ouverte aux acheteurs de sexe par trois jeunes filles

Cette lettre ouverte aux acheteurs de sexe signée par trois jeunes survivantes de la prostitution, est d’abord parue le 17 mars dernier, dans The Boston Globe. Elle a été traduite et publiée sur le site TRADFEM – «collective de traduction de textes féministes radicaux» – dont je me fais régulièrement l’écho des publications sur le réseau Twitter, et auquel j’incite vivement lectrices et lecteurs à se reporter.

Illus Dear Johns

Chers clients,

Lorsque nous avons appris que Robert Kraft, propriétaire des Patriots, venait d’être accusé d’avoir acheté des services sexuels*, nous avons ressenti de la colère et du désarroi. Mais vu notre expérience en tant que survivantes de la traite, nous savons que la véritable histoire ici ne se limite pas à un seul homme.

La vraie histoire, c’est vous tous qui pensez qu’il est acceptable d’acheter quelqu’un.

Alors voici ce que nous voulons que vous, les prostitueurs, sachiez:

  1. Nous sommes des êtres humains. Nous ne sommes pas des jouets ou des objets sexuels. Nous avons des sentiments. Notre exploitation a commencé avant l’âge de 15 ans, comme c’est souvent le cas dans l’industrie du sexe. Parce que quelqu’un en qui nous avions confiance a profité de nos vulnérabilités, nous avons été amenées dans une industrie qui nous a volé notre enfance.
  1. Le pire dans «la gaffe», c’était de devoir baiser avec des étrangers: oui, vous. Après, on se sentaient sales. On n’arrivait pas à débarrasser notre peau de cette sensation. Imaginez ce que vous ressentiriez si vous ou quelqu’un que vous aimez étiez à notre place.
  1. Plus vous nous achetez, plus nous souffrons. Pour coucher avec vous, on a dû se dissocier. C’était comme si on n’était même pas là quand c’est arrivé. Vous aviez peut-être nos corps, mais pas nos âmes.
  1. Nous croyons que la douleur est la même, que vous ayez des rapports sexuels avec un adulte exploité ou un enfant exploité. Que vous utilisiez des mots comme «prostitution» ou «traite», l’exploitation est de l’exploitation, alors ne vous imaginez pas que l’une ne fait pas de victimes. Vous pouvez vous convaincre que c’est un choix ou ce que veut une femme mais, que vous soyez dans «la game» parce que quelqu’un vous y force, ou parce qu’il fait semblant de vous aimer, ou parce que vous n’avez nulle part où aller, c’est un traumatisme, et c’est dégradant. Plus encore, c’est déshumanisant.
  1. Ce à quoi que nous avons survécu vous aurait brisés. Nous sommes plus fortes que vous ne le pensez. Nous avons des gens sur qui nous pouvons compter chez My Life My Choice, un organisme qui soutient les survivantes comme nous. Il y a des femmes qui sont passées par l’industrie elles aussi et qui sont maintenant nos modèles. Nous nous soutenons les unes les autres, en trouvant ou en retrouvant nos voix. Nous complétons nos études secondaires, allons à l’université, obtenons des emplois, bâtissons des relations saines. Vous ne nous avez pas brisées. Nous allons survivre à cela, mais vous allez devoir vivre avec ce que vous avez fait.

Maintenant, vous êtes au courant. Vous ne pouvez plus prétendre le contraire. Ce que vous ferez maintenant est important. D’après notre expérience, vous êtes probablement un homme d’âge moyen qui connaît les lois de l’offre et de la demande. C’est la demande qui alimente cette industrie de plusieurs milliards de dollars.

Si vous n’achetiez pas des gens,

les gens ne vendraient pas des gens.

Sincèrement,

H. (19 ans), J. (15 ans) et P. (17 ans)

 

* Voir l’info sur le site de Radio Canada.