“Le vide : mode d’emploi” ~ par Anne Archet

 Bien qu’elle porte un nom délicatement musical – qu’elle s’est certainement choisi – Anne Archet préfère que ça descende (comme les vitrines) ou que ça pète (comme les cocktails).

D’ailleurs, son recueil d’aphorismes évoque de nouvelles recherches sur l’homéopathie, menées uniquement à partir de l’acide.

Moralement, il m’est très difficile de rendre compte du livre d’une autrice qui a écrit un jour grand bien de mon intelligence et paraphrase ici le titre d’un de mes livres pour nommer le sien.

N’allez pas croire que les aphorismes d’Archet sont tous sautillants : certains évoquent des vérités historiques et philosophiques profondes. Je m’autoriserai le comble de la perversité en citant un passage d’un aphorisme, sa conclusion précisément : « L’ennemi·e se présente toujours une montre à la main. » [p. 39] Eh bien ! renseignez-vous : c’est exact !

Mon conseil : Lisez Anne Archet avant qu’il ne soit trop tard.

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Le vide : mode d’emploi. Aphorismes de la vie dans les ruines (illustrations de Sara Hébert), LUX éditeur, 157 p., 15 €.

Statut de l’ouvrage : offert par l’éditeur.

“Pour un anarchisme révolutionnaire” ~ par le collectif Mur par Mur (L’Échappée)

 

Depuis la parution, relativement récente il est vrai, des livres de recherches signés de Myrtille, du groupe des Giménologues (livres signalés ici-même ; autrice invitée aux Rendez-vous de Claude), Pour un anarchisme révolutionnaire est le livre le plus stimulant pour celles et ceux qui se réclament de la tradition de l’anarchisme, dans une perspective révolutionnaire.

Très logiquement l’ouvrage évoque à plusieurs reprises les recherches de Myrtille.

C’est un copain anarchiste qui m’a parlé le premier – élogieusement – du bouquin, en août 2021, mais il ne se souvenait ni du titre exact ni de l’éditeur. J’avais d’ailleurs retenu plutôt la forme d’une forte brochure que d’un livre de 287 pages.

Les aléas de la vie ont retardé pour moi l’identification, l’achat et la lecture du livre. Et ma fatigue actuelle réduira la dimension de cette recension. Mais je tiens à publier un billet, même de taille modeste, puisque les participant·e·s aux Rencontres du Maquis pour l’Émancipation (voir programme complet sur ce blogue) auront la chance de rencontrer et d’échanger avec les auteurs du livre.

Cela n’a guère d’importance (sauf la réduction) : d’abord parce que je ne prétends pas suivre l’actualité éditoriale, autrement que par des annonces (sans lecture) ; ensuite parce que la validité – en tant que sujet de débat théorique – des questions posées dans le livre n’est pas près de s’amenuiser.

Je signale en ouverture de ce billet deux choses. Tout d’abord, je m’appuierai à plusieurs reprises, de manière critique, sur la recension publiée par l’amie Claire Auzias dans Chroniques Noir & Rouge (n° 7, décembre 2021). Par ailleurs, je tiens à dire que je ne connais pas les auteurs (pourquoi ne suis-je pas tenté d’ajouter « et autrices » ?) du livre ; que voulez-vous ? je suis toujours le dernier au courant des bruits de couloir dans une mouvance où je connais pourtant pas mal de monde. L’expression « mur par mur » est emprunté au slogan anticarcéral (et notamment anti-CRA) « Pierre par pierre, mur par mur, nous détruirons toutes les prisons », ce qui ne nous avance guère. À vrai dire, j’ai eu une impression forte (ça y est ! Guillon a des visions) à la lecture : — Tiens [me suis-je dit], les « communisateurs », ayant constaté l’échec de leur « appel théorique » [expression de moi] aux anarchistes, ils ont décidé d’endosser l’anarchisme qui leur paraît le plus radical pour en faire un bilan critique. Je précise immédiatement qu’il ne s’agit pas d’un reproche : au contraire, la démarche est doublement maligne, d’abord parce qu’elle peut attirer l’attention des anarchistes les plus ouverts (voir mon copain), et ensuite parce que des militants révolutionnaires, bons connaisseurs de l’histoire du mouvement anarchiste révolutionnaire sont dans la meilleure position possible pour en faire le bilan critique (alors que les membres de la famille craignent toujours de froisser un vieil oncle).

Il est possible que je me fourvoie à propos des auteurs, ce qui m’étonnerait, mais ça n’a pas beaucoup d’importance. L’essentiel est ailleurs.

Claire Auzias, que j’évoquais plus haut, reconnaît honnêtement le sérieux et l’ampleur du travail accompli, mais flaire une « arnaque » (expression de moi). Claire part d’un postulat étrange : cela n’aurait pas de sens de parler d’« anarchisme révolutionnaire » puisqu’il n’existe que trois variétés estampillées : le communisme libertaire, l’anarcho-syndicalisme et l’individualisme. « On n’a jamais vu d’anarchisme révolutionnaire, réformiste ou autre, ou alors accidentellement » écrit-elle. Moi qui proposait comme thème de débat lors d’une fête du livre, organisée par la Fédération anarchiste en 2013 la question « Les anarchistes sont-ils encore révolutionnaires[1] ? », je ne saurais me rallier à une définition sclérosante, qui s’en tient aux étiquettes et non aux pratiques.

Les auteurs s’appuient essentiellement sur les textes de Malatesta (excellent militant·théoricien du communisme libertaire) et sur Kropotkine, l’un de ses fondateurs théoriques, dont ils critiquent à juste titre la naïveté moderniste et productiviste. Je ne m’étonne guère (contrairement à Claire Auzias) que Proudhon ne soit pas traité, étant donné qu’il est difficile de le classer parmi les militants révolutionnaires, même s’il a pu en inspirer d’autres (durant la Commune de Paris notamment).

Comme Myrtille, les auteurs rappellent que le communisme ne peut s’entendre que comme stratégie contre l’économie, visant à sa fin.

La famille anarchiste a ce défaut d’accueillir avec émotion naïve toutes les marques d’intérêts (sauf venues de l’extrême-droite : ça arrive) et de ne renier aucun membre de la famille, sauf celles et ceux qui sont soupçonné·e·s du crime suprême d’accointances avec le marxisme. Pour Cl. Auzias, la démarche des auteurs se situe nettement dans une filiation « marxiste-libertaire », initiée au XXe siècle par Daniel Guérin. Lequel demeure l’un des meilleurs vulgarisateurs de l’anarchisme…

Autant la référence à la psychanalyse me paraît utile, autant la référence à Lacan, et son rapprochement avec Bakounine me passent largement au-dessus de la tête (lacunes de ma culture, probablement).

En revanche, je trouve bien venue la critique d’une certaine « ultragauche », résumée dans une réjouissante formule :

L’une des principales embrouilles politiques de ces 40 dernières années aura été d’effacer le réel de l’exploitation capitaliste derrière la figure du mâle-blanc-mince-valide-hétérosexuel-carniste. [p. 64]

Les critiques et recentrages de débat proposés par les auteurs sont, dans l’ensemble, extrêmement bien venu·e·s et bien tourné·e·s. Il y a fort longtemps qu’une tentative de cette ampleur n’a pas été menée. Puisse-t-elle animer des débats constructifs – aussi vifs puissent-ils être ! La perspective anarchiste révolutionnaire en a grand besoin.

 

Pour un anarchisme révolutionnaire, Collectif Mur par Mur, L’Échappée, 2021, 287 pages, 17€.

Statut de l’ouvrage : acheté à la librairie Quilombo.

[1] Voir Comment peut-on être anarchiste ? Libertalia, 2015, pp. 31 et suiv. Le tract, intitulé « Qu’est-ce qu’on fête là ? », diffusé par moi à cette occasion fut repris dans Alternative libertaire (Bruxelles) et Le Combat syndicaliste (CNT-AIT).

 

“AKADEMOS” ~ une réédition

« Une sortie à la rentrée »

La revue
C’est décidé – sûr et certain : la réédition annotée de la première revue homosexuelle française (1909) fondée et dirigée par le baron Jacques d’Adelswärd-Fersen « sortira à la rentrée ». Les épreuves définitives viennent d’être remises à l’imprimeur marseillais (CLIP) qui s’est engagé à respecter les délais. Cette entreprise aura nécessité deux années de travail intensif, au cours desquelles nous sommes allé·e·s de découvertes en découvertes.
Les souscripteurs recevront bientôt les quatre volumes trimestriels sous coffret, soit reliés, soit brochés, selon leur apport. Le premier tirage est de cent exemplaires pour chaque formule. Une autre centaine consiste en volumes libres.

Akademos, mode d’emploi
À chaque coffret sera adjoint gracieusement un volume d’études intitulé Akademos, mode d’emploi. Cet ouvrage critique a été progressivement alimenté pour atteindre plus de 500 pages.
Cette offre restera valable directement auprès de l’éditeur et sur Helloasso :

Son tirage est fixé à trois cent exemplaires. D’autres études n’ont pas pu être menées à terme et devraient faire l’objet d’un deuxième tome.


Lancement
Le lancement aura lieu au 32e Salon de la Revue, les 14, 15 & 16 octobre 2022 à la Halle des Blancs-Manteaux (Paris 4e, entrée libre et gratuite). Un article de Nicole G. Albert aura paru dans la revue Ent’revues. Un stand accueillera les visiteurs. Une table ronde est également programmée le dimanche de 17 à 18 h. Un autre épisode est prévu à la librairie «Les Mots à la bouche» à l’automne.
À cette occasion, M. Jacques Dupont présentera l’édition en volume des Fréquentations de Maurice, de Sidney Place (Marcel Boulestin), paru sous la forme d’un roman suivi dans Akademos.

Nicole G. Albert et Patrick Cardon

“Le jardin des hommes”, de Carol Vanni et Edmond Baudoin

C’est un livre sur la colère, sur les colères.

Celles des hommes, interrogés avec bienveillance par l’autrice.

Elle leur accorde une vraie attention, comme aux radis et autres légumes qu’elle replante et récolte à mi-temps chez un couple de maraîchers voisins.

Il n’y a rien de péjoratif dans la comparaison. L’attention de Carol Vanni est entière, sa présence aussi : qu’il s’agisse d’écouter l’un des ses interlocuteurs ou de mélanger eau et terreau. L’écoute est aussi précise que les gestes, que l’on prend grand plaisir à voir décrits si minutieusement, si justement, peut-être surtout lorsqu’on ne les pratique pas.

Et puis il y a la colère de l’autrice, certes peu à peu apaisée dans l’écriture et dans le malaxage du terreau, mais si violente encore. À cause d’un homme qui est mal parti. Leur histoire d’amour a bien commencé et bien duré, mais lui est – littéralement – mal parti. Juste au moment où il se prétendait capable de reparler d’amour – et de colère peut-être aussi. Il a fait défaut, et c’est ce défaut qui déséquilibre l’autrice, comme un gouffre intérieur qui voudrait la happer. Je ne connais pas la chronologie, et si elle figure dans l’ouvrage, mon inconscient l’a évitée. Du coup, j’ai l’impression que les entretiens avec tous ces hommes viennent tenir la place du dialogue rompu. Ils sont d’ailleurs touchants ces hommes (dis-je, moi qui ne les aime guère en général). Tous ont une histoire de colère·s, et·ou sont en colère contre leur histoire. Tous éprouvent l’immense difficulté pour un homme – non pas, pitié ! de se « déconstruire » – mais au contraire de cesser d’être de petits garçons. Qui ne savent pas bien comment exprimer leurs souffrances et leurs doutes avec des mots ; alors ils trépignent, frappent, cassent leurs jouets.

Et puis, de temps à autre, comme une virgule, un dessin très noir d’Edmond Baudoin (ou parfois les éléments d’un herbier). Et ce sont des respirations bienvenues dans le contrepoint du récit de l’autrice (comment oublier ce qui fait souffrir) et des histoires de ces hommes en colère.

Ils ont fini, pour beaucoup, par trouver leur place dans le jardin de la vie, parmi les fleurs, les légumes et les mal dites « mauvaises herbes ». L’autrice aussi retrouve une place qui lui convient : à force d’écouter, de désherber, de mettre en bottes.

Lecture faite, une curiosité vous trotte dans la tête, que l’on ne saurait reprocher à l’autrice de ne satisfaire que pour ce qui la concerne : de quelles colères sont faites les femmes ?

Le jardin des hommes. Entretiens sur la colère, Vanni Carol & Edmond Baudoin, Esperluète éditions, 101 p., 16 €.

Statut de l’ouvrage : offert par l’autrice.

Les “Œuvres” de Louise Labé

En publiant un unique livre en 1555, Louise Labé a fait entendre une voix nouvelle. Un dialogue mythologique insolent et facétieux, trois élégies et vingt-quatre sonnets, le tout précédé d’une saisissante épître programmatrice et suivi de vingt-quatre poèmes de « divers Poètes » en son honneur : autant de manières de renouveler les représentations de l’amour transmises par la littérature et la société et de revendiquer pour les femmes le droit de penser et d’écrire. Cette nouvelle édition intégrale des Œuvres de Louise Labé Lyonnaise donne à entendre cette voix pour les lecteurs d’aujourd’hui, notamment grâce à une double annotation qui éclaire à la fois les subtilités lexicales et les références d’une écriture originale et puissante.

L’édition est complétée par un dossier :

  1. La fabrique des « Écrits de divers Poètes »
  2. Qui a participé aux Œuvres de Louise Labé Lyonnaise ?
  3. Dans l’atelier des sonnets : les sonnets II et III
  4. Chronologie : Louise Labé à travers les archives
  5. L’histoire du livre et de sa réception.

Depuis le 10 mai 2022, vous pouvez consulter un site très complet à propos de Louise Labé, réalisé par Michèle Clément et Michel Jourde, responsables de cette édition de Louise Labé.