“À main armée” ~ recueil de textes d’Alfredo M. Bonanno

Je recommande vivement la lecture de ce petit recueil au format poches de huit textes d’Alfredo Bonanno – pour la plupart des préfaces de traductions en italien – autour du thème de la violence révolutionnaire. On rencontrera au fil des pages des cambrioleurs anarchistes comme Duval ou Jacob, et des personnages comme Malatesta et Makhno.

Ayant lu peu de textes (et cela remonte à loin) de Bonanno, j’ai été frappé et (avouons nos préjugés) heureusement surpris de l’extrême clarté du propos comme de l’absence de tout dogmatisme ou moralisme.

À main armée, 177 pages, Éditions Tumulte.

L’angoisse du gardien des buts radicaux au moment de l’épidémie

Je considère tout ce qui ressemble à un « journal de confinement » comme un dégât collatéral de l’actuelle épidémie ; je me suis donc tenu soigneusement à l’écart de telles publications. Si j’ai fait une exception pour Quand la ville se tait. Chronique d’une sidération, c’est que j’ai croisé – il y a fort longtemps – son auteur, Patrick Drevet, avec lequel je partage un intérêt pour l’Enragé Jean-François Varlet.

Moi qu’une sidération bien réelle, au moins durant les premières semaines de confinement a rendu incapable de tout travail intellectuel, je ne peux que juger admirable le travail de Drevet. Il est de surcroît courageux, dans la mesure où l’auteur a résisté à la tentation de rectifier après coup ses impressions quotidiennes. Il a encore effectué un travail considérable de veille sur Internet, et reproduit communiqués, statistiques et déclarations, en France et à l’étranger (hélas sans sourcer les informations, sans doute pour conserver une fluidité littéraire à son texte).

Outre les remarques de bon sens qu’un auteur, que je qualifierai d’« outre-gauche » pour utiliser l’expression de Lola Miesseroff, peut faire sur le renforcement croisé du sécuritaire et du sanitaire à l’occasion de la crise épidémique sans précédent que nous traversons, on apprend donc beaucoup de choses.

J’ajoute encore que le texte est exempt d’hypothèses complotistes. Cependant, s’il se dispense à la fois de nier l’existence du virus Covid-19 et de l’attribuer à je ne sais quelle manipulation de la CIA, Drevet ne peut se défendre de ce que j’appellerai le « surplomb du non-dupe ». Or, comme le disait Lacan, honnête calembourier du XXe siècle, « les non-dupes errent ». J’en veux pour exemple le passage où il se plaint du refus de quelques amis de venir prendre un verre chez lui :

J’invite des amis à prendre un verre chez nous. Refus catégorique. Obéissance. Confinement. Pas même dehors et à distance ! Par des gens plutôt généreux. Se rendent-ils compte que leur regard est ostracisant dès lors qu’en temps de crise ils traitent leur non-hôte en pestiféré potentiel, et brisent tout lien. [24 mars, p. 19]

Au moins au moment où l’auteur rédige les lignes qui précèdent, il est manifestement incapable d’envisage l’hypothèse qu’il peut être aussi « généreux » que prudent de décliner une invitation à prendre l’apéro quand on ignore les modes de contagion et que l’on ne dispose pas de tests…

Pourquoi ? Sans doute parce qu’apparaît comme un piège par essence toute mesure imposée ou recommandée par un gouvernement. On ne saurait partager l’avis du gouvernement en quelque matière n’est-ce pas ? Même sur la propagation d’un virus. Ne risquerait-on pas – et je m’empresse de préciser que j’ignore tout du point de vue de Drevet sur la question – de considérer comme « ostracisant » l’emploi systématique du préservatif comme moyen de prévention des maladies vénériennes (y compris mortelles).

On m’objectera que l’usage du préservatif n’est pas obligatoire. J’en conviens, et j’en profite pour formuler une remarque. Le confinement, même contourné, a contrarié beaucoup de relations affectives et·ou érotiques, dont bon nombre n’avaient rien de clandestines. C’est à ma connaissance la première fois que – certes indirectement – l’État moderne s’immisce de manière aussi invasive dans la vie relationnelle d’un aussi grand nombre de personnes. Je crains que ce précédent serve dans l’avenir de modèle à d’autres « mesures de santé publique » qui visent directement les « comportements sexuels ».

Drevet a, semble-t-il, pratiqué l’objection de conscience vis-à-vis des autorisations dérogatoires de sortie. Je ne trouve cela ni dérisoire ni admirable. Mais lui présume l’état d’esprit des « obéissants » :

Ceux qui se promènent avec leur petit papier ont l’air satisfait, incapables d’imaginer qu’une énorme machine s’est déclenchée, qui va broyer ce qui les faisait vivre. [5 mai, p. 66]

Pourquoi prendre les gens pour des imbéciles ? Et ont-ils vraiment – sous le masque – « l’air satisfait » ? Ne pourrait-on pas dauber pareillement sur qui se plie à l’obligation, permanente celle-là, de porter sur soi (ou de pouvoir produire) des papiers d’identité en règle ?

Ce léger mépris a bien un caractère politique puisque Drevet fait montre par ailleurs d’une belle sensibilité à propos du sort réservé aux personnes âgées confinées dans des établissements « spécialisés ».

Du coup, semble considéré comme un signe encourageant le fait que « la plupart des passants le baissent [le masque] puis le quittent hors de la gare et des transports publics où c’est pointilleusement surveillé. » [23 mai, p. 89] Pour ma part, je veux croire que c’est le bon sens le plus ordinaire qui fait conserver un masque dans un espace réduit et mal ventilé, tandis que l’on peut sans risque s’affranchir de l’obligation légale de le porter quand on est en plein air.

Même amertume dans la postface, signée de Julien Coupat « et autres », et intitulée « Choses vues ». C’est une longue énumération des phénomènes observés durant l’épidémie, énumération qui n’est pas sans rappeler la déploration ordinaire des ménagères de plus de cinquante ans dépassées (et comme on les comprend !) par leur époque : « Avec tout ce qu’on voit ma pauv’ dame ! » Sans vouloir me pousser du col, je ne considère pas impossible que l’une des notations me vise (au moins pour partie) :

Nous avons vu les grands libertaires faire l’apologie du confinement et promouvoir le port citoyen du masque et les plus gros fachos en dénoncer la tyrannie.

Car voyez-vous bien, ni le confinement ni le masque ne peuvent présenter la moindre légitimité médicale, puisqu’ils sont imposés par l’État… Et voilà pourquoi votre fille de 30 ans est muette de fatigue, trois mois après avoir été guérie de son infection au Covid !

Je citerai cependant, pour clore ce billet, une formule (Agambienne, d’origine Benjaminienne) de la litanie des « Nous avons vu… » qui me paraît juste et belle, même si nous n’en tirons manifestement pas toujours des conséquences identiques, les auteurs et moi :

Nous avons vu dans toute sa nudité le réseau des dépendances à quoi nos existences sont suspendues. Nous avons vu à quoi tiennent nos vies et par quoi nous sommes tenus.

  Drevet Patrick, Quand la ville se tait. Chronique d’une sidération mars– juin 2020, Éditions Pli (Nantes), 2020, 118 p., 10 €.

Statut de l’ouvrage : acheté à la librairie La Galerie de la Sorbonne (mais les éditions Pli sont diffusées par Les Presses du Réel ; vous ne devriez pas avoir trop de mal à le trouver). 

 

“Dérision” ~ autofictions par Hirabayashi Taiko

Textes traduits du japonais et présentés par Pascale Doderisse, publiés aux éditions iXe.

“Keiko avait vécu dans les grandes largeurs tout ce qu’il était donné à une femme de vivre, en traversant bravement des plaines et des montagnes où d’autres ne s’aventuraient pas.”

Publiés à vingt ans d’intervalle, entre 1927 et 1946, les trois récits rassemblés dans ces pages donnent un avant-goût de l’œuvre de Hirabayashi Taiko, qui puise dans sa vie mouvementée la matière de ses écrits.

Une matière très charnelle, façonnée par les épreuves qui ont marqué son parcours, et que l’écrivaine explore, dissèque, presque, avec mordant et lucidité. Les monologues intérieurs de ses narratrices disent le quotidien de misère des jeunes militants anarchistes et leur misogynie, l’âpreté d’une liberté sexuelle assumée, et l’accouchement, la maladie, le rapport à la maternité, à l’amour.

Publié en 1927, la même année que “Dérision”, le récit “À l’hospice” a d’emblée inscrit Hirabayashi dans le courant de la littérature prolétarienne. Vingt ans plus tard, quand elle écrit “Kishimojin”, elle a pris ses distances avec la mouvance anarchiste mais ses convictions féministes restent intactes. Tout comme son audace et son intransigeance qui, note Pascale Doderisse dans la présentation de cet ouvrage, se traduisent à l’écrit par “un mélange de bravade et de désespoir, d’idéalisme et de noirceur, relevé ici et là par quelques touches d’humour pince-sans-rire”.

Hirabayashi Taiko (1905-1972) est l’autrice d’une œuvre riche de 12 volumes (en japonais). Elle affirme très tôt son indépendance en quittant sa province natale pour Tokyo, où elle rallie les cercles anarchistes, gagne fort mal sa vie et décide de devenir écrivaine. Ses premiers textes, publiés en revue, l’inscrivent d’emblée dans le courant de la littérature prolétarienne, tendance féministe. D’une plume féroce trempée dans le noir de l’humour, elle y dénonce la double oppression, capitaliste et patriarcale, qui pèse sur les militantes. Encore trop peu traduite en français, son œuvre, largement inspirée par sa vie compte des romans, dont plusieurs polars, des récits, des essais, des contes pour enfants…

“Un impossible travail de déradicalisation” ~ par Alex Albert, Joël Cabalion, et Valérie Cohen

Le Centre de prévention et d’insertion à la citoyenneté (CPIC) a été conçu, après les attentats de 2015, comme la pièce maîtresse de la réponse gouvernementale à l’attirance exercée par le djihad sur une certain nombre de jeunes gens. Hébergé dans un ancien centre éducatif et de formation professionnelle (CEFP) promis à la fermeture, et sis en Indre-et-Loire, le projet s’inspire des centres éducatifs fermés, civils ou militaires, revenus à la mode avec la critique de Mai 68 et sa supposée « culture de l’excuse ». Voulu par Manuel Valls, le projet se solde par un échec complet, dont le travail d’enquête sociologique des auteurs et de l’autrice permet de comprendre l’origine – et les conséquences en termes de souffrance au travail pour les personnels concernés. On peut regretter que la parole des jeunes accueillis eux-mêmes, fort peu nombreux d’ailleurs, n’ait pu être recueillie.

Le projet commence par mettre sous le boisseau ce qui semble pourtant un aspect central du problème, la dimension religieuse de la dite « radicalisation » de certains jeunes. Cet évitement originel est déjà un facteur d’implosion suffisant pour expliquer le fiasco final. Il peut être considéré comme un symptôme parmi d’autres de la difficulté d’une société de tradition catholique – mais largement déchristianisée – à absorber le choc d’un renouveau religieux, via l’Islam de surcroît, qui suscite un engagement minoritaire violent, le plus souvent exercé sur des théâtres d’opérations extérieurs, mais qui peut aussi frapper en France.

Le fait que « la République » et·ou « la France » sont apparues comme les cibles visées, et atteintes, explique en partie le recours à une rhétorique militaire et patriote, au-delà du thème du « retour à l’autorité », joker des discours réactionnaires. Concrètement, le projet, et le règlement qu’il a inspiré, prévoyaient une cérémonie hebdomadaire de type militaire : levée du drapeau, salut aux couleurs, chant de la Marseillaise [1].

Les principaux cadres de l’établissement sont d’anciens militaires, qui ne sont pas passés par la filière du travail social ; ils n’apprécient guère des éducateurs, par définition tournés vers l’éducatif et d’ailleurs soucieux de leurs conditions de travail, en termes d’horaires et de rémunération.

L’ensemble du projet semble combiner, et pas seulement du fait de l’improvisation, toutes les tares des divers éléments des dispositifs français de contention/rétention. Les pensionnaires y entrent à la suite d’un chantage menée par les autorités, pour échapper à un sort judiciaire plus sévère. Du « volontariat forcé », comme le dit un membre du personnel, ce qui évoque le « placement volontaire » prévu par la loi de 1838 (c’est de la volonté des proches qu’il s’agit !). On cite par ailleurs le cas d’une jeune fille déficiente mentale, pour qui le programme du centre n’est pas adapté, ce qui fait penser cette fois aux nombreuses personnes placées en détention pour qui un traitement – à l’air libre – serait préférable. On cite également le cas d’un jeune pensionnaire renvoyé du jour au lendemain, tout bonnement déposé dans une gare des environs, sans billet de train ni destination. Et voilà qui rappelle les procédés policiers à l’égard des personnes migrantes.

Même le public « cible » n’est pas toujours identifiable chez certains pensionnaires, dont « le lien avec la religion musulmane pouvait être considéré comme douteux » (p. 88). Pour les autres, la pratique religieuse est considérée comme une addiction dont le sevrage par la rétention et la discipline du centre peut venir à bout. Le règlement offre une espèce de caricature de laïcité, en renvoyant la pratique (prières) à l’espace privé (en l’espèce : la chambre). La prise en considération de cette dimension évoluera cependant avec le recrutement d’un « aumônier musulman » qui proposera, de sa propre initiative, des cours de religion (et d’arabe). Il faut donc que le projet initial se heurte à ses incohérences pour que l’on en vienne à une solution analogue à celle pratiquée de longue date sur l’antenne d’une radio comme France-Culture, par exemple.

Le livre retrace la montée des tensions entre une direction manifestement hostile à la doctrine de l’ordonnance de 1945 (relative à l’enfance délinquante) et plutôt confiante en un – très vague – mélange d’autorité et de patriotisme, et les personnels qualifiés. À noter, le fait que les représentants syndicaux, focalisés sur les questions d’horaires et de salaires ont mis six mois à prendre en charge cette part de la souffrance des personnels (d’où de nombreuses démissions).

L’autrice et les auteurs notent justement en conclusion qu’il eût été surprenant qu’en l’absence de toute problématisation, une solution émergeât par miracle. En était-il question d’ailleurs ? On peut en douter, tant le « projet » et sa « réalisation » ressemblent à autant de coups de menton, bien dans le style de leur commanditaire Manuel Valls, dont la démission interdisait tout espoir de renaissance. À supposer établi et éclairci le concept de « radicalisation » – ceci uniquement pour les besoins du propos – le « Centre de prévention et d’insertion à la citoyenneté » a montré que l’État n’a rien à opposer à un phénomène dont il ne mesure (plus ou moins bien) que les conséquences statistiques : nombre de victimes d’attentats, nombre de jeunes partis et·ou revenus du djihad. On lira une preuve nouvelle de cette pauvreté (et vétusté, ajouterai-je) des réponses étatiques dans le retour programmé du « service national universel », dont le pitoyable slogan est : « Jeunesse engagée ».

Albert Alex, Cabalion Joël, Cohen Valérie, Un impossible travail de déradicalisation, Érès, 249 p., 24, 50 €.

Statut de l’ouvrage : service de presse amical.


[1] Il est un peu rapide de qualifier (p. 80) l’obligation de chanter la Marseillaise de « symbolique républicaine ».

“Rage” ~ par Regina José Galindo

Laurent Bouisset, poète et traducteur, et les Éditions des Lisières ont eu l’excellente idée de publier le premier recueil de poèmes de Regina José Galindo, plus connue, en France et internationalement, pour ses installations et ses performances (je la citais dans Je chante le corps critique) que pour sa poésie.

Je suis un lieu commun

comme l’écho des voix

le visage de la lune.

J’ai deux nichons

– minuscules –

le nez oblong

la taille du peuple.

Myope

de langue vulgaire

fesses tombantes

peau d’orange.

Je me mets face au miroir

et je me masturbe.

Je suis femme

la plus ordinaire

qui soit.

Bilingue espagnol-français

Traduit de l’espagnol (Guatemala) par Laurent Bouisset

À l’image de son travail d’artiste performeuse, la poésie de Regina José Galindo est crue, brute, viscérale. Son écriture radicale, reflet de la violence d’un continent, dénonce le sort réservé aux femmes et aux Indiens dans son «Guatemalade, malade, malade» en proie aux gangs après trente-six années de guerre civile. Rendre hommage et affirmer une résistance, c’est ce que construit par son travail artistique et poétique Regina José Galindo, avec rage et vitalité.

Regina José Galindo est une artiste plasticienne et poète guatémaltèque spécialisée dans le body-art. Son œuvre se caractérise par un contenu politique explicitement féministe. Elle a reçu le Lion d’Or de la meilleure jeune artiste à la Biennale d’art contemporain de Venise en 2005 et le prix du Prince Claus en 2011. En tant que poète, elle a publié au Guatemala Personal e Intransmisible (Fundación Coloquia, 1996) et Telarañas (Ediciones del Pensativo, 2015). Rage / Rabia est sa première publication en français (hors revues). Pour découvrir les différents aspects de son travail : www.reginajosegalindo.com

Poète et traducteur, Laurent Bouisset a créé, avec le peintre guatémaltèque Erick González, le blog Fuego del fuego par le biais duquel il a diffusé en France les poèmes de Luis Miguel Hermoza (Pérou), Miroslava Rosales (Salvador), Vania Vargas (Guatemala), José Manuel Torres Funes (Honduras), Edu Barreto (Paraguay), Héctor Hernández Montecinos (Chili), Jonathan Ruiz (Mexique) et nombre d’autres auteurs d’Amérique latine traduits pour la première fois en français. Très actif dans l’univers des revues de poésie, il participe aux revues Teste et Fracas, et a publié son travail de passeur dans Nouveaux Délits n °58, numéro consacré exclusivement à la poésie guatémaltèque actuelle. Sa traduction des poèmes de Regina José Galindo, entre autres, a également donné lieu à L’ailleurs s’étend, ouvrage en collaboration avec le photographe Nicolas Guyot (Éditions Héliotropismes, 2017).

88 pages, 14 €

“Animal radical. Histoire et sociologie de l’antispécisme” ~ par Jérôme Segal (Lux Éditeur)

Le terme « antispécisme » est récent, nous apprend Jérôme Segal. D’abord utilisé par un psychologue britannique en 1970, il a été popularisé par le philosophe australien Peter Singer dans The Animal Liberation (1975).

L’auteur cherches les origines de la radicalité politique de l’antispécisme dans le mouvement socialiste, dès la fin du xxie et dans  les « milieux libres » anarchistes au début du xxe. En ces temps reculés, la défense des animaux se nomme « zoophilie » (sans connotation sexuelle), exemple de ces changements de sens dont le passage récent (et heureux) de « pédophilie » à « pédocriminalité » offre un autre exemple.

Élisée Reclus et Louise Michel théorisent ainsi la solidarité que leur inspirent les animaux confrontés à la violence humaine, sans que l’on puisse leur opposer le reproche banal (et stupide) de délaisser pour autant la cause de l’humanité. Les animaux sentent et ressentent : ils ont donc droit à la vie bonne que les humains veulent pour eux-mêmes.

Dans les communautés libertaires, on pratique volontiers le régime végétarien (ou végétalien), comme l’on s’abstient d’alcool et de tabac.

Les nouveaux militants véganes ne se contentent pas de s’abstenir de consommer la chair des animaux ou d’autres produits issus de l’élevage (cuir, œufs, miel), ils militent contre les élevages, les abattoirs, les boucheries et contre toutes les secteurs d’activités et traditions qui supposent l’enfermement et à plus forte raison la souffrance et la mort des animaux (zoos, cirques, laboratoires, corridas, chasse).

L’autre nouveauté est le recours pour ce faire à l’action directe (pour libérer des animaux par ex.) pratiquée dès le début des années 1970, notamment en Angleterre.

Le mouvement antispéciste est traversé par le même genre de débats que les autres mouvements contestataires ou révolutionnaires : action directe ou lobbying, possibilisme immédiat ou radicalité à long terme, recours à la violence ou non, etc.

Jérôme Segal accorde une place toute particulière aux rapports entre la judaïté (qui dépasse le judaïsme : une religion) et l’antispécisme ainsi qu’à la situation spéciale d’Israël. En effet, dans ce dernier pays, le véganisme connaît une vogue inconnue ailleurs, mais sous une forme consumériste. Par ailleurs, la situation géostratégique fait que, pour reprendre les propos d’un universitaires de Tel-Aviv cité dans le livre : « Il est beaucoup plus facile de trouver de la nourriture sans exploitation d’animaux que de trouver de la nourriture sans oppression et déracinement d’être humains. » Bien des légumes proviennent en effet de terres dont les Palestiniens ont été chassés.

Peter Singer, qui a fait beaucoup pour le rayonnement international de l’antispécisme se considère comme un Juif athée. Un autre auteur sert de référence au mouvement, par les parallèles, parfois controversés, qu’il a établis – en tant que Juif – entre le martyre des animaux et l’holocauste, il s’agit du romancier Isaac Bashevis Singer (dont je ne saurais trop, au-delà de cette question particulière, recommander la savoureuse lecture).

Jérôme Segal, dans la trentaine d’entretiens avec des militant·e·s antispécistes qu’il a menés a retrouvé la prégnance de cette représentation : « On peut même considérer qu’elles [les comparaisons] structurent la représentation mentale du combat antispéciste et servent à le légitimer. » (p. 116) Dans un livre intitulé Un éternel Treblinka, l’historien Charles Patterson postule « une filiation directe, technique et idéologique, entre les abattoirs industriels et les centres d’extermination nazis. » (p. 118)

La partie de l’ouvrage présentant la « sociologie de l’antispécisme » est peut-être la moins satisfaisante, dans la mesure où l’auteur se contente d’un patchwork de portraits, sans vision d’ensemble et sans faire allusion à d’éventuelles travaux d’enquêtes autres.

Par ailleurs, l’on croise des personnages historiques peu connus (de moi, au moins), telle Frances Power Cobbe, autrice en 1880 d’un article intitulé «La torture conjugale en Angleterre» identifiant, très justement à mon sens, le sentiment de propriété comme cause de la violence sexiste: «L’idée que l’épouse d’un homme puisse être sa propriété, de la même manière qu’un cheval serait sa propriété […] est la source tragique de maux et de souffrances incommensurables» (p. 136).

L’antispécisme est passé en quelques années (en France) de la marge des milieux alternatifs au grand jour de l’édition universitaire. Yves Bonnardel, cofondateur à Lyon en 1971 des Cahiers antispécistes (avec David Olivier) dirigeait il y a peu un volume publié aux PUF. Il porte avec lui des questions d’éthique politique qui ne peuvent être écartées d’un ricanement, même si le prosélytisme moraliste de certain·e·s antispécistes inciterait plutôt à l’anthropophagie…

C’est en expliquant à quel endroit les réflexions antispécistes recoupent mes préoccupations que je vais exprimer ma critique principale au livre de Jérôme Segal. En effet, j’en ai fait mention, l’argument principal des antispécistes est que les animaux ressentent la douleur, physique et morale, et qu’ils sont dépourvus des moyens de s’exprimer – ou à tout le moins de s’organiser. Ils sont donc les sans-voix par excellence, ceux pour lesquels on doit se battre.

Il serait inexplicable que parmi des personnes aussi sensibles à la souffrance d’autrui, personne ne se soit avisé que les petits d’homme, les enfants correspondent exactement à cette définition, bien qu’appartenant à l’espèce considérée comme supérieure.

Les enfants non plus n’ont pas la parole, c’est même la racine latine de leur nom (infans). Leurs sentiments sont tenus pour quantité négligeable, et même leur capacité à ressentir la douleur physique a été niée jusqu’à une période très récente. Rappelons que jusqu’au début des années 1970, on a opéré des nourrissons à cœur ouvert sans anesthésie, au motif que leur système nerveux n’était pas achevé (voir sur ce blogue le texte de mon livre À la vie à la mort).

Or il se trouve que Yves Bonnardel, déjà cité, a précisément publié une critique très argumentée de la domination adulte. Mais comme Jérôme Segal ne semble pas le savoir, il rate une occasion de faire le lien entre les deux systèmes d’oppression… et de questionner les militant·e·s à ce sujet.

Le rapprochement entre la situation des enfants (des mineur·e·s) et des animaux demeure donc l’angle mort de cet ouvrage, par ailleurs si bien documenté.

J’ai, sur ce blogue même, exploré quelques pistes, davantage pour leur pouvoir de stimulation intellectuelle que comme programme de «réformisme radical», concernant un statut de «citoyenneté, officialisée à la demande de l’enfant (donc non-automatique), à partir de l’âge de 7 ans, par exemple. Cette citoyenneté ouvre tous les droits à décider de son sort (domicile, habitat avec l’un ou l’autre parent, voyages, études), et à participer aux décisions locales (immeuble, école, quartier) ou globales» qui pourrait être reconnu aux mineur·e·s.

On pourrait très bien imaginer de le reconnaître également – sous une forme adaptée (pas de droit de vote aux souris !) –aux animaux, au double motif de leur condition d’êtres pensant, souffrant – et aimés.

J’ai énoncé dans Je chante le corps critique (H&O éditions ; texte sur ce blogue) mes divergences d’avec l’antispécisme ou certaines de ses manifestations. J’y renvoie lectrices et lecteurs intéressé·e·s. Cela dit, et compte tenu de la restriction ci-dessus évoquée à propos de la condition commune des enfants et des animaux, je pense que le livre de Jérôme Segal est une bonne introduction – historique, philosophique et militante – aux questions posées par l’antispécisme. Dans l’hypothèse où les rendez-vous d’échanges et de débats que j’ai organisés au Lieu-Dit, à Ménilmontant, pourraient reprendre, je mettrais volontiers Segal (brièvement rencontré avec son éditrice) sur la liste des invités. Lisez donc le livre en attendant.

Segal Jérôme, Animal radical. Histoire et sociologie de l’antispécisme, Lux, 211 p., 16 €.

Statut de l’ouvrage : offert par l’éditrice.