“Un impossible travail de déradicalisation” ~ par Alex Albert, Joël Cabalion, et Valérie Cohen

Le Centre de prévention et d’insertion à la citoyenneté (CPIC) a été conçu, après les attentats de 2015, comme la pièce maîtresse de la réponse gouvernementale à l’attirance exercée par le djihad sur une certain nombre de jeunes gens. Hébergé dans un ancien centre éducatif et de formation professionnelle (CEFP) promis à la fermeture, et sis en Indre-et-Loire, le projet s’inspire des centres éducatifs fermés, civils ou militaires, revenus à la mode avec la critique de Mai 68 et sa supposée « culture de l’excuse ». Voulu par Manuel Valls, le projet se solde par un échec complet, dont le travail d’enquête sociologique des auteurs et de l’autrice permet de comprendre l’origine – et les conséquences en termes de souffrance au travail pour les personnels concernés. On peut regretter que la parole des jeunes accueillis eux-mêmes, fort peu nombreux d’ailleurs, n’ait pu être recueillie.

Le projet commence par mettre sous le boisseau ce qui semble pourtant un aspect central du problème, la dimension religieuse de la dite « radicalisation » de certains jeunes. Cet évitement originel est déjà un facteur d’implosion suffisant pour expliquer le fiasco final. Il peut être considéré comme un symptôme parmi d’autres de la difficulté d’une société de tradition catholique – mais largement déchristianisée – à absorber le choc d’un renouveau religieux, via l’Islam de surcroît, qui suscite un engagement minoritaire violent, le plus souvent exercé sur des théâtres d’opérations extérieurs, mais qui peut aussi frapper en France.

Le fait que « la République » et·ou « la France » sont apparues comme les cibles visées, et atteintes, explique en partie le recours à une rhétorique militaire et patriote, au-delà du thème du « retour à l’autorité », joker des discours réactionnaires. Concrètement, le projet, et le règlement qu’il a inspiré, prévoyaient une cérémonie hebdomadaire de type militaire : levée du drapeau, salut aux couleurs, chant de la Marseillaise [1].

Les principaux cadres de l’établissement sont d’anciens militaires, qui ne sont pas passés par la filière du travail social ; ils n’apprécient guère des éducateurs, par définition tournés vers l’éducatif et d’ailleurs soucieux de leurs conditions de travail, en termes d’horaires et de rémunération.

L’ensemble du projet semble combiner, et pas seulement du fait de l’improvisation, toutes les tares des divers éléments des dispositifs français de contention/rétention. Les pensionnaires y entrent à la suite d’un chantage menée par les autorités, pour échapper à un sort judiciaire plus sévère. Du « volontariat forcé », comme le dit un membre du personnel, ce qui évoque le « placement volontaire » prévu par la loi de 1838 (c’est de la volonté des proches qu’il s’agit !). On cite par ailleurs le cas d’une jeune fille déficiente mentale, pour qui le programme du centre n’est pas adapté, ce qui fait penser cette fois aux nombreuses personnes placées en détention pour qui un traitement – à l’air libre – serait préférable. On cite également le cas d’un jeune pensionnaire renvoyé du jour au lendemain, tout bonnement déposé dans une gare des environs, sans billet de train ni destination. Et voilà qui rappelle les procédés policiers à l’égard des personnes migrantes.

Même le public « cible » n’est pas toujours identifiable chez certains pensionnaires, dont « le lien avec la religion musulmane pouvait être considéré comme douteux » (p. 88). Pour les autres, la pratique religieuse est considérée comme une addiction dont le sevrage par la rétention et la discipline du centre peut venir à bout. Le règlement offre une espèce de caricature de laïcité, en renvoyant la pratique (prières) à l’espace privé (en l’espèce : la chambre). La prise en considération de cette dimension évoluera cependant avec le recrutement d’un « aumônier musulman » qui proposera, de sa propre initiative, des cours de religion (et d’arabe). Il faut donc que le projet initial se heurte à ses incohérences pour que l’on en vienne à une solution analogue à celle pratiquée de longue date sur l’antenne d’une radio comme France-Culture, par exemple.

Le livre retrace la montée des tensions entre une direction manifestement hostile à la doctrine de l’ordonnance de 1945 (relative à l’enfance délinquante) et plutôt confiante en un – très vague – mélange d’autorité et de patriotisme, et les personnels qualifiés. À noter, le fait que les représentants syndicaux, focalisés sur les questions d’horaires et de salaires ont mis six mois à prendre en charge cette part de la souffrance des personnels (d’où de nombreuses démissions).

L’autrice et les auteurs notent justement en conclusion qu’il eût été surprenant qu’en l’absence de toute problématisation, une solution émergeât par miracle. En était-il question d’ailleurs ? On peut en douter, tant le « projet » et sa « réalisation » ressemblent à autant de coups de menton, bien dans le style de leur commanditaire Manuel Valls, dont la démission interdisait tout espoir de renaissance. À supposer établi et éclairci le concept de « radicalisation » – ceci uniquement pour les besoins du propos – le « Centre de prévention et d’insertion à la citoyenneté » a montré que l’État n’a rien à opposer à un phénomène dont il ne mesure (plus ou moins bien) que les conséquences statistiques : nombre de victimes d’attentats, nombre de jeunes partis et·ou revenus du djihad. On lira une preuve nouvelle de cette pauvreté (et vétusté, ajouterai-je) des réponses étatiques dans le retour programmé du « service national universel », dont le pitoyable slogan est : « Jeunesse engagée ».

Albert Alex, Cabalion Joël, Cohen Valérie, Un impossible travail de déradicalisation, Érès, 249 p., 24, 50 €.

Statut de l’ouvrage : service de presse amical.


[1] Il est un peu rapide de qualifier (p. 80) l’obligation de chanter la Marseillaise de « symbolique républicaine ».

“Rage” ~ par Regina José Galindo

Laurent Bouisset, poète et traducteur, et les Éditions des Lisières ont eu l’excellente idée de publier le premier recueil de poèmes de Regina José Galindo, plus connue, en France et internationalement, pour ses installations et ses performances (je la citais dans Je chante le corps critique) que pour sa poésie.

Je suis un lieu commun

comme l’écho des voix

le visage de la lune.

J’ai deux nichons

– minuscules –

le nez oblong

la taille du peuple.

Myope

de langue vulgaire

fesses tombantes

peau d’orange.

Je me mets face au miroir

et je me masturbe.

Je suis femme

la plus ordinaire

qui soit.

Bilingue espagnol-français

Traduit de l’espagnol (Guatemala) par Laurent Bouisset

À l’image de son travail d’artiste performeuse, la poésie de Regina José Galindo est crue, brute, viscérale. Son écriture radicale, reflet de la violence d’un continent, dénonce le sort réservé aux femmes et aux Indiens dans son «Guatemalade, malade, malade» en proie aux gangs après trente-six années de guerre civile. Rendre hommage et affirmer une résistance, c’est ce que construit par son travail artistique et poétique Regina José Galindo, avec rage et vitalité.

Regina José Galindo est une artiste plasticienne et poète guatémaltèque spécialisée dans le body-art. Son œuvre se caractérise par un contenu politique explicitement féministe. Elle a reçu le Lion d’Or de la meilleure jeune artiste à la Biennale d’art contemporain de Venise en 2005 et le prix du Prince Claus en 2011. En tant que poète, elle a publié au Guatemala Personal e Intransmisible (Fundación Coloquia, 1996) et Telarañas (Ediciones del Pensativo, 2015). Rage / Rabia est sa première publication en français (hors revues). Pour découvrir les différents aspects de son travail : www.reginajosegalindo.com

Poète et traducteur, Laurent Bouisset a créé, avec le peintre guatémaltèque Erick González, le blog Fuego del fuego par le biais duquel il a diffusé en France les poèmes de Luis Miguel Hermoza (Pérou), Miroslava Rosales (Salvador), Vania Vargas (Guatemala), José Manuel Torres Funes (Honduras), Edu Barreto (Paraguay), Héctor Hernández Montecinos (Chili), Jonathan Ruiz (Mexique) et nombre d’autres auteurs d’Amérique latine traduits pour la première fois en français. Très actif dans l’univers des revues de poésie, il participe aux revues Teste et Fracas, et a publié son travail de passeur dans Nouveaux Délits n °58, numéro consacré exclusivement à la poésie guatémaltèque actuelle. Sa traduction des poèmes de Regina José Galindo, entre autres, a également donné lieu à L’ailleurs s’étend, ouvrage en collaboration avec le photographe Nicolas Guyot (Éditions Héliotropismes, 2017).

88 pages, 14 €

“Animal radical. Histoire et sociologie de l’antispécisme” ~ par Jérôme Segal (Lux Éditeur)

Le terme « antispécisme » est récent, nous apprend Jérôme Segal. D’abord utilisé par un psychologue britannique en 1970, il a été popularisé par le philosophe australien Peter Singer dans The Animal Liberation (1975).

L’auteur cherches les origines de la radicalité politique de l’antispécisme dans le mouvement socialiste, dès la fin du xxie et dans  les « milieux libres » anarchistes au début du xxe. En ces temps reculés, la défense des animaux se nomme « zoophilie » (sans connotation sexuelle), exemple de ces changements de sens dont le passage récent (et heureux) de « pédophilie » à « pédocriminalité » offre un autre exemple.

Élisée Reclus et Louise Michel théorisent ainsi la solidarité que leur inspirent les animaux confrontés à la violence humaine, sans que l’on puisse leur opposer le reproche banal (et stupide) de délaisser pour autant la cause de l’humanité. Les animaux sentent et ressentent : ils ont donc droit à la vie bonne que les humains veulent pour eux-mêmes.

Dans les communautés libertaires, on pratique volontiers le régime végétarien (ou végétalien), comme l’on s’abstient d’alcool et de tabac.

Les nouveaux militants véganes ne se contentent pas de s’abstenir de consommer la chair des animaux ou d’autres produits issus de l’élevage (cuir, œufs, miel), ils militent contre les élevages, les abattoirs, les boucheries et contre toutes les secteurs d’activités et traditions qui supposent l’enfermement et à plus forte raison la souffrance et la mort des animaux (zoos, cirques, laboratoires, corridas, chasse).

L’autre nouveauté est le recours pour ce faire à l’action directe (pour libérer des animaux par ex.) pratiquée dès le début des années 1970, notamment en Angleterre.

Le mouvement antispéciste est traversé par le même genre de débats que les autres mouvements contestataires ou révolutionnaires : action directe ou lobbying, possibilisme immédiat ou radicalité à long terme, recours à la violence ou non, etc.

Jérôme Segal accorde une place toute particulière aux rapports entre la judaïté (qui dépasse le judaïsme : une religion) et l’antispécisme ainsi qu’à la situation spéciale d’Israël. En effet, dans ce dernier pays, le véganisme connaît une vogue inconnue ailleurs, mais sous une forme consumériste. Par ailleurs, la situation géostratégique fait que, pour reprendre les propos d’un universitaires de Tel-Aviv cité dans le livre : « Il est beaucoup plus facile de trouver de la nourriture sans exploitation d’animaux que de trouver de la nourriture sans oppression et déracinement d’être humains. » Bien des légumes proviennent en effet de terres dont les Palestiniens ont été chassés.

Peter Singer, qui a fait beaucoup pour le rayonnement international de l’antispécisme se considère comme un Juif athée. Un autre auteur sert de référence au mouvement, par les parallèles, parfois controversés, qu’il a établis – en tant que Juif – entre le martyre des animaux et l’holocauste, il s’agit du romancier Isaac Bashevis Singer (dont je ne saurais trop, au-delà de cette question particulière, recommander la savoureuse lecture).

Jérôme Segal, dans la trentaine d’entretiens avec des militant·e·s antispécistes qu’il a menés a retrouvé la prégnance de cette représentation : « On peut même considérer qu’elles [les comparaisons] structurent la représentation mentale du combat antispéciste et servent à le légitimer. » (p. 116) Dans un livre intitulé Un éternel Treblinka, l’historien Charles Patterson postule « une filiation directe, technique et idéologique, entre les abattoirs industriels et les centres d’extermination nazis. » (p. 118)

La partie de l’ouvrage présentant la « sociologie de l’antispécisme » est peut-être la moins satisfaisante, dans la mesure où l’auteur se contente d’un patchwork de portraits, sans vision d’ensemble et sans faire allusion à d’éventuelles travaux d’enquêtes autres.

Par ailleurs, l’on croise des personnages historiques peu connus (de moi, au moins), telle Frances Power Cobbe, autrice en 1880 d’un article intitulé «La torture conjugale en Angleterre» identifiant, très justement à mon sens, le sentiment de propriété comme cause de la violence sexiste: «L’idée que l’épouse d’un homme puisse être sa propriété, de la même manière qu’un cheval serait sa propriété […] est la source tragique de maux et de souffrances incommensurables» (p. 136).

L’antispécisme est passé en quelques années (en France) de la marge des milieux alternatifs au grand jour de l’édition universitaire. Yves Bonnardel, cofondateur à Lyon en 1971 des Cahiers antispécistes (avec David Olivier) dirigeait il y a peu un volume publié aux PUF. Il porte avec lui des questions d’éthique politique qui ne peuvent être écartées d’un ricanement, même si le prosélytisme moraliste de certain·e·s antispécistes inciterait plutôt à l’anthropophagie…

C’est en expliquant à quel endroit les réflexions antispécistes recoupent mes préoccupations que je vais exprimer ma critique principale au livre de Jérôme Segal. En effet, j’en ai fait mention, l’argument principal des antispécistes est que les animaux ressentent la douleur, physique et morale, et qu’ils sont dépourvus des moyens de s’exprimer – ou à tout le moins de s’organiser. Ils sont donc les sans-voix par excellence, ceux pour lesquels on doit se battre.

Il serait inexplicable que parmi des personnes aussi sensibles à la souffrance d’autrui, personne ne se soit avisé que les petits d’homme, les enfants correspondent exactement à cette définition, bien qu’appartenant à l’espèce considérée comme supérieure.

Les enfants non plus n’ont pas la parole, c’est même la racine latine de leur nom (infans). Leurs sentiments sont tenus pour quantité négligeable, et même leur capacité à ressentir la douleur physique a été niée jusqu’à une période très récente. Rappelons que jusqu’au début des années 1970, on a opéré des nourrissons à cœur ouvert sans anesthésie, au motif que leur système nerveux n’était pas achevé (voir sur ce blogue le texte de mon livre À la vie à la mort).

Or il se trouve que Yves Bonnardel, déjà cité, a précisément publié une critique très argumentée de la domination adulte. Mais comme Jérôme Segal ne semble pas le savoir, il rate une occasion de faire le lien entre les deux systèmes d’oppression… et de questionner les militant·e·s à ce sujet.

Le rapprochement entre la situation des enfants (des mineur·e·s) et des animaux demeure donc l’angle mort de cet ouvrage, par ailleurs si bien documenté.

J’ai, sur ce blogue même, exploré quelques pistes, davantage pour leur pouvoir de stimulation intellectuelle que comme programme de «réformisme radical», concernant un statut de «citoyenneté, officialisée à la demande de l’enfant (donc non-automatique), à partir de l’âge de 7 ans, par exemple. Cette citoyenneté ouvre tous les droits à décider de son sort (domicile, habitat avec l’un ou l’autre parent, voyages, études), et à participer aux décisions locales (immeuble, école, quartier) ou globales» qui pourrait être reconnu aux mineur·e·s.

On pourrait très bien imaginer de le reconnaître également – sous une forme adaptée (pas de droit de vote aux souris !) –aux animaux, au double motif de leur condition d’êtres pensant, souffrant – et aimés.

J’ai énoncé dans Je chante le corps critique (H&O éditions ; texte sur ce blogue) mes divergences d’avec l’antispécisme ou certaines de ses manifestations. J’y renvoie lectrices et lecteurs intéressé·e·s. Cela dit, et compte tenu de la restriction ci-dessus évoquée à propos de la condition commune des enfants et des animaux, je pense que le livre de Jérôme Segal est une bonne introduction – historique, philosophique et militante – aux questions posées par l’antispécisme. Dans l’hypothèse où les rendez-vous d’échanges et de débats que j’ai organisés au Lieu-Dit, à Ménilmontant, pourraient reprendre, je mettrais volontiers Segal (brièvement rencontré avec son éditrice) sur la liste des invités. Lisez donc le livre en attendant.

Segal Jérôme, Animal radical. Histoire et sociologie de l’antispécisme, Lux, 211 p., 16 €.

Statut de l’ouvrage : offert par l’éditrice.

“Partiellement nuageux” ~ Antoine Choplin

En général, j’évite de parler ici de littérature, ou alors par des voies détournées (l’engagement de l’auteur). Je ne suis pas certain de savoir faire. L’inconvénient est que je néglige, du coup, de simplement signaler des livres que j’aime comme le premier blogueur venu.

Il y a peu d’auteurs dont je suis (à peu près régulièrement) la production. D’avantage d’autrices: Lola Lafon, Jeanne Benameur, Michèle Lesbre, Bérengère Cournut, Yoko Ogawa. Chez les auteurs, francophones et vivants de surcroît, Antoine Choplin est une exception.

Je viens de lire Partiellement nuageux, livre publié en 2019, comme beaucoup d’autres du même auteur, dans une maison que j’aime beaucoup: La fosse aux ours (Lyon). Je me souviens d’avoir rencontré l’éditeur dans le fracas malodorant du Salon du livre de Paris, il y a bon nombre d’années. J’en garde le souvenir frais d’une visite à un artisan: cordonnier ou luthier.

Antoine Choplin fait partie de ces auteurs qui vous entraînent avec très peu de moyens, je veux dire d’effets. Une page, trois pages, et puis ça marche – je dis bien «ça marche» et non «ça fonctionne», comme n’importe quel brocanteur vous rappellera niaisement qu’il est est correct de dire quand vous lui aurez demandé si ce vieux poste à galène «marche». Ça marche, c’est-à-dire que vous vous apercevez soudain que vous marchez au côté de l’auteur; vous lui avez emboîté le pas sans vous en apercevoir. C’est la même sensation éprouvée dans la conversation avec un·e ami·e: spontanément, on a réglé son pas sur celui de l’autre.

«Depuis le milieu de la matinée, je marchais en boucle autour du Palais de la Moneda.»

Le personnage, dont je vous laisse découvrir le prénom (qui ne doit rien au hasard, je pense) marche beaucoup, dans les villes et dans la nature. Il parvient à entraîner, mais avec très peu d’«effets» aussi, une jeune femme dans ses longues promenades. Il est balourd, elle est gracieuse. Ils croient d’abord entretenir le même rapport avec la mémoire de la dictature, mais ce qu’ils ont en commun, c’est la souffrance. La jeune femme se prénomme Ema, que j’entends: «Aima». Est-ce que l’amour peut se re·vivre quand même au présent?  Dans un espace-texte où le temps n’est que «partiellement nuageux», c’est probable, non?

Vous verrez, en ces jours pétrifiés, un peu de marche vous fera le plus grand bien.

 

Statut de l’ouvrage: acheté en librairie.

RE-DÉCOUVRIR PANAÏT ISTRATI

Singulier destin que celui de ces lettres! Traitant de sujets «sensibles» en des temps de «guerre froide», leur publication fut différée pendant quarante ans (de 1947 à 1987) car il s’agissait là d’une véritable bombe idéologique. Cette correspondance croisée, bien loin de n’être que l’évocation de la rencontre et de l’amitié entre ces deux hommes, est aussi et surtout un document psychologique et un acte politique. En 1987, quelque peu hâtivement, fut proposée une version aux transcriptions incomplètes ou réécrites («francisation» des textes d’Istrati). En 1990, une nouvelle édition parut, mais sans l’indispensable fidélité aux autographes. Il convient d’en procurer enfin une version intègre, à défaut de pouvoir être intégrale, des lettres ayant été perdues, voire détruites. Ainsi, par souci d’authenticité et afin de rendre évident le travail opiniâtre d’Istrati pour maîtriser une langue qui n’était pas celle «maternelle», c’est le texte brut des lettres qui est donné, toute francisation étant exclue.

Cette correspondance nous renseigne sur une «politique de l’Amitié» telle que la concevait et la vivait chacun d’eux, sur leurs illusions et leurs contradictions quand ils entendaient ériger une mythique «indépendance de l’Esprit» face aux pouvoirs et aux totalitarismes du XXe siècle. Elle révèle aussi que, l’Histoire ayant fait irruption plus qu’en d’autres siècles dans la vie des peuples et des individus, amitiés et amours n’ont pu y échapper et, parfois, n’y ont pas résisté… C’est ce qu’il advint à ces deux hommes. À la fusion lyrique des débuts succède la prise de conscience de divergences irréversibles.

Ces lettres sont inséparables des engagements comme des errements politiques de l’époque, où le refus de l’indifférence, le courage, l’exigence de vérité ont pu se transformer en crédulité, en sectarisme. La fin ne peut qu’être tragique. André Gide pensait que le monde serait sauvé par «les hérétiques» et non par les conformistes. Aux lecteurs d’en juger sur pièces.

Accédez à la page concernant le livre sur le site des éditions Gallimard.

Pour les curieux, les curieuses et les passionné·e·s, l’association des Amis de Panaït Istrati publie une lettre d’information qui recense tout ce qui concerne l’auteur, les nouvelles parutions, etc. Ci-dessous, à télécharger au format pdf, la dernière livraison en date (et son supplément).

La lettre d’information de mars.

Son supplément.

Ici au format pdf, l’inondation, « le bœuf des marais » et les épidémies d’après des extraits de Tsatsa Minnka.

[Merci à l’ami Felip du CIRA Marseille.]

“L’éblouissement de la révolte. Récits d’une Arménie en révolution” ~ de Jean-Luc Sahagian

En Arménie, au printemps 2018, c’est la révolution. L’ensemble du pays est sorti dans les rues pour déloger le pouvoir corrompu, en place depuis des lustres. Dans un récit enlevé, incarné, tout à la fois drôle et poétique, Jean-Luc Sahagian raconte de l’intérieur ce mouvement populaire auquel il participe et qui se dévoile dans toute sa puissance. C’est aussi un voyage mental auquel nous convie le narrateur, nous exposant ses doutes et ses espoirs face à un changement qui vient bouleverser ses certitudes.

Lorsque l’obéissance meurt devant les yeux effarés des chefs, lorsque tout le monde veut changer de système et qu’il y parvient, l’espoir renaît. Quelle qu’en soit l’issue, personne ne sort indemne de l’éblouissement de la révolte.

Vous pouvez écouter ici des extraits du livre de Jean-Luc Sahagian publié le 12 mars 2020 aux éditions CMDE. 

 

 

“L’Homme sans horizon” ~ un livre de Joël Gayraud

Il en va des livres comme des gens, on rate certaines rencontres. Il s’en est fallu de peu, ça a failli, ça aurait pu se faire, et puis…

La déception est d’autant plus grande que toutes les conditions semblaient réunies : affinités, circonstances, planètes en alignement, que sais-je…

Bref, je suis aujourd’hui dans l’inconfortable position de parler d’un livre que j’ai manqué, sur un sujet qui me passionne, dont l’auteur m’est sympathique, et dont je reconnais à chaque page les préoccupations qui nous rapprochent, les références que nous partageons. Auquel, par surcroît, je n’ai que peu de critiques à adresser. Il n’est jusqu’à la construction du texte incluant des « apartés » (procédé que j’ai utilisé dans Je chante corps critique) qui ne me le rende familier. Pour ne rien dire de tel écho de nos discussions communes (sur la Révolution française).

L’Homme sans horizon est un essai de Joël Gayraud, dont le sous-titre « Matériaux sur l’utopie » éclaire le propos. L’horizon – que l’auteur entend non au sens originel de limite de la vision mais au contraire de ce qui permet la vision d’un avenir autre – c’est donc l’utopie.

Je cite la quatrième de couverture :

Questionnant les grandes théories critiques (Marx, Ernst Bloch, Guy Debord), s’appuyant sur l’anthropologie, poussant des incursions du côté de la philosophie (Aristote, Agamben, Simondon), invoquant après les romantiques et les surréalistes la fonction vitale de l’imagination créatrice, L’Homme sans horizon dessine les lignes de fuite qui permettent de rouvrir un horizon utopique. Au-delà de l’utopie libérale, aujourd’hui épuisée, de l’utopie sociale qui a été défigurée par les régimes totalitaires, la seule issue possible est de reprendre et faire triompher le rêve ancestral de société sans classe ni État, constituée d’individus égaux, librement associés, jouant enfin leur propre histoire. Aujourd’hui où la survie de l’espèce est en jeu, c’est cette espérance qu’il s’agit de réaliser sous peine de voir l’humanité s’effondrer dans la barbarie. L’Homme sans horizon se propose de montrer l’urgence de ce qui est désormais la seule utopie humaine, et de lui apporter les fondements de sa légitimité historique.

D’où vient donc que ce projet, que je cosigne d’enthousiasme, m’est resté étranger ? Il se peut que cela tienne, de manière triviale, au fait que je me suis arrêté au baccalauréat. En effet, Joël Gayraud, s’il croit peut-être de bonne foi écrire (aussi) pour les gens comme moi, projette son écriture truffée de références savantes à mille milles au-dessus de ma (pauvre) tête.

Ajoutez à cela des alinéas compacts et une mise en page qui, pour élégante qu’elle soit, a privilégié l’économie par rapport à la lisibilité[1], et vous pouvez m’imaginer « dévissant » régulièrement, sans pouvoir m’accrocher aux notes de bas de page, presque absentes. S’il s’agit d’une volonté de « faire simple », c’est une lourde erreur tactique, tant le texte en lui-même est pesant (au sens d’impressionnant) de savoir concentré. Du coup, lorsque le lecteur découvre une référence qu’il ignorait (p. 207 pour moi), il est abandonné à ses propres googeulisations pour en apprendre davantage.

Dans mon esprit – je reconnais qu’il s’agit d’un préjugé – le terme « matériaux » évoque un texte militant. Peut-être aurais-du me méfier (je n’ai pas à me plaindre : l’auteur m’a amicalement offert et dédicacé son livre) de la mention « sur » dans l’expression « Matériaux sur l’utopie ». Il n’est pas dit « pour l’utopie ». En tout cas, s’il s’agit certainement d’un texte engagé, il n’est pas militant, au sens où je l’entends quand je rédige moi-même un texte d’intervention. Je sais bien que l’on est toujours l’« intello » de quelqu’un, et je n’ai pas oublié certaine jeune fille (oh pardon camarades curés !) me confiant, en manière de reproche, qu’il fallait lire le livre que je lui avais offert « avec un crayon » (c’était De la Révolution).

Mais suffit-il d’un crayon – je ne m’en sépare pas ; pas davantage que de mes lunettes ! – pour lire (et entendre) ceci :

«La conscience optative et l’essor des possibles.

I. L’aporie de l’être-là.

En désignant l’homme comme Dasein, c’est-à-dire comme être-là, Heidegger l’a réduit à un étant saisis dans son . Même si l’on prend le mot être en un sens transitif, et que l’on voit dans le Dasein celui qui fait être le là, qui amène le là à l’être, l’horizon de cet être transitif n’est autre que ce là. [etc. p. 179]»

J’avais il y a peu, vanté ici-même un ouvrage dont je reconnaissais n’avoir « pas tout compris ». Il s’agissait précisément d’un texte magistralement traduit par le même Joël Gayraud : Feux croisés de Sylwia Chrostowska (Klincksieck). J’ai même choisi ce livre comme sujet du premier des « Rendez-vous de Claude » que j’organise désormais mensuellement au Lieu-Dit, à Ménilmontant. Mais le livre de Sylwia Chrostowska, s’il lui arrive, dans le bon sens du terme, de « défier l’entendement » produit dans le même mouvement un effet poétique qui m’a paru à la fois séduisant et stimulant. La poésie est très présente dans ce livre de Joël Gayraud mais comme référence savante, elle n’imprègne pas le texte ni n’en surgit[2].

Reste à savoir qui saura se montrer plus compréhensif (ou accueillant ?) que je ne l’ai été moi-même pour cet Homme sans horizon. Des enseignants peut-être, et sans doute des étudiants, en philosophie et en littérature, déjà plus cultivés que je ne le suis (ce qui n’est guère difficile), soucieux de découvrir une synthèse récente – que Daniel Guérin ou Maximilien Rubel auraient pu qualifier de marxiste et libertaire – sur l’utopie comme programme politique. En ce sens, ces « matériaux » pourront nourrir mémoires de master et lectures savantes (ou non), à défaut d’armer le bras d’émeutières et de barricadiers. C’est le sort que je souhaite à ce livre, fruit d’un imposant travail, devant lequel je n’ai pu me défaire de ma timidité d’autodidacte.

[1] Le corps dans lequel le texte est composé est fluet ; celui des notes étique.

[2] À ce propos, est-ce une faute d’inattention de ma part ou bien l’auteur omet-il de mentionner sa participation au Groupe surréaliste de Paris, que j’ai accueilli dans un autre de mes « Rendez-vous » pour la présentation de sa nouvelle revue ?

Gayraud Joël, L’Homme sans horizon. Matériaux sur l’utopie, Libertalia, 297 p., 18 €

(Index précieux, mais bibliographie décevante, qui ne reprend pas les ouvrages cités dans le livre, et ajoute quelques copinages superflus).

Statut de l’ouvrage :

Offert par l’auteur.

“Pour elles toutes. Femmes contre la prison” ~ Présentation du livre de Gwenola Ricordeau au Lieu-Dit, le 15 décembre

«Comprendre comment s’est tissée notre dépendance au système pénal est un travail long et minutieux. Il faut détricoter de ce côté-là pour pouvoir, de l’autre, tisser ensemble féminisme et abolitionnisme pénal. Parce que féministe tant qu’il le faudra et abolitionniste tant qu’il y aura des prisons.»

Les luttes féministes et les luttes pour l’abolition du système pénal et de la prison sont souvent présentées comme antagonistes. Le présent ouvrage vise à délier ce nœud en explorant les formes de protection que les femmes peuvent (ou non) attendre du système pénal et en mettant en lumière les manières dont celui-ci affecte leur existence, qu’elles soient incarcérées ou qu’elles aient des proches en prison.

Le système pénal protège-t-il les femmes? Que fait-il aux femmes qui y sont confrontées? Faut-il inscrire les luttes féministes sur le terrain du droit? En répondant à ces questions, Gwenola Ricordeau dénonce la faiblesse de la proposition politique des courants féministes qui promeuvent des réponses pénales aux violences contre les femmes. Critique du «féminisme carcéral», elle plaide pour des formes d’autonomisation du système pénal.

Ce livre expose d’abord un ensemble de critiques du système pénal formulées par l’abolitionnisme et qui constitue mon cadre d’analyse (chapitre 1).

Il décrit ensuite comment les femmes sont spécifiquement affectées par l’existence du système pénal, et de la prison en particulier, qu’elles soient victimes (chapitre 2), judiciarisées (chapitre 3) ou qu’elles aient des proches en prison (chapitre 4).

Il montre ensuite que, du point de vue de ces femmes, l’analyse de certains développements répressifs du féminisme suggère fortement d’articuler, sur les plans théorique et politique, le féminisme et l’abolitionnisme pénal (chapitre 5).

Il propose enfin des pistes concrètes pour s’émanciper du système pénal et construire notre autonomie (chapitre 6).

“Fille à pédés” ~ par Lola Miesseroff

J’avais prévenu Lola Miesseroff qu’elle ne s’en tiendrait pas au Voyage en outre-gauche, publié chez le même éditeur. Je suis heureux d’avoir eu raison (comme si souvent, soit dit en passant) puisque nous avons l’occasion de découvrir dans ce nouveau livre sa jeunesse de «fille à pédés». On sent qu’elle a pris plaisir à l’écriture, et ce plaisir est communicatif. Depuis la fin des années 60, Mai 68 et le FHAR, jusqu’aux sombres années du Sida, Lola entraîne ses lectrices et lecteurs dans une joyeuse virée libertaire et pansexuelle. Les stratégies identitaires voient leurs origines dévoilées (hi! hi!) et leur étroitesse (de cul et d’esprit) rudoyée. On s’amuse et c’est pour la bonne cause: celle de la liberté.

Hormis la condamnation de principe de la non-mixité – pas mieux venue dans la bouche d’une femme que d’un homme – je n’ai qu’un regret, tout personnel: l’adoption sans combat du fort laid nouveau mot désignant l’amour libre, le «polyamour». Quelque part entre la polyarthrite rhumatoïde de la hanche et un rénovateur de peinture automobile…

Statut de l’ouvrage: Offert par l’autrice.