Moment constituant, niaiseries démocratiques & lutte des classes

Je me trouvais, hier, place de la République, en fin d’après-midi, contraint d’écouter d’une oreille (la gauche, qui plus est!) l’«atelier» improvisé par des inconnus (de moi) qui prétendaient s’inspirer des leçons de la Révolution française pour envisager les conditions d’un nouveau moment constituant, en 2016. Ça n’est pas exactement comme ça que j’aurais posé le problème, d’ailleurs exposé par un spécialiste du droit, mais j’ai tout de même tendu la gauche.

À une question, qui m’a paru confuse, sur les rapports entre constitution et lutte de classes, le juriste avide de nouvelle constitutionnalité a doctement répliqué que, bien sûr, la lutte de classes «ça eût existé», et même payé, probablement, mais qu’aujourd’hui «la majorité des Français ne se reconnaissent pas dans la lutte des classes, et que donc on ne peut pas en tenir compte» (je résume de mémoire).

Cette manière de voir est particulièrement sotte, et ce pour plusieurs raisons.

  1. Qui a dit que la lutte des classes est une «opinion», à propos de laquelle il suffirait d’«enquêter» pour savoir… quoi d’ailleurs? Si elle existe? Si elle est à la mode? Si les «Français» l’aiment un peu, beaucoup, passionnément?
  2. La lutte des classes est un concept, qui rend compte des rapports de force réels dans la société, en fonction d’intérêts contradictoires de différents groupes sociaux, dénommés «classes».
  3. L’apparent hyperdémocratisme maniaque que reflète la position du juriste évoqué ci-dessus signifie simplement qu’il confond la sociologie et les «enquête produits» commandés par les marchands de soupe (et autres produits).
  4. Il peut être intéressant de savoir comment évolue la perception par les habitant(e)s d’un pays de phénomènes comme les discriminations de genre ou le racisme. Mais si, d’aventure, personne n’avait remarqué que les rémunérations féminines sont moindres que celles des hommes, cela n’annulerait nullement cette preuve indubitable d’une domination masculine persistante.
  5. Il s’agit de surcroît d’un mensonge. Si l’on prétend s’intéresser aux sondages d’opinion (ce qui est le cas du juriste, pas le mien), force est de constater que tout se passe à rebours de ce qu’il prétend (voir ci-dessous).

Dernier sondage Odoxa, La lutte des classes reste d’actualité (Par AFP) – Sept Français sur dix considèrent que « la lutte des classes est une réalité en France » aujourd’hui, selon un sondage Odoxa pour Le Parisien, France Info et MCI, publié vendredi 29 avril 2016.

À deux jours du 1er mai, 69% des personnes interrogées estiment que « la lutte des classes est une réalité en France à l’heure actuelle », un avis partagé dans les mêmes proportions quelle que soit leur sympathie politique.

Invités à dire si eux-mêmes se sentent « concernés par la lutte des classes », 59% des Français répondent oui (69% chez les sympathisants de gauche, 68% chez les sympathisants du FN et 42% chez les sympathisants de droite).(*)

On voit par là, en creux, combien le concept de lutte de classes conserve, non seulement son évidence quotidienne pour quiconque s’intéresse à la vie réelle des gens, mais aussi son utilité politique et théorique, tant il effraie les «démocrates». Ces gens-là sont prêts à recueillir des tendances, des humeurs, et même probablement des cahiers de doléances… pourvu que rien ne vienne rappeler l’inéluctable renversement du système capitaliste pour qui prétend instituer d’autres rapports sociaux.

La lutte des classes existe, on la rencontre partout — notamment dans les tribunaux, que notre juriste ne doit guère fréquenter. La seule question est de savoir qui la gagnera.

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(*) Merci à Fred Alpi, qui m’a signalé ce sondage.

LE TRAVAIL NE FERA PAS SA LOI!

Devoir trimer et en plus sourire

Si aujourd’hui pour la grande majorité d’entre nous travail ne rime pas avec usine et chaîne de montage, ce n’est pas pour autant qu’il est devenu une activité émancipatrice à laquelle on se rend gaiement. Les conditions de travail aliénantes n’ont pas disparu. Au contraire, elles se sont largement étendues aux métiers dit « de service » : passer des articles 8 heures d’affilée sur une caisse de supermarché, servir des assiettes brûlantes à des clients avec le sourire, assembler toutes ses soirées des plats préparés pour la livraison rapide, trier des papiers pour des grandes entreprises des journées entières dans des open-space de 100 personnes… Bref, le travail répétitif, abrutissant et mal payé a un bel avenir devant lui, toujours au bénéfice de la classe dominante. Le statut d’ouvriers des services se précarise toujours plus. Refuser de faire des heures sup’ en CDD ou en intérim est vite synonyme de non-renouvellement de contrat. Alors, faire grève relève d’un petit exploit. Le léger sentiment de dignité qu’on y gagne est rapidement contrebalancé par le risque de perdre son taf.

Pour d’autres, le quotidien ressemble à de l’auto-exploitation permanente : conducteur VTC toujours disponible pour récupérer des clients, auto-entrepreneur pour vendre des journaux, travailleuse semi-bénévole dans une association… Ce faux choix est bien plus décidé sous la contrainte matérielle que derrière une quelconque « liberté de travailler quand je veux où je veux ». On assiste tout simplement au retour du travail à la tâche. Si on ne travaille pas toujours beaucoup, on n’est jamais vraiment au repos. La frontière entre le temps de travail et de non-travail se floute complètement, le tout pour des revenus souvent incertains et sans aucunes garanties sur l’avenir.

Ces boulots de service absurdes et cette idéologie de l’auto-entrepreneur qui gère et maîtrise sa vie ont en commun de ne plus seulement nous demander de travailler, de faire le job pour avoir de quoi survivre, mais exigent aussi de nous d’adhérer pleinement au projet de l’entreprise et de la société du travail. L’apparence, la motivation, le bon feeling dans la relation avec le client ou entre collègues deviennent aussi importants que le travail fourni en soi. Il faut être dynamique, présentable, sociable, et si possible plus que le collègue. L’évaluation est permanente et intégrée, que ce soit à travers les brimades des petits chefs ou les notes d’appréciation des sites internets et des réseaux sociaux. C’est parfois difficile de ne pas associer un échec professionnel au sentiment d’être trop faible, trop moche ou trop con pour cette société. C’est la mise en concurrence de tous contre tous pour quelques places qui n’ont d’ailleurs pas grand chose d’enviables. L’avenir du capitalisme ne sera radieux que pour une classe de privilégiés et d’exploiteurs. Pour nous, ce sont des conditions d’existences toujours plus précaires.

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Place occupée, mais où sommes-nous ?

Alors, la loi travail n’est qu’une étape parmi d’autres dans ce processus. Mais, pour le moment, tout ne se passe pas comme prévu et c’est très enthousiasmant. Le contexte d’une forte mobilisation n’était pourtant pas favorable entre état d’urgence, appel à l’union nationale et gauche au pouvoir disposant de ses habituels relais pour maintenir un semblant de paix sociale. On pourrait même dire que c’est original un mouvement contre une réforme liée au travail avec le Parti Socialiste aux affaires. Nous, ça fait longtemps qu’on y croit pas mais au moins maintenant les choses sont claires pour tout le monde. Finie la croyance dans l’alternance qui devait enfin défendre les aspirations des travailleurs, chômeurs et précaires. Plus question d’esprit de responsabilité aux prochaines élections : la gauche au pouvoir depuis 35 ans n’a fait que poursuivre une gestion capitaliste, raciste et autoritaire de l’État français.

L’autre chose, c’est que même si elles n’ont bien sûr pas disparues, ce mouvement arrive dans une période de décomposition des organisations politiques traditionnelles. Et ça fait du bien de se débarrasser un peu de la puissance des bureaucraties syndicales et politiques, de leurs manœuvres pour tout encadrer et récupérer la contestation, de leurs chefs providentiels et de leurs services d’ordre qui n’hésitent pas à donner du coup de poing en manif si on ne suit pas leurs ordres.

L’enjeu est d’éviter que cette désagrégation ne débouche sur davantage d’isolement et d’individualisme dans les luttes. Les changements que nous pourrons obtenir ne viendront que d’un rapport de force avec le pouvoir. Ce qui ne découle pas de l’addition d’individus mais de notre capacité à s’organiser collectivement. Avoir des lieux publics, ouverts, où se réunir, se rencontrer, s’organiser et même s’embrouiller est l’une des premières nécessités d’un mouvement. Face aux fermetures administratives des universités et aux difficultés de tenir un lieu grand et accessible à Paris, l’occupation de la Place de la République apparaît de fait comme une réponse à cette nécessité. Évidemment hétéroclite, confuse et chaotique, il n’en demeure pas moins que cette initiative réunit des milliers de personnes chaque jour et tient en dépit des opérations de police (et de la pluie).

Espérons juste que cette occupation ne centralisera pas toutes les énergies et que d’autres initiatives participeront à la dynamique du mouvement. Espérons surtout que cette occupation ne s’enfermera pas dans une idéologie qui, en se prétendant en permanence citoyenne et démocrate, annihile de fait toute analyse de la conflictualité sociale et toute possibilité de s’organiser concrètement. Voter frénétiquement en AG toutes les propositions (le plus souvent sans réalisation effective derrière) ne garantit en rien l’implication du plus grand nombre et la transparence de la décision. Cela avalise bien davantage un rapport individuel et abstrait à la lutte : tu peux voter pour les cahiers de doléances à la sortie du métro, contre le déménagement de la cantine, t’abstenir sur le vandalisme sans jamais ni t’impliquer ni t’organiser collectivement.

Le risque également de cette idéologie citoyenno-démocrate est une dépolitisation, une simplification à l’extrême et un déni de la conflictualité sociale derrière des slogans comme « les 99 % face au 1 % » ou « la police avec nous ». La police tue dans les quartiers, tabasse en manifs, mutile à coup de flashballs. Ils sont et seront toujours du côté de l’État et des dominants. Alors, non, nous ne construirons rien avec eux. Pour nous, la lutte des classes n’a pas disparu avec le déclin de la société industrielle. Ce système capitaliste continue plus que jamais de profiter à une classe dominante qui ne cèdera que sous la pression d’un rapport de force et pas d’un bulletin de vote ni de 80 000 smiley sur Périscope.

Alors, essayons de profiter du joyeux bordel pour être moins isolés, se retrouver dans une assemblée générale, une occupation d’un Subway, un blocage d’un magasin H&M, un saccage de boîte d’intérim, une manifestation sauvage… Et la liste est encore bien longue !

LES PATRONS ET LE GOUVERNEMENT NE COMPRENNENT QU’UN LANGAGE : GRÈVE, BLOCAGE, SABOTAGE !

Des exploité-e-s pas si atomisé-e-s

Dédicace à tous les chômeuses et chômeurs, précaires, rsastes, autoexploité-e-s, ouvriers et ouvrières de la société de services

Paris-banlieue, avril 2016

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[Tract à moi remis, hier, place de la République. L’illustration est ajoutée par moi.]

Le stalinisme, maladie sénile du journalisme façon “Charlie Hebdo”

copy-capture-d_ecc81cran-2014-11-09-acc80-01-10-09-e1415491935357.pngCharlie Hebdo (n° 1195, daté du 17 juin) publie sur deux pages un reportage sur les réfugié(e)s qui campent dans le XVIIIe arrondissement de Paris, sous le titre répugnant : « Migrants du XVIIIe. Entre l’enclume policière et le marteau militant[1] ».

Ainsi donc, les malheureux et malheureuses réfugié(e)s pâtissent de deux maux : les flics et les militants…

Ou plus exactement, dans le chapeau de l’article, « de la brutalité policière et des lubies de militants infantiles[2] ».

Rien que ça.

Autrement dit, si de grands enfants dans mon genre et des dizaines de camarades comme [et souvent mieux que] moi n’avaient pas donné de l’argent et des vêtements[3], récupéré et préparé de la nourriture, acheté des couvertures de survie, amené des bâches, installé des campements, amené des matelas et des couvertures, protégé les réfugié(e)s des charges de flics [nombreux et nombreuses blessé(e)s infantiles], fait le guet la nuit, ouvert un squat, manifesté, distribué des tracts, aidé des dizaines de réfugié(e)s à prendre contact avec des avocat(e)s, à remplir leurs papiers, et j’en oublie certainement…

Bref, si nous n’avions pas fait une fois de plus ce que nous avons déjà fait je ne sais combien de fois depuis vingt ans au moins, eh bien les migrants auraient pu tranquillement se faire cogner sur la gueule par les flics et rouler dans la farine par des partis politiques, dont le désintéressement et l’honnêteté intellectuelle ne sont plus à démontrer !

La première association qui vient à l’esprit, c’est L’Humanité des années 1970. Mais il est inutile de remonter si loin dans le temps. Il n’est que de lire les articles publiés ces derniers jours, sur le même sujet, par le même quotidien. Que la prose stalinienne dénonçant la collusion entre les affreux trotskistes du NPA et les terrifiants anarcho-autonomes se retrouve, au mot près, dans L’Humanité et dans Charlie Hebdo en dit long sur ce qu’est devenu un torchon qui n’est la satire que de ce qu’il fut dans un lointain passé : un journal contestataire anarchisant.

Le ou la journaflic prétend sans vergogne que les NPAnarchistes[4] ont menti aux réfugiés, tandis que le parti communiste, qui n’a jamais menti à personne et toujours soutenu les immigrés (à bout de benne de bulldozer si nécessaire), a vu tout ses efforts de relogement ruinés.

Or savez-vous de quel odieux prétexte les méchants antistaliniens ont usé ? Vous ne le croirez pas ! Il semble, j’ose à peine l’écrire, qu’ils défendent l’invraisemblable théorie selon laquelle les migrant(e)s ont intérêt à rester groupé(e)s

« Rester groupé(e)s » !?!?

Pour mener une lutte…

Les bras vous en tombent, non ! Où vont-ils chercher tout ça, ces enfants de Trotski et de Bakounine[5] ? Mais au contraire, au contraire ! Le bon sens est évidemment de jouer le jeu des PC, Emmaüs et cie : dix dans un hôtel Formule 1 à vingt kilomètres de Paris, dix dans un foyer très loin de là, et le reste par terre dehors… Ça c’est sérieux, c’est responsable. Et qu’on ne voit plus ces pouilleux dans nos rues !

Le problème des démocrates, au PC et à Charlie Hebdo, c’est qu’ils prennent les gens pour des cons. On ne voit pas que ça ait réussi au parti ces dernières années. Par contre on comprend bien que Charlie Hebdo, douillettement installé sur un matelas de millions, puisse dénoncer sans souci les manipulateurs gauchistes à la clientèle de gogos et de go-gauche de l’après janvier 2015.

Il se trouve que les migrant(e)s — eux et elles-aussi — sont moins moins bêtes que dans les rêves policiers communs aux conseillers de Paris du parti et aux flics pigistes de Charlie : ils et elles souhaitent rester ensemble (et à juste raison !). Ils et elles souhaitent aussi ne pas quitter un quartier de Paris où ils ont des repères.

Il faut être le dernier des crétins, politicard, ou salaud payé(e) au feuillet, pour feindre de ne pas comprendre ça.

Solidarité avec les migrant(e)s !

Autonomie des luttes !

Des papiers pour tous et toutes !

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[1] L’article est signé « Sol ». Peut-être Solène Chalvon, ex-militante de « Ni putes ni soumises » et collaboratrice occasionnelle de l’hebdomadaire ?

[2] En couverture de l’hebdo, il est précisé : « Migrants, tout le monde s’en sert ».

[3] Et acheté des sous-vêtements. Oui, au point où j’en suis de ma réputation, je me suis improvisé dealer de slips et chaussettes 100% coton…

[4] La contraction est de moi. Au passage, je me réjouis de me retrouver au coude à coude au moins avec certain(e)s militant(e)s du NPA, et aussi avec des dissidents « de gauche » et des sans-parti.

[5] Il est vrai que si l’auteure n’a comme expérience militante qu’un passage dans une officine satellite d’un parti de la gauche parlementaire, ça fait léger…