Voir l’esprit en peinture

Aujourd’hui, j’ai rendu visite à Guy Girard. Depuis plus de dix ans, j’avais le projet de lui acheter un tableau, et puis la vie… Et d’ailleurs, j’ai encore plus ou moins un rapport de péquenot aux toiles: j’ai l’impression que c’est trop beau et trop fragile pour moi… Une affiche d’accord, mais un vrai tableau, comme dans les musées…

Bref, on s’est croisés par hasard, donné rendez-vous aujourd’hui. Et voilà.

J’étais comme un gourmand (que je suis) devant la devanture d’une pâtisserie. Tant de couleurs, de personnages, de formats… J’aurais voulu tout emmener chez moi! Mais d’abord les artistes ne vivent pas que d’amour et d’eau fraîche, même s’ils/elles en font une consommation aussi considérable que possible, et puis je n’ai plus de place sur mes murs, presque entièrement occupés par des livres. Il va falloir faire construire…

Je reproduis ci-dessous la photo de l’un des tableaux acquis (oui, j’ai craqué…). Je l’appelle familièrement Le Cri du Peuple, mais ça n’est pas son titre exact. Je rectifierai plus tard. En bas à gauche, vous reconnaîtrez l’ami Marat.

Je publierai bientôt d’autres photos (peut-être meilleures, même!). En attendant si la toile vous plaît, n’hésitez pas à me contacter, je transmettrai à l’auteur et vous mettrai en relation.

“127 jours en mars” un livre en forme d’abécédaire, qui fait retour sur le mouvement contre la loi «Travaille!»

Nathalie Astolfi et Alain Dervin, deux camarades militant à la CNT – et croisé·e·s à maintes reprises depuis une dizaine d’années en suivant les mouvements de la jeunesse et en participant à divers collectifs – viennent de publier un livre qui mérite d’être qualifié à la fois d’utile et de roboratif.

127 jours en mars est sous-titré «Petit abécédaire combatif contre la loi travail et son monde». Première bonne idée, après le sujet lui-même, la forme d’abécédaire. Elle est (sans doute) commode pour l’écriture et agréable pour le lectorat. On peut picorer, revenir au livre et trouver aisément une entrée: «Cortège de tête», «Lacrymo», «Nuit debout», etc.

Il ne faut pas prendre au pied de la lettre le titre de ce billet: en réalité, le livre de Nathalie et Alain va beaucoup plus loin qu’une simple évocation du mouvement anti-Loi travail. Il remet ce mouvement dans l’histoire des mouvements de jeunesse de ces dix dernières années (que les auteurs ont vécu directement, comme je le disais plus haut).

Ainsi se trouve pallié un défaut dramatique de transmission de la mémoire militante, d’un mouvement à un autre.

On retrouvera, à la lecture d’abord, puis selon d’éventuels besoin documentaires une foule d’événements, de dates et de faits vécus dans la rue et dans les assemblées générales, sans parler de la place de la République (Nuit debout).

Le récit est concis, alerte et sensible (parfois jusqu’à la naïveté; voir p.95). Comme de juste, chacun·e aura ses propres déceptions ou objections. Pour ma part, j’eusse volontiers subi moins de références à Jacques Rancière (qui m’horripile) et – je dis tout hein! – une mention de La Terrorisation démocratique à propos de l’état d’urgence.

Reste que le livre est vraiment utile, et bien réalisé.

Nul doute qu’il fournira le point de départ de moult débats dans les librairies et lieux alternatifs d’ici et de là.

127 jours en mars, Éditions le passager clandestin, 61, rue Sébastien Gryphe 69007 Lyon, 144 p., 9 €.

 

Statut du livre: reçu en service de presse.

Jacques Debronckart ~ chanteur anarchiste (hommage en passant)

L’ami Karim M. m’envoie la première chanson reproduite ci-dessous. Déchirante.

Je me souviens de la voix du chanteur, en vrai.

Je suis assez vieux pour me souvenir, et pas assez pour oublier… C’était à la Mutualité, où nous allions si souvent, pour des fêtes, des débats, des meetings; où nous n’allons plus jamais.

Debronckart, c’était Brel s’il avait été vraiment libertaire. Le même genre de voix, de manière de chanter, de crier.

Écoutez les paroles: chanter, en 1966, au détour d’une chanson d’amour filial, que votre mère aurait été bien libre de se débarrasser de vous en avortant… Le culot.

L’athéisme, l’amitié, la peur au ventre.

L’humanité – sans capitale, et sans comité central !

 

 

«Voyage en outre-gauche», de Lola Miesseroff (Libertalia)

Dans cette détestable année de « commémoration » de Mai 1968, les éditions Libertalia ont fait un choix sobre et pertinent.

J’ai déjà évoqué ici la réédition du « Journal des barricades » de Pierre Peuchmaurd.

J’en viens aujourd’hui au Voyage en outre-gauche de Lola Miesseroff, sous-titré « Paroles de francs-tireurs des années 68 ». Lesquelles « années 68 » s’entendent jusqu’aux années 70 du même siècle.

Notons au passage l’heureuse invention de l’expression « outre-gauche », assez parlante, et qui évite un long et fastidieux débat sur les caractéristiques d’une hypothétique « ultra-gauche ».

L’autrice a réalisé un patchwork par thèmes, à partir des matériaux fournis par trente entretiens au long cours. Connaissant la difficulté du décryptage d’entretiens et de la reconstitution d’un chant à plusieurs voix, on peut dire que le résultat est remarquable.

Certes, traiter de questions vastes ou au contraire très précises, à partir de témoignages, dont on sait le caractère subjectif et anecdotique peut mener à des raccourcis dommageables. Tel est le cas, à mon humble et subjectif avis, du sort fait à l’Organisation révolutionnaire anarchiste (ORA), qui mérite mieux que d’être mise dans le même sac que les organisations léninistes.

Par ailleurs – on connaît mon irritabilité sur le sujet – je suis lassé de voir ressasser, ici sous la plume de Gilles Dauvé, la légende « communisatrice » selon laquelle envisager une révolution sans « période de transition » serait une nouveauté, alors qu’il s’agit du programme anarchiste de toujours.

Critique plus importante : parmi les nombreux thèmes abordés, qui firent l’ordinaire contestataire, de 1968 à la fin des années 1970, je ne trouve pas mentionnés les enfants et mineurs en lutte. Certes il est question d’école, mais justement pas des luttes qui la visaient directement (parmi d’autres institutions coercitives). Il faut en conclure probablement que parmi les trente personnes interrogées aucune n’a eu à en connaître. Dommage !

Ces remarques formulées, je ne peux que recommander la lecture de ce livre collectif – les interviewé·e·s sont anonymes, et c’est très bien ainsi – qui donne une image fidèle et vivante de l’ébullition d’une époque autrement « porteuse » de subversions diverses que le triste aujourd’hui.

Lola Miesseroff a entamé une tournée de présentation, dont je pense qu’elle se prolongera toute cette année 2018.

Elle sera ainsi à Toulouse au local Camarade, 54, Bd Déodat de Sévérac, le dimanche 11 mars à 16h.