Mots contrefaits à bannir [1]

Fruste

On vise ici l’adjectif qui signifie « grossier », « rudimentaire », sens qui lui va comme un gant. Il vient de l’italien frusto (usé) via le latin frustum (morceau).

La preuve de la difformité de fruste, c’est que personne (ou presque) ne le prononce correctement. À supposer que vous soyez vous-mêmes dans le « presque », tendez l’oreille : si votre interlocuteur se risque à user du mot, il prononcera frustre, ajoutant spontanément un « r » à l’original. Ainsi émis, l’adjectif se transforme en troisième personne du présent ou en impératif du verbe frustrer… ce qui n’a rien à voir.

« Fruste » est de ces mots qui transforment l’élocution la plus claire en désastre. Le choc brutal de la langue (le muscle) contre le palais (la muqueuse) évoque le pied butant sur la pierre. Cet inconvénient – qui n’existait ni en italien ni en latin – doublé du risque de confusion avec le verbe « frustrer » doit faire écarter « fruste », sans rémission.

Fragrance

On ajoutait un « r » à fruste ; on le retire sans vergogne à fragrance. Le mot vient du latin fragrare (respirer) et signifie « parfum », avec une nuance « littéraire » – comme disent les dictionnaires – et pour tout dire précieuse.

Bien peu le prononcent tel qu’il est. Tendez l’oreille : vous entendrez fragance. Et c’est plaisir de voir le mot naguère trop lourd se montrer caracolant, fringant. Et qui songerait à dire fringrant ?

On réservera donc l’usage de fragrance à celles et ceux dont la délicatesse n’est pas heurtée par la perspective de remâcher leurs mots en les prononçant. Pour les autres, à défaut de constituer à proprement parler un néologisme, fragance est au moins une rectification qui mérite d’être qualifiée d’heureuse.

“Vivre… ça, je crois qu’on a arrêté” ~ Hommage à Mathieu Bablet

Je découvre – après tout le monde semble-t-il, mais qu’importe! – le travail de Mathieu Bablet. Histoires, dessins, couleurs, c’est un enchantement. Je ne connais personne qui sache dessiner de grands immeubles comme il le fait, en restituant tout à la fois la poésie, la nostalgie, voire le malaise qu’ils suscitent. Et voici qu’au détour d’un album intitulé La belle mort, où se trouve décrit la situation d’une planète où les insectes gigantesques ont pris le pas sur l’humain (ou plutôt sur les rares spécimens survivants), je tombe sur cette case; je n’ai pas besoin de souligner le rapport évident entre le sentiment décrit par le personnage et celui que la plupart d’entre nous éprouvons depuis quelques mois.

Du même auteur.