Complotisme et clous de girofle

Après une phase de sidération que tout le monde à connue, les complotistes cherchent frénétiquement comment «expliquer» l’origine du covid-19.

…Jamais du côté de Darwin et de l’expérience des sociétés humaines, toujours du côté du complot de mort (comme on parlait il y a deux siècles de «complot de famine») ou d’un accident de laboratoire façon Frankenstein. Si l’on peut suggérer que ledit laboratoire, même chinois, a été financé par la CIA et que les responsables du projet ont des noms à consonance juive, c’est une «bonne» explication, appelée à un brillant avenir.

Se détourner de ces bouillies paranoïaques et antisémites est un un principe de précaution mentale et politique. Cependant, on ne peut être que frappé de certaines similitudes matérielles, même si elles sont difficiles à combiner dans une explication globale d’un phénomène. Je me contenterai de soumettre à la sagacité de mes lectrices et de mes lecteurs une analogie qui m’est – littéralement – apparue en rêve la nuit dernière.

Selon une formule devenue proverbiale sur lesdits «réseaux sociaux», pour exprimer que l’on serait en peine d’en dire davantage sur un sujet, mais que la force de la preuve a paru suffisante pour exiger sa publicité: Je pose ça là.

Timidité au sommet

On sait qu’une centaine d’espèces d’arbres présentent ce qu’il est convenu de nommer crown shyness, ce que l’on traduit le plus souvent par «timidité des cimes».

L’espace spontanément observé par les différents arbres est désigné par une expression (d’un troublant érotisme, soit dit en passant): c’est la «fente de timidité».

Or, l’examen d’un certain nombre de documents photographiques (dont je présente un exemplaire ci-après) permet d’affirmer que les buildings eux-mêmes respectent entre eux un espace de timidité, évitant de faire se rejoindre leurs sommets.

La timidité des cimes pourrait ainsi être considérée comme une loi commune à la nature et à la culture (architecturale, au moins). Cette voie timide, qui demande à être confirmée par de plus amples recherches semble néanmoins prometteuse.

Exemple de timidité des cimes observée chez les arbres.

Exemple de timidité des cimes observée chez les gratte-ciel.

Florence Henri, la photographie et le Bauhaus

Je reproduis ci-après le début d’une notice sur Florence Henri, dont une vente à Londres va disperser une grande quantité d’œuvres. L’intégralité du texte et d’autres clichés sont à consulter sur L’Œil de la photographie.

Avec les photos de Florence Henri, la pratique photographique entre dans une nouvelle phase, dont la portée aurait été inimaginable avant aujourd’hui.László Moholy-Nagy.

L’œuvre de Florence Henri a fait l’objet de nombreuses expositions à travers le monde, mais c’est la première fois depuis de nombreuses années qu’une aussi vaste quantité d’œuvres de l’artiste est disponible à la vente. L’exposition de l’œuvre d’Henri arrive à point nommé avec la célébration du centenaire du Bauhaus, qui rappelle les principaux mouvements et personnalités associés à l’école.

Henri se forme d’abord comme pianiste à Rome puis comme peintre avec Fernand Léger, dont elle adopte le langage visuel du cubisme. Au Bauhaus de Weimar en 1924, Paul Klee et Wassily Kandinsky ont été ses professeurs. Après s’être inscrite à l’école d’art, de design et d’architecture Bauhaus à Dessau en 1927, elle se consacre uniquement à la photographie. Avec les encouragements de l’artiste constructiviste hongrois László Moholy-Nagy (1895-1946) et de sa femme, Lucia Moholy (1894-1989), elle a exploré les derniers mouvements artistiques – le constructivisme, le surréalisme, le dadaïsme et De Stjil et a expérimenté la ‘New Vision’. la photographie telle que pratiquée par Moholy-Nagy, Man Ray et Aleksander Rodchenko. L’influence de son association avec El Lissitzky et Piet Mondrian était également significative et se reflète dans ses compositions en forme de grille de cette période (1928-1929). […]

Sexisme insecticide

La botanique, écrivait le journaliste et romancier Alphonse Karr, est l’art de dessécher des plantes entre des feuilles de papier buvard et de les injurier en grec et en latin. On peut sans risque étendre ce constat à l’entomologie. Or, comme chacun(e) sait, quand il est question d’injures, sexe et sexisme ne sont pas loin.

Observant, d’abord d’un œil distrait, un panneau d’information sur « La biodiversité des rues à Paris », apposé par la mairie de Paris dans les squares, je remarque, en-dessous de la pie et de la mésange, une chenille baptisée Orgyie pudibonde.

 

Difficile de se voir attribuer un patronyme qui sonne plus paradoxalement à l’oreille !

 

 

Vue de très (très !) près, l’Orgyie est peu engageante. On aimerait mieux ne pas la rencontrer au coin d’un jardin public, grossie dix mille fois sous l’effet des radiations. À dire vrai, le papillon qui en naîtra n’est pas exactement folichon non plus (genre Bombyx).

 

 

 

 

 

 

 

Reste à savoir pourquoi notre chenille fut baptisée d’aussi affriolante et contradictoire façon.

Il semble bien que ce soit parce que sa position de défense est de se rouler en boule en « rougissant ».

Voilà qui nous en dit davantage sur les préjugés sexistes et les aptitudes à la gaudriole des baptiseurs que sur l’insecte lui-même.

Observons maintenant les « petites nymphes au corps de feu ». Ces libellules sont en effet d’un beau rouge éclatant. Mais pourquoi « nymphes » ? Sans doute parce que les dites nymphes sont des déesses (de rang inférieur, précise toutefois le petit Robert) qui peuplent bois, montagnes et rivières.

Or il se trouve que le même terme désigne également les petites lèvres de la vulve (petites et grandes lèvres entourant l’orifice du vagin)…

L’association est ici plus poétique que polissonne, quoique toujours lourdement chargée d’érotisme.

Est-ce seulement par homophonie approximative qu’insecte s’entend et se lit souvent « un sexe » ?

À vrai dire, non. L’étymologie renforce l’acte manqué auditif.

En effet, insecte vient du latin insectus, coupé (par allusion à l’étranglement du corps des insectes), comme sexe vient de secare, couper[1].

L’acte manqué concerne également la typographie. Quoi de plus propre à l’acte manqué qu’une expression passée dans les connaissances générales, et dont on ne se méfie plus. C’est le cas de l’ethnologique et psychanalytique « prohibition de l’inceste »… que l’on trouvera ici et là métamorphosée en prohibition de l’insecte (voir exemple récent ci-après) !

Ce qui explique bien des choses…

 

 

 

 

 

[1] Je n’ignore pas que ce dernier rapprochement est discuté. Il reste que sexus est bien employé d’abord à propos des animaux pour évoquer la séparation en mâles et femelles.

Appel au monde du livre à défendre la zad de Notre-Dame-des-Landes et sa bibliothèque

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Le gouvernement Valls avait annoncé que cet automne débuteraient les travaux de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, et que pour ce faire tout ce qui y vit serait extirpé par la force. La saison avançant, la menace se fait pressante, et nous sommes plus que jamais déterminés à défendre le bocage et ses habitants, en empêchant que ne sorte de terre un ouvrage aussi inutile que nuisible. Une grande manifestation se tiendra donc sur les terres menacées de saccage les 8 et 9 octobre prochains.

Cela fait presque dix ans désormais que se joue en ces lieux une expérience unique, mêlant paysans refusant de quitter leurs fermes, locataires indéracinables désormais voisins – et bien plus encore – de toutes celles et ceux les ayant rejoints suite à l’appel des « Habitants qui résistent ». Ces quelques années ont vu se bâtir et grandir soixante lieux de vie à la place du béton et des vrombissements promis par l’État et la multinationale Vinci. Sur ces quelques 2000 hectares, c’est une véritable expérience révolutionnaire qui se construit, à l’envers des logiques de soupçon, de « sécurité », de normalisation et d’individualisme qui ont cours dans notre présent policé. Sa force se love dans son ouverture à ce qui l’entoure, dans les mille liens dont elle est tissée, qui dessinent aujourd’hui une géographie nouvelle à même de lézarder le meilleur des mondes qui nous est imposé. Au creux de cette époque enténébrée, la zad est une lueur qu’il nous incombe non seulement de maintenir, mais de nourrir afin que son feu continue de réchauffer nos espoirs. Alors que le danger approche, de nombreux lieux proposent donc d’organiser leur défense en montrant des pans de la vie que nous défendrons et continuerons d’enrichir ici, en invitant par exemple des meuniers au moulin, des fromagers dans la laiterie, etc. Et pour la bibliothèque, ce sont à des auteurs, éditeurs ou libraires que nous faisons appel afin de la sauver d’une destruction annoncée. L’idée que les livres soigneusement mis ici à la disposition de tous soient piétinés par des CRS, brûlés par des grenades ou définitivement enfouis sous les décombres du bâtiment nous est insupportable. Parce que ces livres sont le miroir d’un monde, nous vous lançons donc un appel à venir apporter un témoignage (filmé par nos soins) de votre opposition à la destruction du bocage et à la marchandisation de l’espace, tout autant que de votre attachement aux lieux de culture menacés. Un serment prononcé à la bibliothèque les 7, 8 et 9 octobre (ou quelque autre jour selon vos disponibilités), voici une des nombreuses manières de soutenir la résistance, de lui donner le souffle et l’écho à même de faire voyager nos voix réunies. Voici qui aviverait encore davantage notre détermination à opposer nos corps aux sans âmes qui de tout temps ont été hantés par cette volonté haïssable d’écraser ce qui nous grandit. Au milieu des fumées âcres, nous continuerons à voler le temps de lire, et si les yeux nous piquent, si les mots se brouillent, nous nous rappellerons, vous et nous côte à côte, qu’il faut à tout instant « juxtaposer à la fatalité la résistance à la fatalité ».

Durant les journées des 8 et 9 octobre, nous aurons un stand au point d’arrivée de la manifestation, et la bibliothèque sera ouverte toute la journée, afin que nous puissions nous y rencontrer.

L’équipe du Taslu, bibliothèque de la zad en construction (perpétuelle) letaslu@riseup.net

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PS : Vous trouverez une présentation détaillée de la bibliothèque à l’adresse suivante : http://zad.nadir.org/spip.php?rubrique85

PS : merci à tous les auteurs que nous avons paraphrasés ci-dessus de nous avoir laissé dérober leurs mots, dont nous avons fait récolte au gré de rayonnages qu’il s’agit désormais, et finalement comme toujours, de sauver des ravages enténébrés perpétrés par ceux-là mêmes qui prétendent nous éclairer. Toujours nous préférerons nos lueurs, nos repères éblouissants jetés dans l’inconcevable à leur lumière glacée.