Sexisme insecticide

La botanique, écrivait le journaliste et romancier Alphonse Karr, est l’art de dessécher des plantes entre des feuilles de papier buvard et de les injurier en grec et en latin. On peut sans risque étendre ce constat à l’entomologie. Or, comme chacun(e) sait, quand il est question d’injures, sexe et sexisme ne sont pas loin.

Observant, d’abord d’un œil distrait, un panneau d’information sur « La biodiversité des rues à Paris », apposé par la mairie de Paris dans les squares, je remarque, en-dessous de la pie et de la mésange, une chenille baptisée Orgyie pudibonde.

 

Difficile de se voir attribuer un patronyme qui sonne plus paradoxalement à l’oreille !

 

 

Vue de très (très !) près, l’Orgyie est peu engageante. On aimerait mieux ne pas la rencontrer au coin d’un jardin public, grossie dix mille fois sous l’effet des radiations. À dire vrai, le papillon qui en naîtra n’est pas exactement folichon non plus (genre Bombyx).

 

 

 

 

 

 

 

Reste à savoir pourquoi notre chenille fut baptisée d’aussi affriolante et contradictoire façon.

Il semble bien que ce soit parce que sa position de défense est de se rouler en boule en « rougissant ».

Voilà qui nous en dit davantage sur les préjugés sexistes et les aptitudes à la gaudriole des baptiseurs que sur l’insecte lui-même.

Observons maintenant les « petites nymphes au corps de feu ». Ces libellules sont en effet d’un beau rouge éclatant. Mais pourquoi « nymphes » ? Sans doute parce que les dites nymphes sont des déesses (de rang inférieur, précise toutefois le petit Robert) qui peuplent bois, montagnes et rivières.

Or il se trouve que le même terme désigne également les petites lèvres de la vulve (petites et grandes lèvres entourant l’orifice du vagin)…

L’association est ici plus poétique que polissonne, quoique toujours lourdement chargée d’érotisme.

Est-ce seulement par homophonie approximative qu’insecte s’entend et se lit souvent « un sexe » ?

À vrai dire, non. L’étymologie renforce l’acte manqué auditif.

En effet, insecte vient du latin insectus, coupé (par allusion à l’étranglement du corps des insectes), comme sexe vient de secare, couper[1].

L’acte manqué concerne également la typographie. Quoi de plus propre à l’acte manqué qu’une expression passée dans les connaissances générales, et dont on ne se méfie plus. C’est le cas de l’ethnologique et psychanalytique « prohibition de l’inceste »… que l’on trouvera ici et là métamorphosée en prohibition de l’insecte (voir exemple récent ci-après) !

Ce qui explique bien des choses…

 

 

 

 

 

[1] Je n’ignore pas que ce dernier rapprochement est discuté. Il reste que sexus est bien employé d’abord à propos des animaux pour évoquer la séparation en mâles et femelles.

Appel au monde du livre à défendre la zad de Notre-Dame-des-Landes et sa bibliothèque

lire-nous-lie

Le gouvernement Valls avait annoncé que cet automne débuteraient les travaux de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, et que pour ce faire tout ce qui y vit serait extirpé par la force. La saison avançant, la menace se fait pressante, et nous sommes plus que jamais déterminés à défendre le bocage et ses habitants, en empêchant que ne sorte de terre un ouvrage aussi inutile que nuisible. Une grande manifestation se tiendra donc sur les terres menacées de saccage les 8 et 9 octobre prochains.

Cela fait presque dix ans désormais que se joue en ces lieux une expérience unique, mêlant paysans refusant de quitter leurs fermes, locataires indéracinables désormais voisins – et bien plus encore – de toutes celles et ceux les ayant rejoints suite à l’appel des « Habitants qui résistent ». Ces quelques années ont vu se bâtir et grandir soixante lieux de vie à la place du béton et des vrombissements promis par l’État et la multinationale Vinci. Sur ces quelques 2000 hectares, c’est une véritable expérience révolutionnaire qui se construit, à l’envers des logiques de soupçon, de « sécurité », de normalisation et d’individualisme qui ont cours dans notre présent policé. Sa force se love dans son ouverture à ce qui l’entoure, dans les mille liens dont elle est tissée, qui dessinent aujourd’hui une géographie nouvelle à même de lézarder le meilleur des mondes qui nous est imposé. Au creux de cette époque enténébrée, la zad est une lueur qu’il nous incombe non seulement de maintenir, mais de nourrir afin que son feu continue de réchauffer nos espoirs. Alors que le danger approche, de nombreux lieux proposent donc d’organiser leur défense en montrant des pans de la vie que nous défendrons et continuerons d’enrichir ici, en invitant par exemple des meuniers au moulin, des fromagers dans la laiterie, etc. Et pour la bibliothèque, ce sont à des auteurs, éditeurs ou libraires que nous faisons appel afin de la sauver d’une destruction annoncée. L’idée que les livres soigneusement mis ici à la disposition de tous soient piétinés par des CRS, brûlés par des grenades ou définitivement enfouis sous les décombres du bâtiment nous est insupportable. Parce que ces livres sont le miroir d’un monde, nous vous lançons donc un appel à venir apporter un témoignage (filmé par nos soins) de votre opposition à la destruction du bocage et à la marchandisation de l’espace, tout autant que de votre attachement aux lieux de culture menacés. Un serment prononcé à la bibliothèque les 7, 8 et 9 octobre (ou quelque autre jour selon vos disponibilités), voici une des nombreuses manières de soutenir la résistance, de lui donner le souffle et l’écho à même de faire voyager nos voix réunies. Voici qui aviverait encore davantage notre détermination à opposer nos corps aux sans âmes qui de tout temps ont été hantés par cette volonté haïssable d’écraser ce qui nous grandit. Au milieu des fumées âcres, nous continuerons à voler le temps de lire, et si les yeux nous piquent, si les mots se brouillent, nous nous rappellerons, vous et nous côte à côte, qu’il faut à tout instant « juxtaposer à la fatalité la résistance à la fatalité ».

Durant les journées des 8 et 9 octobre, nous aurons un stand au point d’arrivée de la manifestation, et la bibliothèque sera ouverte toute la journée, afin que nous puissions nous y rencontrer.

L’équipe du Taslu, bibliothèque de la zad en construction (perpétuelle) letaslu@riseup.net

livre-contiennent-vitamines

PS : Vous trouverez une présentation détaillée de la bibliothèque à l’adresse suivante : http://zad.nadir.org/spip.php?rubrique85

PS : merci à tous les auteurs que nous avons paraphrasés ci-dessus de nous avoir laissé dérober leurs mots, dont nous avons fait récolte au gré de rayonnages qu’il s’agit désormais, et finalement comme toujours, de sauver des ravages enténébrés perpétrés par ceux-là mêmes qui prétendent nous éclairer. Toujours nous préférerons nos lueurs, nos repères éblouissants jetés dans l’inconcevable à leur lumière glacée.

COMMENT PEUT-ON IGNORER LES “LETTRES PERSANES” ? et accessoirement être anarchiste…

Il m’est arrivé de connaître le titre de l’un de mes livres avant de l’avoir écrit. Une formule s’imposait. Par exemple : Le Siège de l’âme.

Concernant mon dernier opus, le recueil Comment peut-on être anarchiste ? c’est tout le contraire qui s’est produit. Il était difficile de trouver un titre qui puisse résumer, contenir ou même évoquer des sujets aussi différents que ceux qui sont abordés dans les tracts, articles et billets de blogue republiés.

Et puis le déclic : la formule de Montesquieu dans la trentième de ses Lettres persanes m’est venue à l’esprit. Comment peut-on être persan ?

Je tenais mon titre, bientôt validé d’enthousiasme par le duo des éditions Libertalia, en voyage à New-York à ce moment-là, si ma mémoire est bonne. Bien sûr, la formule de Montesquieu était déclinée — en Comment peut-on être anarchiste ?

Capture d’écran 2015-10-08 à 17.37.07

Ce qui m’a auto-convaincu, c’est le double sens, que je croyais naïvement très accessible.

D’abord l’ironie[1] : Comment Diable peut-on (encore) être anarchiste au XXIe siècle… quand on a vu ce qu’on a vu, qu’on sait ce qu’on sait, et qu’on redoute tout le reste ?

Puis le témoignage individuel : Voilà comment j’ai été et comment je suis, moi Claude Guillon, un militant (parmi d’autres), un écrivain et un intellectuel anarchiste.

Les réactions positives des libraires, des ami(e)s, de lectrices et lecteurs ont d’abord plutôt confirmé le diagnostic[2]. Je me souviens notamment d’un ami d’origine iranienne me présentant, ravi, à sa fille, en lui expliquant le jeu de mots du titre. Vous me direz qu’il s’agit justement… d’une espèce de persan !

Capture d’écran 2015-10-25 à 23.36.24

Petit à petit, cependant, quelques échos me parvinrent, y compris de la part de telle camarade ayant organisé une présentation-débat autour du livre dans un local associatif : le double sens de mon titre serait passé très haut au-dessus de la tête de bon nombre de jeunes camarades (jeune signifiant ici, tout de même, entre 20 et 35 ans).

Ignorant tout, sinon de l’existence, au moins des textes de Montesquieu, y compris sous la forme la plus vulgarisée de cette formule, que je croyais à tort faire partie de la « culture commune involontaire », ils entendaient donc ainsi le titre de mon livre, et en toute bonne foi : « Voilà comment il importe d’être anarchiste ! Je peux vous l’enseigner, puisque je le suis moi-même… »

Bref, le prof dans toute son horreur mandarinale[3].

Quiconque maîtrisant un tant soit peu le langage, surtout à l’écrit — et même à l’oral, voyez tel crétin imbibé qui me reproche de « bien parler » sur l’antenne de Radio libertaire, quand je devrais sans doute y faire entendre des grognements — est assez vite taxé de prétention intellectuelle. Si l’on y ajoute une intention aussi manifeste de « donner des leçons » (comme dirait un innommable), il faut s’attendre à voir se détourner la jeunesse radicale…

C’est qu’en effet, ne pas lire, ne pas réfléchir, et ne pas débattre se muent ainsi — à peu de frais, disons-le — en autant d’actes de « boycottage militant », et de vertueuse protestation, quasi prolétarienne !

Cela dit, qui a peu de chance de faire remonter ma cote de popularité — mais je ne me suis pas fait anarchiste pour flatter et fidéliser un public — je le reconnais volontiers : considérer qu’une référence qui vous est familière l’est nécessairement à tous/toutes les autres est une erreur politique.

Même quand on s’est arrêté au baccalauréat, et que l’on n’a pas « grandi au milieu des livres », comme le fantasme tel redoutable champion du ressentiment ouvriériste[4].

J’aurais dû préciser en quatrième de couverture quelque chose du genre : « Comme le demandait ironiquement Montesquieu de son “persan”, Guillon s’interroge : Comment peut-on être aujourd’hui un anarchiste ? »

Dès que l’édition au format poche, prévue avec un volume de suppléments, et sous emboîtage, sera sous presse, je ne manquerai pas de faire cet ajout.

D’ici là, j’offre gracieusement ci-après, aux lectrices, lecteurs, et à l’humanité tout entière, la trentième lettre persane dont je me suis inspiré. Puisse-t-elle donner envie à quelques-un(e)s de découvrir cet auteur écrivant au XVIIIe siècle, largement disponible en collections de poches.

Les habitants de Paris sont d’une curiosité qui va jusqu’à l’extravagance. Lorsque j’arrivai, je fus regardé comme si j’avais été envoyé du Ciel : vieillards, hommes, femmes, enfants, tous voulaient me voir. Si je sortais, tout le monde se mettait aux fenêtres ; si j’étais au Tuileries, je voyais aussitôt un cercle se former autour de moi : les femmes mêmes faisaient un arc-en-ciel, nuancé de mille couleurs, qui m’entourait ; si j’étais aux spectacles, je trouvais d’abord cent lorgnettes dressées contre ma figure : enfin jamais homme n’a tant été vu que moi. Je souriais quelquefois d’entendre des gens qui n’étaient presque jamais sortis de leur chambre, qui disaient entre eux : “Il faut avouer qu’il a l’air bien persan.” Chose admirable ! je trouvais de mes portraits partout ; je me voyais multiplié dans toutes les boutiques, tant on craignait de ne m’avoir pas assez vu.

Tant d’honneurs ne laissent pas d’être à charge : je ne me croyais pas un homme si curieux et si rare ; et, quoique j’aie très bonne opinion de moi, je ne me serais jamais imaginé que je dusse troubler le repos d’une grande ville où je n’étais point connu. Cela me fit résoudre à quitter l’habit persan et à en endosser un à l’européenne, pour voir s’il resterait encore dans ma physionomie quelque chose d’admirable. Cet essai me fit connaître ce que je valais réellement : libre de tous mes ornements étrangers, je me vis apprécié au plus juste. J’eus sujet de me plaindre de mon tailleur, qui m’avait fait perdre en un instant l’attention et l’estime publique : car j’entrai tout à coup dans un néant affreux. Je demeurais quelquefois une heure dans une compagnie sans qu’on m’eût regardé, et qu’on m’eût mis en occasion d’ouvrir la bouche. Mais, si quelqu’un, par hasard, apprenait à la compagnie que j’étais Persan, j’entendais aussitôt autour de moi un bourdonnement : “Ah ! ah ! Monsieur est Persan ? c’est une chose bien extraordinaire ! Comment peut-on être Persan ?»

Capture d’écran 2015-10-08 à 17.30.11

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.55.27

[1] « Écrire en ironie », répétait Christiane Rochefort, définissant un style, et presque une nouvelle utopie.

[2] La poignée de crétins hystériques des deux sexes qui ont adopté comme violon d’Ingres de me couvrir d’insultes (pauvres vies, tout de même !), m’accusant d’avoir renié les idées que je m’échinais précisément à propager, d’encourager le viol d’enfants [sic], et même, si ! si ! d’être devenu un disciple de Didier Daeninckx, auraient réagi pareillement à un autre titre.

[3] De « mandarin », haut dignitaire de l’empire chinois (de mandar, « commander » en portugais). Terme utilisé ironiquement pour désigner certains universitaires. À ma connaissance, pas de rapport avec les mandarines, quand il ne s’agit pas d’universitaires du genre féminin.

[4] Soyons précis : chez moi, adolescent, il y avait quelques livres dans les toilettes (ah ! Trois essais sur la théorie de la sexualité…), et d’autres, les livres d’étude et d’enfance de mes parents, à la cave. Pas d’immense bibliothèque et de piles de livres grimpant tels le lierre sur la table de chevet, le bureau paternel, et le parquet. Ça, c’est chez moi maintenant. Cela dit, oui, j’ai appris à parler, à lire et à rédiger (moins bien à calligraphier) ce que Jean Genet appelait la « langue des maîtres », dont il a su lui-même faire un si bel et rebelle usage. Et comme ma mère jurait comme une charretière, j’ai découvert simultanément l’existence de plusieurs niveaux de langage. Je ne me plains pas…

À LA VIE À LA MORT. La douleur chez l’enfant : histoire d’un déni

Capture d’écran 2014-12-15 à 16.31.47 

Je donne ci-dessous un texte tiré de mon livre À la vie à la mort (Éditions Noêsis, 1997). Ce livre est aujourd’hui épuisé, mais on peut le trouver à La Galerie de la Sorbonne, excellente librairie d’occasion (voir à « Librairies » sur le moteur de recherche).

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38

L’histoire d’un déni

Avant d’en venir au bilan de la situation présente, et après en avoir esquissé l’immédiate préhistoire, il est bon d’écarter l’hypothèse d’une ignorance quasi constitutive, et en tout cas immémoriale, de la douleur enfantine par les médecins et les chercheurs. Ce n’est que dans le cadre de la médecine moderne, au sens chronologique, en situant son origine vers 1950, que l’on peut dire, comme Annie Gauvain-Piquard et Michel Meignier : « En fait, la question, jusqu’au milieu des années 80, ne se posait même pas. Le petit enfant, disait-on, était trop immature, la douleur ne pouvait pas être ressentie et, même s’il la ressentait, il n’en souffrait pas comme un adulte, et sûrement l’oubliait très vite[1]. » Il est plus plausible que « les médecins ont toujours su que les enfants avaient mal, mais ils ont longtemps refusé de l’admettre[2]. » Il existe d’ailleurs suffisamment de contre-exemples pour prouver qu’il ne s’agissait pas d’un problème de technique ou d’information. Mais de quoi d’autre ? Gauvain-Piquard et Meignier avancent l’hypothèse d’une déperdition de savoir, faute d’initiation et de transmission, « au fur et à mesure du développement d’une médecine technicienne », dont les tenants ont « oublié l’importance de regarder, de dialoguer, de palper. Une génération de médecins qui ne pense que bilan rénal, bilan hépatique et scanner[3]. »

Les grands naturalistes du XVIIIe et du XIXe siècle ne doutaient pas que l’enfant souffre. Mais de quelle souffrance ? Nous trouvons dans l’Histoire naturelle de Buffon (1749) un raisonnement qui mêle de pseudo « informations » d’origine religieuse, que nous avons évoquées plus haut, à des observations elles-mêmes biaisées par des préjugés. Ainsi, la douleur n’est-elle pas niée, mais disqualifiée.

« À peine [l’enfant qui naît] a-t-il la force nécessaire pour exister et pour annoncer par des gémissements les souffrances qu’il éprouve, comme si la nature voulait l’avertir qu’il est né pour souffrir et qu’il ne vient prendre place dans l’espèce humaine que pour en partager les infirmités et les peines. […]

« Il donne, à la vérité, des signes de douleur par ses gémissements et ses cris, mais il n’a encore aucune expression pour marquer le plaisir ; il ne commence à rire qu’au bout de quarante jours. […]

« En réfléchissant sur ce que nous venons de dire, il paraît que la douleur que l’enfant ressent dans les premiers temps, et qu’il exprime par des gémissements, n’est qu’une sensation corporelle, semblable à celle des animaux qui gémissent aussi dès qu’ils sont nés, et que les sensations de l’âme ne commencent à se manifester qu’au bout de quarante jours, car le rire et les larmes sont des produits de deux sensations intérieures, qui toutes deux dépendent de l’action de l’âme[4]. »

Heureuse idée de l’âme, qu’atteste un rire d’enfant ! Piètre observateur, qui ne distingue chez le nouveau-né « aucune expression pour marquer le plaisir » avant six semaines ! Il y a quelque chose d’à la fois naïf et subtil, et qui se perdra au fil des siècles, dans cette conception qui exige l’expérience et la conscience du plaisir pour donner sa signification humaine à la souffrance ! La religion inversera les termes : la douleur est un rappel à l’ordre naturel, contre le plaisir. Les médecins conserveront l’idée vague que si l’enfant paraît souffrir, ça ne peut être « pour de vrai ».

Mentionnons Charles Darwin, plus attentif aux sentiments de ses propres enfants, qu’il évoque dans L’Expression des émotions chez l’homme et les animaux (1872) : « Lorsqu’il est soumis à un douleur même légère, à une faim modérées, à une simple contrariété, le petit enfant pousse des cris violents et prolongés[5]. » Pourtant, Darwin n’accorde qu’une valeur médiocre à de tels signes, puisque, comme le remarque Roselyne Rey « l’expression de la douleur comme de toute autre émotion, aisément observable, suivant une association bien connue, chez l’animal, l’enfant, le sauvage et le fou, n’impliquait nullement la conscience de la douleur[6]. »

Dans la pratique chirurgicale même, il y eut au XIXe siècle des précédents plutôt inattendus, puisque les enfants semblent avoir d’abord été favorisés par rapport aux adultes. Gauvain-Piquard et Meignier signalent une publication de 1842 concernant l’amputation d’un orteil chez un enfant noir de huit ans, anesthésié à l’éther. « En 1846, 80% des enfants opérés au Massachusetts General Hospital bénéficiaient d’une inhalation d’éther, contre 58% d’adultes seulement[7]. »

En 1887, paraît en français le livre du physiologiste allemand W. Preyer : L’Âme de l’enfant. Observations sur le développement psychique des premières années. On s’amusera de constater qu’il reprend à son compte le raisonnement de Buffon… pour en tirer d’abord des conclusions opposées, à partir des observations qu’il fait sur son propre fils, trois fois par jour, durant ses trois premières années.

« L’on a tort quand on s’imagine que les enfants très jeunes sont encore hors d’état d’éprouver un véritable sentiment de douleur, ou une sentiment vif de malaise. Qui peut jouir doit pouvoir aussi souffrir, autrement il ne pourrait jouir. Et nul doute que le nouveau-né ne trouve du plaisir à téter un sein bien rempli. »

Preyer est persuadé que « pendant les premiers jours, [le nouveau-né] ne sent pas de douleur lors de beaucoup d’impressions locales qui pour des enfants plus âgés sont douloureuses, telles que des piqûres d’épingle, le refroidissement local avec de la glace, la suture de la plaie après une opération (Genzmer), car en présence de ces excitations il reste souvent parfaitement tranquille, et même s’endort[8]. » Qu’il se trompe, c’est humain ; qu’il fasse crédit à ce Genzmer de ces conclusions, passe encore, mais comment sait-il (ou croit-il) que des piqûres d’épingle sont indolore pour le nourrisson ? On espère que c’est à la suite d’un geste malencontreux de la mère ou de la nurse de l’enfant et non l’effet d’une « expérience ».

Soixante-dix ans plus tard, à la fin des années 50, les praticiens français les plus soucieux du bien-être du nouveau-né, dont ils reconnaissent qu’il « n’est pas un néophyte[9] », continuent de manier l’aiguille, mais avec ménagement, et de rapporter des opérations à vif qui font froid dans le dos. C’est que la douleur peut être utilisée pour déterminer si, par exemple, l’inertie d’un membre est un phénomène isolé ou non, et dresser une topographie de la sensibilité corporelle. Cependant, « la pointe de l’aiguille [que l’on promène sur la peau] doit être maniée avec une grande précaution, avec beaucoup de douceur. […] Il est aisé de comprendre, écrit ailleurs le médecin, que l’on éprouve quelques scrupules à étudier les réactions produites par des variations thermiques trop grandes ; elles ne peuvent être provoquées efficacement qu’à la condition qu’une différence assez sensible existe entre la température de la peau et celle de l’excitant ; d’autre part une différence excessive est susceptible de devenir nocive[10]. » Malgré le titre de l’ouvrage du Dr André-Thomas, Études neurologiques sur le nouveau-né et le jeune nourrisson, on ne trouve pas dans l’index d’entrée « douleur », « souffrance » ou « anesthésie ». Lire la suite

À LA VIE À LA MORT. Souffrance fœtale et droit des femmes

 Capture d’écran 2014-12-15 à 16.31.47

 

Je donne ci-dessous un texte tiré de mon livre À la vie à la mort (Éditions Noêsis, 1997). Ce livre est aujourd’hui épuisé, mais on peut le trouver à La Galerie de la Sorbonne, excellente librairie d’occasion (voir à « Librairies » sur le moteur de recherche).

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38

 

La souffrance fœtale s’oppose-t-elle au droit des femmes ?

Le deuxième article de 1994, auquel j’ai fait allusion plus haut [voir « La douleur chez l’enfant : sa découverte »], prétend fournir « la première preuve catégorique que le fœtus présente une réponse hormonale de stress à des stimulations invasives. L’augmentation des concentrations de bêta-endorphine et de cortisol durant la transfusion (respectivement 590% et 183% d’augmentation moyenne) était plus importante que celle observée chez les prématurés suivant un traitement chirurgical sous anesthésie légère[1] (respectivement à peu près 80% et 105%). »

Les auteurs sont particulièrement — pour ne pas dire excessivement prudents — estimant que « tant que les mécanismes impliqués dans la perception de la douleur ne sont pas parfaitement compris, il n’est pas possible de conclure que le fœtus ressent la douleur ; une réponse hormonale ne peut être considérée comme synonyme de perception de la douleur. Notre étude montre que, poursuivent-ils, comme pour les nouveau-nés, les fœtus présentent une réponse hormonale similaire à celle que présentent des enfants plus âgés ou des adultes à des stimuli qu’ils ressentent comme douloureux. Cela s’applique aux prélèvements intra-utérins aujourd’hui couramment pratiqués sur le fœtus, comme l’ablation d’un kyste, le drainage des voies respiratoires ou de la vessie, ou les biopsies. Des recherches supplémentaires sont nécessaires pour déterminer comment ces réponses hormonales peuvent être réduites par anesthésie ou antalgie. »

Après avoir pêché par prudence, les auteurs font preuve d’un optimisme hors de propos lorsqu’ils affirment que les médecins « fournissent aujourd’hui aux nouveau-nés des antalgiques adaptés ». Certes, il s’agit pour eux de suggérer que « [les] relations avec le fœtus pourraient appeler le même changement d’attitude », mais on peut douter de l’efficacité d’un tel subterfuge psychologique, à supposer que ce soit là leur intention, qui consiste à postuler l’existence actuelle d’une évolution encore à venir, pour convaincre qu’une autre est possible et nécessaire…

Nous en arrivons au passage qui mène, assez logiquement, à remettre en cause la manière dont sont pratiqués certains avortements. Le changement d’attitude souhaité ne s’appliquerait pas seulement aux diagnostics et aux actes thérapeutiques pratiqués sur le fœtus, « mais pourrait concerner aussi les interruptions de grossesse, notamment celles pratiquées à l’aide de techniques chirurgicales impliquant le démembrement [du fœtus] ».

Appelé à commenter l’article du Lancet, le Dr Yves Dumez, directeur de l’unité de médecine fœtale de l’hôpital Port-Royal (Paris) déclare : « Il est utile notamment en ce qu’il fait prendre conscience que le fœtus est bien un patient, un individu à part entière. Durant très longtemps, les néo-natologistes n’ont pas tenu compte du fait que les nouveau-nés peuvent souffrir. […] Dans les maternités, aujourd’hui encore, je suis effaré par le nombre de prélèvements effectués chez des enfants normaux, par la trop grande médicalisation de situations qui ne sont pas pathologiques. […] [Puis, parlant des avortements thérapeutiques :] Auparavant, pour ce type d’avortement, on injectait un produit létal pour le fœtus. Mais aujourd’hui, beaucoup d’équipes ont le souci de la souffrance fœtale et injectent au préalable, dans les secondes qui précèdent, un produit analgésique. Cela pourrait passer aux yeux de certains pour de la sensiblerie. Pour moi, il ne s’agit nullement de cela[2]. »

La déclaration de Dumez est assez représentative de la manière dont les problèmes se posent aujourd’hui, c’est-à-dire dans la plus grande confusion. Que cette confusion soit entretenue à plaisir par certains n’est pas douteux. La seule manière, à mes yeux, de définir un point de vue clair et opératoire, est de repérer pour mieux les contourner, les manifestations de la bienséance idéologique qui paralyse les esprits.

Revenons aux propos cités plus haut. Le Dr Dumez ne se présente pas comme un adversaire de l’avortement, il considère au contraire qu’« en définitive, une loi qui permet de recourir à l’interruption médicale de grossesse suscite beaucoup plus de grossesses qu’elle n’en détruit[3]. » Il s’appuie sur les résultats, dont nous avons vu qu’ils sont publiés depuis une dizaine d’années, qui prouvent la sensibilité du fœtus à la douleur ; il en déduit implicitement, sans signaler où se trouve l’articulation du raisonnement, que le fœtus est bien un patient, « un individu à part entière ». Cette façon de voir est combattue par des féministes, qui constatent, à juste raison, que l’utérus de la femme risque de devenir un « espace public » dont le contrôle lui échappe. On trouve une expression quelque peu caricaturale de cette inquiétude dans L’Invention du fœtus, de l’universitaire allemande Barbara Duden. Cette dame attribue le fait que sa collègue, enceinte, exige qu’elle écrase sa cigarette en entrant dans son bureau, au fait « qu’elle se considère comme le milieu où se développe son fœtus », ce qu’elle qualifie de « fantasmagorie ».

« Un phénomène hormonal, ajoute-t-elle, qui se produit chez la femme est devenu l’indice de l’existence d’un sujet qui peut être administré, mais dont aucun témoin oculaire ne peut confirmer l’existence[4]. » Très logiquement, Barbara Duden est plutôt hostile aux échographies, qui viennent pallier le défaut de « témoin oculaire »… On peut considérer que cette dénégation infantile, si l’on ose dire, est rendue légitime par la mainmise médicale et administrative croissante sur la reproduction, mais elle ne lui confère pas une once de rationalité. L’absence de « témoin » devrait faire douter, à suivre cette logique, du rôle du sperme dans la fécondation !

Le fait que l’on considère le fœtus comme un individu dans les maternités et les salles d’opération intéresse également le Vatican et les organisations anti-avortement. « À ce titre, écrivait Jean-Yves Nau dans Le Monde, [les résultats du Lancet] fourniront, quoi qu’on pense, de nouvelles armes aux adversaires de l’interruption volontaire de grossesse[5]. » C’est précisément ce point que je souhaite examiner.

 

L’avortement « libre » ?

Contrairement à une idée répandue, l’avortement n’est nullement « libre » en France, même sous certaines conditions.

C’est tout le contraire. Juridiquement, l’avortement demeure interdit, sauf dans certains cas limitativement énumérés. La loi de 1975 garantit, dans son préambule, « le respect de tout être humain dès le commencement de la vie. Il ne saurait être porté atteinte à ce principe qu’en cas de nécessité et selon les conditions définies par la loi. » Les articles L 162-1 et L 162-2 du Code de la santé publique prévoient que « La femme enceinte que son état place dans une situation de détresse peut demander à un médecin l’interruption de la grossesse [uniquement] avant la fin de la dixième semaine. » L’article 223-11 du Code pénal punit de deux ans d’emprisonnement et de 200 000 F d’amende qui pratique un avortement sans être médecin ou en dehors du délai prévu (sauf avortement thérapeutique), ou ailleurs que dans un établissement hospitalier.

On sait, les femmes le vérifient souvent, que les possibilités pratiques d’avorter sont remises en cause, à la fois par le sabotage opéré par certains services sociaux ou administratifs[6], et par l’usure des équipes travaillant dans les centres d’orthogénie, le plus souvent constituées d’anciens militants, sous-payés et révocables à merci. Le rappel à la réalité pénale permet en outre de comprendre que la libéralisation de l’avortement, intervenue en 1975, était fragile par nature, et dès l’origine. Cette situation est potentiellement favorable aux adversaires de l’avortement, puisque — juridiquement et idéologiquement — ils n’ont qu’à obtenir la suppression d’exceptions prévues depuis peu. De ce fait, les partisans du « droit à l’avortement », que la loi — répétons-le — ne garantit nullement, ont tendance à refuser, pour des raisons tactiques, d’entrer dans tout débat concernant l’existence de l’embryon ou du fœtus comme individu. Or, ce qui pouvait passer pour une esquive habile dans les années 70, est difficilement acceptable en cette fin de siècle, alors que la médecine semble pouvoir (sinon vouloir) traiter plus humainement le nouveau-né et le fœtus.

Confrontés comme nous le sommes, d’une part à des attaques toujours plus vives des adversaires de l’autorisation légale d’avorter, et d’autre part à un relatif progrès des mentalités vis à vis du petit enfant, il me paraît plus indispensable que jamais d’appeler les choses par leur nom, et d’obtenir (de revendiquer) des droits pour ce qu’ils sont. Le risque de régression juridique est là, et les lamentations n’y changeront rien.

Il n’est pas nécessaire de gloser à l’infini sur le moment précis où ce que d’aucuns désignent comme un « amas cellulaire » devient un être humain potentiel (en quoi d’autre pourrait-il bien se transformer ?) pour dire que la décision et l’acte d’avorter ont à voir avec la mort, avec le geste de tuer comme avec celui de donner la vie. Certes, elles sont odieuses les campagnes des organisations soi-disant « pro-vie », qui diffusent tracts et affiches représentant des fœtus sanguinolents, assortis de slogans du genre « avortement=meurtre ». Un tel terrorisme psychologique ne peut qu’augmenter les sentiments d’angoisse, de souffrance morale et de culpabilité des femmes, sans pour autant réduire le nombre d’interruptions de grossesse. Certaines d’entre elles viennent d’ailleurs « sanctionner » des actes inconscients de réassurance de la femme sur sa propre fécondité, dont on voit mal comment une politique de prévention, aussi subtile soit-elle, pourrait les éradiquer. Néanmoins, je tiens que les femmes qui feignent d’envisager l’avortement comme un geste anodin, il s’en trouve au moins pour se le raconter à elles-mêmes, s’abusent gravement. Il ne s’agit nullement ici de proposer de nouvelles étapes dissuasives dans ce qui est déjà une course d’obstacles, mais de regarder les choses en face. L’autorisation, même exceptionnelle, d’avorter sanctionne, en le réglementant, un pouvoir de vie et de mort, que les partenaires, et singulièrement la femme, peuvent exercer sur le fruit de leur union. Sous certaines conditions restrictives, ce droit peut être exercé par la femme, seule juge de son état de « détresse », ou avertie par le médecin que la poursuite de la grossesse met gravement en péril sa santé, ou encore que l’enfant à naître est atteint d’une affection incurable. Dans ces deux derniers cas, il s’agit d’une « interruption médicale de grossesse » qui peut être pratiquée « à toute époque », y compris alors que le fœtus est complètement formé, d’une manière qui interdit au plus furieux rationaliste de parler d’un « amas de cellules ». Que ce fœtus soit l’objet de soins respectueux, qu’un éventuel avortement soit considéré, et pratiqué, comme une euthanasie prénatale, dans les mêmes conditions que pour un adulte, voilà qui ne me paraît pas remettre en cause les droits des femmes. De même que toute violence faite au fœtus atteint nécessairement sa mère, les attentions dont il peut bénéficier, fût-ce au moment de mourir, lui profitent également. Pareillement, la dignité accordée au fœtus est à la fois une reconnaissance du caractère grave de l’acte d’avorter, et le moyen d’en faciliter à la fois la représentation mentale par la mère, et le travail de deuil.

« Si le fœtus qui va naître et vivre souffre de son état ou des actes médicaux qu’on lui inflige, il ne peut pas ne pas en être de même pour le fœtus qui va mourir, spontanément ou non, en cas d’interruption médicale de la grossesse. S’il n’y a pas plusieurs morts, il y a des façons de mourir certainement plus douloureuses que d’autres[7]. » Celle-ci, par exemple, qui consiste à enfoncer une aiguille dans le thorax de l’embryon et à y injecter du chlorure de potassium jusqu’à arrêt cardiaque. Nous sommes loin de la mort douce ! En témoigne la phrase suivante, d’autant plus éclairante qu’elle ne parle que le langage de la technique, sans sadisme ou mépris particulier : « Un contrôle échographique effectué le lendemain vérifie l’efficacité du geste ». Il faut comprendre que le geste peut se révéler « inefficace », et reconnaître que nous savons peu de choses sur l’agonie d’un fœtus dans le ventre de sa mère, attendant douze heures le coup de grâce… Il n’est plus question ici d’avortement, mais de « réduction embryonnaire », c’est le terme. Cette opération doit d’ailleurs rester exceptionnelle car, de l’avis des spécialistes, « le geste fœticide n’est pas sans conséquence, ni sur les fœtus survivants ni sur la mère[8] ».

On objectera peut-être que l’interruption médicale de grossesse, du fait qu’elle peut intervenir à un stade tardif, est un exemple extrême, trop éloigné de l’expérience de la majorité des femmes qui recourent à l’avortement. C’est précisément parce qu’elle concentre et exagère les difficultés pratiques, et surtout les questions de conscience communes à tous les avortements, qu’elle me paraît fournir un bon objet de réflexion. S’imagine-t-on par hasard que le délai de dix semaines de grossesse a quoi que ce soit de scientifique ? Qu’il est une garantie biologique que rien d’irréparable n’a eu lieu ? Allons ! C’est une demi-mesure, d’ailleurs insuffisante du point de vue des femmes, destinée d’abord à préserver les apparences. Mais de quoi ? Et qui est supposé s’en satisfaire ?

Revenons à l’avortement médical. Le choix technique est entre la fragmentation-extraction du fœtus, moins dangereuse, moins douloureuse pour la mère, et plus rapide, ou l’induction d’un « travail » similaire à celui de l’accouchement. La première solution est jugée difficilement concevable lorsque l’enfant a déjà une réalité affective pour la mère, qui doit être mise, si elle le souhaite, dans la possibilité de voir son enfant mort ; la seconde, extrêmement douloureuse, doit impérativement être accompagnée d’une anesthésie[9].

« Longtemps nos craintes de la mort, écrit le Dr Paul Cesbron, ont éloigné ce petit de sa mère. […] Peut-être n’avions-nous pas encore réalisé que ce fœtus était un enfant bien réel et qu’à ce titre il pouvait réellement mourir ? Les mères le savent sans doute depuis toujours : encore fallait-il reconnaître ce savoir.

« C’est un prix élevé qu’il nous faut payer pour que l’avortement thérapeutique devienne aussi un acte libre conscient, tragique comme la destinée humaine, mais préservant l’avenir et permettant ce surprenant travail de réparation affective que l’on nomme le deuil[10]. »

Ces préoccupations paraissent-elles rejoindre les recommandations de l’Église catholique, notamment sur le baptême des fœtus ? Pour ma part, hostile à l’idée même de divinité, je n’en suis guère troublé. Il est exact que le Vatican estime que « le fœtus avorté, s’il est encore vivant, doit être baptisé. Au fœtus déjà mort est dû le même respect qu’au cadavre humain. L’on ne peut s’en débarrasser comme d’un quelconque déchet. On doit lui donner une sépulture adéquate. » Ça n’est d’ailleurs pour les théologiens romains qu’un pis-aller, puisqu’aucun motif (santé de la mère, malformation fœtale, grossesse consécutive à un viol) ne justifie à leurs yeux de « disposer de la vie d’autrui, même dans sa phase initiale[11] ».

Il existe d’ailleurs une législation concernant les enfants morts après la naissance ou mort-nés, et personne ne s’en offusque. Personne ne crie à l’obscurantisme, alors qu’il s’agit évidemment de trouver, comme pour l’avortement, une espèce d’équilibre, forcément précaire, entre des nécessités symboliques et des données scientifiques en évolution, qui ne peuvent de toute manière fonder une philosophie. C’est ainsi que le code civil prévoit, en son article 79-1, que les enfants décédés, mais nés vivants et viables auront un acte de naissance et un acte de décès, et cela quel que soit le terme. Le législateur n’avait pas fixé de seuil inférieur d’enregistrement, laissant au médecin le soin d’apprécier son opportunité. Cette souplesse, qui autorisait la consultation des parents, a-t-elle paru dangereuse ? La Direction générale de la santé[12] a proposé aux praticiens de retenir le terme de 22 semaines d’aménorrhée, ou un poids de 500 grammes, « à l’exclusion de tout autre critère, en particulier les malformations ». Pour ce qui concerne les mort-nés ou les enfants dont la preuve n’est pas apportée qu’ils sont nés vivants et viables, un « acte d’enfant sans vie » est dressé par l’officier d’état civil, à la condition qu’ils aient plus de 180 jours de gestation (28 semaines d’aménorrhée).

Jusqu’à 10 semaines d’aménorrhée, la femme peut donc avorter de ce que j’appellerai une « entité sans identité », dont on considère qu’elle n’a pas vécu et ne peut mourir[13]. À partir de 22 semaines, ou de 500 g (déroutante rupture d’étalonnage !) cette entité peut officiellement mourir après avoir officiellement vécu. Même constat de décès si elle naît sans vie au-delà de 28 semaines. On remarque l’embarras du vocabulaire réglementaire ; les textes parlent toujours d’« aménorrhée », c’est-à-dire d’une absence, alors que 28 semaines font bel et bien 7 mois de grossesse. À ce stade, une femme n’attend plus ses règles, mais un enfant ! Là encore, inutile d’entrer dans des querelles de laboratoires ou de chapelles pour juger absurde une conception de la vie qui semble accorder plus d’« existence » à un fœtus de 6 mois s’il meurt en naissant prématurément, que s’il poursuit sa croissance dans l’utérus de sa mère.

Au risque de surprendre, c’est à une théologienne protestante que j’emprunterai l’argumentation qui me paraît la plus convaincante, parce que la plus politique, et — ce qui ne gâche rien — pleine d’esprit. Que l’embryon, dit en substance France Quéré[14], soit accaparé par les scientifiques, qui veulent le connaître ou le modifier, qu’il soit étiqueté par les industriels qui veulent le vendre, en gros ou au détail, qu’il soit objet de désir et de profit, de convoitise et de scandale, de marchandages ou de chantages, n’est-ce pas la meilleure preuve qu’il appartient déjà à notre monde ?

 

Bioéthique, fécondation artificielle et mort industrielle

Pierre-André Taguieff n’a pas tout à fait tort lorsqu’il constate que «l’idéal médical contient l’idéal d’un remodelage indéfini de la nature de l’homme, n’excluant nullement l’intervention sur le génome[15] ».

« Pourquoi vouloir interdire, interroge-t-il, ce qui est l’effet de l’évolution culturelle : l’artificialisation croissante[16] ? » Présentés en défense des techniques récentes de « diagnostic génétique préimplantatoire » (DPI), qui concernent les embryons obtenus par fécondation artificielle in vitro, dont on peut multiplier le nombre — pour la même femme — jusqu’à une centaine par an, ces arguments sont empreints d’une foi, peut-être naïve, dans le progrès scientifique comme moteur apolitique du développement historique. Or il n’a jamais existé d’« idéal médical » ou d’« évolution culturelle » indépendants d’un système social. En l’espèce, non seulement, comme l’a démontré Jacques Testart[17], ces techniques créent les conditions nécessaires et suffisantes pour que l’évitement du pire (détection d’un grave handicap chez le fœtus par diagnostic prénatal) mène à la sélection eugénique du meilleur, mais la biomédecine exprime et renforce la tendance constitutive du système capitaliste à faire de l’homme une marchandise.

Les limites de la vie et de la mort, de l’humain et du non-humain, sont abolies. Et du même coup les conditions dans lesquelles elles peuvent êtres pensées et appréciées. En plein scandale de la « vache folle », on apprend que des cliniques d’accouchements de Zurich fournissent, contre rétribution, du placenta humain à des fabriques de farines animales, qu’on utilise pour nourrir des porcs et des volailles (Le Monde, 9 avril 1996). En général, les maternités se bornent à les vendre aux laboratoires de produits cosmétiques… Quant aux milliers d’embryons conçus par fécondation in vitro, chaque année, leurs couples « géniteurs » reçoivent une lettre recommandée « rappelant l’existence de leurs embryons et leur demandant où ils en sont de leur projet », selon les termes du Pr Thépot (Le Monde, 6 août 1996). Deux cas de figure existent théoriquement : le don, mais l’embryon doit satisfaire à des conditions sanitaires qu’aucun décret d’application de la loi de juillet 1994 (relative à l’usage des produits du corps humain) n’est venu préciser, et la destruction, interdite par la même loi si l’embryon est postérieur à sa promulgation. Cet imbroglio, que le ministère de la santé entend prolonger jusqu’en 1999, montre assez l’embarras des soi-disant « décideurs » devant les conséquences triviales, pour ne pas dire sordides, des techniques nouvelles. Le gouvernement britannique, pour sa part, a tranché, en ordonnant en 1996, la destruction de 3 300 embryons, opération à laquelle les couples auraient pu s’opposer. Mais 650 d’entre eux n’ont pu être contactés, et 260 autres ont refusé de répondre aux lettres recommandées…

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.55.27

[1] « Fetal plasma cortisol and ß-endorphin response to intrauterine neeedling. » [Cortisol et bêta-endorphine dans la réponse du plasma fœtal à un prélèvement intra-utérin], X. Giannakoulopoulos, W. Sepulveda, P. Kourtis, V. Glover, N.M. Fisk, Lancet 1994 ; 344 : 77-81.

[2] Le Monde, 26 août 1994.

[3] « Éthique et médecine fœtale : réflexions sur des pratiques », Mots n°44, septembre 1995, pp. 132-144.

[4] Descartes & Cie, 1996, pp. 17, 131-132.

[5] Le Monde, 26 août 1994.

[6] Chaque année, environ 5 000 françaises doivent partir avorter aux Pays-Bas ou en Grande-Bretagne (Communiqué du 12 avril 1995 du Planning familial et de l’Association nationale des centres d’interruption volontaire de grossesse et de contraception).

[7] Dr Fernand Daffos, service de médecine et de biologie fœtale, Institut de puériculture, Paris. Le Monde, 13 janvier 1994.

[8] « Vivre à plusieurs dans un utérus ou la réduction embryonnaire », Henri Cohen, dans Introduction à la psychiatrie fœtale (l’auteur est gynécologue-obstétricien à l’Hôpital international).

[9] « Les contractions des IMG sont horriblement douloureuses, elles confinent à l’hypertonie [excès de tension musculaire], elles durent longtemps, et tout cela pour rien. Cette douleur va laisser des traces indélébiles. Elle s’associera pour toujours à l’idée de la grossesse. Refuser l’analgésie dans cette circonstance équivaut souvent à une stérilisation. » ; « Où en est l’interruption médicale de grossesse ? » Dr Yves Dumez, La Lettre du Gynécologue, n°203, juin 1995.

[10] « L’avortement thérapeutique, une conquête douloureuse », Prescrire, novembre 1991. P. Cesbron est gynéco-obstétricien ?

[11] Charte à l’usage des professions de santé, Vatican, 1994, cf. Le Nouvel Observateur, 2 au 8 février 1995.

[12] Voir l’article de Jean-François Girard, directeur général de la Santé « Déclaration des nouveau-nés décédés. Loi n° 92-22 du 8-01-1993 », dans L’Officiel du conseil de l’Ordre des médecins, reproduit in Un statut pour l’embryon ?, Centre de documentation du Mouvement français pour le planning familial, 1994, p. 71.

[13] D’où l’assimilation du fœtus à un déchet, et les dispositions pratiques qui en découlent. Cf. l’émotion soulevée, en 1993, par la découverte de fœtus provenant de l’hôpital d’Auch dans une décharge publique (Le Monde, 17-18 octobre 1993).

[14] Voir « Humain, trop humain… », Témoignage Chrétien, 4e trimestre 91, cité in Un statut pour l’embryon ?, op. cit., pp. 44-46. F. Quéré rappelle que l’Église catholique a maintenu levées pendant quatre siècles, conformément à une bulle de Grégoire XIV de 1591, les excommunications relatives à l’avortement d’un fœtus « inanimé » (avant 40 jours pour un garçon, avant 80 pour une fille). « Ce n’est qu’en élaborant le dogme de l’Immaculée Conception qu’elle abolit la distinction entre les deux sortes de fœtus et déclara l’animation immédiate. »

[15] « Retour sur l’eugénisme. Questions de définition (réponse à Jacques Testart) », Esprit, n° 200, mars 1994, p. 212.

[16] « Bioéthique et obscurantisme religieux », colloque organisé par la Libre Pensée « Le Vatican contre l’humanisme », juin 1994, L’Idée libre, mai-juin-juillet 1995.

[17] Voir notamment Le Désir du gène, Flammarion, coll. Champs, 1994.

À LA VIE À LA MORT. La douleur chez l’enfant : sa découverte

Capture d’écran 2014-12-15 à 16.31.47

 

Je donne ci-dessous un texte tiré de mon livre À la vie à la mort (Éditions Noêsis, 1997). Ce livre est aujourd’hui épuisé, mais on peut le trouver à La Galerie de la Sorbonne, excellente librairie d’occasion parisienne (voir à « Librairies » sur le moteur de recherche).

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38

 

 

 

« La douleur de l’enfant nous confronte à l’essence même de ce qu’est la douleur et de ce qu’est la médecine, tristement imparfaite, et reflet d’une société. »

Dr Annie Gauvain-Piquard, « La violence de la douleur chez l’enfant », IIe Journée La douleur chez l’enfant, quelles réponses ?, UNESCO, 15 décembre 1992.

 

 

Dans l’analyse d’un système oppressif, et de l’idéologie qui le fonde, il est logique de se préoccuper d’abord des plus faibles[1], non seulement par souci de justice, mais parce que le sort qu’on leur réserve concentre et révèle toutes les hypocrisies, tous les silences et les manquements, dont se rend coupable ce système envers les êtres humains qui le subissent. C’est particulièrement vrai en matière de santé publique et de soins médicaux, pour l’enfant, et même — avant le premier cri — pour le fœtus.

Des articles de la presse médicale internationale dont je vais donner des extraits, il arrive que certains soient mentionnés, à la fois comme symptômes et comme déclencheurs d’une prise de conscience du corps médical, mais sans que leur contenu soit développé. Or nous n’en sommes qu’au tout début d’une nouvelle période, dont rien, hélas, ne permet de dire qu’elle verra la douleur des enfants, et particulièrement des tout-petits, partout reconnue. Aussi est-il pour le moins prématuré de négliger les éléments d’histoire d’une rupture avec l’obscurantisme pseudo-scientifique.

 

Les grands maux des tout-petits

En 1985, paraît un article, qui se révélera fondateur, et dont le titre — fort long, à la manière habituelle des revues médicales — n’a rien de particulièrement accrocheur : « Effets sur le métabolisme et le système endocrinien de la ligature chirurgicale d’une artère chez le prématuré humain : y a-t-il des conséquences sur une amélioration supplémentaire de l’issue postopératoire[2] ? ». Les auteurs y analysent quarante compte rendus d’opérations publiés. Des données disponibles, il appert que 77% des nouveau-nés ayant subi la ligature d’une artère ont reçu un produit inhibant la réaction musculaire sans effet anesthésique, soit seul, soit associé par intermittence à des doses d’oxyde nitreux, un gaz légèrement analgésique. On en déduira facilement qu’un pourcentage largement supérieur à 23% des bébés ont été opérés sans aucune anesthésie. Sauf expériences de vivisection dans un système totalitaire, de telles pratiques sont inimaginables dans le traitement de patients adultes ou adolescents. Les auteurs de l’étude concluent sobrement qu’elles peuvent avoir découlé de la croyance traditionnelle selon laquelle les prématurés ne sont pas capables de ressentir la douleur et qu’ils peuvent réagir défavorablement à tout agent anesthésique.

En 1985, donc. Hier. A dire vrai, quelques auteurs ont commencé, dans la deuxième moitié des années 70, à publier des résultats d’observations qui vont toutes dans le même sens : l’enfant souffre, on peut le vérifier et mesurer sa souffrance. Néanmoins, l’article précité passe à peu près inaperçu.

L’un des auteurs, l’anglais K. J. S. Anand, récidive en 1987, et s’affirme comme un des champions de l’anesthésie pédiatrique. Sa thèse, patiemment réaffirmée au fil des publications, est que l’anesthésie s’impose non seulement pour des raisons « humanitaires » ou philosophiques, mais pour des motifs techniques, qui tiennent à l’amélioration du pronostic[3] des soins. Autrement dit, Anand se place sur le terrain de l’observation scientifique, dans le but évident de couper l’herbe sous le pied de ses contradicteurs, prompts à soupçonner de sensiblerie quiconque se préoccupe de ce que ressent un enfant.

On assiste alors au déclenchement d’un étrange processus, aujourd’hui loin d’être achevé, qui voit une minorité de praticiens tenter de prouver scientifiquement l’évidence que le plus grand nombre de leurs collègues ignorent, naïvement ou délibérément : les enfants, y compris les prématurés, et donc aussi les fœtus, souffrent « comme » tous les êtres humains. Personne ne peut dire s’ils souffrent moins, davantage ou autant que les adultes, mais ils connaissent la souffrance, et se rattachent ainsi pleinement à l’espèce humaine. J’aborderai plus loin les effets secondaires de cette « découverte », notamment en matière de droit à l’avortement.

Anand et ses collègues procèdent à de nouvelles observations et recensent celles qui sont déjà disponibles, sur la circoncision par exemple :

« Les altérations du comportement et du sommeil ont été principalement étudiées chez des nouveau-nés qui venaient de subir une circoncision sans anesthésie. […] 90% des nouveau-nés ont montré des changements de comportement pendant plus de 22 heures après l’opération. Il a été par conséquent suggéré que de telles procédures douloureuses peuvent avoir des conséquences ultérieures sur le développement neurologique et psychosocial des nouveau-nés. Une étude menée dans des conditions similaires montra l’absence de réactions équivalentes chez les nouveau-nés circoncis sous anesthésie locale. […] L’administration d’un anesthésique local à des nouveau-nés subissant une circoncision prévient les changements du rythme cardiaque et de la pression sanguine[4]. »

On peut noter ici ce qui est un leitmotiv des praticiens « progressistes » : on prouve, donc on sait, mais rien ne change. Lire la suite

ÉDUCATION NATIONALE ET PROPAGANDE : LE «DÉVELOPPEMENT DURABLE» (2010)

Chers petits amis

Je ne prétends pas révéler ici à mes lecteurs que l’Éducation nationale, en tant qu’institution, a pour rôle social d’inculquer des «valeurs» aux futurs citoyens. Cependant, même en toute connaissance de cause, il demeure fascinant d’observer en temps réel une campagne idéologique en train de s’élaborer dans les bureaux d’un ministère, avec ici l’ambition affichée de rayer certains mots du vocabulaire, ou au moins de les discréditer au profit d’autres jugés plus convenables. À qui ou à quoi doivent servir ces grandes manœuvres, voilà ce qui se lit fort clairement, entre les lignes de l’abondante production pédagogique des stratèges de l’Éducation. Nous y reviendrons en temps utile.

À l’intention des distrait(e)s auquel(le)s aurait échappé l’engouement pédago-ministériel pour le dit «développement durable», rappelons que le premier «plan triennal de généralisation de l’éducation à l’environnement pour un développement durable» a été lancé en 2004. Eh ! oui, six ans déjà, à l’heure où j’écris ces lignes, que les programmes scolaires, notamment ceux de sciences de la vie et de la Terre et d’histoire-géographie, puis de mathématiques, de sciences physique et de chimie l’intègrent explicitement. Un nouveau plan triennal, couvrant la période 2007-2010, a été lancé. Il concerne «l’éducation au développement durable».

Saurez-vous, petits amis, repérer le mot qui a disparu du programme entre 2004 et 2007 ? Je vous laisse quelques secondes… Bravo ! C’est le mot «environnement». Ne croyez pas qu’il s’agisse d’un hasard et encore moins d’un oubli. Il en sera question plus loin.

En 2007, le Bulletin officiel de l’Éducation nationale (n° 14, 5 avril) publie une circulaire du 29 mars de la même année. Le ministère estime que «Grâce au socle commun de connaissances et de compétences, le développement durable est désormais solidement ancré dans la base des savoirs fondamentaux». Le socle en question inclut la connaissance de «l’impact sur l’environnement de nos activités techniques, […] une attitude de responsabilité face à l’environnement, au monde vivant, à la santé» ; il présente le DD comme «un moyen de comprendre l’unité et la complexité du monde». Comme dit Jean-Pierre Marielle dans Les Galettes de Pont-Aven, en présentant à la marchande de parapluies sa nouvelle collection : C’est appréciable.

L’EDD «doit former à une démarche scientifique et prospective, permettant à chaque citoyen d’opérer ses choix et ses engagements en les appuyant sur une réflexion lucide et éclairée. […] Les sujets liés à l’environnement sont souvent surmédiatisés. L’Éducation nationale doit donc prendre toute sa place et apporter des explications s’appuyant sur des connaissances scientifiques avérées.»

Capture d’écran 2014-12-07 à 11.56.06

On reconnaît ici, pour peu que l’on ait l’âge voulu, le discours type de réassurance scientiste pro-nucléaire. Ainsi le comité de scientifiques institué à la suite de l’accident survenu à la centrale nucléaire de Three Mile Island (États-unis) affirme-t-il en 1979 qu’une explosion de type nucléaire est hors de question dans une centrale et ajoute : «Il faut surtout éviter les informations contradictoires qui font douter globalement de leur validité» (Voir «Le réel et la fission», in De la Révolution). Comme la presse est par ailleurs bien utile pour distraire le gogo en lui assénant quotidiennement des informations infiniment diversifiées et contradictoires dans le détail, le plus sûr est d’instiller dans les jeunes cervelles des connaissances scientifiques avérées. Comme par exemple : les OGM ne présentent aucun danger, il ne s’est rien produit à Tchernobyl, etc.

L’inconvénient des plans triennaux est qu’ils ne durent que trois ans, ce qui en fait de «durabilitée» a un côté petit bras. Le ministère des Affaires étrangères et européennes lance donc, en 2008 et en partenariat avec celui de l’Éducnat, une «campagne sur les Objectifs du millénaire pour le développement (OMD)». Ce qui vous a tout de suite une autre gueule !

Les huit objectifs du millénaire sont la «sensibilisation des jeunes au développement et à la solidarité internationale ; réduire l’extrême pauvreté et la faim [on s’occupera de la pauvreté dès le millénaire suivant] ; assurer l’éducation primaire pour tous ; promouvoir l’égalité des sexes et l’autonomisation des femmes ; réduire la mortalité des enfants ; améliorer la santé maternelle ; combattre le VIH/Sida, le paludisme et d’autres maladies ; assurer un environnement durable ; mettre en place un partenariat mondial pour le développement.»

Ouf !

La «campagne de sensibilisation» menée par le ministère des Affaires étranges s’intitule, je cite scrupuleusement : «8 fois oui».

Bon. Que penser d’un concept qui inclut à la fois de partager son goûter, de ne pas tirer les nattes de sa sœur et de mettre une capote au bon moment ? C’est un concept… Creux, bravo !

Ajoutez-y le «commerce équitable» et le tri des déchets pour faire bon poids, vous avez dans les mains une arme fatale (comme disent les marabouts), au croisement de l’instruction civique et de l’économie politique. «L’éducation au développement durable est un des éléments essentiels de la formation des futurs citoyens» affirme une note de service publiée dans le Bulletin officiel de l’Éducation nationale du 5 mars 2009.

Mais au fait, de quand date et d’où nous vient cette petite merveille ? Lire la suite