RENDEZ-VOUS DE CLAUDE [3] ~ “Démocratie directe & référendum: l’héritage révolutionnaire” avec Serge Aberdam

Pour la troisième édition des «Rendez-vous de Claude», je recevrai le jeudi 24 octobre prochain au Lieu-Dit, à Ménimontant, l’historien Serge Aberdam.

En écho à la revendication par les Gilets jaunes d’un «référendum d’initiative citoyenne», il nous parlera de l’acceptation de la constitution de 1793, à l’été de la même année, qui donna lieu à divers «débordements démocratiques».

Les assemblées primaires de l’été 1793, dans lesquelles des femmes imposent leur présence, élisent au suffrage direct des milliers d’envoyés qui partent pour Paris. Il s’agit d’un référendum sur une nouvelle Constitution. À cette occasion, les assemblées rédigent souvent de nouveaux cahiers de doléances, débordant les instructions officielles.

Une fois rassemblés à Paris, ces envoyés fraternisent avec la sans-culotterie, tout en siégeant à la Convention sur les mêmes bancs que les députés…

On peut lire un texte de Serge Aberdam sur ce sujet sur le blogue La Révolution et nous.

 

“Les Gilets jaunes : un mouvement qui surprend et continue à interroger” ~ par Gato Soriano et Nicole Thé

À la lecture ou à l’écoute des réactions nous venant de connaissances à l’étranger, nous avons eu plus d’une fois l’impression que, dépendant des informations et des analyses diffusées par les médias, ils n’ont pas saisi la dynamique spécifique du mouvement français des gilets jaunes et en sont restés souvent à une image de mouvement simplement réactif et violent dans ses manifestations. Ce petit texte veut tenter d’en transmettre une image plus proche de la réalité.

Précisons d’emblée que même s’ils sont restés minoritaires en nombre, les gilets jaunes ont été soutenus avec constance par une grosse partie de l’opinion publique, y compris quand la violence des forces répressives a dissuadé de plus en plus de monde de prendre part à leurs manifestations.

En France, les médias dominants se sont intéressés au mouvement des gilets jaunes dès le début, mettant en exergue le caractère surprenant de son éclosion et massif de ses manifestations – décidées sans l’aide d’aucune organisation ayant pignon sur rue et sans demander l’autorisation à qui que ce soit. Mais, dès les premières interventions violentes de la police, ils se sont essentiellement attachés au côté spectaculaire des affrontements pour tenter de le discréditer.

Dès le début, pourtant, certaines des caractéristiques du mouvement pouvaient prêter à réflexion.

La majorité de ceux qui participaient aux manifestations du samedi venaient des petites villes de la France profonde et, n’ayant jamais manifesté auparavant, ne connaissaient pas les « règles » de l’action militante qui consistent à signaler son intention de manifester à la préfecture et à en négocier le parcours. Pour eux, descendre dans la rue pour se faire entendre, c’était exercer son droit le plus strict. Certains allaient même jusqu’à crier « La police avec nous ! », convaincus de leur légitimité. Se voir agresser par les flics, matraquer, gazer, cibler par des grenades et des balles de flashball a été la première surprise, avant que certains commencent à réagir et à s’affronter aux forces de l’ordre.

L’usage des réseaux sociaux pour se fixer rendez-vous a donné leur caractère imprévisible aux manifestations du mouvement, certes, mais les médias qui voulaient voir dans cet usage les raisons de ce qu’ils ne parvenaient pas à saisir oubliaient qu’avant leurs actions de blocage ou de manifestation, les gilets jaunes s’étaient rencontrés physiquement sur les ronds-points, y avaient échangé des idées, sortant ainsi de leur isolement et de leur abrutissement devant la télé et se créant des amitiés et des solidarités nouvelles. C’est d’ailleurs bien cette dimension – la libération de la parole, l’envie de discuter, de découvrir d’autres expériences et d’autres points de vue – qui frappait le plus dans les manifestations des premiers mois. Un élément qui rappelait fort le climat de Mai 68 aux copains qui l’avaient vécu.

La dynamique

La goutte qui a fait déborder le vase dans la vie de ceux qui allaient s’appeler les gilets jaunes a été l’annonce en novembre 2018 de l’augmentation des taxes sur les carburants. Leur colère se comprend aisément : la raréfaction des services publics et des petits commerces dans les zones rurales et l’éloignement croissant des centres-villes encouragé par la spéculation foncière ont rendu l’usage de la voiture indispensable aux habitants de « la France périphérique », que ce soit pour faire ses courses, accompagner les enfants à l’école ou se rendre au travail. Du coup, les médias ont mis l’accent sur le caractère antifiscal du mouvement, le présentant comme une jacquerie poujadiste, une extension nationale du mouvement breton des bonnets rouges en quelque sorte[1].

Pourtant, on n’a pu être que frappé par l’évolution rapide du discours et des revendications. Après la pétition contre l’augmentation du prix des carburants du début, intervenant dans un climat où le soutien de la droite et de l’extrême droite encourageaient les expressions nationalistes et anti-immigrés, voire racistes, les gilets jaunes, partant du constat de leurs communes difficultés croissantes à boucler les fins de mois, sont rapidement passés à une dénonciation de plus en plus argumentée des inégalités (« Nous sommes de plus en plus pauvres, ils sont de plus en plus riches »). Du coup, le soutien des droites a fait rapidement défaut : dès la deuxième semaine de décembre, Wauquiez (chef de la droite classique) demandait le rétablissement de l’état d’urgence et Le Pen prenait ses distances. Dans le même élan, les revendications ont pris un contenu de plus en plus social, même si la dimension fiscale est restée centrale (retour de l’impôt sur la fortune, supprimé par Macron, taxation du transport aérien, mais aussi augmentation du SMIC), et si ni le patronat ni le capitalisme n’ont été mis en cause en tant que tels – une absence de référence à la lutte de classes qui a amené Samuel Hayat à parler de défense d’une  « économie morale »[2], ce qui, à ses yeux, rapprocherait les gilets jaunes de mouvements sociaux antérieurs au mouvement ouvrier.

Parallèlement, c’est une critique sans détours de la prétendue « démocratie représentative » qui s’est fait entendre (« Vous ne nous représentez pas, vous n’êtes pas de notre monde »), vite reliée par des revendications de « démocratie directe » : l’introduction du référendum d’initiative citoyenne (RIC) et la convocation d’une assemblée constituante sont devenus et restés des revendications dominantes au sein du mouvement. Ce qui suppose certes une foi un peu naïve dans l’ordre constitutionnel, mais en même temps inscrit la lutte des gilets jaunes dans la continuité des mouvements pour une « démocratie réelle » de la dernière décennie (mouvements des places en Espagne et en Grèce, Nuit debout en France en 2016). Sans doute faut-il y voir l’expression d’une exigence profonde de notre époque.

Enfin il est remarquable que, décrié au départ par les écologistes pour son opposition à une taxe « écologique », le mouvement ait su rapidement prendre en compte la question environnementale dans ses revendications, donnant naissance au slogan qui fera fortune : « Fin du monde, fin du mois, mêmes responsables, même combat ».

L’affrontement

Le terrain de l’affrontement ne peut pas être l’usine, du fait des délocalisations, du démantèlement de ce qu’on appelait les « forteresses ouvrières », des fermetures d’usines qui continuent de plus belle, de la répression interne et de la facilité de licenciement accordée aux patrons, mais aussi de la collaboration syndicale. Le patronat n’est pas perçu comme un ennemi direct, et le Medef ne sera pas directement visé. C’est à l’État que les gilets jaunes s’attaquent, car c’est lui qui distribue les allocations sociales insuffisantes, durcit le traitement des chômeurs, ferme les hôpitaux et réduit les services publics, augmente les taxes sur les produits de première nécessité comme les carburants, tout en se gardant bien de taxer le transport aérien et maritime.

Le terrain de l’affrontement, ce sont donc les routes et la rue. On commence par se rassembler sur les ronds-points, puis on passe aux blocages routiers, qui mettent à mal le chiffre d’affaires de la grande distribution (la journée du Black Friday fait un gros flop), et aux levées de péages autoroutiers, qui contribuent à la popularité du mouvement auprès des automobilistes.

Ensuite on va manifester dans les villes proches, et bientôt – en réaction à la provocation macronienne (« S’ils veulent un responsable, il est devant vous, qu’ils viennent le chercher ! ») –, on va chercher le responsable chez lui, à Paris, et on investit les beaux quartiers où s’accumulent les lieux de pouvoir et où on sera sûr d’être vu par les médias – mais qui n’ont guère l’habitude de voir dans la rue des gens en colère ! De plus dans la rue on peut s’organiser tout seuls, sans avoir à obtenir l’accord et l’appui des syndicats. Et dans la rue chacun peut afficher ce qui lui tient le plus à cœur, sur une pancarte et surtout sur son gilet, apportant sa pierre à un ensemble jaune joyeux et combatif, aussi composite que tolérant.

Viser l’Élysée, dans un climat de fête foraine ou de carnaval – comme pour l’épisode du chariot élévateur utilisé pour enfoncer la porte d’un ministère –, mettre le feu à quelques poubelles et tenter de se protéger des agressions policières, tout cela n’a pas grand-chose à voir avec la violence organisée des « radicaux », comme les appelle le pouvoir. Les « radicaux », oui, seront de la partie dès que les occasions d’affrontement avec la police se feront jour, mais leur violence, elle, est instrumentalisée pour justifier la violence répressive de l’État par médias interposés.

L’intervention militante

La diabolisation médiatique des gilets jaunes a, au départ, eu des effets perceptibles y compris sur les militants d’extrême gauche ou libertaires. Mais l’évolution des revendications, le succès relatif obtenu au terme du premier mois de mobilisation et le caractère communicatif des manifestations du samedi ont assez vite levé les réticences de beaucoup d’entre eux, y compris des plus syndicalistes. Du coup, leur participation directe au mouvement a contribué à en infléchir quelque peu le caractère. Dans les manifestations, des drapeaux rouges se sont mêlés aux drapeaux tricolores, des gilets rouges ou orange aux gilets jaunes, les slogans anticapitalistes aux « Macron démission », et des groupes se réclamant des gilets jaunes se sont peu à peu constitués dans les quartiers et les communes de banlieue des grandes villes, dans une ambiance joyeuse et infiniment moins sectaire que celle des réunions militantes « classiques ». Les actions ont commencé à cibler plus directement des grandes entreprises et à marquer un soutien à des luttes de boîte en cours. La notion de « démocratie directe » a elle-même pris un contenu différent, centré sur la pratique des assemblées locales, notamment à la suite de « l’appel de Commercy ». Lequel a ensuite donné naissance à trois « assemblées des assemblées » (AdA), où malheureusement les méthodes du l’extrême gauche partidaire ont beaucoup contribué à noyer la richesse potentielle des échanges sous un interminable jeu de motions et d’amendements singeant le jeu parlementaire. Ces AdA ont toutefois poussé en avant le thème du municipalisme, avec référence à Bookchin et au Rojava, au point que les tentatives municipalistes (listes citoyennes se constituant en vue des municipales, formes assembléaires consolidées) apparaissent aujourd’hui comme le seul « débouché politique » visible du mouvement[3].

Dans les manifestations du samedi, l’implication progressive, à partir du mois de janvier, de groupes gauchistes, antifascistes et autonomes, qui ont pratiqué leur sport préféré, pas toujours de façon intelligente, a pris parfois la forme d’affrontements avec la police ou d’attaques contre les symboles du « capitalisme » : guichets automatiques des banques, McDonald’s, revendeurs de voitures de luxe, panneaux publicitaires… jusqu’à la journée du 16 mars, où de hauts lieux du luxe des Champs-Élysées ont été dégradés et le Fouquet’s incendié sous les applaudissements de milliers de gilets jaunes. Cela a largement contribué à diffuser l’image d’un mouvement pratiquant ouvertement l’affrontement violent, alors que, si l’on tient compte des centaines de manifestations de gilets jaunes qui ont eu lieu sur tout le territoire français, il y a plutôt de s’étonner du bas niveau de violence des manifestants face à la police la plus violente d’Europe et à un niveau de répression sans égal depuis la guerre d’Algérie.

La (non-)réponse du pouvoir

Outre le souverain mépris de classe de Macron pour l’expression du mécontentement populaire, un facteur a joué un rôle non négligeable dans la radicalisation et la persistance du mouvement : le refus de toute concession de la part des individus placés à la tête de l’Etat (du moins jusqu’à la fin 2018, où Macron est obligé d’anticiper des mesures prévues pour les années à venir en lâchant une dizaine de milliards), accompagné d’une répression féroce, largement relayée par une justice aux ordres[4]. Une attitude jamais démentie qui a jeté régulièrement de l’huile sur le feu, au point que plusieurs observateurs se demandaient si Macron était vraiment stupide ou s’il jouait une stratégie d’affrontement à l’instar de Cavaignac en 1848.

On peut aussi se dire que la pratique macroniste consistant à marginaliser et affaiblir les corps intermédiaires, et notamment les syndicats, n’a pas permis à ceux-ci d’assurer le contrôle de la rue, comme ils l’avaient fait lors des grèves et manifestations contre les réformes des retraites effectuées sous Chirac, Sarkozy et Hollande. La méfiance de la majorité des gilets jaunes envers les syndicats, perçus comme cogestionnaires des politiques gouvernementales, n’a pu qu’être entretenue par leur inaction (CGT) ou leur complicité avec le pouvoir (CFDT).

Toutefois, entre janvier et mars 2019, Macron a tenté de renouer une relation avec certains corps intermédiaires en instituant son « grand débat » : à l’opération de propagande en direction de la population et de division/diversion vis-à-vis du mouvement s’est ajoutée une opération de séduction et de pédagogie en direction des maires, de plus en plus nombreux à exprimer une forme de malaise.

Des éléments déconcertants pour la gauche

Beaucoup d’encre a coulé sur la question de la composition sociale du mouvement, dénoncé comme interclassiste par les puristes de l’action ouvrière. Or, il faut bien constater que dans un contexte de désindustrialisation avancée du pays, les figures sociales présentes sur les ronds-points sont celles atomisées du prolétariat péri-urbain[5] (ménagères, aides-soignantes, infirmières, ouvriers, manutentionnaires, routiers, précaires « ubérisés », chômeurs, retraités)… ainsi que de la part de la classe moyenne mise en difficulté par les crédits immobiliers ou à la consommation. L’importance évidente du rôle des femmes est à la mesure de leur rôle croissant dans un monde du travail où le secteur tertiaire est devenu dominant. Un vrai mouvement, donc, pas une copie des images stéréotypées de la classe ouvrière.

Un autre élément qui déconcerte les gauches est le fait que leurs références historiques (et ses symboles) sont totalement inopérantes. Celles des gilets jaunes sont reprises de la Révolution française de 1789 : les sans-culottes, la Marseillaise, le drapeau bleu-blanc-rouge… Un imaginaire de fierté nationale plus que nationaliste ou d’extrême droite, construit dans les années d’école, commun et accessible à toute la population, à l’exception des gauchistes peut-être…

Nous verrons au moment des élections européennes, que, indépendamment du fait qu’une majorité de Français maintient sa méfiance à l’égard des partis et continue à s’abstenir, le spectre du fascisme agité par Macron, qui se présente encore une fois comme dernier rempart contre Le Pen, ne marche plus. La liste macronienne arrivera d’ailleurs en seconde position derrière celle du Rassemblement national de Le Pen (pour laquelle nombre de gilets jaunes semblent avoir voté dans l’idée de faire perdre Macron), en siphonnant les voix de la droite classique, qui dans ses réflexes d’ordre lui accorde toute sa confiance.

Les éléments de force du mouvement des gilets jaunes sont à la fois simples et complexes.

Il utilise la diversité des idées comme une force et pas comme un facteur de division. Il a su se nourrir des discussions internes, n’a pas eu peur des différences d’opinions ni de formes d’action.

Il s’est affirmé comme un mouvement d’action et pas de représentation. Il fait des choses concrètes, il affirme et ne négocie pas.

Il existe dans la rue : c’est ce qui fait son unité interne. Jusque-là, il ne s’est pas divisé selon les clivages électoraux. Sa devise pourrait être : la lutte nous unit, les élections nous divisent.

Il n’a pas de chefs, pas de représentants qui puissent être utilisés comme otages par les médias et le pouvoir en place. Certes il existe un certain nombre de « figures », en partie fabriquées par les médias mais aussi très suivies dans les réseaux sociaux, aux opinions disparates. Autour de certaines d’entre elles se sont constitués des groupes qui donnent le la pour l’appel à manifester, et dont les divisions ont des conséquences visibles aussi dans la rue. Mais toute volonté trop évidente de s’imposer comme leader du mouvement a toujours suscité le mépris et a été clairement combattue.

La répression policière (toujours niée par le pouvoir) est d’une intensité jamais connue dans le dernier demi-siècle. À court terme elle produit peur et démobilisation, mais pousse aussi le mouvement à se souder au-delà de ses contradictions. Elle devient même un argument avancé par certains collectifs intervenant dans les « quartiers » des banlieues pour pousser les jeunes qui y vivent à s’impliquer dans le mouvement – avec des résultats fort modestes, que ne suffit pas à expliquer le peu de solidarité suscité par les émeutes de 2005. Faute d’ouvertures gouvernementales et de négociations, l’affrontement devient la seule relation possible avec l’État, qui ne cède désormais sur rien. A long terme, en revanche, la répression alimente la perte de confiance en l’État, qui donne à voir ses fonctions réelles. Ce qui pourrait ouvrir la voie à d’autres révoltes imprévisibles.

Gato Soriano et Nicole Thé

Septembre 2019

[1] En réponse à ce genre d’allégations, on peut citer, à titre d’exemple, la réponse faite par le groupe de gilets jaunes de Belleville (Paris) dans son tract « A d’autres », repris sur le site de Mediapart, et la lettre ouverte au journal Il Manifesto envoyée par un groupe de jeunes Italiens vivant à Paris, à lire sur http://www.archiviolfb.eu/gilets-jaunes-la-stampa-italiana-lettera-aperta-manifesto/.

[2] Voir : Samuel Hayatt, « Les Gilets Jaunes, l’économie morale et le pouvoir » : https://samuelhayat.wordpress.com/2018/12/05/les-gilets-jaunes-leconomie-morale-et-le-pouvoir/

[3] À cela il faut aussi ajouter une implication dans la bataille pour le référendum d’initiative partagée (RIP) sur la privatisation des Aéroports de Paris, que le gouvernement s’apprêtait à effectuer et qui a suscité l’opposition conjointe de toutes les forces parlementaires non gouvernementales, de gauche comme de droite.

[4] Au point que l’ONU charge Michelle Bachelet, ancienne présidente du Chili, de présider une commission d’enquête sur l’usage disproportionné de la force contre les manifestants, et que l’ACAT, la LDH, Amnesty International ne cessent de dénoncer les violences policières. Pour des informations détaillées sur les victimes de la répression, voir le site de David Dufresne http://www.davduf.net/alloplacebeauvau?lang=fr

[5] La région parisienne est pour le mouvement un monde à part. D’une part, parce que les problèmes des populations qui y vivent sont très différents de ceux qui ont mené à la naissance du mouvement (les transports en commun y étant très développés, on peut y vivre sans voiture, chose impossible à la campagne ; les offres du travail y sont plus nombreuses ; la question du logement est bien plus dramatique qu’en province). D’autre part, du fait du poids des cités de banlieue soumises quotidiennement à une répression sociale et raciale plus marquée. Le mouvement s’y est donc développé plus tardivement, sous l’impulsion et avec une présence écrasante de l’extrême gauche. Et la ville de Paris a été un terrain d’affrontement avec l’Etat plus que d’enracinement du mouvement.

Lectures utiles

Plusieurs dizaines de textes sont sortis sur le mouvement des gilets jaunes. Nous en citons quelques-uns qui nous ont semblé particulièrement significatifs et utiles pour comprendre le mouvement. A la différence des livres, ils sont tous récupérables sur Internet.

 Sur le site de la revue Temps critiques : « Sur le mouvement des gilets jaunes » et tous les articles suivants parus sur le sujet.

Sur le site de la revue A contretemps : F.G. « Eclats de fugue en jaune majeur » et Camille Freyh, « À visages humains », entre autres.

Jacques Chastaing, « D’où vient et où va l’extraordinaire mouvement des Gilets Jaunes »

Yves Cohen, « Les “gilets jaunes” parmi les mouvements sans leader des années 2010 »

Pierre Dardot et Christian Laval, « Avec les gilets jaunes : contre la représentation, pour la démocratie »

Freddy Gomez, « Jeux et enjeux d’une sécession diffuse »

Samuel Hayat, « Les Gilets Jaunes, l’économie morale et le pouvoir » ; « Les Gilets jaunes et la question démocratique »

Entretien avec le sociologue Michalis Lianos, « Une politique expérientielle, Les gilets jaunes en tant que “peuple” »

Fréderic Lordon, « Fin du monde ? »

Gérard Noiriel, « Les gilets jaunes et les “leçons de l’histoire” »

Jacques Philipponneau, « Quelques éclaircissements sur le mouvement des Gilets jaunes à l’adresse d’amis étrangers »

Max Vincent, « Remarques critiques sur le mouvement des Gilets jaunes »

Voir aussi les nombreux articles parus sur les sites de Lundi matin, mais aussi Mediapart et Reporterre

Gilets jaunes ~ Appel de Saint-Nazaire

Assemblée des Assemblées des Gilets Jaunes

Cet appel sera soumis au vote par les assemblées locales

Nous, Gilets Jaunes, constitué·e·s en assemblées de nos Assemblées locales, réunis à Saint-Nazaire les 5, 6 et 7 avril 2019, nous adressons au peuple dans son ensemble.

À la suite de la première assemblée de Commercy, environ 200 délégations présentes poursuivent leurs combats contre les politiques d’extrémisme libéral pour la Liberté, l’Égalité et la Fraternité !

Malgré l’escalade répressive du gouvernement, l’accumulation de lois qui aggravent pour tous les conditions de vie, qui détruisent les droits et libertés; la mobilisation s’enracine pour changer le système incarné par Macron!

Pour seule réponse aux aspirations convergentes des gilets jaunes et autres mouvements de luttes, le gouvernement panique et oppose une dérive autoritaire.

Depuis 5 mois, partout en France, sur les ronds-points, les parkings, les places, les péages, dans les manifestations, au sein de nos assemblées: nous continuons à débattre, à nous battre contre toutes les formes d’inégalités, d’injustice, de discriminations, et pour la solidarité et la dignité.

 

Dimanche 07/04/2019 Saint-Nazaire

Nous revendiquons

–  l’augmentation générale des salaires, des retraites et des minimas sociaux ;

–  des services publics pour toutes et tous. Notre solidarité et nos luttes vont tout particulièrement aux 9 millions de personnes qui vivent sous le seuil de pauvreté.

Conscients de l’urgence environnementale, nous affirmons «Fin du monde, fin du mois, même logique, même combat !»

Face à la mascarade du grand débat, face à un gouvernement non représentatif et au service d’une minorité privilégiée, nous mettons en place les nouvelles formes d’une démocratie directe.

Concrètement, nous reconnaissons que l’Assemblée des assemblées peut recevoir des propositions issues des assemblées locales et émettre des orientations (comme l’appel de la première Assemblée des Assemblées de Commercy). Ces orientations sont ensuite systématiquement soumises aux groupes locaux.

 

L’Assemblée des assemblées réaffirme son indépendance à l’égard des partis politiques, des organisations syndicales, et ne reconnaît aucun leader auto-proclamé.

 

Pendant 3 jours, en assemblée plénière et par groupes thématiques, nous avons toutes et tous débattu et élaboré des propositions sur nos revendications, actions, moyens de communication et de coordination.

Nous nous inscrivons dans la durée et décidons d’organiser une prochaine assemblée des assemblées en juin.

Afin de renforcer le rapport de force, de mettre l’ensemble des citoyennes et citoyens en ordre de bataille contre ce système, l’Assemblée des assemblées appelle à des actions dont le calendrier sera prochainement diffusé par le biais d’une plate-forme numérique dédiée et sécurisée.

L’Assemblée des assemblées appelle à élargir et renforcer les assemblées locales souveraines et à en créer de nouvelles.

Nous appelons l’ensemble des Gilets Jaunes à diffuser cet appel et les conclusions de notre Assemblée.

Les résultats des travaux réalisés en plénière sont mis à disposition des assemblées locales pour alimenter les actions et les réflexions des assemblées.

Nous lançons plusieurs appels: sur les Européennes, les assemblées citoyennes et populaires locales, contre la répression et pour l’annulation des peines des prisonniers et condamnés du mouvement.

Il nous semble nécessaire de prendre un temps de 3 semaines pour mobiliser l’ensemble des Gilets Jaunes et convaincre celles et ceux qui ne le sont pas encore!

Nous appelons à une semaine Jaune d’actions à partir du 1er Mai.

Nous invitons toutes les personnes voulant mettre fin à l’accaparement du Vivant à assumer une conflictualité avec le système actuel, pour créer ensemble, par tous les moyens nécessaires un nouveau mouvement social écologique populaire.

La multiplication des luttes actuelles nous appelle à rechercher l’unité d’action.

Nous appelons à tous les échelons du territoire à combattre collectivement pour obtenir la satisfaction de nos revendications sociales, fiscales, écologiques et démocratiques.

Conscients que nous avons à combattre un système global, nous considérons qu’il faudra sortir du capitalisme.

Ainsi nous construirons collectivement ce fameux «toutes et tous ensemble» que nous scandons et qui rend tout possible: nous construisons toutes et tous ensemble, à tous les niveaux du territoire.

 

Le pouvoir du Peuple, par le Peuple, pour le Peuple. Ne nous regardez pas, rejoignez-nous!

 

L’assemblée des Assemblées des Gilets Jaunes

“Le Mouvement des gilets jaunes. Surgissement populaire et démocratie directe en germe”, recueil de textes de «Lieux Communs» ET une salubre critique par Yves Coleman

— RECTIFICATIF —

J’ai acheté aujourd’hui même dans une librairie amie la brochure dont le titre est également celui de ce billet.
Le sujet traité et un feuilletage (trop) rapide ont suffit à me la faire acheter – ce qui n’a aucune importance – et à la mettre en ligne avant de la lire intégralement – ce qui en a davantage.
Le problème n’est pas que les analyses de certains membres de «Lieux communs» soient discutables, mais que certains propos (voir ci-dessous) des membres de ce collectif sont nauséabonds et irrecevables – entre révolutionnaires, s’entend!
Je remercie le camarade qui a attiré mon attention sur ces faits et m’a fait parvenir le texte de Yves Coleman, dont je n’avais hélas pas connaissance, et auquel je renvoie.
Par ailleurs, je m’excuse auprès de celles et ceux qui se seraient légitimement étranglé·e·s à la lecture du texte de cette brochure…

La brochure de Lieux Communs reste téléchargeable ici-même. D’abord parce que «supprimer» un texte sur Internet n’a pas grand sens, une fois qu’il a été envoyé à 1 000 abonné·e·s et basculé sur Twitter; ensuite parce qu’il est bon que chacun·e puisse se faire une opinion, cette fois à partir des remarques de Coleman dont l‘intégralité du texte est téléchargeable ICI.

«La révolution algérienne a-t-elle vraiment commencé?» ~ par Nedjib Sidi Moussa

Les manifestations du 22 février ont radicalement changé l’état d’esprit des Algériens qui, la veille encore, apparaissaient abattus par l’inéluctabilité d’un cinquième mandat du président Abdelaziz Bouteflika. Les manifestations du 1er mars, encore plus impressionnantes que celles des jours précédents, ont confirmé la détermination d’un peuple dont les observateurs soulignent le pacifisme et la volonté profonde d’un changement de système.

One, two, three…

Et si en réalité tout avait commencé, en novembre 2009, avec la qualification de l’équipe algérienne de football pour la Coupe du monde de l’année suivante en Afrique du Sud ? Sur l’ensemble du territoire, hommes, femmes et enfants étaient sortis en masse fêter la victoire contre les rivaux égyptiens à Oumdourman. Il fallait remonter à juillet 1962 pour retrouver une telle euphorie.

Dans une chronique pour Le Quotidien d’Oran, l’écrivain et journaliste Kamel Daoud exprimait alors le sentiment de liesse partagé par la population :

« Il suffit de rien pour vivre un autre pays et l’avoir dans les bras et pas sur le dos. Jamais de souvenir des enfants de l’indépendance, on a vu autant de joie sur les visages de nos femmes, enfin libres. »

Ce pas de côté sportif contreviendra sans doute à une lecture strictement politique des événements en cours et qui tendrait à inscrire les manifestations du 22 février 2019 dans le sillage de celles du 11 décembre 1960 contre le colonialisme français ou du 5 octobre 1988 contre la dictature militaro-policière.

Pourtant, les débordements ludiques de novembre 2009 marqués par le slogan désormais célèbre «One, two, three, viva l’Algérie!» avaient une signification bien plus profonde qu’un simple résultat footballistique. En réalité, par leur caractère national, joyeux et mixte, ils célébraient la fin de la guerre civile et la réappropriation temporaire de l’espace public.

De fait, ils mettaient un terme à la parenthèse sanglante ouverte par l’interruption du processus électoral en janvier 1992 ainsi que par l’état d’urgence promulgué dans la foulée et levé officiellement en février 2011, sans que ne soient respectées pour autant les libertés démocratiques les plus élémentaires, comme celle de manifester dans la capitale.

« L’Algérie n’est pas la Syrie »

Pour expliquer la stabilité du régime malgré les « printemps arabes » de 2011, il était tentant de se référer à cette séquence volontiers mobilisée par la propagande du régime dans l’intention de paralyser les velléités contestataires. Il s’agissait surtout d’effrayer la population en brandissant la menace d’un retour à la «tragédie nationale» des années 1990.

C’est, d’ailleurs, à cet exercice que se sont livrés les porte-voix du Président sortant après les manifestations inédites du 22 février dernier. Ainsi, l’ancien ministre Amara Benyounes a déclaré dans un meeting tenu à Chlef le 27 février :

Vous savez ce que nous avons vécu dans les années 1990. Qui veut revenir à cette période ?

Le lendemain, le premier ministre Ahmed Ouyahia a lancé aux députés :

Les citoyens ont offert des roses aux policiers, c’est beau, mais je rappelle qu’en Syrie, ça a commencé aussi avec les roses.

Pourtant, la peur n’avait-elle pas déjà changé de camp depuis le 22 février ? La population a d’ailleurs répondu à ce parallèle par le slogan «l’Algérie n’est pas la Syrie».

Néanmoins, durant cette période sans cesse convoquée par les tenants du statu quo – qui a causé des dizaines de milliers de morts, disparus ou déplacés -, les Algériens étaient-ils cantonnés au rôle de victimes passives, prises en étau entre la répression étatique et les atrocités islamistes ?

Deux œuvres récentes invitaient justement à nous replonger dans cette «décennie noire», en rompant avec les récits idéologiques pour mieux approcher la sensibilité des individus, celle des vivants et des survivants. Il s’agit du film Atlal de Djamel Kerkar et du roman 1994 de Adlène Meddi.

Abdou et Amin, leurs protagonistes masculins, incarnent les aspirations de deux générations prises dans un conflit absurde et cruel, sans jamais se départir d’un humour ravageur, de passions amoureuses ou d’une certaine quête de normalité dans un pays où le mot «normal» renvoie à la même sensation d’irréalité que l’expression «Bled Mickey» ainsi que le notait l’auteur post-situationniste Mezioud Ouldamer.

Une révolution, mais quelle révolution ?

Incontestablement, il y a un avant et un après 22 février. Pour Louisa Hanoune, secrétaire générale du Parti des travailleurs, l’Algérie se trouverait même dans une «phase prérévolutionnaire». Pourtant, ses appels à rejoindre le mouvement ne l’ont pas empêché de se faire chahuter à Alger en raison de son attitude jugée trop complaisante avec les autorités durant ces dernières années.

Les manifestations du 1er mars, encore plus massives que les précédentes et dont nous disposons de compte-rendu pour de nombreuses localités El TarfAnnabaGuelmaConstantineMilaJijelSétifOuarglaBéjaïa, Tizi-OuzouBouiraAlgerBlidaChlef, TénèsMostaganemMascaraOranSidi-Bel-Abbès, etc. témoignent non seulement du refus d’un cinquième mandat mais aussi du rejet du système politique, de son personnel (comme le très impopulaire Ahmed Ouyahia) et de ses organisations (à commencer par le Front de libération nationale, l’ancien parti unique).

Le printemps que nous appelions de nos vœux en mai 2012 est-il enfin advenu ? Ou alors, au risque de pécher par excès d’optimisme, ne faudrait-il pas se poser la question suivante : la révolution algérienne a-t-elle commencé ?

En 2014, nous estimions qu’il était « faux de penser que les révolutions des pays voisins n'[avaient] eu aucun impact » en Algérie et que, bien plus que la guerre civile, c’était surtout «l’absence d’une alternative radicale» qui empêchait le changement souhaité par des oppositions affaiblies par la répression étatique, leur collusion avec le régime ou leurs pratiques anti-démocratiques.

Le puissant mouvement initié le 22 février 2019 s’inscrit donc dans des dynamiques régionales et nationales. Mais, à supposer que cette rupture symbolique puisse être qualifiée de «révolution», encore faut-il être en mesure d’en déterminer le caractère car les mots d’ordre démocratiques associés aux chants patriotiques ou au drapeau vert-blanc-rouge peuvent tout à fait s’accorder avec un agenda néolibéral.

La première fortune du pays, Issad Rebrab, s’est joint à la contestation tandis qu’une marche est appelée, le 5 mars à Tizi-Ouzou, pour dénoncer les entraves administratives menées à l’encontre des activités du groupe Cevital. Des tensions se font également jour au sein du Forum des chefs d’entreprises, le syndicat patronal dirigé par Ali Haddad, soutien inconditionnel du Président sortant et dont se démarquent désormais des entrepreneurs attentifs à «l’adhésion du peuple».

La permanence de la question sociale

À l’inverse, la question sociale ne semble guère articulée – du moins explicitement – à la question démocratique par les manifestants. Pourtant, dans son annonce de candidature du 3 mars, Abdelaziz Bouteflika promet «la mise en œuvre rapide de politiques publiques garantissant une redistribution des richesses nationales plus juste et plus équitable».

S’agit-il d’une nouvelle manœuvre visant à désamorcer les appels à la grève générale et à l’auto-organisation tels que formulés par le Parti socialiste des travailleurs dans un communiqué du 26 février? Ce parti d’extrême gauche se prononce aussi pour la convocation d’une Assemblée constituante souveraine «représentative des aspirations démocratiques et sociales des travailleurs et des masses populaires».

Ainsi, derrière l’unanimisme façonné par le refus d’un cinquième mandat, des perspectives contradictoires s’opposent, sans compter sur les islamistes qui n’ont pas renoncé à défendre un projet de société résolument compatible avec le capitalisme néolibéral.

Si la société algérienne a évolué depuis les années 1990, la question sociale demeure toujours aussi brûlante pour un État autoritaire qui a jusqu’alors réussi à contenir des revendications sectorielles grâce aux ressources tirées des hydrocarbures.

Le 22 février a inauguré une nouvelle séquence pour les luttes populaires qui n’ont jamais réellement cessé en dépit des auto-satisfecits gouvernementaux. Reste à savoir quels secteurs de cette population désireuse de changement radical prendront l’initiative, selon quel agenda et sous quelles modalités.

Nedjib Sidi Moussa

 

Vient de paraître aux PUF

Vous pouvez réécouter l’entretien avec Nedjib sur France-Culture, du 11 mars.

RAPPEL: RENCONTRE LE 15 MARS

“RÉGÉNÉRATION” ~ n° 25 (automne 2018)

Je reproduis ci-dessous la une du n° 25 de Régénération et, selon mon goût, une page distinguée (et colorisée) par moi sur une école libertaire, sujet trop peu traité au regard du flot d’éloges déversés – y compris dans le milieu libertaire – sur «l’école républicaine» parée de toutes les vertus.

On peut télécharger le numéro au format pdf en cliquant ici.

Premier appel de l’Assemblée des assemblées réunie à Commercy

Nous, Gilets Jaunes des ronds-points, des parkings, des places, des assemblées, des manifs, nous sommes réunis ces 26 et 27 janvier 2019 en «Assemblée des assemblées», réunissant une centaine de délégations, répondant à l’appel des Gilets Jaunes de Commercy.

 

Depuis le 17 novembre, du plus petit village du monde rural à la plus grande ville, nous nous sommes soulevés contre cette société profondément violente, injuste et insupportable. Nous ne nous laisserons plus faire ! Nous nous révoltons contre la vie chère, la précarité et la misère. Nous voulons, pour nos proches, nos familles et nos enfants, vivre dans la dignité. 26 milliardaires possèdent autant que la moitié de l’humanité, c’est inacceptable. Partageons la richesse et pas la misère ! Finissons-en avec les inégalités sociales ! Nous exigeons l’augmentation immédiate des salaires, des minimas sociaux, des allocations et des pensions, le droit inconditionnel au logement et à la santé, à l’éducation, des services publics gratuits et pour tous.

 

C’est pour tous ces droits que nous occupons quotidiennement des ronds-points, que nous organisons des actions, des manifestations et que nous débattons partout. Avec nos gilets jaunes, nous reprenons la parole, nous qui ne l’avons jamais. Et quelle est la réponse du gouvernement? La répression, le mépris, le dénigrement. Des morts et des milliers de blessés, l’utilisation massive d’armes par tirs tendus qui mutilent, éborgnent, blessent et traumatisent. Plus de 1.000 personnes ont été arbitrairement condamnées et emprisonnées. Et maintenant la nouvelle loi dite «anti-casseurs» vise tout simplement à nous empêcher de manifester. Nous condamnons toutes les violences contre les manifestants qu’elles viennent des forces de l’ordre ou des groupuscules violents. Rien de tout cela ne nous arrêtera ! Manifester est un droit fondamental. Fin de l’impunité pour les forces de l’ordre! Amnistie pour toutes les victimes de la répression!

 

Et quelle entourloupe que ce grand débat national qui est en fait une campagne de communication du gouvernement, qui instrumentalise nos volontés de débattre et décider! La vraie démocratie, nous la pratiquons dans nos assemblées, sur nos ronds-points, elle n’est ni sur les plateaux télé ni dans les pseudos tables rondes organisées par Macron. Après nous avoir insultés et traités de moins que rien, voilà maintenant qu’il nous présente comme une foule haineuse fascisante et xénophobe. Mais nous, nous sommes tout le contraire : ni raciste, ni sexiste, ni homophobe, nous sommes fiers d’être ensemble avec nos différences pour construire une société solidaire. Nous sommes forts de la diversité de nos discussions: en ce moment même des centaines d’assemblées élaborent et proposent leurs propres revendications. Elles touchent à la démocratie réelle, à la justice sociale et fiscale, aux conditions de travail, à la justice écologique et climatique, à la fin des discriminations. Parmi les revendications et propositions stratégiques les plus débattues, nous trouvons: l’éradication de la misère sous toutes ses formes, la transformation des institutions (RIC, constituante, fin des privilèges des élus…), la transition écologique (précarité énergétique, pollutions industrielles…), l’égalité et la prise en compte de toutes et tous quelle que soit sa nationalité (personnes en situation de handicap, égalité hommes-femmes, fin de l’abandon des quartiers populaires, du monde rural et des outres-mers…).

Nous, Gilets Jaunes, invitons chacun avec ses moyens, à sa mesure, à nous rejoindre. Nous appelons à poursuivre les actes (acte 12 contre les violences po-licières devant les commissariats, actes 13, 14…), à continuer les occupations des ronds-points et le blocage de l’économie, à construire une grève massive et reconductible à partir du 5 février. Nous appelons à former des comités sur les lieux de travail, d’études et partout ailleurs pour que cette grève puisse être construite à la base par les grévistes eux-mêmes. Prenons nos affaires en main ! Ne restez pas seuls, rejoignez-nous ! Organisons-nous de façon démocratique, autonome et indépendante ! Cette assemblée des assemblées est une étape importante qui nous permet de discuter de nos revendications et de nos moyens d’actions. Fédérons-nous pour transformer la société! Nous proposons à l’ensemble des Gilets Jaunes de faire circuler cet appel. Si, en tant que groupe gilets jaunes, il vous convient, envoyez votre signature à Commercy:

assemblee-desassemblees@gmail.com

N’hésitez pas à discuter et formuler des propositions pour les prochaines «Assemblées des assemblées», que nous préparons d’ores et déjà.

 

Macron démission !

 

Vive le pouvoir au peuple, pour le peuple et par le peuple !

 

L’Assemblée des assemblées

Commercy, le 27 janvier 2019.

 

Caen la rebelle ~ Deux samedis d’émeute

RIC, Européennes, on s’en fout
On ne vote pas, on lutte!

LE VENT DE COLÈRE QUI SOUFFLE depuis deux mois a commencé à faire reculer le gouvernement. Gilets jaunes, exploité·e·s, mal logé·e·s à Marseille, lycéens et lycéennes, et autres révolté·e·s, nous avons repris confiance en nos possibilités en bloquant ou ralentissant des flux économiques, en fermant des centres commerciaux, en détruisant des vitrines d’un monde qui nous broie sans cesse, en affrontant les forces de l’ordre venues nous déloger, et en refusant majoritairement les chefs et autres porte-paroles.

Pour la première fois depuis très longtemps – trop longtemps – les dirigeants et dirigeantes ont reculé et lâché quelques miettes. Et c’est bien parce que, d’une part nous avons réussi collectivement à imposer un rapport de force au pouvoir politique et économique, et que d’autre part, ils ont eu peur d’un mouvement sans représentant·e et sans négociation, que ceux-ci ont consenti ces quelques petites concessions. Concessions qu’ils et elles s’empressent sans surprise de rogner…

Cependant, sur les ronds-points, dans les médias et sur les réseaux sociaux fleurissent depuis quelques semaines des appels à des débouchés électoraux à nos luttes. Il n’est plus question d’augmentation des salaires, des minimas sociaux, de lutter contre ceux et celles qui nous exploitent, mais de changer les règles du jeu politique ou de l’investir.
Nous pensons que s’aventurer sur ce terrain est un piège.

Les européennes, le terrain des politicien·nes

Depuis quelques semaines, quelques gilets jaunes qui ne représentent qu’eux et elles-mêmes ont décidé de lancer une liste aux européennes. Pourtant, penser que changer de personnel politique permettra de résoudre la situation que nous vivons est une erreur. Combien avons nous vu de Pierre Bérégovoy ou de Bernard Tapie, voir de leaders syndicaux ou révolutionnaires trahir leur classe sociale ou leurs compagnon·ne·s de lutte? Comme le clame depuis plus d’un siècle l’anarchisme, la politique est un piège et le pouvoir corrompt.

Le mouvement des Gilets Jaunes s’est construit contre la classe politique, contre tous les représentant·e·s. C’est ce qui a évité ou rendu marginale et toute prise de pouvoir et toute trahison.

De toute façon, la présentation d’une liste électorale nécessiterait la construction d’un programme commun qui ne manquerait pas de créer des scissions. La plupart d’entre nous ne se reconnaît déjà pas dans les 42 doléances recensées sur les réseaux sociaux (notamment les propositions anti-migrant·e·s). Cette tactique ne nous divisera d’ailleurs pas que sur l’éventuel programme à adopter, mais également sur la stratégie à employer entre militant·e·s déjà encarté·e·s, anti-électoraux, et Gilets Jaunes électoralistes.

Tout cela risque surtout d’entretenir l’illusion que nous pourrions faire l’économie de nous retrouver dans la rue ou sur les ronds points. Ce serait alors signer l’arrêt de mort du mouvement. Puisque ce n’est pas par peur d’une quelconque menace électorale que le pouvoir cède quelques miettes, mais bel et bien parce qu’il peine à maintenir l’ordre.

Et comme une catastrophe n’arrive jamais seule, la présentation de cette liste aux européennes nous obligerait en plus à supporter Francis Lalanne.

Enfin, il faut se méfier encore davantage des quelques Gilets Jaunes qui appellent à la destitution du pouvoir, la guerre civile ou à un coup de force de l’armée. Derrière ces revendications putschistes se cachent l’extrême droite et ses vieilles lunes.

Le RIC aussi

La proposition d’instaurer un référendum d’initiative citoyenne (RIC) a le mérite inverse de se présenter comme une rupture avec la démocratie représentative. Mais l’instauration du RIC n’est qu’une fausse alternative à l’élection et la délégation, une illusion de démocratie directe.

Parce que le RIC, s’il est mis en place, sera supervisé par des constitutionnalistes et des juristes qui ont des intérêts communs avec les mêmes politiciens et politiciennes qu’il cherche à contourner. Parce que ce sont ces juristes qui, en tout complicité avec le pouvoir politico-économique, formuleront les questions, imprimeront le rythme de la campagne, détermineront les modalités de ce référendum et la validité des questions posées.

De toute façon, le recours au référendum poserait un autre problème de taille, celui de l’inégalité des campagnes. En effet, non seulement l’État, mais également les Partis et les organisations, bénéficieraient de moyens colossaux pour faire campagne sur les médias traditionnels et les réseaux sociaux. Et l’on ne parle même pas des exclu·e·s du vote et des abstentionnistes…

S’aventurer sur le terrain électoral, même par voix référendaire, c’est s’aventurer en terre hostile. Depuis plus d’un mois, sur les ronds points, dans les blocages, dans les actions, dans les assemblées, ce que nous expérimentons de nouveau, c’est la reprise en main de nos luttes, directement, sans intermédiaire. Ce que nous vivons se partage, se discute, s’engueule et se heurte parfois, mais se vit et s’éprouve réellement et collectivement. Le recours au référendum c’est le retour à l’isolement de l’isoloir.

La Suisse a depuis des lustres recours à ce type de référendum. Et là bas aucun de ces derniers n’est venu bousculer la manière dont la bourgeoisie suisse exploite sa main d’œuvre. Les seuls référendums qui aboutissent sont ceux qui traitent de questions secondaires ou qui ont des visées identitaires. L’extrême droite, à travers son Parti l’UDC longtemps dirigé par le milliardaire Christophe Blocher, a ainsi pu mener campagne contre des minarets, par ailleurs inexistants, en toute quiétude. A contrario en Italie, les syndicalistes de la CGIL, qui avaient voulu lancer un référendum contre le projet anti-social Job Act du technocrate Mattéo Renzi, ont été déboutés. Le référendum a été jugé inconstitutionnel. L’État comme le capital, et c’est normal, savent défendre leurs intérêts. En France, l’expérience du référendum de 2005 sur la constitution européenne a fini de démontrer comment l’état et le capital, ainsi que les technocrates qui les animent, conçoivent la question référendaire. Si le résultat est positif, il légitime des prises de décision déjà établies ou peu menaçantes, et s’il est négatif, on n’en tient pas compte.

Le peuple, la Nation, le miroir aux illusions

S’il est heureux de renouer avec une critique de la manière dont les riches tirent leur richesse de notre propre travail et dont l’État les soutient, il nous semble beaucoup plus hasardeux de se référer au Peuple et la Nation pour s’opposer à cette spoliation. Il y a là l’illusion que le peuple, les citoyen-ne-s ont des intérêts communs, l’intérêt général, et que l’État est là pour les garantir.

Nous sommes de ceux et celles qui pensent au contraire que nous n’avons pas les mêmes intérêts que nombre de «français» et de «françaises». Nous ne sommes ni solidaires avec, ni égaux à ceux et celles qui nous exploitent. Et ça ne concerne pas seulement les plus grosses fortunes qui concentrent toujours plus d’argent. Nous n’avons pas les mêmes intérêts que des patron-ne-s, des gros·se·s agriculteurs·trices participant au mouvement.

La figure du citoyen efface toute distinction de classe et tout rapport de domination. Nous ne partageons pas l’idée d’opposer le Peuple comme un tout homogène à une oligarchie réduite qui semble unir une bonne part de ce mouvement. Nous n’adhérons définitivement pas à la fiction républicaine de l’unité du Peuple.

Quant à l’État Il n’a historiquement toujours été que l’expression d’un rapport de force en faveur des classes dominantes. Ses concessions n’adviennent que sous les coups de butoir des révolté·e·s. Ou parce que le capital a conjoncturellement intérêt à développer un État social et des infrastructures techniques et scientifiques à même de soutenir son propre développement. Les hauts fonctionnaires d’état et les principaux dirigeants d’entreprise ont fréquenté les mêmes écoles, passent d’un secteur à l’autre en permanence, partagent les mêmes intérêts. C’est la définition même de l’État moderne. L’état est une mafia qui a réussi.

La police, même si elle partage parfois nos conditions salariales, est là pour imposer à coup de matraque cet ordre des choses. Ce n’est donc pas étonnant de voir les flics protéger ce monde: maintenir l’ordre c’est maintenir un monde.

Aujourd’hui au sein du mouvement des Gilets Jaunes deux conceptions de la lutte semblent s’opposer. Celle qui vise à restaurer la souveraineté d’un peuple prétendument uni, et celle qui vise à faire cracher les riches. La souveraineté politique s’oppose à la question sociale. La Nation ferait rempart au libéralisme déchaîné. On voit émerger un discours contre les institutions européennes qui mèneraient cette danse. Pourtant, que ce soit Macron ou Juncker, ils défendent les mêmes intérêts. Ce qui s’efface alors c’est le caractère nocif de l’exploitation en elle-même, d’où qu’elle vienne, quelque soit celui ou celle qui la produit. Il s’agit alors de préserver les bourgeoisies nationales et le patronat français, et la prétendue compétitivité de l’industrie française. Mais derrière la Nation se cachent l’État et le capital.

Ce qu’oublie un mouvement qui ne s’en remettrait qu’à un changement des institutions à travers le RIC ou un changement de personnel politique, c’est qu’il ne remettrait en rien en cause l’emprise de l’économie sur nos vies. La révolution de 1789 qui fonde la Nation et le peuple moderne en est le plus parfait exemple. Les jacobins viennent clore une révolution qui malgré bien d’autres aspirations ne sera que politique. À l’usurpation du pouvoir de droit divin de l’aristocratie succède la confiscation du pouvoir Politique au profit de la bourgeoisie. Mais les affamé·e·s et les asservi·e·s restent les mêmes.

Une seule solution : auto-organisation de la grève, des blocages et des sabotages

La force de ce mouvement c’est son autonomie. Il a échappé au contrôle qu’exercent les bureaucraties syndicales et politiques sur les mouvement sociaux depuis des décennies. De ce fait, il s’aventure davantage sur le terrain du rapport de force délaissé par les directions politiques et syndicales qui n’ont eu de cesse depuis bien trop longtemps de nous balader de manifs traine-savates en manifs traine-savates et de maintenir isolés les secteurs les plus combattifs en lutte. Nous avons le plus souvent fait preuve, de ronds points en manifs, et de manifs en blocage, d’une réelle solidarité et d’imagination. Combinant sans hiérarchisation les tactiques de lutte, nous avons su taper le pouvoir au seul endroit qui lui fait mal : le porte-monnaie. Peu lisible pour le pouvoir, nous lui avons fait davantage peur que la plupart des mouvements traditionnels.

L’urgence c’est de retrouver une force collective à même de pousser le pouvoir à lâcher encore davantage. Pour taper au porte-monnaie et gagner en disponibilité, il serait souhaitable de généraliser la grève. La grève reste le moyen le plus efficace pour bloquer l’économie. Mais ne nous trompons pas, les directions syndicales ne nous seront d’aucune aide. Il n’y a guère d’autres pistes que la grève sauvage, la grève du zèle, les piquets volants, ou pousser les représentant·e·s syndicaux à poser des préavis pour tenter de propager la pratique de la grève. Sur comment faire grève lorsqu’on est isolé on peut consulter ce texte. Nous n’avons d’autre perspective que de nous organiser par nous mêmes et pour nous-mêmes et d’étendre la révolte. Vers les boîtes, les lycées, les facs.

C’est chouette que des assemblées s’ouvrent, et permettent de se défaire d’une démocratie 2.0 bien imparfaite. Pour autant, les Assemblées ne doivent pas pour nous être le lieu d’une quelconque hégémonie politique, mais un espace d’échange, de coordination, d’entraide. Le lieu où s’expérimente plus qu’une souveraineté, une liberté retrouvée. Elles peuvent permettre de combiner des tactiques de lutte, de forger des moyens de se coordonner qui échappent à la vigilance policière, d’éviter qu’émergent des leaders autoproclamés ou accidentels. Les Assemblées ne sont pas Tout. Elles ne doivent pas museler la spontanéité de nos luttes. Le travail en groupe affinitaire, entre gens sur les mêmes bases, ou entre gens sur un rond point, les actions spontanées peuvent être parfois bien plus efficaces. Des petites mains peuvent dans la nuit attaquer avec plus de mordant ce que des centaines de personnes ne peuvent atteindre au grand jour. Et les manifs sauvages sont parfois bien plus perturbantes pour le pouvoir que celles que nous passons des semaines à préparer. Il ne faut pas fétichiser la forme pour la forme. Par contre ce que nous portons, nous n’entendons pas le porter au nom du Peuple, d’une classe ou des dominé·e·s, mais en notre propre nom.

Dans ce mouvement, nous faisons l’expérience que nous pourrions nous organiser au niveau local sans représentant·e·s, ni patron·ne·s, sans État. Au niveau de nos quartiers, de nos communes, de nos boîtes, nous pourrions par et pour nous-mêmes organiser nos vies, dominer une économie qui nous domine toujours davantage. Nous ne nous faisons pas d’illusions. Nous savons que ces aspirations révolutionnaires n’ont guère de chance de trouver de débouchés dès aujourd’hui, mais ce que nous vivons en commun permettra peut-être qu’État et capital nous lâchent davantage et que se tissent des complicités, que s’aiguisent des résistances et des manières de lutter. Nous avons de notre côté commencé. En organisant des caisses de solidarité, des mutuelles d’entraide, en sabotant ce vieux Monde, toujours plus moderne et toujours plus vieux.

Qu’il crève !

Des anarchistes, Caen, Janvier 2019