L’amour cas de n’assez

Naguère, les amant·e·s gravaient leurs prénoms – ou au moins leurs initiales – de préférence sur un arbre, faute de mieux dans le plâtre d’un mur, toujours dans un cœur grossièrement tracé. Cet affichage valait, pour gueux et gueuses, gars et garces, publication des bans.

Pensons au beau texte d’André Hardellet (par ailleurs auteur du torride Lourdes, lentes) mis en musique par Guy Béart : Bal chez Temporel

Si tu reviens jamais danser chez Temporel
Un jour ou l’autre
Pense à ceux qui tous ont laissé leurs noms gravés
Auprès du nôtre

D’une rencontre au bord de l’eau
Ne restent que quatre initiales
Et deux cœurs taillés au couteau
Dans le bois des tables bancales

La manière de serment que les amoureux et les amoureuses prêtaient – n’était-ce pas à l’arbre plutôt qu’à l’autre ? – s’effaçait peu à peu sous les assauts de la pluie et le bourgeonnement de l’écorce.

Je ne sais ni où ni de quelle cervelle a jailli l’idée sotte et grenue de remplacer l’entaille par la serrure… Quel sens peut bien avoir la symbolisation de l’amour en un objet fait pour clore et interdire ? Pour signifier l’appropriation !…

Le mot cadenas vient de l’ancien provençal cadenat (chaîne), lui-même issu du latin catena, de même sens. Il n’a guère donné qu’une locution figurée : « Mettre un cadenas aux lèvres de quelqu’un », l’empêcher de parler (1779). De la même origine, le mot cadène ou cadenne qui désigne aussi bien la chaîne de cou que celle des forçats, et au pluriel des menottes. Sale famille décidément ! Ce serait donc ça. Je suis à toi, tu es moi, nous sommes l’un à l’autre. Et pour plus de sûreté (prudence ta mère !) on exhibe une version miniature de la ceinture de chasteté (les lèvres du bas). Progrès tout de même : on nous la met sous le nez plutôt qu’entre les cuisses des filles.

…Et l’on jette la clef dans le fleuve (ou bien l’un et l’autre en conservent-ils un exemplaire ?). Enfin ça c’était le bon temps (récent), où des milliers de cadenas venaient alourdir de leurs tonnes de ferraille les rambardes de quelques ponts sur la Seine. Trop lourd l’amour ! On a déposé les rambardes et avec elles tant de cadenas du monde entier (pour le maniaque des collections que je suis, un spectacle magnifique : variété des formes, des couleurs, des provenances…). Sans grande conviction, les canedassiers et cadenassières se rabattent sur d’autres lieux, sans fleuve (mais sur le Vieux Port à Marseille ; encore faut-il un mobilier urbain apte à recevoir l’anse ou l’arceau [l’anneau ?] du cadenas). Les abords du Sacré-Cœur notamment. C’est là que j’ai photographié ce (modeste) cadenas, qui présente la particularité rarissime (à ma connaissance) d’être accompagné d’une étiquette, beaucoup plus périssable que le cadenas lui-même. Cette étiquette, du type que l’on accrochait aux colis ou aux objets remisés, porte l’inscription suivante :

J’connais les risques de l’amour…

Un petit malin celui-là, à qui on ne la fait pas… Ou une maline ? Non, cette frime sonne masculine.

Les « risques de l’amour ». La trahison, suppose-t-on, plutôt que les maladies vénériennes. Contre laquelle un objet de serment en laiton (ou d’un métal plus vulgaire) saurait garantir les propriétaires… Admettons qu’il s’agit de conjurer le (mauvais) sort par une espèce de magie blanche. La fermeture du cadenas aurait la même valeur que la formule « cric-crac » par laquelle les enfants signifient qu’ils se sont enfermés dans un abri aussi inexpugnable qu’invisible. C’est donc un jeu, mais dans ce jeu-ci les mots créent du réel : deux syllabes, une maison (ou un château, ou une grotte). Dans le jeu des amoureux cadenassiers, quelques grammes de métal, un objet sans marques distinctives (peut-être certains sont-ils gravés ; je n’en ai pas vus) qui va rouiller lentement. Serait-ce là sa fonction ? Attirer et porter la rouille qui guette le désir, dont les chairs amoureuses seraient en quelque sorte dispensées… Un paratonnerre paradoxal, qui autoriserait le coup de foudre permanent…

De ce mystère – et cela seul le rapproche de l’amour, j’en ai bien peur – je renonce à chercher la clef.

Comme “Tout-le-monde”

Comme tout le monde! c’est le refrain d’une chanson des années 30 interprétée par Ray Ventura et ses collégiens.

Mais Toutlemonde est aussi un village du Maine-et-Loire (où l’on déteste sûrement la police…).

À Toulemonde (49360, par Maulevrier), il y avait même un carrefour.

On pourrait penser que rien n’est plus protecteur que l’extrême banalité d’une pareille toponymie.

Quand on l’est, comme —, on ne risque pas de se faire remarquer.

Hélas! ce qui prête à sourire en temps de paix peut armer le bras des assassins en des circonstances de confusions guerrières et linguistiques, comme en témoigne cette plaque commémorative:

 

 

 

“Tant que les vies noires ne comptent pas…”

Gianna Floyd (6 ans) «Mon père a changé le monde».

Manifestant·e·s à Norman (Oklahoma).

Le slogan sur le panneau, portée par une manifestante à la peau blanche, présente l’avantage de dérouler le contenu implicite du slogan «Black Lives Matter» dans son acception universaliste (et l’inconvénient d’être plus long, surtout en français).

Je propose la traduction suivante: «Tant que les vies noires ne comptent pas, on ne peut pas dire que chaque vie compte». Ou plus littéralement: « Toutes les vies ne comptent pas tant que les vies noires ne comptent pas».

Air du temps «présentiel» [35 ]

— Et du coup, vous sortez ensemble?

— Ben, ouais!

— Nan, mais j’veux dire : en présentiel?

— ……

Venu du vocabulaire des bureaux et de la formation, le néologisme «présentiel» désigne une exception physique – souvent une conclusion – dans un processus virtuel. On fera «en présentiel » la synthèse d’un «parcours de formation» réalisé par visioconférence.

Pourquoi «présentiel» (à partir de présent) et non «présenciel» (plus logique semble-t-il, à partir de présence) ?

Je parierais sur le sérieux. «Présenciel» évoque les nuages et les petits oiseaux[1], voire «le septième [présen]ciel», que l’un des locuteurs du petit dialogue en exergue serait sans doute heureux d’atteindre (et de faire atteindre à son ou sa partenaire). «Présentiel», par contre, évoque «présidentiel»: du sérieux, de l’organisé, du pas-là-pour-rigoler.

D’abord confiné dans la formation et l’Université, le néologisme devient viral grâce à la pandémie.

Ce sont désormais tous les domaines de la vie où le présentiel est appelé à devenir l’exception, qu’il faudra préciser aux intéressé·e·s, manière de leur laisser le temps de prendre les dispositions nécessaires (voire de faire valoir leur «droit de retrait»).

Un archaïsme un peu dégoûtant.

[1] D’ailleurs, le correcteur orthographique de mon ordinateur le souligne en rouge : modifier ?

Peut mieux faire.

Le concept de «pouvoir hystérique» est flou, et pour tout dire inopportun (hystérique vient d’utérus).

Mais il autorise un bel effort de rime…

Je note une intéressante référence aux «asinades» (XVIe, XVIIe s.) où le contrevenant aux règles de la bienséance (mari cocu ou battu, par exemple) était promené sur un âne à contresens, la tête vers le cul de l’animal. C’est ce qui arrive au personnage de l’affiche, d’ailleurs couronné.

Les sabots et la fourche fournissent une référence aux révoltes paysannes ou jacqueries, tandis que l’auteur ou l’autrice a tenu à suggérer une «foule» mixte, à la fois en termes de genres et d’âges.

La conjonction d’une arme (la fourche) et d’un instrument de musique bruyant (la trompette) évoque le charivari.

Je suppose (peut-être à tort) que cette affichette doit faire partie d’une série, mais je n’en connais pas d’autres de la même facture.