«Histoire d’“autrice”, de l’époque latine à nos jours» ~ par Aurore Evain

L’histoire d’autrice, dont nous proposons ici une rapide esquisse, est passionnante à plus d’un titre, car elle recoupe à la fois l’histoire de la langue, celle de la fonction auteur et les étapes de l’accès des femmes à la sphère publique en général, et à la création en particulier.
Elle permet surtout de mettre à bas certains préjugés concernant la soi-disant incongruité de ce féminin et son incapacité à désigner la femme qui écrit. Le développement des glossaires, la numérisation croissante des textes anciens et les offres de recherches croisées que fournit Internet devraient permettre à l’avenir d’approfondir cette histoire, et de corriger ou affiner cette première synthèse.

(Nous présentons ici un aperçu très synthétique de cette recherche basée sur un corpus non exhaustif de 150 occurrences. Les références des principales occurrences citées sont accessibles sur le site de la SIEFAR [www.siefar.org, rubrique «La guerre des mots»]. Par souci de clarté, nous homogénéisons l’orthographe latine sous la forme auctrix.)

Auctor ou auctrix, un vieux débat...

Si la rareté des textes littéraires conservés et l’absence de nombreuses autres sources écrites ne permettent pas de statuer sur l’emploi ou non du féminin auctrix à l’époque classique, l’usage épicène d’auctor par trois grands poètes de la littérature antique entre le IIe s. av. J.-C. et le Ier s. ap. J.-C. a pourtant joué un rôle central dans l’histoire de ce féminin, en servant ses opposants. Cet emploi du masculin auctor pour désigner des figures féminines (dont deux déesses) par Plaute, Ovide et Virgile dans trois textes relevant de genres littéraires divers – le théâtre, la poésie, l’épopée – a servi en effet de principal argument aux premiers grammairiens latins, puis français pour bannir ce féminin de la langue. C’était pourtant faire l’impasse sur les nombreux usages de l’auctrix latin par les premiers auteurs chrétiens.

En effet, au cours des premiers siècles du christianisme, les occurrences de ce féminin se multiplient. Il sert notamment chez Tertullien et Saint Augustin à désigner les grandes figures féminines des Écritures pour signifier qu’elles sont à l’origine des vertus ou des péchés, créatrices de grâce, essences de pureté, autrices de vie, etc. Après l’Olympe et ses déesses amazones qualifiées au masculin, Marie, Ève, Rachel deviennent les autrices d’une sorte de royaume féminin, où les femmes, porteuses de valeurs et créatrices d’histoire, sont au premier plan au côté de Dieu, le grand Auteur, dans le récit de la chute et de la rédemption de l’humanité. L’emploi d’auctrix vient donc configurer un monde où s’associent masculin et féminin dans l’ordre de la création : chez Tertullien la matière est ainsi « autrice de vie avec Dieu, et souveraine avec lui » (Adversus Hermogenem, «auctrix cum deo et domina cum deo»Plusieurs occurrences se rapportant à des entités abstraites (l’âme, la magie, Rome…) dans des textes très variés semblent aussiconfirmer cette valeur sémantique liée à la force originelle, motrice, voire même politique. Car si auctrix évoque la genèse de la vie dans sa forme féminine, il ne se réduit pas à cette valeur essentialiste, mais évoque aussi un nouvel ordre social qui repose sur le partage et l’égalité des forces. Cas le plus intéressant, les premières ouvrières chrétiennes se parent du titre d’auctrix: alors que le travailleur et la travailleuse incarnent désormais un idéal de vertus, dans un monde fondé sur le mérite, où l’on se glorifie de vivre de son labeur, les mentions «amatrix pauperum et operaria» et «laborum auctrix» font leur apparition sur les tombes des premières chrétiennes.

Cet usage d’auctrix a été consacré par la tradition chrétienne, au point qu’on le retrouve dans de nombreux sermons tout au long des siècles. En 1600, Saint François de Sales n’hésitera pas d’ailleurs à recourir au français autrice pour traduire le terme latin dans un texte de Tertullien. La tradition médicale poursuivra également dans cette voie, et les traités scientifiques de l’Ancien Régime recourront souvent à auctrix, ou à son équivalent français autrice, pour décrire l’origine d’un mouvement ou d’une action.

Mais, très tôt, du côté des spécialistes de la langue, les résistances se mettent en place, et, en dépit de l’usage, l’autorité des savants aura raison de ce féminin. La première attaque commence dès le Ie siècle, au moment où des grammairiens latins, en légiférant la langue, posent les premières règles concernant l’emploi des féminins. Au départ, elles se veulent de simples constats: Maurus Servius Honoratus reconnaît ainsi que le terme auctrix est effectivement disponible, mais que la coutume veut qu’on utilise auctor. Or, ce commentateur de Virgile, qui met ici en valeur son propre travail d’érudition sur l’œuvre virgilienne, est aussi un homme de religion romaine : ce faisant, il passe donc sous silence les nombreux emplois du terme chez les auteurs chrétiens. Pourtant, les mécanismes de construction de l’histoire vont opérer, et l’autorité de cet érudit va peser sur ses continuateurs, au point qu’au VIIe siècle, le très chrétien Isidore de Séville, évêque éminemment cultivé qui a lui-même utilisé le terme auctrix en parlant de Marie (De ecclesiasticis officiis), affirme désormais dans son livre X de l’Étymologie («De Vocabulis», lettre A, ligne 2) qu’il n’est pas possible d’employer auctor au genre féminin et qu’il fait partie de ces quelques noms qui restent invariablement masculins, tel cursor (conducteur de char). Une étape est franchie : l’interdit est plus clair, le recours à auctrix est identifié comme un mauvais usage, et la stricte séparation des rôles et des espaces entre les sexes s’invite dans la langue. C’est désormais ce discours qui prévaudra chez les « législateurs » de la langue, et ce jusqu’à nos jours…

La savante du moyen âge,
une «auctrix dei»

En revanche, du côté de l’usage, auctrix continue de faire son chemin tout au long du Moyen Âge. Et c’est même entre le Xe et le XIIe siècle qu’apparaissent les premières occurrences de ce terme en art et littérature. Qui plus est sous la plume et le pinceau de femmes artistes, qui sont aussi trois religieuses et mystiques célèbres dans les milieux savants de leur temps : Hrotsvitha de Gandesheim, première dramaturge en Europe, et Hildegard de Bingen, qui, dans un drame et un motet, qualifient Marie par ce féminin ; et surtout Ende, enlumineuse espagnole, qui signe ses œuvres en se présentant comme depentrix et dei auctrix.

Dans la lignée de la tradition chrétienne, l’intervention des femmes en art s’accompagne donc d’une appropriation de ce féminin, toujours dans un rapport de complémentarité avec ce dieu dont elles sont les messagères. Mais si la postérité, grâce au travail de quelques grammairiens, a retenu l’emploi épicène d’auctor par un trio de poètes antiques, force est de constater que l’usage d’auctrix par ces trois nonnes médiévales, pourtant réputées à leur époque, a laissé bien peu de traces dans les Histoires de la langue…

L’historiographie littéraire est en effet au cœur de la question de l’éradication du féminin autrice, car les hommes qui vont l’écrire sont aussi ceux qui statueront sur la langue et définiront les usages en matière de féminisation, sélectionnant références et citations en fonction de leur culture (influencée par les canons antiques) et de leur idéologie (bien souvent misogyne[1]).

Pour comprendre l’enjeu de ce féminin, il suffit d’étudier les conditions de son référencement dans les premiers lexiques et dictionnaires latin-français qui apparaissent à partir du XIVe siècle et de comparer cette indexation avec celle d’un autre féminin, aujourd’hui parfaitement assimilé, à savoir actrix/actrice. Il en ressort que si ces premiers recueils lexicaux intègrent tous le féminin auctrix, ils accordent au couple lexical auctor/auctrix un sens très appauvri, les définitions se contentant d’indiquer accroisseur/accroisseresse, ou encore augmenteur/augmenteresse. À l’inverse, le terme actor y recouvre un champ sémantique large et varié, mais il n’admet pas de féminin. Or, à cette époque, ce mot ne qualifie pas seulement l’homme qui joue la comédie, il désigne surtout des fonctions sociales et des métiers liés au droit, à la justice, à la gestion et même à la littérature, puisqu’il peut désigner un fatiste, un faiseur de livre, bref un auteur…

Le croisement qui va bientôt s’opérer, au cours du XVIIe siècle, entre les féminins français Autrice et actrice, à une période clef de l’histoire de la langue, illustre de façon très nette les enjeux de la féminisation pour certaines élites: il en ressort une nouvelle fois que l’existence lexicographique d’un féminin dépend moins des critères d’usage, d’analogie ou d’euphonie habituellement mis en avant, mais bien de la valeur sémantique que le terme recouvre au masculin. Quand cette valeur est forte, plurielle et socialement valorisante, le féminin n’est pas référencé dans les ouvrages sur la langue, même si la place des femmes dans la société peut justifier son emploi. C’est le cas en latin pour le féminin d’actor jusqu’au XVIe siècle; ce sera le cas en français pour le féminin d’auteur à partir du XVIIe siècle. Apparaîtra actrice quand le terme acteur se limitera au sens de «comédien»; disparaîtra autrice quand la fonction «auteur» s’institutionnalisera et se dotera d’un prestige littéraire et social. Lire la suite

Cet interlude* vous est offert par ……… [Inscrivez votre prénom, puis passez à vos voisin·e·s]

LUXURE, CALME & VOLUPTÉ.

 

LUXURE. Le luxe du corps, et non le «péché de la chair», qui n’existe pas (au contraire de la chair de la pêche).

CALME. Moment suspendu qui précède le jaillissement.

[On remarque que les deux protagonistes se sont installées sur un ponton. Au pire – ou au mieux! – le niveau du lac s’élèvera.]

VOLUPTÉ. Plaisir pris, offert, et rendu avec intérêt.

«V. Délectation», ajoute le Petit Robert, qui cite: «J’écoute avec volupté ces notes perlées» (Lautréamont).


* INTERLUDE.

Jeu qui en suit, et en précède d’autres. Jeu parmi les jeux. [Version paradoxale: «Jeu comme unique».]

Autant le prélude contient et annonce la fin (de l’intromission, par éjaculation), autant l’interlude indique la continuité, la constance, et l’enchaînement des plaisirs (clitoridiens, notamment).

Dans la revue “Books”: La corde pour se faire surpendre…

Dans l’excellente revue Books, dont je viens de recevoir en tant qu’abonné le n° 91 de septembre -octobre 2018, jugez de mon étonnement à la rencontre de ce titre: «Du plaisir de se faire surpendre».

Books se lancerait-il dans l’apologie du BDSM, au risque de déclencher dans les cours de récréation une épidémie de «surpendaison» de convenance…

Peu probable.

L’article ainsi titraillé (sans merci ni relecture) chronique un ouvrage de Vera Tobin intitulé Elements of Surprise.

Tout s’explique.

Pendu, passe encore! mais «surpendu», on en vient à manquer d’«R».

Il fallait lire: «Du plaisir de se faire surprendre».

Une légère connotation érotique subsiste, drame en moins.