GRÂCE LEUR SOIT RENDUE ! ~ [Le sentiment de la beauté 1.]

Twitter. Devant cette photographie d’une jeune femme (@acacia_prominen), par une autre (@sallymoony) je me suis interrogé sur ce qui produit l’effet de beauté que j’éprouve. Envie peut-être présomptueuse – ou démunie, ce qui revient au même –, mais s’il fallait être certain(e) de parvenir à un résultat original avant de jeter des notes sur le papier ou le clavier… – Et puis j’y reviendrai.

Je ne doute pas de la beauté – irradiante – de la modèle, mais tel n’est pas le sujet de ma réflexion. Ce n’est une manière ni de l’effacer ni de minimiser son rôle. Simplement, je ne suis pas là pour « évaluer » sa beauté.

Je peux cependant repérer quelques éléments matériels, ce qui ne les rend d’ailleurs pas moins subjectifs aux yeux d’autres que moi :

J’aime beaucoup (aussi !) les cheveux coupés courts pour les femmes. Ici, leur coloration (artificielle) entre dans une harmonie de tons subtile avec le velouté de la peau brunie et le maquillage doré des paupières.

Sans doute, regardai-je cette jeune femme autrement que toute autre personne sur Terre (pas « mieux » !) : influencé par exemple par le souvenir du visage d’Anne (moins rond), sosie de cette actrice, dont bien sûr le nom m’échappe à l’instant, qui vend le New York Herald sur les Champs dans un film de Godard…

La pose – yeux clos, visage tendu vers l’objectif, lèvres entr’ouvertes, épaules nues – suscite une impression d’apaisement, de confiance.

On ne peut imaginer que la modèle dort. Serait-ce une pause dans la séance, plutôt qu’une pose ?

Prendre du champ…

Marcel Duchamp disait que c’est le « regardeur » qui « fait le tableau[1] ».

Je me suis demandé si je « faisais » ce portrait photographique. Il me semble que non.

Je sais que la modèle est une personne contemporaine réelle et vivante, qu’elle dispose par exemple d’un compte Twitter… Peut-être le fait qu’elle ait les yeux fermés, me privant de son regard, renforce-t-il l’évidence que ce que je vois, et qui m’émeut, est bien le regard de la photographe sur elle.

Au-delà de l’évidence matérielle (qui a appuyé sur le bouton), c’est bien en effet le regard de la photographe (et non le mien) qui « fait » le portrait, et re-crée le visage de la jeune femme aux cheveux cuivrés.

La mise à disposition (sur la toile !) est une invitation par la photographe aux « regardeurs » et « regardeuses », non pas (simplement) à admirer la beauté de la modèle, mais à saisir un peu de l’alchimie lumineuse que crée le regard de l’une sur l’autre.

Un regard sur la fabrique de la beauté, dans laquelle la lumière naturelle (?) est seconde par rapport à l’éclairage du sentiment.

C’est une émotion que je suis autorisé à éprouver, ou plutôt à laquelle je suis autorisé à assister.

Serait-ce que la photo me fait voyeur ?

Témoin plutôt (j’espère). Et passeur aujourd’hui.

Qu’infiniment de grâce soit rendue à ces deux femmes pour en être ainsi prodigues !

[1] « Mais je crois que l’artiste qui fait cette œuvre ne sait pas ce qu’il fait. Je veux dire par là : il sait ce qu’il fait physiquement, et même sa matière grise pense normalement, mais il n’est pas capable d’estimer le résultat esthétique. Ce résultat esthétique est un phénomène à deux pôles : le premier, c’est l’artiste qui produit, le second, c’est le spectateur, et par spectateur je n’entends pas seulement le contemporain, mais j’entends toute la postérité et tous les regardeurs d’œuvres d’art qui, par leur vote, décident qu’une chose doit rester ou survivre parce qu’elle a une profondeur que l’artiste a produite, sans le savoir. Et j’insiste là-dessus parce que les artistes n’aiment pas qu’on leur dise ça. L’artiste aime bien croire qu’il est complètement conscient de ce qu’il a fait, de pourquoi il le fait, de comment il le fait, et de la valeur intrinsèque de son œuvre. À ça, je ne crois pas du tout. Je crois sincèrement que le tableau est autant fait par le regardeur que par l’artiste. »

“AFFAIRE POLANSKI : LES FILLES DE RIEN ET LES HOMMES ENTRE EUX” ~ par Lola Lafon & Peggy Sastre, écrivaines.

Inutile, je pense, d’expliquer pourquoi je republie aujourd’hui ce texte, paru dans Libération, le 21 juillet 2010. 

Mais pourquoi republier celui-ci?

Parce qu’il est juste et beau, et que ces qualités rares sont de validité permanente, comme — pour longtemps hélas! — les maux qu’il dénonce.

Dernière minute: Ce 24 janvier, l’avocat du metteur en scène annonce que son client renonce à présider la cérémonie.

Certains refrains ne s’usent jamais et s’entonnent à plusieurs d’une voix forte et assurée, bras dessus, bras dessous, comme un seul homme. Et depuis des mois, une chanson inaltérable répète encore et encore l’histoire d’un Tout (puissant), «au-dessus de ça», «grand artiste», un «bienfaiteur de l’humanité», assigné à résidence dans cette «prison» qu’est son chalet suisse de 1 800 m2. Face à rien, quelques tristes gueuses à la recherche de leurs «trente deniers». Évidemment, tout ça n’a rien d’un conte, ce brouhaha incessant, ce bruit de fond, ce grésillement permanent renouvelé sans arrêt au gré des relais médiatiques. C’est une histoire «idiote», «sans importance», une accusation qui «n’a pas de sens», «absurde» et «infâme», à peine un «délit», cette affaire vieille de «trente-trois ans», «ridicule» !

Avec d’un côté, ceux qui, comme un seul homme s’insurgent, font signer des pétitions et se soulèvent, prennent la plume et l’audience à témoin : c’est intolérable, ça leur «soulève le cœur» qu’on puisse ainsi s’attaquer à un des leurs, déjà traqué, diminué, diffamé. De cocktail en interview, à la une de partout, comme un seul homme, la mine offusquée et le verbe vibrant, les voilà qui se font juges, parce que c’est ainsi, ils savent : cette «pure et simple opération de chantage» est «vraisemblablement» un mensonge…

Alors nous l’écoutons attentivement, cette caste des hommes entre eux, bien serrés, bien rangés, avec l’aplomb de leur rang, cette autoproclamée élite intellectuelle au verbe haut, abasourdie d’être mise en cause contre des pas grand-choses, bien dispensables. Une élite mâle qui s’arroge le droit du corps de quelques interchangeables et désobéissantes victimes qui ouvrent enfin la bouche.

Ceux pour qui elle était toujours habillée trop court, trop moulant, trop transparent, elle le voulait bien, elle faisait déjà femme, elle était une pute, ce n’était pas le premier, et ça l’arrangeait bien qu’il prenne les devants. Trop provocatrice, trop inconsciente, trop lolita, trop menteuse, trop folle — et si ce n’est pas elle, c’est donc sa mère qui l’a laissée aller au rendez-vous. Et qui dit non consent, bien entendu…

Et qui sont-elles, celles dont on parle, extirpées du silence où elles étaient rangées soigneusement après utilisation ? A cette question, comme un seul homme, il nous est répondu qu’il n’y a rien à voir, allez, les plaignantes ne sont : rien.

Rien, à peine quelques tas de culs et de vagins anonymes et utilitaires devenus viande avariée de «mère de famille» pour l’une et «prostituée peut-être» «en mal de publicité» pour l’autre, petite chose oubliée, fille de rien, une petite voix sortie du passé et une photo trimballée sur le Net, l’histoire d’une nuit dégueulasse commentée à l’infini.

Nous, nous passons des nuits blanches à nous retourner dans les échos de leurs précisions sordides «ce n’était pas un viol, c’était une relation illégale avec une mineure». À nous demander, nous aussi, ce qui se passe là, ce qui se déroule sous nos yeux pour qu’ils puissent affirmer, sans rougir, sans transpirer, que le viol d’une adolescente de 13 ans, droguée, sodomisée, ayant dit non à dix-sept reprises, ayant porté plainte le soir même puisse être défini en ces termes légers. Cette histoire nous la connaissons depuis longtemps, et tous ces propos, ces adjectifs, nous les avons déjà entendus ou nous les entendrons. Propos banals, courants et vulgaires. Consternants. Les mêmes mots pour les mêmes histoires, encore, toujours, encore.

Nous sommes toutes des filles de rien. Ou nous l’avons été. Nous, filles de rien, ne savons plus avec combien d’hommes nous avons couché. Nous avons dit non, mais pas assez fort sans doute pour être entendues. Nous n’avons jamais oublié ce que ça fait d’être un paillasson, un trou retournable. Nous n’avons réussi à mettre des mots sur cette nuit-là qu’un an, dix ans, vingt ans plus tard, mais nous n’avons jamais oublié ce que nous n’avons pas encore dit.

Nous, filles de rien, avons été ou serons un jour traitées de «menteuse», «mythomane», «prostituée», par des tribunaux d’hommes. Nous avons été ou serons accusées de «détruire des vies de famille» quand nous mettrons en cause un homme insoupçonnable.

Nous, filles de rien, avons été fouillées de mains médicales, de mots et de questions, expertisées interrogées, tout ça pour en conclure que nous n’étions peut-être pas des «innocentes victimes». (Il existe donc des victimes coupables…).

Nous ne sommes rien. Mais nous sommes beaucoup à n’être rien ou à l’avoir été. Certaines encore emmurées vivantes dans des silences polis.

Et nous les détectons, ces droits de cuissage revenus à la mode, ces amalgames défendant la révolution sexuelle, hurlant au retour du puritanisme, inventant commodément un «moralisme» «sectaire» et «haineux», faisant les gros yeux parce qu’une de ces innombrables anonymes utilitaires sort de son «rang», oublie de se taire et parle de justice. Relents de féodalité drapée dans «l’honneur» des «citoyens» «de gauche», éclaireurs de la nation, artistes, intellectuels, tous d’accord, riant à gorge déployée à la bonne blague des «moi aussi Polanski m’a violé quand j’avais 16 ans» — en être, entre soi, cette connivence des puissants. À la suivante.

Nous la voyons, cette frousse qu’on vienne, à eux aussi, leur demander des comptes, y regarder de plus près dans leur vie et au lit, y voir comment des viols, ces stratégies de pouvoir criminels, se font passer, sans l’ombre d’un doute, pour de la sexualité normale, joyeuse et libre, une sexualité avec sa «complexité» et ses «contradictions». Nous l’avons vue, cette peur de l’effet «boule de neige» : et si toutes les autres, toutes ces filles de rien et de passage, toutes celles à qui il arrive, aujourd’hui, tous les jours, de se retrouver dans la situation de Samantha Geimer en 1977, si toutes ces quantités négligeables se mettaient à avoir un visage, une voix, une identité, une valeur ? Et si elle se mettaient à parler, à l’ouvrir bien grand cette bouche traditionnellement en cœur, faisant valdinguer tous leurs accords tacites, leurs secrets d’alcôve ? Que feraient-ils, ces hommes de gloire, d’exception, ces au-dessus de la mêlée, du peuple, de la masse, ces gardiens de tours d’ivoire, ces êtres si sensationnels et précieux ?

Ils se rendraient compte que tout cela n’a rien à voir avec cette «affaire politique» ou encore ce «choc des cultures» qu’ils essayent de nous vendre. Que tout cela ressemble à tous les viols de toujours où la victime n’est jamais assez victime : où on n’est jamais assez sûr qu’elle ait bien dit non.

Car ce qui se joue là, c’est bien ceux-là contre rien, comme ils disent, tant il est entendu qu’il faut être Quelqu’un(e) pour être entendue d’eux.

PS : les mots et les phrases entre guillemets sont tous extraits de propos tenus au sujet de l’affaire Polanski.

«Tombé amoureu»

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Repérée sur le Vieux Port de Marseille depuis longtemps — mais j’avais omis de la photographier — cette petite annonce (signée PÖ) :

Ya pas kelkun ki veux tombé amoureu de moi?

Les fantaisies orthographiques (peut-être volontaires, d’ailleurs) sont romantiquement compensées par cinq cœurs remplaçant des lettres ou les points sur les «i».

Tomber amoureux ou amoureuse

Nous évitons, en général, de penser à ce qu’il y a de culture de la punition chrétienne dans cette formule — et dans celle qui désigne l’une de ses conséquence possibles: tomber enceinte, qui évoquent bien entendu la chute dans le péché.

Ce qui explique aussi que séduire une fille, ce puisse être «la tomber», autrement dit lui faire le croche-pied (plus ou moins  symbolique) qui la précipitera dans ledit péché.

On reconnaîtra dans l’argot érotique, rarement soucieux de respect de l’égalité des genres et de prévention du machisme, une certaine logique (plus pataude, néanmoins, que les mots dont elle use):

La fille une fois tombée, reste à la grimper, ou à la sauter.

Dans le cas d’espèce, notre jeune (une supposition…) monte-en-l’air graffeur illustre toute l’ambiguïté de la rencontre érotique.

Se découvrir amoureux/amoureuse, ou au moins soulevé(e) de désir, ce peut être l’occasion de s’élever jusqu’au septième ciel — les modestes, ou les prudent(e)s, se contenteront du plafond, en s’aidant des rideaux —, mais c’est aussi prendre le risque… de tomber de haut.

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Réponse à Yves Coleman sur divers sujets d’importance

Yves,

Je m’adresse à toi de cette manière familière — même si tu me traites dans ta « réponse » comme une espèce d’ « antisémite par inadvertance » ou par sottise, ce qui n’est guère amical, et très douloureux à lire — puisque tu rappelles justement que « nous nous sommes croisés à plusieurs reprises dans des événements militants et avons discuté ensemble fort paisiblement et amicalement ».

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Je trouve ta « réponse » assez peu cohérente, pour tout te dire.

Passons sur le fait que tu annonces d’abord « ne pas revenir sur ton argumentation » à propos de mon erreur — d’il y a trente-quatre ans — et de mon autocritique au sujet des chambres à gaz, avant d’y consacrer un quart de ton texte. Les positions sont connues et facilement accessibles sur le net (les miennes, sur ce blogue). Je n’y reviens donc, de mon côté, vraiment pas.

Par ailleurs, tu écris : « Je remarque, avec tristesse, encore une fois que, pour Claude (comme pour bien d’autres militants libertaires, trotskistes ou ultragauches), le copinage rend malheureusement soit totalement aveugle soit dangereusement indulgent. »

Là, je dirais volontiers que tu te moques du monde.

En effet, dans la rixe qui a opposé un camarade impliqué dans la lutte des réfugié(e)s et un « Discordiste » (que j’appellerai « D. » dans la suite), le second agressant le premier sous prétexte de négationnisme-antisémitisme-« PIRisme[1] »-etc., il se trouve que tu connais beaucoup mieux, et depuis plus longtemps, l’agresseur que moi la victime.

Est-ce que tu ne tomberais pas là sous ta propre critique à propos du « copinage sans principes » ?

Ça n’est pas seulement par amitié solidaire pour un camarade dont j’ai apprécié les qualités et le dévouement à maintes reprises (mais dont je ne connais ni le nom ni l’adresse, comme c’est fréquent dans les rapports militants (parisiens, au moins), et avec lequel je n’ai discuté, au milieu de pas mal de monde, que trois ou quatre fois autour d’une bière), mais par principe, précisément.

Pas un principe essentiellement moral, un principe tactique. Il est inacceptable que des camarades en agressent physiquement d’autres à propos de malentendus ou même de désaccords. Je le répète : nous avons suffisamment à craindre et faire avec les islamistes, les flics et les fachos sans devoir nous méfier des réactions violentes et théorisées de tel ou tels.

Tu rappelles ton papier antérieur intitulé « Aujourd’hui, ils cognent le PS, demain à qui le tour ? »

Eh bien, tu as la réponse à ta question : des camarades proches. Et non pas : « Un copain de Guillon ».

Or, il se trouve que, tout non-violent que tu te proclames, en participant à la théorisation évoquée ci-dessus du geste de D., tu l’excuses, tu l’encourages, et tu justifies les récidives à venir. Lire la suite

TRAÎTRE À LA RACE ~ «Race Traitor»

Étant donnée la fâcheuse et confuse résurgence du concept de « race » dans les débats sur le racisme, il m’a semblé opportun et utile de republier ici un dossier paru voici quinze ans, l’été 2001, dans la revue Oiseau-tempête (n° 8).

C’est l’occasion de signaler et de saluer le travail entrepris sur le site Archives autonomies, et notamment la mise en ligne des numéros d’O.-T. et des tracts et matériels d’agitation produits par l’équipe qui réalisait cette revue, et dont je faisais partie.

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Y a-t-il un lien entre les émeutes qui secouèrent Cincinnati (Ohio), début avril 2001, à la suite de l’assassinat par la police d’un jeune noir et la sélection raciste des voix [1] mise en pratique par le parti républicain pour voler les dernières élections présidentielles aux démocrates ? Dire que le racisme est un élément constitutif de la société américaine, que, depuis la grande migration des Noirs du sud vers l’industrie du nord, la question de la race est intimement liée à la question de classe, c’est déjà y apporter une réponse.

Nous publions ci-dessous trois textes de la revue américaine Race Traitor [2] ; littéralement, « Traître à la race », la revue du nouveau abolitionnisme. Ces articles valent, pensons-nous, autant par leurs faiblesses et leurs limites — et donc par les débats qu’ils peuvent alimenter — que par le sens aigu de la provocation qui s’y manifeste, sans doute plus sensible et plus pertinente aux USA qu’en France.

À la lecture de ces quelques pages, certains seraient tentés de faire remarquer que la « race noire », par exemple, doit être pareillement abolie et d’abord critiquée, y compris dans les manifestations identitaires qui ont servi les luttes de certains groupes noirs. Faux procès ! Car les rédacteurs de Race Traitor définissent ce nouvel abolitionnisme comme partie prenante d’un projet de subversion sociale, visant bien entendu, à l’abolition de toutes les races.

Il importe donc de présenter succinctement les thèses défendues par Race Traitor.

I. La race est une formation sociale construite historiquement et en changement permanent ; elle n’a pas de fondements biologiques.

II. Le capitalisme peut parfaitement fonctionner sans la race. Mais, aux États-Unis, la question de la race est centrale dans le système de contrôle politique de la classe ouvrière. La « suprématie blanche » est la principale caractéristique du racisme, lui-même typique de la « civilisation américaine ». Le privilège de race existe comme forme spécifique des relations sociales capitalistes. Les relations raciales cachent les relations de classe mais elles en font aussi partie. La place centrale des Noirs américains dans la construction du racisme explique que, pour tout groupe immigré, l’intégration dans la société américaine passe par sa différentiation vis-à-vis des Noirs.

L’histoire de l’intégration des immigrés irlandais dans la race blanche en est un bon exemple. Au XIXe siècle, les Irlandais étaient considérés comme génétiquement inférieurs et une race à part ; ils se trouvaient au plus bas de l’échelle sociale, parfois plus bas que les Noirs affranchis. La classe dirigeante américaine a vite compris que l’élargissement aux prolétaires irlandais des privilèges propres à la catégorie des Blancs, permettait de consolider la division de classe [3].

III. Aux États-Unis, la solution des problèmes sociaux, la clef des transformations sociales, réside dans l’abolition de la race blanche, c’est-à-dire, dans l’abolition d’une relation sociale sur laquelle se fondent les privilèges de la peau blanche. L’abolition de la race blanche mènera inévitablement à l’élimination de toutes les races, en tant que catégories sociales. La race noire est une réponse défensive à l’oppression blanche, elle se dissoudrait une fois cette oppression disparue.

IV. Les diverses formes d’antiracisme concentrent leur action sur les racistes et non sur le racisme, et tendent à accepter implicitement, souvent incons­ciemment, l’idée de race comme quelque chose qu’il faut admettre.

Quelques remarques critiques — Pour Race Traitor, la race noire n’existe que comme reflet de la race blanche. Certes, mais passer trop vite sur les antagonisme de classe qui existent dans son sein ne peut déplaire à ceux qui présentent la communauté noire comme homogène, l’idéalisant comme sujet « révolutionnaire » à des fins nationalistes. Et il est légitime de poser la question : la culture noire est-elle une culture de résistance ou une culture fondatrice d’une nouvelle classe moyenne noire ?

Le refus individuel d’appartenance à la race blanche que Race Traitor propose est particulièrement difficile dans la société américaine où la race est liée à une relation sociale fondée sur des privilèges. Le refus volontariste des privilèges peut faire croire que l’appartenance à la race blanche est une question de choix dans une société de classe. Évidemment, il est encore plus difficile à faire si on se trouve dans la catégorie de Noir, de prolétaire noir. Dans le refus, les Blancs restent encore privilégiés, et les bourgeois blancs davantage… S’il s’agit d’une relation sociale, elle ne peut être renversée que par un refus collectif, par une subversion sociale. D’où les limites de ces idées au-delà d’une incitation à un positionnement individuel et éthique.

Enfin, les analyses de Race Traitor se limitent au problème du racisme aux États-Unis obscurcissant ainsi leur portée émancipatrice. Par exemple, le modèle français a lui aussi ses spécificités. Il est bâti sur les principes de la révolution bourgeoise et de l’égalité formelle. La figure du citoyen, le droit du sol et l’idée républicaine de l’intégration, sont des éléments essentiels de l’idéologie démocratique. Les conditions modernes d’exploitation et l’importance de maintenir une force de travail hors-droit (immigrés sans-papiers) exigent des corrections au principe du droit du sol. Si les Italiens, les Espagnols et tout dernièrement les Portugais, sont devenus des Blancs pour pouvoir être des presque Français (sans « souche », diront certains), tous les autres doivent rester dans la catégorie des non Blancs car ils ne doivent pas être « intégrés ».

Charles Reeve

Traduction des textes par Gobelin

 

ce qu'entend une femme noire 

ABOLIR LA RACE BLANCHE
PAR TOUS LES MOYENS

 

Texte 1

Abolir la race blanche — par tous les moyens nécessaires

[…] Réclamer l’abolition de la race blanche est différent de ce qu’on appelle « antiracisme ». Le terme de « racisme » a fini par s’appliquer à toute une série de comportements, certains incompatibles entre eux, et s’est dévalué jusqu’à signifier à peine plus qu’une tendance à ne pas aimer certaines personnes à cause de la couleur de leur peau. En outre, l’antiracisme admet l’existence naturelle de « races » même s’il opère des distinctions sociales entre elles. Les abolitionnistes affirment, au contraire, que ce n’est pas parce qu’elles sont blanches que certaines personnes sont favorisées socialement ; elles ont été définies comme « blanches » parce qu’elles sont favorisées. La race elle-même est un produit de la discrimination sociale ; tant qu’existera la race blanche, tous les mouvements contre le racisme seront voués à l’échec.

L’existence de la race blanche dépend de la volonté de ceux qui placent leurs privilèges de race au-dessus des leurs intérêts de classe, de sexe, etc. La défection d’un nombre suffisamment élevé de ses membres pour qu’elle cesse de déterminer systématiquement la conduite de tous déclenchera des tremblements qui conduiront à son effondrement. La revue Race Traitor se donne pour but de servir de centre intellectuel à ceux qui cherchent à abolir la race blanche. Elle encouragera la dissidence par rapport au conformisme qui entretient son existence et popularisera les exemples de défection dans ses rangs, analysera les forces qui maintiennent sa cohésion et celles qui promettent de la faire voler en éclats. Une partie de sa tâche consistera à promouvoir des débats au sein des abolitionnistes. Quand ce sera possible, elle soutiendra les mesures pratiques, guidée par le principe que « trahir les Blancs s’est servir l’humanité ».

Dissoudre le club

La race blanche est un club, qui recrute certaines personnes à la naissance, sans leur consentement, et les élève selon ses règles. Pour la plupart, ses membres passent toute leur vie en acceptant les avantages de leur appartenance au club, sans s’interroger sur les coûts. Quand des individus remettent les règles en question, les responsables sont prompts à leur rappeler tout ce qu’ils doivent au club et de les mettre en garde contre les dangers auxquels ils devront faire face s’ils le quittent. Race Traitor vise à dissoudre le club, à le fracturer, à le faire exploser.

[…] À de rares moments, [la paix agitée des soi-disant blancs] vole en éclats, leur certitude est ébranlée et il sont contraints de remettre en cause la logique qui règle habituellement leur vie. C’est un de ces moments que nous avons connu dans les jours qui suivirent immédiatement le verdict contre Rodney King [4], où une majorité d’Américains blancs acceptèrent de reconnaître devant les sondeurs que les Noirs avaient de bonnes raisons de se révolter et où certains se joignirent à eux.

Habituellement, ces moments sont de courte durée. Il suffit d’envoyer les fusils et les programmes de réforme pour rétablir l’ordre et, plus important, l’illusion que les affaires sont en de bonnes mains, et les gens peuvent retourner dormir. Les fusils et les programmes de réforme visent les Blancs comme les Noirs — les fusils comme avertissement et les programmes de réforme pour soulager leurs consciences.

[…] Les moments où les certitudes admises sur la race s’effondrent sont la promesse sismique que quelque part dans le flux tectonique une nouvelle faille se creuse, une nouvelle attaque sur Harper’s Ferry se prépare [5]. On ne peut en prédire la nature ni l’heure, mais on ne peut douter de sa venue. Quand elle adviendra, elle engendrera une série de tremblements qui mèneront à la désintégration de la race blanche.

Nous voulons être prêts. et marcher dans Jérusalem comme le fit John (Brown) [6]. De quelle revue s’agit-il ? Race Traitor existe, non pour faire des adeptes mais pour tendre la main à ceux qui sont insatisfaits des conditions d’adhésion au club des blancs. Elle vise comme lectorat de base les individus appelés couramment Blancs qui, d’une manière ou d’une autre, considèrent la blancheur comme un problème perpétuant l’injustice et empêchant même les mieux disposés d’entre eux de participer sans équivoque à la lutte pour la liberté de l’humanité. En invitant ces dissidents à un voyage de découverte de la blancheur et de ses mécontents, nous espérons pouvoir participer, avec d’autres, au processus de définition d’une nouvelle communauté humaine. Nous ne souhaitons ni minimiser la complicité des plus déshérités des Blancs avec le système de la suprématie blanche ni exagérer le sens des transgressions momentanés des règles blanches.

[…] Dans la première version du film Robin des Bois (avec Errol Flynn), le shérif de Nottingham dit à Robin : « Tu parles trahison », et ce dernier répond : « Couramment ». Nous espérons en faire autant.

Éditorial de Race Traitor.

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LE PROBLÈME QUE ME POSE
L'ENSEIGNEMENT MULTICULTUREL

Texte 2

— Dis, papa, on est quoi ?
— Comment ça ?
— Ben, oui… d’où est-ce qu’on vient ? On est italiens, irlandais, juifs… enfin tu vois, quoi.
— Eh, bien, nous sommes d’ici ; nous sommes américains.
— Papa ! Qu’est-ce que je vais dire, à l’école ?

Plus d’une fois, ma fille de neuf ans et moi avons eu cette discussion. Je crois comprendre son insatisfaction. Après tout, pendant la plus grande partie de ma scolarisation au collège et au lycée, je savais ce que j’étais : catholique et irlandais. Mais, indéniablement, plus catholique qu’irlandais. Mes sœurs et moi faisons encore cette plaisanterie : la raison pour laquelle nous allions dans une école religieuse et non dans une école publique, c’est que seuls les enfants « publics » allaient à l’école publique. Nous n’avions pas la moindre idée de ce à quoi pouvaient ressembler ces écoles « publiques » ; mais nous savions qu’elles n’étaient pas catholiques. Être catholique voulait dire se lever deux heures plus tôt les jours d’école et aller à la messe tous les jours des semaines durant ; cela voulait dire devenir enfant de chœur et rêver du pouvoir sacré incarné par le prêtre ; cela voulait dire envisager sérieusement de devenir prêtre jusqu’à la fin du collège.

Être catholique voulait dire avoir vraiment peur quand on allait à confesse le samedi — même si le pire que nous ayons pu faire était sans conséquence.

Être irlandais n’était pas une préoccupation quotidienne. Être irlandais voulait dire regarder le défilé de la Saint-Patrick à la télévision ; cela voulait dire participer au spectacle annuel de l’école où tous les enfants s’habillaient en vert ; cela voulait dire, pour mes sœurs, prendre des leçons de danse où elles apprenaient des gigues et des quadrilles (mais arrêtaient de les danser assez vite, heureusement). Être irlandais voulait dire aller une ou deux fois à Rocckaway [7] pendant les vacances d’été et y apprendre qu’un vieil ami de la famille avait un de ces boulots de gardien d’école qui lui permettait d’être presque riche. Apparemment, les écoles « publiques » avaient au moins une chose de bonne.

Plus tard, quand je quittai Brooklyn pour partir loin dans le Bronx, à l’université, j’avais envie de rentrer sous terre chaque fois que l’on disait de quelqu’un que c’était un « BIC », Bronx ou Brooklyn Irish Catholic [catholique irlandais du Bronx ou de Brooklyn] selon le cas. Ils entendaient par là quelqu’un de timoré sexuellement mais de hardi avec la bouteille. La plupart des gens à qui l’on collait cette étiquette en souffraient mais, au fil du temps, j’en entendis plus d’un tirer gloire de cette qualification. Ma fille, malgré sa consternation de constater que nous n’étions rien qui pût lui être utile à l’école, n’aurait pas su quoi faire de l’appellation « BIC ».

Une fois que j’eus cessé d’être catholique, ce ne fut pas long avant que, plus ou moins sans m’en rendre compte, je cesse de me sentir irlandais. Abandonner mon côté catholique avait été dur ; le côté irlandais ne fut qu’un détail. (Ne plus s’identifier à la condition d’être Blanc vint bien plus tard.)

Revenons au début de cet article. Ma fille veut vraiment savoir « Qui a été le premier être humain ? » et « D’où il venait ? ». Contrairement à ses questions sur les origines de l’espèce humain, ses questions sur son identité sociale viennent rarement de son propre désir de savoir ou de comprendre.

Elles viennent de son l’école, une école qui s’engage explicitement à dispenser un enseignement multiculturel à un ensemble d’élèves variés. Elles font généralement partie de la mission d’un enseignant s’efforçant de découvrir, avec les enfants, les diverses racines des gamins de la classe. On pointe sur des cartes les lieux d’origine de la famille, une ou deux générations plus tôt ; on bâtit des arbres généalogiques ; on rédige des biographies. Quelle objection pourrais-je avoir contre cela ?

Pourtant j’en ai une. Au début de l’année, en apprenant que ma fille allait étudier l’immigration en CM1, j’ai dit à sa maîtresse, une femme que je connais depuis des années, que je n’aimais pas ce thème, qu’il déformait les réalités essentielles de l’Amérique et qu’il désavantageait profondément les élèves noirs de la classe. Un trop grand nombre de ces enfants n’auraient aucune histoire de souffrances et de réussite de l’immigrant à partager avec leurs camarades de classe. L’institutrice fut, à mon avis, sincèrement surprise par mes objections. Elle me rappela que traditionnellement l’école célébrait le Mois de l’histoire noire en étudiant des sujets liés à la lutte des Noirs pour la liberté. Cette réponse me laissa insatisfait. Je me permis de lui suggérer que le thème de « Mouvement » lui permettrait d’explorer certains des mêmes sujets sans avoir les mêmes problèmes. À mon agréable surprise, le thème fut finalement rectifié de manière à inclure la migration forcée parallèlement à l’immigration.

[…] Trop souvent, l’éducation multiculturelle encouragée dans les écoles américaines repose sur une notion superficielle de la culture. À mon sens, Ralph W. Nicholas a vu juste quand il a écrit que la culture « renvoie à toutes les habitudes, tous les modèles et toutes les façons de penser qu’acquièrent les êtres humains en héritage extra-génétique ». (C’est moi qui souligne.) Étant donné la volonté d’étudier des cultures multiples à travers le prisme de leur origine continentale ou nationale, il me semble qu’on encourage beaucoup d’écoliers et d’étudiants à comprendre la culture comme un héritage génétique. La notion d’immigration est, au fond, un des moyens les plus répandus et évidents de décrire et de comprendre la diversité du peuple américain. Elle permet aux maîtres et aux élèves d’apprécier la difficulté qu’il y a à s’adapter à de nouvelles façons de faire. En revanche, comme moyen de comprendre l’Amérique, elle est profondément viciée.

En mettant l’accent sur l’immigration comme catégorie centrale de l’étude historique de l’Amérique, l’on débouche généralement sur l’idée d’« arriver » comme catégorie économique et de la petite entreprise comme institution économique centrale.

[…] Le monde est fait non pas de la nostalgie des coutumes de pays lointains mais d’événements et de personnalités proches. Et la culture qui a fait de l’Amérique ce qu’elle est et ce qu’elle pourrait être n’est pas une accumulation de contributions plus ou moins égales apportées par divers groupes d’immigrants en tant que tels.

Tous ceux qui ont vécu ici et tous ceux qui y vivent font partie de ce que nous sommes et de ce que nous pourrions devenir. Mais, nous devons savoir clairement ce que nous sommes et ce que nous voulons devenir. Les pratiques caractéristiques de l’enseignement multiculturel, tel qu’il apparaît dans les manuels scolaires californiens et dans les travaux de ma fille sur l’immigration, laissent croire que nous avons accompli plus que nous ne pensons et qu’il reste moins à faire que nous ne le croyons. L’enseignement multiculturel tend à négliger l’importance de l’oppression actuelle ou, s’il reconnaît son existence, il tend à la présenter comme une oppression sans oppresseurs. Je peux me tromper. Il se peut en effet que dans certaines situations d’enseignement multiculturel, on encourage les élèves à examiner non seulement les difficultés endurées par les immigrants européens mais aussi leur volonté relative de devenir blancs en Amérique. D’où mon idée que l’enseignement multiculturel est un projet de défaite.

Ceux qui sont à l’avant-garde des efforts visant à multiculturaliser les programmes sont, trop souvent, les produits intellectuels et personnels du sursaut des années 60. Mais ils ont abandonné l’espoir dans le désir utopique des années 60 et l’ont remplacé par l’équivalent social, politique et éducatif de l’assistanat dirigé. Or, plus que tout le reste, ce sont les luttes des Noirs des années 50 et 60 qui donnèrent à ce désir utopique son expression initiale. Et il imprima profondément les esprits et les cœurs des Blancs. Il y eut une époque où des milliers de foyers blancs furent secoués par des débats entre enfants et parents sur la question raciale. Mais, à mon avis, ce n’est guère le cas aujourd’hui. L’abandon de la lutte pour l’égalité raciale a été nourri par l’idée que ceux que l’on considère comme blancs sont finalement incapables de se joindre sans équivoque au combat pour la libération des Noirs et pour leur propre liberté.

C’est la lutte pour l’égalité raciale qui fut l’élément déterminant dans les événements, petits et grands. des années 60. J’ai moi-même joué un rôle trop infime dans les batailles de cette époque pour que cela mérite seulement une note en bas de page. Mais je suis heureux de l’avoir fait. Ce ne fut pas toujours facile de discuter quand personne ne semblait avoir le même point de vue. Ce n’était pas toujours facile quand des gens de ma famille me rappelaient l’époque où l’on pouvait lire : « Nous ne recrutons aucun Irlandais. » — comme si la veille encore ils avaient subi une discrimination parce qu’ils étaient irlandais. Je suis heureux de n’avoir pas accordé alors beaucoup de valeur à leur qualité d’Irlandais parce que, pour moi, elle me semblait alors et, pour l’essentiel, me semble encore aujourd’hui, inséparable de leur blancheur.

La vision multiculturaliste a un but social limité : les gens devraient apprendre à vivre et à laisser vivre. Mais ce que les tenants de la croyance multiculturelle négligent souvent, c’est qu’en Amérique le « vivre et laisser vivre » repose sur une complicité permanente avec la reproduction des distinctions de races. Tant que ces distinctions demeurerons intactes, il est peu probable que l’enseignement multiculturel modifie sensiblement le refus persistant de milliers de jeunes Noirs de participer à l’école avec enthousiasme. Et il est peu probable que l’enseignement multiculturel contribue beaucoup à modifier les idées reçues des Blancs, quelle que soit la région du globe d’où ils viennent, eux ou leurs ancêtres.

John Garvey

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ANTIFASCISME, «ANTIRACISME» ET ABOLITION

Texte 3

Il existe désormais aux États-Unis et dans le monde entier un certain nombre de projets, de centres de recherche et de publications qui se nomment « antiracistes ». Presque toute l’attention du mouvement « antiraciste » se concentre sur des groupes comme les nazis ou le Ku-klux-klan qui avouent explicitement leur racisme et sur les mouvements anti-avortement ou anti-homosexuels qui sont en grande partie dirigés par des individus se situant à l’extrême droite de l’échiquier politique, et ses initiatives programmatiques s’attachent presque exclusivement à combattre ces forces.

Nous pensons que c’est une erreur. De même que le système capitaliste n’est pas un complot des capitalistes, la notion de race n’est pas l’œuvre des racistes. Au contraire, elle est reproduite par les principales institutions de la société, parmi lesquelles figurent les écoles (qui définissent l’ « excellence »), le marché du travail (qui définit l’ « emploi »), la loi (qui définit le « crime »), le système de protection sociale (qui définit la « misère ») et la famille (qui définit la « parenté ») – et elle est renforcée par divers programmes de réforme concernant bon nombre des problèmes sociaux dont s’occupe traditionnellement la « gauche ».

Les groupes racistes et d’extrême droite représentent dans l’ensemble des caricatures de la réalité qu’offre cette société définie par les races ; au pire, ils illustrent les efforts d’une minorité visant à repousser la barrière raciale plus loin que ce qui est généralement jugé convenable. Quand c’est le cas, le mouvement « antiraciste » se trompe gravement sur les racines du problème racial et adopte une stratégie erronée pour s’y attaquer.

Race Traitor estime que l’objectif principal de ceux qui cherchent à éliminer les barrières raciales devrait être les institutions et les comportements qui les entretiennent : écoles, justice pénale et systèmes de protection sociale, employeurs et syndicats, famille. En cela, nous sommes à l’unisson des premiers abolitionnistes, qui ne se lassèrent jamais de montrer que le problème, ce n’étaient pas les propriétaires d’esclaves de Caroline mais les bons citoyens du Massachusetts [8].

[Un groupe de nazis organise une manifestation anti-homosexuelle dans une ville de Pennsylvanie. Un groupe d’opposants appelle à une contre-manifestation. La police est chargée de protéger les nazis. Les organisateurs antifascistes revendiquent une victoire.]

[…] Nous n’en sommes pas si sûrs. Nous n’avons aucun doute sur le fait que l’annulation du défilé fut une défaite pour les nazis ; mais il nous semble que ce fut plus une victoire de l’État que des organisateurs antifascistes, car l’État put apparaître comme le défenseur à la fois de la liberté d’expression et de l’ordre, en marginalisant les « extrémistes » des deux bords — ceux qui veulent bâtir des camps de la mort et ceux qui veulent empêcher leur construction [9]. Nous aurions tendance à approuver un autre commentateur, qui jugea la contre-manifestation « inefficace ».

Nous sommes pour chasser les nazis des rues par la force chaque fois qu’ils se montrent, et les confrontations militantes avec les « racistes » et autres réactionnaires de droite (ou de gauche). Mais nous posons la question : « À quoi sert cette stratégie ? » S’il s’agit de causer des dommages matériels aux fascistes, il ne faut pas être grand clerc pour voir que ces dommages peuvent être infligés de manière plus efficace n’importe quel jour de l’année où ils n’apparaissent pas en public entourés d’un mur de flics et de caméras de télévision. S’il s’agit de favoriser la désertion de nazis, nous n’avons aucun moyen de savoir dans quelle mesure ces actions sont efficaces. Si le but est de démontrer que l’État est le défenseur des nazis, il s’agit d’un vérité très partielle ; l’État est défenseur de l’ordre public et a montré qu’il était tout à fait prêt à réprimer les nazis et autres extrémistes blancs qui menacent cet ordre. Et si le but est de rallier des gens à une vision du monde sans barrières de race, nous sommes obligés d’affirmer que toute action qui vise à écraser des nazis physiquement et n’y parvient pas à cause de l’intervention de l’État a pour effet de renforcer l’autorité de l’État, lequel est, comme nous l’avons dit, la principale force derrière les barrières raciales.

Éditorial de Race Traitor.

 

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[1] Les résultats frauduleux des élections présidentielles en Floride (2001) — qui ont décidé du vainqueur au niveau national — ne furent pas le seul fait de la vétusté du système électoral. Dans plusieurs régions de cet État, les électeurs noirs furent empêchés de voter ou leurs votes massivement invalidés.

[2] Race Traitor– P.O. Box 499, Dorchester, MA 02122. En livre, un choix de textes des cinq premiers numéros : Race Traitor, Routledge, NY, 1996. La revue parait depuis 1992 et diffuse à plus de 2 000 exemplaires, chiffre honorable dans la presse radicale nord-américaine. Certains des fondateurs venaient du marxisme-léninisme, d’autres étaient influencés par les idées de C L. R James (en 1945, à l’origine d’une importante scission dans le trotskisme américain caractérisant l’URSS comme capitalisme d’État, à l’instar de Socialisme et Barbarie en France). Aujourd’hui la revue est ouverte à d’autres courants, le dernier numéro (13-14, été 2001) ayant été fait en collaboration avec le groupe surréaliste américain.

[3] Voir à ce propos l’ouvrage de Noël lgnatiev, un des rédacteurs : How the Irish became White, Routledge, N. Y.

[4] Un Noir sauvagement battu par des policiers de Los Angeles, scène qui fut filmée par un amateur. Les policiers ont eu des peines symboliques, déclenchant la fureur de la communauté noire.

[5] John Brown, abolitionniste, mena une révolte d’esclaves en 1859 contre l’arsenal de Harper’s Ferry, un village en Virginie, et fut pendu lors de son écrasement.

[6] Voir note 5.

[7] Péninsule bordée de plages, dans les limites de la municipalité de New York, fréquentée par les gens d’origine irlandaise.

[8] Le texte renvoie ici aux textes de Marx sur la guerre civile aux États-Unis. Celui-ci mentionnait le rôle des « bons » capitalistes nordistes dans la création, l’entretien et enfin la destruction du système esclavagiste, selon leurs besoins de profit.

[9] On rapprochera utilement cet exemple de celui des manifestations anti-avortement des néo-nazis et intégristes français, interdites par la Préfecture de police (note d’O. T.).

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Nota. Les illustrations ne sont pas celles originellement publiées dans Oiseau-tempête. Elles sont postérieures (photos prises dans les manifestations récentes aux États-Unis, etc.).

Et nous nous resterons sur la terre, qui est (quelquefois) si jolie…

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Notre Père qui êtes aux cieux
Restez-y
Et nous nous resterons sur la terre
Qui est quelquefois si jolie

Avec ses mystères de New York
Et puis ses mystères de Paris
Qui valent bien celui de la Trinité
Avec son petit canal de l’Ourcq
Sa grande muraille de Chine
Sa rivière de Morlaix
Ses bêtises de Cambrai
Avec son Océan Pacifique
Et ses deux bassins aux Tuilleries
Avec ses bons enfants et ses mauvais sujets
Avec toutes les merveilles du monde
Qui sont là
Simplement sur la terre
Offertes à tout le monde
Éparpillées
Émerveillées elles-même d’être de telles merveilles
Et qui n’osent se l’avouer
Comme une jolie fille nue qui n’ose se montrer
Avec les épouvantables malheurs du monde
Qui sont légion
Avec leurs légionnaires
Avec leur tortionnaires
Avec les maîtres de ce monde
Les maîtres avec leurs prêtres leurs traîtres et leurs reîtres
Avec les saisons
Avec les années
Avec les jolies filles et avec les vieux cons
Avec la paille de la misère pourrissant dans l’acier des canons.

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Capture d’écran 2015-01-15 à 14.38.41 Merci à Jacques Prévert (Paroles) & à Alain Souchon.