LA PUISSANCE ET LA GRÂCE [Le sentiment de la beauté 2.]

La première réflexion qui m’est venue à l’esprit, le jour où j’ai rencontré cette photographie (ci-dessus), c’est que les publicitaires qui répandent des clichés féminins – dans les deux sens du terme clichés – déréalisées et pornographiques doivent se donner beaucoup de mal pour arriver à leurs fins.

On m’objectera que cette femme est jeune et belle et je n’en disconviens pas. Mais ce qui frappe surtout, me semble-t-il, c’est que la photo est prise sans apprêt, sinon à l’improviste. La jeune femme observe (peut-être) la piqure d’une herbe ou d’un insecte sur son mollet gauche. Et son geste simple, le déséquilibre contrôlé de son corps offrent immédiatement au regard une pose de statue, une icône de la grâce.

Elle pourrait être mieux en chair, les seins plus lourds, le ventre moins ferme, cela ne changerait rien : le geste improvisé fournit la meilleure composition imaginable – chair, lumière, ombres – dans le cadre rectangulaire de la photographie.

Au point qu’on ne voit plus le fond de garrigue, sur lequel le sujet semble avoir été ajouté par un procédé technique. Le corps lumineux crée un effet de relief qui écarte l’arrière-plan presque hors de la conscience.

J’ai d’abord pensé à Maillol (dont les modèles étaient plus pulpeuses), puis à une photo, dont j’avais l’image en tête sans parvenir à en retrouver l’auteur·e.

C’est une photographie de Henriette Theodora Markovitch, connue sous le pseudonyme de Dora Maar (1907-1997), souvent attribuée à Man Ray, auprès de qui elle avait travaillé. Elle s’intitule Assia et son ombre, sa sœur noire (1934).

Le corps de la modèle donne une impression de force, accentuée par le jeu d’ombres. Mais cela ne suffit pas à expliquer mon association d’idées. Je présume que mon inconscient a établi un rapport dynamique entre la forme du corps d’Assia et celle de « sa sœur noire », en supprimant cette dernière par un éclairage de plein jour. L’inconnue dans la garrigue figure une Assia lumineuse et en mouvement, quittant la pose voulue par Dora Maar.

Retour au noir et blanc, mais en pleine lumière, pour cette autre jeune femme dont l’impression de puissance que son corps dégage est à peine modulée par une torsion de la jambe droite, peut-être mouvement de pudeur inconscient pour serrer ses cuisses l’une contre l’autre.

Comme dans la première photo, la présence impressionnante du corps est telle qu’on peut le croire ajouté par collage sur un fond de dune et de mer. La trace des pieds dans le sable et l’ombre du corps démentent ce soupçon.

Cependant, l’image concédée, accompagnée d’une infime moue de mépris (Tu as besoin de ça !?), la femme ne va-t-elle pas s’enfoncer à nouveau dans le sable, suivant un mouvement hélicoïdal que ses pieds amorcent ?

Voir ici le premier volet «Grâce leur soit rendue».

Optique et haine de classe.

 «On n’est pas là pour offrir des montures Chanel à tout le monde ou des verres antireflet qui filtrent la lumière bleue».

Cette déclaration de la ministre de la Santé Agnès Buzyn, invitée mardi 21 novembre de l’Association des journalistes de l’information sociale (Ajis), a suscité des commentaires indignés – ce qui est le moins – mais pas toujours précis.

On a parlé sur les dits «réseaux sociaux» de «mépris de classe».

Or, comme on dit chez les Tontons flingueurs: «Y’en a !» Mais pas seulement…

La réaction de la ministre manifeste davantage que du mépris pour les pauvres, préoccupés de chétives marchandises. C’est une véritable haine de classe qui ressurgit là.

Non seulement les pauvres sont ridicules (ils prétendent porter les même lunettes que moi), mais quand on leur propose «ça», ils veulent s’emparer de «ÇA».

Les pauvres ne veulent jamais se contenter de la place qui leur est légitimement – en vertu de l’ordre naturel des choses capitalistes – attribuée. Relâchez votre attention une seconde, et ils en profitent pour remettre en cause la hiérarchie des conditions.

Il est extrêmement risqué de parler aux pauvres de leurs «droits» (déjà, ça sonne un peu ridicule, non?) parce que cela les entraîne irrésistiblement à se croire vos égaux en droit. De là à remettre en cause la répartition naturelle des richesses, il n’y a qu’un pas…

Les pauvres sont dangereux, ils ignorent la modestie et la gratitude. Ajoutez le bruit et l’odeur, vous reconnaîtrez que les pauvres sont haïssables.

 

Marie Trintignant, pas de quoi en faire un drame: c’était juste une femme!

Après tout, les Inrocks ont raison: The Show must go on. On ne peut pas se lamenter pendant des années. Est-ce que ça la ferait revenir, je vous le demande!

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Maître Pierrat, l’excellent avocat, a raison: tuer avec passion, ça vous a une autre gueule (cassée, certes!) que pour de l’argent! Et puis ces artistes sont des écorchés…

Stars à la barre. Auteur: Emmanuel Pierrat, avocat.

Juste une femme. Auteure & interprète: Anne Sylvestre.

GRÂCE LEUR SOIT RENDUE ! ~ [Le sentiment de la beauté 1.]

Twitter. Devant cette photographie d’une jeune femme (@acacia_prominen), par une autre (@sallymoony) je me suis interrogé sur ce qui produit l’effet de beauté que j’éprouve. Envie peut-être présomptueuse – ou démunie, ce qui revient au même –, mais s’il fallait être certain(e) de parvenir à un résultat original avant de jeter des notes sur le papier ou le clavier… – Et puis j’y reviendrai.

Je ne doute pas de la beauté – irradiante – de la modèle, mais tel n’est pas le sujet de ma réflexion. Ce n’est une manière ni de l’effacer ni de minimiser son rôle. Simplement, je ne suis pas là pour « évaluer » sa beauté.

Je peux cependant repérer quelques éléments matériels, ce qui ne les rend d’ailleurs pas moins subjectifs aux yeux d’autres que moi :

J’aime beaucoup (aussi !) les cheveux coupés courts pour les femmes. Ici, leur coloration (artificielle) entre dans une harmonie de tons subtile avec le velouté de la peau brunie et le maquillage doré des paupières.

Sans doute, regardai-je cette jeune femme autrement que toute autre personne sur Terre (pas « mieux » !) : influencé par exemple par le souvenir du visage d’Anne (moins rond), sosie de cette actrice, dont bien sûr le nom m’échappe à l’instant, qui vend le New York Herald sur les Champs dans un film de Godard…

La pose – yeux clos, visage tendu vers l’objectif, lèvres entr’ouvertes, épaules nues – suscite une impression d’apaisement, de confiance.

On ne peut imaginer que la modèle dort. Serait-ce une pause dans la séance, plutôt qu’une pose ?

Prendre du champ…

Marcel Duchamp disait que c’est le « regardeur » qui « fait le tableau[1] ».

Je me suis demandé si je « faisais » ce portrait photographique. Il me semble que non.

Je sais que la modèle est une personne contemporaine réelle et vivante, qu’elle dispose par exemple d’un compte Twitter… Peut-être le fait qu’elle ait les yeux fermés, me privant de son regard, renforce-t-il l’évidence que ce que je vois, et qui m’émeut, est bien le regard de la photographe sur elle.

Au-delà de l’évidence matérielle (qui a appuyé sur le bouton), c’est bien en effet le regard de la photographe (et non le mien) qui « fait » le portrait, et re-crée le visage de la jeune femme aux cheveux cuivrés.

La mise à disposition (sur la toile !) est une invitation par la photographe aux « regardeurs » et « regardeuses », non pas (simplement) à admirer la beauté de la modèle, mais à saisir un peu de l’alchimie lumineuse que crée le regard de l’une sur l’autre.

Un regard sur la fabrique de la beauté, dans laquelle la lumière naturelle (?) est seconde par rapport à l’éclairage du sentiment.

C’est une émotion que je suis autorisé à éprouver, ou plutôt à laquelle je suis autorisé à assister.

Serait-ce que la photo me fait voyeur ?

Témoin plutôt (j’espère). Et passeur aujourd’hui.

Qu’infiniment de grâce soit rendue à ces deux femmes pour en être ainsi prodigues !

[1] « Mais je crois que l’artiste qui fait cette œuvre ne sait pas ce qu’il fait. Je veux dire par là : il sait ce qu’il fait physiquement, et même sa matière grise pense normalement, mais il n’est pas capable d’estimer le résultat esthétique. Ce résultat esthétique est un phénomène à deux pôles : le premier, c’est l’artiste qui produit, le second, c’est le spectateur, et par spectateur je n’entends pas seulement le contemporain, mais j’entends toute la postérité et tous les regardeurs d’œuvres d’art qui, par leur vote, décident qu’une chose doit rester ou survivre parce qu’elle a une profondeur que l’artiste a produite, sans le savoir. Et j’insiste là-dessus parce que les artistes n’aiment pas qu’on leur dise ça. L’artiste aime bien croire qu’il est complètement conscient de ce qu’il a fait, de pourquoi il le fait, de comment il le fait, et de la valeur intrinsèque de son œuvre. À ça, je ne crois pas du tout. Je crois sincèrement que le tableau est autant fait par le regardeur que par l’artiste. »

“AFFAIRE POLANSKI : LES FILLES DE RIEN ET LES HOMMES ENTRE EUX” ~ par Lola Lafon & Peggy Sastre, écrivaines.

Inutile, je pense, d’expliquer pourquoi je republie aujourd’hui ce texte, paru dans Libération, le 21 juillet 2010. 

Mais pourquoi republier celui-ci?

Parce qu’il est juste et beau, et que ces qualités rares sont de validité permanente, comme — pour longtemps hélas! — les maux qu’il dénonce.

Dernière minute: Ce 24 janvier, l’avocat du metteur en scène annonce que son client renonce à présider la cérémonie.

Certains refrains ne s’usent jamais et s’entonnent à plusieurs d’une voix forte et assurée, bras dessus, bras dessous, comme un seul homme. Et depuis des mois, une chanson inaltérable répète encore et encore l’histoire d’un Tout (puissant), «au-dessus de ça», «grand artiste», un «bienfaiteur de l’humanité», assigné à résidence dans cette «prison» qu’est son chalet suisse de 1 800 m2. Face à rien, quelques tristes gueuses à la recherche de leurs «trente deniers». Évidemment, tout ça n’a rien d’un conte, ce brouhaha incessant, ce bruit de fond, ce grésillement permanent renouvelé sans arrêt au gré des relais médiatiques. C’est une histoire «idiote», «sans importance», une accusation qui «n’a pas de sens», «absurde» et «infâme», à peine un «délit», cette affaire vieille de «trente-trois ans», «ridicule» !

Avec d’un côté, ceux qui, comme un seul homme s’insurgent, font signer des pétitions et se soulèvent, prennent la plume et l’audience à témoin : c’est intolérable, ça leur «soulève le cœur» qu’on puisse ainsi s’attaquer à un des leurs, déjà traqué, diminué, diffamé. De cocktail en interview, à la une de partout, comme un seul homme, la mine offusquée et le verbe vibrant, les voilà qui se font juges, parce que c’est ainsi, ils savent : cette «pure et simple opération de chantage» est «vraisemblablement» un mensonge…

Alors nous l’écoutons attentivement, cette caste des hommes entre eux, bien serrés, bien rangés, avec l’aplomb de leur rang, cette autoproclamée élite intellectuelle au verbe haut, abasourdie d’être mise en cause contre des pas grand-choses, bien dispensables. Une élite mâle qui s’arroge le droit du corps de quelques interchangeables et désobéissantes victimes qui ouvrent enfin la bouche.

Ceux pour qui elle était toujours habillée trop court, trop moulant, trop transparent, elle le voulait bien, elle faisait déjà femme, elle était une pute, ce n’était pas le premier, et ça l’arrangeait bien qu’il prenne les devants. Trop provocatrice, trop inconsciente, trop lolita, trop menteuse, trop folle — et si ce n’est pas elle, c’est donc sa mère qui l’a laissée aller au rendez-vous. Et qui dit non consent, bien entendu…

Et qui sont-elles, celles dont on parle, extirpées du silence où elles étaient rangées soigneusement après utilisation ? A cette question, comme un seul homme, il nous est répondu qu’il n’y a rien à voir, allez, les plaignantes ne sont : rien.

Rien, à peine quelques tas de culs et de vagins anonymes et utilitaires devenus viande avariée de «mère de famille» pour l’une et «prostituée peut-être» «en mal de publicité» pour l’autre, petite chose oubliée, fille de rien, une petite voix sortie du passé et une photo trimballée sur le Net, l’histoire d’une nuit dégueulasse commentée à l’infini.

Nous, nous passons des nuits blanches à nous retourner dans les échos de leurs précisions sordides «ce n’était pas un viol, c’était une relation illégale avec une mineure». À nous demander, nous aussi, ce qui se passe là, ce qui se déroule sous nos yeux pour qu’ils puissent affirmer, sans rougir, sans transpirer, que le viol d’une adolescente de 13 ans, droguée, sodomisée, ayant dit non à dix-sept reprises, ayant porté plainte le soir même puisse être défini en ces termes légers. Cette histoire nous la connaissons depuis longtemps, et tous ces propos, ces adjectifs, nous les avons déjà entendus ou nous les entendrons. Propos banals, courants et vulgaires. Consternants. Les mêmes mots pour les mêmes histoires, encore, toujours, encore.

Nous sommes toutes des filles de rien. Ou nous l’avons été. Nous, filles de rien, ne savons plus avec combien d’hommes nous avons couché. Nous avons dit non, mais pas assez fort sans doute pour être entendues. Nous n’avons jamais oublié ce que ça fait d’être un paillasson, un trou retournable. Nous n’avons réussi à mettre des mots sur cette nuit-là qu’un an, dix ans, vingt ans plus tard, mais nous n’avons jamais oublié ce que nous n’avons pas encore dit.

Nous, filles de rien, avons été ou serons un jour traitées de «menteuse», «mythomane», «prostituée», par des tribunaux d’hommes. Nous avons été ou serons accusées de «détruire des vies de famille» quand nous mettrons en cause un homme insoupçonnable.

Nous, filles de rien, avons été fouillées de mains médicales, de mots et de questions, expertisées interrogées, tout ça pour en conclure que nous n’étions peut-être pas des «innocentes victimes». (Il existe donc des victimes coupables…).

Nous ne sommes rien. Mais nous sommes beaucoup à n’être rien ou à l’avoir été. Certaines encore emmurées vivantes dans des silences polis.

Et nous les détectons, ces droits de cuissage revenus à la mode, ces amalgames défendant la révolution sexuelle, hurlant au retour du puritanisme, inventant commodément un «moralisme» «sectaire» et «haineux», faisant les gros yeux parce qu’une de ces innombrables anonymes utilitaires sort de son «rang», oublie de se taire et parle de justice. Relents de féodalité drapée dans «l’honneur» des «citoyens» «de gauche», éclaireurs de la nation, artistes, intellectuels, tous d’accord, riant à gorge déployée à la bonne blague des «moi aussi Polanski m’a violé quand j’avais 16 ans» — en être, entre soi, cette connivence des puissants. À la suivante.

Nous la voyons, cette frousse qu’on vienne, à eux aussi, leur demander des comptes, y regarder de plus près dans leur vie et au lit, y voir comment des viols, ces stratégies de pouvoir criminels, se font passer, sans l’ombre d’un doute, pour de la sexualité normale, joyeuse et libre, une sexualité avec sa «complexité» et ses «contradictions». Nous l’avons vue, cette peur de l’effet «boule de neige» : et si toutes les autres, toutes ces filles de rien et de passage, toutes celles à qui il arrive, aujourd’hui, tous les jours, de se retrouver dans la situation de Samantha Geimer en 1977, si toutes ces quantités négligeables se mettaient à avoir un visage, une voix, une identité, une valeur ? Et si elle se mettaient à parler, à l’ouvrir bien grand cette bouche traditionnellement en cœur, faisant valdinguer tous leurs accords tacites, leurs secrets d’alcôve ? Que feraient-ils, ces hommes de gloire, d’exception, ces au-dessus de la mêlée, du peuple, de la masse, ces gardiens de tours d’ivoire, ces êtres si sensationnels et précieux ?

Ils se rendraient compte que tout cela n’a rien à voir avec cette «affaire politique» ou encore ce «choc des cultures» qu’ils essayent de nous vendre. Que tout cela ressemble à tous les viols de toujours où la victime n’est jamais assez victime : où on n’est jamais assez sûr qu’elle ait bien dit non.

Car ce qui se joue là, c’est bien ceux-là contre rien, comme ils disent, tant il est entendu qu’il faut être Quelqu’un(e) pour être entendue d’eux.

PS : les mots et les phrases entre guillemets sont tous extraits de propos tenus au sujet de l’affaire Polanski.