GENRE : MICHEL-«LA-MANIP-POUR-TOUS»-ONFRAY, TACLÉ PAR BEATRIZ PRECIADO (mars 2014)

Michel Onfray avait, semble-t-il, laissé passé le débat sur le genre sans s’en mêler. Indifférence ? Non ! Le confus travaillait. Il lisait, très, trop vite, comme d’habitude. Cette fois, il s’attaque à un moulin à vent, un truc qu’existe même pas : le genre. Et au passage à Judith Butler, enfant adoptée — voilà ! vous savez tout — par un couple homoparental : Karl et Sigmund[1].

Il est finalement poignant de voir le malheureux Onfray, risée de la gauche, de l’extrême gauche et des libertaires (auxquels il n’essaye même plus de vendre son grotesque « capitalisme libertaire »), s’aligner brutalement sur les positions de la « Manif pour tous », c’est-à-dire d’un ramas de cathos intégristes et de fachos en goguette. Ce sont de petits drames individuels comme l’histoire en présente un certain nombre, de militants ou d’intellectuels à la personnalité caractérielle tourmentée, reniés par ce qu’ils considéraient comme leur famille politique « naturelle » (si j’ose dire !), et qui se retrouvent à l’autre bout du spectre, persuadés d’incarner à eux seuls une abstraite et inconditionnelle « vérité » (le « réel », dit Onfray !). Laquelle vérité, se suffisant à elle-même, peut s’exprimer sans dommage au milieu des cantiques ou des saluts nazis.

Je reproduis, après le texte d’Onfray, celui de Beatriz Preciado (Libération 14 mars 2014), grâce à la vigilance de laquelle, j’ai eu connaissance du premier. Non seulement, elle démonte le pauvre argumentaire d’Onfray, mais elle révèle ses sources, et c’est édifiant (comme on dit à la curie).

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MAUVAIS GENRE

La chronique mensuelle de Michel Onfray, n° 106, mars 2014.

Je découvre avec stupéfaction les racines très concrètes de la fumeuse théorie du genre popularisée dans les années 90 aux États-Unis par la philosophe Judith Butler qui ne cache pas l’inscription de sa pensée dans la lignée déconstructiviste de Foucault, Deleuze-Guattari et Derrida.

En 1966, les époux Reimer consultent le docteur John Money (1921-2006), sexologue et psychologue néo-zélandais spécialiste de l’hermaphrodisme à l’université américaine Johns Hopkins. Cet homme affirme depuis 1955 que l’identité sexuelle biologique du mâle ou de la femelle ne suffit pas à constituer le genre sexuel du garçon ou de la fille – la thèse cardinale de la Théorie du Genre. Le problème des Reimer ? La circoncision de David pour des raisons médicales, un phimosis, l’un de leurs jumeaux, a raté : la cautérisation électrique a brûlé le pénis, la verge est calcinée.

Le Docteur Money saisit l’occasion pour prouver expérimentalement la validité de ses hypothèses théoriques. Il invite les parents à éduquer David comme une fille. David devient Brenda. Il subit un traitement hormonal. Quatorze mois plus tard, on lui retire les testicules. Elle est habillée en fille, traitée comme telle. À six ans, il semble devenu une fille. John Money publie des articles et des livres pour défendre la théorie du genre avec ce qui est devenu dans la littérature spécialisée « le cas John/Joan ».

Or David/Brenda grandit douloureusement. Sa voix mue à l’adolescence ; il est attiré par les filles. Le médecin veut lui imposer une vaginoplastie ; il refuse. Money contraint les deux jumeaux à simuler des relations sexuelles pour stimuler le désir de David. A treize ans, David menace de se suicider si ses parents continuent à lui imposer les visites à Money. A quinze ans, le jeune homme arrête son traitement hormonal et se fait prescrire de la testostérone. Il subit une mastectomie et deux opérations de phalloplastie. Ses problèmes identitaires le détruisent. Il boit. Il suit un traitement médical pour schizophrénie.

Devant sa détresse ses parents lui révèlent enfin la vérité. Brenda redevient ce qu’il était : David. Il épouse une femme. Mais ne trouve ni la paix, ni la sérénité. Il se suicide en 2002 par une overdose de médicaments. Son frère Brian met fin lui aussi à ses jours en 2004. Silence de Money qui avait publié Homme & Femme, Garçon & Fille en 1972 en racontant l’histoire qui prouvait selon lui la validité de ses hypothèses. Précisons qu’il défendait par ailleurs la pédophilie[2] et stigmatisait l’hétérosexualité comme une convention à déconstruire…

En 1997, Milton Diamond, professeur d’anatomie et de biologie reproductrice de l’université de Hawaï, découvre la falsification et la dénonce. Money réplique et dénonce… une conspiration de l’extrême-droite et des mouvements anti-féministes ! Ses partisans épousent son délire : les vrais souvenirs de David sont présentés comme relevant du « syndrome des faux souvenirs »… Autrement dit : le menteur dit vrai ; l’homme qui dit vrai, ment – mais ne le sait pas ! Effet de l’inconscient… Dénégation du réel une fois de plus chez cet homme qui croyait plus juste ses délires que la réalité qui, si la raison ne l’avait pas déserté, lui prouvait pourtant la nature délirante de ses théories.

Judith Butler fait le tour du monde en défendant ces délires. La presse de la bienpensance française de gauche lui ouvre largement ses colonnes. De la même façon que le réel a montré les erreurs de Marx & de Lénine, de Freud & de Lacan, mais qu’il y a toujours des marxistes & des freudiens, le réel a montré en 2002 que la théorie du genre était une fiction dangereuse, mais quantité de gens souscrivent à cette nouvelle déraison — dont Najat Valaud-Belkacem. Un jour viendra où l’on fera le compte des ravages effectués par cette sidérante idéologie post-moderne. Quand ? Et après quels considérables dommages ?

 

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ONFRAY EN PLEINE CONFUSION DE GENRE

Dans sa dernière chronique, Michel Onfray[3] dit avoir découvert « avec stupéfaction les racines très concrètes de la fumeuse théorie du genre popularisée dans les années 90 aux États-Unis par la philosophe Judith Butler ». Pour expliquer son effarement, il nous raconte l’histoire de David/Brenda Reimer. Étant bébé, David subit une opération du phimosis au cours de laquelle son pénis est accidentellement cautérisé. Le docteur John Money propose en 1966 une ré-assignation sexuelle de David vers la féminité : l’enfant doit devenir Brenda à l’aide d’opérations chirurgicales et de traitements hormonaux. Money, inventeur de la notion clinique du «gender», prétend ainsi prouver scientifiquement sa thèse, selon laquelle le genre n’est pas déterminé anatomiquement, mais peut être intentionnellement produit par l’interaction des variables hormonales et le contexte pédagogique. David/Brenda « grandit douloureusement… il est attiré par les filles ». Il refuse la vaginosplastie, se fait prescrire de la testostérone, puis deux opérations de phalloplastie. Onfray s’exalte : « Devant sa détresse ses parents lui révèlent enfin la vérité. Brenda redevient ce qu’il était : David. Il épouse une femme. Mais ne trouve ni la paix ni la sérénité. Il se suicide en 2002 par une overdose de médicaments. » En 1997, le docteur Milton Diamond « découvre la falsification et la dénonce ». Money n’a pas réussi à faire d’un garçon une fille. Le réel, la vérité anatomique du sexe de Reimer, finit par s’imposer.

Et Onfray dénonce : « Judith Butler fait le tour du monde en défendant ces délires. » Il imagine une continuité stricte entre les théories et la clinique de Money et les théories féministes et queer de Butler. Le drame de Reimer prouverait le caractère « délirant » des « fictions dangereuses » de la philosophe. Onfray conclut en qualifiant les hypothèses de Butler de « déraison » et de « sidérante idéologie postmoderne » et appelle de ses vœux le jour où « le réel » viendra dévoiler ses erreurs pour empêcher leurs « considérables dommages ». La lecture de cette chronique grotesque nous permet de tirer plusieurs conclusions sur le manque de rigueur dans la méthode du maître de Caen, mais aussi sur la confusion théorique qui traverse la France.

Son récit est truffé d’erreurs et de contresens. Plus grave si l’on songe à l’agressivité de ses propos contre Butler, il semble qu’il n’ait jamais lu la philosophe américaine. Mais si Onfray n’a pas lu Butler, où trouve-t-il ses arguments sur Reimer et sur la théorie du genre ? Le réseau d’Internet est une forêt digitale dans laquelle les mots sont des miettes électroniques permettant de retrouver la trace du lecteur enfui : et voilà que les approximations d’Onfray (se tromper sur le nom de naissance de Reimer, Bruce et non David, ou ignorer que Diamond a été le médecin de Reimer, etc.) nous conduisent à un article d’Émilie Lanez publié par Le Point, intitulé « L’expérience tragique du gourou de la “théorie du genre” ». Cet article est un exercice d’une insondable sottise et d’une grande malhonnêteté intellectuelle : il établit une relation erronée entre les théories de Money et celles de Butler, ce qui est inadmissible dans un contexte où l’instrumentalisation politicienne prime sur la rigueur dans l’usage des sources. Mieux encore, des passages entiers du texte d’Onfray sont repris d’un article de la page internet « Pour une école libre au Québec », site explicitement homophobe, dans lequel Onfray puise ses perles herméneutiques selon lesquelles Money « défendait la pédophilie et stigmatisait l’hétérosexualité comme une convention à déconstruire ».

Il est étonnant que, pour s’exprimer sur le genre, Onfray choisisse de plagier des sites de catholiques intégristes. Ces bonnes sources de droite ne l’ont pas informé que l’histoire de Reimer est l’un des cas les plus commentés et critiqués par les études du genre et queer. S’il avait lu Butler, il saurait qu’elle consacre à l’analyse de l’histoire de Reimer un chapitre de son livre de 2004, Défaire le genre. Elle critique aussi bien l’usage normatif d’une théorie constructiviste du genre qui permet à Money de décider qu’un enfant sans pénis doit être éduqué comme une fille, que les théories naturalistes de la différence sexuelle défendues par Diamond, selon lesquelles l’anatomie et la génétique doivent définir le genre.

Contrairement à ce qu’imagine Onfray, Money n’avait rien d’un transgresseur du genre, et Diamond n’était pas un héros de l’authenticité du sexe : ils partageaient une vision normative de la différence sexuelle. Selon eux, il ne peut y avoir que deux sexes (et deux genres) et il est nécessaire de reconduire le corps des personnes intersexuelles et transsexuelles vers l’un ou l’autre sexe, genre. Judith Butler, avec les associations intersexuelles, fut une des premières à articuler une critique des usages normatifs des notions cliniques du genre et de la différence sexuelle. Money, affirme Butler, « impose la malléabilité du genre violemment » et Diamond « induit la naturalité du sexe artificiellement ».

Le traitement brutal imposé à Reimer fut le même que celui réservé aux enfants intersexués : ces nouveau-nés, dont l’appareil génital ne peut être défini comme masculin ou féminin, sont soumis à des opérations chirurgicales de ré-assignation sexuelle. L’objectif reste le même : produire la différence sexuelle — quand bien même ce serait à travers la mutilation génitale. Pourquoi les anti-genre se scandalisent du sort réservé à Reimer mais n’ont jamais haussé la voix pour demander l’interdiction des chirurgies de mutilation génitale des enfants intersexuels ?

Les représentations biologiques et les codes culturels permettant la reconnaissance du corps humain en tant que féminin ou masculin appartiennent à un régime de vérité historiquement donné dont le caractère normatif doit pouvoir être interrogé. Notre conception du corps et de la différence sexuelle dépend de ce que nous pourrions appeler, avec Thomas Kuhn, un paradigme scientifico-culturel. Mais, comme tout paradigme, il est susceptible d’être remplacé par un autre.

Le paradigme de la différence sexuelle qui fonctionnait en Occident depuis le XVIIIe siècle entre en crise dans la deuxième partie du XXe siècle, avec le développement de l’analyse chromosomique et des données génétiques. Un enfant sur 2 000 naît avec des organes génitaux considérés comme ni masculins ni féminins. Ils ont le droit d’être des garçons sans pénis, des filles sans utérus, et même de n’être ni fille ni garçon. Ce que montre bien le cas dramatique de Reimer, ce sont les efforts des médecins pour sauver le paradigme de la différence sexuelle coûte que coûte. Nous ne voulons plus ni du genre avec Money ni de la différence sexuelle avec Diamond. Voici notre situation épistémologique : nous avons besoin d’un nouveau modèle d’intelligibilité plus ouvert, moins hiérarchique. Nous avons besoin d’une révolution dans le paradigme de représentation du corps semblable à celle que Copernic a initié dans le système de représentation planétaire. Face aux nouveaux Ptolémée, nous sommes les athées du système sexe, genre.

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[1] Par respect pour la vie privée des parents adoptant, seuls les prénoms sont mentionnés.

[2] Note de C. G. : Il faut rappeler ici que Michel Onfray a toujours affirmé son soutien indéfectible à Otto Mühl, jadis figure de l’actionnisme viennois, puis gourou d’une secte dans laquelle il s’attribuait un « droit de cuissage » sur les jeunes filles pubères, ce qui lui a valu d’être condamnée pour viols sur mineures.

[3] Publiée sur son blog mo.michelonfray.fr et reprise par Le Point du 6 mars.

LETTRE D’OCCUPANT-E-S DE NOTRE-DAME-DES-LANDES À LEURS SOUTIENS (décembre 2013)

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hers comités, nous étions un certain nombre à ressentir le besoin de vous écrire depuis le mouvement d’occupation sur la ZAD. Il y a quelques mois, dans une atmosphère de répit, porté-e-s néanmoins par la force de la solidarité combative de l’automne dernier, beaucoup d’entre nous commencions à entrevoir la possibilité d’un abandon du projet d’aéroport. Nous voulions même imaginer ce que pourrait être dans ce cas l’avenir de la zone en termes sociaux, agricoles, politiques. Si ces réflexions étaient alors cruciales et nous ont aidé-e-s à donner un nouveau souffle à la lutte et un surplus de sens au mouvement, nous sentons aujourd’hui comme un regain de tension. Lire la suite

DE LA CONFUSION COMME « DÉGÂT COLLATÉRAL » (1999) Corédigé avec Hervé Delouche

Dommages de guerre

 

Le texte ci-dessous, rédigé conjointement avec Hervé Delouche, comporte son propre «chapeau» de présentation.

Des extraits sont reproduits dans Dommages de guerre (L’Insomniaque, 2000). Il est ici repris intégralement.

 

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Destiné au journal No Pasaran ! le texte ci-dessous y a été censuré, comme étant « trop polémique », par le « comité de suivi » du Scalp-Reflex. Il devrait être inséré dans le bulletin intérieur de cette organisation. Même si des échanges (aujourd’hui insuffisants) peuvent avoir lieu dans l’intimité d’une réunion ou d’un comité, le minimum exigible est que tout ce qui a été rendu public puisse être critiqué publiquement. S’en dispenser, c’est entretenir la confusion et favoriser les positions contre-révolutionnaires. C’est tout simplement faire le jeu de l’État.

H. Delouche, C. Guillon.

Paris, le 28 mai 1999.

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Avertissement : Nous réagissons ici notamment à des positions exprimées dans les derniers numéros de No Pasaran ! et de REFLEXes. Nous jugeons indispensables d’analyser ces positions et d’en conserver la mémoire critique, même si — ce que nous souhaitons — l’état des esprits a évolué au moment où le présent texte est publié.

Le Premier ministre social-démocrate Jospin reconnaissait après un mois de guerre que « l’épuration ethnique » (en fait, raciste) menée par le régime post-stalinien de Milosevic n’a pas été empêchée par ce qu’il nomme en novlangue militaire la « logique de coercition », en fait des bombardements effectués en notre nom à tous sur le territoire de l’ex-Yougoslavie. En effet, pas un meurtre, pas un viol, pas une expulsion n’ont été contrariés par l’action de l’OTAN. Au contraire, les victimes civiles des bombardements, dont personne n’est en mesure, malgré les obscénités que l’on peut lire ici ou là, de dire si elles soutiennent la politique de Milosevic, ces victimes, donc, sont autant de cadavres supplémentaires, d’êtres humains assassinés en notre nom, et qui ne seraient pas morts sans l’action des bombardiers que nous payons de nos impôts.

Si la solidarité, normale et nécessaire, avec les victimes d’une politique de terreur nationaliste, pose inévitablement des problèmes concrets difficiles, étant donnée la faiblesse du mouvement révolutionnaire européen et singulièrement français, il ne semblait pas que l’attitude à avoir face à la gigantesque entreprise d’intoxication humanitaro-militaire de l’État français pouvait présenter des difficultés insurmontables à des radicaux, libertaires, anarcho-syndicalistes et autres ultra-gauche ou post-situationnistes rompus à la critique social et à la dénonciation du monde spectaculaire marchand. Lire la suite

UNE BONNE GUERRE! (1999)

Dommages de guerre

 

Le texte ci-dessous a été publié dans le journal On a faim ! n° 7, juin 1999, dans la rubrique «Vite fait, sur le divan».

Repris dans Dommages de guerre (L’Insomniaque, 2000), il ne l’était pas sur mon ancien site.

 

 

 

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Vite fait, sur le divan (avant l’alerte).

 

La question de savoir s’il fallait bombarder Belgrade, prétendument pour faire plier un régime effectivement dictatorial et meurtrier, ne se pose réellement ni à moi ni à aucun lecteur ou lectrice d’On a faim ! pour la raison que nous n’avons nulle part à ce type de décision. La question (voisine) de savoir « quoi faire d’autre pour les Kosovars » passe un cran dans le bourrage de crâne. D’abord parce qu’elle suppose admis que l’offensive de l’OTAN est réellement motivée par un souci humanitaire, ce qui est un mensonge. Ensuite parce qu’elle me pousse à répondre comme si j’étais l’équivalent, par exemple, du Président de la République. C’est-à-dire comme si je disposais à la fois des informations nécessaires à la prise de décision et du pouvoir. Il n’en est rien.

On peut remarquer ici que les hommes d’État français sont en fait eux aussi relativement démunis : les américains ne leur communiquent même pas les photos satellites des cibles, avant et après bombardement. Les chefs d’ici sont, dans la hiérarchie du nouvel ordre mondial, de tout petits chefs. Ils parviennent néanmoins à mener plutôt efficacement la guerre sur le front intérieur, où les sondages tiennent lieu de repérages satellites (ni plus ni moins précis).

La première victoire du complexe militaro-spectaculaire, disons de l’État pour simplifier, et cela se vérifie durant tous les conflits d’envergure, est d’amener non seulement les citoyens ordinaires, mais des opposants radicaux ou soi-disant tels, à s’interroger dans des termes choisis par lui. Les sondeurs d’opinion savent bien qu’en imposant les termes d’une question, on détermine la réponse. Dans le cas d’une guerre, accepter de débattre les questions que pose l’État et les médias, dans les formes qui leur conviennent, signifie non seulement que l’on s’expose à penser niaisement ce que l’on veut nous faire penser, mais encore que l’on admet comme donnée de départ que nous formons l’État et nous un ensemble cohérent, de type émotionnel, quelque chose comme une famille, dont les intérêts communs surpassent les divergences de détail.

La guerre se présente donc comme l’épreuve de réalité idéale, sur laquelle l’État espère, en partie à juste raison, que viendront se briser projets utopiques et révoltes radicales. Bien sûr, dans la plupart des cas, les révolutionnaires emportés par la fièvre cocardière (voir 14-18) ou simplement submergés d’émotion devant les images télévisées (aujourd’hui), et tétanisés par l’argument de la « guerre humanitaire », ne renoncent pas formellement et pour toujours à leurs prétentions critiques : ils se contentent d’envisager, souvent sans le dire, une parenthèse. Jusqu’à ce que tel ou tel objectif (choisi par des ministres et des généraux) soit atteint, le révolutionnaire renonce à exprimer son point de vue, ou plus exactement il abjure ce point de vue, comme un croyant abjure sa foi. Ce faisant, et contrairement à tout ce qu’il proclame haut et fort d’habitude (et de manière d’autant plus méprisante qu’il s’adresse à des groupes proches, donc rivaux) il donne corps à l’idée que la lutte des classes, le combat révolutionnaire, sont des jeux de société, qui peuvent être suspendus, le temps d’une pause.

 

L’exemple de la « grande guerre »

         En ce temps de guerre, quand l’édition française n’en finit pas d’exploiter le filon de la célébration de 14-18, sur le mode de la mémoire douloureuse, en vendant des centaines de milliers d’exemplaires de lettres de poilus, il est particulièrement indiqué de rappeler le débat qui agita le mouvement anarchiste. Des militants connus, parmi lesquels Kropotkine, publièrent le « Manifeste des seize ». On y lit notamment : « Nous anarchistes, nous antimilitaristes, nous, ennemis de la guerre (…) nous nous sommes rangés du côté de la résistance [à l’agression allemande] et nous n’avons pas cru devoir séparer notre sort de celui du reste de la population. (…) Et, avec ceux qui luttent, nous estimons que, à moins que la population allemande, revenant à de plus saines notions de la justice et du droit, renonce enfin à servir plus longtemps d’instrument aux projets de domination politique pangermaniste, il ne peut être question de paix. »

Remplacez «allemande» par «serbe», et vous constatez que le raisonnement de capitulation devant les règles édictées par l’État étaient les mêmes qu’aujourd’hui. A la différence qu’aucun militant libertaire n’a, à ma connaissance, appelé ces dernières semaines à la guerre démocratique-humanitaire (je dis bien libertaire et non «libéral-libertaire», variante américanisée du libéralisme sauvage). Les anarchistes sont peut-être mieux protégés que d’autres révolutionnaires par leurs réflexes antimilitaristes, encore que ces réflexes n’aient pas empêché la quasi totalité des militants de partir en 1914. Le débat empoisonna le mouvement durant quinze ans encore. Je suis de ceux qui estiment qu’il ne s’en est pas relevé, pas plus que le mouvement ouvrier dans son ensemble d’ailleurs (figé ensuite dans le soutien à l’URSS stalinienne). Voilà ce qui motive mon inquiétude, quand je constate aujourd’hui le silence et l’apathie de la majorité des libertaires français, les dérives et le renoncement de certains autres, plus nombreux (ce qui ne me console pas) dans l’ultra gauche et le milieu radical. Capituler, ne serait-ce que par un silence embarrassé, devant la raison d’État, laisser à nos ennemis le privilège exorbitant d’incarner — en kaki — l’idée de communauté humaine, c’est renoncer à ce que nous sommes, puisque, comme disait Shakespeare, nous sommes faits de la même étoffe que nos rêves.

Accessoirement, les libertaires ont perdu une occasion (ce n’est pas la première) d’apparaître dans le désert qu’est la «gauche de la gauche», comme un pôle de radicalité. A l’impossible, nous songerons plus tard. Tâchons pour l’instant, plus d’un mois après le déclenchement d’une guerre que l’on fait en notre nom, et quelle que soit son issue, de nous ressaisir, et de sauver l’honneur de l’idéal internationaliste dont nous nous proclamons les hérauts.

 

                                            Claude Guillon

Objecteur-insoumis par tous les temps, de guerre comme de paix.

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Trousse d’urgence

 

— Les commentateurs les plus modérés reconnaissent que la guerre n’a atteint aucun de ses buts prétendus. Massacres, viols et expulsions des Kosovars ont eu lieu. Milosevic a utilisé l’offensive de l’OTAN comme occasion pour déclencher les déportations, et pour resserrer autour de lui son opinion publique. La guerre n’a pas évité de morts kosovars, mais elle a tué des civils serbes qui ne seraient pas morts autrement.

— L’argument selon lequel l’offensive a été déclenchée parce qu’il était impossible moralement de laisser faire un dictateur est une obscénité. On en laisse faire autant aux dirigeant postaliniens chinois, en Chine même et au Tibet ; on les reçoit dans les capitales occidentales ; la France les soutient à l’ONU ; les pays occidentaux les financent. Parce que cela arrange tout le monde que l’immense Chine connaisse une relative stabilité, et parce que l’on espère l’ouverture d’un juteux marché.

— L’objectif de la guerre est avant tout politique et stratégique. L’OTAN souhaitait, à la veille de son cinquantième anniversaire, justifier le redéploiement de ses bases en Europe de l’est, et pour cela utiliser la dictature néo-stalinienne de Milosevic comme nouvel épouvantail, l’URSS ayant implosé.

— Le raisonnement selon lequel «il peut être nécessaire, hélas, de tuer quelques personnes innocentes pour en sauver de nombreuses autres» a un inconvénient pratique : on n’est jamais sûr que ça marche. Et un inconvénient moral : c’est exactement le raisonnement qui justifie la torture («je torture celui-là, mais c’est pour sauver la vie des clients du café où il a, peut-être, placé une bombe». On ne peut pas penser à moitié comme un militaire.

— La protestation contre la guerre obligerait à de compromettants voisinages (serbes milosevichiens, staliniens, nouvelle droite, etc.)… Quand Alain Juppé a qualifié le FN de parti fasciste, est-ce que j’étais contraint pour autant d’éprouver soudain de la sympathie ou de la reconnaissance pour un Premier ministre ? Était-ce une raison pour renoncer à qualifier le FN de fasciste parce qu’un adversaire le faisait, quinze ans après nous ? Niaiseries. Je suis opposé à la guerre pour des raisons très différentes de celles des néo-fascistes. Si je les croise, je peux le leur expliquer à coups de manche de pioche.

— Hormis des actions ponctuelles (manif contre une ambassade, etc.), la meilleure manière de pratiquer l’internationalisme est de se battre là où l’on vit contre les représentants locaux du capitalisme et ceux qui le servent.

NOTE CONFIDENTIELLE À l’attention des parlementaires et cadres du Parti socialiste (1999)

Dommages de guerre

 

Le texte ci-dessous a été diffusé sous forme de tract, Capture d’écran 2014-11-18 à 16.20.41notamment à Paris, lors de la manifestation du 1er mai 1999.

Republié dans mon livre Dommages de guerre (L’Insomniaque, 2000), il ne l’était pas sur mon ancien site.

 

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1 — Les premières phases de l’opération «Repoussoir» se sont déroulées de manière satisfaisante, laissant présager un complet succès final. L’opposition interne à Milosevic est divisée et largement discréditée. L’opinion publique yougoslave a retrouvé instinctivement les réflexes d’Union sacrée autour du pouvoir en place. La constitution d’un bloc stable, néostalinien (au potentiel militaire moins menacant que celui de l’ancienne URSS), utilisant au mieux les dispositions fascistes et médiatiques de Milosevic, est en bonne voie.

La consolidation de ce «repoussoir» symbolique au cœur de l’Europe, incarnation d’un nouveau danger totalitaire, devenait nécessaire après l’implosion du bloc dit soviétique et au moment où doit se mettre en place l’Euroland, dans une indifférence vaguement hostile des opinions occidentales.

 

2 — Comme dans toute opération d’envergure, certaines hypothèses ont été sous-estimées. Mais comment prévoir par exemple que Milosevic se contenterait de chasser les kosovars vers les pays voisins, au lieu de les éliminer ? Outre le fait que cette stratégie nous oblige à recourir à une surenchère de propagande sur le thème de la «déportation» et du «nouvel Hitler», qui pourrait s’avérer contre-productive à moyen terme, elle suscite un très fâcheux rapprochement avec la question, toujours brûlante, des «sans papiers». Il faut par surcroît compter avec les bourdes de nos alliés ; cf. la proposition allemande (entre autres) d’accueillir des réfugiés. Pourquoi pas promettre la nationalité française aux déserteurs de l’armée serbe, tant qu’on y est ?! C’est bien assez de devoir contribuer in extremis au dispositif humanitaire.

 

3 — Il m’a été rapporté que tels jeunes cadres (égarés par le lobby bouddhiste ?) envisageraient de faire publiquement un rapprochement incongru entre la situation au Kosovo et celle du Tibet. Il n’y a évidemment aucune comparaison possible entre MM. Jiang Zemin et Milosevic, ce dernier n’ayant ni l’intention ni d’ailleurs les moyens de nous acheter quoi que ce soit. Ajoutons par parenthèse que la France poursuivra naturellement ses efforts pour financer le régime libéral-maoïste (même si nos investissements en Chine devaient rester déficitaires), et pour le soutenir diplomatiquement aux Nations unies.

Il semble qu’il existe un réel déficit de formation dans le parti. Il est inquiétant que des cadres se révèlent incapables de distinguer les principes directeurs de notre politique des thèmes, disons romanesques, de l’«ingérence démocratique» ou de la «guerre humanitaire», tout justes bons à enthousiasmer un Cohn-Bendit (qui pousse le zèle jusqu’à évaluer les forces nécessaires !). Il serait bon d’ailleurs que les ténors du parti multiplient les critiques à l’égard du candidat des Verts, de manière à valoriser son soutien à la guerre. Plus ce bouffon apparaît «à notre gauche» et plus son soutien à la guerre est précieux, notamment auprès des jeunes.

 

4 — Certains d’entre vous s’inquiètent, paraît-il, de l’éventualité d’une intervention terrestre de nos troupes. Il est exact que cette phase n’a pas été à proprement parler préparée, et qu’elle n’irait pas sans poser quelques problèmes techniques. J’estime que ces difficultés pèsent peu au regard des avantages :

a)— Il est à prévoir que le même mouvement d’opinion qui anime aujourd’hui l’ex-Yougoslavie se produirait également en France, resserrant la Nation autour de ses chefs et de ses valeurs. De plus, tout ce qui accroît dans l’opinion la confusion théorique, l’accablement impuissant et la frustration honteuse, sert nos intérêts en paralysant la critique sociale. De ce point de vue, la guerre (cf. le test du Golfe) constitue le meilleur appui de la politique.

b)— Des actions terroristes serbes sur le territoire national, même de modeste ampleur, permettraient de potentialiser encore le phénomène. Elles faciliteraient, par la réactivation et l’aggravation du plan Vigipirate, la mise au pas d’un éventuel mouvement anti-guerre et de mouvements sociaux qui lui seraient facilement assimilés (je pense notamment aux chômeurs).

 

L. JOSPIN

 

—La présente note [Réf/CG1999046n°1] ne peut être ni communiquée à un tiers ni photocopiée—

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DOMMAGES DE GUERRE. Dans l’émission «Chroniques rebelles» (Radio libertaire, 25 mars 2000)

Dommages de guerre

 

On trouvera ici la retranscription, revue par moi et légèrement réduite, d’un entretien dans l’émission « Chroniques rebelles » (Radio libertaire, 25 mars 2000) à propos du livre que j’ai consacré au conflit du Kosovo : Dommages de guerre. Paris-Pristina-Belgrade-1999 (L’Insomniaque, mars 2000).

Remerciements à Christiane pour son invitation, et à Roberte Tortet pour son aide précieuse.

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Chroniques rebelles : Àprès la « guerre propre », où les populations irakiennes se sont fait massacrer par les défenseurs du « droit international » — en fait pour du pétrole — et parce qu’elles n’étaient pas capables de chasser leur dictateur qui avait si bien servi les intérêts occidentaux jusque-là, on a tiré du chapeau la « guerre humanitaire », histoire de relancer les ventes d’armes et d’écouler les anciens stocks. Et allons-y sous la bannière de l’OTAN : qu’un « sang impur abreuve leurs sillons » ! Des civils déchiquetés par les bombes destinées à des tanks… l’industrie civile détruite… il y a évidemment des « dommages collatéraux »… Mais c’était une « bonne guerre » !

Marek Edelman, ancien dirigeant de l’insurrection du ghetto de Varsovie, l’affirme : « Pour la première fois dans l’histoire, il s’agit d’une guerre qui ne vise ni la conquête d’un territoire, ni la défense d’intérêts économiques. Pour la première fois, le monde a déclaré la guerre pour des raisons humanitaires. »

Le concept de « guerre humanitaire » lancé avec autant d’apparente conviction repousse encore, si cela est possible, les frontières du cynisme et de l’horreur.

Finalement, les théâtres d’opération sont des terrains d’essais pour les nouvelles armes. Le salon du Bourget qui a suivi la Guerre en Serbie et au Kosovo a été un succès ! Rien de plus convaincant pour les États-clients que les expériences in vivo ! Et après les destructions, il faut bien reconstruire… Pour ceux qui en profitent c’est une bonne guerre !

En Tchétchénie, ce ne devait pas être une bonne guerre pour les États-Unis et l’Europe, puisque Grosny a été rasée sans soulever — à quelques rares exceptions près — l’intérêt de la « diplomatie morale ».

 

            Chroniques rebelles : Pourquoi le sous-titre : « Paris—Pristina—Belgrade—1999 ? »

Claude Guillon: — Pour montrer qu’à mon sens les dommages de guerre ne sont pas seulement du côté de ceux qui ont reçu des bombes sur la tête ou de ceux qui ont été chassés par la soldatesque et les milices serbes, mais qu’ils se comptent aussi chez nous, dans les milieux libertaires, où la guerre n’a pas provoqué toutes les oppositions et toutes les réflexions qu’on aurait pu espérer, chez des gens qui — traditionnellement — sont méfiants vis à vis de l’État, antimilitaristes, qui ont donc en principe des réflexes qui devraient leur permettre de résister plus facilement que l’électeur moyen à une propagande télévisuelle d’État. Il y a d’ailleurs une espèce d’exception française. Ça s’est plus mal passé ici, ou mieux, suivant qu’on adopte le point de vue des libertaires ou celui de l’État, que dans d’autres pays comme l’Espagne, l’Italie où le mouvement d’opposition à la guerre a été beaucoup plus fort. Lire la suite

DOMMAGES DE GUERRE. Chap. 4. «Guerre aux femmes !»

Dommages de guerre

 

On trouve ci-dessous le quatrième chapitre de Dommages de guerre : [Paris-Pristina-Belgrade-1999] (L’Insomniaque, 2000).

(L’illustration de la couverture du livre est de Dragan.)

Notons pour la petite histoire que ce chapitre, intitulé « Guerre aux femmes ! », était le deuxième du livre, dans le projet initial. Il parut trop « féministe » aux éditeurs pour arriver si tôt et fut rétrogradé en quatrième position.

 

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Où l’on vérifie la validité de la formule « les femmes et les enfants d’abord ! » — La sexualité comme processus de domestication. — La guerre au quotidien. — Le quotidien comme guerre. — La guerre considérée comme maladie sexuellement transmissible.

 

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Les propagandistes de l’OTAN ont fait du sort des femmes violées un prétexte subsidiaire, et quasi anachronique tant il était tardif par rapport aux crimes commis en Bosnie, à l’intervention armée de 1999. Le présent opuscule se devait — par logique et par justice — d’évoquer les premières victimes de la violence guerrière, qu’elle s’exerce en temps de « paix » ou en temps de « guerre » : les femmes et les enfants. Il n’est pas d’aspect plus dérangeant de l’horreur moderne que l’institutionnalisation paisible de la guerre faite aux faibles, aux femmes singulièrement, susceptible de devenir dans les conflits armés le ressort principal d’un système de destruction. La cruauté ordinaire, mais gérée par la bureaucratie.

Discerner ce qui relie les comportements socialement admis par la civilisation marchande aux violences guerrières perçues comme extraordinaires, nous aidera à comprendre ce qui fait de la guerre le comble de la paix sociale.

 

Les femmes : marraines et butin de guerre

La figure de la femme violée par l’ennemi est une image forte des temps de guerre. Elle sert les propagandes et marque les mémoires. Dans les années 60, on rencontrait dans beaucoup de villes françaises « la Folle », une femme âgée parlant toute seule, et dont la rumeur disait le plus souvent, non qu’elle avait été elle-même violée, mais qu’elle avait assisté au viol de sa fille « par les Allemands ». On m’en a désignée une, au Puy-en-Velay, encore en 1979.

Nous vivons, en France, dans une société libérale et pacifiée (selon les normes du capitalisme démocratique), où le viol est laissé à l’initiative individuelle. La définition culturelle implicite de la « sexualité » dans laquelle sont élevés garçons et filles se caractérise par une double et contradictoire injonction : tout contribue à induire l’idée que le viol est un comportement, peut-être excessif, mais finalement adapté à la nature véritable des hommes et surtout à celles des femmes. Au vrai, c’est par ce dernier biais que s’opère, du point de vue idéologique, la transmission : le corps des femmes est partout étalé, disponible, offert, vendu, ouvert, béant, écarté, couché, aguichant, provocateur, d’avance conquis. Un « appel au viol », comme le disent précisément certains hommes d’une femme séduisante et mise d’une manière qu’ils jugent provocante. Dans le même temps, le Droit réitère sévèrement l’interdiction du viol (entre quinze et vingt ans de réclusion, selon les circonstances ; trente ans s’il a entraîné la mort ; la perpétuité s’il est accompagné de « tortures ou d’actes de barbarie », art. 222-23 et s. du code pénal). Le nombre des viols ne diminue pas, et le quantum des peines appliquées augmente.

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Au Mexique : Nous les femmes, nous ne sommes pas un butin de guerre ! Halte aux féminicides !

 

On estime qu’en France, une femme sur sept est victime de violences domestiques, viol compris[1]. Plus défavorisés encore que les femmes dans la cascade des brutalités, les enfants des deux sexes subissent à la fois des violences masculines et féminines. Le Service national d’accueil téléphonique pour l’enfance maltraitée recevait, en 1995, une moyenne de 531 appels par jour. Concernant les agressions à caractère sexuel, 67 pour cent des appelants dénoncent un membre de leur famille proche (père, mère, frère, sœur, beau-père, belle-mère, grands-parents), le reste des appels désignant un gardien (0,37 %), un membre de la famille plus éloignée (9,92 %), un ami de la famille (3,17%), un camarade (2,76 %), un voisin (2,30 %), un professionnel (sic, 3,08 %). Seuls un peu plus de 6 pour cent des appels désignent un inconnu[2].

Il est absurde d’imaginer que des comportements aussi répandus, — dans toutes les milieux sociaux —, que les mauvais traitements de parents à enfants (meurtre compris), le viol et les violences sexuelles de toute nature commis contre des femmes et des enfants des deux sexes, ne subsisteraient que comme des reliquats d’une sauvagerie instinctuelle primitive, progressivement marginalisés par la civilisation. Faute d’un approfondissement, hors de proportion avec la dimension du présent texte, je formulerai l’hypothèse d’un rôle de soupape ou de paratonnerre de la violence sociale, tacitement dévolu aux femmes et aux enfants. C’est à dessein que je préfère parler ici de violence sociale plutôt que de violence « sexuelle ». La violence imposée, le plus souvent (mais pas uniquement) par des hommes, aux femmes et aux enfants s’enracine bien dans le refoulement sexuel induit par l’éducation autoritaire et machiste (pourtant dispensée par des femmes), mais au-delà de l’histoire personnelle du violeur, du meurtrier d’enfant, c’est une humiliation générale qui est compensée par le rabaissement d’un plus faible. La soumission initiatique des plus jeunes par la peur et la honte, également imposée aux femmes adultes, a une fonction d’assimilation caractérielle, puis de régulation de l’ordre social.

Le viol ne vient pas combler ce que l’on pourrait définir en novlangue économique comme un « déficit de l’offre sexuelle féminine », que certains consommateurs masculins seraient amenés à contourner dans l’illégalité. Le violeur n’est ni malade mental (le plus souvent) ni tenaillé par une pulsion irrépressible ; il s’en tient à une règle implicite, confirmée par la culture dominante, selon laquelle l’homme a des besoins que les femmes sont là pour satisfaire. Cette règle, qui demanderait à n’être pas aussi sommairement évoquée, sous-tend les rapports sociaux sexués dans un système social et politique donné, où le viol, s’il est bien un crime au sens pénal, est un crime logique.

Il faut insister sur le rôle « éducatif » des femmes, rapidement évoqué plus haut : c’est celui de premiers agents de transmission et donc de reproduction de l’idéologie patriarcale. Chargées de l’éducation et des soins aux enfants, les femmes sont logiquement responsables de la majorité des mauvais traitements à enfants (négligence, cruauté mentale, coups, torture — mais elles tuent deux fois moins que leurs compagnons). Des femmes se livrent également à des abus sexuels sur des enfants ou des adolescents, le plus souvent du sexe masculin. Ces violences, moins nombreuses que les violences masculines, et qui prennent moins volontiers la forme d’un « viol » (pénétration sexuelle), sont plus difficilement repérables, parce qu’elles exigent des plaignants qu’ils dépassent leur supposée « nature » masculine, et parce qu’elles se confondent facilement avec une initiation sexuelle implicitement valorisée lorsque c’est un garçon qui la vit[3].

Nous pouvons être légitimement fascinées par certains aspects de l’expérience érotique, abandon, vertige, dissolution du moi, perte de conscience… qui trouvent des correspondances, idéologiques et émotionnelles, dans la violence subie dans des situations de cruauté extrême. Il est frappant de constater que les mots même de l’amante offerte et exigeante, caricaturés dans une plaisanterie vulgaire — « Fais-moi tout ! » —, se retrouvent dans la formule d’une elliptique pudeur des victimes de tortures sexuelles. « Ils pouvaient tout faire, alors… », disent des réfugiées des miliciens fascistes d’Arkan et de Seselj. « Dans ce vertige du “tout”, on trouve le viol, les tortures, les massacres[4]. » Vertige encore (ou conjuration ?) dans cette mise en scène sordide du « plus grand gang bang de l’histoire », organisé nous dit-on dans les meilleures conditions d’asepsie et de publicité par un fabricant de films pornographiques, dont l’actrice vedette se fait pénétrer par 620 hommes en 7 heures. « Dans la vraie vie, prend soin de préciser le reportage publié dans la revue Max, un gang bang s’appelle un viol collectif. Une atrocité urbaine [sic] insoutenable. Dans la pornographie, il s’agit, selon les professionnels du X, d’une “expression artistique”, un rituel orgiaque, une figure presque imposée d’un film porno[5]. » Figure imposée est une expression heureuse ; elle s’imposera donc par centaines de milliers d’exemplaires de cassettes vidéo à des millions de spectateurs et, dans une moindre mesure, de spectatrices. N’existe-t-il aucune relation entre le fantasme des 620 mâles, tous rémunérés mais pas tous professionnels, celui — au moins escompté — des milliers d’acheteurs et de mateurs du film, et la manière dont est perçue « dans la vraie vie » la violence sociale et sexuelle[6] ?

Peu habituées à regarder en face et donc à penser cette réalité, nous sommes mal préparées à concevoir pire encore ; c’est probablement pourquoi la politique de « viols systématiques » menée par l’armée et les milices serbes (mais aussi croates) à certaines périodes du conflit des Balkans a suscité un mélange d’incrédulité, de fatalisme agacé et d’horreur paralysante.

Véronique Nahoum-Grappe discerne « un usage politique de la cruauté extrême et des tortures sexuelles depuis quelques années et dans des terrains hétérogènes, africains, orientaux, européens : cet usage n’est pas forcément lié à un accroissement quantitatif (…), mais il s’inscrit dans l’actualité de notre culture contemporaine où le statut de la sexualité comme torture croit en prestige négatif et dérive du non-politique vers le politique [7]. » Je signale à l’intention du lecteur qu’étonnerait cette référence (et celles qui suivront), que je n’ignore pas que Mme Nahoum-Grappe participe au Comité Kosovo, lequel a approuvé les bombardements de l’OTAN sur la Yougoslavie, et même qu’elle a très imprudemment manifesté son soutien aux nationalistes grand-Albanais de l’UCK, lesquels ne dédaignent, à l’occasion, ni le meurtre ni le viol[8]. Si dans l’esprit de cette auteure, il existe certainement un lien entre ses réflexions sur le « nettoyage ethnique » et ses regrettables prises de position belliciste, je ne me sens, moi, nullement tenu de confondre les unes avec les autres.

 

La terreur familière

On a beaucoup insisté, au début des années 90, sur un aspect jugé particulier de la politique d’« épuration ethnique », et notamment des viols systématiques, et qui ressortait de la plupart des témoignages de victimes : le fait que des familiers se muent en tortionnaires. Une jeune femme bosniaque décrivait ainsi ses violeurs : « Mes voisins, des paysans du village avec lesquels je suis allée à l’école. Ils me connaissaient depuis l’enfance, mais ils disaient qu’ils me violaient parce que je suis musulmane et qu’avec tout ce que j’avais pris aux Serbes, il était temps que je nourrisse un petit tchetnik[9]. » « À deux reprises, rapporte Véronique Nahoum-Grappe, nous avons entendu des jeunes Bosniaques nous confier que le garde/bourreau dans le camp de concentration était leur instituteur. (…) Tous les récits ou presque mentionnent le voisin l’ami, cités parmi les assassins, les violeurs[10]. » En 1999, au Kosovo, une habitante de Pristina se dit convaincue que dans chacun des groupes de paramilitaires qui ont brûlé des maisons et assassiné leurs occupants, « il y avait un homme d’une maison serbe de [son] quartier[11] ». On a affaire ici au ressort principal des films d’épouvante : la banalité quotidienne la plus rassurante peut basculer dans la terreur. La prof sympa ou le petit ami peuvent se transformer en assassins déments. Je n’entends pas suggérer que les récits des victimes sont influencés par des scénarios de fiction et ne reflètent pas des drames réellement vécus, je note au contraire que les auteurs d’œuvres d’imagination ont compris depuis longtemps où se trouve la source de l’horreur pure. Mme Nahoum-Grappe se trompe lorsqu’elle conclut l’article précédemment cité en affirmant que, « comme l’inceste en famille touche le lien de filiation, la cruauté endogène entre gens d’une même communauté touche le lien social, le pacte de fraternité que suppose toute vie en temps de paix. » Ou plus précisément : elle voit à tort une différence de nature où l’on ne peut distinguer qu’une différence de degré. Je l’ai rappelé plus haut, les mauvais traitements (sexuels ou non) et le viol sont le plus souvent le fait de proches et mêmes de (des) parents. Ils sont donc eux aussi constitutifs du lien social tel qu’il se reproduit dans nos sociétés occidentales, en temps de paix (intérieure au moins). De ce point de vue aussi, la guerre est le comble de la paix, singulièrement pour les femmes[12]. Lire la suite