DE LA CONFUSION COMME « DÉGÂT COLLATÉRAL » (1999) Corédigé avec Hervé Delouche

Dommages de guerre

 

Le texte ci-dessous, rédigé conjointement avec Hervé Delouche, comporte son propre «chapeau» de présentation.

Des extraits sont reproduits dans Dommages de guerre (L’Insomniaque, 2000). Il est ici repris intégralement.

 

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Destiné au journal No Pasaran ! le texte ci-dessous y a été censuré, comme étant « trop polémique », par le « comité de suivi » du Scalp-Reflex. Il devrait être inséré dans le bulletin intérieur de cette organisation. Même si des échanges (aujourd’hui insuffisants) peuvent avoir lieu dans l’intimité d’une réunion ou d’un comité, le minimum exigible est que tout ce qui a été rendu public puisse être critiqué publiquement. S’en dispenser, c’est entretenir la confusion et favoriser les positions contre-révolutionnaires. C’est tout simplement faire le jeu de l’État.

H. Delouche, C. Guillon.

Paris, le 28 mai 1999.

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Avertissement : Nous réagissons ici notamment à des positions exprimées dans les derniers numéros de No Pasaran ! et de REFLEXes. Nous jugeons indispensables d’analyser ces positions et d’en conserver la mémoire critique, même si — ce que nous souhaitons — l’état des esprits a évolué au moment où le présent texte est publié.

Le Premier ministre social-démocrate Jospin reconnaissait après un mois de guerre que « l’épuration ethnique » (en fait, raciste) menée par le régime post-stalinien de Milosevic n’a pas été empêchée par ce qu’il nomme en novlangue militaire la « logique de coercition », en fait des bombardements effectués en notre nom à tous sur le territoire de l’ex-Yougoslavie. En effet, pas un meurtre, pas un viol, pas une expulsion n’ont été contrariés par l’action de l’OTAN. Au contraire, les victimes civiles des bombardements, dont personne n’est en mesure, malgré les obscénités que l’on peut lire ici ou là, de dire si elles soutiennent la politique de Milosevic, ces victimes, donc, sont autant de cadavres supplémentaires, d’êtres humains assassinés en notre nom, et qui ne seraient pas morts sans l’action des bombardiers que nous payons de nos impôts.

Si la solidarité, normale et nécessaire, avec les victimes d’une politique de terreur nationaliste, pose inévitablement des problèmes concrets difficiles, étant donnée la faiblesse du mouvement révolutionnaire européen et singulièrement français, il ne semblait pas que l’attitude à avoir face à la gigantesque entreprise d’intoxication humanitaro-militaire de l’État français pouvait présenter des difficultés insurmontables à des radicaux, libertaires, anarcho-syndicalistes et autres ultra-gauche ou post-situationnistes rompus à la critique social et à la dénonciation du monde spectaculaire marchand. Lire la suite

UNE BONNE GUERRE! (1999)

Dommages de guerre

 

Le texte ci-dessous a été publié dans le journal On a faim ! n° 7, juin 1999, dans la rubrique «Vite fait, sur le divan».

Repris dans Dommages de guerre (L’Insomniaque, 2000), il ne l’était pas sur mon ancien site.

 

 

 

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Vite fait, sur le divan (avant l’alerte).

 

La question de savoir s’il fallait bombarder Belgrade, prétendument pour faire plier un régime effectivement dictatorial et meurtrier, ne se pose réellement ni à moi ni à aucun lecteur ou lectrice d’On a faim ! pour la raison que nous n’avons nulle part à ce type de décision. La question (voisine) de savoir « quoi faire d’autre pour les Kosovars » passe un cran dans le bourrage de crâne. D’abord parce qu’elle suppose admis que l’offensive de l’OTAN est réellement motivée par un souci humanitaire, ce qui est un mensonge. Ensuite parce qu’elle me pousse à répondre comme si j’étais l’équivalent, par exemple, du Président de la République. C’est-à-dire comme si je disposais à la fois des informations nécessaires à la prise de décision et du pouvoir. Il n’en est rien.

On peut remarquer ici que les hommes d’État français sont en fait eux aussi relativement démunis : les américains ne leur communiquent même pas les photos satellites des cibles, avant et après bombardement. Les chefs d’ici sont, dans la hiérarchie du nouvel ordre mondial, de tout petits chefs. Ils parviennent néanmoins à mener plutôt efficacement la guerre sur le front intérieur, où les sondages tiennent lieu de repérages satellites (ni plus ni moins précis).

La première victoire du complexe militaro-spectaculaire, disons de l’État pour simplifier, et cela se vérifie durant tous les conflits d’envergure, est d’amener non seulement les citoyens ordinaires, mais des opposants radicaux ou soi-disant tels, à s’interroger dans des termes choisis par lui. Les sondeurs d’opinion savent bien qu’en imposant les termes d’une question, on détermine la réponse. Dans le cas d’une guerre, accepter de débattre les questions que pose l’État et les médias, dans les formes qui leur conviennent, signifie non seulement que l’on s’expose à penser niaisement ce que l’on veut nous faire penser, mais encore que l’on admet comme donnée de départ que nous formons l’État et nous un ensemble cohérent, de type émotionnel, quelque chose comme une famille, dont les intérêts communs surpassent les divergences de détail.

La guerre se présente donc comme l’épreuve de réalité idéale, sur laquelle l’État espère, en partie à juste raison, que viendront se briser projets utopiques et révoltes radicales. Bien sûr, dans la plupart des cas, les révolutionnaires emportés par la fièvre cocardière (voir 14-18) ou simplement submergés d’émotion devant les images télévisées (aujourd’hui), et tétanisés par l’argument de la « guerre humanitaire », ne renoncent pas formellement et pour toujours à leurs prétentions critiques : ils se contentent d’envisager, souvent sans le dire, une parenthèse. Jusqu’à ce que tel ou tel objectif (choisi par des ministres et des généraux) soit atteint, le révolutionnaire renonce à exprimer son point de vue, ou plus exactement il abjure ce point de vue, comme un croyant abjure sa foi. Ce faisant, et contrairement à tout ce qu’il proclame haut et fort d’habitude (et de manière d’autant plus méprisante qu’il s’adresse à des groupes proches, donc rivaux) il donne corps à l’idée que la lutte des classes, le combat révolutionnaire, sont des jeux de société, qui peuvent être suspendus, le temps d’une pause.

 

L’exemple de la « grande guerre »

         En ce temps de guerre, quand l’édition française n’en finit pas d’exploiter le filon de la célébration de 14-18, sur le mode de la mémoire douloureuse, en vendant des centaines de milliers d’exemplaires de lettres de poilus, il est particulièrement indiqué de rappeler le débat qui agita le mouvement anarchiste. Des militants connus, parmi lesquels Kropotkine, publièrent le « Manifeste des seize ». On y lit notamment : « Nous anarchistes, nous antimilitaristes, nous, ennemis de la guerre (…) nous nous sommes rangés du côté de la résistance [à l’agression allemande] et nous n’avons pas cru devoir séparer notre sort de celui du reste de la population. (…) Et, avec ceux qui luttent, nous estimons que, à moins que la population allemande, revenant à de plus saines notions de la justice et du droit, renonce enfin à servir plus longtemps d’instrument aux projets de domination politique pangermaniste, il ne peut être question de paix. »

Remplacez «allemande» par «serbe», et vous constatez que le raisonnement de capitulation devant les règles édictées par l’État étaient les mêmes qu’aujourd’hui. A la différence qu’aucun militant libertaire n’a, à ma connaissance, appelé ces dernières semaines à la guerre démocratique-humanitaire (je dis bien libertaire et non «libéral-libertaire», variante américanisée du libéralisme sauvage). Les anarchistes sont peut-être mieux protégés que d’autres révolutionnaires par leurs réflexes antimilitaristes, encore que ces réflexes n’aient pas empêché la quasi totalité des militants de partir en 1914. Le débat empoisonna le mouvement durant quinze ans encore. Je suis de ceux qui estiment qu’il ne s’en est pas relevé, pas plus que le mouvement ouvrier dans son ensemble d’ailleurs (figé ensuite dans le soutien à l’URSS stalinienne). Voilà ce qui motive mon inquiétude, quand je constate aujourd’hui le silence et l’apathie de la majorité des libertaires français, les dérives et le renoncement de certains autres, plus nombreux (ce qui ne me console pas) dans l’ultra gauche et le milieu radical. Capituler, ne serait-ce que par un silence embarrassé, devant la raison d’État, laisser à nos ennemis le privilège exorbitant d’incarner — en kaki — l’idée de communauté humaine, c’est renoncer à ce que nous sommes, puisque, comme disait Shakespeare, nous sommes faits de la même étoffe que nos rêves.

Accessoirement, les libertaires ont perdu une occasion (ce n’est pas la première) d’apparaître dans le désert qu’est la «gauche de la gauche», comme un pôle de radicalité. A l’impossible, nous songerons plus tard. Tâchons pour l’instant, plus d’un mois après le déclenchement d’une guerre que l’on fait en notre nom, et quelle que soit son issue, de nous ressaisir, et de sauver l’honneur de l’idéal internationaliste dont nous nous proclamons les hérauts.

 

                                            Claude Guillon

Objecteur-insoumis par tous les temps, de guerre comme de paix.

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Trousse d’urgence

 

— Les commentateurs les plus modérés reconnaissent que la guerre n’a atteint aucun de ses buts prétendus. Massacres, viols et expulsions des Kosovars ont eu lieu. Milosevic a utilisé l’offensive de l’OTAN comme occasion pour déclencher les déportations, et pour resserrer autour de lui son opinion publique. La guerre n’a pas évité de morts kosovars, mais elle a tué des civils serbes qui ne seraient pas morts autrement.

— L’argument selon lequel l’offensive a été déclenchée parce qu’il était impossible moralement de laisser faire un dictateur est une obscénité. On en laisse faire autant aux dirigeant postaliniens chinois, en Chine même et au Tibet ; on les reçoit dans les capitales occidentales ; la France les soutient à l’ONU ; les pays occidentaux les financent. Parce que cela arrange tout le monde que l’immense Chine connaisse une relative stabilité, et parce que l’on espère l’ouverture d’un juteux marché.

— L’objectif de la guerre est avant tout politique et stratégique. L’OTAN souhaitait, à la veille de son cinquantième anniversaire, justifier le redéploiement de ses bases en Europe de l’est, et pour cela utiliser la dictature néo-stalinienne de Milosevic comme nouvel épouvantail, l’URSS ayant implosé.

— Le raisonnement selon lequel «il peut être nécessaire, hélas, de tuer quelques personnes innocentes pour en sauver de nombreuses autres» a un inconvénient pratique : on n’est jamais sûr que ça marche. Et un inconvénient moral : c’est exactement le raisonnement qui justifie la torture («je torture celui-là, mais c’est pour sauver la vie des clients du café où il a, peut-être, placé une bombe». On ne peut pas penser à moitié comme un militaire.

— La protestation contre la guerre obligerait à de compromettants voisinages (serbes milosevichiens, staliniens, nouvelle droite, etc.)… Quand Alain Juppé a qualifié le FN de parti fasciste, est-ce que j’étais contraint pour autant d’éprouver soudain de la sympathie ou de la reconnaissance pour un Premier ministre ? Était-ce une raison pour renoncer à qualifier le FN de fasciste parce qu’un adversaire le faisait, quinze ans après nous ? Niaiseries. Je suis opposé à la guerre pour des raisons très différentes de celles des néo-fascistes. Si je les croise, je peux le leur expliquer à coups de manche de pioche.

— Hormis des actions ponctuelles (manif contre une ambassade, etc.), la meilleure manière de pratiquer l’internationalisme est de se battre là où l’on vit contre les représentants locaux du capitalisme et ceux qui le servent.

NOTE CONFIDENTIELLE À l’attention des parlementaires et cadres du Parti socialiste (1999)

Dommages de guerre

 

Le texte ci-dessous a été diffusé sous forme de tract, Capture d’écran 2014-11-18 à 16.20.41notamment à Paris, lors de la manifestation du 1er mai 1999.

Republié dans mon livre Dommages de guerre (L’Insomniaque, 2000), il ne l’était pas sur mon ancien site.

 

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1 — Les premières phases de l’opération «Repoussoir» se sont déroulées de manière satisfaisante, laissant présager un complet succès final. L’opposition interne à Milosevic est divisée et largement discréditée. L’opinion publique yougoslave a retrouvé instinctivement les réflexes d’Union sacrée autour du pouvoir en place. La constitution d’un bloc stable, néostalinien (au potentiel militaire moins menacant que celui de l’ancienne URSS), utilisant au mieux les dispositions fascistes et médiatiques de Milosevic, est en bonne voie.

La consolidation de ce «repoussoir» symbolique au cœur de l’Europe, incarnation d’un nouveau danger totalitaire, devenait nécessaire après l’implosion du bloc dit soviétique et au moment où doit se mettre en place l’Euroland, dans une indifférence vaguement hostile des opinions occidentales.

 

2 — Comme dans toute opération d’envergure, certaines hypothèses ont été sous-estimées. Mais comment prévoir par exemple que Milosevic se contenterait de chasser les kosovars vers les pays voisins, au lieu de les éliminer ? Outre le fait que cette stratégie nous oblige à recourir à une surenchère de propagande sur le thème de la «déportation» et du «nouvel Hitler», qui pourrait s’avérer contre-productive à moyen terme, elle suscite un très fâcheux rapprochement avec la question, toujours brûlante, des «sans papiers». Il faut par surcroît compter avec les bourdes de nos alliés ; cf. la proposition allemande (entre autres) d’accueillir des réfugiés. Pourquoi pas promettre la nationalité française aux déserteurs de l’armée serbe, tant qu’on y est ?! C’est bien assez de devoir contribuer in extremis au dispositif humanitaire.

 

3 — Il m’a été rapporté que tels jeunes cadres (égarés par le lobby bouddhiste ?) envisageraient de faire publiquement un rapprochement incongru entre la situation au Kosovo et celle du Tibet. Il n’y a évidemment aucune comparaison possible entre MM. Jiang Zemin et Milosevic, ce dernier n’ayant ni l’intention ni d’ailleurs les moyens de nous acheter quoi que ce soit. Ajoutons par parenthèse que la France poursuivra naturellement ses efforts pour financer le régime libéral-maoïste (même si nos investissements en Chine devaient rester déficitaires), et pour le soutenir diplomatiquement aux Nations unies.

Il semble qu’il existe un réel déficit de formation dans le parti. Il est inquiétant que des cadres se révèlent incapables de distinguer les principes directeurs de notre politique des thèmes, disons romanesques, de l’«ingérence démocratique» ou de la «guerre humanitaire», tout justes bons à enthousiasmer un Cohn-Bendit (qui pousse le zèle jusqu’à évaluer les forces nécessaires !). Il serait bon d’ailleurs que les ténors du parti multiplient les critiques à l’égard du candidat des Verts, de manière à valoriser son soutien à la guerre. Plus ce bouffon apparaît «à notre gauche» et plus son soutien à la guerre est précieux, notamment auprès des jeunes.

 

4 — Certains d’entre vous s’inquiètent, paraît-il, de l’éventualité d’une intervention terrestre de nos troupes. Il est exact que cette phase n’a pas été à proprement parler préparée, et qu’elle n’irait pas sans poser quelques problèmes techniques. J’estime que ces difficultés pèsent peu au regard des avantages :

a)— Il est à prévoir que le même mouvement d’opinion qui anime aujourd’hui l’ex-Yougoslavie se produirait également en France, resserrant la Nation autour de ses chefs et de ses valeurs. De plus, tout ce qui accroît dans l’opinion la confusion théorique, l’accablement impuissant et la frustration honteuse, sert nos intérêts en paralysant la critique sociale. De ce point de vue, la guerre (cf. le test du Golfe) constitue le meilleur appui de la politique.

b)— Des actions terroristes serbes sur le territoire national, même de modeste ampleur, permettraient de potentialiser encore le phénomène. Elles faciliteraient, par la réactivation et l’aggravation du plan Vigipirate, la mise au pas d’un éventuel mouvement anti-guerre et de mouvements sociaux qui lui seraient facilement assimilés (je pense notamment aux chômeurs).

 

L. JOSPIN

 

—La présente note [Réf/CG1999046n°1] ne peut être ni communiquée à un tiers ni photocopiée—

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DOMMAGES DE GUERRE. Dans l’émission «Chroniques rebelles» (Radio libertaire, 25 mars 2000)

Dommages de guerre

 

On trouvera ici la retranscription, revue par moi et légèrement réduite, d’un entretien dans l’émission « Chroniques rebelles » (Radio libertaire, 25 mars 2000) à propos du livre que j’ai consacré au conflit du Kosovo : Dommages de guerre. Paris-Pristina-Belgrade-1999 (L’Insomniaque, mars 2000).

Remerciements à Christiane pour son invitation, et à Roberte Tortet pour son aide précieuse.

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Chroniques rebelles : Àprès la « guerre propre », où les populations irakiennes se sont fait massacrer par les défenseurs du « droit international » — en fait pour du pétrole — et parce qu’elles n’étaient pas capables de chasser leur dictateur qui avait si bien servi les intérêts occidentaux jusque-là, on a tiré du chapeau la « guerre humanitaire », histoire de relancer les ventes d’armes et d’écouler les anciens stocks. Et allons-y sous la bannière de l’OTAN : qu’un « sang impur abreuve leurs sillons » ! Des civils déchiquetés par les bombes destinées à des tanks… l’industrie civile détruite… il y a évidemment des « dommages collatéraux »… Mais c’était une « bonne guerre » !

Marek Edelman, ancien dirigeant de l’insurrection du ghetto de Varsovie, l’affirme : « Pour la première fois dans l’histoire, il s’agit d’une guerre qui ne vise ni la conquête d’un territoire, ni la défense d’intérêts économiques. Pour la première fois, le monde a déclaré la guerre pour des raisons humanitaires. »

Le concept de « guerre humanitaire » lancé avec autant d’apparente conviction repousse encore, si cela est possible, les frontières du cynisme et de l’horreur.

Finalement, les théâtres d’opération sont des terrains d’essais pour les nouvelles armes. Le salon du Bourget qui a suivi la Guerre en Serbie et au Kosovo a été un succès ! Rien de plus convaincant pour les États-clients que les expériences in vivo ! Et après les destructions, il faut bien reconstruire… Pour ceux qui en profitent c’est une bonne guerre !

En Tchétchénie, ce ne devait pas être une bonne guerre pour les États-Unis et l’Europe, puisque Grosny a été rasée sans soulever — à quelques rares exceptions près — l’intérêt de la « diplomatie morale ».

 

            Chroniques rebelles : Pourquoi le sous-titre : « Paris—Pristina—Belgrade—1999 ? »

Claude Guillon: — Pour montrer qu’à mon sens les dommages de guerre ne sont pas seulement du côté de ceux qui ont reçu des bombes sur la tête ou de ceux qui ont été chassés par la soldatesque et les milices serbes, mais qu’ils se comptent aussi chez nous, dans les milieux libertaires, où la guerre n’a pas provoqué toutes les oppositions et toutes les réflexions qu’on aurait pu espérer, chez des gens qui — traditionnellement — sont méfiants vis à vis de l’État, antimilitaristes, qui ont donc en principe des réflexes qui devraient leur permettre de résister plus facilement que l’électeur moyen à une propagande télévisuelle d’État. Il y a d’ailleurs une espèce d’exception française. Ça s’est plus mal passé ici, ou mieux, suivant qu’on adopte le point de vue des libertaires ou celui de l’État, que dans d’autres pays comme l’Espagne, l’Italie où le mouvement d’opposition à la guerre a été beaucoup plus fort. Lire la suite

DOMMAGES DE GUERRE. Chap. 4. «Guerre aux femmes !»

Dommages de guerre

 

On trouve ci-dessous le quatrième chapitre de Dommages de guerre : [Paris-Pristina-Belgrade-1999] (L’Insomniaque, 2000).

(L’illustration de la couverture du livre est de Dragan.)

Notons pour la petite histoire que ce chapitre, intitulé « Guerre aux femmes ! », était le deuxième du livre, dans le projet initial. Il parut trop « féministe » aux éditeurs pour arriver si tôt et fut rétrogradé en quatrième position.

 

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Où l’on vérifie la validité de la formule « les femmes et les enfants d’abord ! » — La sexualité comme processus de domestication. — La guerre au quotidien. — Le quotidien comme guerre. — La guerre considérée comme maladie sexuellement transmissible.

 

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Les propagandistes de l’OTAN ont fait du sort des femmes violées un prétexte subsidiaire, et quasi anachronique tant il était tardif par rapport aux crimes commis en Bosnie, à l’intervention armée de 1999. Le présent opuscule se devait — par logique et par justice — d’évoquer les premières victimes de la violence guerrière, qu’elle s’exerce en temps de « paix » ou en temps de « guerre » : les femmes et les enfants. Il n’est pas d’aspect plus dérangeant de l’horreur moderne que l’institutionnalisation paisible de la guerre faite aux faibles, aux femmes singulièrement, susceptible de devenir dans les conflits armés le ressort principal d’un système de destruction. La cruauté ordinaire, mais gérée par la bureaucratie.

Discerner ce qui relie les comportements socialement admis par la civilisation marchande aux violences guerrières perçues comme extraordinaires, nous aidera à comprendre ce qui fait de la guerre le comble de la paix sociale.

 

Les femmes : marraines et butin de guerre

La figure de la femme violée par l’ennemi est une image forte des temps de guerre. Elle sert les propagandes et marque les mémoires. Dans les années 60, on rencontrait dans beaucoup de villes françaises « la Folle », une femme âgée parlant toute seule, et dont la rumeur disait le plus souvent, non qu’elle avait été elle-même violée, mais qu’elle avait assisté au viol de sa fille « par les Allemands ». On m’en a désignée une, au Puy-en-Velay, encore en 1979.

Nous vivons, en France, dans une société libérale et pacifiée (selon les normes du capitalisme démocratique), où le viol est laissé à l’initiative individuelle. La définition culturelle implicite de la « sexualité » dans laquelle sont élevés garçons et filles se caractérise par une double et contradictoire injonction : tout contribue à induire l’idée que le viol est un comportement, peut-être excessif, mais finalement adapté à la nature véritable des hommes et surtout à celles des femmes. Au vrai, c’est par ce dernier biais que s’opère, du point de vue idéologique, la transmission : le corps des femmes est partout étalé, disponible, offert, vendu, ouvert, béant, écarté, couché, aguichant, provocateur, d’avance conquis. Un « appel au viol », comme le disent précisément certains hommes d’une femme séduisante et mise d’une manière qu’ils jugent provocante. Dans le même temps, le Droit réitère sévèrement l’interdiction du viol (entre quinze et vingt ans de réclusion, selon les circonstances ; trente ans s’il a entraîné la mort ; la perpétuité s’il est accompagné de « tortures ou d’actes de barbarie », art. 222-23 et s. du code pénal). Le nombre des viols ne diminue pas, et le quantum des peines appliquées augmente.

MexicainePasButin

Au Mexique : Nous les femmes, nous ne sommes pas un butin de guerre ! Halte aux féminicides !

 

On estime qu’en France, une femme sur sept est victime de violences domestiques, viol compris[1]. Plus défavorisés encore que les femmes dans la cascade des brutalités, les enfants des deux sexes subissent à la fois des violences masculines et féminines. Le Service national d’accueil téléphonique pour l’enfance maltraitée recevait, en 1995, une moyenne de 531 appels par jour. Concernant les agressions à caractère sexuel, 67 pour cent des appelants dénoncent un membre de leur famille proche (père, mère, frère, sœur, beau-père, belle-mère, grands-parents), le reste des appels désignant un gardien (0,37 %), un membre de la famille plus éloignée (9,92 %), un ami de la famille (3,17%), un camarade (2,76 %), un voisin (2,30 %), un professionnel (sic, 3,08 %). Seuls un peu plus de 6 pour cent des appels désignent un inconnu[2].

Il est absurde d’imaginer que des comportements aussi répandus, — dans toutes les milieux sociaux —, que les mauvais traitements de parents à enfants (meurtre compris), le viol et les violences sexuelles de toute nature commis contre des femmes et des enfants des deux sexes, ne subsisteraient que comme des reliquats d’une sauvagerie instinctuelle primitive, progressivement marginalisés par la civilisation. Faute d’un approfondissement, hors de proportion avec la dimension du présent texte, je formulerai l’hypothèse d’un rôle de soupape ou de paratonnerre de la violence sociale, tacitement dévolu aux femmes et aux enfants. C’est à dessein que je préfère parler ici de violence sociale plutôt que de violence « sexuelle ». La violence imposée, le plus souvent (mais pas uniquement) par des hommes, aux femmes et aux enfants s’enracine bien dans le refoulement sexuel induit par l’éducation autoritaire et machiste (pourtant dispensée par des femmes), mais au-delà de l’histoire personnelle du violeur, du meurtrier d’enfant, c’est une humiliation générale qui est compensée par le rabaissement d’un plus faible. La soumission initiatique des plus jeunes par la peur et la honte, également imposée aux femmes adultes, a une fonction d’assimilation caractérielle, puis de régulation de l’ordre social.

Le viol ne vient pas combler ce que l’on pourrait définir en novlangue économique comme un « déficit de l’offre sexuelle féminine », que certains consommateurs masculins seraient amenés à contourner dans l’illégalité. Le violeur n’est ni malade mental (le plus souvent) ni tenaillé par une pulsion irrépressible ; il s’en tient à une règle implicite, confirmée par la culture dominante, selon laquelle l’homme a des besoins que les femmes sont là pour satisfaire. Cette règle, qui demanderait à n’être pas aussi sommairement évoquée, sous-tend les rapports sociaux sexués dans un système social et politique donné, où le viol, s’il est bien un crime au sens pénal, est un crime logique.

Il faut insister sur le rôle « éducatif » des femmes, rapidement évoqué plus haut : c’est celui de premiers agents de transmission et donc de reproduction de l’idéologie patriarcale. Chargées de l’éducation et des soins aux enfants, les femmes sont logiquement responsables de la majorité des mauvais traitements à enfants (négligence, cruauté mentale, coups, torture — mais elles tuent deux fois moins que leurs compagnons). Des femmes se livrent également à des abus sexuels sur des enfants ou des adolescents, le plus souvent du sexe masculin. Ces violences, moins nombreuses que les violences masculines, et qui prennent moins volontiers la forme d’un « viol » (pénétration sexuelle), sont plus difficilement repérables, parce qu’elles exigent des plaignants qu’ils dépassent leur supposée « nature » masculine, et parce qu’elles se confondent facilement avec une initiation sexuelle implicitement valorisée lorsque c’est un garçon qui la vit[3].

Nous pouvons être légitimement fascinées par certains aspects de l’expérience érotique, abandon, vertige, dissolution du moi, perte de conscience… qui trouvent des correspondances, idéologiques et émotionnelles, dans la violence subie dans des situations de cruauté extrême. Il est frappant de constater que les mots même de l’amante offerte et exigeante, caricaturés dans une plaisanterie vulgaire — « Fais-moi tout ! » —, se retrouvent dans la formule d’une elliptique pudeur des victimes de tortures sexuelles. « Ils pouvaient tout faire, alors… », disent des réfugiées des miliciens fascistes d’Arkan et de Seselj. « Dans ce vertige du “tout”, on trouve le viol, les tortures, les massacres[4]. » Vertige encore (ou conjuration ?) dans cette mise en scène sordide du « plus grand gang bang de l’histoire », organisé nous dit-on dans les meilleures conditions d’asepsie et de publicité par un fabricant de films pornographiques, dont l’actrice vedette se fait pénétrer par 620 hommes en 7 heures. « Dans la vraie vie, prend soin de préciser le reportage publié dans la revue Max, un gang bang s’appelle un viol collectif. Une atrocité urbaine [sic] insoutenable. Dans la pornographie, il s’agit, selon les professionnels du X, d’une “expression artistique”, un rituel orgiaque, une figure presque imposée d’un film porno[5]. » Figure imposée est une expression heureuse ; elle s’imposera donc par centaines de milliers d’exemplaires de cassettes vidéo à des millions de spectateurs et, dans une moindre mesure, de spectatrices. N’existe-t-il aucune relation entre le fantasme des 620 mâles, tous rémunérés mais pas tous professionnels, celui — au moins escompté — des milliers d’acheteurs et de mateurs du film, et la manière dont est perçue « dans la vraie vie » la violence sociale et sexuelle[6] ?

Peu habituées à regarder en face et donc à penser cette réalité, nous sommes mal préparées à concevoir pire encore ; c’est probablement pourquoi la politique de « viols systématiques » menée par l’armée et les milices serbes (mais aussi croates) à certaines périodes du conflit des Balkans a suscité un mélange d’incrédulité, de fatalisme agacé et d’horreur paralysante.

Véronique Nahoum-Grappe discerne « un usage politique de la cruauté extrême et des tortures sexuelles depuis quelques années et dans des terrains hétérogènes, africains, orientaux, européens : cet usage n’est pas forcément lié à un accroissement quantitatif (…), mais il s’inscrit dans l’actualité de notre culture contemporaine où le statut de la sexualité comme torture croit en prestige négatif et dérive du non-politique vers le politique [7]. » Je signale à l’intention du lecteur qu’étonnerait cette référence (et celles qui suivront), que je n’ignore pas que Mme Nahoum-Grappe participe au Comité Kosovo, lequel a approuvé les bombardements de l’OTAN sur la Yougoslavie, et même qu’elle a très imprudemment manifesté son soutien aux nationalistes grand-Albanais de l’UCK, lesquels ne dédaignent, à l’occasion, ni le meurtre ni le viol[8]. Si dans l’esprit de cette auteure, il existe certainement un lien entre ses réflexions sur le « nettoyage ethnique » et ses regrettables prises de position belliciste, je ne me sens, moi, nullement tenu de confondre les unes avec les autres.

 

La terreur familière

On a beaucoup insisté, au début des années 90, sur un aspect jugé particulier de la politique d’« épuration ethnique », et notamment des viols systématiques, et qui ressortait de la plupart des témoignages de victimes : le fait que des familiers se muent en tortionnaires. Une jeune femme bosniaque décrivait ainsi ses violeurs : « Mes voisins, des paysans du village avec lesquels je suis allée à l’école. Ils me connaissaient depuis l’enfance, mais ils disaient qu’ils me violaient parce que je suis musulmane et qu’avec tout ce que j’avais pris aux Serbes, il était temps que je nourrisse un petit tchetnik[9]. » « À deux reprises, rapporte Véronique Nahoum-Grappe, nous avons entendu des jeunes Bosniaques nous confier que le garde/bourreau dans le camp de concentration était leur instituteur. (…) Tous les récits ou presque mentionnent le voisin l’ami, cités parmi les assassins, les violeurs[10]. » En 1999, au Kosovo, une habitante de Pristina se dit convaincue que dans chacun des groupes de paramilitaires qui ont brûlé des maisons et assassiné leurs occupants, « il y avait un homme d’une maison serbe de [son] quartier[11] ». On a affaire ici au ressort principal des films d’épouvante : la banalité quotidienne la plus rassurante peut basculer dans la terreur. La prof sympa ou le petit ami peuvent se transformer en assassins déments. Je n’entends pas suggérer que les récits des victimes sont influencés par des scénarios de fiction et ne reflètent pas des drames réellement vécus, je note au contraire que les auteurs d’œuvres d’imagination ont compris depuis longtemps où se trouve la source de l’horreur pure. Mme Nahoum-Grappe se trompe lorsqu’elle conclut l’article précédemment cité en affirmant que, « comme l’inceste en famille touche le lien de filiation, la cruauté endogène entre gens d’une même communauté touche le lien social, le pacte de fraternité que suppose toute vie en temps de paix. » Ou plus précisément : elle voit à tort une différence de nature où l’on ne peut distinguer qu’une différence de degré. Je l’ai rappelé plus haut, les mauvais traitements (sexuels ou non) et le viol sont le plus souvent le fait de proches et mêmes de (des) parents. Ils sont donc eux aussi constitutifs du lien social tel qu’il se reproduit dans nos sociétés occidentales, en temps de paix (intérieure au moins). De ce point de vue aussi, la guerre est le comble de la paix, singulièrement pour les femmes[12]. Lire la suite

DOMMAGES DE GUERRE. Chap. III. «“Réalisme” et résignation».

Dommages de guerre

 

Je donne ci-dessous le troisième chapitre de Dommages de guerre, «“Réalisme” et résignation», édité en l’an 2000 par L’Insomniaque. Ce chapitre est particulièrement consacré à l’analyse de l’attitude des libertaires français face à la guerre menée au Kosovo.

[C’est au moment de transférer les textes depuis mon ancien site sur le présent blogue que je constate qu’à la suite d’une confusion, et sans doute d’un splendide acte manqué, ce texte avait été remplacé sur le site par un double de l’enregistrement — sur le même sujet — d’une émission de Radio libertaire. Voici le tir rectifié.]

(L’illustration de la couverture du livre est de Dragan.)

 

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Oh! ne les faites pas lever!

C’est le naufrage…

Arthur Rimbaud, Les Assis.

Responsable du projet « Santé mentale » mis en place cinq ans plus tôt en Bosnie par Médecins du monde, un psychiatre décrit ainsi, en 1999, les détériorations men­tales subies par les réfugiés du Kosovo fuyant l’armée, les milices serbes, et les bombardements de l’OTAN : « La réponse aiguë, avec sidération, perte des repères temporo-spatiaux, perte de la notion même de l’événement traumatique, au cours du premier mois ; le stress post-traumatique, qui peut prendre place au cours de la phase qui va de un à six mois après le traumatisme ; et, au-delà de six mois, des troubles de l’adaptation[1]. » On ne peut qu’être frappé de l’exactitude avec laquelle la description de la première phase, dite aiguë, s’ap­plique, en France, aux milieux révolutionnaires et singulière­ment au mouvement libertaire[2] qu’on aurait pu croire immu­nisé contre la résignation par une haine de l’État et un antimilitarisme constitutifs. Et pourtant…

La sidération est, d’après Littré, l’état d’anéantissement produit par certaines maladies, qui semblent frapper les organes avec la promptitude de l’éclair ou de la foudre, autrefois attribué à l’influence malfaisante des astres. Quel terme pourrait mieux caractériser l’apathie quasi générale des révolutionnaires, en ce printemps 1999 où le plus prosaïque des bombardements est vendu par les états-majors et la télévision comme une version domestique de la Guerre des étoiles, la bonne conscience humanitaire en sus ? Les primitifs superstitieux levaient avec terreur leur regard vers les cieux; anarchistes farouches, antifascistes radicaux et contempteurs maniaques du spectacle (le concentré et le diffus) baissent le nez devant leur écran de télévision, acceptant les sanglants augures qu’il dispense dans un halo bleuté avec la même résignation, la même abdication de la pensée, la même crédulité que la plus sotte des midinettes consultant l’horoscope. Ah non ! décidément, le monde n’est pas tendre à qui prétend le bouleverser, et la vie même semble se rire de qui veut la changer, prouvant — dès qu’elle cesse d’être quotidienne — qu’elle peut être pire encore qu’à l’accoutumée. N’allez pas dire au plus debordiste des révolutionnaires que c’est là précisément la réaction qu’on attend de lui, l’absence de réaction devrais-je dire! Il s’y connaît en complot. Il s’est méfié de tout : du journal, de la police, et même de la météorologie nationale ! Cette fois, le temps est à la guerre, ses rhumatismes le lui confirment. Et si malgré tout le soupçon lui vient que le monde en guerre est mené par ces maîtres qu’hier il affectait de mépriser, et que l’écœurante bouillie de sang, de larmes, de sperme (en parts égales ; faire revenir) qu’on lui sert à l’heure des repas a la même origine, et par tant la même fonction hypnotique qu’elle a toujours eue, il se cabre, se maîtrise, et peut-être s’estime pour cela. C’est ici que le comportement des militants se démarque de celui des réfugiés; si ces derniers présentent des troubles de l’adaptation, la guerre provoque chez les militants un grave prurit d’adaptation au monde. Car enfin, peut-on toujours douter ? Est-il sain ou raisonnable de toujours dire non ? La critique n’est-elle pas quelquefois trop aisée, quand l’art de la guerre est, lui, toujours difficile ? N’y a-t-il pas de la grandeur dans le renoncement, comme il y a de la douceur dans l’abandon… Eh pardieu, ce sont de grandes et bonnes questions de psychologie religieuse, mais les révolutionnaires sidérés ne se les posent pas. Ils jouissent simplement du plaisir — certes un peu coupable, mais la transgression est une épice — de ressentir enfin la même chose que leurs semblables, au même moment, devant le même écran, qu’ils croient scruter, quand en vérité c’est l’écran qui les surveille.

Interrogé sur l’utilisation par le gouvernement serbe, à des fins de propagande, d’un slogan publicitaire de sa marque (Just do it !) un responsable de Nike déclare, exprimant sans le savoir un désarroi partagé par beaucoup de révolutionnaires : « C’est tellement loin de nous, de tout ce qu’on est, de tout ce qu’on veut faire, qu’il n’y a rien à dire, rien à en penser[3]» C’est qu’en effet, du côté de l’OTAN, le chantre du social-libéralisme Tony Blair n’hésite pas, lui non plus, à pratiquer le détournement idéologique, affirmant sans vergogne : « Nous ne nous battons pas pour des territoires mais pour des valeurs. Pour un nouvel internationalisme. » Le terme, explique doctement le journaliste du Monde tout juste revenu de son Robert en douze volumes, « a quelque chose à la fois de suranné et de sulfureux, qui évoque les premiers temps du mouvement ouvrier et l’ère des révolutions[4]. »

C’est reparti comme en 14 !

Guerre, révolution, et mouvement ouvrier au début du XXe siècle, l’évocation n’est pas si désuète que les maîtres du monde la dédaignent. Ainsi découvre-t-on que la formation universitaire de Jamie Shea l’a préparé à jouer quotidiennement sur CNN le représentant de commerce de l’OTAN. Sa thèse d’histoire contemporaine à Oxford s’intitule « Les intellectuels européens et la guerre de 14-18 [5] ».

La Première Guerre mondiale fut la défaite, définitive à ce jour, de l’internationalisme révolutionnaire. La pitoyable répétition du Kosovo montre que ce qui se joua, et fut perdu alors, n’a été ni compris ni dépassé. Au contraire, devrais-je dire, puisque les débats du début du siècle (qui se prolongèrent jusque dans les années 1930) eurent lieu au grand jour, relavés malgré la censure par les personnalités en vue du mouvement et par sa presse, tandis que bien des libertaires actuels ont jugé plus prudent de confiner leurs états d’âme dans les conversations particulières (pas avec n’importe qui !) ou le bulletin intérieur de leur groupe. Tel militant d’une organisation ayant pris position clairement contre la guerre peut parfaitement laisser entendre en privé qu’il se félicite de la correction infligée « aux Serbes » ; face à un opposant, il se retranchera discrètement derrière la position confédérale. Lorsque la discussion s’affiche, elle ne vise pas à combattre les thèmes de la propagande officielle dans l’esprit de militants hésitants, mais à justifier une confusion que l’on s’avoue incapable de dissiper. L’inconséquence est revendiquée comme un providentiel antidote du dogmatisme ! Lire la suite

DOMMAGES DE GUERRE. Chap. II. Kosovo : un néocolonialisme à la conquête de l’Est.

 

Dommages de guerre

 

Je donne ici le deuxième chapitre, « Néocolonialisme », de mon livre Dommages de guerre [Paris-Pristina-Belgrade-1999], paru chez L’insomniaque éditeur, en l’an 2000.

(L’illustration de la couverture du livre est de Dragan.)

 

 

 

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« Civiliser, c’est avant tout civiliser la guerre. Au besoin par la guerre. »

André Glucksmann, « Merci l’Amérique », L’Express, 17 juin 1999.

 

 

À la fin du dix-neuvième siècle, les commissaires aux Affaires indiennes du gouvernement américain sont unanimes : les Indiens vivent sous l’emprise de coutumes déplorables, dont il importe de les détacher, au besoin par la force. « La possession communautaire de grandes étendues de terres […] les ont empêchés d’acquérir une compréhension de ce qu’est la propriété individuelle[1] ». La meilleure méthode consiste à les enfermer dans des réserves, « tout en leur donnant […] une éducation et en les habituant à l’idée de la propriété privée[2].

Le 27 janvier 1825, le Président Monroe expose sa politique devant le Congrès : « L’expérience a amplement démontré que, dans leur état actuel, il est impossible de les incorporer à notre système. […] Le seul moyen d’y parvenir consiste à doter chaque tribu d’un bon titre à une portion adéquate de terres sur lesquelles elle consentirait à se rendre, et à lui fournir un système de gouvernement interne qui protégera sa propriété de toute invasion et fera obstacle, grâce au déroulement régulier du progrès et de la civilisation, à la dégénérescence qui a généralement accompagné cette transition d’un état à un autre… […] En adoptant ce type de gouvernement, elles se donneront un mouvement qui sera en harmonie avec le nôtre, et son effet bénéfique se fera sentir à travers tout notre territoire[3] ».

Retournement de l’histoire : Monroe, dont le nom est demeuré synonyme d’hostilité aux ingérences réciproques des États-Unis et de l’Europe, donne — à propos des Indiens — une formulation prémonitoire de ce qu’est aujourd’hui, mutatis mutandis, la « doctrine Clinton » dans les Balkans. La principale différence est de taille : le partage de Yalta une fois rendu caduque par l’implosion du bloc de l’Est, le « territoire » des États-Unis d’Amérique tend à recouvrir celui de la planète.

Je crains que certains lecteurs soient tentés de m’abandonner dès à présent à des rapprochements métaphoriques qu’ils jugent excessifs. Non qu’ils doutent que la Maison Blanche ou le Pentagone puissent couvrir ou ordonner des atrocités de toute nature ; le traitement du « problème noir » et l’invasion du Viêt-nam, parmi tant d’autres exemples, les en ont convaincus. Ce qu’ils répugnent à concevoir, c’est qu’il subsiste en Europe de l’Est des poches d’arriération telles que la propriété privée y soit inconnue, ou simplement mal considérée. L’hypothèse paraît en effet peu crédible.

On trouve pourtant une caricature de chef de tribu, le Premier ministre de Bulgarie Radu Vasile, pour lui donner corps en mai 1999, peut-être dans le seul but de flatter l’imaginaire des nouveaux conquérants : « Contrairement à d’autres pays d’Europe centrale […], la conception de la propriété privée était chez nous inexistante. Cela a sans doute freiné le processus de privatisation que nous souhaitons aujourd’hui relancer ; pour y arriver, il faut que chacun prenne conscience que l’intérêt général et l’intérêt particulier se confondent[4]. » Il est bon de décoder ici le message du chef, qui s’adresse dans un document publicitaire aux investisseurs occidentaux : il s’engage à faire en sorte que ses concitoyens se conduisent comme si leur intérêt propre, celui des mafias locales et ceux des États-Unis comme de l’Union européenne se recouvraient exactement. En échange de cette profession de foi, il est heureux d’annoncer, puisque l’argent attire l’argent, que les banquiers du monde ont déjà entamé la modernisation de la réserve qu’il dirige. Le regard distrait du lecteur français (qui se fiche de l’économie bulgare) glisse sur des chiffres et des sigles : 1,6 milliard d’euros sous forme d’aide directe de l’UE ; 2 milliards d’euros dans le secteur des transports ; 500 millions d’euros en assistance financière non remboursable avant l’an 2000 ; prêt de 200 millions d’euros de la BERD (Banque européenne pour la reconstruction et le développement) pour la réhabilitation des voies ferrées ; 300 millions de dollars remboursables en vingt ans et assortis d’une période de grâce de dix ans, prêtés par la Banque mondiale à la compagnie des chemins de fer. Encore quelques lignes de cet inhabituel déballage, concernant une donnée géostratégique mieux connue, le pétrole : « Les projets les plus significatifs concernent la mise en place d’un oléoduc traversant la Roumanie, la Hongrie et la Slovénie pour aboutir au port italien de Trieste. » Projets d’autant plus « significatifs » que « l’un des plus riches gisements de ces trois dernières décennies a été récemment découvert dans la Mer noire. » La région de la Mer noire est officiellement considérée comme « Zone de transport paneuropéen » (Pan European Transport Area) depuis la Conférence sur le transport paneuropéen d’Helsinki (1997).

Il arrive que, tout comme d’anciens chefs de tribu, les dirigeants locaux se plaignent que Washington ou Bruxelles les récompensent mal de leurs efforts. Ainsi le président roumain Constantinescu, invité en juillet 1999 à Salzbourg par le Forum économique mondial : « Nous avons bien appris la leçon de la démocratie occidentale, mais l’Occident a encore une longue route à parcourir pour nous comprendre aussi bien que nous le comprenons. » S’enhardissant, l’un de ses semblables, le président albanais, critique la mise en place d’une machine administrative liée à la reconstruction : « La tendance pour le Pacte de stabilité, note-t-il en connaisseur, est celle d’une bureaucratie lourde. Ce n’est pas très efficace[5]. » Lire la suite