Talmud, présomption de candeur et «Justice» de classe

Je le reconnais sans vergogne, si je devais choisir entre d’une part un tribunal terroriste façon 1794, sans avocat et avec pour seule échelle de « peines » un improbable élargissement ou la guillotine, et d’autre part un tribunal « démocratique » et ses présentes garanties bourgeoises, je choisirais sans hésiter le second.

Est-ce une raison suffisante pour se découvrir soutien ou suiveur enthousiaste – ou résigné – de la « justice » bourgeoise, dans les affaires de viol, d’agressions sexuelles diverses et de violences misogynes ? Je ne vois pas pourquoi. Je me méfie d’ailleurs des positions de principe qui ne résistent pas à la première difficulté, matérielle ou morale, venue.

Je pensais à tout cela en parcourant sur le site Lundimatin un éditorial d’Ivan Segré, qui se présente comme philosophe et, semble-t-il sans humour particulier, comme « talmudiste ». Il est vrai que Lundimatin s’inscrit dans la continuité d’une revue baptisée Tiqqun, ce qui ne vaut pas mieux en guise de référence matérialiste.

Il est vrai aussi que taldmudiste peut se traduire[1] littéralement par étudiant, ce que nous sommes tous et toutes plus ou moins restée·e·s.

Ivan Segré évoque les accusations publiques de viol et de violences dont le théologien musulman soi-disant modéré Tariq Ramadan est l’objet depuis plusieurs semaines. Par quatre fois dans son texte, Segré fait dépendre de l’action policière et judiciaire (enquête, instruction, procès) la possibilité de se faire une opinion précise sur l’affaire Ramadan.

D’un côté, il y a le témoignage de deux femmes, que nous n’avons moralement pas le droit de mettre en doute (jusqu’à preuve du contraire), parce que ce serait les rendre coupables d’une faute grave : la dénonciation calomnieuse. De l’autre, il y a le témoignage d’un homme, Tariq Ramadan, qui clame son innocence par la voix de ses avocats, témoignage que nous n’avons moralement pas le droit de mettre en doute (jusqu’à preuve du contraire), parce que ce serait le rendre coupable d’un crime dont il est présumé innocent. Ne reste donc plus qu’à se taire, en attendant que la Justice tranche. […]

Tâchons donc, dans la mesure de nos moyens, de rester vivant, ou du moins, pour ce qui concerne « l’affaire Ramadan », d’y introduire un minimum de lisibilité, en attendant – l’espoir fait vivre – que Justice soit faite.

Comme précisé ci-dessus – mais il est bon d’y insister – il revient à l’institution judiciaire de trancher la question de savoir si Henda Ayari dit vrai ou faux, et conséquemment de savoir si Tariq Ramadan est coupable ou innocent. Et je n’ai, personnellement, strictement rien à dire à ce sujet. […]

Que Tariq Ramadan ait brutalisé et violé Henda Ayari, ou qu’il ait eu avec elle des rapports consentis, ou qu’ils n’aient pas dépassé le stade de la pâtisserie orientale, c’est à l’institution judiciaire de trancher. […]

Je ne sais pas ce que l’enquête policière, puis le jugement s’il y en a un, parviendront à établir avec certitude, mais je crains fort qu’en guise de vérité on doive se contenter de ce qui est d’ores et déjà acquis : la parole de l’une contre celle de l’autre. Henda Ayari a-t-elle été violée ou Tariq Ramadan calomnié ? Nous ne saurons vraisemblablement pas.

Il est frappant de voir, au moins sur un site d’ultra-gauche, un philosophe s’avouer aussi clairement à la remorque d’une institution répressive pour penser une situation. Institution répressive dont il semble considérer que l’on doit prendre son intitulé au mot. La Justice serait juste, en somme, et destinée à défendre les faibles, ici victimes de la domination masculine… Faut-il en l’espèce respecter la «présomption de candeur» à laquelle j’ai fait allusion dans le titre de ce billet.

Ivan Segré se considère toutefois en situation de dénoncer à son tour :

Puisqu’on nous invite, ces derniers temps, à balancer notre porc, je balance le mien : l’islamophobe et le judéophobe sont les deux faces d’une même perversion.

Ajoutons, tant que nous y sommes, la christophobie et l’allergie aux mantras, et me voilà à coup sûr pervers polymorphe

Cependant, coup de théâtre ! les deux dernières phrases du texte disent exactement le contraire de celles que j’ai reproduites ci-dessus, tout en annonçant comme programme ce que l’auteur s’est montré incapable de faire :

Et j’ajoute qu’à ce sujet également il n’y a pas grand-chose à attendre de l’institution judiciaire[2]. C’est à nous qu’il revient de penser, de parler et d’agir, du moins si nous n’entendons pas céder à l’idéologie dominante, laquelle nous enjoint en effet, comme l’a écrit Gilles Châtelet, de « vivre et penser comme des porcs ».

Préjugé peut-être « judéophile » (nous sommes pleins de contradictions !): d’un talmudiste, j’attendais davantage de subtilité.

[1] Du « vieux juif », comme disait M. Coupat père, confronté à un trou de mémoire.

[2] C’est moi qui souligne. C. G.

«317» un documentaire sur l’état d’urgence, avant qu’il soit passé dans le droit commun

Vendredi 13 octobre à 20h

à “La Générale”

Coopérative artistique, politique et sociale, 14, av. Parmentier Paris XIe – M° Voltaire. Projection du film «317».

Projection du film « 317 » présenté par Claude Guillon et l’équipe du film.

 Contribution au débat sur la répression politique sous l’état d’urgence dans le cadre du w.e «Ateliers d’auto-formation face aux violences étatiques» à La Générale du 13 au 15 octobre.

– Ouverture des portes à 19h30
– Projection à 20h
– Entrée libre

 

« 317 » est un documentaire de 60 minutes, auto-produit et réalisé par leCollectif 317.

Avec Vanessa Codaccioni, Didier Fassin, Samir Baaloudj, Claude Guillon.

 

Voiture de la rousse* roussie ~ Deux communiqués

DE L’HUILE SUR LE FEU !
À PROPOS DE VOITURE DE FLIC 
BRÛLÉE, DE PROCÈS, ET DE 
SOLIDARITÉ

Du 19 au 22 septembre 2017, 9 personnes passeront en procès, accusées de l’attaque d’une voiture de flics quai de Valmy à Paris le 18 mai 2016. Deux attendent toujours en taule, dont l’une depuis maintenant plus d’un an, tandis que six autres sont sous contrôle judiciaire et que la dernière est encore recherchée. Ce jour-là, en plein mouvement contre la « loi travail », des policiers se rassemblent place de la République pour geindre contre la « haine anti­-flics ». Une vrai provocation après deux mois de manifestations réprimées à coup de lacrymos, de grenades, de matraque, d’arrestations. Une contre­-manifestation est appelée et interdite, mais elle s’élance malgré tout dans les rues de Paris, croisant sur son passage une voiture sérigraphiée avec deux flics à son bord, qui est attaquée puis brûlée. Pour beaucoup, ce geste a donné de l’air. Comme ça donne de l’air quand ça pète à Beaumont suite à l’assassinat d’Adama Traoré, à Aulnay suite au viol de Théo, ou quand une voiture de police crame à son tour devant le comico du 19e le soir du meurtre de Shaoyo Liu, ou encore quand les rues d’Hambourg s’embrasent pendant le G20. Comme ça donne de l’air chaque fois que sont renvoyées aux flics un peu de l’humiliation et des brutalités qu’ils infligent au quotidien.

La justice frappe souvent fort quand ses larbins en bleu sont attaqués. C’est que justice et police sont toutes deux au service de l’État et des puissant·e·s de ce monde, pour perpétuer l’ordre des choses basé sur l’exploitation, le racisme, le sexisme, l’homophobie, …et qu’il ne faudrait pas avoir l’impression de pouvoir changer les choses. Alors il faut mettre sous contrôle par la menace de la prison ceux et celles qui, par choix ou par nécessité, sortent des chemins balisés du travail, de la consommation, de la soumission au pouvoir. Les moyens à leur disposition sont toujours plus nombreux. Que ce soit l’annonce de la construction de dizaines de nouvelles prisons pour enfermer toujours plus, la légalisation à venir de l’état d’urgence permanent, ou encore la nouvelle loi sur la légitime défense des flics. Tout ça à coup de c’est pour votre sécurité, dans l’acceptation générale, ou presque.

C’est dans ce contexte que le procès va se dérouler, certainement sous une forte pression médiatique où il s’agirait d’en faire un procès exemplaire, celui du mouvement contre la loi travail et plus généralement d’une hostilité diffuse contre la police particulièrement palpable ces derniers temps. Face à ça, à nous de ne pas nous laisser museler. Exprimons notre solidarité avec celles et ceux qui subissent la répression pour des actes de révolte qu’on partage. Ne laissons pas la salle d’audience aux journalistes et aux parties civiles dont Alliance, syndicat de police ayant appelé à la manifestation du 18 mai 2016, toujours prompt à s’afficher dans les médias pour des campagnes racistes et sécuritaires. Faisons vivre notre solidarité également dans la rue. Ici ou ailleurs, ne laissons pas la justice condamner dans l’indifférence, sabotons la chaîne du contrôle et de l’enfermement, opposons-nous au flicage de nos vies et aux diverses mesures qui visent à le rendre total et permanent.

Liberté pour les inculpé-e-s de la voiture de flics brûlée le 18 mai 2016 ! Liberté pour tous et toutes !

Discussion publique, jeudi 14 septembre à 19h au CICP 21ter rue Voltaire, métro Rue des Boulets

Procès tous les jours à 13H30 du 19 au 22 septembre, 14e chambre du TGI de Paris, métro Cité.

 

* La rousse. En argot : la police. Dénomination d’ailleurs critiquable puisqu’elle vient probablement d’une discrimination à l’égard des roux, a posteriori «justifiée» par les représentations picturales de Judas Iscariote, délateur programmé de Jésus dans la légende biblique, comme un homme roux.