Caen la rebelle ~ Deux samedis d’émeute

RIC, Européennes, on s’en fout
On ne vote pas, on lutte!

LE VENT DE COLÈRE QUI SOUFFLE depuis deux mois a commencé à faire reculer le gouvernement. Gilets jaunes, exploité·e·s, mal logé·e·s à Marseille, lycéens et lycéennes, et autres révolté·e·s, nous avons repris confiance en nos possibilités en bloquant ou ralentissant des flux économiques, en fermant des centres commerciaux, en détruisant des vitrines d’un monde qui nous broie sans cesse, en affrontant les forces de l’ordre venues nous déloger, et en refusant majoritairement les chefs et autres porte-paroles.

Pour la première fois depuis très longtemps – trop longtemps – les dirigeants et dirigeantes ont reculé et lâché quelques miettes. Et c’est bien parce que, d’une part nous avons réussi collectivement à imposer un rapport de force au pouvoir politique et économique, et que d’autre part, ils ont eu peur d’un mouvement sans représentant·e et sans négociation, que ceux-ci ont consenti ces quelques petites concessions. Concessions qu’ils et elles s’empressent sans surprise de rogner…

Cependant, sur les ronds-points, dans les médias et sur les réseaux sociaux fleurissent depuis quelques semaines des appels à des débouchés électoraux à nos luttes. Il n’est plus question d’augmentation des salaires, des minimas sociaux, de lutter contre ceux et celles qui nous exploitent, mais de changer les règles du jeu politique ou de l’investir.
Nous pensons que s’aventurer sur ce terrain est un piège.

Les européennes, le terrain des politicien·nes

Depuis quelques semaines, quelques gilets jaunes qui ne représentent qu’eux et elles-mêmes ont décidé de lancer une liste aux européennes. Pourtant, penser que changer de personnel politique permettra de résoudre la situation que nous vivons est une erreur. Combien avons nous vu de Pierre Bérégovoy ou de Bernard Tapie, voir de leaders syndicaux ou révolutionnaires trahir leur classe sociale ou leurs compagnon·ne·s de lutte? Comme le clame depuis plus d’un siècle l’anarchisme, la politique est un piège et le pouvoir corrompt.

Le mouvement des Gilets Jaunes s’est construit contre la classe politique, contre tous les représentant·e·s. C’est ce qui a évité ou rendu marginale et toute prise de pouvoir et toute trahison.

De toute façon, la présentation d’une liste électorale nécessiterait la construction d’un programme commun qui ne manquerait pas de créer des scissions. La plupart d’entre nous ne se reconnaît déjà pas dans les 42 doléances recensées sur les réseaux sociaux (notamment les propositions anti-migrant·e·s). Cette tactique ne nous divisera d’ailleurs pas que sur l’éventuel programme à adopter, mais également sur la stratégie à employer entre militant·e·s déjà encarté·e·s, anti-électoraux, et Gilets Jaunes électoralistes.

Tout cela risque surtout d’entretenir l’illusion que nous pourrions faire l’économie de nous retrouver dans la rue ou sur les ronds points. Ce serait alors signer l’arrêt de mort du mouvement. Puisque ce n’est pas par peur d’une quelconque menace électorale que le pouvoir cède quelques miettes, mais bel et bien parce qu’il peine à maintenir l’ordre.

Et comme une catastrophe n’arrive jamais seule, la présentation de cette liste aux européennes nous obligerait en plus à supporter Francis Lalanne.

Enfin, il faut se méfier encore davantage des quelques Gilets Jaunes qui appellent à la destitution du pouvoir, la guerre civile ou à un coup de force de l’armée. Derrière ces revendications putschistes se cachent l’extrême droite et ses vieilles lunes.

Le RIC aussi

La proposition d’instaurer un référendum d’initiative citoyenne (RIC) a le mérite inverse de se présenter comme une rupture avec la démocratie représentative. Mais l’instauration du RIC n’est qu’une fausse alternative à l’élection et la délégation, une illusion de démocratie directe.

Parce que le RIC, s’il est mis en place, sera supervisé par des constitutionnalistes et des juristes qui ont des intérêts communs avec les mêmes politiciens et politiciennes qu’il cherche à contourner. Parce que ce sont ces juristes qui, en tout complicité avec le pouvoir politico-économique, formuleront les questions, imprimeront le rythme de la campagne, détermineront les modalités de ce référendum et la validité des questions posées.

De toute façon, le recours au référendum poserait un autre problème de taille, celui de l’inégalité des campagnes. En effet, non seulement l’État, mais également les Partis et les organisations, bénéficieraient de moyens colossaux pour faire campagne sur les médias traditionnels et les réseaux sociaux. Et l’on ne parle même pas des exclu·e·s du vote et des abstentionnistes…

S’aventurer sur le terrain électoral, même par voix référendaire, c’est s’aventurer en terre hostile. Depuis plus d’un mois, sur les ronds points, dans les blocages, dans les actions, dans les assemblées, ce que nous expérimentons de nouveau, c’est la reprise en main de nos luttes, directement, sans intermédiaire. Ce que nous vivons se partage, se discute, s’engueule et se heurte parfois, mais se vit et s’éprouve réellement et collectivement. Le recours au référendum c’est le retour à l’isolement de l’isoloir.

La Suisse a depuis des lustres recours à ce type de référendum. Et là bas aucun de ces derniers n’est venu bousculer la manière dont la bourgeoisie suisse exploite sa main d’œuvre. Les seuls référendums qui aboutissent sont ceux qui traitent de questions secondaires ou qui ont des visées identitaires. L’extrême droite, à travers son Parti l’UDC longtemps dirigé par le milliardaire Christophe Blocher, a ainsi pu mener campagne contre des minarets, par ailleurs inexistants, en toute quiétude. A contrario en Italie, les syndicalistes de la CGIL, qui avaient voulu lancer un référendum contre le projet anti-social Job Act du technocrate Mattéo Renzi, ont été déboutés. Le référendum a été jugé inconstitutionnel. L’État comme le capital, et c’est normal, savent défendre leurs intérêts. En France, l’expérience du référendum de 2005 sur la constitution européenne a fini de démontrer comment l’état et le capital, ainsi que les technocrates qui les animent, conçoivent la question référendaire. Si le résultat est positif, il légitime des prises de décision déjà établies ou peu menaçantes, et s’il est négatif, on n’en tient pas compte.

Le peuple, la Nation, le miroir aux illusions

S’il est heureux de renouer avec une critique de la manière dont les riches tirent leur richesse de notre propre travail et dont l’État les soutient, il nous semble beaucoup plus hasardeux de se référer au Peuple et la Nation pour s’opposer à cette spoliation. Il y a là l’illusion que le peuple, les citoyen-ne-s ont des intérêts communs, l’intérêt général, et que l’État est là pour les garantir.

Nous sommes de ceux et celles qui pensent au contraire que nous n’avons pas les mêmes intérêts que nombre de «français» et de «françaises». Nous ne sommes ni solidaires avec, ni égaux à ceux et celles qui nous exploitent. Et ça ne concerne pas seulement les plus grosses fortunes qui concentrent toujours plus d’argent. Nous n’avons pas les mêmes intérêts que des patron-ne-s, des gros·se·s agriculteurs·trices participant au mouvement.

La figure du citoyen efface toute distinction de classe et tout rapport de domination. Nous ne partageons pas l’idée d’opposer le Peuple comme un tout homogène à une oligarchie réduite qui semble unir une bonne part de ce mouvement. Nous n’adhérons définitivement pas à la fiction républicaine de l’unité du Peuple.

Quant à l’État Il n’a historiquement toujours été que l’expression d’un rapport de force en faveur des classes dominantes. Ses concessions n’adviennent que sous les coups de butoir des révolté·e·s. Ou parce que le capital a conjoncturellement intérêt à développer un État social et des infrastructures techniques et scientifiques à même de soutenir son propre développement. Les hauts fonctionnaires d’état et les principaux dirigeants d’entreprise ont fréquenté les mêmes écoles, passent d’un secteur à l’autre en permanence, partagent les mêmes intérêts. C’est la définition même de l’État moderne. L’état est une mafia qui a réussi.

La police, même si elle partage parfois nos conditions salariales, est là pour imposer à coup de matraque cet ordre des choses. Ce n’est donc pas étonnant de voir les flics protéger ce monde: maintenir l’ordre c’est maintenir un monde.

Aujourd’hui au sein du mouvement des Gilets Jaunes deux conceptions de la lutte semblent s’opposer. Celle qui vise à restaurer la souveraineté d’un peuple prétendument uni, et celle qui vise à faire cracher les riches. La souveraineté politique s’oppose à la question sociale. La Nation ferait rempart au libéralisme déchaîné. On voit émerger un discours contre les institutions européennes qui mèneraient cette danse. Pourtant, que ce soit Macron ou Juncker, ils défendent les mêmes intérêts. Ce qui s’efface alors c’est le caractère nocif de l’exploitation en elle-même, d’où qu’elle vienne, quelque soit celui ou celle qui la produit. Il s’agit alors de préserver les bourgeoisies nationales et le patronat français, et la prétendue compétitivité de l’industrie française. Mais derrière la Nation se cachent l’État et le capital.

Ce qu’oublie un mouvement qui ne s’en remettrait qu’à un changement des institutions à travers le RIC ou un changement de personnel politique, c’est qu’il ne remettrait en rien en cause l’emprise de l’économie sur nos vies. La révolution de 1789 qui fonde la Nation et le peuple moderne en est le plus parfait exemple. Les jacobins viennent clore une révolution qui malgré bien d’autres aspirations ne sera que politique. À l’usurpation du pouvoir de droit divin de l’aristocratie succède la confiscation du pouvoir Politique au profit de la bourgeoisie. Mais les affamé·e·s et les asservi·e·s restent les mêmes.

Une seule solution : auto-organisation de la grève, des blocages et des sabotages

La force de ce mouvement c’est son autonomie. Il a échappé au contrôle qu’exercent les bureaucraties syndicales et politiques sur les mouvement sociaux depuis des décennies. De ce fait, il s’aventure davantage sur le terrain du rapport de force délaissé par les directions politiques et syndicales qui n’ont eu de cesse depuis bien trop longtemps de nous balader de manifs traine-savates en manifs traine-savates et de maintenir isolés les secteurs les plus combattifs en lutte. Nous avons le plus souvent fait preuve, de ronds points en manifs, et de manifs en blocage, d’une réelle solidarité et d’imagination. Combinant sans hiérarchisation les tactiques de lutte, nous avons su taper le pouvoir au seul endroit qui lui fait mal : le porte-monnaie. Peu lisible pour le pouvoir, nous lui avons fait davantage peur que la plupart des mouvements traditionnels.

L’urgence c’est de retrouver une force collective à même de pousser le pouvoir à lâcher encore davantage. Pour taper au porte-monnaie et gagner en disponibilité, il serait souhaitable de généraliser la grève. La grève reste le moyen le plus efficace pour bloquer l’économie. Mais ne nous trompons pas, les directions syndicales ne nous seront d’aucune aide. Il n’y a guère d’autres pistes que la grève sauvage, la grève du zèle, les piquets volants, ou pousser les représentant·e·s syndicaux à poser des préavis pour tenter de propager la pratique de la grève. Sur comment faire grève lorsqu’on est isolé on peut consulter ce texte. Nous n’avons d’autre perspective que de nous organiser par nous mêmes et pour nous-mêmes et d’étendre la révolte. Vers les boîtes, les lycées, les facs.

C’est chouette que des assemblées s’ouvrent, et permettent de se défaire d’une démocratie 2.0 bien imparfaite. Pour autant, les Assemblées ne doivent pas pour nous être le lieu d’une quelconque hégémonie politique, mais un espace d’échange, de coordination, d’entraide. Le lieu où s’expérimente plus qu’une souveraineté, une liberté retrouvée. Elles peuvent permettre de combiner des tactiques de lutte, de forger des moyens de se coordonner qui échappent à la vigilance policière, d’éviter qu’émergent des leaders autoproclamés ou accidentels. Les Assemblées ne sont pas Tout. Elles ne doivent pas museler la spontanéité de nos luttes. Le travail en groupe affinitaire, entre gens sur les mêmes bases, ou entre gens sur un rond point, les actions spontanées peuvent être parfois bien plus efficaces. Des petites mains peuvent dans la nuit attaquer avec plus de mordant ce que des centaines de personnes ne peuvent atteindre au grand jour. Et les manifs sauvages sont parfois bien plus perturbantes pour le pouvoir que celles que nous passons des semaines à préparer. Il ne faut pas fétichiser la forme pour la forme. Par contre ce que nous portons, nous n’entendons pas le porter au nom du Peuple, d’une classe ou des dominé·e·s, mais en notre propre nom.

Dans ce mouvement, nous faisons l’expérience que nous pourrions nous organiser au niveau local sans représentant·e·s, ni patron·ne·s, sans État. Au niveau de nos quartiers, de nos communes, de nos boîtes, nous pourrions par et pour nous-mêmes organiser nos vies, dominer une économie qui nous domine toujours davantage. Nous ne nous faisons pas d’illusions. Nous savons que ces aspirations révolutionnaires n’ont guère de chance de trouver de débouchés dès aujourd’hui, mais ce que nous vivons en commun permettra peut-être qu’État et capital nous lâchent davantage et que se tissent des complicités, que s’aiguisent des résistances et des manières de lutter. Nous avons de notre côté commencé. En organisant des caisses de solidarité, des mutuelles d’entraide, en sabotant ce vieux Monde, toujours plus moderne et toujours plus vieux.

Qu’il crève !

Des anarchistes, Caen, Janvier 2019

Une tenue jaune qui fait communauté ~ par “Temps critiques”

Le mouvement des Gilets jaunes semble confirmer une rupture du fil historique des luttes de classes. Elle avait déjà été amorcée mondialement par les printemps arabes, le mouvement «Occupy» et les mouvements des Places qui tous avaient placé en tête des mobilisations des revendications ou des demandes touchant les libertés, l’égalité, les conditions de vie en général; l’emploi plus que les conditions de travail. C’est aussi pour cela que ces mouvements s’adressaient bien plus à l’État qu’au patronat, dans la mesure où le processus de globalisation/totalisation du capital conduit les États à gérer la reproduction du rapport social au niveau territorial, mais en restant dépendant des exigences de la globalisation.

En France, la force de résilience du mouvement ouvrier traditionnel avait encore maintenu cette idée de lutte de la classe du travail contre le capital. Au printemps 2016, la lutte contre la réforme du droit du travail et des statuts poursuivait encore sur la voie «la classe ouvrière avant tout» sans obtenir de résultats tangibles. Quelques années auparavant, les regains de mobilisation engendrés par le mouvement des Places n’avaient pas permis un rebond effectif, car ce dernier avait vite privilégié le formalisme des assemblées au détriment des contenus de la lutte.

Une lutte qui semblait avoir trouvé un alliage plus prometteur au sein du mouvement espagnol, avec le débordement du mouvement des Places vers les solidarités de quartier en lien avec les problèmes de logement.

Dans toutes ces luttes, y compris dans le cas de la lutte contre la loi-travail, la question de la grève générale ou celle du blocage de la production à partir des usines n’a pas été posée, de même qu’elle n’est pas posée au sein du mouvement des Gilets jaunes. Dans ces conditions, conjuguer la poursuite des occupations de ronds-points avec des appels à la grève des salariés relève d’une fiction de «convergence des luttes» ou alors de l’idée dépassée que le blocage des flux de marchandises serait secondaire par rapport au blocage de la production des marchandises elles-mêmes.

Une communauté de lutte qui n’est plus la communauté du travail

Les révoltés des ronds-points sont certes pour beaucoup des salariés (ou assimilables à des salariés quand ils bénéficient d’emplois aidés ou d’aides au retour à l’emploi), mais il y a aussi bien d’autres occupants non salariés ou anciens salariés (notamment des auto-entrepreneurs pauvres et surtout des retraités qui sont loin de tous partir en avion low cost pour des destinations exotiques). Ce n’est pas à partir du rapport de travail qu’ils interviennent, mais à partir de leurs conditions de vie et de leur inexistence sociale. Une lutte, certes, mais une lutte sans classe plutôt qu’une lutte de classes. Il ne sert donc à rien d’y rechercher ce qui serait son aile prolétarienne pour lui donner une transcroissance qu’elle n’a manifestement pas l’intention de manifester.

D’ailleurs, si les Gilets jaunes sont méprisés par le pouvoir en place, ce n’est pas parce qu’ils sont des «prolétaires» au sens historique du terme (Macron ne méprise pas ouvertement les ouvriers professionnels élevés dans les règles de l’art de l’éducation syndicale et légaliste), mais plutôt parce qu’ils ne sont, pour lui, que des riens du tout («des gens qui ne sont rien» a-t-il dit), des sortes de sous-prolétaires modernes, des cas sociaux, des sauvages ayant oublié toutes les règles de civilité, des gens qui ne savent ni parler ni produire des responsables. Des «sans dents» comme disait Hollande. Un mépris lui-même méprisable tant il est chargé d’inhumanité; un mépris aveuglé puisqu’il jette sur le mouvement un jugement indifférencié alors même que nous qui nous mêlons à eux, nous savons qu’il y a des personnes très différentes au sein des collectifs de Gilets jaunes.

D’après les témoignages sur la vie collective des Gilets jaunes dans les «cabanes» qui ont fleuri sur les ronds-points on peut affirmer qu’il s’agit d’abord et surtout d’une communauté de lutte faite de partage sur les conditions difficiles de vie; d’union des énergies contre le pouvoir globaliste (Macron, les ministres, les élus, les corrompus, les maxi-fraudeurs du fisc, les confiscateurs de la parole du peuple, etc.); d’aspirations collectives afin que cesse la mauvaise vie; tout ceci avec des accents parfois utopiques comme le chante un Gilet jaune musicien amateur «Je ne veux pas vivre dans un monde où les colombes ne volent plus». Un lyrisme et des chants bien éloignés des sempiternels couplets politiques sur «l’émancipation» qui accompagnent les manifestations ouvrières ou gauchistes. C’est cette communauté de lutte qui fait que des personnes se relaient pour préparer de la nourriture sur place ou bien partager celle qui est apportée en soutien. La solidarité n’y est pas un vain mot.

Quid de l’organisation ?

Si nous sommes d’accord pour dire que les Gilets jaunes ont développé un mouvement autonome, nous n’irons pas jusqu’à dire qu’ils s’auto-organisent au sens idéologique de l’auto-organisation telle que peuvent la concevoir les conseillistes historiques ou des libertaires. Il s’agit d’une auto-organisation immédiate qui ne débouche sur rien d’autre que sa propre pratique tout aussi immédiate. Elle touche ses limites quand elle veut passer au stade d’une organisation véritable du mouve- ment, ne serait-ce que dans la prise de décision de refuser ou non les demandes d’autorisation officielle de manifestation ou d’accepter ou non des trajets préétablis, l’élection de porte-paroles ou de délégués. Il y a bien un refus de l’organisation et non auto-organisation et il correspond non seulement à la défiance vis-à-vis de toute organisation politique ou syndicale, mais aussi au fait que les conditions présentes ont épuisé toutes les formes historiques que l’on a pu connaître[2]. En effet, les Gilets jaunes ne peuvent faire des « conseils de ronds-points » comme il y a eu des conseils ouvriers ou des conseils de soldats. Mais cela ne veut pas dire qu’ils ne peuvent pas discuter ou agir à partir de ces ronds-points. Simplement, ce ne sont pas des lieux pouvant assurer la pérennité de formes politiques comme on a pu voir récemment avec leur démantèlement. Là encore le mouvement innove, car il est à la fois bloqueur et nomade. Les nœuds de blocage peuvent en effet être déplacés et renouvelés de la même façon que les lieux et les trajets de manifestation peuvent être redéfinis à tout moment.

Le risque est alors celui d’une répétition des actions précédentes. Or, cette répétition est déjà rendue précaire: 1) par le nombre décroissant de présents sur les points de mobilisation; 2) par l’intervention des gendarmes sur les ronds-points et surtout sur ces sortes de petites ZAD qui s’y étaient assez spontanément formées; 3) par les nouveaux dispositifs des forces de l’ordre au cours des manifestations du samedi qui tendent à transférer la violence réelle de la répression d’État qui lui aliène une grande partie de l’opinion publique sur une violence intrinsèque au mouvement du fait de son refus d’obtempérer aux appels gouvernementaux à cesser les manifestations. C’est le mouvement qui devient alors le fauteur de trouble et tous ceux qui y appellent sont ainsi coupables du délit d’intention, une forme de délit de plus en plus fabriquée au nom de l’urgence ou de l’exception (par exemple en ce qui concerne les entreprises terroristes), mais recyclable pour l’occasion[3].

De la négation à l’institutionnalisation ?

Est-ce que nous sommes passés à une seconde phase, plus affirmative, celle du RIC que la première qui était plus négative (Macron-démission, Nous ne lâcherons rien, etc.)? Ou alors le mouvement peut-il continuer en absorbant cette nouvelle proposition électoraliste qui semble pourtant une porte de sortie pour ceux qui, parmi les Gilets jaunes, ont pris acte que Macron ne démissionnera pas?

Si le RIC détruit la dynamique immédiate du mouvement, c’est parce que sa base actuelle, celle des ronds-points et des manifestations du samedi, ne porte pas de dynamique historique claire, d’autant que la pratique des assemblées comme l’idée de délégation trouvent peu d’écho ou alors créent des divisions au sein du mouvement. C’est parce qu’il est justement incapable de rendre historique sa dynamique sur une base assembléiste, qu’il peut se réfugier dans le RIC. Un référendum, pour certains un exemple de démocratie directe, mais pour nous le risque d’un début d’institutionnalisation du mouvement[4] ­– ou pire la naissance d’un mouvement type «Cinq étoiles» comme en Italie.

Notre critique du RIC ne peut donc s’inscrire essentiellement sur la base d’une erreur stratégique du mouvement qui se ferait «ricupérer[5]», comme le clame un tract paru sur le net. En effet, ce tract conserve le discours gauchiste traditionnel sur la «récupération», mais en campant finalement sur des positions «dégagistes» limitées à l’anti-macronisme. Il est tentant, pour certains, de se les approprier parce qu’elles peuvent paraître sans compromission et qu’elles ont exprimé l’unité du mouvement pendant les premières semaines, mais pour ceux qui, comme nous, pensons que le capital est un rapport social, on ne peut non plus s’en contenter. Bien sûr qu’il y a des raisons de faire valoir que l’adoption du RIC ne concernerait finalement que les «questions de société»; questions à la source de toutes les manipulations médiatiques ou populistes et qui ne portent pas sur les conditions matérielles et sociales qui sont à la source de la révolte.. D’ailleurs, comment un référendum pourrait-il imposer au patronat des augmentations de salaires et à des bailleurs de baisser les loyers?

Mais ce qui va nous être alors rétorqué, c’est «que proposez-vous?». C’est la même chose que ce qu’on nous disait en 68 et avec en plus même pas l’échappatoire, pour certains, de répondre en proposant les modèles exotiques (Cuba ou la Chine).

On ne peut pas négliger le fait que ce qui fait la force du mouvement est aussi ce qui fait sa faiblesse. Pour ne prendre qu’un exemple, le lien effectif entre Gilets jaunes et syndicalistes intervenant sur les ronds-points reste très formel dans la mesure où ces syndicalistes n’y interviennent qu’en tant qu’individus, comme nous d’ailleurs, mais sans qu’une médiation s’établisse qui rende possible et concrète le fait que de plus en plus de syndicalistes de base sont prêts à rentrer dans le mouve- ment, mais sur une autre base qui n’est pas la convergence des luttes (ça, c’est le point de vue de la CGT), mais avec le sentiment que c’est la même lutte et qu’en plus elle a pris des formes qui permettent de « gagner[6]».

C’est pourtant un sentiment partagé par de nombreux participants à la manifestation interprofessionnelle du 14 décembre qui ont aussi participé à une ou plusieurs manifestations des samedis avec les Gilets jaunes. D’ailleurs, de plus en plus de cégétistes, même si globalement ils sont très minoritaires, enfilent des gilets jaunes et gardent des sigles et autocollants CGT ou mieux se confectionnent des gilets rouges et jaunes. Mais les attentes subjectives sont limitées par des conditions objectives car le monde syndical est de plus en plus coupé de ce que l’on ne peut même plus appeler le monde du travail tellement les situations se sont particularisées. Un ensemble composite qui, d’un côté comprend que le «travailler plus pour gagner plus» est une illusion, mais de l’autre ne semble pas s’opposer à la défiscalisation des heures supplémentaires que lui propose le gouvernement. Elle a pourtant des effets négatifs reconnus sur le niveau d’emploi, lequel constitue une préoccupation des Gilets jaunes. Cette contradiction explique peut-être le fait que le mouvement ne semble faire aucune référence à la notion de revenu garanti, alors pourtant qu’il a la conscience et l’expérience que, bien souvent, travailler ne suffit plus pour vivre[7].

Le mouvement exprime, par sa diversité et son hétérogénéité, le caractère multidimensionnel des inégalités et un «ressenti» fort différent des inégalités statistiques prises une par une. Cet écart est aussi dû au fait que la France est plus performante dans la redistribution en amont de la formation des revenus (accessibilité à l’université, à la santé, salaire minimum, qualité de vie en général) qui semble un acquis «normal», qu’en aval où l’impôt direct progressif pèse peu, la CSG est pour tous comme la TVA et les taxes diverses qui pèsent particulièrement sur la propension à consommer des salariés les plus pauvres[8].

Vers une générale de tous les ronds-points ?

Une consommation que le mouvement bouleverse d’ailleurs en cette période de fête en bloquant l’approvisionnement des hypermarchés au niveau de la plateforme centrale comme celle d’Auchan près de Nîmes ou en bloquant directement l’entrée des supermarchés. Certains oiseaux de mauvais augure courant toujours au-devant de la victoire du capital, ont pu se gausser des Gilets jaunes qui croient faire du mal au capital en bloquant les hypermarchés alors que ça profiterait à Amazon et autres ventes en ligne. Or, cette affirmation est très discutable puisque les premiers chiffres laissent apparaître une baisse générale de la consommation dans les lieux traditionnels et une augmentation légère, mais normale, car anticipée sur la base d’une moyenne de progression, des ventes en ligne. Pourtant il n’est pas impensable d’envisager l’idée que «l’odeur du temps» (gazifiée) se révèle peu propice à la consommation et pas seulement parce qu’il serait plus difficile de s’approvisionner. Dans le même ordre d’idée, on a pu voir apparaître des «Débranche la télé et enfile ton gilet». Beaucoup de Gilets jaunes signalent qu’ils ne sortaient plus de chez eux en dehors de ce qui relevait de l’indispensable. Le manque de relations sociales est palpable et l’invisibilité dont il est question ici n’est pas celle de l’exclusion, mais celle d’une invisibilité sociale générale du fait de la nouvelle géopolitique de l’espace qui concerne aussi les habitants des banlieues[9]. Cette situation s’impose à un ensemble bien plus large que celui que recouvrait la lutte entre les deux grandes classes bourgeoise et ouvrière, et elle n’est pas non plus réductible à une opposition simpliste entre riches et pauvres qui s’en tiendrait à une définition quantitative/monétaire.

C’est la lutte sans classe d’une «multitude» comprise dans le sens où elle n’est pas celle des 99 % de gentils exploités contre les 1% de méchants exploiteurs et profiteurs, à l’heure où les hiérarchies de positions sociales ou au travail se sont à la fois démultipliées et affinées et sont produites et reproduites sans trop d’états d’âme par les individus, à chaque niveau qu’ils occupent. Une lutte sans classe au sens de l’absence d’un sujet historique.

Le mouvement des Gilets jaunes est souvent critiqué parce que, contrairement aux luttes ouvrières historiques il ne présenterait pas de projet d’émancipation. C’est un fait, mais nous avons déjà dit ailleurs pourquoi ces projets ont été portés, depuis 1788 et 1789 jusqu’aux années 1967-1978, par des sujets historiques justement (d’abord la classe bourgeoise puis le prolétariat). La défaite de ce dernier cycle révolutionnaire a ruiné tout projet d’émancipation, hors celui que réalisait lui-même le capital dans le cadre de l’achèvement du processus d’individualisation dans une société capitalisée. Mais dans les ronds-points et autres lieux d’expression du mouvement actuel sourd, quand même, une tension vers la communauté, non pas une tension abstraite vers la communauté humaine, mais une tension à la fois concrète (elle est dans l’affect) et générale parce que le mouvement embrasse et questionne l’ensemble des rapports sociaux. Ce n’est plus le «Tous ensemble» de 1995 contre un projet précis, mais une sorte d’indissociable mise à plat/mise en cause de la totalité capitaliste à partir de points de vue ou d’angles de tirs en soi partiels.

Cette partialité des attaques est pour le moment compensée par la totalité de «l’acte contre», celui qui se traduit dans le langage par le «Nous ne lâcherons rien» des Gilets jaunes qui répond au «vous n’êtes rien» du Pouvoir. Ce «Nous ne lâcherons rien» implique des actions collectives déterminées que la présence surdimensionnée et l’agressivité des forces de l’ordre peuvent rendre violentes. Une confrontation de forces que le pouvoir et les médias appellent des «débordements» avec toute l’orchestration intéressée qu’ils leur donnent.

Temps critiques, le 27 décembre 2018

Repris du site À contretemps.

 

 

[2] Sur ce point, cf. le blog de Temps critiques à propos des journées d’Eymoutiers.

[3] Après Julien Coupat, c’est maintenant une figure du mouvement des Gilets jaunes qui en fait les frais. On assiste ici à une criminalisation des mouvements sociaux avec la multiplication des interpellations, les gardes à vue préventives et les lourdes peines de prison ferme pour la moindre broutille. Autant de mesures anticonstitutionnelles du fait de leur disproportion flagrante avec les actes incriminés : ce qui démontre non pas la force de l’État, mais sa faiblesse. Une faiblesse rendue encore plus visible par le fait que, de l’autre côté de la barricade, les forces de l’ordre, en une demi-journée de grève, ont obtenu de 120 à 150 euros d’augmentation mensuelle.

[4] Dans le même temps, on s’aperçoit que, pour la première fois, des demandes officielles de trajets autorisés ont été déposées auprès de certaines préfectures, comme cela a été le cas le 22 décembre 2018; premier infléchissement notable du mouvement avec la mise en place concomitante de services d’ordre propres aux Gilets jaunes.

[5] Disponible ici.

[6] Alors que la CGT a signé avec six autres centrales syndicales la condamnation des méthodes de lutte des Gilets jaunes.

[7] Et paradoxalement, c’est Macron qui en fait resurgir le fantôme avec l’augmentation d’une prime d’activité qui perd de son caractère originel qui était de pousser au retour à l’emploi des personnes se contentant des minimas sociaux. Or là il s’agit de tout autre chose qui est la reconnaissance que le salaire ne rémunère plus «correctement» le travail et qu’il faut puiser dans l’argent public le complément. Le «travailler plus pour gagner plus» a épuisé ses effets, même si la défiscalisation des heures supplémentaires cherche à lui donner encore un souffle de vie… au détriment des chiffres du chômage !

[8] Cf. L’enquête de Th. Piketty et du Laboratoire sur les inégalités mondiales.

[9] En effet, si les « problèmes » des banlieues sont mis en exergue par sensationnalisme du côté des médias ou par intérêt politique par les partis, la vie courante de la majorité de ses habitants, toutes les actions associatives ou culturelles qui s’y déroulent sont invisibilisées.

 

Banzaï ! ~ par Gilles et John

Une retraite au « minimum vieillesse » écrasée par les taxes est déjà une raison suffisante pour justifier notre participation à la révolte des Gilets jaunes. L’arrogance et le cynisme à la Marie-Antoinette avec lesquels cette révolte est reçue sont d’autres bonnes raisons. L’espoir de pouvoir contribuer à construire un jour une société plus vivable en est encore une autre, essentielle.

Mais nous n’avons pas d’illusions, surtout pas celle d’être « entendus » par le roitelet et ses majordomes. Nous pensons bien qu’un gouvernement qui fait des funérailles nationales à de riches exilés fiscaux continuera à écraser sa « plèbe » de taxes pour financer ce genre d’agapes et autres « frais de représentation » et aussi pour payer les polices et autres bureaucraties qui permettent de réprimer cette « plèbe » quand elle se met en colère.

Mais notre révolte n’est pas seulement contre ce gouvernement. Elle est contre le système qu’il soutient. C’est le « ras le bol » d’être taillable et corvéable à merci. Nous savons bien qu’il faudra plus que quelques aménagements pour en finir avec ce système qui nous asservit et nous pressure, avec cette domination vampirique dont les taxes sont une tentacule et la pollution une autre (L’écologie devenant ainsi l’ultime argument de la pompe à fric). Nous n’avons pas la naïveté de croire que l’État, quels que soient ses « timoniers », pourrait devenir équitable sans que cesse cette domination et cette exploitation. L’état est le bras armé de cette domination. Toutes ses lois ont pour fonction d’empêcher la moindre contestation, d’écraser la moindre révolte. Et elles ne cessent d’être renforcées sous prétexte d’anti-terrorisme. Espérer se faire « entendre » gentiment dans ces conditions c’est se condamner d’emblée à la défaite.

Ce n’est pas non plus l’élection d’un « homme fort » ou d’une femme grande gueule (Même si le sinistre de l’intérieur a offert à l’une d’elle l’occasion de se poser en héroïne de la révolte en l’accusant d’être responsable de la « sédition ») qui résoudront le problème. Donner le pouvoir à des ploutocrates prétendument anti système (alors qu’ils en croquent copieusement depuis des décennies) est une solution de lâche qui refuse de prendre ses affaires en main. C’est l’abdication par les urnes de ce qui serait une véritable souveraineté populaire, dont l’actuelle révolte signifie la volonté de retour en se dissociant des politicards de tous bords.

La haine anti-migrants, le racisme et la xénophobie vers lesquels ces démagogues essaient de divertir la colère, servent essentiellement à faire oublier que leurs programmes de gouvernement sont les mêmes que ceux du système qu’ils prétendent combattre : Tout pour les patrons du Cac 40 et les oligarques, rien pour ceux sur le dos desquels ils se nourrissent. N’en déplaise aux excitateurs de haine, migrants et français « de souche » ont les mêmes ennemis. Non, les migrants et autres sans-papiers ne sont pas ces privilégiés que dépeignent les caricatures « identitaires ». Les privilégiés, les nouveaux aristocrates, ce sont les 1% des rois du business et leur valetaille ministérielle.

Pas plus que par l’enfumage macronien, cette révolte ne doit se laisser dévoyer par les roublards qui veulent faire Führer.

Ce qui fait la force de cette révolte, c’est précisément ce que les « analystes » médiatiques désignent comme sa faiblesse : son refus de se laisser formater pour rentrer dans le moule de négociations huilées, son refus de se laisser déposséder  de ses exigences. Ce mouvement ne pourra progresser en se transformant en nouveau parti avec leaders galonnés, graines de bureaucrates « négociateurs » patentés, mais en renforçant son auto-organisation et le contrôle de ceux qui parlent en son nom, en affirmant toutes ses exigences et se montrant déterminé à les faire aboutir par tous les moyens adéquats.

L’État peut lâcher des miettes, nous le savons, mais des miettes ne font pas un pain. Et nous avons très faim.

Gilles et John.

1er décembre 2018. 

Fermons ce triste cirque!

Il me faut le reconnaître à mon grand dam, me voilà trop fatigué (l’âge, la maladie) pour aller respirer le parfum de l’émeute.

J’ai donc décidé d’écouter l’ennemi.

Destination logique : BFM-TV.

Voici le Premier ministre du pays, ce samedi 1er décembre 2018. Il tente de conserver un maintien « british » : tweed and self-control ironique.

Mais son regard fuyant donne plutôt l’impression qu’un hélicoptère l’attend sur le toit…

Il n’est là que pour empêcher son ministre de l’Intérieur de se ridiculiser une fois de trop.

Il fallait l’entendre la semaine précédente, le Premier flic de France, buter sur les mots (que lui avait dit le coach déjà ? « C’est simple Christophe : sujet – verbe – cod. — C’est aux dés ? »).

Il avait répété en boucle le chiffre de « Gilets jaunes » mobilisés estimé par ses services: 106 301. Ah ! ce cent six mille trois cents unième trublion, ça paraissait une bonne idée… Voyez comme on compte, pas un qui nous échappe !

Maintenant, auprès d’Édouard Philippe, il a un air de chien battu. On lui aura fait comprendre qu’il n’y a pas de place pour lui dans l’hélico : « Navré Christophe ! Tu comprends, avec l’escorte et les enfants… ».

Au début de cette deuxième journée d’émeutes, il a bravement affirmé partout que les événements montraient la validité de son nouveau dispositif. Calme absolu sur les Champs-Élysées !

Il fut plus délicat d’expliquer par la suite que le plus beau dispositif ne peut offrir que ce qu’il a – son centre, en l’occurrence – et que ses marges restent accueillantes à des affrontements plus violents encore.

— N’empêche ! au centre…

Il a pas de chance Christophe.

Comme le premier éborgné venu par une « balle de défense » : il est au mauvais endroit, au mauvais moment.

Un de ces mauvais moments – pour les types comme lui – où plus rien ne marche comme d’habitude. Il ne suffit pas de quelques coups de menton (le sien se double peu à peu, on ne se voit pas vieillir !) ou de matraque… On a beau même balancer des milliers de grenades de tous les modèles disponibles… On dirait que les gens n’ont plus peur !

On essaye de rebattre les cartes… C’est l’ «ultra-droite» ! (et en effet, y’en a ! comme dans la mixture des Tontons flingueurs). Les Conseillers ont suggéré de laisser, pour une fois, la « mouvance anarcho-autonome » au vestiaire… Mais voilà qu’elle s’affiche à l’Étoile, drapeau au vent.

Il faut, du coup, importer d’urgence (au mépris probable des règlements sanitaires en vigueur) un sociologue canadien francophone, M. Bock-Coté, pour affirmer (toujours sur BFM-TV) que « ces militants ont le culot de se réclamer de l’antifascisme, alors que leur évidente fascination pour la violence est d’essence fasciste »…

Qu’est-ce qu’on lui a promis à ce pauvre garçon ? Une soirée aux Folies-Bergère ? Une visite de La Madrague avec la propriétaire ? Un dîner en Bateau-Mouche sur la Seine ?

Des comme lui, et indigènes, le gouvernement peut en sortir quelques-uns de sa manche. Il a encore quelques cabots au chenil. Cohn-Bendit à l’Information ? Romain Goupil à l’Intérieur, Finkielkraut à l’Éducation ?…

Des clowns tristes.

Le système capitaliste, lui, se porte plutôt bien. Vous m’en voyez navré. Mais ce régime tient à un fil. Peut-être seul son président l’ignore-t-il ? Et encore ! Les seconds couteaux l’ont compris. Édouard Philippe et Christophe Castaner avaient, ce samedi, la même expression que Ceausescu, le jour où – pour la première fois – les sifflets ont couvert sa voix dans un meeting en plein air.

Parce que des gens – quelles que soient leur condition et leurs aspirations – en ont tellement marre que leur écœurement domine leur peur, laquelle, comme on dit « change de camp ».

Il fallait entendre les habitants des quartiers chics hurler à la mort et affirmer – dans leur ignorance absolue de l’histoire des manifestations parisiennes – qu’on n’avait jamais vu ce qu’on voyait là… !

Il est impossible de prévoir ce que « donnera » d’autre cet épisode de révolte sociale. Je suis, au jour d’aujourd’hui, plutôt dubitatif quant aux possibilités de « convergences » en dehors des émeutes. Je me contente cependant, de bon cœur, de la – énième – preuve qu’il nous offre que le système politico-policier au moins (autre chose est le système capitaliste dans sa globalité mondiale) est d’une fragilité extrême.

Quelle stratégie contre la machine à expulser?

Depuis plusieurs semaines, un appel circulait sur différents sites (Paris-Luttes, Démosphère) et via Facebook à manifester le vendredi 23 novembrendevant le centre de rétention de Vincennes, la prison spéciale pour les étrangers et étrangères décrété·e·s en situation irrégulière. Il était  indiqué, je cite : «La marche partira du ministère de l’Intérieur, direction de l’immigration dans le 20e arrondissement et une fois arrivée aux portes du Centre de Rétention de Vincennes, un parloir sauvage se fera avec des détenu·e·s de Vincennes mais aussi du CRA du Mesnil-Amelot parce qu’il n’y a pas de nous sans eux ni elles.»

Quittant mon travail à 17h30, je suis directement allée devant le centre de rétention, point d’arrivée, annoncé de la manifestation. Sur place j’ai retrouvé une autre personne, un camarade s’étant comme moi rendu directement sur place. Sur place justement aucun signe d’activité inhabituelle des flics: les rondes de routines des flics à chien, le balai des voitures entrant et sortant,  emmenant de nouveaux prisonniers à l’intérieur ou vers les aéroports pour être monté de force dans un avion ou pour je ne sais où.

Au bout d’un petit moment dans le froid, l’un de nous décida de joindre une amie qu’il pensait être à la manifestation. Quelle ne fut pas notre stupeur d’apprendre alors que lors d’une AG qui s’était tenue quelques jours auparavant à l’initiative de La Chapelle debout, l’objectif de la manif avait été changé et qu’il avait été décidé d’occuper le musée de l’immigration! L’objectif de manifester devant le centre de rétention avait apparemment été laissé publiquement pour faire figure de leurre pour les pandores. Manque de  «chance» (enfin d’intelligence devrais-je dire), le nouvel objectif ayant été discuté et annoncé publiquement, personne n’a évidemment pu entrer dans le musée de l’immigration et bien sur aucun renfort de police n’avait été placé devant la prison, l’État étant parfaitement au courant que cet objectif
annoncé ne serait même pas approché.

Plusieurs questions se posent face à cela :

– la pertinence d’aller occuper le musée de l’immigration dans une lutte qui affirme que les centres de rétentions doivent fermer

– l’irresponsabilité de gens qui n’hésitent pas à donner des rendez-vous publics sachant qu’ils ne seront pas honorés (on imagine qu’au moins une ou deux personnes auraient pu aller sur place pour informer les égaré.e.s dont j’ai fait partie).

Mais aussi et surtout la question de savoir comment on peut instrumentaliser la question de l’enfermement des personnes dites sans papiers pour mener une action symbolique devant un endroit qui ne représente rien pour la majorité de celles et ceux qui risquent de se retrouver enfermé·e·s dans un centre de rétention? En effet, comment peut-on imaginer que c’est en occupant des lieux culturels que l’on construira un rapport de force menant à la destruction (par voie légale ou par une autre voie) de ces prisons? Comment envisager que cette lutte  se mène  sans considérer les premiers et premières concerné·e·s, les personnes  enfermé·e·s donc, comme des acteurs et actrices à part entière des luttes et pas seulement comme des victimes?

En 2007-2008 une lutte importante s’est déroulée dans les centres de rétention, lutte qui a été illuminée par la destruction totale ou partielle de plusieurs centres par les enfermé·e·s eux/elles-mêmes. Lors de cette période des liens très forts existaient entre l’intérieur et l’extérieur et très régulièrement des manifestations se déroulaient devant les centres. Les flics essayaient par tous les moyens d’empêcher les manifestant·e·s d’approcher des prisons et de mener des notamment des parloirs sauvages car ils  savaient que cela attisait la révolte à l’intérieur. (Cette lutte a été racontée dans un livre en libre accès sur internet).

En janvier la rétention va passer à 90 jours, trois mois d’enfermement donc pour le fait d’être décrété·e et maintenu·e en situation dite «irrégulière» par l’État français, et des lois de plus en plus répressives se mettent en place pour empêcher la libre circulation et installation des personnes décrétées indésirables parce que nées trop pauvres ou nées dans un pays où un·e voyageur·euse  dont les ressortissant·e·s ne constituent pas des cibles pour les agences touristiques. Il va donc falloir se poser collectivement des questions sur ce qu’on peut faire ou pas pour éviter que les «Il n’y a pas de nous sans eux ni elles» et «Les CRA sont des prisons, ils doivent fermer! (citations des appels à manifester du 23 novembre par La Chapelle debout) ne soient pas juste des mots d’ordre politiciens pour des personnes pour lesquelles la question de la liberté de circulation et d’installation et des centres de rétention sont un moyen d’exister politiquement.

Une pour la liberté totale de circulation et d’installation.