ATTESTATION SUR L’HORREUR

De cette période caractérisée par le fait que nous avons – un peu plus encore que d’habitude – tout ignoré de notre avenir et du terme de nos maux immédiats, la première phase est terminée. Non qu’on ait cessé de mourir dans les services de réanimation ou que le virus ne circule plus (ce serait plutôt le contraire), mais ce que j’appellerai la phase de premier confinement est close. À défaut de pavoiser, on peut tenter un bilan d’étape.

Lors de récentes catastrophes – tremblements de terre par exemple – disons dans les quarante dernières années, l’inventivité, la solidarité et l’efficacité populaires se sont régulièrement manifestées. La caractéristique de ces situations était la disparition temporaire de l’État, soit effet de sidération, soit conséquence d’incompétences, soit éloignement des théâtres de catastrophes, soit combinaison de plusieurs de ces facteurs. La pandémie actuelle se caractérise, au contraire, par un renforcement de l’État et de ses moyens policiers et militaires. Dans un premier temps, sauf en de rares lieux, les entreprises de solidarité ont rencontré d’importantes difficultés (par ex. la fermeture des marchés, sur lesquels les militant·e·s faisaient de la récupération de nourriture). J’ignore si certaines initiatives (Besançon par ex.) ont pu se maintenir. Dans un second temps, les tracasseries policières ont tenté de les contrecarrer (Marseille, Montreuil). Malgré tout, la solidarité de subsistance a été pratiquée (Tanneries à Dijon, Mac Do réquisitionné à Marseille). Ce qui était auparavant le fait soit d’organisations caritatives classiques, anciennes ou plus récentes (Secours populaire, Restaurants du cœur) soit de petits groupes locaux (souvent végans) a acquis plus largement des lettres de noblesse militante. Cela n’entraîne pas que la critique – au sens de contribution à une élaboration collective – de telles pratiques ne doit pas être menée (comme elle devrait l’être à propos du soutien aux sans-papiers victimes de la machine à expulser). Mais disons qu’une période de cette nature a ramené au premier plan le constat de bon sens que pour être en mesure de se livrer à des activités communes plus élevées, il est indispensable de d’abord survivre.

On a dit que l’« après » risquait de ressembler fort à l’« avant », en pire. Cette prévision désabusée vaut en tout cas pour la période du premier confinement. En effet, les ministres ont continué à se contredire et à mentir à qui mieux mieux, l’État prétendant tout contrôler et ne répondre de rien. Les flics, se sentant la bride sur le cou et maîtres de la rue se sont montrés plus violents et racistes que jamais (même Amnesty international s’en est émue !). Ceux qui se sont donné pour tâche de diffuser de la théorie chic à l’intention de la petite bourgeoisie radicalisée ont continué à le faire avec entrain, agrégeant au passage de nouveaux auteurs. Tel, dont la spécialité est de lancer à intervalles réguliers des proclamations d’un optimisme vitaliste toujours plus ébouriffant, figure au catalogue de rentrée estivale de plusieurs éditeurs militants. Bref, chacun·e a fait de son mieux dans le domaine où il excelle.

Chacun·e s’est senti, à bon droit, confirmé·e dans ses convictions et·ou ses prévisions. Les écologistes ne pensaient avoir raison si tôt ! Les décroissants se réjouissent que l’interdiction de fait de la consommation aient été si facilement vécue par ses plus fanatiques sectateurs (Il est donc plus facile de ne pas consommer quand personne ne consomme… C’est noté). Les partisans du revenu garanti se désespèrent que les gouvernants aient été trop sots pour comprendre que c’était le bon moment pour décréter leur martingale, qui risque de perdre de son éclat du fait de n’avoir pas été choisie quand il était temps.

On m’assure que des adolescent·e·s et jeunes adultes rompu·e·s à la distanciation sociale permise par la technologie moderne, et enfin autorisé·e·s (pour ne pas dire encouragé·e·s) à passer des journées entières les yeux rivés sur leur téléphone portable et à ne sortir de leur chambre (leur lit) qu’à partir de 14h paraissent avoir supporté sans dommage le premier confinement. J’émets les réserves d’usage sur les dommages à long terme. L’on sait par ailleurs que – comme annoncé ici-même – le nombre d’appels sur les plateformes dédiées à la violence conjugale et·ou parentale a explosé. Là encore, les dommages se constateront sur le long terme.

D’aucuns ont enfin rangé leur garage, trié les papiers de leurs ascendants décédés, et – pour les mieux lotis – entrepris de pharaoniques programmes d’aménagement de leur jardin. Certain·e·s salarié·e·s se sont accomodé·e·s du confinement fonctionnant comme une espèce d’assignation au farniente. Beaucoup d’autres – on l’oublie trop – ont continué de travailler dans des conditions un peu plus pénibles qu’à l’ordinaire, et pas seulement dans les secteurs rendus visibles par la pandémie et obscènement bénies par les autorités (soignants, éboueurs, caissières). Les personnes travaillant dans différents domaines de création intellectuelle (écrivain·e·s, chercheuses, artistes), bien que constituant une minorité de la population, ont incarné un « paradoxe » intéressant du point de vue de l’étude des effets du confinement : habitué·e·s à s’isoler pour créer/travailler, la plupart n’ont pu que constater une impuissance à se concentrer et à produire quoi que ce soit. Ce n’est donc pas « le temps » qui manque le plus, comme on le dit pourtant souvent. C’est-à-dire qu’il ne suffit pas que le temps soit du « temps libre », hors commandement salarié ou précaire pour qu’il soit vécu comme « temps à soi ». Cette question mérite d’être creusée bien plus avant que je ne peux le faire ici.

Ajoutez à cela les gens simples (j’en fais partie) qui s’émerveillent de voir une méduse nager dans les eaux désormais limpides d’un canal vénitien, une renarde mettre bas au Père-Lachaise et – première bonne nouvelle venue de Russie depuis les Pussy Riot – des chevaux sauvages caracoler sur les ruines de Tchernobyl (j’entends d’ici hennir notre vitaliste !).

Progrès de la terrorisation

L’État a décrété, censément pour résoudre la crise sanitaire, l’« état d’urgence sanitaire », ce qui lui a permis d’introduire de nouvelles dispositions de flicage de la population, dont il est encore trop tôt pour savoir lesquelles seront conservées dans le droit dit « commun ». De nouveaux sédiments se sont donc ajoutés et s’ajouteront à l’appareil considérable de terrorisation démocratique dont j’ai fait remonter les débuts à 1986.

De ce point de vue, l’obligation pour toute personne désirant quitter son domicile de remplir elle-même une « attestation de déplacement dérogatoire » peut-être considérée comme un chef-d’œuvre de machiavélisme. Affectant de s’en remettre à la responsabilité individuelle des citoyens – une autogestion du flicage – ce dispositif les mettait en réalité à la merci des policiers, appelés à juger souverainement, sans garantie de défense (mais avec grand risque de sévices corporels) de ce qui mérite par exemple d’être qualifié de « denrée de première nécessité ». Selon l’étroitesse du cortex ou le goût de la taquinerie de tel ou tel fonctionnaire de police, ont été jugés inappropriés l’achat de bouteilles de soda par une mère de famille, ou de serviettes hygiéniques par un jeune homme pour sa compagne[1]. Selon mes observations, mais je ne dispose pas de données statistiques pour les étayer, les « attestations » recopiées à la main (tout le monde n’a pas d’imprimante ou de cartouches d’encre) ou enregistrées sur un téléphone portable – d’ailleurs parfaitement licites – ont suscités le maximum de réactions violentes et juridiquement injustifiées des policiers. Évidemment, le fait d’avoir une gueule d’arabe est un biais susceptible de fausser toutes les statistiques.

Crise d’expression sanitaire – mais en réalité politique et sociale – la pandémie a mis en lumière, mieux que de récents mouvements de grève du personnel hospitalier et de celui des maisons d’accueil médicalisé pour personnes âgées, la crise capitaliste organisée dans le domaine de la santé. Moitié crainte réelle de ne pouvoir faire face à l’afflux de patients atteints du covid-19, moitié crainte de prêter le flanc à la critique de ne pas avoir prévu tout ce qui pouvait l’être, les moyens hospitaliers soumis depuis des années à une désorganisation réductrice inspirée par une pseudo-rationalisation financière ont été intégralement mobilisés pour endiguer l’épidémie. Le scandale déjà évoqué ici-même d’une réduction drastique des heures de blocs opératoires dans des secteurs comme la chirurgie anticancéreuse s’est poursuivi à une échelle inconnue jusqu’alors. Toutes les opérations ont été annulées. On a menti aux patient·e·s. Des instances administratives ont condamné à mort un certain de nombre de personnes, sans que les médecins des services concernés aient été seulement consultés sur leur sort. Comme on a prescrit à ces personnes des traitements susceptibles de prolonger leur vie pendant quelques jours ou quelques semaines, leur mort n’apparaîtra jamais dans le bilan de la gestion scandaleuse de cette crise. J’insiste sur le fait qu’il ne s’agit pas d’un phénomène nouveau, mais du stade suprême d’un phénomène en cours, appelé à s’aggraver, y compris du fait de la pandémie.

L’idée selon laquelle des « leçons » pourraient être tirées de la crise et de la manière scandaleuse dont elle a été gérée est oiseuse. À moins que ces leçons soient imposées par la force aux gouvernants, tant au sommet de l’État que des gestionnaires des hôpitaux. Pour l’heure, le personnel hospitalier témoigne que des bilans comptables sont dors et déjà communiqués pour la période du premier confinement, qui soulignent et déplorent un déficit d’activité dans certains secteurs. Comme si rien n’était venu bousculer le train-train hospitalier ces derniers mois…

Capable comme tout dirigeant d’un orwellisme vulgaire, M. Macron a bien évidemment encensé les personnels soignants à la hauteur du mépris qu’il leur manifestait jusqu’alors. Dans un registre quasi-ésotérique, il a laissé entendre que des voix s’étaient manifestées pour lui indiquer désormais la bonne voie à suivre… Le terme de « promesses » est trop fort et précis pour qualifier les divagations hallucinées d’un homme dont le narcissisme semble mal s’accommoder de sa condition réelle de modeste interrupteur dans la gigantesque centrale électrique que constitue le capitalisme international. Je ne parierai pas que la prestation de M. Macron, dont nous savons désormais que le nom restera dans l’histoire comme celui du président en exercice durant la pandémie, et pour aucune autre raison, sera « sanctionnée » de quelque manière que ce soit.

Protestation (réformiste) contre le rituel des applaudissements adressés aux soignants:

«Je ne peux pas me nourrir d’applaudissements! Peut-être pourriez-vous voter pour quelqu’un de sensé la prochaine fois?»

Et en effet, si l’on accepte la validité du capitalisme et la légitimité du complexe militaro-industriel qui en assure le fonctionnement (sans parler des risibles mises en scène de la « démocratie participative »), il est absurde d’imaginer qu’un autre pantin, plus expérimenté, plus « à gauche », ou plus je-ne-sais-quoi, aurait mieux réagi aux impulsions de ficelles de longueurs nécessairement inégales : bienséance politique, commandements « économiques », gestion de catastrophe.

Imagine-t-on, au-delà des apparences, situation plus confortable que celle d’un politicien incapable de rien faire, dont on dira à bon droit « Personne n’aurait fait mieux » ?

Le meilleur et le pire

Durant le premier confinement, certains mouvements de revendication ont concerné non seulement les conditions de travail (distances, masques, primes) mais l’objet même de la production. Des ouvriers se sont déclarés prêts à reprendre le travail, à condition que cela soit pour produire des respirateurs (utiles) et non des moteurs de voiture ou d’avion. Ces mouvements correspondent à une aspiration profonde (le moment de le dire !) chez les salarié·e·s à produire de manière utile à la collectivité et non pour alimenter une consommation de produits obsolètes et inutiles. Cette aspiration a été documentée dans les enquêtes sociologiques portant sur les mouvements de chômeurs. Que la réflexion sur l’utilité sociale du travail se traduise, à l’occasion de la pandémie, dans des mouvements ouvriers revendicatifs est un des rares signes positifs qu’il me paraît possible de distinguer.

Passé la phase du premier confinement, l’économie « reprend ses droits » plus sûrement que les méduses dans le Grand Canal et menace de s’imposer  – c’est dans sa logique – « coûte que coûte ». Les écoles doivent rouvrir pour assurer leur fonction de garderie pour les parents salariés. Les conditions envisagées sont impraticables et tout le monde le sait. On ne mentionnera ici que la nécessité censée s’imposer à des élèves de classes maternelles de rester assis sur une chaise toute la journée, ce que des enseignants ont qualifié justement de « mauvais traitement » (mais on ne sait plus quel numéro vert ou rouge appeler !). L’usage des transports en commun sera réservé aux seul·e·s travailleurs et travailleuses, dûment muni·e·s d’une attestation de leur employeur.

En fait de « déconfinement », nous sommes ainsi passés d’une pseudo-autogestion à un strict contrôle policier/patronal des déplacements. On connaît la formule prêtée à une reine de France « Qu’ils mangent de la brioche ! » à propos du peuple privé de pain. Nos gouvernants ne craignent pas la comparaison : « Qu’ils adoptent le vélo ou la marche à pieds ! » Qui songerait à s’en plaindre ? Les personnes âgées ? Les éclopé·e·s ? Les femmes enceintes ? Les pères et mères de famille encombré·e·s d’une poussette ? Les chômeurs ? Qui ne produit pas n’a pas droit à l’autobus, au métro ou au tram.

Le « retour des émigrés », confinés par exemple en Normandie, vers la capitale a donné lieu ce 7 mai à des scènes représentatives du nouveau désordre sanitaire. Les trains, pourtant doublés, étaient bondés, au mépris de toute précaution, sans parler des dispositifs de « distanciation » idéale. Un responsable de la SNCF fournissait une explication bien simple : les dispositifs en question ne devaient s’appliquer qu’à partir du 11 mai ! Cet épisode tragi-comique illustre la tension entre deux manières de considérer dorénavant la vie humaine dans nos sociétés : ou bien ce sont les êtres humains qui circulent (pour aller bosser), ou bien c’est le virus qui circule, et les humains ne sont que des moyens de transport, qu’il importe donc d’immobiliser, voire de saboter.

Je ne doute qu’assez peu des capacités du système capitaliste à surmonter ces contradictions et cette crise, sans savoir s’il importe de s’en réjouir ou non.

Peut-être est-ce là ce que cette crise a de plus humiliant pour nous : faire dépendre notre survie biologique d’un système répugnant et des imbéciles qui en assurent la maintenance. Une chose est certaine, c’est nous qui sommes la matière malléable et sacrifiable dans ces ajustements.

Autrement dit : la phase postérieure au premier confinement qui commence ce 11 mai, et que nous appellerons « premier déconfinement » – chacun·e a compris qu’il peut y en avoir d’autres, qui suivront des re·confinements – s’annonce bien pire que la précédente. Cependant, si respirer n’est plus un droit, mais demeure un luxe tant que rôde le virus, conspirer, c’est-à-dire respirer ensemble, redevient possible.

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[1] Il est possible que l’on puisse lire cette opinion (et l’amende de 135 euros qui la sanctionna) comme une tentative archaïque de restaurer en période de crise une fierté virile mise en péril par la promiscuité incongrue entre deux sexes, l’un étant en position d’imposer à l’autres certaines trivialités dégoûtantes qui le caractérisent. Bref, il n’est pas exclu que cette amende ait été infligée avec les meilleurs intentions du monde.

Contamination, érotisme et déconfinement

Tandis que certain·e·s soulignent avec un clin d’œil coquin les bienfaits de l’activité érotique sur les défenses immunitaires, je ne vois personne envisager le déconfinement sous son aspect érotique et «sexuel».

En effet, un certain nombre de personnes qui n’ont pu ou voulu, pour des raisons variées, se confiner avec leur partenaire habituel·le vont pouvoir (enfin!) – dans la limite des 100 km autorisés, dans un premier temps – renouer leurs relations. D’autres, qu’ils·elles se soient ou non résigné·e·s à l’abstinence durant le confinement n’auront rien de plus pressé que de trouver un (premier) coup d’un soir.

Tendres retrouvailles ou grand soir du cul, sans parler du recours à des prostitué·s·s que j’écarte pour des raisons politiques, mais qui est également concerné, toutes ces reprises de relations érotiques se heurtent au problème de la contamination par le coronavirus.

La voie de pénétration (eh oui !) de ce dernier est constituée par les muqueuses. On a assez parlé des yeux, des narines et de la bouche, mais il va de soi que les muqueuses génitales et anales sont également concernées (même s’il y aura débat sur la plus grande imperméabilité de la muqueuse vaginale).

En clair, si l’on a pris la précaution – deux mois durant – de sortir le moins possible, de ne pas approcher à moins d’un mètre son voisin de palier, et (peut-être) de porter un masque, embrasser la bouche, le sexe ou l’anus d’une·e partenaire retrouvé·e ou découvert·e équivaut à un suicide du point de vue de la préservation contre le virus.

En théorie, la difficulté n’est pas insurmontable: il suffit que deux partenaires potentiels se fassent tester pour savoir où ils en sont. Leur attitude dépendra des résultats des tests.

Dans la pratique, la difficulté de se faire tester et la fiabilité discutable des tests selon leur principe de fonctionnement rendent l’entreprise quasi-impraticable, au moins en l’état.

Une application stricte du principe de précaution exigerait de considérer le coronavirus à égalité avec le HIV et entrainerait l’abstention de tout rapport érotique avec une personne, familière ou non, tant que l’on est pas renseigné sur son état sérologique et sur le sien propre[1].

Si cette abstention paraît impossible à respecter, il faudrait au moins éviter strictement les contacts de bouche à bouche («Arrêtez les embrassades!» était prémonitoire), les contacts oraux-génitaux, oraux-anaux (sauf avec digues) et ne jamais se dispenser du port du préservatif. Certes, cela réduit presque les possibilités aux pratiques qui sont déjà celles du safe sex – en plus strict toutefois, puisqu’il faudrait idéalement éviter les face-à-face (étant entendu que baiser à plus d’un mètre est impossible, sauf excitation mutuelle à la masturbation).

Quant à la pénétration, les personnes qui n’apprécient pas la levrette se trouveront désavantagées.

Si je me donne la peine de rédiger ce billet, c’est uniquement à l’intention des personnes responsables à qui ces considérations ne seraient pas venues à l’esprit. Je n’imagine pas – mais je serais heureux de m’être trompé – que les recommandations ci-dessus évoquées puissent être prises en compte dans la plus grande partie de la population.

Ceci emporte une première conséquence : la reprise générale de ce que nous appellerons pour simplifier par une expression – que je déteste – les « rapports sexuels » entrainera mécaniquement un redémarrage de la contamination.

Les personnes concernées seraient bien inspirées (derrière leur masque) d’inclure dans leurs raisonnements les dispositifs de détection de la maladie (après apparition des symptômes) qui sont en cours de mise en place, et de dépistage (au sens sioux) des personnes avec lesquelles elles auront été en contact (ici sexuel), le tout dans un anonymat peut-être mal garanti…

Au fond, il n’y a rien là qui diffère fondamentalement – au moins d’un point de vue moral – de la situation antérieure, avec ses maladies sexuellement transmissibles, sa syphilis et son Sida. …N’était que la personne souffrant d’une crise d’herpès n’était pas fermement invitée à s’isoler chez elle ou dans un hôtel réquisitionné.

Tous les problèmes évoqués ici auront la même longévité que l’épidémie de covid-19. Tant que des tests fiables n’auront pas été pratiqués à grande échelle, tant que le recul ou la disparition de l’épidémie n’auront pas rendu inutiles la réitération desdits tests (on peut par hypothèse se contaminer en sortant du laboratoire), et tant que – à plus long terme – un vaccin ne sera pas disponible, les rapports sexuels seront l’occasion de contamination individuelle et vecteurs d’expansion de la maladie.

La jurisprudence concernant les personnes condamnées pour avoir sciemment transmis à des partenaires le virus du Sida est une autre source de méditation possible.

Que cette situation, dont nous ignorons le terme, soit peu propice au romantisme pourrait être considéré comme un avantage paradoxal. Hélas, la pratique érotique ne semble pas y trouve son compte non plus!

Qu’en déduire? Que le spectre – au sens amplitude et non paranormal – du consentement se trouve brusquement élargi, et de la manière la moins confortable qui soit. Étions-nous préparé·e·s à cela? Non point. Sommes-nous équipé·e·s pour faire face à cette nouvelle configuration? Non plus. Cependant, n’ayant pas d’autre choix (sauf suicide ou vœu de chasteté) que d’affronter les contraintes vitales dans cette configuration, dont nous savons qu’elle risque de ne pas se modifier en profondeur avant un laps de temps qui peut aller d’un an à deux ans, nous ne pourrons que sublimer une part de notre inventivité érotique[2] dans l’élaboration commune de protocoles nouveaux.

À défaut que l’érotisme comme culture y trouve une source d’enrichissement, ce peut être l’occasion de réviser des hiérarchies mentales inquestionnées jusqu’ici, de renoncer à des compromissions émotionnelles coûteuses. Thank you Corona ?

[1] Il est sans doute utile de préciser que les conditions désincarnées dans lesquelles le coronavirus peut être transmis rendent particulièrement oiseuse la notion de «confiance» faite à l’autre.

[2] Je pose cette inventivité en hypothèse, sans m’intéresser aux «pulsions» et autres prétendus «besoins».

Ce virus n’est une bonne chose pour rien, ni personne ~ par Camille Islert

 

 

Depuis le début de la propagation du virus Covid-19, on voit fleurir des articles, des statuts, des dessins, des discours sur les bienfaits écologiques et humains du confinement. «Un peu de répit pour la planète» par-ci, «l’occasion de développer de nouvelles solidarités» par-là, «tout le monde à égalité devant le virus», sans compter les éternels déplaceurs de débat qui s’écrient en larmoyant «nous sommes le véritable virus de ce monde». Alors, oui, il fait beau et le ciel est clair, mais non, ce virus n’est bon pour rien, ni personne, et il serait temps d’arrêter de vouloir nous remonter le moral à grands coups de projections aussi sensationnelles qu’indécentes.

Non, le confinement n’est pas avantageux pour la planète, et il est encore moins un message que mère Nature nous envoie. Trois mois sans dégueulasser le monde ne sauvera rien du tout, et il y a de fortes chances, vu l’entêtement lunaire de nos dirigeants, que tout reprenne exactement comme avant à la fin des mesures. C’est déjà ce qu’ils nous disent, quand à l’heure où les trois quarts de la planète se rendent compte que leur travail n’est pas indispensable (oups), on force la moitié de ces trois quarts à continuer de produire. Que les choses ne changeront pas. C’est ce qu’ils nous disent quand ils nous distribuent les jours de confinement au compte-gouttes alors qu’on sait tous qu’on va y rester deux mois, comme des gentils papas qui ne veulent pas nous brusquer, quand ils nous racontent que les masques ça sert à rien ça-tombe-bien-y-en-a-pas puis que finalement c’est indispensable mais seulement si tu te le fabriques toi-même avec une vieille chaussette et un élastique.

Mauvais élèves

Et puis, de l’autre côté, bad cop, celui qui nous raconte que c’est de notre faute, qu’on est des mauvais élèves, qu’eux ils ont tout bien fait comme il faut mais qu’on n’a rien compris, que «si tu te retrouves en réa bah tu pourras t’en prendre qu’à toi». C’est ce qu’ils nous disent quand ils nous font porter le chapeau, nous les réfractaires, les resquilleurs, sans regarder leur nombril bien, bien crade. Lunaire. Tous les compteurs sont au rouge pour ce qui est du grand bouleversement idéologique, économique et écologique post-corona. Autant dire, pour la planète, c’est même pas une pause, c’est une demi-respiration.

Et non, ce n’est pas parce que des canards, des cerfs, des meutes de loups argentés se trimballent en ville et qu’on verra bientôt des dauphins dans les fontaines que c’est une bonne nouvelle : ils ont juste faim, parce que plus personne n’est là pour leur balancer des miettes de sandwich au jambon. Faim, comme les milliers d’animaux de compagnie abandonnés qui se traînent dans les rues désertes et qui finiront euthanasiés dans les fourrières parce que les refuges sont pleins à craquer.

Non, le confinement n’est pas une bonne nouvelle pour les animaux. Ceux que nous avons rendus dépendants crèvent, et ceux qui n’ont pas besoin de nous crèvent, parce que les forêts, ça repousse pas en trois mois, et que même s’ils se promènent en ville, ça m’étonnerait qu’ils s’installent durablement dans un meublé. Sans compter que les jolis canards et les mignons hérissons d’aujourd’hui seront les premiers fauchés par les bagnoles dès la fin du confinement.

Non, le confinement n’est pas bénéfique pour les gens. Être confiné, c’est nul. Être à la rue, c’est bien plus nul encore. Le mieux, sans suspense, c’est de pouvoir passer de l’un à l’autre. C’est de pouvoir rentrer au chaud, dormir en sécurité, et à l’inverse, c’est de pouvoir sortir quand tu es seul·e et isolé·e du monde, juste pour voir des gens, c’est de pouvoir aller voir tes proches et tes ami·e·s quand tu en as, c’est de pouvoir baiser quand tu en as envie. Tout le monde sait ça, mais il semblerait que les pubs, les discours officiels, les contenus sponsorisés de toutes sortes aient trouvé bon de nous abreuver d’images de bonheur, avec des bouquins de Musil et de Cohen que-j’avais-encore-jamais-réussi-à-lire-en-entier, des miches de pain dorées faites maison, des armoires triées-rangées-pliées, des muscles dont on ne connaissait pas l’existence qui apparaissent en dessous du bras si on se tient à un programme bien réglé, des sites pour apprendre en quelques jours tous les rudiments du suédois.

Injonctions bienveillantes

Qu’on s’entende, c’est super d’avoir des objectifs, de partager ses réussites avec ses connaissances, de se donner du courage. C’est super de réussir à se donner une raison de se lever, d’entretenir une rigueur quand on en a besoin. Créons-nous tous·tes des routines qu’on respecte ou pas ! Mais nous n’avons surtout pas à recevoir encore leurs injonctions plus ou moins masquées par la bienveillance. Parce que c’est super aussi de se ménager et d’admettre qu’on ne va pas bien et qu’on n’est pas capable sans culpabiliser.

Ce qui n’est vraiment pas super, c’est d’entretenir constamment sur toutes les plateformes qui désormais sont nos seules fenêtres sur le monde, et cela même quand elle est heurtée de plein fouet dans ses convictions, une société performative et élitiste dans laquelle la pire des choses imaginables serait de «se laisser aller», de ne pas utiliser le temps à quelque chose de productif, de ne pas le mettre à profit: c’est pas super d’utiliser encore et toujours les mêmes termes qui sont ceux du capitalisme qui détruit la planète pour parler de notre quotidien confiné. Et là encore, sous prétexte de nous ménager, de nous offrir des solutions pour «tromper l’ennui», on nous infantilise au maximum: c’est le serpent qui se mord la queue, et ça n’indique rien de bon pour les changements post-crise. On va réussir, encore, alors qu’il faut juste rester chez soi et attendre, à nous faire sentir pas à la hauteur, pas assez bien.

Nul n’est «héros»

Non, «rester chez soi» ne sauve pas des vies. C’est le stade minimum de j’arrête de ne penser qu’à mon petit confort et à mon café en terrasse. Ça ne fait pas de nous, de toi, de moi, des héros. Ce qui sauve des vies, ou plutôt ceux qui sauvent des vies, aimeraient bien, sûrement, rester chez eux. Les médecins, les infirmièr·e·s, bien sûr, mais aussi les livreur·ses, les caissièr·e·s, les ouvrièr·e·s, celles et ceux qui nous sauvent un peu la vie à toutes échelles. Ils ou elles ne sont pas des héros non plus d’ailleurs. Les héros, ça fait les choses pour le mérite et la gloire. C’est beau. Et c’est pratique surtout, de hisser les gens au rang de héros quand on a besoin d’eux, de stimuler leur besoin de reconnaissance pour ne surtout pas leur donner ce dont ils ont vraiment besoin, cette petite chose basse et sale et pas du tout héroïque qui s’appelle l’argent.

Bizarrement, ceux qui le veulent très fort, ce statut de héros, c’est plutôt les milliardaires, ceux qui donnent des pourboires aux hôpitaux, qui changent d’activité pour fabriquer des masques et du gel (qu’on soit bien d’accord, ce sont les employés qui changent d’activité quand une telle décision est prise, pas les milliardaires). Les mêmes qui déballent honteusement leur honteuse fortune dès que ça peut leur racheter un peu d’ego. Mais un peu moins cette fois que pour Notre-Dame, quand même, faudrait voir à pas abuser. Comme quoi, les gentils et les méchants, les héros et les anti-héros, c’est facile à confondre dès qu’on n’a pas les yeux en face des trous, ou qu’on regarde juste par la fenêtre.

Coincé·e·s

En fait, ça en met même en danger, des vies, de «rester chez soi». Celles des personnes qui sont seules, qui sont dépressives, qui sont malades et qui n’osent plus appeler les médecins, qui sont enceintes et culpabilisent d’avoir recours à une IVG en période de crise sanitaire, celles des gens qui vivent dans des logements minuscules, insalubres, sans accès à du confort de base. Celles des travailleur·ses du sexe qui n’ont plus de source de revenu. Celles des femmes et des enfants qui sont enfermé·es avec des hommes violents, avec des hommes qui vont parfois oublier tout principe de consentement parce qu’en étant enfermés H24 ensemble c’est inconcevable qu’on n’ait pas envie, et puis faut bien passer le temps, et puis les besoins naturels et tout et tout. Celles des LGBTQI+ coincé·e·s avec des familles homophobes. Plus largement, celles de toutes les personnes dont le foyer n’est pas cette chose molletonnée et rassurante avec crépitement de cheminée qu’on nous vend dans les pubs. Forcément, on a moins envie de les regarder que la cellule familiale parfaite, où tout le monde met la main à la pâte (à pain), où on vit l’enfermement comme une folle aventure.

Le virus, une catastrophe pour les femmes

Cette aventure inédite, faut-il le rappeler, ne l’est d’ailleurs pas pour bon nombre de détenu·es, de personnes malades, handicapé·e·s, agé·e·s, qui subissaient le confinement bien avant qu’il ne devienne un matériau romanesque. Le confinement est une catastrophe pour les femmes. Le droit de sortir pour autre chose que pour des «achats de première nécessité», il faut dire, elles l’ont gagné il n’y a pas si longtemps. Prendre soin de son intérieur, se faire belle pour rester chez soi, sortir pour faire les courses et saluer Simone de loin avec la main si on la croise, ça nous ramène à un atavisme moins vieux qu’on l’aimerait.

Il n’y a qu’à sortir pour s’en rendre compte : dans les magasins, dans les rues, partout, une majorité de femmes, avec ou sans masque, trimballent des sacs de victuailles. Des hommes aussi, mais moins, quand même, si, si. Parce que quand on a une chance dans la semaine d’acheter les trucs qu’il faut pour la famille, il vaut mieux pas se louper, et il vaut mieux que ce soit la personne en «charge», vous savez cette fameuse charge mentale, qui se «charge» directement des achats, pour éviter les erreurs. Et devinez qui c’est, dans la majorité des couples hétéros? Vous avez deviné : probablement la même qui s’occupe des enfants d’une main tout en télétravaillant de l’autre. Jean-Michel, lui, il va sûrement penser à acheter des choses hors du commun, des petits plaisirs pour rendre la vie plus belle, mais pas sûr qu’il pense aux œufs et aux couches. Héros, Jean-Michel, avec ses chips d’exception qui rendent la vie plus belle, mais qui torchent définitivement mal les fesses de bébé. Héros, encore, comme quoi, tout se recoupe.

Mythe de l’égalité

Pitié, non, le confinement ne met pas tout le monde à égalité. Le grand mythe de l’égalité dans une société où certains geignent devant leur quatrième barbecue et écrivant leur roman pendant que d’autres récurent leur 9 m2 ou se désespèrent de ne pas pouvoir aider leurs gamins à faire leurs devoirs, il a jamais été aussi loin. Jamais aussi loin quand certains crèvent seuls dans des Ehpad ou comptent sur la solidarité de leurs voisins pour leur apporter des pâtes, pendant que d’autres ne peuvent pas se passer de leur jogging du lundi.

En fait, il révèle et empire: les personnes agé·e·s, précaires, racisé·e·s sont en première ligne, encore. Non, le coronavirus n’apporte et n’apportera rien de bon, de la chambre à coucher à l’organisation mondiale, pas de bouleversement positif à l’horizon. Des milliers et des milliers de mort·e·s, des centaines de milliers de muscles atrophiés en réanimation, des millions de deuils. Non, la planète ne s’en portera pas mieux. C’est de la merde de bout en bout, on fait avec, c’est indispensable, salvateur, mais nous abreuver de raisons vaseuses de le nier n’est bon pour personne. Aidons-nous quand on le peut, donnons-nous du courage puisqu’on ne peut pas (a-t-on jamais pu?) compter sur le haut de la chaîne pour ça, faisons-nous rire et relativiser quand on le peut. Mais par pitié, arrêtez de vouloir nous forcer à loucher sur les «bons côtés du virus». Il n’y en a pas, et c’est beaucoup plus normal et sain de se sentir dépassé, mou, déprimé, improductif, de faire ce qu’on peut, d’accepter qu’on ne peut pas. Cessez de vouloir nous faire «positiver» et «profiter» au prix de la décence : ça va, on va mal mais ça va.

Camille Islert

L’autrice est doctorante en lettres modernes à la Sorbonne-Nouvelle et membre de l’association Les Jaseuses.

Cette tribune a été publié dans Libération.

Les illustrations sont ajoutées par Lignes de force.

 

 

 

Rendez-vous mardi 14 à propos de “Nanterre, du bidonville à la cité” ~ Pas de grève de la pensée!

Ces derniers jours, des revues académiques en ligne, un séminaire qui se tient à la Sorbonne, et probablement d’autres se sont déclarés «en grève», pour soutenir le mouvement d’opposition à la réforme des retraites.

De mon côté, j’ai été contraint de reporter l’un des «rendez-vous» que j’organise au Lieu-Dit, à Ménilmontant. La quasi impossibilité de se déplacer dans Paris (dont beaucoup d’habitant·e·s des régions n’ont pas idée…) rendait la tenue habituelle impossible. Près du quarantième jour de grève dans les transports, il est un peu moins difficile de se déplacer, même si pour la plupart des gens cela reste très pénible.

Non seulement «je soutiens la grève», mais je souhaite – vœu abstrait, hélas! – sa généralisation contre le capitalisme. Elle pourrait déjà s’étendre aux universités, par exemple. Elle pourrait aussi, deuxième vœu abstrait, prendre d’autres formes. Hélas il faut être très majoritaires pour imposer la gratuité des transports, ce qui coûterait aussi cher à la Ratp ou à la Sncf.

Je n’ai rien contre les actions symboliques, mais je ne vois pas en quoi une «grève de la pensée» pourrait passer pour un moyen d’encourager les grévistes… Imaginer que la sidération collective pourrait être une espèce de «double» de la grève des travailleurs qui interrompent une production ou un service me paraît une sottise. Et on me permettra de penser que cette absence de rencontres (en dehors des manifs et de quelques actions minoritaires), laquelle commence tout juste à céder le pas à des fêtes et débats n’était pas très bon signe sur la capacité de ce mouvement à produire son dépassement. 

Chacun·e fait comme il peut avec les moyens du bord. À ma très modeste place, j’organise des rencontres sur des sujets qui sont susceptibles d’intéresser celles et ceux qui veulent changer le monde. En reprenant ces rencontres mardi prochain 14 janvier, j’ai le sentiment – non pas d’un «retour à la normale» – mais de m’inscrire dans le même mouvement que celles et ceux que je retrouve dans les cortèges de tête des manifestations parisiennes.

Il est une autre raison, et ça n’est pas la moindre, de reprendre ces rendez-vous, et tous ceux qui se tiennent au Lieu-Dit: il s’en faut de très peu pour que ce lieu doive être compté au nombre des victimes collatérales de la grève. Les universitaires retrouveront la Sorbonne et leurs sites Internet, après leur «grève» virtuelle. Le Lieu-Dit, lui, risque de fermer. Alors les animatrices et animateurs de centaines de débats, rencontres, présentations de livres, réunions et projections qui s’y tiennent chaque année devront trouver une autre salle, et l’on sait que ce n’est pas chose facile à Paris.

Autrement dit, reprendre le chemin des événements organisés là-bas est bel et bien un acte politique militant qui s’inscrira aisément dans le contexte de lutte sociale.

Mardi prochain, venez écouter Victor Collet – lui viendra de Marseille pour vous rencontrer!venez à pieds, venez à cheval ou organisez un covoiturage.

Faites preuve d’initiative et d’entraide, et venez!

Vous pouvez noter sur vos agendas la date du «rendez-vous» sur la libre pensée arabe (que j’avais dû repousser): ce sera le 4 février.

Émigré·e·s?

Est-ce le sentiment qui se généralise que la crise sociale et politique est arrivée à un tel degré qu’elle peut déboucher sur le pire – un bain de sang (je veux dire un bain de sang plus important encore, notamment par le tir à balles réelles) – ou le meilleur – une révolution – ? Les deux hypothèses n’étant malheureusement pas exclusives l’une de l’autre. Pense-t-on que mes recherches sur la Révolution française me donne une compétence particulière en matière de traitement de l’émigration politique ? Toujours est-il que plusieurs correspondant·e·s me demandent ce qu’il adviendra des dirigeants, ministres, responsables policiers et militaires et journalistes (de celles et ceux qui vomissent quotidiennement sur les Gilets jaunes, les Blacks blocs et les révolté·e·s en général) en cas de mouvement insurrectionnel généralisé à l’ensemble du territoire. On me demande notamment si ces différentes variétés d’ordures auront la faculté d’émigrer, comme l’ont fait tant d’aristocrates et quelques très riches bourgeois durant la Révolution.

C’est une question importante, même si personne – à commencer par moi – ne peut répondre au nom d’un mouvement à venir (ou même en train). Je ne peux donner ici que ma position individuelle, soumise à l’appréciation et à la discussion collective.

En cas de révolution, on ne peut que souhaiter – à mon sens – que le plus grand nombre possible d’ennemis du peuple quittent le territoire afin de gagner des contrées plus accueillantes, où il sera toujours loisible à nos ami·e·s de les recevoir comme ils·elles le méritent. La question qui m’est posée concerne plutôt le sort qui sera réservé aux ordures susmentionnées à partir du moment où elles tomberont aux mains des insurgé·e·s. On peut supposer qu’un certain nombre de responsables directs seront éliminés physiquement avant même que leur sort puisse être examiné par une quelconque instance collective. La question de savoir si un tel état de choses est souhaitable est une question oiseuse. Cela aura lieu. Et je ne m’imagine pas plaidant pour tel ministre ou officier devant un groupe de personnes éborgnées de par ses consignes aux porcs qu’il dirige…

Dans la mesure du possible applicable, bien difficile à prévoir en de pareilles circonstances, je suis fermement opposé à l’usage de la torture et·ou du viol, auxquels je préfère une exécution pure et simple. Mais encore une fois, qu’opposer – sinon des principes moraux hors de saison – à une foule mise en présence d’un porc responsable de mutilations graves ou d’un·e «éditorialiste» ayant décrit les Gilets jaunes comme «ce qu’il y a de pire dans l’homme», quand cette foule entreprendra de leur réserver le même sort qu’à Mussolini ? Prêcher la modération ? Ne serait-ce pas aussi obscène que le spectacle des cadavres ?

Quant à l’émigration, puisque c’est le motif de la question qui m’est posée, ma position est simple : oui, celles et ceux qui le souhaitent pourront quitter le territoire, une fois leurs biens saisis ou détruits. Je ne suis pas opposé même à ce qu’on laisse à chacun·e la liberté d’emporter ce qu’il pourra porter de «richesses». Cependant, l’émigration «de fuite» ne sera tolérée que par des moyens non-polluants et n’exerçant aucune contrainte sur des animaux, c’est-à-dire : à pieds, à vélo, ou à la nage. Et alors ! les pauvres d’Afrique subsaharienne y arrivent bien, eux ! (Pas toujours, c’est vrai, mais l’émigration doit demeurer une pratique à risques).

Il est important de préciser qu’aucune personne ne pourra se prévaloir d’une position dominante (mâle, adulte, parent) pour entraîner dans sa fuite par exemple une épouse ou des enfants mineurs. Chaque individu·e concerné·e sera dûment informé·e de ses droits à dissocier son sort de celui de l’époux, du père, etc. Seront ainsi combinés au mieux la souhaitable mansuétude populaire et les droits de catégories dominées.

En attendant l’occasion de mettre ces considérations à l’épreuve de la pratique, ne perdons jamais de vue que l’ensemble de l’appareil de propagande étatique n’exprime nullement une réelle condamnation «morale» de la violence : elle ne condamne jamais que la violence du peuple, toute symbolique dans la période actuelle, et justifie systématiquement la violence du système jusque dans ses plus odieuses violences contre des individus pacifiques et désarmés. Ne vient-on pas de voir une handicapée dans son fauteuil roulant condamnée pour «violences» sur des policiers ?

Rien n’arrête la haine et la violence de classe qu’expriment et appliquent porcs, journalistes et magistrats. Rien ne devra arrêter la colère du peuple.