L’INCARNATION DU MYSTÈRE ~ [Le sentiment de la beauté 3.]

L’expression « terre de contrastes » est un lieu commun des guides touristiques. C’est elle qui me vient à l’esprit, les yeux saisis par le regard de la modèle d’Océane Feld sur Twitter.

J’ai d’abord songé aux vers de Baudelaire : « La très chère était nue et connaissant mon cœur/ elle n’avait gardé que ses bijoux sonores/ dont le riche attirail lui donnait l’air vainqueur/ qu’ont dans leurs jours heureux les esclaves des maures ».

Contraste, déjà : « l’air vainqueur » d’une esclave.

Le regard. Avec ce que l’on appelle curieusement une « coquetterie », mot qui évoque au moins le trouble que la chose suscite. Or cette dissymétrie oculaire contraste précisément avec la régularité parfaite du visage. Si beau qu’il supporte le crâne ras (test sévère) et trouve même dans cette audace un surcroît de puissance.

À la chevelure absente répondent les touffes – rousses, si l’éclairage n’altère pas les couleurs – des aisselles, quelques fines mèches collées par la sueur.

Corps marqué, encré, percé.

Écarteurs d’oreille. Piercings au nez (d’une arête pure), aux lèvres (dont l’entrouverture accentue la sensualité), au téton gauche. Lesquels tétons me semblent tatoués, encrés plutôt, comme le bras gauche. Faut-il chercher un sens à ce foisonnement noir qui forme un berceau au verbe « jouir » ?

Pas de fleurettes (à compter) ou d’animaux : des abstractions, des signes. Le nid du bras gauche, les formes ovales de l’épaule droite et de la saignée du bras droit, la forme et les chiffres du flanc gauche.

Et les messages : « Jouir » (une injonction ? un pense-bête ?) ; et à l’emplacement du plexus solaire [1] : « closer », « plus proche » (une autre injonction ? « Viens plus près » ? « Brûle toi à mon feu » ? ou un constat ? « Tu brûles! »).

Tel qu’offert par la photographe, dans une pose commune aux tableaux de nues (oui, le plus souvent les nus sont des nues) – Modigliani, Courbet, Delacroix – c’est un corps énigmatique, dont la gravité du visage n’invite pas à la devination badine.

Beauté fascinante qui décourage la « prise » (de guerre) et suscite l’emprise.

Corps initié aux mystères qu’il affiche, corps ésotérique autant qu’érotique.

Ce que je lis dans les yeux – peut-être bleus – est encore une énigme – à la manière de la Sphinge : « Que crois-tu être capable de vouloir de moi ? »

[1] Pourquoi ce terme m’a-t-il échappé pendant deux heures, avant de ressurgir à la conscience ? Il est vrai que la beauté de la modèle est plus sombre, tellurique que lumineuse et solaire.

Parlant de beauté, je veux rendre hommage à Marielle Franco, récemment assassinée par des escadrons de la mort brésiliens, ici photographiée (à dr.) avec son amante – à laquelle la presse ne s’est pas empressée de présenter des condoléances.

Tant de vie·s anéantie·s par des flics corrompus…

Une marque de vodka qui n’a rien à cacher… sauf ce qu’elle prétend montrer

Surfant (avec pas mal de retard) sur la mode du nu public, notamment dans des calendriers de charité, mode qui a déjà été récupérée par certaines entreprises (voir exemples dans Je chante le corps critique, sur ce blogue), la vodka Absolut met en scène quelques dizaines d’employé·e·s dans le plus simple appareil pour illustrer la «transparence» de son procédé de fabrication.

Las! Les publicitaires se sont dégonflés au moment d’assumer leur petite «audace» et le «tout» qu’ils prétendent soumettre à l’examen… ils le cachent, ou plus précisément le floutent.

Et voilà une publicité moins dénudée qu’une plage naturiste ou même une action des Femen…

Rien à cacher ? sauf la couardise.

“Quand les corps s’écrivent. Discours de femmes à l’ère du numérique” ~ par Marie-Anne Paveau

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Je donne ci-dessous l’introduction d’un texte de Marie-Anne Paveau — que l’on pourra télécharger en bas de page — sur l’écriture sur et par le corps féminin, thème que j’ai abordé dans Je chante le corps critique.

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Quelque chose se passe avec le corps des femmes en ce début de XXIe siècle, qui passe à la fois par la nudité et la circulation numérique. Les femmes ont fait de leur corps un médium, qui constitue une arme dans leur combat pour l’émancipation, l’égalité, la parité, le respect et l’intégrité. Elles écrivent littéralement sur leur corps, qui devient ensuite un véritable flyer de chair diffusé dans les grands médias, mais surtout sur le web, de manière virale : féministes de quatrième génération comme les Femen ou les militantes des slutwalks, femmes violées réinventant leur talking cure dans les écrits d’écran ou femmes de combattants inscrivant les traumas de guerre sur leur peau. Leurs écrits, éphémères, acquièrent de leur inscription numérique une permanence militante.

Le corps écrit des femmes est à la fois le lieu et l’outil d’une contestation hyper-visibilisée par la circulation sur le web. Cette contestation vise, au premier chef, les normes, et en grande partie les normes de genre qui assignent les femmes à l’infériorité et l’invisibilité. Cette contestation, dit Judith Butler dans Défaire le genre, est celle de la vie sur les normes :

«Il existe […] un ensemble de réponses inédites que le sujet délivre à propos des normes, en assurant le cours, les déplaçant également, au point qu’il est possible de parler d’un pouvoir de la vie sur les normes, dont la figure de la contestation peut sembler, à première vue en tout cas, emblématique » (Butler 2006 [2004], p. 11).

Ces écrits corporels d’un nouveau type sont en effet des réponses inédites. Non que les inscriptions ou peintures corporelles n’aient jamais existé (voir par exemple Guillon 2008), mais leur circulation sur les fils de la toile en fait un phénomène technodiscursif, où la matière du discours se métisse avec celle de la technologie. Ces écrits expriment aussi le « pouvoir de la vie » sur « les normes et les conventions qui restreignent ou minent les conditions de la vie elle-même » (Butler 2006 [2004], p. 21). La question de la vie, dans sa dimension à la fois simple et radicale, est ici essentielle, on le verra dans chacun des exemples que je présenterai dans cette étude ; l’écriture ou la vie, en quelque sorte.

Le combat féministe a pris de nouvelles formes ces cinq dernières années, dans lesquelles le corps vu et lu tient une place centrale. Les inscriptions corporelles éphémères des Femen sont amplement relayées sur les réseaux Facebook et Twitter comme sur les sites des médias, et cette hyperdiffusion permet à la fois une visibilisation et une internationalisation d’une lutte au départ spécifique à l’Ukraine. Il en est de même pour les slogans corporels dans les slutwalks du monde entier, à partir de Toronto, ville de naissance de ces « marches des salopes » destinées à lutter contre les discours sexistes du slut shaming et du victim blaming. Outre ces mouvements militants, on trouve des inscriptions corporelles aux aspects thérapeutiques, qui concernent directement le trauma : sur le tumblr du Project Unbreakable, des femmes violées montrent une pancarte qui parle à la place de leur corps photographié, rapportant à l’écrit la parole de leurs violeurs pendant l’agression. De même, le mouvement Battling Bare, diffusé sur Facebook, rassemble des femmes étatsuniennes posant de dos, nues, leur corps inscrit d’un message d’amour pour leur mari combattant, atteint de PTSD3 après leur retour d’Irak ou d’Afghanistan.

Pour télécharger le texte.

Voué·e à tous les seins! ~ [et déclaration d’amour subsidiaire à Juliette Roudet]

Lors que je cédais sans remords au charme de Juliette Roudet, danseuse et comédienne qui honore de son talent subtil (elle joue deux sœurs jumelles: une performance!) la (très moyenne) série française Profilage (TF1)…

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…je songeais à l’un des articles proposé sur la page Facebook Lesbo tshirts

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“TOUT OBUS SERA PUNI”

Ligue de défense des petits seins

Pour les francophones d’occasion, je précise que la formule «Tout obus sera puni» est une déclinaison homophonique et humoristique de «Tout abus sera puni», formule qui figure sur les signaux d’alarme des trains et métros.

Par ailleurs, des seins volumineux, surtout lorsqu’ils sont mis en forme par des soutiens-gorge de forme adéquate, peuvent évoquer des munitions de guerre (le registre érotico-guerrier évoque également une jolie fille comme étant «canon»; le «canon» a ses «obus» et l’érotisme hétéronormé ses lourdeurs).

De manière maline, fraîche et décalée, le slogan choisi par la conceptrice de Lesbo tshirts (que je ne connais pas) «défend» les petits seins contre les diktats de la «féminité» et des goûts, masculins surtout, (supposés) dominants.

J’aime autant préciser immédiatement, afin de m’épargner dans les semaines qui  viennent des remarques — masculines ou féminines, égrillardes ou déçues — du type «Ah! je savais pas que tu préférais…», que je connais peu de sensation aussi émouvante que celle d’un sein lourd reposant dans ma paume comme une grappe de raisins.

Et cependant, non! je ne préfère pas les «gros seins».

Je suis sensible aux harmonies. Elles se composent, pareillement d’un parfum, de notes corporelles et émotionnelles variées. C’est leur variété qui nous fonde et nous fait, parfois, touchant·e·s… et foudroyé·e·s.

Je voulais saluer ici comme autant de contributions, modestes mais précieuses,  à une politique du corps critique les productions de Lesbo tshirts et — si j’ose dire — l’aplomb remarquable, avec lequel Juliette Roudet incarne la beauté du corps et de l’esprit.