POST SCRIPTUM… Littérature, argent et paix sociale (2000)

Ce texte a été publié dans la revue Oiseau-tempête, n° 7, hiver 2000.

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38

Lorsqu’il écrit, l’écrivain rêve.

Il imagine un pays fabuleux dont la langue officielle est l’italique et l’unité de poids l’épigramme.

Il y danse la cédille avec des voyelles…

Hélas, l’écriture n’a qu’un temps ! Post scriptum, l’écrivain est aussi triste qu’après le coït. Peut-être éprouve-t-il « le sentiment diffus d’une crise très grave: crise du livre et de la lecture qui traverse et recoupe une crise de l’école. […] Des inégalités nouvelles se creusent, liées à l’évolution technologique, à la mondialisation, et à un chômage désormais structurel. Et plane la notion d’une véritable crise de civilisation, puisque l’idée de progrès, d’amélioration automatique d’une génération à l’autre, en particulier grâce à l’école et à l’acquisition du savoir par le livre, ne semble plus aller de soi. » Ce passage de l’introduction d’une brochure intitulée Écrivains dans la cité [1] plante un décor de cauchemar en même temps qu’il indique aux gens de plume le chemin de leur rédemption. Ils peuvent désormais se rendre utiles, apparaître dans le monde, et compenser la moindre efficacité du système scolaire. Outre la légitime satisfaction d’œuvrer pour le progrès démocratique, l’éducation des masses, et la diffusion de leur production personnelle, les écrivains bénéficient d’un «soutien concret, sous forme de bourses d’aide à la création ou de rémunérations pour des interventions ponctuelles.» L’écrivain, sans doute enfermé jusque-là dans sa fameuse « Tour d’ivoire », est heureux d’être autorisé à découvrir la cité, ses écoles, ses prisons, ses asiles de vieillards… On lui paie de nouvelles « résidences », dans telle localité peu riante, en échange de quoi il situera là l’intrigue de son prochain roman et/ou animera la vie culturelle locale. Dans ce cas de figure, il peut être salarié. Certains en parlent comme d’une véritable «assignation à résidence». Ainsi François Bon : « On m’a installé [à Bobigny] au seizième étage d’une tour [la fatalité !], en rang avec six autres autour d’une dalle de ciment avec un bistrot et un Codec, au-dessus d’une voie ferrée où passent deux mille wagons de marchandises par jour[2]…» [p. 44]

Dans l’hypothèse d’ « interventions » ponctuelles, la rémunération est de l’ordre de 1 800 F net par jour, tous frais de déplacement, d’hébergement et de nourriture payés par ailleurs. Concrètement, cela signifie que l’auteur est ici mieux rémunéré, pour un travail qui ne relève pas de sa compétence, qu’il ne le sera jamais dans son activité propre. Reconnu socialement utile, l’écrivain se voit considéré comme un travailleur (social) parmi d’autres, dont le temps d’activité professionnelle est — pour la première fois — comptabilisé[3].

Capture d’écran 2014-11-26 à 13.37.36

Écrivain-citoyen

« Évidemment, écrit la romancière Dorothée Letessier, qui anime des ateliers d’écriture à la prison de Melun et au Val-Fourré, je ne me considère ni comme professeur d’écriture ni comme thérapeute. Je suis simplement un écrivain-citoyen muni d’un savoir-faire et que l’on rémunère pour son travail. »

La Maison des écrivains insiste pourtant sur les aspects nouveaux (pour l’auteur) de ces tâches citoyennes : « Cela peut être tout simplement une occasion de parler du travail à des jeunes pour lesquels cette notion est actuellement souvent difficile à investir, à cause de la réalité du chômage et de la situation de leurs parents. » [p. 14] « Pour lui [Alain Bellet], qui par ailleurs intervient régulièrement auprès de nombreux publics en difficulté, marginaux, toxicomanes, alcooliques, dans des hôpitaux et des prisons, le travail d’un écrivain permet une resocialisation, en contournant l’échec scolaire, voire, pour des adultes, l’exclusion. » [p. 23] François Bon, déjà cité, explique : « Mon boulot, c’était d’aller là où ces gens n’assument plus, collectivement ou individuellement, la conscience de ce qu’ils sont. » Il s’agit bien d’une thérapie sociale, ici comiquement légitimée par le fait que l’écrivain habite à temps partiel dans une cité laide et bruyante, bref qu’il souffre avec ses patients, dont la pathologie se reconnaît au fait qu’ils ne lisent pas de livres. On entendra couramment un auteur citoyen dire «mes taulards », comme les dames de charité disaient « mes pauvres ».

L’intervention dans les écoles est privilégiée, en partie parce que la notion même d’atelier d’écriture est pédagogique, en partie parce que beaucoup d’auteurs sont déjà enseignants ; enfin parce que l’édition pour la jeunesse, très dynamique, a su tisser des réseaux avec le corps enseignant et les collectivités locales.

Dans ce secteur, la Maison des écrivains est maître d’œuvre d’un programme dit de «partenariat » et baptisé L’Ami littéraire dans le cadre duquel, depuis 1992, plus d’une centaine d’auteurs se sont partagé chaque année un millier de visites dans des classes d’écoles primaires, de collèges et de lycées, dans la France entière.

Mais il arrive également que l’auteur, tel un « mao » établi des années 70, « aille au peuple » sur les lieux mêmes de production. Dominique Grandmont a été « en résidence » à l’usine Alsthom à Saint-Ouen. Interrogé sur la question de savoir « à quoi sert un poète dans une usine », il fournit l’explication suivante : « Je ne me contente pas de noter, comme en fraude, des choses discrètement spectaculaires comme ces graines sur un établi, laissés chaque jour pour nourrir les moineaux […]. J’essaie de comprendre comment parvient jusqu’aux yeux les plus prévenus, filtrés dans un tel espace, la violence des rapports sociaux… » [p. 44]

Le plus frappant dans cette (fausse ?) naïveté est la combinaison d’un avant-gardisme léniniste (amener la conscience au peuple) et d’une humilité toujours prête à être étalée, sur le mode : « J’ai tellement appris de ces gens-là ! » Je note d’ailleurs que ce thème apparaît très peu dans la brochure de la Maison des écrivains, où les auteurs assument fièrement leur rôle missionnaire. Plus généralement, on constate que nombre d’anciens gauchistes, recyclés notamment dans le roman policier, ont endossé sans états d’âme le costume de l’animateur socioculturel, avatar moderne et miraculeusement consensuel du révolutionnaire professionnel. Voilà trente ans, ils auraient craché à la seule évocation de ces interventions de pacification sociale ; c’est qu’alors ils voulaient détruire ou à tout le moins contrôler la culture capitaliste. Ils ont compris (on leur a expliqué gentiment) que son naufrage entraînerait leur propre perte. Ils écopent donc sans rechigner. Après tout, la tâche est noble et la solde confortable.

On m’objectera sans doute que certains auteurs ont pu, dans telle maison d’arrêt ou dans tel collège technique, apporter un peu de distraction et de communication là où les institutions ne les favorisent guère. C’est probable en effet. Il existe aussi d’admirables visiteuses de prison, des chrétiens sociaux et des flics de gauche, qui peuvent réellement, dans des situations précises et limitées, consoler, secourir, ou épargner. Il n’était pas d’usage jusqu’ici d’y voir un argument en faveur de la philanthropie, des superstitions religieuses ou de la police de proximité.

Écrivain producteur (de quoi ?)

Le récent faux débat sur le prêt payant dans les bibliothèques a été une tentative, remarquablement maladroite de la part des auteurs[4], de poser pour une fois, au moins partiellement, le problème des conditions matérielles de la production intellectuelle (mais pas de ses finalités). C’est que l’auteur est, dans la dite « chaîne de production du livre », le seul maillon qui n’est pas pris en considération. On juge très légitime que soit rémunérés à proportion de leur travail, et conformément aux lois sociales en vigueur, l’éditeur, la secrétaire de l’éditeur, la femme de ménage qui nettoie le bureau de l’éditeur, le patron et les employés de l’imprimeur, de la maison de diffusion, et le libraire. Pour l’auteur seul, ce principe est réputé inadéquat. « Tant que l’auteur considère le produit de son œuvre comme un revenu supplémentaire, déclarait l’éditeur Robert Laffont, les rapports restent équilibrés. A partir du moment où l’œuvre devient le gagne-pain, la tension monte[5]». On imagine avec quelle satisfaction les éditeurs constatent la généralisation de l’auteur-citoyen-salarié: voilà l’écrivain payé sur l’argent public pour faire la promotion de son œuvre, et donc de la marque sous laquelle il publie. L’AGESSA a d’ailleurs officiellement reconnu ces revenus «accessoires» et admet leur intégration dans le montant des droits d’auteurs[6].

Dans une tribune publiée par Libération (20 février 2000), Michel Onfray écrivait : « Un pur et simple renoncement aux droits d’auteur assainirait le marché de l’édition (rêvons un peu !). » Invité par Le Monde (23 mars 2000) à préciser son point de vue sur la gratuité du prêt en bibliothèque, il indiquait n’avoir « appelé à la disparition des droits d’auteur que comme horizon indépassable de l’écriture et de l’édition du livre ». Critiquant, à juste titre, ceux qui veulent faire payer un droit de prêt aux usagers des bibliothèques, Onfray ajoute : « Les tenants de l’impôt sur la lecture publique assimilent leur production livresque à celle d’une petite entreprise et se comportent à l’endroit des livres — ne parlons même pas de la littérature — comme les petits patrons d’une structure qui doit rapporter le moindre centime, dût-on pour ce faire exploiter le lecteur, ce prolétaire de leur PME. »

Remarquable dénégation idéaliste du « nietzschéen de gauche », comme il aime à se définir lui-même, qui feint d’ignorer l’existence dans l’édition de conflits d’intérêts entre auteurs et éditeurs. Notons d’ailleurs cette ironie de l’histoire : il rejoint précisément sur ce point les sociétés d’auteurs qu’il critique si vivement, lesquelles sont parti au combat main dans la main avec les plus importants éditeurs parisiens. Or si les intérêts d’un auteur se confondent avec ceux de son éditeur, c’est dans l’exacte mesure où ceux d’un ouvrier en grève se confondent avec ceux de son patron. Si la boîte ferme, dit le second aux premiers, vous serez bien avancés! Or Onfray connaît bien les mots patron et prolétaire, mais il ne les utilise que pour polémiquer avec certains écrivains, selon lui de petits entrepreneurs qui voudraient exploiter le lecteur-prolétaire ! En réalité, l’écrivain est, du point de vue économique capitaliste, dans la position d’un artisan à façon, dont le travail est utilisé dans une chaîne de production-vente entièrement industrialisée. Il est inutile de soupçonner l’auteur de vouloir gagner de l’argent à chaque mouvement de son livre ; ce système existe déjà : il a été mis au point par les diffuseurs, prélevant plus de 50% du prix public du livre vendu, et touchant effectivement de l’argent à chaque étape et quelque soit le sort du livre (mise en place en librairies, retour d’invendus, stockage). Ce système a contribué à faire augmenter le prix du livre et baisser le pourcentage des droits d’auteur depuis vingt ans. De tous les acteurs de la chaîne production-distribution, c’est l’auteur qui perçoit le plus faible pourcentage du prix de vente [7]. Quand au «rêve» d’Onfray d’une disparition des seuls droits d’auteur (il ne s’agit pas de l’utopie d’un monde sans argent !), c’est précisément le rêve des éditeurs, un rêve de patron.

Impuissants à comprendre la contradiction entre, d’une part, le prestige spectaculaire attaché à une prétendue « vocation artistique » et, d’autre part, le statut social inférieur de l’auteur, beaucoup d’écrivains étaient préparés à passer du rôle (non assumé) de producteur d’idéologie (de divertissement, le plus souvent) à celui de thérapeute social, payé en proportion de la considération qu’il mérite. Il reste à comprendre aux naïfs qu’ils ne sont pas rémunérés comme écrivains ou poètes mais comme indics et gentils organisateurs. Ils pourraient y être aidés par la multiplication probable des conflits du travail[8] découlant de la multiplication et de la diversification des employeurs non-éditeurs (conseils généraux, directeurs d’établissements, mairies) peu habitués au paternalisme feutré qui est de règle dans l’édition. Voilà qui pourrait éloigner certains auteurs de la mythologie aristocratique et romantique d’une écriture comme noble et gratuite occupation destinée à meubler les jours de l’honnête homme (ou de l’honnête femme), qui les rend incapables même de défendre leurs intérêts matériels[9].

Métier pour certain(e)s — et dans ce monde il n’en est que de sots — l’écriture ne saurait être, pas plus que d’autres activités créatrices, l’apanage d’un petit nombre. Mais c’est, dès maintenant, dans le mouvement du bouleversement du monde, qu’il faut faire en sorte que la poésie, la littérature, la pensée humaine soient faîtes et défaites par tous et par toutes, non dans des « ateliers d’écriture », centres aérés de la misère intellectuelle, placés sous l’autorité de spécialistes.

Tous les moments révolutionnaires de l’histoire ont été caractérisés par une explosion de communication écrite et orale. Ainsi Paris fut-il à plusieurs reprises, et alors même que peu de Parisiens savaient lire et écrire (1793), une immense salle de lecture, un vaste atelier d’écriture sans maîtres d’école, et un étal de mille publications. S’il entend contribuer à la subversion générale des rôles sociaux (l’homme, l’intellectuel, l’artiste, etc.) l’écrivain ne peut se contenter de refuser les basses besognes du monde ; il doit être conscient du caractère caduque de son activité, telle qu’elle s’exerce aujourd’hui, et contribuer à sa démystification en avouant d’abord sa condition de producteur aliéné.

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.55.27

[1] Écrivains dans la cité, coédité par La Maison des écrivains et la Direction régionale des affaires culturelles d’Île de France, 1999, 64 p. Sauf précision contraire, les déclarations d’écrivains citées sont tirées de cette brochure.

[2] Dans la pratique, il est très rare que l’auteur soit effectivement contraint de résider sur place, sauf quelques jours par mois.

[3] Il n’est pas inutile d’indiquer quelques éléments de la définition administrative de l’écrivain. Est écrivain celui ou celle qui touche au moins 44 000 francs de droits d’auteur annuels, somme apparemment dérisoire, mais difficile à gagner. Sur 1 956 écrivains inscrits à l’AGESSA (la caisse de sécurité sociale des auteurs), 805 gagnent entre 50 000 et 150 000 francs par an ; 74 gagnent entre 500 000 et 1 million de francs, et 48 plus d’1 million (chiffres de 1997). Le nombre d’«écrivains» pauvres est inconnu; ils n’existent pas.

[4] La Société des gens de lettres réclame la rémunération du prêt en bibliothèque, non par une subvention publique mais par une taxe acquittée par les usagers.

[5] Lire, n° 180, 1991.

[6] En 1998, les revenus accessoires ne pouvaient dépasser la somme de 26 000 F, ce qui représente tout de même plus de la moitié des droits d’auteur « purs » exigés. Au-delà du seuil réglementaire, actualisé chaque année, l’auteur risque d’être orienté vers le régime des professions libérales, tout en continuant à payer des cotisations sur ses droits d’auteur.

[7] C’est d’autant plus vrai que le livre se vend; s’il est un échec commercial, l’éditeur perd l’argent investi.

[8] Invitée par le conseil général de Seine-Saint-Denis à contribuer à un recueil édité à l’occasion de la Journée internationale des femmes l’écrivain Tassadit Imache lui adressa un texte, finalement refusé au motif qu’il donnait une mauvaise image du département. L’écrivain n’en proposa pas d’autre, et prit le risque de rapporter la mésaventure dans Libération (8 mars 2000).

[9] La profession se trouve ainsi dans une situation ante-syndicale (si l’on excepte l’expérience, du Syndicat des écrivains de langue française, en perte de vitesse ces dernières années). On peut évoquer, dans un domaine proche, l’exemple contraire du mouvement des intermittents du spectacle.