“Les manifestations contre le passe sanitaire: un non-mouvement ?” ~ par Temps critiques

INTERVENTIONS

 Août 2021 – no 18

Comme pour le mouvement des Gilets jaunes le choix du samedi n’est pas anodin ; il est en rupture avec la tradition syndicale et ouvrière des manifestations sur le temps de travail. Mais ce qui est en jeu cette fois ce n’est pas la « question sociale », mais pas non plus une question sociétale. On est bien obligé de reconnaître dans cette protestation une sorte d’objet non identifié. Partons de cela.

Relevons d’abord la forte diversité géographique et sociologique des manifestants. Des urbains en provenance des grandes villes, des «rurbains» des périphéries et aussi des habitants de petites villes et alentours, comme le montrent les dizaines et dizaines de manifestations dans toute la France. Diversité d’âge, de sexe et de milieu social malgré la tendance des médias à prouver que les manifestations se recrutent plutôt dans les milieux les moins éduqués si ce n’est les plus défavorisés. Cette diversité s’exprime concrètement dans le fait que, parmi les manifestants on ne trouve pas seulement et principalement des non-vaccinés hostiles au vaccin contre le Covid et a fortiori contre les vaccins en général, mais des personnes vaccinées hostiles au passe sanitaire y compris quand, pour des raisons pragmatiques, elles en sont pourvues.

Cette diversité de composantes et de motivations fait que l’opposition frontale au passe sanitaire constitue la seule dimension unitaire de ces manifestants, dont une bonne partie a réagi individuellement vis-à-vis des mesures gouvernementales de gestion de la crise sanitaire et n’a pas de tradition de lutte sociale. À ce propos, on pourrait parler de l’agrégation d’une colère individuelle sans potentialité politique évidente ou immédiate même si l’opposition à Macron la cristallise.

Tandis que la majorité de la population semble avoir renoncé à l’idée de comprendre quelque chose face au cours chaotique de la gestion étatique de la crise sanitaire et ses nombreuses injonctions contradictoires, émergent contre cet abandon des attitudes de refus qui sont passées progressivement d’un mécontentement en privé à l’expression publique d’un refus. Mais les oppositions pas plus que les syndicats ou les associations n’ayant de plan de remplacement, ces manifestations de colère restent très minoritaires. Et ce même à l’aune d’une comparaison avec le nombre de manifestants pendant le mouvement des Gilets jaunes alors que les mesures prises aujourd’hui concernent beaucoup plus de monde et à des niveaux divers. La différence n’est pas ici quantitative. Les Gilets jaunes avaient bien le sentiment de former le « peuple », même si c’était une illusion, quand ils entonnaient le « Tous Gilets jaunes » parce qu’ils se sentaient victimes de la politique des puissants et cette position victimaire originelle, ils l’ont dépassée partiellement dans le mouvement et la communauté de lutte. Nous ne sommes pas dans ce cas de figure avec aujourd’hui des manifestants qui se savent très minoritaires, mais nullement «victimes» si ce n’est d’une politique ressentie comme incohérente et autoritaire. À tort ou à raison, la plupart en déduisent que cette première caractéristique rend illégitime l’application de la seconde.

En effet, le gouvernement s’était fait remarquer par sa première prescription la plus simple en direction des personnes âgées: «N’allez pas chez le médecin, restez chez vous et prenez un Doliprane ; si vos symptômes s’aggravent, consultez votre médecin ou appelez le SAMU». Résultats, peu de monde chez les médecins dans un premier temps et des hospitalisations et soins intensifs à suivre qui auraient, peut être, pu être évités. À ce niveau d’incohérence, on peut comprendre que certains aient pu faire entendre que, peut-être… la chloroquine… Par la suite, ce qui importera pour le pouvoir c’est d’imposer le seul protocole de la vaccination, celui en provenance d’un conseil scientifique et non pas un choix de soins large éventuellement compatibles avec la vaccination qui aurait tenu compte de l’action de soins au quotidien des médecins traitants. L’ARS et la Sécurité sociale les ont en effet rappelés à l’ordre afin qu’ils participent à l’effort d’une vaccination[1] pourtant toujours pas obligatoire.

Jusque-là, il y avait comme un doute d’une partie non négligeable de la population si on en croit les sondages. La défiance vis-à-vis du vaccin ou l’opposition au passe sanitaire ne se manifestait que dans la sphère privée. À l’intérieur des familles d’abord où elle créait des clivages que le premier confinement n’avait pas révélés ; sur les réseaux sociaux ensuite où se développaient les critiques les plus diverses, puisque c’est aussi l’endroit où les gens «se lâchent», jusqu’aux dérives complotistes. Le contrôle de ces réseaux par les États s’avère ici un enjeu d’importance dans la mesure où leurs contenus n’émergent pas véritablement à la sphère publique, mais alimentent une scène underground d’un nouveau type. Ce qui s’y dit échappe souvent à toute procédure de modération et à une censure difficile à mettre en place en dehors des régimes «illibéraux» pour parler dans la novlangue politico-médiatique. Un problème qui couvait depuis bientôt 20 ans, mais laissé dans l’ombre par le caractère apparemment inoffensif, car marginal, des discours qui s’y développaient. Si le mouvement des Gilets jaunes avait déjà montré que les réseaux sociaux pouvaient être à la base d’autre chose que des insultes et des fake news – parce que ce mouvement a peu à peu supplanté le refoulé des discours en se manifestant au grand jour –, la pandémie et son mystère ont gelés, pendant presque deux ans, tout mouvement ou pratique quelle qu’elle soit et ce sont les discours qui se sont donnés libre cours jusqu’à constituer, sur ce sujet, une sorte de contre discours anti-système plus que critique.

Pourtant le pouvoir en place avait enregistré un niveau satisfaisant d’acceptation des mesures de confinement de la part d’une population qui faisait sienne l’idée d’une efficacité des mesures de confinement et les gestes barrières imposés, doublés des mesures sociales de chômage partiel indemnisé à un haut niveau. L’arrivée sur le marché de vaccins censés tout résoudre aurait dû renforcer ce degré de satisfaction. Or, pour ce même pouvoir, la surprise est grande de voir apparaître, certes à la marge mais renforcée par le fait que la pandémie perdure, une opposition, une irritation ou même une révolte contre des mesures contraignantes qui ont perdu de leur pouvoir de convaincre au gré d’une pandémie maintenant jugée interminable.

Ce que le pouvoir a, semble-t-il, mal perçu c’est la différence entre des mesures de confinement inédites et à ce titre exceptionnelles – d’autant plus acceptées qu’elles étaient analogues dans les autres pays européens – et des mesures comme l’obligation du passe sanitaire qui elles, sont référées à des dispositifs qui impactent la vie de tous les jours sans que le rapport à la pandémie soit pour tous évident[2]. De ce constat-là, il est alors facile de passer à l’idée que ces mesures sont liberticides. Comme pour la température, c’est ici le poids du « ressenti » qui importe plus qu’une conscience réflexive de la chose et tout à coup ce poids pèse et il faut que ça sorte. Défiler dans la rue devient alors une façon de rompre avec cette invisibilité cultivée sur les réseaux parce qu’elle est autant désirée que subie. Désirée parce qu’elle donne l’illusion de remédier à l’atomisation/particularisation des individus dans le capital; subie parce que les politiciens et les médias méprisent tout ce qui n’est pas les réseaux de pouvoir en déniant toute qualité d’intervention à des « réseaux sociaux » qui seraient dans l’infra-politique. Mais cette nouvelle visibilité acquise dans la manifestation n’a qu’une force relative, car les nouvelles mesures ne visent plus à ce que les gens se terrent chez eux comme dans le premier confinement ou précédemment quand les violences policières visaient à dissuader les Gilets jaunes de manifester. Le contrôle de l’espace public et professionnel qui se met en place au cours de cette gestion de la crise sanitaire ne vise pas un ennemi concret, incarné et à combattre puisque c’est le virus qui a été déclaré tel, mais l’ensemble d’une population. Il n’empêche qu’il n’y a pas ici de volonté première de la part de l’État d’un traçage des individus comme il peut y avoir en Chine. Ce n’est pas une fin mais un moyen pour obliger à la vaccination dans le cadre de la crise sanitaire.

Le pouvoir essaie de faire sortir de leur retrait passif ou actif les récalcitrants aux mesures actuelles en les « marquant » dès qu’ils se livrent à des activités quotidiennes ou non à l’extérieur de chez eux. Dans le cas de la France – pays dans lequel les manifestations n’ont pas été les plus précoces, mais semblent parmi les plus fournies et les plus fréquentes –, une batterie de mesures à la fois plus contraignantes et plus attentatoires à la législation en vigueur que dans la plupart des autres pays démocratiques «libéraux» est à l’origine de la contestation. Alors que le pouvoir se sent majoritaire, il s’agit que tout le monde marche du même pas, d’où la stigmatisation de ceux qui «ont un niveau d’étude plutôt inférieur à la moyenne» comme le disent par euphémisme sondeurs et sociologues vis-à-vis de ce qui ne serait même plus la plèbe et encore moins une classe ouvrière. Il ne serait pourtant venu à l’idée de personne (politiciens ou journalistes) au moins depuis la Troisième république, de lui reprocher à cette dernière son manque d’instruction quand elle faisait grève ou était prise d’une montée de fièvre ou manifestait son insubordination comme en 1968. On est revenu au temps du mépris de classe… en l’absence de classes au sens historique et marxien du terme.  

Les manifestations actuelles n’ont pas pour base des conditions objectives dégradées engendrant des difficultés à vivre et sur lesquelles une mesure gouvernementale vient se greffer qui fait sauter le bouchon de la cocotte-minute, comme pour les Gilets jaunes. Certes, comme ont essayé de le faire remarquer certains journalistes ou spécialistes de sciences sociales si le virus peut toucher riches et pauvres et maintenant jeunes et vieux, urbains comme ruraux, les conditions de sa réceptivité et de l’accès aux soins ne sont pas les mêmes pour tous[3] ; mais ce n’est pas ce qui ressort de ces manifestations et pour nous ce n’est pas cela qui est remarquable. Ce qui l’est, c’est finalement l’appréciation subjective qui est faite de l’épidémie. Hormis les «extrémistes», d’un côté scientistes[4] à tout crin et certains matérialistes marxistes qui sont tout d’un coup (avec la pandémie) passés de la haine contre les grands laboratoires pharmaceutiques et leurs profits dus à l’exploitation capitaliste de notre « capital-santé », à la révérence devant les progrès de la science (elle serait du même coup devenue neutre) qui ont permis en un temps record une vaccination miracle ; et de l’autre ceux qui ont été dans le déni plus ou moins total, des individus «moyens  qui se sont surtout posé des questions devant les atermoiements et revirements, éventuellement mensonges des politiques et sommités académiques (le masque pas le masque, à l’intérieur pas à l’extérieur puis à l’extérieur, le vaccin c’est la liberté non le vaccin protège mais il faut garder les gestes barrières, le vaccin empêche de… non il n’empêche pas, etc.). Qui n’est pas allé écouter Raoult ou Fouché quand ils ont soutenu, dès l’origine, qu’il fallait avant tout soigner les malades avant de se lasser de leurs affirmations aussi péremptoires que celles des comités scientifiques officiels? Les journalistes faisaient contre-feu en nous parlant d’une « communauté scientifique » qui pourtant n’existe pas. Il n’y avait donc rien à voir, juste à acquiescer. Mais même les soignants – qui ont eu un « comportement approprié » (comme disent ceux qui ont le pouvoir) pendant le premier confinement et la phase la plus intense de lutte contre le virus – se trouvent aujourd’hui montrés du doigt s’ils émettent le moindre doute sur la nécessité de leur propre vaccination et menacés de suspension en cas de refus.

Face à la multiplication des mesures sanitaires et leurs incohérences apparentes[5], il ne faut donc pas s’étonner que les protestations varient parfois au gré des desiderata de chacun selon le contexte (travail, vie quotidienne, loisirs) ou le moment. Elles traduisent surtout une disparité d’appréhension qui va d’une approche complotiste des mesures gouvernementales au rejet de la vaccination jusqu’au refus d’un traçage des personnes par l’État. Toutes ces réactions ne sont pas équivalentes, mais leur point commun, c’est d’être des positions marquées par un isolement par rapport à des Français qui se font vacciner en masse, même si ce n’est pas pour les mêmes raisons[6].

Comme pendant le mouvement des Gilets jaunes, la lutte pour la visibilité semble l’emporter jusqu’à se détacher d’un contenu précis. Ici par exemple même le refus du passe sanitaire (de la part de personnes qui l’ont) manifeste une opposition en soi à Macron et à ce qu’il représente. Le risque c’est que le but ne soit plus que d’élargir cette visibilité et donc de ne pas pouvoir se confronter à la diversité voire à l’incompatibilité des contenus exprimés par les manifestants. En ce sens, ceux-ci s’illusionnent sur leur consensus oppositionnel, en grande partie fictif. Plus fictif, en tout cas pour le moment, que celui des Gilets jaunes dont le mouvement a suivi un processus de transcroissance[7] relative des motivations de départ vers une prise de distance par rapport aux impératifs et normes de la société capitalisée, pour le moment absente ici.

C’est bien cette possibilité que scrute actuellement le gouvernement, même s’il a une bonne marge de manœuvre en s’appuyant sur la réelle division qui oppose les «pro» aux «anti». Mais que cette division existe n’est pas une raison pour prendre pour argent comptant l’argumentaire du pouvoir comme quoi les vaccinés seraient les altruistes et les non-vaccinés les égoïstes. Stigmatiser, culpabiliser, diviser, est une méthode qui a fait ses preuves en politique et même les néophytes macroniens peuvent se l’approprier. Ainsi, les « soignants » (infirmières, ASH et aides-soignantes principalement) qui sont sans aucun doute les plus représentés comme profession dans les manifestations et qui ont fait preuve de leur « altruisme » pendant le premier confinement peuvent-ils contribuer à donner sens commun à ce qui semble partir dans tous les sens. Les syndicats CGT et SUD-Santé quant à eux donnent l’impression de tirer dans la même direction quand ils essaient de faire le lien entre lutte contre vaccination obligatoire et passe sanitaire d’un côté, casse de l’hôpital public de l’autre. Certes quand on connaît la division syndicale et les corporatismes de la profession on n’est pas absolument certain qu’il n’y a pas là-dessous un coup fourré du même type que celui de la prétendue convergence Hospitaliers-Gilets jaunes il y a deux ans. Mais quand même ; alors qu’aucune nouvelle mesure depuis deux ans n’est venue inverser cette tendance à la désagrégation de l’hôpital public en France et de l’hôpital en général dans des pays comme l’Angleterre, l’Espagne et l’Italie, les pouvoirs publics en sont à accuser ceux qui ne répondent pas aux injonctions d’être à l’origine des futurs reports d’opérations graves à l’hôpital. On comprend que des soignants et pas que leurs syndicats, l’aient mauvaises.

Là encore les médias ont tendance à mettre en avant que l’ordre d’acceptation des mesures sanitaires chez le personnel soignant est corrélé au niveau de diplôme. Le pouvoir macronien a quand même une spécificité de ce point de vue là par rapport à ces prédécesseurs gaullistes ou mitterrandiens. Ce n’est pas un gouvernement politique ou même politicien auquel on a affaire ici, mais à une exposition de supposées « têtes » nées quasiment toutes hors sol[8]. Il ne faut donc pas s’étonner que la spontanéité des nouvelles « masses » soit essentiellement dégagiste si ce n’est coupeuse de têtes.

Les médias tirent quand même parfois la sonnette d’alarme. La voix de son maître, le journal Le Monde, s’inquiète dans un récent éditorial de la méthode du gouvernement, car pour les médias mainstream tout est toujours une question de communication. Celle du gouvernement ne serait pas assez pédagogique et il vaudrait mieux faire de la prévention que de la répression, car les décisions autoritaires en matière de santé ne sauraient rencontrer d’obstacles si leur nécessité s’impose à une très grande majorité, parce qu’est reconnue une véritable situation d’urgence. C’est ce qui a fonctionné pendant la gestion pourtant improvisée du premier confinement, mais qui ne peut perdurer car ce qui se prolonge ne peut plus se réfugier derrière l’argumentation autour d’une urgence qui devient toute relative comme nous le montre la une de la presse des 10 et 11 août où il est davantage question d’une « urgence climatique absolue ».

Derrière cette rhétorique qui essaie de trouver la bonne alternance entre pédagogie et autorité, perce la peur d’un nouveau mouvement des Gilets jaunes puisque ceux-ci semblent désormais remplacer Mai-68 comme aune d’évaluation des menaces pour la continuité de l’État. Pourtant, il n’y a pas de nouveau mouvement Gilets jaunes parce que, pour le moment, il ne semble y avoir qu’une protestation immédiate qui peine à faire mouvement. Pour la plupart pas de signe distinctif, quelques pancartes individuelles plus que des banderoles collectives, pas de Gilets jaunes en grand nombre, même si on a parfois l’impression que ces derniers (mais sans leurs gilets) structurent les manifestations contre le pouvoir en général et Macron en particulier. Si ce dernier point était souvent plus implicite qu’explicite, le peuple en fusion qu’ils représentaient est loin de se retrouver dans les manifestations contre le passe sanitaire. En effet, l’idée du «tous Gilets jaunes» est, aujourd’hui en tout cas, encore impensable pour des individus dont la démarche de protestation est fondamentalement individuelle. Elle n’a pas trouvé un relais tel que les ronds-points, à la fois en phase avec le lieu (périphérie) et la revendication d’origine (le prix du carburant, les transports) et la nécessité pour un mouvement de trouver une base de socialisation de la lutte qui soit lieu d’échange, de convivialité et de camaraderie et puisse éventuellement aussi servir de base arrière de résistance et fixation pendant un moment.

Devant ce manque ou ce vide que représente l’absence de collectif (alors qu’il y avait des groupes de Gilets jaunes), les anciens Gilets jaunes deviennent une sorte de socle militant et de mémoire constituant une passerelle pour de nouveaux manifestants qui soutiennent ou disent soutenir à retardement des Gilets jaunes, dont beaucoup étaient eux-mêmes des nouveaux manifestants à l’époque, regrettant parfois de ne pas avoir manifesté contre le projet de loi-travail. L’enchaînement oppositionnel de ces dernières années depuis le mouvements des places et malgré les critiques qui ont pu lui être adressées pour son formalisme, la lutte contre le projet de loi-travail, le mouvement des Gilets jaunes, certaines actions ou initiatives au moment du conflit des retraites, montrent à quel point la manifestation ouvrière et syndicale «de gauche» est devenue un archaïsme ritualisé, à peine secoué par le côté postmoderne d’un cortège de tête lui-même vite ritualisé en deux ou trois ans. Si les manifestations d’aujourd’hui ne font pas mouvement, en elles résonnent un peu de la puissance des luttes de ces dernières années, ne serait-ce que par la reprise de certains slogans ou par le fait d’imposer des manifestations, déclarées ou non dans un contexte d’état d’urgence.

La manière de vivre l’opposition au passe sanitaire est de l’ordre d’un rapport entre soumission et colère, sans continuité autre que celle de la récurrence de la colère, puisque la prédominance actuelle de la forme réseau de l’État tend à supprimer toute médiation et donc toute perspective de négociation qui permettait, dans la phase précédente, de ne pas procéder par à coups, mais par un processus de lutte duquel se dégageait un rapport de forces. Ici, cette colère s’accumule certes, mais elle n’a pas les caractères de « l’expérience prolétarienne » qui objectivait la lutte des classes et l’inscrivait dans des cycles de lutte et donc des continuités et des discontinuités avec des périodes de haute ou basse intensité qui se succédaient dans le temps. Elle n’a pas non plus le caractère de processus du mouvement des Gilets jaunes qui, une fois atteinte puis passée l’incandescence de novembre-décembre 2018, a maintenu un temps les échanges et les liens nés sur les ronds-points et a développé d’autres actions, par exemple de blocage ou de sensibilisation en dehors des samedis de manifestation ; d’autres formes telles les assemblées générales, bref des pratiques qu’on pourrait dire militantes. Tout un ensemble qui dégageait une conscience d’avoir participé plus encore qu’à une lutte collective, à une aventure commune. C’est d’ailleurs, en plus d’un large soutien de la population, ce qui a fait tenir si longtemps les Gilets jaunes contre toutes les attaques (médiatiques et politiques) qu’ils subissaient semaine après semaine.

Là, on a plutôt l’impression d’une disparition de la temporalité dans l’absence d’amorce d’un processus. Les manifestations contre le passe sanitaire, même si elles sont immédiatement contre des mesures prises par l’État et la gestion aléatoire de l’épidémie, ne s’affrontent pas à l’État. Cela explique la différence de traitement des manifestants par les forces de l’ordre. À la tension violente qui régnait dans les manifestations d’hier succède aujourd’hui la confrontation à fleuret moucheté. La situation est paradoxale parce que l’État est encore plus dans l’état d’exception qu’hier, mais ses opposants ne sont pas des ennemis de l’État; ils ne sont simplement pas sur la même longueur d’onde. Dans cette mesure, la répétition des manifestations sans gain notable d’une semaine sur l’autre est pour le moment parfaitement maîtrisée par l’État qui y trouve son compte: les protestataires s’expriment, mais on les donne en contre exemple de «l’attitude appropriée» qui dans la novlangue de la société a déjà replacé l’ancienne « attitude citoyenne». Dans cette mesure et nous l’avons vu précédemment, si nous sommes bien dans une situation d’exception depuis la lutte contre le terrorisme, la mise en place controversée de la loi de « sécurité globale » et enfin l’état d’urgence sanitaire, nous ne sommes pas dans un État d’exception au sens de Carl Schmitt ou de Giorgio Agamben.

Les premières manifestations contre le masque ont été spontanées ou sur la base de contacts sur les réseaux sociaux, mais celles contre le passe sanitaire ont été plus organisées au sens où elles ont été appelées, si ce n’est diligentées, par des fractions politiques comme «Les Patriotes» qui ont compris ne pas avoir affaire à un ou des collectifs coordonnés[9] et il cherche donc à en tirer le bénéfice politique rapidement avant les élections présidentielles en proposant des parcours de manifestation qu’il est à même de déposer officiellement. Par delà la tentative d’infiltration politique d’un groupe politique[10], ce qui a triomphé ici c’est le pragmatisme avec la déclaration des manifestations et l’assurance qu’elles puissent se dérouler sans trop de heurts au nom de la liberté mais dans le respect de l’ordre. La stratégie de manifestation est donc différente de celle des Gilets jaunes qui tenaient à une unité de la lutte autour de l’idée que la manifestation n’est pas un droit acquis comme le pensent les syndicats et les divers tenants de la liberté, mais une sorte de droit naturel à l’insubordination en droite ligne de la constitution de 1793. Il ne se négocie pas. Ce précepte/principe n’empêchait pas qu’au fur et à mesure du déroulé de la lutte des Gilets jaunes, faire preuve de pragmatisme soit exclu, comme dans les manifestations parisiennes où très rapidement dès le printemps 2019 il n’était plus possible de constituer une manifestation «sauvage». C’est ainsi qu’à l’intérieur du mouvement des Gilets jaunes, si l’on met de côté Paris, les discussions sur le fait de déposer ou non faisaient l’objet d’âpres discussions et la tactique sur ce point s’évaluait de semaine en semaine. Là il n’en est rien. Il n’y a pas de lieux occupés, peu de temps de réunion et ce n’est qu’à la marge que des actions ont lieu durant la semaine. Des greffes d’AG sont tentées par des militants de gauche mais déjà au moment des Gilets jaunes on pouvait noter la caducité de la forme-assemblée ; là elles semblent encore plus découplées des manifestations.

Il s’ensuit que plusieurs manifestations peuvent coexister les samedis puisque les Gilets jaunes ayant marqué les esprits, l’habitude de manifester sans déclarer est prise et ouvre une possibilité pour diverses initiatives cherchant à essaimer plutôt qu’à concentrer les forces. C’est la coexistence de tous les mécontentements et révoltes. Ainsi, à Paris, le samedi 21 août on ne dénombrait pas moins de quatre appels à manifestation dans Paris, dont certaines appelées par des Gilets jaunes. Cette combinaison d’individus plus hétéroclites qu’associés s’en trouve incapable de dégager une ligne directrice, le mélange des positions les plus improbables engendrant une unité à minima. C’est cette absence de ligne directrice qui permet aux manifestations de perdurer au-delà des clivages politiques et des positions de chacun.

Cette répétition de la manifestation en soi sur le modèle des samedis des Gilets jaunes semble parachever la fin de toute référence à la lutte des classes que l’on pouvait déjà noter lors du mouvement des Gilets jaunes. Ce fil rouge est bien coupé, même si ce ne sont pas les manifestants qui le coupent. En conséquence, les références aux mouvements prolétariens ne sont pas rejetées, comme cela a pu l’être à l’origine du mouvement des Gilets jaunes, elles sont méconnues pour ne pas dire inconnues, en dehors des quelques militants politiques ou syndicaux qui participent à ces manifestations. L’imaginaire convoqué est moins présent puisque c’est l’immédiatisme du refus qui l’emporte. La référence à la Révolution française affleure encore, mais ce serait plus à celle de 1792 que de 1793 dont il s’agit. Le premier couplet de La Marseillaise est entonné ou le plus souvent un simple drapeau tricolore est agité, mais il ne s’agit plus « d’aller les chercher ».

Si le mouvement des Gilets jaunes, nous l’avons déjà dit, a tenté une transcroissance de ses motivations d’origine, nous sommes aujourd’hui dans une tout autre situation, bien significative de ce qu’est la société capitalisée. Les manifestations ne manifestent aucun après et pire que cela ce sont les pouvoirs en place et surtout les médias qui ont osé poser la question du «monde d’après» parce qu’effectivement l’arrêt du premier confinement strict ouvrait la possibilité de poser autre chose ce qui est même venu à l’esprit de ceux qui gouvernent. Dans les manifestations d’aujourd’hui, qu’on y soit favorable ou pas, il ne s’agit pas de ça, mais seulement, éventuellement, de résister à ce qui pourrait advenir de pire.

Ce que l’on trouve à la place et platement, c’est l’accélération de la virtualisation du monde avec le rôle accru des Gafam via le télétravail, les contrôles par QR code, etc. De la même façon que «le mort saisit le vif» (Marx) dans le monde du travail, avec la prédominance de la technoscience dans le procès du capital, les technologies de l’information ont dans un premier temps suppléé les relations sociales empêchées par les confinements pour ensuite les accompagner comme on peut le constater avec le passe sanitaire actuel.

Temps critiques, le 26 août 2021

[1] – Ils servent encore aujourd’hui à liquider les doses d’AstraZeneca dont, pour de bonnes ou mauvaises raisons personne ne veut.

[2] – Il ne faut pas oublier que tout cela se situe dans un contexte d’état d’urgence initié contre le terrorisme et toujours maintenu ou actualisé et élargi avec le projet de loi sur la «sécurité globale».

[3] – Dans Le Monde du 24-25 juillet, une enquête du géographe de la santé E. Vigneron constate une fracture vaccinale (indépendante du facteur âge) entre d’un côté Ouest et Nord, territoires les moins touchés par la pandémie mais les plus vaccinés, et de l’autre, Sud-Est et Est, plus touchés, mais pourtant les moins vaccinés (constat paradoxal mais sujet à de multiples interprétations) ; mais surtout fracture vaccinale suivant grosso modo la «fracture sociale»: communes les plus aisées et les centres-villes où on trouve le plus de vaccinés et communes les moins aisées des périphéries et banlieues où on en trouve le moins.

[4] – Contrairement à ce que prétend le scientisme qui n’est qu’idéologie, la science ne recherche pas une Vérité absolue, laquelle n’existe pas, tout au plus des vérités partielles et souvent provisoires, qui ne sont qu’autant d’«erreurs rectifiées» (cf. Gaston Bachelard, La formation de l’esprit scientifique, Vrin, 1983, p. 10 et 239). Ce qui est incontestable, ce n’est pas telle ou telle vérité actuelle, fruit d’une démarche scientifique, mais cette démarche elle-même, précisément en mesure de remettre sans cesse en cause ses propres résultats antérieurs. Le moins qu’on puisse dire, c’est que les différents conseils scientifiques ou conseils de défense n’ont pas fait preuve d’une telle démarche en n’exposant finalement que leur propre « expertise » bien limitée d’ailleurs par le cloisonnement des spécialités. Néanmoins, aujourd’hui, dans la société capitalisée, le « scientisme » est loin d’avoir l’influence qu’il avait, bien sûr dans la société bourgeoise, mais aussi pendant les Trente glorieuses. Il est désormais concurrencé par les critiques de la science venant de l’écologisme généralisé, des courants religieux, des courants ésotériques, du naturalisme, etc. D’où la faveur que recueillent des scientifiques dissidents ou des biologistes déviants ou des médecins antivax.

[5] – Pas seulement qu’apparentes puisque le projet de passe sanitaire adopté le 1er juillet par les pays de l’Union européenne, n’est accordé qu’aux citoyens qui ont reçu les quelques vaccins approuvés par l’Agence européenne des médicaments, AstraZeneca, Janssen, Moderna et Pfizer. Et encore, pour le premier, seuls ceux sortis d’usines européennes sont reconnus. Or, huit vaccins sont déjà autorisés par l’OMS et largement diffusés sur la planète. Ces produits demeurent pourtant exclus du passeport. Ainsi, des centaines de millions de personnes qui ont bénéficié d’autres vaccins antiCovid demeurent interdites d’Europe. Alors qu’on oppose aux manifestants anti-passe d’Europe la détresse des Tunisiens sans vaccins et victimes de l’épidémie, aucune mesure sérieuse et d’urgence n’est prise pour une libération des brevets. L’Afrique n’a pour le moment droit qu’au mécanisme Covax qui s’appuie sur la distribution de onze vaccins dont huit ne sont pas reconnus internationalement. Or selon une étude de l’Imperial College London le coût de production d’une dose du vaccin Pfizer serait de 0,60 $ (0,51 €) ; les coûts additionnels de conditionnement, packaging et contrôle qualité en porteraient le prix à 0,88 $ (0,75 €). Cf. https://www.lemonde.fr/les-deco­deurs/article/2021/06/09/covid-19-de-la-recherche-au-flacon-comprendre-le-prix-d-un-vaccin_6083481_4355770.html. Or Pfizer a vendu sa dose de vaccin à l’Union européenne au prix unitaire de 15,5 € avant de décider récemment de son augmentation à 19,5 €. À ce tarif, les Tunisiens ne seraient pas près d’être vaccinés.

[6] – Cet isolement semble d’ailleurs bien partagé puisque souvent ceux qui parlent d’isolement des manifestants, ou des anti-passe en général, du point de vue de leur propre position politique, le font en se drapant dans leur intégrité politique pour masquer le fait qu’ils tiennent le discours du pouvoir en place et de l’État. Pathétique de ce point de vue là apparaît la prise de position de Lorenzo Battisti de la CGT Banque-Assurance dont il vaut la peine de signaler les arguties de fin de texte: «Ces manifestations devraient être axées sur la lutte contre la liberté de licenciement en l’absence d’un passe sanitaire, et non contre le passe sanitaire en soi» avant l’appel habituel à la lutte de classes: «Je demande à chacun de faire attention à sa participation à ces manifestations, car cela pourrait nuire aux futurs mouvements de classe auxquels la CGT doit participer (disponible entre autres sur le site Entre les lignes entre les mots).

[7] – Par transcroissance nous entendons le fait qu’un événement puisse dépasser son caractère spécifique et limité d’origine. Nous pensons l’avoir explicité pour le mouvement des Gilets jaunes. C’est une perspective qui manque aux manifestations d’aujourd’hui. En effet, la lutte contre le passe sanitaire en elle-même ne peut déboucher sur rien (surtout qu’il y a et aura de plus en plus de vaccinés par rapport à la première manifestation du 14 juillet) si elle ne rencontre pas une lutte contre la loi de sécurité globale initiée il y a quelques mois, mais qui elle-même avait eu du mal à faire mouvement en ne regroupant que les organisations militantes et les restes du mouvement des Gilets jaunes.

[8] – Instituts de sondage et médias le reconnaissent à leur façon en signalant comme explication des échecs des représentants LREM dans les élections municipales ou régionales, leur manque d’ancrage.

[9] – Il existe bien quelques collectifs, par exemple en région parisienne: le collectif «Laissons les médecins prescrire» ou «Paris pour la liberté» créé par Sophie Tissier, coordinatrice de Force jaune un groupe parisien se caractérisant, entre autres à l’époque, par sa volonté minoritaire au sein des Gilets jaunes de déclarer les manifestations; «Réaction 19» des avocats Carlo Brusa, Di Vizio ou Virginie Araujo qui ont débouché d’une part sur une action contre les procès verbaux (non-respect des masques et du couvre-feu) et d’autre part une opposition au port du masque dans les écoles, mais ils restent disparates. Notons quand même que Brusa est un ancien de Forza Italia.

[10] – Cet entrisme de Philippot eut d’ailleurs été impossible à l’intérieur du mouvement des Gilets jaunes dans lequel, certes, des éléments d’extrême droite intervinrent, surtout à Paris et à Lyon, mais en tant que fascistes anticapitalistes et non en tant que politicards de droite pratiquant le clientélisme.

Malentendu vaccinal

Le gouvernement avait au moins une bonne raison de ne pas opter d’emblée pour l’obligation vaccinale : il n’avait pas les moyens de la mettre en pratique.

Du coup, un malentendu s’est installé. Certain·e·s ont cru que ne pas être contraint·e de se faire vacciner (maintenant) voulait dire : droit à ne pas être vacciné·e (jamais).

J’entends des personnes hostiles à la vaccination demander gravement : « Comment peut-on se faire injecter dans le corps un produit don on ne connaît pas tous les effets ? »

C’est une question de bien-portants. On leur souhaite de le rester.

Moi qui suis malade, j’ingère matin et soir un médicament dont je connais à la fois les effets utiles (contrôle de ma maladie de la moelle osseuse – polyglobulie) et les effets dits « secondaires » très indésirables : multiplication de carcinomes sur tout le corps (je reviens de l’hôpital : on m’en a enlevé un gros, moche et douloureux).

La différence est que la maladie est là : je suis donc contraint (sauf recours immédiat au suicide) de faire des choix qui consistent à évaluer des dommages et nuisances diverses. Aucun terme du choix n’est complètement satisfaisant. Mon libre-arbitre s’exerce dans l’espace d’un couloir surmonté de miradors.

La « difficulté » supplémentaire de la situation de non-vacciné est que l’on croit être complètement libre, puisqu’aucune maladie ne pèse déjà sur votre liberté (au moins pas celle dont le vaccin peut vous protéger).

C’est une illusion d’optique (relativement séduisante, il est vrai) puisque personne ne sait si, quand, et dans quelle mesure il est ou sera soumis au risque de contamination.

Je passe rapidement sur le cas des personnes persuadées qu’on leur injecterait la 4G (dans ce cas de figure, j’aurais volontiers pris les options stéréo et allume-cigare…) ou qu’il s’agit d’un complot visant à « zombifier » la population (les enfants, notamment). Je conçois très bien que certains délires peuvent être plus rassurants que le monde tel qu’il est et tel qu’il tangue.

Étant relativement âgé et atteint d’une maladie grave, suivant de surcroît un traitement aux effets immunodépresseurs, je n’ai pas intérêt à être contaminé par un Covid quelconque.

En me faisant vacciner – y compris en tenant compte des risques impossibles à apprécier, du fait de la facture récente et originale du produit – je me suis protégé, autant que faire se peut de la contagion. En me protégeant de la contagion, je réduis d’autant – ce qui n’a d’intérêt qu’à l’échelle des grands nombres – le réservoir de décantation du virus (ce qui ne m’empêche pas de le transmettre éventuellement).

La vaccination semble donc une stratégie raisonnable (y compris compte tenu des angles morts) et du point de vue individuel et du point de vue collectif.

Si les réticences ou la paresse qui semblent subsister dans une partie non négligeable de la population (à commencer par les soignants) devaient se confirmer et se renforcer, l’obligation vaccinale sera instituée. Parce qu’il n’existe, dans l’immédiat, aucune autre voie possible. Ce qui est inévitable aura donc lieu.

Je peux comprendre que des personnes très rétives à l’idée de se faire vacciner (refusent-elles aussi les vaccinations obligatoires pour se rendre dans tel ou tel pays ?) attendent en quelque sorte d’y être contraintes pour céder «la tête haute», sous la contrainte. Cela fera partie de la stratégie gouvernementale.

Les trainards et les peu convaincu·e·s se feront donc vacciner. Resteront une quinzaine de pour cent de la population qui manifesteront avec Lalanne et Bigard contre le pass sanitaire rendu obligatoire. Les minorités me sont d’ordinaire plutôt sympathiques. Celle-ci me paraît choisir bien mal ses combats (et ses amis !). Souhaitons-leur que l’épidémie s’éteigne (elle n’en prend pas le chemin, hélas !) avant de les atteindre (encore que : pour certains…).

Je crois que c’est Georges Brassens qui disait qu’un véritable anarchiste traverse toujours dans les clous, parce qu’il déteste avoir à discuter avec un flic. Je ne suis pas certain d’approuver en toute circonstance cette stratégie du profil bas ; quant à mon usage des passages piétons, une de mes amies évoque à son propos l’expression «diagonale du fou»…

Cependant, chers et chères camarades ou simples lectrices et lecteurs, la question que pose la situation présente pourrait se résumer ainsi: «Souhaitez-vous avoir à discuter – un tuyau dans la bouche – avec un anesthésiste-réanimateur ?»

LA GUERRE DE LA MÉMOIRE ~ Les archives de l’historien italien Paolo Persichetti perquisitionnées et confisquées

Ces textes ont été publiés sur Lundi matin, le 21 juin 2021
 

Comme le raconte ci-dessous Paolo Persichetti dans un récit traduit de son blog Insorgenze, une perquisition a eu lieu le 8 juin à son domicile, à l’initiative du Procureur de la République de Rome, au cours de laquelle lui ont été confisqués toutes ses archives, ordinateurs, matériels électroniques. Cela dans le cadre d’une enquête aux contours très flous, qui amalgame le travail de cet historien reconnu des luttes armées italiennes des années 70-80, dont il fut un protagoniste, à une fantomatique conspiration terroriste qui n’a visiblement d’existence que dans l’imagination des magistrats. C’est une attaque sans guère de précédent (hormis durant la période fasciste) contre la liberté de la recherche, qui a provoqué la pétition de chercheurs que nous publions à la suite.

La manière dont la classe dirigeante italienne ne cesse de ressusciter le fantôme du « terrorisme » domestique pour tenter de le tuer enfin définitivement se retourne et se retournera toujours contre elle. Cette obstination à vouloir imposer une vérité officielle sur une période révolue ne peut qu’attirer l’attention des esprits critiques, soucieux de distinguer entre un extraordinaire élan révolutionnaire de masse et les erreurs meurtrières de certaines organisations, entre ces dernières et les violences massives de l’Etat et des forces réactionnaires. Quoi que fassent les chiens de garde de la magistrature, de la politique et des médias, la connaissance historique critique finira par forcer les portes blindées de la raison d’État et de la politicaillerie électorale.

La bataille qui se mène là n’est d’ailleurs pas étrangère à une autre, dont l’urgence devient chaque jour plus vitale, au 19e jour de la grève de la faim de Cesare Battisti.

 

Si faire de l’histoire est un crime

par Paolo Persichetti

La libre recherche historique est maintenant devenue un délit. Pour le parquet de Rome, je serais coupable de divulgation de matériel réservé acquis ou élaboré par la Commission parlementaire d’enquête sur l’enlèvement et le meurtre d’Aldo Moro. Pour cette raison, mardi 8 juin, après avoir laissé mes enfants à l’école, peu après neuf heures du matin, j’ai été arrêté par une équipe de la Digos (équivalent de la DGSI – N.d.T.) et raccompagné jusqu’à mon logement, où m’attendaient d’autres agents appartenant à trois différents corps de police de l’État : Direction centrale de la police de prévention, Digos et Police postale. J’ai compté au total huit hommes et deux femmes, mais je crois qu’il y en avait d’autres dans la rue. Un tel déploiement de force était dû à l’exécution d’un mandat de perquisition et de confiscation concomitante de téléphones portables et tout autre type de matériel informatique (ordinateur, tablette, notebook, smartphone, disque dur, clé USB, supports magnétiques, optiques et vidéos, appareils photo et vidéo et zones de stockage cloud), avec une attention particulière pour la découverte de conversations en chat et boîtes de poste électronique et échange et diffusions de documents électroniques, ainsi que de tout autre type de matériel. Réquisitions prises par le substitut du procureur près le Tribunal de Rome Eugenio Albamonte qui a donné lieu à une note d’information de la Police de Prévention du 9 février dernier. La perquisition s’est terminée à 17h et a mis à dure épreuve le personnel de police, exténué par la quantité de livres et de matériel d’archives (échappé quelques mois plus tôt à un incendie) rassemblés durant des années de patientes et laborieuses recherches. Chose singulière, aucune perquisition ne semble avoir été effectuée chez ces journalistes « confidents » de la Commission, ou directement payés par elle, qui recevaient des informations de première main et répandaient des nouvelles du genre complotiste.

La divulgation de «matériel réservé» (sic !) selon le parquet de Rome se serait concrétisée en deux délits bien précis, la complicité (378 cp) et l’inévitable 270bis, l’association subversive à finalité terroriste, qui aurait commencé le 8 décembre 2015. Depuis cinq ans et demi, selon le parquet, serait active dans notre pays une organisation subversive (capable de défier même le confinement) dont, en dépit de tout le temps passé, on ne connaît pas encore les programmes, textes et proclamations publiques et surtout les actions concrètes (et violents, sans lesquelles le 270bis ne pourrait être tenir.) A ce point, il est légitime de se demander si l’invocation du 270 bis n’a pas été un expédient, le classique « délit passe-partout » qui permet une utilisation plus facile d’instruments d’enquête invasifs (filatures, écoutes, perquisitions et saisies), en présence de mineurs sous la responsabilité du mis en cause. Le 8 décembre 2015 était un mardi sur lequel tombait la fête de l’Immaculée conception. Durant cette période, la commission parlementaire présidée par Giuseppe Fiioroni discutait et amendait la version finale du rapport qui concluait sa première année de travaux, approuvée à peine deux jours plus tôt, le 10 décembre. Des copies de cette version étaient parvenues dans toutes les rédactions d’Italie et en ce qui me concerne, j’assistai, pour le compte d’un quotidien auquel je collaborais, à la conférence de presse de présentation.

Qu’est-ce qui a pu justifier un tel imposant dispositif policier, le pillage de ma vie et de ma famille, la perquisition de mon logement, la soustraction de tout on matériel et de mes instruments de travail et de communication, de la documentation administrative et médicale de mon fils handicapé dont j’ai la charge, la spoliation des souvenirs de famille, photos, notes, rêves, dimensions réservées, la vie nue, précisément, je ne saurais encore vous le dire. Nous en saurons un peu plus dans les jours prochains, quand le parquet à la suite de la requête en révision de la procédure avancée par mon défenseur, Me Francesco Romeo, devra présenter ses documents.

En revanche, ce qui est clair depuis le début, c’est l’attaque sans précédent contre la liberté de recherche historique, la possibilité de faire de l’histoire sur les années 70, de considérer cette période désormais vieille de 50 ans, non plus comme un tabou, intouchable et indicible hors de la version de l’Intérieur proclamée ces dernières semaines, mais comme une matière à aborder sans complexes ni préjugés avec les multiples instruments et disciplines des sciences sociales, hors des études pénales et médico-légales.

Aujourd’hui, je suis un homme nu, je n’ai plus mes archives construites à travers des années de travail patient et dur, recueillies en étudiant les fonds des Archives centrales de l’état, des Archives historiques du sénat, de la Bibliothèque de la Chambre des députés, la Bibliothèque Caetani, l’Emeroteca d’État, les Archives de la Cour d’appel et encore obtenues à travers une collecte quotidienne auprès des sources publiques, des portails institutionnels, le tout enrichi de témoignages oraux, expériences de vie, trajectoires personnelles. On m’a enlevé des tonnes de notes, schémas et matériels avec lesquels j’étais en train de préparer plusieurs livres et projets. J’ai dû renoncer durant ces heures à un livre que je devais remettre durant l’été, parce que des chapitres en ont été saisis. Peut-être a-t-on pensé me faire taire en m’offrant une mort civile. Ce qui c’est passé est donc une intimidation gravissime qui doit mettre en alarme chacun dans ce pays, en particulier quiconque travaille dans la recherche, qui s’occupe d’histoire et qui l’aime. Aujourd’hui, c’est arrivé à moi, demain, cela pourra arriver à d’autres si ne s’organise pas une riposte citoyenne ferme, forte et indignée.

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Qui confisque des archives attaque la liberté de la recherche (pétition)

Il y a quelques jours, le parquet de Rome a accusé notre collègue, Paolo Persichetti, de «divulgation de matériel confidentiel acquis et/ou élaboré par la Commission parlementaire d’enquête sur l’enlèvement et l’assassinat d’Aldo Moro». Avec un déploiement de forces disproportionné et injustifié (une patrouille des Renseignements généraux et d’autres agents appartenant à la Direction centrale de la Police de Prévention, et de la Police postale), la perquisition du domicile de M. Persichetti ( pendant 8 heures), a abouti à la saisie de plusieurs téléphones portables ainsi que de tout le matériel informatique domestique (ordinateurs, tablettes, notebooks, smartphones, disque dur, pendrive, supports magnétiques, optiques et vidéo, appareils photo et caméras vidéo et zones de cloud storage). La police a également examiné de nombreux livres et emporté des documents d’archives recueillis après des années de recherches patientes et laborieuses.

L’accusation porte sur une soi-disant divulgation de «matériel confidentiel». Le matériel saisi concerne des documents recueillis pendant des années dans diverses archives publiques (et donc après autorisation et accord de ces archives pour pouvoir y accéder). Selon le Ministère Public, il s’agirait des délits suivants : association subversive à des fins de terrorisme (ex art. 270 bis du code pénal) et complicité (ex art. 378 code pénal). Les délits reprochés auraient commencé le 8 décembre 2015.

Selon le Parquet, une organisation subversive serait active en Italie depuis 5 ans ; on en ignore toutefois le nom, les programmes, les textes et déclarations publiques, et in fine les actions concrètes (et surtout violentes, car sans elles, l’article 270 bis ne pourrait s’appliquer). Il est légitime, à ce stade, de se demander si la référence à l’article 270 bis n’est pas un expédient pour légitimer l’utilisation plus facile d’instruments d’investigation invasifs et intimidants (filatures, interceptions, perquisitions et saisies), couplée à une moindre protection du suspect.

Ce qui a réellement justifié un tel déploiement des forces de police reste un mystère. On pourrait cependant dire qu’il nous importe peu de le savoir. Il est en effet trop facile de jouer sur la biographie de Paolo Persichetti, impliqué il y a bien longtemps dans les années de révolte italiennes, et qui pour cela a «réglé ses comptes avec la justice». M. Persichetti, après s’être acquitté de sa « dette » est devenu aujourd’hui un chercheur reconnu qui a collaboré et collabore avec différents journaux et auteur, avec Marco Clementi et Elisa Santalena, du volume: Brigate Rosse: dalle fabbriche alla « Campagna di primavera », sorti en 2017 pour la maison d’éditions DeriveApprodi.

Il ne s’agit pas de personnaliser une cause, ni de faire de quiconque un martyr, mais plutôt de faire un pas en arrière et de saisir la portée générale de cet événement.

Cet événement n’est que le dernier d’une série qui démontre l’atteinte à la liberté de la recherche historique (et pas seulement): il suffit de penser à la proposition de loi qui voudrait introduire le délit de négationnisme sur la question des Foibe, contre lequel plusieurs chercheurs et de nombreuses associations s’expriment depuis des mois. Il faut rappeler les menaces à l’encontre de l’historien Eric Gobetti, auteur d’un livre sur les Foibe, ou l’histoire de la chercheuse Roberta Chiroli, d’abord condamnée puis heureusement acquittée pour avoir écrit une thèse sur le mouvement No-TAV.

Sur la période historique des années 1970 italiennes (et, ajoutons-nous, sur toute autre période « gênante » pour la doxa officielle), on peut et on doit faire de la recherche historique : c’est une période importante de notre histoire nationale qui doit être abordée sans préjugés et sans a priori, avec les nombreux outils que les disciplines des sciences historiques et sociales nous fournissent, en utilisant toutes les sources (documentaires, audiovisuelles, orales) dont nous disposons, tant dans les archives que dans la société.

Le temps est venu de mettre fin à une «tradition», dominante dans le discours public et politique, qui considère cette période, aujourd’hui ancienne de 50 ans, comme un véritable tabou, intouchable et inavouable, et racontée uniquement selon la vulgate officielle.

Pour cette raison, la saisie d’archives revêt un caractère de gravité préoccupant. À ce jour, un collègue chercheur ne dispose plus de ses archives, constituées au prix d’années de patience et de travail minutieux, recueillies en étudiant les fonds présents dans les institutions suivantes:

— les Archives centrales de l’État ;
— les Archives historiques du Sénat ;
— la bibliothèque de la Chambre des Députés ;
— la bibliothèque d’histoire moderne et contemporaine ;
— l’Emeroteca de l’État ;
— les Archives de la Cour d’appel de Rome.

À cela s’ajoute une collection personnelle de documents trouvés dans des sources ouvertes, des portails institutionnels en ligne, des témoignages oraux, des expériences de vie, des parcours biographiques, ainsi que des notes, des ébauches et du matériel avec lesquels il préparait des livres et des projets de recherche, en collaboration avec d’autres chercheurs.

Parcourez à nouveau cette liste  : ce sont les archives que nombre d’entre nous, chercheurs et chercheuses, fréquentons régulièrement, et à partir desquelles nous élaborons patiemment nos travaux. Ce sont les archives où nous nous sommes rencontrés à de nombreuses reprises et sur lesquelles se fondent de nombreux ouvrages que nous avons dans nos bibliothèques, notamment après les différentes déclassifications effectuées ces dernières années, malgré leurs nombreuses limites.

Que devons-nous faire maintenant? Que devrons-nous faire dans l’avenir?
Mettre nos archives en sécurité, en espérant qu’elles ne seront pas confisquées?
Changer de spécialité et réintégrer les rangs, en étudiant les « bons » sujets, ceux qui ne dérangent personne?

Demander à nos doctorants de mener leurs recherches avec prudence et circonspection – au cas où – on ne sait jamais, comme s’ils n’étaient pas déjà assez pénalisés dans leur carrière pour la période d’étude qu’ils ont choisie?

Ce qui arrive aujourd’hui à notre collègue Paolo Persichetti nous concerne tous: il s’agit d’un acte d’intimidation très grave qui doit tous nous alerter. C’est pourquoi nous pensons qu’il est nécessaire d’exprimer une réponse civile ferme, ainsi que notre indignation contre ce qui s’est passé, en défendant la liberté de la recherche contre toute tentative de bâillonnement.

C’est une bataille pour la civilisation, car nous pensons que l’histoire est une pierre angulaire de la citoyenneté : c’est la raison pour laquelle elle est enseignée, étudiée et doit être racontée. Elle éclaire ce que nous sommes aujourd’hui en nous racontant d’où nous venons.

Même lorsque – parfois – ce récit devient trouble, complexe et gênant.

Nous pensons que la connaissance du passé nous structure en tant qu’individus actifs et autonomes au sein de la société. L’absence de mémoire historique, au contraire, nous rend manipulables et fragiles.

La mise sous séquestre des archives de Paolo Persichetti doit être levée: on n’étouffe pas l’histoire à l’aide d’interventions policières!

Texte de la pétition en italien, français, anglais, signée à ce jour par plus de 350 personnes ici

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Cessez d’utiliser le génocide commis par les Nazis pour critiquer n’importe quelle mesure autoritaire!

Ce document circule sur Twitter, repris ad nauseam assorti de commentaires surenchérisseurs. Comme s’il y avait une jouissance à coller le génocide commis par les Nazis comme étiquette sur toutes les mesures autoritaires… même celles qui ne sont pas encore prises (ici le «passeport sanitaire»). Pourquoi pas, dans la même logique, qualifier de «nazies» les limitations de vitesse prévues par le Code de la route?

Certes la comparaison ou mieux l’assimilation aux Nazis n’est pas une nouveauté; tout le monde a en tête le slogan «CRS SS». Mais il relève clairement de la caricature politique qui vise à critiquer un corps policier pour les violences qu’il pratique. Je ne pense pas que quiconque a jamais considéré qu’une compagnie de CRS est l’exact équivalent d’une division SS.

On peut certes critiquer l’hypothèse du passeport vaccinal, d’ailleurs contradictoire avec la non-obligation de se faire vacciner, comme il est légitime de critiquer toute forme de fichage. Je parierai cependant que les gens qui font circuler ce genre de message n’ont jamais protesté, eux, contre les innombrables fichiers à justification antiterroriste…

L’usage – dans la situation présente – de la liste des lieux et manifestations interdites aux juifs en 1942 est une obscénité.

Même à supposer, ce qui n’est pas avéré, que l’on s’oriente vers un «passeport» attestant de la vaccination contre le COVID pour celles et ceux qui l’ont choisie, les personnes non-porteuses de ce document ne seront pas écartées de certains avions en raison d’une supposée «race inférieure» mais astreintes très banalement à un type de vaccination, comme il en existe bien d’autres pour telle ou telle destination. Ce dernier point n’ayant jamais suscité de manifestations d’indignation.

Celles et ceux qui ont choisi de ne pas se faire vacciner ne risquent pas d’être raflé·e·s, déporté·e·s et exterminé·e·s. Tout au plus risquent-ils de finir leur existence dans un service de réanimation, aux frais du contribuable, en contribuant à l’épuisement du personnel soignant. On aimerait qu’ils aient la décence d’éviter de nous pomper l’oxygène dès maintenant!

L’angoisse du gardien des buts radicaux au moment de l’épidémie

Je considère tout ce qui ressemble à un « journal de confinement » comme un dégât collatéral de l’actuelle épidémie ; je me suis donc tenu soigneusement à l’écart de telles publications. Si j’ai fait une exception pour Quand la ville se tait. Chronique d’une sidération, c’est que j’ai croisé – il y a fort longtemps – son auteur, Patrick Drevet, avec lequel je partage un intérêt pour l’Enragé Jean-François Varlet.

Moi qu’une sidération bien réelle, au moins durant les premières semaines de confinement a rendu incapable de tout travail intellectuel, je ne peux que juger admirable le travail de Drevet. Il est de surcroît courageux, dans la mesure où l’auteur a résisté à la tentation de rectifier après coup ses impressions quotidiennes. Il a encore effectué un travail considérable de veille sur Internet, et reproduit communiqués, statistiques et déclarations, en France et à l’étranger (hélas sans sourcer les informations, sans doute pour conserver une fluidité littéraire à son texte).

Outre les remarques de bon sens qu’un auteur, que je qualifierai d’« outre-gauche » pour utiliser l’expression de Lola Miesseroff, peut faire sur le renforcement croisé du sécuritaire et du sanitaire à l’occasion de la crise épidémique sans précédent que nous traversons, on apprend donc beaucoup de choses.

J’ajoute encore que le texte est exempt d’hypothèses complotistes. Cependant, s’il se dispense à la fois de nier l’existence du virus Covid-19 et de l’attribuer à je ne sais quelle manipulation de la CIA, Drevet ne peut se défendre de ce que j’appellerai le « surplomb du non-dupe ». Or, comme le disait Lacan, honnête calembourier du XXe siècle, « les non-dupes errent ». J’en veux pour exemple le passage où il se plaint du refus de quelques amis de venir prendre un verre chez lui :

J’invite des amis à prendre un verre chez nous. Refus catégorique. Obéissance. Confinement. Pas même dehors et à distance ! Par des gens plutôt généreux. Se rendent-ils compte que leur regard est ostracisant dès lors qu’en temps de crise ils traitent leur non-hôte en pestiféré potentiel, et brisent tout lien. [24 mars, p. 19]

Au moins au moment où l’auteur rédige les lignes qui précèdent, il est manifestement incapable d’envisage l’hypothèse qu’il peut être aussi « généreux » que prudent de décliner une invitation à prendre l’apéro quand on ignore les modes de contagion et que l’on ne dispose pas de tests…

Pourquoi ? Sans doute parce qu’apparaît comme un piège par essence toute mesure imposée ou recommandée par un gouvernement. On ne saurait partager l’avis du gouvernement en quelque matière n’est-ce pas ? Même sur la propagation d’un virus. Ne risquerait-on pas – et je m’empresse de préciser que j’ignore tout du point de vue de Drevet sur la question – de considérer comme « ostracisant » l’emploi systématique du préservatif comme moyen de prévention des maladies vénériennes (y compris mortelles).

On m’objectera que l’usage du préservatif n’est pas obligatoire. J’en conviens, et j’en profite pour formuler une remarque. Le confinement, même contourné, a contrarié beaucoup de relations affectives et·ou érotiques, dont bon nombre n’avaient rien de clandestines. C’est à ma connaissance la première fois que – certes indirectement – l’État moderne s’immisce de manière aussi invasive dans la vie relationnelle d’un aussi grand nombre de personnes. Je crains que ce précédent serve dans l’avenir de modèle à d’autres « mesures de santé publique » qui visent directement les « comportements sexuels ».

Drevet a, semble-t-il, pratiqué l’objection de conscience vis-à-vis des autorisations dérogatoires de sortie. Je ne trouve cela ni dérisoire ni admirable. Mais lui présume l’état d’esprit des « obéissants » :

Ceux qui se promènent avec leur petit papier ont l’air satisfait, incapables d’imaginer qu’une énorme machine s’est déclenchée, qui va broyer ce qui les faisait vivre. [5 mai, p. 66]

Pourquoi prendre les gens pour des imbéciles ? Et ont-ils vraiment – sous le masque – « l’air satisfait » ? Ne pourrait-on pas dauber pareillement sur qui se plie à l’obligation, permanente celle-là, de porter sur soi (ou de pouvoir produire) des papiers d’identité en règle ?

Ce léger mépris a bien un caractère politique puisque Drevet fait montre par ailleurs d’une belle sensibilité à propos du sort réservé aux personnes âgées confinées dans des établissements « spécialisés ».

Du coup, semble considéré comme un signe encourageant le fait que « la plupart des passants le baissent [le masque] puis le quittent hors de la gare et des transports publics où c’est pointilleusement surveillé. » [23 mai, p. 89] Pour ma part, je veux croire que c’est le bon sens le plus ordinaire qui fait conserver un masque dans un espace réduit et mal ventilé, tandis que l’on peut sans risque s’affranchir de l’obligation légale de le porter quand on est en plein air.

Même amertume dans la postface, signée de Julien Coupat « et autres », et intitulée « Choses vues ». C’est une longue énumération des phénomènes observés durant l’épidémie, énumération qui n’est pas sans rappeler la déploration ordinaire des ménagères de plus de cinquante ans dépassées (et comme on les comprend !) par leur époque : « Avec tout ce qu’on voit ma pauv’ dame ! » Sans vouloir me pousser du col, je ne considère pas impossible que l’une des notations me vise (au moins pour partie) :

Nous avons vu les grands libertaires faire l’apologie du confinement et promouvoir le port citoyen du masque et les plus gros fachos en dénoncer la tyrannie.

Car voyez-vous bien, ni le confinement ni le masque ne peuvent présenter la moindre légitimité médicale, puisqu’ils sont imposés par l’État… Et voilà pourquoi votre fille de 30 ans est muette de fatigue, trois mois après avoir été guérie de son infection au Covid !

Je citerai cependant, pour clore ce billet, une formule (Agambienne, d’origine Benjaminienne) de la litanie des « Nous avons vu… » qui me paraît juste et belle, même si nous n’en tirons manifestement pas toujours des conséquences identiques, les auteurs et moi :

Nous avons vu dans toute sa nudité le réseau des dépendances à quoi nos existences sont suspendues. Nous avons vu à quoi tiennent nos vies et par quoi nous sommes tenus.

  Drevet Patrick, Quand la ville se tait. Chronique d’une sidération mars– juin 2020, Éditions Pli (Nantes), 2020, 118 p., 10 €.

Statut de l’ouvrage : acheté à la librairie La Galerie de la Sorbonne (mais les éditions Pli sont diffusées par Les Presses du Réel ; vous ne devriez pas avoir trop de mal à le trouver).