«OUI, VOLONTIERS!» ou «NON MERCI!» [La question du consentement]

J’ai l’habitude de dire aux dames que je rencontre que quelle que soit l’invite que je pourrai leur adresser (boisson, sortie, caresses…) elles pourront toujours répondre «Oui, volontiers!» ou «Non merci!».

La question du consentement en matière de relation érotique se rejoue dans chaque nouvelle relation, et à chaque moment de chaque relation.

Une vidéo circule en ce moment sur le Net qui explique les choses de manière très simple et amusante en prenant l’exemple de l’offre d’une tasse de thé. On objectera que révéler son désir à quelqu’un est un peu plus impliquant que de proposer une tasse de thé. C’est vrai bien sûr, mais la métaphore me paraît néanmoins excellente, tout comme la suggestion implicite de ne pas se sentir «rejeté(e)» ou «insulté(e)» par un «Non merci!».

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Voir également l’article publié sur le site Sans compromis.

ÉROS ET CLASSES SOCIALES : ÉCULONS LES PONCIFS! Échanges avec Agnès Giard (2009)

Je reproduis ci-dessous les éléments d’une correspondance avec Agnès Giard, journaliste animatrice du blog « Les 400 culs » sur le site du journal Libération, les questions qu’elle m’a posées, les réponses envoyées par moi, et la citation qu’elle en a faite sur son blog.

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Premier courriel d’A. Giard

Le 21 décembre 2008 14:43, Agnès Giard a écrit :

Cher Claude,

Ça y est ! Profitant d’un moment de répit, j’ai commencé à lire Je chante le corps critique.

Le chapitre sur la mécanique des femmes m’a complètement transportée et je lui consacrerai un article à part entière, en vous citant d’abondance car il est impossible de vous rendre hommage avec autant de talent.

En revanche, le chapitre sur le queer m’a un peu troublée. Je n’ai pas compris votre position.

Accepteriez-vous de répondre à quelques questions, car je projette de faire un autre article sur votre livre en traitant ce point particulier…

Voici mes questions, si vous avez le temps d’y répondre :

1/ Vous associez le mouvement queer au carnaval. Vous rappelez que le carnaval sert — traditionnellement — de fête défoulatoire, cathartique, qui ne renverse l’ordre social (marqué par les inégalités) que le temps d’une journée. Le carnaval n’est subversif qu’en apparence. Le carnaval ne fait qu’entériner les inégalités… Le mouvement queer, ce serait la même chose : il ne ferait que renforcer les différences homme-femme et la discrimination qui frappe les travs, les trans, les homos et les femmes ?

2/ Est-ce que pour vous, les queer — ces hommes et ces femmes qui bidouillent leur corps ou se travestissent (“drag kings, gouines-garous, femmes à barbe, trans-pédés sans bites, handi-cyborgs”) — sont juste des freaks, des “monstres” de cirque ? Vous semblez les mettre dans le même panier.

3/ Vous faites allusion à la démocratisation (relative) des comportements sexuels hors-norme (SM, échangisme, travestissement, bisexualité, transsexualité, etc.) : « la démocratisation et la banalisation de ce carnaval potentialisent-elles ses effets ? ». Je n’ai pas très bien compris cette phrase.

4/ Vous semblez opter pour l’autre théorie : « Cette débauche d’énergie carnavalesque conserve sa fonction d’exutoire et par là même d’entretien de l’ordre social dont elle met en scène la subversion ou l’inversion ». Pensez-vous que nous ne sommes pas un peu plus libres, libérés, qu’à l’époque où les homos et les femmes en pantalon se faisaient mettre en prison ?

5/ Cette liberté sexuelle plus grande ne semble pas vous plaire… Pourquoi?

J’espère que vous pardonnerez la naïveté de mes questions.

Il y a bien sûr beaucoup de travers dans notre société actuelle et je suis la dernière à penser que nous vivons une ère de liberté totale, mais il me semblait du moins qu’il y avait des choses intéressantes dans la notion de « jeu » proposé par le mouvement queer.

Aussi votre avis m’importe-t-il beaucoup pour y voir plus clair.

 

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Deuxième courriel d’A. Giard

Le 13 janvier 2009 14:22, Agnès Giard a écrit :

Cher Claude

J’ai lu attentivement votre texte [reproduit ci-dessous]. Il est passionnant et votre critique de Beatriz Preciado me semble très juste[1]… Mais j’ai quelques réticences par rapport au point suivant :

Vous prétendez que les « minorités sexuelles » se proclament « révolutionnaires ». Il me semble qu’elles réclament juste le droit de baiser tranquillement dans leur coin sans être dérangées et sans déranger les autres… Il n’y a aucune volonté de changer la société, là-dedans, n’est-ce pas ? Juste le désir de ne pas être mis en prison, voilà tout.

Voici donc trois questions complémentaires, pour mieux saisir votre pensée.

1/ Vous partez du principe que les personnes qui ont des sexualités dites marginales (homosexualité, fétichisme, SM, notamment) se disent « subversifs ». Et vous soulignez à juste titre que ça n’a rien de subversif…

Le problème c’est que — à part les crétins qui confondent sexualité et engagement politique —, personne ne revendique sa sexualité comme un acte subversif… Il me semble que vous mettez du « subversif » là où il n’y en a pas. En clair : vous reprochez aux minorités sexuelles de tenir des propos qui ne sont pas forcément les leurs (mais les vôtres, finalement).

N’est-ce pas un peu abusif ?

2/ Vous semblez déplorer le fait que des compagnies comme IBM prennent en charge les frais médicaux des transsexuels. Effectivement, on peut difficilement dire qu’on est subversif quand on se fait payer ses hormones et sa mastectomie par la société… Mais les transsexuels ne sont pas forcément subversifs, n’est-ce pas ?

Leur vision de la femme (vagin) et de l »homme (pénis) semble au contraire plutôt conformiste, n’est-ce pas ?

3/ La prise en charge par l’entreprise des frais médicaux : cela ne vaut-il pas mieux que d’être obligé de se prostituer (au Bois de Boulogne ou ailleurs) ?

Est-ce qu’il ne vaut mieux pas banaliser la transsexualité, la ramener à ce qu’elle est (une chirurgie esthétique touchant les organes sexuels primaires et secondaires) et en montrer l’inanité, plutôt que de continuer à en faire une maladie mentale ?

 

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Mes réponses à Agnès Giard

Dans Je chante le corps critique, je m’intéresse, comme l’indique le sous-titre, aux « usages politiques du corps ». Ce qui signifie aussi à l’effet politique de certains usages du corps. J’essaie d’éviter, autant que possible, une approche moraliste pour procéder à une évaluation du potentiel subversif de telle ou telle pratique. Cependant, comme il n’existe pas d’instrument de mesure scientifique, je peux donner l’impression de formuler un jugement.

Comme vous l’avez bien compris, ce qui me gêne dans le carnaval, ça n’est pas sa gaîté, sa fantaisie ou son obscénité, c’est sa fonction de catharsis, c’est-à-dire de renforcement de l’ordre social par un défoulement circonscrit dans le temps. Or c’est au carnaval que me font irrésistiblement penser les innombrables groupes, sous-groupes et inframinorités érotiques, adoptant (au moins dans certaines occasions) des costumes et travestissements d’une provocante visibilité. Voyez l’énumération faite par Preciado des « multitudes queer » appelées à détruire « l’empire sexuel » : drag kings, gouines garous, femmes à barbe, trans-pédés sans bite, handi-cyborgs… Il en va de même à mes yeux des pratiques érotiques dites minoritaires (de groupe, SM, etc.).

Que ce carnaval ait lieu tous les week-end, voire tous les soirs de la semaine, et non plus une fois par an ouvre-t-il mécaniquement de nouvelles potentialités subversives ? Au risque de passer pour un rabat-joie, je ne vois pas de raison de le croire. D’autant que ces phénomènes ne concernent, pour des raisons évidentes, que la bourgeoisie et une frange de la classe moyenne. Précisons : les ouvrières qui travaillent de nuit ne peuvent pas sortir le soir, que ce soit en talons ou en godillot, en jupe courte ou avec une moustache ; elles s’en plaignent d’ailleurs à juste raison. On constate certainement un élargissement de la population concernée par ce qui était le fait, au dix-huitième siècle par exemple, d’une infime minorité d’aristocrates fortunés. Appelons cela « démocratisation », à condition de préciser qu’il s’agit d’un constat quantitatif et non d’une appréciation qualitative, positive. Il faut éviter de prendre telle soirée de club échangiste ou d’un bar lesbien pour une photographie de la société dans son entier. Quels que soient par ailleurs les remarques, critiques ou enthousiastes, que l’on puisse faire sur les pratiques qui s’y déroulent. Lire la suite

BNF : l’Enfer interdit aux mineur(e)s ! (2007)

Qu’évoque pour vous la mention « Enfer 69 » ? Si vous imaginez que c’est le numéro de la fournaise infernale réservée aux damné(e)s du tête-bêche, vous ne brûlez pas du tout. C’est la cote, à la Bibliothèque nationale, de L’Étourdi, roman galant, Bruxelles, 1882.

L’Enfer est une cote de la BN qui rassemble, depuis la fin des années 1830, les ouvrages jugés contraires aux bonnes mœurs. Dans ses débuts, elle était alimentée par les saisies judiciaires effectuées chez les imprimeurs. Guillaume Apollinaire, Fernand Fleuret et Louis Perceau, tous trois amateurs et éditeurs érudits d’érotiques en dressèrent un premier catalogue imprimé en 1913. Pascal Pia a donné un ouvrage scientifique, précieux outil de travail pour la période allant des origines au milieu des années 1970 : Les Livres de l’Enfer (Fayard, 1998). Fermé (comme cote) en 1969, l’Enfer était rétabli en 1983 pour des raisons de commodité bibliographique. N’y sont inclus désormais que des ouvrages anciens qui avaient fait l’objet de poursuites. Les cotes Enfer sont accessibles à la BN dans les mêmes conditions que toutes les autres. Le département des Estampes et de la photographie a également sa cote Enfer.

Signe féminin

Les responsables de la BN ont eu l’idée d’organiser une exposition sur cette particularité peu connue des collections. Elle est intitulée « L’Enfer de la bibliothèque, Éros au secret ».

J’ai d’abord cru à un trait d’humour en lisant sur le programme publié dans la revue Chroniques de la Bibliothèque nationale de France (n° 41, nov./déc. 2007) : « Exposition interdite aux moins de 18 ans » !

Mais non, interdite aux mineurs, « Éros au secret » l’est bel et bien ! Et les bras m’en sont tombés !

Que des jeunes adolescent(e)s puissent « apprendre quelque chose » dans une telle exposition, j’en doute un peu. Mais la perspective n’est-elle pas merveilleuse ?

Nul n’ignore aujourd’hui, dans les cours de récréation, ce qu’est un gang-bang, un snuff movie ou une éjac faciale. Pourquoi ne pas laisser une chance aux préadolescent(e)s de découvrir les termes gamahucher, mentule et tribade ?

Aux admirateurs pré pubères (et aux autres) de Rocky Sifredo, pourquoi ne pas enseigner le nom de Giacomo Casanova, qui savait, lui-aussi, ce que tailler une plume veut dire ?

Ce que toutes et tous ont vu sur Internet cent fois représenté en photographies et vidéos en couleurs d’un réalisme de boucherie, pourquoi ne pas leur révéler qu’on l’a traité par les techniques de la gravure, de l’aquarelle et de la photo noir et blanc argentique ? Pourquoi dissimuler Peter Fendi, Uzelac et Man Ray ?

Qu’on me dise lequel des textes de l’Enfer n’est pas disponible aujourd’hui, y compris librement aux mineur(e), dans les librairies, et souvent au format poche ? Qu’on me montre une photo pornographique du siècle dernier qui puisse étonner et choquer un(e) internaute de 12 ans.

Quels imams ou quels curés a-t-on voulu par avance désarmer ? Au moins à cette dernière question, la même livraison de Chroniques de la BNF apporte une réponse, qui vaut son pesant d’eau bénite.

Les deux commissaires de l’exposition Marie-françoise Quignard et Raymond-Josué Seckel sont interrogés par Marie-Noëlle Darmois, laquelle, dans un style faux-cul très pur, formule ainsi son interrogation :

« Cette interdiction est-elle un handicap ou peut-elle induire des effets positifs ? »

Admirez la richesse d’un procédé que l’on peut décliner à l’infini : « M. le ministre de l’Économie, cette falsification des chiffres du chômage est-elle un handicap ou peut-elle induire des effets positifs ? » Et la réponse, évidemment :

« Nous ne pensons pas que cela soit un handicap. Cette interdiction est une mesure de prudence prise par la Bibliothèque afin que quelque ligue de vertu ne puisse nous reprocher de pervertir la jeunesse. […] La notion d’interdit peut donner envie à des adolescents de la transgresser et peut inciter certaines personnes à voir cette exposition uniquement pour ce motif. Il est possible aussi que cette interdiction entraîne une polémique, fasse débat et que certains veuillent juger sur pièces : était-il nécessaire de mettre en avant un tel affichage. […] Il reste que, à défaut de voir l’exposition, ceux-ci [les mineurs] pourront toujours consulter le catalogue qui n’est assorti jusqu’ici d’aucune clause restrictive et qui, nous l’espérons, se trouvera dans de nombreuses familles. »

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Nous en sommes de nouveau là : la Bibliothèque nationale, en revenant sur une tradition de pudibonderie désuète, écarte « par prudence » les adolescent(e)s de moins de 18 ans de ses salles d’exposition ! On pourrait lui reprocher de « pervertir la jeunesse »… Comment ne pas voir que c’est tendre le cou aux intégristes, qui pourront s’appuyer sur cette pusillanimité pour reprocher à la BN de porter atteinte aux convictions religieuses ; cela s’est vu ! « Ils avaient conscience du caractère choquant de leur exposition puisqu’ils l’on interdite aux mêmes aux mineurs ! »

C’est le choix de la bêtise, de la peur et de la défaite.

La deuxième phrase de la réponse de nos commissaires montre qu’ils prennent les adultes aussi pour des imbéciles. L’interdit aux mineurs est destiné non seulement aux intégristes, mais aux adultes en général, qui brûleront de voir ce que l’on refuse de montrer à leurs enfants… Sont-ils seulement niais ou un peu tordus dans leur tête, nos braves commissaires ?

Cerise sur le gâteau de l’hypocrisie, le catalogue, lui, n’est pas (pas encore !) interdit aux mineur(e)s et nous incitons les « familles » à l’acheter. Passons sur la contradiction ridicule entre la démarche et les propos et lisons l’avertissement qui précède l’entretien dans la revue Chroniques :

« L’exposition étant interdite aux mineurs, le lecteur de Chroniques [la lectrice de la revue ira se faire foutre, cela n’est point hors sujet] ne trouvera dans le magasine qu’une iconographie décalée, déclinée autour du visuel de l’exposition et de la couverture du catalogue [38 euros, une misère], qui, nous l’espérons, lui donnera néanmoins l’envie d’aller juger sur pièce. »

Chacun sait que la revue de la BNF est avidement dévorée tous les deux mois dans les cours de récréation des écoles maternelles ! Mais tout de même, puisque les bambins peuvent « jusqu’ici », économiser sur leur quatre heure pour s’offrir le catalogue plein d’images à eux interdites dans l’exposition, à quoi rime ce grotesque avertissement ? Et au fait, à quoi ressemblent ces images si « décalées » ? Elles sont au nombre de trois et représentent un personnage aux traits fins, à la bouche rouge et aux cheveux longs, donc assez féminin dans notre lexique culturel. Mais la voilà, la « lectrice » de Chroniques ! Pour l’instant, elle lit le catalogue de l’exposition. Sur la première image, elle écarquille les yeux, n’en croyant pas leur témoignage ; sur la seconde, son visage disparaît entre les pages, elle louche sur un détail ; sur la troisième, elle lève les yeux aux ciel et pince les lèvres comme on le fait pour dire « N’iiiiimporte quoi ! ». Bref, la lectrice est gentiment choquée. Comme vous avez bien compris le procédé ci-dessus décrit, vous savez que vous devez à cet instant être saisi(e) d’un impérieux désir de savoir ce qui peut ainsi choquer cette lectrice de papier…

L’interdiction aux mineur(e)s de l’exposition « Éros caché » est une niaiserie ; mais c’est aussi et surtout un mauvais signe pour la liberté de d’esprit. Qu’il soit donné à la société par la Bibliothèque nationale est un détail navrant.

Amateur d’érotisme comme lecteur et comme auteur et familier des livres de l’Enfer, je ne me ferai pas le chaland de pareille « exposition ». J’incite vivement chacune et chacun à satisfaire ailleurs et autrement sa légitime curiosité de l’art d’aimer et de ses représentations artistiques.

La Chair des femmes : terre promise aux hommes, à propos d’un film d’Amos Gitaï (2005)

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Je ne doute pas des bonnes intentions qu’affiche Amos Gitaï. Il les appuie d’ailleurs sur des constatations de bon sens et des informations saisissantes : « Il y a un lien évident entre la tension liée à la peur [dans le conflit Israélo-palestinien] et la dépense sexuelle [organisée, au seul bénéfice des hommes, par les deux camps[1]. » ; on estime que, chaque année, 3 000 femmes sont acheminées en Israël depuis les pays de l’Est, pour y être prostituées.

Les bonnes intentions d’Amos Gitaï viennent de loin. On peut supposer qu’il connaît l’origine de son prénom : dans la Bible, Amos est un berger-prophète inspiré par Yahvé, qui lui annonce le châtiment d’Israël où l’on « achète les faibles à prix d’argent » (Amos, 8-6).

On veut bien croire que faire d’un attentat palestinien l’instrument du châtiment divin qui s’abat sur les trafiquants de chair humaine a pu choquer une partie de l’opinion israélienne, et de l’opinion juive dans le monde. Et que cela puisse être salutaire, on veut bien le croire encore.

Cependant, chacun sait que les bonnes intentions font le pavement des enfers aussi couramment que des terres promises. Ce qui m’intéresse, en l’occurrence, c’est la manière dont est traité, c’est bien le cas de le dire, le corps des femmes, et représentée la violence sexuelle.

« Même avec des comédiennes, dit Gitaï, j’étais inquiet de la manière de filmer les corps des femmes, nues, humiliées physiquement. Il y a tant de films dégoûtants qui tirent bénéfice de ce qu’ils prétendent dénoncer. La présence à mes côtés de trois femmes, Marie-José Sanselme au scénario, Caroline Champetier à la caméra, Isabelle Ingold au montage, était essentielle[2]. »

Justement, Caroline Champetier déclare au Monde [3] : « Je fais partie des féministes qui ont poussé la radicalité un peu loin. » Diable ! On aimerait en savoir davantage sur cette lointaine radicalité, dont le journaliste du Monde s’extasie que le « féminisme » (les guillemets sont de lui) en quoi elle s’est muée, constitue « l’un des atouts » de Champetier en tant que camérawoman de Terre promise.

De la pornographie

– Scène I

Lors d’une halte dans le désert, l’un des convoyeurs arabes du groupe de jeunes femmes en choisit une, qu’il viole. Si l’on ne savait pas qu’il s’agit d’un geôlier et d’une presque prisonnière (nous ignorons quelle est la part de contrainte dans la succession d’événements qui l’ont conduite là), on pourrait penser à une scène de séduction. La fille geint plus qu’elle ne crie, se débat sans violence. Que croit-elle ? Que craint-elle ? Que pense-t-elle ? Que dit-elle ? Nous n’en saurons rien. Nous ignorons d’ailleurs tout d’elle et de ses compagnes ; ce ne sont pas des personnages mais des icônes.

À la fin de la scène, la caméra monte vers la lune pleine. Maintenant que je connais les antécédents d’une excessive radicalité de la camérawoman, je me dis qu’il s’agit peut-être d’une très audacieuse satire du rite de la lune de miel… Sur le moment, la scène est confuse — image et sens.

– Scène II

Les filles sont présentées aux acheteurs. C’est un marché de chair humaine, une foire aux esclaves. La femme qui les vend fait l’article : elle est jeune ! elle est belle ! poitrine superbe ! La scène est d’autant plus violente qu’elle mobilise peu de violence effectivement pratiquée. « Ne l’abîmez-pas ! » dit la vendeuse. « Poitrine superbe ! » répète-t-elle : on fait jaillir deux seins d’un chemisier, chair lumineuse dans le rayon des phares des 4 x 4. Image pornographique, au sens strict d’abord : qui décrit la prostitution. Mais pornographique aussi parce qu’image inutile du corps exhibé. Et répétée. « Poitrine superbe ! » : deux autres seins jaillissent.

– Interlude

Je ne me lasse pas de la contemplation des corps humains en général et de ceux des femmes en particulier. Je ne suis jamais rassasié de peau et de chair : peau, chair et courbes des fesses, des ventres, des poitrines. Les êtres humains rendus à leur nudité, à la fois unifiés et irrémédiablement individualisés par elle, me sont une source d’émotion inépuisable. Peu porté par ailleurs au fétichisme, je me connais pas de préférence (« gros seins », « petits culs », que sais-je…). Et j’apprécie pareillement le corps des femmes pour lesquelles je ne bande pas.

J’ai détesté la vision de ces seins-là. Je n’avais nul besoin de les voir, d’être fait voyeur de ces seins, pour comprendre ce qu’on voulait me (dé)montrer. Ou bien s’agit-il de me faire bander, pour établir ainsi scientifiquement ma complicité avec les trafiquants de femmes ? Quel peut être le sens de la situation ainsi créée : des seins dévoilées sur l’écran ; moi qui souffre dans mon fauteuil ; ma voisine, inconnue qui est venue s’asseoir à mon côté qui geint, se cache les yeux, se frappe les cuisses ?

– Scène III

Un camion transporte plusieurs filles. Le chauffeur, excité croit-on par le coït amorcé entre un convoyeur et une fille détachée du lot (dont on ne comprend pas si elle a un statut privilégié ou si elle est victime de l’amour qu’elle éprouve pour le beau mac), arrête le camion, choisit une fille et la viole.

Le viol menace à chaque instant. OK J’ai vu la fille tirée par le bras, on pourrait me la montrer pleurant, une fois remontée dans le camion. Je ne suis pas idiot.

Or j’assiste au viol. En gros plan. Mais c’est un viol incroyable. Je dis peut-être une bêtise, je manque d’expérience en matière de viol. Voilà. Le convoyeur ouvre sa braguette, prend la tête de la fille et lui imprime un mouvement de va-et-vient très rapide et très violent, rabattant le front de la fille sur son pubis de toute sa force. Je n’ai pas remarqué que la fille ait été contrainte d’ôter un dentier… Ou bien le violeur a-t-il une bite en bois ? Quand il a fini (quoi ?), croyez-vous que la fille régurgite du sperme, comme chez Breillat ? Pas du tout. D’ailleurs Bite-en-bois lui donne une espèce de baiser au coin des lèvres ; c’est dire qu’il ne craint pas d’y trouver son propre sperme (je dis peut-être une bêtise, mais il me semble que, le plus souvent, les mecs hétéros réservent de préférence l’ingestion de leur sperme aux femmes qu’ils violent/dominent).

Quel est le sens, une fois encore, de cette mauvaise pornographie, à la fois ostentatoire et si peu réaliste ?

Il y a précisément dans un autre film israélien récent, Mon trésor, une scène de fellation. Le film de la réalisatrice Keren Yedaya traite également de la prostitution, d’abord pratiquée par une femme, puis par sa fille. C’est la jeune fille qui est amenée, sans contrainte mais avec un souverain mépris masculin, à soulager d’un trop plein de sperme un ancien petit ami, retour du service militaire. La scène est triste, parfaite, subtile. Comme le film et le regard de la réalisatrice sur la jeune fille (Dana Ivgy), fascinante d’énergie, sur son corps, éloigné des canons dominants de la beauté, et parfaitement bouleversant.

– Scène IV

Les filles sont arrivées dans l’établissement, dancing-bordel en bord de mer, qui s’appelle Promised Land. On leur intime l’ordre de se déshabiller entièrement, elle sont coincées par quelques costauds sur une espèce de galerie qui domine les flots. Un des types les passe au jet d’eau, quelque chose entre chahut de bord de piscine et thalasso glauque. On pense à un rite de passage, une humiliation supplémentaire, gratuite et un peu minimaliste pour des filles qu’on va faire violer pour de l’argent. Mais admettons…

Or à quoi pensent les journalistes du Monde et Gitaï lui-même ? Je vous le donne en mille : à Auschwitz !

Je n’invente rien. Lisez Le Monde [4] : « Une hallucinante séquence de déshabillage forcé avant qu’elles soient poussées sous une douche au jet [notez la contorsion pour user du mot douche et éviter de parler d’un tuyau d’arrosage], qui, par sa violence [pas celle du jet, en tout cas], pétrifie autant le spectateur que les gamines déshumanisées, insiste sur le parallèle iconoclaste entre le gazage des juives à Auschwitz par les nazis et la réduction d’innocentes émigrées au rang de marchandises par des citoyens d’Israël. »

« Il est tout de même difficile de ne pas y penser [à la Shoah, dit un autre journaliste J. Mandelbaum] en voyant la scène au cours de laquelle les filles sont passées à la douche. Y avez-vous pensé vous-même ?

Oui, évidemment », répond Gitaï [5].

La question précédente portait justement sur la Shoah comme « référence » du film, et Gitaï a répondu : « Non. La Shoah est un événement unique dans l’histoire de l’humanité, et est devenu à ce titre un référent absolu, y compris sur le plan iconographique, auquel on fait appel un peu trop à la légère à mon sens. »

Donc : Non, mais oui !

Ainsi, on nous montre une demi-douzaine de top-models les miches à l’air, courant et piaillant sous le tuyau d’arrosage d’un maquereau culturiste, et nous sommes supposé(e)s songer aux camps d’extermination nazis !

Est-ce que la « banalisation du nazisme », dont ils ont pourtant plein la bouche, a gangrené à ce point ce qui tient lieu de cervelle à ces gens pour qu’ils voient réellement une métaphore de la chambre à gaz dans ce grotesque arrosage ?

Ou bien s’agit-il, et cela ne vaut pas mieux, d’une métaphore cinématographique ? Le scénario de « L’arroseur arrosé » se retournerait : le [juif] arrosé [de gaz] arrose à son tour, et tel est pris [dans le crime] qui croyait prendre [le tapin]… Et puisque la fausse salle de « douche » dissimulait la vraie chambre à gaz, le passage au jet serait supposé marquer l’équivalence… Mais de quoi ou de qui d’ailleurs ? Maquereaux = Nazis ? C’est ça ? Ah non ? Maquereaux [même juifs] = Nazis ? C’est bien ça ?… Restons-en là, Gitaï aurait mieux fait de s’en tenir à sa méfiance envers des références utilisées « un peu trop à la légère ».

Rideau !

« La question centrale du film, dit Gitaï dans la même livraison du Monde, est celle de l’exercice du pouvoir par l’humiliation d’autrui. »

C’est en effet une question importante. On ne trouve hélas dans le film aucun élément de réponse ou d’analyse qui permette de l’éclairer. On rangera donc Terre promise parmi les tentatives manquées, et Mon trésor parmi les réussites.

Quant à la manière de montrer au cinéma, de cinémato-graphier le corps nu, désirant, et le plaisir, on mentionnera rapidement, pour y revenir peut-être ultérieurement, les tentatives stimulantes et audacieuses de Catherine Breillat (Anatomie de l’enfer) et de Patrick Chéreau (Intimité), et au contraire l’horripilant voyeurisme d’un Brisseau (Choses secrètes).

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[1] Entretien, Cahiers du Cinéma, janvier 2005, p. 42-43.

[2] Cahiers du Cinéma, op. cit.

[3] 23-24 janvier 2005.

[4] Article de Jean-Luc Douin, 12 janvier 2005.

[5] Le Monde, 12 janvier 2005.

De l’ambiguïté du concept de « viol » dans les relations choisies (2004)

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.22Tentative de critique amoureuse à partir d’une histoire vraie, banale et triste

C’est une histoire réelle : un garçon et une fille se fréquentent pendant plus d’un an, faisant l’amour régulièrement. Un jour, ce jour-là, elle n’a pas envie. Il insiste, continue de l’embrasser, de la toucher, de la caresser. « Alors le but/jeu était d’exciter, de donner envie. J’en étais rendu à ce stade. J’essayais de l’exciter, puis au bout d’un moment, je suis venu sur elle ; elle me faisait part de son hésitation encore une fois. Quelques instants encore puis j’ai commencé à la pénétrer. Je ne bougeais pas beaucoup, quelque chose clochait ; j’ai senti qu’elle n’était pas mouillée. Alors qu’un moment de panique m’a interpellé elle s’est mise à trembler, elle s’est crispée, m’a tenu les bras fortement et m’a demandé d’arrêter. »

Le garçon se retire, et c’est lui qui utilise le premier, sur un mode d’exagération cathartique, le terme de « viol » : « Dis moi, tu sais que certaines personnes radicales diraient que je viens de te violer, qu’est-ce que tu en penses, tu t’es sentie violée ? […] Elle m’a répondu que je ne l’avais pas écoutée, qu’elle m’avait dit plusieurs fois que ce n’était pas le moment mais qu’elle ne considérait pas cela comme un viol. » La relation, y compris érotique, a repris puis s’est dégradée jusqu’à la rupture. Plusieurs mois après, le discours de la fille a changé : « Tu m’as violée et je veux être sûre que tu aies conscience de ce que tu as fait. » Et le garçon d’ajouter : « Évidemment, j’ai acquiescé ».

La fille raconte alors au garçon qu’un an environ avant ce qu’elle considère aujourd’hui comme un viol, elle avait déjà été violée, par un quasi inconnu cette fois. Précisément, elle repensait douloureusement à cet épisode dans la période où se situe la première fois où elle n’a vraiment pas eue envie de faire l’amour avec son amant. Elle s’est sentie trahie par lui et lui expose son projet de rédiger une brochure où « raconter comment s’est passée sa relation avec un violeur ». La réalisation de ce projet est précédée par un concert international de rumeurs et un appel au boycott du garçon violeur dans tous les milieux radicaux et squatteurs (pour aller vite) qu’il fréquente. Il fait circuler à son tour deux textes, l’un de caractère « théorique » où il essaie de démontrer sa bonne volonté et un autre, plus factuel, dont sont tirés les extraits cités plus haut. J’ai choisi de m’en tenir aux faits, tels qu’ils sont rapportés par le garçon (je ne connais pas les termes du récit de la fille). Il ne s’agit pas pour moi de « prendre parti » entre des protagonistes qui me sont également inconnus, mais de prendre cette malheureuse histoire comme point de départ pour examiner des questions qui se posent à tous et toutes d’une manière ou d’une autre, à la jonction entre le personnel, l’individuel, et le social, le politique.

Je suppose que bon nombre de filles, au moins parmi celles qui baisent avec des garçons, ont vécu au moins une fois une expérience semblable. Celles qui baisent entre filles aussi, d’ailleurs, mais il est à craindre qu’il soit encore plus difficile pour elles d’en parler (traîtres à la cause, les machos seraient trop contents, etc.). Si je considère ma vie érotique depuis son début, il m’est arrivé de me montrer maladroit et sot avec une fille, de tenir à la pénétration comme à un but naturel, et bien entendu le résultat était, ces fois-là, lamentable pour la fille et pour moi. Je me souviens aussi de nuits où il ne s’est pas passé grand chose parce que la jeune fille n’avait ni expérience ni contraception et que je ne voulais pas risquer de la brusquer. J’ai, au moins depuis la trentaine, adopté un point de vue qui me garantit en principe contre les situations idiotes : surtout lorsqu’une relation érotique s’amorce, je ne vise ni la pénétration ni l’éjaculation (si pénétration il y a). Ce qui revient à « rater des occasions » pour utiliser une expression très vulgaire et déplaisante, qui exprime précisément le point de vue masculin moyen sur la rencontre avec une fille qui ne dit pas non.

Dans le cas d’espèce, il ne s’agit pas d’une rencontre de hasard, mais d’une relation relativement longue, dans laquelle s’installe des automatismes, des habitudes. Peut-être convenaient-elles à la fille comme au garçon ; en tous cas l’un et l’autre s’en sont accommodés jusqu’au jour où un incident vient gripper la machine désirante (comme disait l’autre). Du coup, le garçon se comporte comme s’il ne pouvait « rater une occasion ». Il s’évertue à « faire comme si », remarquant assez justement que l’expérience pratique montre que la machine se remet souvent en marche, comme elle s’arrête, c’est-à-dire pour un rien. Là où il passe de la balourdise à la brutalité, c’est quand il s’obstine à pénétrer une fille qui non seulement dit son absence de désir ou au moins son désir hésitant, mais dont le corps manifeste sans doute possible qu’elle ne souhaite pas la pénétration. Lorsqu’on vient de caresser une fille dans l’espoir de l’« exciter », on sait si son vagin est lubrifié ou non. Le garçon commet donc une faute, dont la première victime, du point de vue de l’intensité et de la chronologie est bien entendu la fille, mais dont il pâtit lui aussi. Cette dernière caractéristique amène à s’interroger sur une formule que la fille emploie lors de leur ultime engueulade : « un viol est un viol ». Bon ! Il est rare qu’une tautologie éclaire un problème, et le fait que la fille puisse très légitimement associer dans des sensations douloureuses le coït imposé par un quasi inconnu et l’insistance de son amant à la pénétrer n’entraîne pas l’équivalence politique entre les deux faits.

Le garçon a-t-il pris prétexte du refus de pénétration vaginale pour enculer sa copine (puisque t’es pas mouillée de toute façon !) ? Nullement. A-t-il vivement sollicité, voire imposé, une fellation « compensatrice » ? Pas davantage. Et ne me dites pas que j’ai l’imagination pervertie : semblables situations se reproduisent chaque minute à la surface du globe. Qu’est-ce qui les différencie, elles et le viol par le quasi inconnu, de l’épisode de la pénétration imposée ? C’est que le garçon, aussi fautif soit-il, ne cherche pas son seul plaisir, qu’il aurait facilement pu obtenir – malgré la panne de machinerie – en suivant l’un des nombreux scénarios violents imaginables. Il a reproduit, et c’est son tort, un schéma qui avait jusque-là fonctionné sans anicroche majeure. On peut toujours conjecturer que tout n’allait pas si bien que ça pour que ça tourne aussi mal aussi brutalement. C’est bien possible, en effet. Mais quoi en déduire ? Et pourquoi considérer que le garçon est seul responsable (je parle ici des habitudes érotiques du duo et non plus de la pénétration non souhaitée) ?

S’agit-il pour autant d’écarter l’hypothèse d’un viol entre familiers ? Non bien entendu : le viol est toujours possible, et la loi le reconnaît depuis quelques années, y compris entre parents et enfants, y compris entre mari et femme. On peut considérer qu’il y a là un progrès au moins au plan symbolique, qui interdit de renfermer des violences masculines et/ou adultes (y compris féminines, donc) dans le cocon protecteur – pour le dominant – de la vie « privée ».

Je proposerai ici comme définition du viol le fait d’imposer par la violence physique, ou par toute forme de pression psychologique, un rapport sexuel dont l’objectif est la seule satisfaction de l’acteur du viol, qu’il vise ou non au surplus à humilier la victime. Au-delà des limites déjà fort larges de cette définition, demeurent une infinité de maladresses possibles, de manquements, d’impairs, qui devraient pouvoir faire l’objet de discussions, préventives dans le meilleur des cas ou au moins réparatrices. À partir de là, une fille (ou un garçon) peut décider que la manière de baiser de tel(le) ou tel(le) ne lui convient pas, et en informer ses collègues de travail (ou de squat). Les bureaux du monde entier bruissent chaque jour de cette sorte de confidences.

Les échanges sur ces sujets, avec ou sans adultes « compétents » (en matière de contraception par ex.) pour les plus jeunes, entre filles, entre garçons ou en groupes mixtes peuvent permettre de faire reculer la honte et l’ignorance, cette dernière étant très résistante à une apparente hyperérotisation de la société (émissions de radio, magazines, publicité, etc.).

Je ne vois pas en quoi le recours aux concepts et au vocabulaire du droit pénal dans les relations personnelles peut aider à atteindre ces objectifs.

Que l’on explique, de toutes les manières possibles, que le droit de chacun(e) au non-désir – momentané ou définitif – est absolu, que seul(e) l’individu(e) peut choisir de transiger avec ce non-désir par tendresse, curiosité ou intérêt (ce texte est matérialiste), voilà qui est excellent. Dans un système de domination masculine, ce discours visera de préférence à renforcer l’autonomie matérielle, émotionnelle et érotique des filles, confrontées à des garçons plus ou moins imprégnés de l’idéologie d’un « désir-besoin » spécifiquement mâle, impératif et incontrôlable, qui exige et légitime un soulagement immédiat, et donc la mise à disposition des objets sexuels adéquats, le plus souvent féminins.

Notons que cette idéologie se trouve paradoxalement renforcée par l’appareil judiciaire et le recours « modernistes » à la dite castration chimique, présentée comme seul remède à certaines pulsions décrétées, y compris par les intéressés, comme irrépressibles.

Sauf à chercher la réalisation, matériellement hors de portée, de l’utopie lesbienne-séparatiste (qui ne réglerait nullement tous les problèmes de toutes les filles), il faut admettre que les relations érotiques (et affectives, et amoureuses, etc.) sont à la fois libres et déterminées culturellement, c’est-à-dire à la fois libres et non-libres. Celui ou celle qui ne peut hausser son esprit jusqu’à ce paradoxe a la ressource de choisir la chasteté (ce qui n’est pas non plus une panacée relationnelle). La confiance accordée, même ponctuellement, ne peut l’être que sur la base d’une critique théorique assumée et partagée jusque dans ses risques.

L’érotisme, la manière de faire l’amour, de toucher, de jouir, de rêver d’amour, de choisir sa/son/ses partenaires, d’être jaloux(se), de chercher à se faire aimer, bref tout ce qui fait la trame de la vie humaine doit être pensé au regard de l’histoire, de l’ethnologie et de la sociologie. Ces techniques de savoir permettent de mesurer à quel point ce que nous ressentons au plus intime, comme étant le plus intime (cœur et culotte) est construit, déterminé, d’une manière qui fait parfois de nous nos pires ennemi(e)s.

Crever les yeux d’un violeur de rencontre est légitime. Dans les relations choisies, mieux vaut ouvrir les yeux, les siens et ceux des gens que l’on aime et/ou désire. Si la justice (est) aveugle, la critique tente d’y voir plus clair.

On s’apercevra, à l’usage, que penser n’est pas nécessairement douloureux ou triste et peut même procurer du plaisir.

22 novembre 2004

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Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38  Quelques réactions et commentaires

Le garçon a-t-il pris prétexte du refus de pénétration vaginale pour enculer sa copine (puisque t’es pas mouillée de toute façon !) ? Nullement.

juste en passant… je suis assez surprise de lire ceci qui me semble si contradictoire avec vos propres écrits, enfin les quelques articles que j’ai pu lire jusqu’à présent. ne défendez vous pas une sodomie jouissive et préparée ce que n’est absolument pas une sodomie à sec ??? cela me semble important.

autrement, il y a une réponse à ce genre de situation qui, en ce qui me concerne tout au long de ma vie est pratiquement devenu un classique car je choisis quand (entre autres) et c’est de dire aux amantEs : « tu n’es pas manchotTE que je sache »… c’est une alternative simple, directe, facile et qui aurait également grand besoind d’être utilisée sereinement à volonté : cela permet de vivre en fonction de ses propres désirs sans jamais avoir ni pression, ni « remords »..

je vous souhaite une bonne continuation.

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Il est intéressant de savoir que les viols commis par un parfait inconnu représentent seulement 0,3% des viols ; la majorité soit les 67% des viols sont commis par les proches de la victimes et réalisés à son domicile ou celui de l’agresseur : ami,voisin, père,ex.Le viol de rencontre n’a donc pas à être prôné comme étant le « vrai » viol par excellence. D’après la définition nouvelle que vous donnez du viol où vous insistez sur l’aspect intentionnel « viol si l’auteur pensait uniquement à son plaisir » vous commettez des embarras philosophiques extrêmement graves : Tout d’abord c’est dans le droit primitif de la Rome antique que l’aspect intentionnel était un critére déterminant pour qu’il est dommage ;un dommage causé involontairement,sans intention de nuire n’est pas reconnu et la victime ne peut demander réparation : par ex, si j’écrase quelqu’un en voiture par inadvertance ma victime ne peut demander réparation.Vous estimez donc que le Droit de l’antiquité est plus réaliste que notre droit actuel qui regarde les dommages qui sont causés à la victime. Si l’on se place non pas du point de vue du violeur mais de la victime on imagine fort bien que cette dernière ne va pas distinguer un viol commis sur elle dans le but de lui nuire ou un viol commis dans le but de lui donner du plaisir et de toute façon pour elle à partir du moment où un homme lui impose un rapport sexuel sa volonté est de lui nuire ; il s’est approprié son corps sans son consentement, il n’a pensé qu’à lui.Si votre définition entrai dans le droit pénal tous les violeurs diraient : « mais ce n’est du viol Mr Le Procureur puisque mon objectif n’était pas de penser à mon seul plaisir, elle n’était pas lubrifiée certes, elle était assez tendue et trembla après ce petit incident mais ce n’est pas du viol puisque j’ai pensais à lui donner du plaisir, c’est d’ailleurs pour ça que l’ai forcé je pensais trop à elle et elle ose se plaindre ; la prochaine fois je ferrais preuve d’un grand égoïsme et j’attendrai de recevoir son approbation avant de la toucher ». J’aimerais enfin préciser que le code pénal qui d’après vos dires n’a rien compris aux relations personnelles s’est tout de même appuyer sur les revendications des femmes qui exigeaient une reconaissance de leur droit sur leur corps ; les femmes constituent 60% de la population Française et vous affirmez que la vision du code pénal ne reflète pas le point de vue de la population sur les relations personnelles.Le droit pénal est mal adapté. Le viol ne céssécite pas la violence,il peut être commis par surprise,menace ;de plus, un jugement de la Cour d’Assis a reconnue viol le fait qu’un homme s’était introduit par effraction chez une personne le matin, profitant de l’absence du mari il fit l’amour à sa femme qui dormait ;cette dernière l’ayant confondue à son conjoint. La Cour d’Assis a également reconnue viol le fait qu’un garçon menacea une fille de la laissé sur place en pleine campagne loin de la ville dans un froid glacial si elle n’acceptait pas ses avances. J’aimerais savoir ce que vous pensez de ces élèments et si vous avez pris conscience de quelle point de vue vous vous êtes placé dans votre définition du viol ? Et une femme qui accepte d’avoir un copain n’accepte pour autant de lui céder son corps.

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je trouve ce texte tres lucide et eclairant quand au cote masculin du desir qui vire au viol.le probleme est que personne n en a conscience.alors criee le plus fort et loin. ce qui est detestable et qui m enferme toujours dans le silence et la honte est que l on prefere croire a ce genre de probleme un mal entendu une sorte de coquetterie feminine plutot qu a un viol.bref franchement il m est difficile de comprendre que ce desir puisse etre au detriment du partage et de l autre,et que les hommes (je l espere pas tous) en arrivent a ce donner comme excuse que ce sont des betes, au sens :en rute !alors je prefere ne plus en cotoyer de trop pres pour ne plus avoir a en subir les consequences .mais une question subsiste il y a t il des hommes ou que des males en rute ? et s il y a des hommes ou sont ils ? by ps je fais des fautes et je n ai pas encore de mail mais je reviendrai sur votre site

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1. Ce « theme » est abordé dans le film 5×2 d’Ozon, mari et femme sur le point de divorcer se retrouvent pour une derniere nuit. Ils sont au lit, elle ne réagit pas aux caresses, le malaise s’installe. Apres la stupeur, il insiste « bon-enfant », elle se detourne lui dit clairement qu’il n y’aura rien. Peut-etre meme qu’il a le soucis de tout réparer entre eux par le sexe (de la combler à nouveau). Quand bien même, ce que nous voyons à l’image c’est un viol ! Un acte avec un début (decision de transgresser le refus),une durée (immobilisation et acte sexuel) et une fin. Il y a unité indissociable avec toutes les autres « sortes de viols »

2. Il me semble que croire que la pathologie d’un criminel commence par son egoisme me parait relever de maladresse voire de contre-sens. Le violeur ne serait-il pas capable de sentiments amoureux, de se sentir coupable, d’elever une famille, de vouloir d’abord satisfaire celle qu’il viole ?

3. Posons nous la question : est-ce qu’une seule femme qu’elle soit conservatrice, liberale, libertaire, frustrée, épanouie, SM, BCBG, hetero, bi, gay ou asexuelle accepterait l’ »alternative » d’une ambiguité du concept de viol (en tout cas dans la description de l’acte sexuel décrit dans votre article). La réponse est non. De meme que tout etres masculins se retrouveraient oecumèniquement sur à peu pres le seul point : la non-ambiguité du concept de meurtre

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Merci pour ce texte, je ne sais pas dans quoi je m’embarque en répondant mais bon, toi tu le publies avec ton nom, donc ne pas répondre serait vraiment trop ridicule. DISCLAIMER : je ne connais personne dans cette histoire, je connais très mal les squats, les féministes, tout ça… J’espère que vous pourrez lire la réponse détendu-e-s maintenant, ou ne pas la lire, hein… De toute façon, il est possible que je ne fasse que dénaturer le texte auquel je réponds, en reprenant mal ce qu’il y a dedans 😉

Intuitivement c’est pendant les rapports sexuels qu’on se retrouve de façon évidente en situation ou non d’exercer une domination (masculine pour parler généralement). Et aussi face à la mise en oeuvre de ses convictions sur le sujet.

Le concept de « viol » : plutôt qu’un concept c’est un terme qui est _utile_ parce qu’il permet à la victime de ne pas avoir à refaire tout le travail de désignation de l’agression. Elle peut alors plus facilement en parler, le vocabulaire est déjà là, et c’est absolument nécessaire, le problème (dramatique, hein, je ne suis pas en train de minimiser) le plus courant c’est le silence à cause d’une peur et d’une honte mêlées, parce qu’on ne sait pas où on en est.

Si une fille accepte une relation ou propose une fellation sans la souhaiter pour ménager la frustration du partenaire, est-ce qu’on doit appeler ça un « viol » ou est-ce que c’est plutôt du même niveau que d’accepter d’aller dans une soirée à contre-coeur (en ayant de multiples fois répété que non ça ne lui disait pas) ? Dans le deuxième cas, peut-être qu’il ne faut pas utiliser le terme « viol » dont le sens actuel a été adapté à la lutte contre les sévices sexuels dans un cadre légal. « Comportement Crétin » serait plus adapté.

Il y a peut être plusieurs configurations, dont :

1. Les relations sexuelles sont à mettre complètement à part, et tout acte sexuel sans envie réciproque est « viol ». Alors, il n’y a plus de discussion justifiée. Au passage, le concept de « domination masculine » n’a plus grand chose à faire ici, il faut au moins trouver un autre mot (non je n’ai pas dit domination animale !).

2. les relations sexuelles sont des élément (qui seront le plus souvent plus importants que les autres) de la vie, ce qui compte alors pour juger de la gravité de la situation, c’est la mesure dans laquelle il y a utilisation de la domination masculine (par exemple, la peur de voir l’autre profiter de la facilité _relative_ à avoir une relation extra-couple), pour parvenir à ses fins. Concrêtement si la relation est acceptée parce qu’on a peur de perdre l’autre, parce qu’on a peur qu’il soit moins calin la prochaine fois qu’on aura envie ou plutôt pour qu’il soit heureux(dans ce dernier cas, on est à la limite de la relation imposée). Ici il me semble que se faire traîner à une soirée qui vous fait horreur, à en avoir la nausée ou mal à la tête, alors qu’on a insisté en disant « non, j’ai pas envie » vingt fois, c’est comparable. Ce qui est en cause c’est un comportement « d’abruti », « de crétin », « de connard ». La qualification (de la gravité) est importante. (et on peut même imaginer que le terme « viol » s’applique à autre chose qu’à un acte sexuel. Le danger alors c’est que son efficacité dans le cadre des sévices sexuels définis par la loi, en soit amoindrie).

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Le premier texte publié met en lumière le concept de viol clairement et va très loin dans la définition. Je pensais qu’il fallait une vrai violence physique pour dire VIOL. Alors qu’il suffit de ne pas vouloir ou d’avoir peur. Ce texte et aussi la réponse me font très peur. Je réalise que j’ai quasiment toujours été violée par les hommes. Que la 1ère relation « charnelle » va influencer les autres relations et le choix du conjoint. Une première fois, à la sortie d’un bal. Je ne savais pas, j’étais habillée d’une robe légèrement courte mais correcte, fabriquée et cousue par ma mère. J’étais jolie et j’attirais les regards des hommes. Je ne voyais rien autour de moi, simplement je pensais que c’était normal que pour une fois, on s’interessait à moi. J’étais avec ma meilleure camarde de classe et j’étais heureuse de danser. Le frère de cette camarade, que je connaissais, a insisté pour me raccompgner jusqu’à chez moi. Je ne pensais pas à rien sinon à rire. Brutalement, il m’embrassa. Je resistais puis il m’entraîna sur le parking, il était 2 heures du matin environ et m’obligea à une relation. J’eus très mal. Le lendemain, je le revis mais celui-ci tourna la tête riant avec ses copains. C’est banal, mais c’était un viol, sur le parking, j’ai criée et je me suis débattue mais personne ne m’a entendue. Par la suite, je refusais automatiquement, la compagnie des garçons et lorsque j’allais aux bals, je pouvais les embrasser mais j’avais toujours sur moi des médocs pour les endormir ou une cigarette que j’écrasais (avec joie) sur leur main ou leur cou. Parce qu’une jeune fille qui aimait s’habiller à la mode, qui rêvait d’etre aimée et respectée, qui était sortie tard un samdi soir et qui s’était vue violée devait se protèger contre les instincts bestiaux des hommes. Plus tard, un grand sage du Yoga a dit M. MA… si une femme se fait violer, c’est qu’elle le cherche. Furtivement, cette 1ère histoite m’est revenue à l’esprit et j’avais toujours honte. Oui les hommes sont des animaux, je les perçois ainsi. L’Amour n’est qu’une utopie. A ma fille, je ne dirais jamais attend le prince charmant : il n’existe pas. Exige de l’homme – fais toi voir -dis ce que tu veux mais n’accepte jamais ce que te proposes l’homme aux instincts bestiaux. L’homme n’est sincère qu’au présent mais il utilisera toujours sa violence pour satisfaire ses désirs propres. Les années 70 sont des années d’illusions pour les féministes. La seule garantie, c’est de souffrir un peu moins par rapport à leurs mères avec le Droit à l’Avortement (1975). Heureusement, une femme sur deux a pu avorter, mais combien de ces avortements sont dû à des viols. Je pense qu’on aurait autant d’avortements que de viols à notre époque très moderne. Texte réaliste, un peu dure où la vérité est diffcile à lire et à entendre.

Je suis une anonyme parmi tant d’autres femmes qui luttent. Je ne suis pas capable encore de parler en public des viols. Pour moi, VIOL il y a VOL. L’homme qui viol, je pourrais en parler longuement et je suis devenue experte : quand je vois une fmme, je sais s’il est a été violée. Merci

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Chère anonyme, en effet c’est bien un viol que vous avez subi jeune fille et naïve. Disons qu’il s’agissait de la première pénétration vaginale que vous viviez et qu’elle vous a été imposée, par violence et surprise. Je vous souhaite d’avoir, par la suite, fait l’amour pour la première fois. Je comprends ce que vous exprimez quand vous parlez des « instincts animaux » des hommes. Mais, pardonnez-moi de vous le dire, c’est une grossière erreur d’optique. Figurez-vous que beaucoup d’hommes, et d’abord les adolescents, se racontent précisément la même fable que vous avez dans la tête : ils se croient animés par un instinct naturel, donc légitime, qui exige (des filles) une satisfaction immédiate. « Faut que ça sorte ! », comme il disent avec tant de poésie !

Or cette vision de la pulsion érotique est une invention culturelle, une conception du monde et des rapports hommes-femmes où ces dernières jouent le rôle de proies. Sans vous en rendre compte, vous endossez le rôle de victime en reconnaissant – tout en le critiquant – le caractère naturel, « animal » de la domination masculine. C’est tout simplement un système politique qu’il faut combattre (et dans lequel il faut survivre au jour le jour).

Cela dit, les conseils que vous envisagez de donner à votre fille (née ? à naître ?) sont pleins de bon sens. Mais il serait bon aussi d’apprendre aux filles et aux garçons à concevoir le plaisir et l’amour autrement que comme un rapport de force. Et concrètement à leur apprendre l’amour, qui n’a rien de « naturel » ou de « bestial », mais doit et peut faire l’objet d’un savoir et d’une culture (pour relativiser la pénétration vaginale par rapport à d’autres techniques, par exemple).

Si néanmoins, comme vous le dites, vous avez toujours vécu les rapports érotiques comme un viol, considérez qu’il vous reste tout à découvrir avec des amants ou des amantes à venir. Bien à vous.

Claude Guillon

PS S’il vous reste un mégot à éteindre et que vous croisez le charlatan yogi dont vous parlez, crevez-lui un œil de ma part…

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Monsieur Guillon,

Je suis entièrement d’accord avec vos propos sur l’apprentissage de l’amour.

Je suis choqué par les films X dans leur façon de montrer des relations sexuelles. De telles images peuvent convenir à des hommes et des femmes qui ont déjà developpé leur sexulaité. Que des jeunes gens voient ces films me trouble. On y voit souvent un asservissement de la femme aux désirs des hommes et parfois une violence physique… Dans ces films, les filles ne sont bonnes qu’à hurler, se faire prendre par tous leurs orifices et se plier aux éjaculations faciales et autres multi pénétrations… Difficile en tant qu’ado de considérer ensuite les relations amoureuses comme tendres, chaleureuses, véritable communion chimique physique et amoureuse !

Rien, dans notre éducation n’est fait pour démocratiser ou déculpabiliser le sexe, c’est dommage. Trop souvent les jeunes hommes sont perdus dans des notions telles que « sexe pas assez grand », « pas assez musclé », « pas assez dragueur », « pas assez homme », et finissent par se montrer dominant, violent ou viril au sens bestial du terme.

Pour information, la scène de « viol » dans 5X2 m’a choqué et pour parer à toute incertitude quant à la disponibilité sexuelle de l’Autre dans des relations confirmées ou de passage, reste un grand moyen… l’écoute de l’Autre et la communication.

Faites une pipe au clown !

Ce court texte peut se lire comme un addendum au chapitre III de mon livre Je chante le corps critique. Les usages politiques du corps (H&O).

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Une pipe au clown

Faites une pipe au clown ! Goûtez à l’arc-en-ciel

 

Capture d’écran 2014-11-09 à 12.58.14e ne connais ni l’origine de cette photographie (on dirait un poster) trouvée sur le Net sans indication d’origine ni les intentions de ses auteur(e)s. Elle me semble intéressante en ce qu’elle dissone avec le thème pornographique sur lequel elle affecte de broder : l’« éjaculation faciale ». Puisqu’elle représente une jeune femme, nous n’aborderons que la fellation hétérosexuelle.

Le contenu explicitement suggéré est assez simple : le sperme du clown, à l’égal du costume d’Arlequin, est multicolore. En goûter, c’est goûter à toutes les couleurs de l’arc-en-ciel.

Profitons-en pour noter un paradoxe de l’éjaculation faciale ou au moins un déplacement par rapport à la fellation « classique ». Celle-ci s’entendait de préférence suivie d’une ingestion par la partenaire du sperme éjaculé (je suce, j’avale tout). « Avaler la fumée », comme l’on dit parfois pour filer la métaphore, conclut une fellation bien menée, marque l’absence de dégoût (ou l’effort consenti pour le surmonter), et assure la satisfaction optimale du mâle pompé.

Il faut que l’éjaculation faciale soit, si l’on ose dire, une figure pornographique particulièrement gratifiante par ailleurs pour que les mâles se privent de l’orgasme dans la bouche de la partenaire et reviennent, à l’instant suprême, à l’action manuelle ordinaire. On m’objectera que l’éjaculation faciale n’est pas absolument contradictoire avec l’ingestion, qui peut être partielle et consécutive. Il est facile d’observer en effet sur de nombreuses vidéos tournés par des amateurs de probables éjaculations précoces, trop pour être faciales en tout cas, ce qui oblige la réceptrice à différer l’ingestion, et à bien montrer à la caméra le sperme qu’elle a conservé dans la bouche. Dans un certain nombre d’autres cas (je m’excuse ici de l’absence de décompte scientifique, lequel excéderait ma patience), la verge est à peine ou pas du tout sucée après l’éjaculation.

Encore une remarque sur l’éjaculation faciale : il n’est pas rare (voir parenthèses précédentes) que le visage aspergé de la dame marque de la surprise, un léger dégoût (dont rien ne dit qu’une fellation suivie d’ingestion l’aurait suscité) et une gêne qui combine probablement les deux sentiments précédents. On devine qu’elle a hâte de pouvoir s’essuyer. Sans parler du fait que le sperme reçu dans l’œil (comme d’autres liquides) peut être fort désagréable.

Et encore cette remarque : la complaisance de tant de femmes à satisfaire les fantaisies, en l’espèce parfaitement stéréotypées et reproduites à des millions d’exemplaires, de leurs amants, surtout en dehors de la sphère privée, est pour moi une source d’étonnement. Certes la fellation met en scène un savoir-faire féminin, dont l’étalage peut être considéré comme gratifiant (mais comment ne pas penser à un gigantesque casting pornographique…). Cependant, elle présente du plaisir et de la relation érotique une version très réduite. Elle se concentre, avec l’objectif de la caméra, sur la verge bandée, seule et suffisante représentation/incarnation de l’homme, et au contraire sur l’entière personnalité de la femme — son visage — mise au service du plaisir mâle1. Passons ici sur les problèmes personnels et juridiques d’une infinie variété que posent ou poseront la mise en ligne, c’est-à-dire la publicité planétaire et permanente, d’un moment consenti dans telle relation, à tel âge de la vie. Question prémonitoire de Brassens (dans Les Trompettes de la renommée) : « Combien de Pénélope passeront illico pour de fieffées salopes » ?

Gageons que les coulisses d’un certain nombre de ces scénettes pornographiques feront dans les décennies à venir l’ordinaire des tribunaux correctionnels, comme l’on a appris avec bien des années de retard les conditions de tournage, respectueuses ni des droits de la personne ni du droit du travail, d’un film comme Deep Throat. En effet, à supposer, ce qui reste à prouver (mais le contraire aussi), que la divulgation a toujours été faite avec l’accord express de l’intéressée, il est peu probable qu’elle ait songé pouvoir changer d’avis et de vie dans les années suivantes…

Intéressante et nouvelle condition d’exercice du complexe d’Œdipe que celle où le garçon pourra se masturber en retrouvant dans les archives des sites pornos l’image de sa mère suçant une bite, malheureusement (?) impossible à identifier comme étant celle de papa, puisque dans 99 pour cent des cas l’homme n’est pas identifiable. Dans le même temps, la jeune fille pourra préférer les vidéos tournées par sa mère pour s’initier elle-même à la complaisance hétéronormée. Sade aurait ironiquement salué dans une telle situation le triomphe de la famille !

Revenons à la jeune goûteuse d’arc-en-ciel.

Son sourire franc, confirmé par la lueur ironique du regard, évoque davantage la bonne blague que la politesse faite à un amant insistant. Elle se marre. Et je dirais volontiers qu’elle se moque. De qui ? Voici une question plus délicate.

Observons qu’elle n’a nullement l’air « souillée » ou embarrassée en quoi que ce soit par les ostensibles traces de l’éjaculation multicolore. Son teint de brune, ses cheveux ramenés en arrière, ses paupières maquillées, lui donnent — éjaculation aidant — plutôt l’air d’une jeune indienne sur le sentier d’une guerre de comédie.

Le recours au personnage du « clown » est également ambigu. Le clown fait rire (c’est son job), mais il est lui-même plutôt triste. Ne doit-il pas se peindre sur le visage un immense sourire sanglant pour faire croire à sa jovialité ? C’est un peu comme le phoque qui fait tourner des ballons sur son nez, « ça fait rire les enfants, ça dure jamais longtemps, ça fait plus rire personne, quand les enfants sont grands », comme disait la chanson du groupe Beau Dommage. Les grands enfants perçoivent ce qu’il y a de tragique, ou au moins de pitoyable, chez le clown. Disons-le : il a un côté pauvre type.

Goûtez à l’arc-en-ciel ! La formule est poétique. Dans sa poésie naïve et outrée, elle rejoint les fantasmes masculins de toute-puissance qui font du sperme un fluide magique, un merveilleux nectar composé d’un tiers de miel, un tiers d’opium et un tiers de nitroglycérine… De quoi vous envoyer au ciel, à cheval sur un arc.

Si vous voulez mon avis, la jeune femme de la photo ne prend pas ces rodomontades phalliques très au sérieux. Elle a joué le jeu, elle en a pris plein la figure et elle en rigole. Sans méchanceté mais sans pousser plus loin la complaisance. Elle n’a pas l’air pâmé que croient devoir adopter certaines pipeuses du Net, comme si elles avaient elles-mêmes extrêmement joui au lieu de se donner de la peine 2.

Que semble-t-elle nous dire, finalement, cette jeune squaw hilare ? Qu’il peut être plaisant de sucer un garçon quand on en éprouve le désir. Que le résultat peut être distrayant, même si vaguement ridicule, voire gênant (est-ce que ça tache ?).

Mais qu’il est risible celui qui se prend au sérieux pour peu qu’on accepte d’emboucher son organe, ne jouissant à l’aise que seul dans le plaisir, et de préférence devant une caméra (Relève tes cheveux, chérie ! Lève tes yeux vers moi, là tu louches !).

Et encore qu’il est sain de rire de tout, à commencer par les prétentions clownesques des garçons à considérer leur sperme comme un cadeau divin, dont l’expulsion mérite d’être indéfiniment mise en scène, reproduite et diffusée comme un phénomène merveilleux, auquel les femmes devraient prêter leur visage de bonne grâce, comme réceptacle, miroir et écran.

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1 Les cinéphiles (et les autres) noteront que c’est le dispositif exactement inverse de celui adopté par Andy Warhol dans son court métrage Blow Job (Fellation ; 1964), plan fixe de 35 minutes sur le visage d’un homme dont le titre du film suggère qu’il se fait sucer. Et, pour persévérer dans la nostalgie des avant-gardes artistiques trop rapidement opposée à la démocratisation pornographique, mentionnons Moment de Stephen Dwoskin (1968), plan de 10 minutes sur le visage d’une jeune femme qui jouit (d’elle-même ou par l’entremise d’un tiers, on l’ignore). Dans les deux cas, sous la contrainte en l’occurrence féconde de la censure, le réalisateur envisage le plaisir, fait du visage (porteur d’expressions, d’émotions) le principal témoin érotique, ni organe ni orifice, sur-face.

2 Oui, je sais… À propos, il n’est que temps de proposer une traduction littérale de l’expression Blowjob (en un seul ou en deux mots). Disons « travail du souffle ». Cela n’étonnera que ceux qui n’ont jamais songé que l’opération en réclame beaucoup.

«Tu n’aurais pas envie de m’enculer…?»

Le Siège de l'âme

Je [re]donne ici, en manière d’avant-goût — que des correspondantes m’avaient réclamé — l’envoi et le début du premier chapitre de mon livre Le Siège de l’âme, sous-titré « Éloge de la sodomie », publié aux éditions Zulma (dans une édition augmentée) en 2005.

Un « Introît » consacré à la liberté d’expression et de blasphème est intercalé dans l’ouvrage entre les deux pièces que l’on peut lire ici.

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Ad augusta per angusta

À des résultats glorieux par des voies étroites

Envoi

« Tu n’aurais pas envie de m’enculer ? », me demanda Joséphine à l’oreille, tandis que je la baisais. Peut-on imaginer jeune homme plus empoté que moi ! Ma timidité et mon inexpérience étaient telles… que je feignis de n’avoir rien entendu ! Par bonheur, le destin mit sur ma route d’autres callipyges, aussi bien disposées à mon égard, et j’appris à me montrer digne de leurs leçons. Cet aveu dût-il me faire passer pour un fat auprès de lecteurs moins favorisés par le beau sexe, je dois à la vérité de dire que de l’art sodomique, ce sont les femmes qui m’ont tout enseigné. C’est d’abord à ces révélatrices que j’adresse le présent opuscule, en témoignage de tendre reconnaissance. Également, à celles qui, par la suite, consentirent à m’ouvrir leur perspective étroite, et — sans rancœur — aux méfiantes, aux douloureuses, aux intraitables enfin.

Si le regret me saisit parfois, c’est en songeant à celles que j’ai connues trop tôt, trop niais : mes incunables ! Puissent-elles avoir croisé quelque bougre délicat, qui aura su défricher le chemin de traverse que j’avais sottement ignoré.

Danseurs de corde Naples

Éloge de l’imperfection

Le présent ouvrage s’intéresse essentiellement, c’est son originalité, à la sodomie hétérosexuelle. Dès lors que pratiqué entre hommes et femmes, cet art d’aimer a été souvent ignoré par les historiens et les philosophes, et même, nous l’allons voir, quelque peu méprisé par les théologiens. À l’époque moderne encore, le Dictionnaire de droit canonique 1 professe que la sodomie « est dite imparfaite lorsqu’elle intervient entre personnes de sexe différents, mais implique un rapprochement effectué intra vas indebitum (dans le vase indu). Celle-ci est gravement peccamineuse2 mais moins que la sodomie parfaite », qui s’entend donc entre les seuls pécheurs de même sexe.

Pour moi qui ne prétend nullement à la perfection, dont je n’ai qu’une expérience trop piètre pour mériter d’être rapportée, je me contenterai de conjuguer ici l’imparfait du féminin, trop heureux de pouvoir — par mes modestes travaux — combler une aussi troublante lacune de la connaissance universelle. Par ailleurs, je ne doute pas que même ceux et celles, parmi mes lecteurs, que leurs goûts ont conduits vers d’autres raffinements érotiques, sauront faire leur miel des matériaux érudits ici rassemblés et les faire servir à leurs plaisirs.

Le problème de la différence des sexes et de la perfection a longtemps tourmenté la secte catholique. On a même prétendu, et nombreux sont ceux qui croient cela de bonne foi, qu’un synode a disputé si les femmes ont une âme. Il semble bien que cette rumeur historique repose sur une interprétation erronée des travaux du deuxième synode de Mâcon, en 585. Selon ce que rapporte, dans son Histoire des Francs, l’historien et théologien Grégoire de Tours, l’un des évêques présents demanda si la femme pouvait être considérée comme appartenant à la même espèce humaine que l’homme. Ses confrères s’appuyèrent sur le mythe de la Genèse et soulignèrent que le prophète Jésus est appelé « fils de l’homme », alors qu’il est né d’une femme. Démonstration d’une logique difficilement réfutable, dont la conclusion s’impose à l’esprit : la femme est bien un homme. Aussi « homme », aussi humaine, aussi « parfaite » (au sens d’achevée) que son compagnon, le femme est donc réputée disposer du même équipement, c’est-à-dire d’une âme.

Il apparaît néanmoins que ce point continua à soulever des polémiques, puisque six siècles et demi plus tard, il se trouve des religieux pour contester la perfection féminine. La femme serait tout au plus une sorte d’« homme imparfait ». Objection ! s’écrie Guillaume d’Auvergne, évêque de Paris en 1228. Si, affirme-t-il dans un fort beau syllogisme, vous qualifiez la femme d’homme imparfait, alors il vous faudra également considérer l’homme comme une « femme parfaite ». Or, estime-t-il, cette dernière proposition a de fâcheux relents d’« hérésie sodomitique ». À tout le moins, c’est une donnée qui complique singulièrement les choses. Examinons le cas, banal, d’un homme pénétrant l’anus de son amante. Que devrions-nous voir ?

Une femme parfaite,

Pratiquant la sodomie imparfaite,

Sur un homme imparfait…

On admettra que cette inversion de tous les sens a de quoi donner le vertige à plus blasé qu’un évêque.

Jusqu’au milieu du XIXe siècle, l’Église porte la plus grande attention aux turpitudes anales de ses ouailles (ou de ses membres), et considère la sodomie comme une question si délicate qu’elle doit demeurer le domaine réservée de la hiérarchie. En 1847, le révérend père P.J.C. Debreyne clôt ce qu’il appelle lui-même un « triste paragraphe », consacré (en latin) à ce vice, « en avertissant que l’on doit toujours s’enquérir auprès de l’autorité supérieure si le crime dont il s’agit est réservé à l’évêque, et dans quel cas il est réservé. Il paraît que, dans beaucoup de diocèses, les deux espèces, la parfaite et l’imparfaite, sont réservées3»

Cette définition, toute d’humilité, de la sodomie hétérosexuelle, a fourni le prétexte de l’une des plus charmantes tournures argotiques la désignant ; on disait au XVIIIe siècle, dans les milieux de la prostitution, « mettre à l’imparfaite4 ». Il est juste de reconnaître qu’elle ne s’est pas fixée sans de longs et multiples tâtonnements et controverses, dont je donnerai plus loin un aperçu.

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1 Dictionnaire de droit canonique, R. Naz, 1965, tomme VII.

2 « Constitutive d’un péché » ; du lat. peccare « commettre une faute », sur lequel on a formé (im)peccable, peccadille, etc.

3Mœchialogie, traité des péchés contre les sixième et neuvième commandements du décalogue. On notera l’humour involontaire de la formulation, et la similitude euphémistique avec le vocabulaire moderne des prostituées, qui désigne la sodomie par l’expression « le spécial ». Se laisser enculer, c’est « faire le spécial ».

4 « Malgré son état, elle souhaitait de rester pucelle ; comme elle montrait des fesses à ravir, je la mis à l’imparfaite. » Giacomo Casanova, Mémoires.

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Nota. Les deux vignettes qui illustrent ces extraits du Siège de l’âme sont tirées de la réédition, en 1995, par Joëlle Losfeld, de l’ouvrage du colonel Famin, Musée royal de Naples. Peintures, bronzes et statues érotiques du cabinet secret (1857).