ZAD PARTOUT! par Gérard Lambert

Le texte ci-dessous est la version française d’un encart ajouté dans la revue portugaise Flauta de luz (n° 5, avril 2018) pour compléter un article conséquent sur l’histoire de la Zad de Notre-Dame-des-Landes par Pedro Fidalgo intitulé «A populaçao contra os decisores».

On peut contacter Flauta deLuz à cette adresse: flautadeluz1@gmail.com

 

ZAD PARTOUT !

Le 17 janvier 2018, le gouvernement Macron annonçait l’abandon définitif du projet d’aéroport de Notre Dame des Landes, obtenu enfin après plus de 50 ans de lutte des opposants. C’est évidemment la menace d’actes de résistance de milliers de personnes dans toute la France et le risque de « déstabilisation » que ça lui faisait courir qui a contraint ce gouvernement à ainsi lâcher du lest, et non la « sage » considération expertisée d’un projet « obsolète ». Ce gouvernement n’est pas moins que ses prédécesseurs souteneur de « grands projets inutiles » ou plutôt utiles seulement à quelques saigneurs de l’humanité et de la planète. Il est plus prudent et plus roublard, voilà tout.

Ce fut une grande victoire pour les opposants, prouvant qu’avec suffisamment de détermination et de ténacité on peut contraindre l’État à céder sur une position sur laquelle ses différents gérants, de gauche comme de droite, avaient toujours affirmé refuser de capituler. Mais c’est une victoire qui visait à préparer une défaite.                    

Car, depuis des années, le véritable affrontement entre l’état, ses gérants, la grande majorité des politicards, les barons du business, et les Zadistes de Notre dame des Landes et leurs soutiens, n’est pas seulement l’affrontement pour ou contre un débile projet d’aéroport mais aussi et surtout pour ou contre certains choix de société. C’est d’ailleurs ce qu’ont déclaré souvent les plus forcenés partisans du projet : pour eux, le plus important était, et reste de détruire la Zad. En effet, cette zone contre laquelle ils ne cessent de vitupérer à coups de mensonges grossiers la déguisant en repaire de casseurs et terroristes ; cette zone qu’ils dénoncent comme « Zone de non droit » est une zone ou le « droit » d’asservir et d’exploiter a largement pris fin. C’est un exemple concret que des gens unis malgré leurs divergences, créatifs et déterminés, peuvent vivre autrement que broyés par une « économie » cannibale, asservis à des patrons et des actionnaires toujours plus voraces, truandés par des financiers rapaces, menottés par des « lois » carcérales, matraqués ou flingués par des « autorités » mafieuses. C’est la preuve que des humains peuvent avoir d’autres relations que la guerre de tous contre tous. La preuve que des citoyens peuvent s’auto-organiser au moyen d’une véritable démocratie directe au lieu d’abdiquer leur pouvoir aux mains de démagogues véreux. C’est évidemment une menace pour toutes les oligarchies régnantes. C’est cela qu’ils veulent anéantir.

En habiles politicards, Macron et sa clique se sont donc affairés à ôter son prétexte à la résistance. La sauvegarde des intérêts des vampires de l’humanité vaut bien le sacrifice d’un aéroport ! L’abandon du projet d’aéroport leur permet d’argumenter que la Zad n’a plus de raison d’exister. Ils espèrent que certains vont se contenter de cet abandon et lâcher les Zadistes, égoïstement, sans considération pour le fait que « sans eux, l’aéroport serait déjà fait », comme le constate lucidement un opposant « historique ». Ils se préparent ainsi à mettre fin à ce qui reste un territoire libéré de leur domination ; à une expérience de changement social dont ils redoutent qu’elle fasse tache d’huile ; à cette « commune » exemplaire.

En effet, le 17 janvier, en même temps qu’il annonçait l’abandon du projet d’aéroport, le gouvernement confirmait sa détermination à expulser les zadistes, leur laissant seulement pour évacuer les lieux un délai jusqu’au 30 mars, fin de la traditionnelle «trêve hivernale » qui, en France interdit pendant l’hiver les expulsions hors de logements « squattés » ou aux loyers impayés.

Le 10 février, 20 000 personnes fêtent sur la Zad l’abandon du projet d’aéroport mais affirment également leur détermination à « Enraciner l’avenir » et empêcher que la Zad soit démolie. Le collectif des différentes composantes de la lutte proclame : « Dans le futur, ce territoire doit pouvoir rester un espace d’expérimentation sociale, environnementale et agricole » et s’affirme déterminé à lutter contre toute tentative d’expulsion. Depuis des mois le mouvement avait anticipé ce que seraient ses positions en cas d’abandon du projet d’aéroport et tracé des plans pour un avenir qui tienne compte de l’originalité de la Zad. Un texte, en 6 points, cosigné par tous, affirmait que la gestion du territoire de la Zad devait rester l’œuvre du collectif contre l’aéroport et devait s’assurer que les terres et les lieux de vie et ateliers continuent à vivre dans l’esprit de la Zad, privilégiant le « commun » et faisant place à une approche le plus possible non-marchande. Une « assemblée des usages » avait été créée en plus de l’assemblée générale mensuelle, pour : « d’une part, discuter/gérer au présent l’usage des espaces communs sur zone, sur la base des six points, les différentes pratiques qui y existent, et les conflits qui peuvent éventuellement en découler ; d’autre part penser l’avenir de la Zad après l’abandon du projet ».

Le collectif désigne une délégation de personnes issues des différentes tendances de la lutte pour négocier avec l’État la suite de la situation. Toutefois, sans grandes illusions pour certains : «  Beaucoup parmi nous ne sont pas d’accord ou n’en attendent pas grand-chose, parce que face à l’État, on ne gagne que ce qu’on peut prendre et tenir par la lutte, pas ce qu’il veut bien nous concéder. Nous ne voulons pas croire qu’à ce moment clé, que certain·es appellent « victoire » et d’autres « abandon de l’aéroport », notre mouvement se déliterait et que l’on bataillerait chacun·e pour sa part du gâteau, dont la cerise serait l’accord bienveillant de l’État.  Nous souhaitons au contraire signifier à l’État, ainsi qu’à celleux que notre mouvement effraie, qu’ensemble nous ne sommes pas seulement des obstacles à leurs projets, mais des entraves à leur logique, avec ou sans aéroport. Que par le biais des négociations, l’État ait une prise sur ce qu’il se passera ici, c’est un fait. Mais ça ne signifie pas pour autant que nous lui ouvrons grand les portes de ce que nous avons construit, ensemble et sans lui. Il est et restera, pour nous, un adversaire politique, et nous continuerons à construire nos réalités ».

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Mais l’État va s’affairer à affaiblir et diviser le mouvement en jouant les différentes factions, « légalistes » et « radicales », les unes contre les autres. Dès février, la majorité du mouvement, désireuse de montrer à l’Etat sa bonne volonté négociatrice, décide de nettoyer la route dite « des chicanes » qui traverse la Zad et a été transformée au moment de l’Opération César en 2012 par des « barricades » et diverses cabanes qui limitent la circulation. Ce blocage est depuis longtemps sujet de friction entre les zadistes : certains veulent « libérer » la circulation pour que les paysans et habitants des environs puissent mieux circuler ; ceux qui habitent les cabanes sur la route ou à proximité craignent d’être évincés, les mêmes ou d’autres voient dans la remise en état de cette route le début de la « normalisation » de la Zad. Le collectif, s’étant pourtant prononcé en grande majorité pour cette remise en état, s’affaire rapidement à nettoyer les lieux, démanteler les barricades et démolir les cabanes ou en déplacer certaines, ce qui suscite l’opposition d’autres zadistes, « minoritaires ». La raison invoquée pour agir si vite : si ça n’est pas fait, l’État menace d’une intervention rapide de la gendarmerie. Certains y objectent qu’auparavant le mouvement cédait moins facilement à ce genre de menaces. Et, une fois la route dégagée, ils semblent bien avoir raison puisque des hordes de gendarmes envahissent les lieux sous prétexte de sécuriser la remise en état de la voie, filmant copieusement les zadistes qui sont repoussés en bordure de route, repérant les lieux et se glissant quand ils peuvent jusque dans les cabanes, etc. Pourtant, les zadistes, que la propagande gouvernementale présente comme « ultra-violents » n’opposent qu’une présence pacifique, à peine contredite par de dérisoires « dégradations » la nuit des travaux opérés le jour (trois mètres carrés de bitume arrachés, une buse cassée) qui permettent toutefois à la préfecture de justifier son imposante présence policière et, plus grave, à certains opposants « raisonnables » de tonner contre ces fouteurs de merde qui vont gâcher les négociations. Un des « leaders » médiatiques allant jusqu’à proclamer sordidement que : « Si ces anars continuent à jouer aux cons, il faudra peut-être en passer par une journée de gaz  lacrymogènes ». (…) Les   tracteurs n’iront certainement pas protéger cette bande-là ! » Ce à quoi la majorité des zadistes répond : « Honte à vous. Il n’y a pas de bons et de mauvais zadistes ».

Les « ultra violents », eux, se contentent de montrer leur cul à la préfète, venue sur la route constater le « retour de l’état de droit » et d’apostropher un sous-ministre venu parader pareillement. Comme « violence », il y a pire.

Parallèlement, la préfecture prépare le cadre des pseudo-négociations destinées à faire renoncer les zadistes à toutes leurs exigences. Il est demandé aux zadistes de présenter des dossiers individuels de projets agricoles pouvant être entérinés par les autorités « représentatives » c’est-à-dire, entre autres, la Chambre d’agriculture tenue par la FNSEA, « syndicat » à la botte des barons de l’agriculture industrielle et qui est coresponsable des « normes » toujours plus draconiennes qui étranglent et font mourir les petits paysans. Les autres activités sur la Zad comme la boulangerie, l’atelier mécanique, la bibliothèque, etc. ne rentrent pas dans ce cadre. Quand à la volonté de gestion collective c’est un refus catégorique « non négociable » comme l’affirme le représentant du ministre « de l’écologie ». Bref, il s’agit de renoncer à tout ce qu’est la Zad pour avoir le droit d’y rester, peut être, si on se plie suffisamment pour rentrer dans les carcans fixés. Tous ceux qui ne rentrent pas dans ce cadre devenant expulsables du jour au lendemain, la préfecture fixant un ultimatum très court qui, même si les zadistes voulaient remplir les dossiers qu’elle demande ne serait pas tenable. Mais elle pose ainsi à « l’ouverture » pour les « raisonnables ». Le collectif négociateur pour la Zad se prête, dès le 28 février à ces « négociations » mais constate très vite : « Loin de marquer l’ouverture d’une négociation apaisée avec l’État, ce rendez-vous semble plutôt le début d’un long bras de fer sur l’avenir de la ZAD. »

L’ultimatum de la préfecture étant fixé au 9 mars, et la grande majorité des zadistes ne s’y étant pas pliés, une vaste agression, plus militaire que policière est lancée par l’État contre la Zad. 2500 membres des troupes d’assaut des diverses polices agressent les zadistes et leurs soutiens (y compris un camp très pacifique de « cheveux blancs » – personnes âgées venues soutenir les zadistes par leur présence) appuyés par des blindés, un hélicoptère, un drone, des bulldozers et tractopelles, utilisant une quantité impressionnante de gaz lacrymogènes et incapacitants, certains largués par hélicoptère, de grenades soufflantes, et autres gadgets de robocops. La zone est entièrement cernée. Ceux qui veulent y accéder, même s’ils y habitent, sont stoppés, leurs voitures et sacs fouillés. Les policiers relèvent les plaques minéralogiques et copient les papiers d’identité, saisissent des tas de choses : matériaux et outils, duvets et couvertures, médicaments, couteaux, ouvre-bouteilles, foulards, etc. C’est un état de siège absolu. Un observateur note que l’opération représente l’équivalent de 50% des forces militaires françaises engagées sur les opérations « extérieures » dans le monde. La journée d’intervention coûterait 350 000 euros. Certains remarquent que l’État qui prétend devoir faire des économies sur certains services publics, à commencer par les hôpitaux, n’a pas de mal, là, à dépenser sans compter.

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Sur la Zad, la résistance est féroce. Les combats font rage. Dès le premier jour, un certain nombre de lieux de vie sont entièrement détruits. Mais les agresseurs commettent une erreur. Ils expulsent et démolissent la ferme des « cent noms », un lieu exemplaire d’agriculture biologique et projet innovant, qui avait fait l’effort d’essayer de se mettre « en règle ». Cet « excès » ressoude les opposants. De nombreux soutiens rallient la Zad et aident à la résistance. Dans toute la France et même à l’étranger, des mouvements de soutien se manifestent. On compte de nombreuses occupations de lieux de pouvoir, de blocages, etc. Le week-end suivant, 7 000 personnes manifestent à Nantes, dans une ville en état de siège. Le lendemain, sur la Zad, 10 000 à 12 000 personnes (difficile de comptabiliser précisément dans ce contexte) contournent, par des chemins forestiers boueux, le dispositif de blocage policier et manifestent sur la Zad, alors qu’officiellement toute manifestation y était interdite. Tandis que certains font face aux robocops d’autres pique-niquent gaiement. Une impressionnante charpente en bois, pesant deux tonnes, est montée dans un champ, puis portée à travers bois par une foule dynamique et hilare au nez et la barbe du dispositif policier jusqu’au lieu où elle doit remplacer un bâtiment abattu. Détail bien significatif de l’esprit qui règne sur la Zad : alors que ses constructeurs se doutent bien qu’elle sera très vite détruite, ils ont mis un soin élégant à la construire en beau bois et à en orner les poutres de sculptures soignées. Elle sera en effet détruite dès le lendemain. Ce qui ne décourage personne de l’idée de la reconstruire ainsi que tout ce qui a été démoli.

Sous prétexte d’empêcher cette reconstruction et bien que son objectif affiché de destruction soit officiellement atteint quoique revu à la baisse (29 lieux de vie détruits au lieu de 40 visés), la préfecture maintient le dispositif policier, qui continue à agresser en différents lieux de la Zad, et aussi à maintenir une pression sur tous ceux qui habitent le secteur, zadistes ou non, à l’aide de contrôles incessants (une infirmière arrêtée quinze fois par jour), d’hélicoptère assourdissant jour et nuit, de coupures d’électricité, de provocations diverses. Le but étant bien sûr, de dresser les habitants des environs contre les zadistes, qui seraient cause de tous ces ennuis. Ce qui ne marche guère, la majorité des habitants en voulant plutôt à la police.

Néanmoins, les négociateurs du Collectif de défense de la Zad continuent à rencontrer la préfète, essayant d’obtenir un « accord » qui ne soit pas une reddition totale. Ils sont soutenus par de nombreuses déclarations de groupements, d’associations, de syndicats, de partis, d’intellectuels, qui demandent à l’État, parfois très fermement, d’arrêter le massacre (« Retrait immédiat des forces d’occupation » – CGT Vinci) et trouver une issue « raisonnable » au conflit. En ce printemps de contestation sociale importante en France, de grèves et manifestations en défense de divers « services publics », la Zad ayant exploré un mode de vie moins soumis aux prédateurs capitalistes trouve un large écho dans la population.

Mais, comme il le fait face à cette contestation sociale, le gouvernement se maintient dans la posture de celui qui ne cèdera rien. Le roitelet et sa cour jouent évidemment leur crédibilité politicienne sur cette « fermeté ». La Zad en fera t’elle les frais ? Rien n’est joué. La résistance reste très forte malgré quelques défections d’opposants « historiques » fortement médiatisés.

A la veille du 23 avril, date limite du second ultimatum préfectoral, une minorité de zadistes avait présenté les dossiers individuels demandés par l’État, comme preuve de bonne volonté conciliatrice, maintenant toutefois leur affirmation qu’ils veulent toujours défendre un projet collectif, et que si les expulsions devaient reprendre (il reste à peu près 60 lieux de vie « illégaux » sur la Zad) ils entreraient de nouveau en résistance. D’autres « sans fiche » se déclarent opposés à cette « stratégie molle ». La police, elle, continue son agression de la Zad sans faire la « pause » demandée par les négociateurs et leurs nombreux soutiens dans la « société civile ».

Selon les médecins intervenus sur la Zad, l’agression policière a fait plus de 300 blessés, pour certains avec des blessures s’apparentant à des blessures de guerre. 60 zadistes soutiens ont été arrêtés. Chez les gendarmes il y aurait environ 150 blessés. Une association de femmes de gendarmes se plaint que leurs maris soient envoyés au front sans avoir les « moyens suffisants » pour accomplir leur mission. Des milliers de grenades ont été envoyées (dont certains ont récupéré les douilles pour les déposer en tas devant les préfectures, révélant ainsi l’ampleur de l’agression). Elles voudraient quoi ? Des automitrailleuses ? Des tanks ?

« La cruauté est le lot ordinaire de tous les pouvoirs qui tombent » remarquait lucidement le Communard Eugène Varlin. Le gouvernement Macron n’est pas encore versaillais disposé à fusiller des milliers d’insurgés pour se maintenir, certes, mais sa démonstration de force est bien plutôt une preuve de faiblesse. Il sait que « l’état de droit » qu’il défend est si peu crédible parmi ses « sujets » qu’il ne peut régner que par la violence. Et chacun de ses actes dresse un peu plus de gens contre lui, comme ailleurs dans le monde de plus en plus de gens se dressent contre les saigneurs régnant sur cette société.

Le mot de la fin, provisoire, ne peut que revenir aux habitants de la Zad : « Pour tous ceux qui, derrière leurs beaux discours, comptent bien continuer à tirer profit de la destruction des ressources naturelles, des inégalités croissantes et de la domestication des populations, il est visiblement inacceptable que quiconque essaie de s’organiser – de manière un tant soit peu visible et conséquente – à contre courant de leurs valeurs mortifères. Et pourtant, on peut parier, face à un monde qui va droit dans le mur, que ce qui se tente concrètement sur la Zad de Notre-Dame-Des-Landes – et dans d’autres espaces – pour reprendre sa vie en main, continuera à être jugé essentiel et soutenu par un nombre plus en plus important de personnes. » Le cri « Zad partout ! » n’est pas prêt de se taire.

Gérard Lambert, 24 avril 2018   

[Illustrations de Carotide.]

Soutien politique et matériel urgent à Camille [DOC du réel], dépouillée par les flics

Lundi matin vient de lancer un appel à soutien matériel pour Camille, vidéaste de Doc du réel, arrêtée et dépouillée par la police, accessoirement mise en examen.

Libertalia, dont elle a tourné le fil de l’anniversaire des dix ans et les clips de présentations de plusieurs livres, et moi-même nous associons à cette heureuse et rapide initiative (voir détails dans l’article ci-dessous).

Pour financer le renouvellement du matériel de Camille, saisi par la police et qui ne lui sera rendu, au mieux, qu’à la fin de l’année,

MERCI DE VOUS CONNECTER ICI

Arrêtée alors qu’elle couvrait l’occupation du lycée Arago, tout son matériel vidéo a été saisi par la police

Camille, vidéaste et documentariste pour DOC du réel couvrait la manifestation du 22 mai à Paris. Arrêtée en même temps que les 101 lycéens et grévistes lors de l’occupation du lycée Arago, elle a passé 44h en garde à vue, se retrouve poursuivie pour « groupement en vue de commettre des dégradations » et passera en procès au mois d’octobre prochain.

Avant d’être interpellée, Camille a filmé l’intervention policière puis elle a interviewé les lycéens à l’intérieur du car de police dans lequel ils ont passé plus de 4 heures ensemble avant d’être amenés au commissariat. De ce fait, un officier de police judiciaire a décidé de saisir la totalité de son matériel et donc de ses enregistrements.

Dans le détail :

–  2 cartes mémoires (150e)

–  un micro RODE (180 e)

–  Un enregistreur numérique Zoom H4N (220 e)

–  Une caméra appareil photo Canon EOS 70D, un objectif et une batterie (1500e)

–  Un téléphone (250 e)

 Pour plus de détails sur les circonstances et le déroulement de son arrestation, vous pouvez lire cet article paru sur lundimatin :  https://lundi.am/DOC-du-reel-en-garde-a-vue-1380

Dépouillée de son matériel de travail, Camille n’est plus en mesure de continuer son activité et doit attendre une hypothétique restitution après son procès en octobre. Ces dernières années, elle a produit des contenus riches, divers et précieux que nous avons très régulièrement publiés sur lundimatin(ses images ont aussi été diffusées par Médiapart, le Huffigton post, les Inrocks, CQFD, etc.). Sa chaine youtube cumule plus d’un million de vues et une centaine de documentaires, nous en avons sélectionné quelques-uns ci-dessous.

Évidemment, il ne nous paraît pas souhaitable de hiérarchiser les différents types de répression : qu’une « journaliste » se retrouve en GAV et poursuivie après une occupation ne nous semble fondamentalement pas plus scandaleux que ce qu’ont vécu des dizaines de lycéens ce jour-là. Cependant, il nous semble important que Camille puisse reprendre ses activités de documentation des luttes le plus rapidement possible et c’est la raison pour laquelle nous en appelons à votre solidarité financière.

La somme récoltée lui permettra d’acquérir une nouvelle caméra, un nouvel enregistreur, etc. le plus rapidement possible. La somme visée couvre le prix de ce qu’elle a perdu, à savoir 2300 euros.

Son matériel saisi était par ailleurs très rudimentaire au vu de la qualité de ses reportages et il va sans dire que si nous récoltions plus d’argent, cela lui servirait à se doter d’un équipement plus performant.  

 

Échec sans provision

Parfois, on préfèrerait se tromper, quitte à être ridicule.

Ne pas voir venir l’insurrection, rater le coche, ne rien comprendre à ce qui se produit.

Allez savoir pourquoi, dès le début du « mouvement social » en cours, je n’ai rien vu venir, rien senti : pas un tressaillement.

N’allez pas croire que je sois du genre pessimiste désabusé. Tout au contraire, je suis d’un optimisme collectif qui frise parfois l’illusion millénariste. Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit : y’a pas marqué Tarnac non plus ! Mais là : encéphalogramme plat (l’âge ! dirons les mauvaises langues).

Or, comme je n’avais ni recettes magiques à proposer ni envie d’être accusé de désespérer la gare du Nord ou Paris VIII, je me suis tu. En espérant être contredit par les faits.

Les deux ressorts du dit « mouvement social » sont la grève des cheminot·e·s et le mouvement étudiant.

Premier constat : il s’agit bien d’un mouvement étudiant, et non étudiant et lycéen. Pour une ou des raisons inconnues, et à de rares exceptions près, les lycéen·ne·s n’ont pas pris la rue. Pas de mouvement de la jeunesse donc, ou marchant sur un seul pied.

Je n’écarte pas l’hypothèse que des choses passionnantes ou simplement intéressantes se soient déroulées dans certaines universités occupées (à Montpellier, peut-être…). Les informations dont je dispose m’amènent à conclure à un mouvement très en retrait par rapport à ce qui s’est produit depuis 1994 (notamment en 1994 et 1995).

J’ai assisté à une assemblée générale dans Tolbiac occupée[1].

Vous me direz qu’une assemblée, c’est bien peu pour évaluer un mouvement. Certes ! Mais c’était la pire assemblée à laquelle il m’ait été donné d’assister (or, j’en ai vécu beaucoup, et de très pénibles).

Entre 400 et 500 personnes, jeunes pour la plupart, débordant d’énergie (à en juger par leur enthousiasme sonore), réunies dans un amphithéâtre sans que cela produise rien.

Pas une de ces longues réunions confuses qui ne débouchent sur aucune décision pratique. Non. Rien, et dès le début. Jusqu’au dénouement (heureusement rapide).

Tant de jeunes gens persuadés qu’ils forment ou constituent ou réalisent quelque chose, du seul fait qu’ils sont assis sur les mêmes bancs, dans la même salle.

Une assemblée générale d’opérette. Un décor de théâtre.

Mai 68 en farce, ai-je pensé (Salut vieux Karl !)…

…Avant de rejoindre une « manif sauvage », heureusement tolérée par la police, sur un parcours absolument désert à cette heure de la nuit, et rejoignant une gare d’Austerlitz elle-même vide de trains et de cheminots.

Par contre : nombreuses vitres brisées.

Le tout aurait aussi bien pu être organisé par l’Office du tourisme (AG dans fac occupée ; manif sauvage ; 3 vitres par personne comprises dans le forfait ; bruits de sirènes en final).

Farce triste.

Je pense que le malheureux concours de circonstances qui a voulu que le système marchand, arguant du calendrier, « commémore » Mai 68 cette année (période moquée, voire dénoncée par toutes les institutions les années précédentes !) a pesé lourd dans la balourdise du mouvement étudiant. Tantôt se persuadant de faire « mieux » qu’en 68[2], tantôt se contentant (voir plus haut) d’une vague similitude de gesticulations ou de formules.

Je n’oublie pas les déclarations comiques, même si très sincères et bien intentionnées, d’un Lordon assurant à une assemblée d’étudiant·e·s que ce qu’ils faisaient là (oui… quoi donc, au fait ?) était « plus important encore qu’ils et elles ne pouvaient l’imaginer ».

Bref, Mai 68 a plombé 2018.

Ce que l’on peut considérer comme une ironie vacharde de l’histoire.

À défaut de farce, on a parfois poussé à la caricature certaines manipulations bureaucratiques. Lors d’une Coordination nationale étudiante, annoncée pour devoir durer un week-end, l’Unef fit voter qu’on passerait plutôt la nuit à discuter, histoire d’en finir au plus vite au matin, coupant ainsi l’herbe sous le pied des délégués qui ne pouvaient rejoindre la capitale que le lendemain (du fait… de la grève des cheminots).

Quant aux dits cheminots et cheminotes (la mention de ces dernières sur les tracts et les banderoles est bien la seule innovation de la période !), la grève perlée qu’ils et elles ont tentée se révèle malheureusement un échec. Le trait d’ironie d’un humoriste touche, hélas ! juste : « Les cheminots ont réussi à convaincre les Français qu’on peut très bien se passer d’un train sur deux ».

Certes, il y eut ici et là, mais pas davantage que durant le mouvement contre la réforme des retraites par exemple, des tentatives de « convergence », c’est-à-dire des « actions » et manifestations communes.

Mais de « convergence des luttes » générale, il n’y eut et n’y aura point (pour cette fois).

Évitons tout malentendu : je ne juge pas les grévistes ou les occupants-bloqueurs. Si j’avais su quoi faire de mieux, je l’aurais dit. Et oui, sans doute, une grève illimitée – et non « reconductible » ! ce qui met le mouvement, chaque matin, à la merci des syndicats – eut été préférable, mais cette remarque étant dépourvue de toute portée pratique, je ne me suis pas donné le ridicule de la communiquer à qui de droit.

Je me contente de prendre acte d’une situation, loin des incantations.

Sans doute, des faits intéressants me demeurent inconnus (et s’il s’agit bien de faits et non de rumeurs ou d’appréciations subjectives, je me ferai un plaisir de les porter à la connaissance de mon lectorat).

Par ailleurs, aussi promis au proche néant qu’apparaisse l’actuel mouvement, celles et ceux qui y ont participé n’ont certes pas « perdu leur temps ».

Ils et elles ont expérimenté, se sont formé·e·s, on fait des rencontres. Cela nourrira leur expérience de vie et les mouvements futurs.

Il n’en reste pas moins que ce mouvement est un échec, dans la mesure où il n’aura ni empêché ni même sérieusement retardé la démolition libérale entreprise, au pas de charge, par l’actuel gouvernement et le patronat, unis.

Cerise sur le gâteau : en application d’une décision stratégique publiquement annoncée (et mentionnée sur ce blogue) les militant·e·s racialistes ont réussi une o.p.a. (offre publique d’annihilation) sur l’une des très rares nouveautés des dernières années, je veux parler du « cortège de tête », amalgame éphémère de radicaux, de syndicalistes dégoûtés et de manifestant·e·s « ordinaires » ne supportant plus de défiler derrière les bureaucrates et leurs gros ballons colorés.

C’est ainsi que le comité pour la vérité sur le meurtre d’Adama Traoré a pris la tête de la manifestation, présomptueusement baptisée « marée populaire », du 26 mai dernier.

Il s’agissait aussi, c’est vrai, de mettre la gauche en difficulté.

Mais la caractéristique d’un « cortège de tête » étant précisément que personne n’en prend la tête : aucun groupe identifiable, aucune tendance organisée (le Black Block ne répondant pas à la définition), l’o.p.a. s’est effectuée contre le cortège de tête, sa pratique éprouvée des dernières années et la majorité de celles et ceux qui l’ont rejoint[3].

Il est possible que l’opération ne soit pas renouvelée – d’ailleurs, on se demande bien ce qui avait pu dissuader jusqu’ici (à part l’absence de consigne des Indigènes de la République) les familiers d’Adama ou les militants contre les violences policières de participer à des manifestations – mais elle a montré que le dit cortège de tête est bien plus vulnérable à la démagogie racialiste qu’aux tirs tendus de balles de défense.

Il est possible aussi que le cortège de tête disparaisse et que des groupuscules politiques, des associations familiales ou de quartier remplacent – avantageusement du strict point de vue de l’ordre public – les services d’ordre syndicaux.

Voilà qui doublerait l’échec annoncé du mouvement actuel.

[1] « Commune libre de Tolbiac » fanfaronnaient affiches et tracts, quand les appariteurs contrôlaient toujours les grilles et les portes de l’établissement…

[2] J’ai lu sur le site Lundi matin un papier – peut-être humoristique, mais a-t-il été lu avec la distance humoristique nécessaire ? – assurant que les manifestations à visée émeutière de 2018 sont beaucoup plus réussies que celles de 68, quand il est difficile d’imaginer une grille d’évaluation qui puisse embrasser sans ridicule les unes et les autres.

[3] J’ai participé à la première manifestation organisée à Paris après le décès d’Adama Traoré. Partie, si l’on peut dire, de la gare du Nord, elle était bloquée et nassée au bout de deux minutes (le temps de remplir un tronçon de rue servant à la nasse). Une très longue attente permit de vérifier que les familiers d’Adama, nombreux et organisés, n’avaient nulle intention de forcer le barrage policier (très forçable me semblait-il pourtant). Je me souviens de m’être demandé à partir de combien de morts ces mêmes jeunes gens costauds renonceraient à tant de « calme » et de « dignité ». C’est précisément la stratégie politique qui a été importé le 26 mai dans l’ex-cortège de tête.

 

«Et s’il y avait un mort?» entends-je parfois.

Que faire de cette hypothèse? Sommes-nous censés souhaiter un décès, voire chercher un volontaire?

Mais répondons malgré tout. Si par malheur «il y avait un mort» – «la morte» se pense si peu qu’elle ne se dit même pas –, son enterrement serait celui du mouvement.

Avec unité syndicale retrouvée, véritable «marée populaire» et misérables surgeons tentés dans la semaine suivante, avant extinction complète.

En somme, la mort d’un manifestant servirait à euthanasier le mouvement : ni à le relancer ni à le radicaliser.