[ne] NIQUE [que] TA RACE !

« Pourquoi Houria, qui n’est pas la seule à dénoncer le racisme “décomplexé” qui sévit actuellement en France, est-elle une cible privilégiée ? La réponse me semble claire : c’est une femme, elle a un maintien noble et fier, elle s’exprime avec tranchant, et en plus elle est arabe. C’est trop. Elle ne se tient pas à la place qui lui revient, elle bouscule la hiérarchie des rapports sociaux, bref, elle exagère ».

Éric Hazan, Lundimatin, 30 mars 2016

« Il est très facile de discréditer un texte, surtout quand la pensée est complexe et formulée sous forme de paradoxes. »

Océanerosemarie, auteure et comédienne, Libération, 30 mai 2016.

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S’il est un exercice périlleux, c’est bien de tenter de rassurer — ou de contredire — un interlocuteur sur le fait que l’on n’est pas l’aigre misanthrope qu’il imagine. Qu’il s’agisse de racisme ou de sexisme, et la tâche devient surhumaine ! Aussi, que l’on ne compte pas sur moi pour confier ici que je goûte la compagnie de femmes originaire du Maghreb[1], à l’intelligence aigüe, et dont le maintien évoque la dignité conquise de haute lutte sur des cultures d’oppression. On aurait vite fait de me renvoyer dans les cordes d’une « islamophilie » nourrie d’érotisme colonial orientaliste — auquel se rattache d’ailleurs l’expression « maintien noble et fier », par laquelle Hazan emprunte les babouches de Baudelaire[2].

Motus ! donc.

En revanche, je crois pouvoir affirmer à moindre risque que je ne crache pas sur les paradoxes — mot poli désignant les provocations —, dont j’ai éprouvé à mes dépens les difficultés de lecture qu’ils/elles suscitent et les mauvais coups qu’ils/elles autorisent.

Cependant, Houria Bouteldja — au fait ! c’est d’elle qu’il s’agit, et de son livre Les Blancs, les Juifs et nous [3] — ne s’exprime pas seulement de manière tranchante, paradoxale ou même provocatrice, mais dans une extrême confusion mentale et théorique.

Dans cette confusion délirante, les mânes des Indiens d’Amérique exterminés par « les Blancs » réalisent la transsubstantiation d’un fanatique religieux iranien, geôlier et tortionnaire, en « indigène arrogant », c’est-à-dire en rebelle admirable.

Ahmadinejad, ce héros !

Que ledit héros soit aussi bon antisémite qu’Hitler était mauvais peintre ne semble gêner ni la tranchante Houria ni son éditeur.

Qu’a donc fait le dirigeant iranien pour émouvoir ainsi notre auteure ? Il a prétendu tranquillement qu’il « n’existe pas d’homosexuels en Iran ».

« Mauvaise foi exquise » (p. 33), commente Bouteldja. Vieille antienne, surtout, de tous les dictateurs staliniens, en Chine et en URSS : pas de ça chez nous ! Avantage : on ne peut pas nous accuser de mettre en camp ou d’exterminer des gens qui n’existent pas ! Ou alors, quelques rares exceptions, contaminés par la décadence capitaliste.

Bouteldja l’ignore peut-être ; elle est jeune. Qu’importe ! elle retrouve spontanément le même argumentaire. N’était que l’homosexualité n’est plus importé par le Grand Capital (Coca-Cola and rock’n roll) pour miner les paradis socialistes, mais inoculé par le colonialisme blanc (Coca-cola and rock’n roll) pour affaiblir « l’Arabe ».

Le « démocrate blanc » se réjouit de voir « l’Arabe » perdre sa virilité. « Un de moins ! » se dit-il probablement, bien que l’on comprenne assez mal en quoi cela peut le réjouir… Sauf évidemment à considérer soi-même que l’homosexuel, déchu de sa virilité, est par nature inférieur à « l’Homme », en l’espèce « l’Arabe », et fera défaut, le moment venu, aux bataillons de la « race sociale », lancés dans la deuxième décolonisation — intérieure.

Sournoisement attiré par la démocratie blanche vers le piège drag queen, « l’Arabe » est contraint de surjouer la virilité (en salle et en couple). Il indique par là qu’il porte haut ses attributs de « classe de sexe » (ignorée par Bouteldja) sur l’étendard de la lutte de « classe de race » (chantée par Bouteldja).

Beaucoup de féministes pratiquent heureusement ce que l’on nomme aujourd’hui intersectionnalité (analyse combinée des oppressions : de classe, de genre, raciste) ; la grande affaire de notre auteure est d’épargner le ciseau à la virilité de ses frères de « race sociale ».

Elle n’a pas complètement tort lorsqu’elle remarque que

Oui, nous subissons de plein fouet l’humiliation qui leur est faite. La castration virile, conséquence du racisme, est une humiliation que les hommes nous font payer le prix fort. En d’autres termes, plus la pensée hégémonique dira que nos hommes sont barbares, plus ils seront frustrés, plus ils nous opprimeront. Ce sont les effets du patriarcat blanc et raciste qui exacerbent les rapports de genre en milieu indigène. (pp. 94-95)

Mais pas raison non plus, c’est le moins que l’on puisse dire…

Passons sur l’expression « milieu indigène », que je récuse, et qui fait partie de la rhétorique « postcoloniale » réductrice de l’auteure et de son organisation — le parti des indigènes de la république (PIR).

Si Bouteldja prend soin de préciser, dans une déclaration liminaire de son ouvrage (p. 13), qu’elle utilise les « catégories » « Blancs », « Juifs », et « indigènes » comme ne renvoyant pas à « un quelconque déterminisme biologique », je trouve dans ce paragraphe un naïf substrat biologique fantasmé, quant aux effets sur les hommes (et eux seuls) de la frustration sexuelle.

Pour être arabe, l’homme arabe n’en est pas moins « homme », c’est-à-dire « viril » : voilà qui tombe sous le sens étymologique ! Or, ce vir est l’objet d’une double attaque au-dessous de la ceinture de la part de la démocratie blanche : tantôt elle veut les lui couper, de préférence en l’enfilant, tantôt elle moque ses attributs supposés surdimensionnés (comme ceux du Nègre) et en agite le spectre pour effrayer ses filles[4] et leurs pères. Du coup, l’Arabe est… quoi d’ailleurs ? Perturbé ? Voilà, perturbé ! Et même frustré (on suppose que c’est de ne pouvoir exercer un machisme serein sans se voir traiter de « barbare »). Or, plus l’Indigène transplanté est « frustré », plus il opprime ses sœurs.

Du coup, moins les « sœurs de race sociale » de l’auteure énerveront des garçons déjà émasculés, moins elles courront le risque d’être sur-opprimées par eux. Quel dommage qu’Houria Bouteldja éprouve le besoin, pour des raisons tactiques et dogmatiques, de récuser le concept de lutte des classes — ce qui par parenthèse est du dernier chic dans la pensée dominante-démocrate-blanche ! mais cela aussi elle l’ignore — elle pourrait, sinon, se rendre compte qu’elle redonne des couleurs « décoloniales » à la vieille « sagesse » féminine, et enfantine, des milieux populaires : quand l’homme rentre à la maison, humilié par l’esclavage salarié, mieux vaut se rendre invisible pour éviter les coups.

Le pire étant que : ça n’a jamais fonctionné.

C’est ainsi une très vieille morale de la résignation que prêche à ses « sœurs » cette jeune femme au « maintien noble et fier ». Le terme « sœurs » a d’ailleurs une double signification communautariste et familiale.

Après avoir récusé le slogan féministe le plus connu depuis les années 1970, en écrivant « Mon corps ne m’appartient pas » (p. 71), l’auteure évoque une scarification opérée par la mère (« un rite patriarcal » note-t-elle justement) et énumère les personnes dont elle peut écrire : « Je lui appartiens ». On compte : sa grand-mère paternelle, sa grand-mère maternelle, ses grands-pères « tombés martyrs », son père et sa mère.

J’appartiens à ma famille, à mon clan, à mon quartier, à ma race, à l’Algérie, à l’islam. J’appartiens à mon histoire et si Dieu veut, j’appartiendrais à ma descendance. “Lorsque tu te marieras, in cha Allah, tu diras : ‘Ana khitt ou oueld ennass hitt’ [Je suis un fil, et le fils des gens est un mur]. Alors, tu seras à ton mari ”. (p. 72)

Et l’auteur d’ajouter, pour la moquer, la réaction qu’elle prête au lecteur-démocrate-blanc : « La voix : C’est ignoble. »

Si « ignoble » est entendu ici comme contraire de « noble » (pardon Éric !), je me vois contraint d’endosser la caricature préparée à mon intention. En effet, je ne trouve aucune « noblesse » dans cette conception du « destin » des femmes, du « devenir femme » de chaque petite fille, conception commune — avec des nuances et des différences d’intensité — à tous les monothéismes : dépendance par rapport à la famille, au clan, à la religion, aux hommes.

Or, dans toutes ses variantes, les prêcheurs de cette conception du monde se sont prévalu de son caractère « naturel », en le garantissant contradictoirement du sceau « divin ». Mais les religions sont ainsi tissées de contradictions, dont elles exigent que les croyant(e)s les admettent sans maugréer, comme gage de soumission[5].

Donc « Dieu » a créé l’ordre naturel qui lui a paru bon.

Et dans cet ordre naturel créé par un être d’essence masculine, la femme est inférieure à l’homme, aussi « sûrement » que la famille est la cellule de base de la société, et que l’homme a des besoins sexuels impérieux et légitimes…

Voilà pourquoi le féminisme est une escroquerie pour démocrates-blanches-occidentales-égarées-ou-arrogantes.

Ajoutons, ajoute l’auteure (p. 89), que les progrès en matière de droits des femmes et d’égalité des genres ne sont jamais que des concessions faites par le système capitaliste au gré de ses besoins de main-d’œuvre et de régulation sociale.

Bouleversante révélation en effet ! Et donc ? Et donc, pas de quoi estampiller « progrès » ces accidents de l’histoire et encore moins en réclamer l’institution universelle…

Glissons sur le fait qu’Houria Bouteldja appréciera peut-être de pouvoir disposer d’un compte en banque autonome, même une fois mariée (puisque tel est son « destin »), et notons que cette critique est absurde puisque tous les « progrès sociaux », en matière de santé, de salaire, de droits des femmes, etc. ont été certes conquis par des luttes mais concédés/récupérés par un système capitaliste souple et dynamique. Bien fol(le) qui refuserait des allocations chômage, des congés payés ou le remboursement d’une semaine d’hôpital, sous prétexte qu’ils n’ont pas été octroyés par bonté d’âme ou grandeur morale et n’ont pas entraîné la faillite du Capital…

Le fait est qu’Houria Bouteldja fait bon marché (le cas de le dire !) des conquêtes ouvrières et féministes, ce qui est parfaitement logique avec la vision religieuse du « monde-naturel-créé-par-Dieu » dont elle se revendique par ailleurs. C’est quand elle feint de s’adresser aux « autres » — et pour un message « d’amour révolutionnaire » qui plus est — qu’elle force sa « nature ». Le propre de cette « nature » personnelle étant de ne pas exister, si ce n’est à dose homéopathique, diluée qu’elle est dans « la famille, le clan, la nation, le couple, la maternité, la race, l’islam ».

Mais comme elle fait œuvre tactique, elle doit elle-même, comme un vulgaire système économique, faire quelques concessions de langage. C’est ainsi qu’elle veut bien envisager un « féminisme assumé » (p. 84) — par quoi il faut entendre, je suppose, « indigène » et non distillé par le pouvoir postcolonial — ou « féminisme décolonial » (p. 95).

Si un féminisme assumé devait voir le jour, il ne pourrait prendre que les voies sinueuses et escarpées d’un mouvement paradoxal qui passera obligatoirement par une allégeance communautaire. Du moins autant que le racisme existera. (p. 84)

Après tout, on fait bien remonter sur scène — et avec succès, paraît-il — les anciennes vedettes yé-yés : pourquoi ne pas reprendre le vieux refrain du report — aux calendes grecques du « grand soir » — de la libération des femmes ? Silence les femmes ! et allégeance au mouvement ouvrier : du moins tant que le capitalisme existera.

« La critique radicale du patriarcat indigène est un luxe », écrit Bouteldja (p. 84), un luxe que les « femmes indigènes » ne pourraient se permettre. C’est comme du chocolat, ou du caviar pour les pauvres. Pourquoi pas des perles aux pourceaux ?

L’avantage — et l’inconvénient — d’Allah, et de tout « dieu » unique, c’est que c’est une espèce de grand Joker. Il sert à tout et à n’importe qui. Allahou akbar ! crient les djihadistes en mitraillant les jolies filles qu’ils espèrent retrouver (en mode vierge) au paradis ; Allahou akbar ! réplique Bouteldja qui est hostile aux attentats.

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Allah (portrait présumé).

Le problème est qu’à mes yeux, moi qui ne croit en rien ni personne, il n’est pas moins pathologique de croire que le djihadiste va retrouver des vierges au paradis que de croire que moi, incroyant, j’irai directement en enfer (sans aucune compensation sexuelle).

On m’objectera que ce dernier délire est de moindre conséquence dans le présent. Pourtant, être vu aujourd’hui par un autre être humain comme un sous-humain qui mérite, aujourd’hui (je peux mourir à chaque instant) une torture atroce et sans fin n’a rien de rassurant.

C’est en effet pour moi seul, qui n’accorde aucune créance à ces délires, que cette perspective est hypothétique et risible. Pour celui et celle qui « y croit », mon avenir mérité est réellement dans des souffrances atroces (ce qui confine au vœu). Considérée de ce point de vue, la rafale de kalach n’est jamais qu’une légère anticipation. Voilà qui rend, non pas seulement difficile mais radicalement dépourvu de sens le « dialogue » avec des croyant(e)s comme Bouteldja, auquel appelait un collectif d’intellectuels[6].

Ainsi, comment « débattre » avec Bouteldja quand elle révèle la condition à laquelle son « Dieu » peut être envisagée comme une entité sympathique à l’espèce humaine : lui reconnaître un pouvoir absolu et éternel — « Une seule entité est autorisée à dominer : Dieu » (p. 133).

Certes, Allah-version-Bouteldja n’approuve pas, du coup, (si j’ai bien compris !) la domination masculine. Et vaniteux seraient les hommes qui croient pouvoir dominer les femmes — une sorte d’empiètement sur les prérogatives divines…

Je serais lui (Allah), je virerais séance tenante mon dir’ com ! Voyez la catastrophe dans les pays musulmans ! On ne peut pas dire que les mecs ont compris le message, hein !

Mais que penser de Bouteldja elle-même qui va, au détour d’une phrase (p. 97), jusqu’à essentialiser la masculinité : « au fond blanche » (je souligne).

Comment s’y retrouver dans cette confusion délirante à forme de poupées russes, où la masculinité virile naturelle, créée par Dieu comme toutes choses, mais plutôt par les Blancs pour affaiblir les Arabes en la leur ôtant, est une excuse au moins temporaire (« tant que le racisme… ») au machisme et au patriarcat, jusque dans ses manifestations extrêmes comme le viol ?

Car les « sœurs » sont encouragées à subir le viol en silence, puisque plaintes et dénonciations ne feraient qu’affaiblir encore la virilité-blanche-compensatoire des hommes arabes, et par ricochet la sur-domination des sœurs de « race sociale ».

On comprend : plains-toi d’être violée et tu le seras d’autant plus souvent !

Certes, les féministes ont mené de longue date un débat difficile sur la question du recours à la Justice bourgeoise pour sanctionner et prévenir les viols. Peut-on faire fonctionner un système policier et juridico-pénitentiaire que l’on combat par ailleurs en lui confiant des ennemis immédiats, les violeurs ? Ou faut-il préférer le risque de s’y trouver soi-même confrontée pour avoir pratiqué l’autodéfense et les représailles ? Question théorique à mon sens insoluble, sur laquelle je me garderai bien de prendre position ici, laissant à chaque femme le soin de prendre un parti donné à un moment donné, dans une situation donnée, mais dont il faut noter qu’elle n’a jamais été envisagée par le mouvement féministe dans une quelconque complicité avec les hommes agresseurs de femmes.

Pourquoi pas, sinon, faire valoir une excuse absolutoire — y compris dans une vision laïque du monde — pour les violeurs de femmes et d’enfants, au moins « tant que le capitalisme », exploiteur, frustrant et raciste, perdurera ?

Ce que défend Bouteldja — sous couvert d’« amour révolutionnaire » — équivaut à la fois à une assignation communautaire, culturelle et politique, et à une incitation à l’endogamie. Le message étant tout particulièrement destiné aux « sœurs » racisées.

On voit que la conception communautariste et religieuse de la vie ne fait qu’ajouter de la confusion et des divisions à des questions de rapport de genres déjà complexes. On vérifie que les propositions d’Houria Bouteldja ne peuvent être « débattues », mais doivent être combattues en tant qu’elles sont régressives, du double point de vue des droits des femmes et des droits sociaux en général. On constate qu’elles ne peuvent l’être que de manière radicale : y compris dans leurs soubassements religieux et racialistes, et non seulement comme des errements tactiques, commis par des camarades de lutte, dont les points de vue seraient par ailleurs recevables et/ou respectables.

Il ne s’ensuit nullement, comme je l’ai déjà affirmé ici-même, que l’on doive isoler par un silence méprisant les jeunes gens et jeunes femmes attirées par ces positions ou les défendant. Tout au contraire : ils et elles doivent être l’objet d’une propagande attentive pour les aider à se détacher des illusions religieuses et communautaires.

Cette politique passe par un soutien actif aux personnes qui ont quitté l’islam (entre autres) et leurs pays et cultures d’origine, ainsi qu’aux personnes qui sont persécutées, ici et ailleurs, pour leur athéisme et/ou pour leur goûts érotiques.

C’est la seule « politique de l’amour révolutionnaire » qui vaille.

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[1] Ou pas !

[2] « La très-chère était nue, et connaissant mon cœur/ Elle n’avait gardé que ses bijoux sonores,/ Dont le riche attirail lui donnait l’air vainqueur/ Qu’ont dans leurs jours heureux les esclaves des Mores. »

[3] Sous-titré « Vers une politique de l’amour révolutionnaire », édité par Éric Hazan à La Fabrique éditions, 2016.

[4] Certaines n’éprouvent pas la terreur attendue et se laissent tenter… Rien n’est simple !

[5] Voir Tertullien, à propos de la résurrection du Christ : credibile est quia ineptum est (Ce fait est digne de foi parce qu’il est absurde).

[6] « On peut être en désaccord avec les idées de Houria Bouteldja, alors débattons », Libération (6 juillet 2016).

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Bonne occasion de rappeler la toute récente parution aux éditions Libertalia de l’excellent livre de Nedjib Sidi Moussa : La Fabrique du Musulman.

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Benjamin Péret, encore et toujours… [à Nantes, les 19 et 20 novembre]

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Programme

Samedi 19 novembre – 13h00 à minuit

13h30 : ouverture du salon

14:00 : discussion autour de la Révolution espagnole de 1936

16h30 : table-ronde autour du livre et de son économie
intervenants : Gérard Lambert (ancien libraire), les Hobos (distributeurs), Jean-Pierre Duteuil (éditions Acratie) et Charlotte (éditions Libertalia)

19h apéritif dinatif et déclamatoire

21h : projection dur film sur Benjamin Péret,  « Je ne mange pas de ce pain-là » de Rémy Ricordeau puis discussion avec son réalisateur.

Dimanche 20 novembre – 10h à 20h

10h : rendez-vous devant B17 pour une déambulation en hommage à Benjamin Péret dans le centre-ville de Nantes

12H banquet festoir et attentatif

14h : conférence et discussion avec René Chérel autour de Benjamin Péret et le colonialisme

16h00 présentation du livre « Benjamin Péret, l’astre noir du surréalisme »  par son auteur Barthélémy Schwartz

16h30 intermède chantationnant puis table-ronde autour de l’actualité de Benjamin Péret avec Barthélémy Schwartz, Jean-Pierre Duteuil et Rémy Ricordeau

19h apéritif cloturatoire et rangeant

Carte(s) postale(s) de Marseille

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Merci à l’équipe du Manifesten, et aux participant(e)s à la rencontre-débat du 21 octobre dernier autour de la Terrorisation démocratique et de l’anarchisme.

Une bibliothèque en devenir (à laquelle je contribuerai), une librairie, un bar, une belle salle, le tout idéalement situé entre la Plaine et les Réformés. Dommage que ça fume! surtout quand on n’a emporté qu’un seul pantalon, qui pue le lendemain (et qu’on n’a que deux yeux). Non, je ne suis pas intolérant, je suis allergique. Je reviendrai quand même!

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Un peu de poésie populaire, dans les lieux d’un restaurant.

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Je n’avais jamais prêté attention à cette plaque en hauteur, au début de la Canebière (côté Vieux port).

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Cet atlante (d’un immeuble proche de la gare Saint-Charles) n’a pas tort de lever les yeux au ciel: Alexandre 1er, champion «de la paix et de la liberté» est un peu fort de café. Un dictateur, favorisant les Serbes, assassiné par des extrémistes croates. Barthou: un dégât collatéral.

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En parlant de ciel, et spécialement pour celles et ceux que mes cartes postales de voyages indisposent, ce flamboyant coucher de soleil photographié depuis le Cours Julien.

BENJAMIN PÉRET NOUS ÉCLAIRE ! — Un film ~ Un livre

Avec Benjamin Péret, on ne peut s’attendre à ce qu’une année soit « civile », ou — plus sottement encore — « scolaire ».

L’«année Péret» a commencé en 2015, avec la sortie d’un magnifique documentaire de Rémy Ricordeau (et la reparution des Rouilles encagées, chez Prairial[1]) ; elle se poursuit en ce mois d’octobre 2016, avec la parution chez Libertalia d’un livre de Barthélémy Schwartz — cotoyé durant quelques milliers d’heures à Oiseau-tempête, actuel coanimateur de L’Échaudée —, intitulé Benjamin Péret, l’astre noir du surréalisme.

Le livre est en librairies à partir d’aujourd’hui jeudi 20 octobre.

Toutes les bonnes raisons de se réjouir de ce regain d’intérêt pour Péret sont dans le film de Rémy Ricordeau (publié avec un livret), dont on pourra visionner ci-dessous la bande-annonce et un extrait.

 

Pour se procurer le film.

 

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Benjamin Péret est cet homme qui pouvait écrire…

Vierge Marie

sur qui je pisse

après l’amour

Je vous encule

je vous dévore

comme un cochon

…et publier la très austère brochure Manifeste des exégètes, reproduite intégralement sur ce blogue, pour expliquer son éloignement de la IVe Internationale.

Il est aussi, après une passage météoritique au parti communiste, allé rejoindre la Révolution espagnole — dans les rangs du POUM, groupe marxiste antistalinien, puis avec les anarchistes —, ce qui, même si l’on ne peut exiger de l’héroïsme de tous et toutes, reste un fameux discriminant pour la période considérée !

Il n’a pas manqué d’ouvrages de et même sur Péret. Aucun de ces derniers n’était plus, à ma connaissance, disponible, même si la publication des Cahiers Benjamin Péret (n° 1 il y a quatre ans) était un signe annonciateur bienvenu.

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La parution du texte de Barthélémy Schwartz — dont j’avais lu plusieurs chapitres avant publication, et que j’ai eu le plaisir de signaler à Libertalia — est une vraie et bonne nouvelle éditoriale. Ce qui n’est pas si fréquent.

Travailleur pauvre, poète et intellectuel sans prétention, militant sans limite ; révolutionnaire sans concession, anticlérical farouche et internationaliste pratiquant, Péret est un exemple lumineux dans les temps de médiocrité et de compromis idéologiques que nous vivons.

L’honneur des poètes, et disons-le : l’honneur du surréalisme.

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[1] Pourquoi Diable ne pas avoir conservé le titre original et sa contrepèterie : Les Rouilles encagées ?

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L’ASTRE NOIR DU SURRÉALISME

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Sans doute, mais Péret était facilement irascible. Ses colères sont restées fameuses et ses rancunes durables. Tristan Tzara se fera traiter de «sale flic» chaque fois qu’il le croisera parce que, à la fin de Dada, il avait eu la mauvaise idée d’appeler la police pour expulser les futurs surréalistes lors de la soirée du Cœur à barbe. Après la Seconde Guerre mondiale, Tzara se fera régulièrement apostropher par Péret, notamment à la Rhumerie de Saint-Germain-des-Prés devant des clients médusés. Le même incident se renouvellera aux Deux Magots en présence de Sonia et Vera Pedrosa Martins de Almeida, les deux nièces brésiliennes du poète surréaliste. Leur oncle se dressera d’un bond pour cueillir fraîchement l’ancien dadaïste par un retentissant : «Tzara, flic stalinien ! Tzara, flic stalinien* !» Georges Hugnet, que «la seule présence de Péret, rencontré par malchance, faisait fuir, littéralement pris de panique**», note Jean-Louis Bédouin, sera également l’objet de ses détestations. «Péret, rapporte Guy Prévan, pouvait apercevoir quelqu’un dans un troquet et déclarer soudainement, en même temps qu’il commençait à se lever : “Je vais lui casser la gueule, c’est un stalinien !” (heureusement, ses amis le retenaient)***. »

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Loin de conduire ses partisans à se séparer de la société existante et à se réfugier dans une sorte de tour d’ivoire, loin des marécages ensorcelés, l’humour noir œuvrait au contraire comme un révélateur, au sens photographique, délibérément focalisé sur les nœuds problématiques. De ce point de vue, cet humour était une forme de critique permanente de l’ordre social, souvent au goût amer puisqu’il mettait à nu les contradictions essentielles du monde réel sans certitude pour ses auteurs d’être entendus, et encore moins compris de leurs contemporains. Il y avait aussi dans l’humour noir, notait pour sa part Péret, «la fusion du tragique et de l’humour». Comment ne pas évoquer, ici, la figure du jeune Killian Fritsch, lecteur des deux Karl, Marx et Korsch, auteur en Mai 68 de la fameuse inscription «Sous les pavés, la plage», qui s’est suicidé deux ans plus tard, notez l’ironie, en se jetant sous le métro parisien, station Gaîté** ?

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Benjamin Péret a vécu près d’un tiers de ses années surréalistes à l’étranger. Pourtant il n’était pas un «poète voyageur». Si l’auteur du Passager du transatlantique ne recherchait pas l’aventure, il ne la fuyait pas non plus. Il était parti vivre au Brésil par amour pour Elsie qu’il aurait suivie jusqu’au bout du monde. Plus tard, c’est la révolution espagnole qui l’hypnotisera, l’attirant à Barcelone. Puis il quittera la France pour fuir la guerre et le régime du maréchal Pétain et ce sera son long exil mexicain. Dans les années 1950, il retournera une seconde fois au Brésil pour assister au mariage de son fils Geyser. À part un bref voyage aux Canaries avec André Breton en 1935, il s’est surtout déplacé dans les marges de l’espace-temps géopoétique du surréalisme, souvent en décalage avec le groupe. Hormis ces voyages, l’homme était de nature plutôt casanier.

Pour être «dans le coup», selon sa formule, il se familiarisait avec les langues des pays qu’il découvrait, car, note Jean-Louis Bédouin, «il souffrait au milieu d’un peuple différent du sien, de se sentir un étranger*». Les langues qu’il a apprises recouvrent la carte de ses voyages, situés pour l’essentiel dans les mondes ibériques d’Europe et d’Amérique. Témoignages intimes des pérégrinations de ce poète qui ne se considérait pas comme un bourlingueur : Elsie Houston, sa première femme, était brésilienne, et Remedios Varo, la seconde, espagnole.

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Rare Blanc d’Europe à être introduit à sa demande dans les cérémonies religieuses noires, Péret a vécu comme un choc poétique le spectacle des crises de possession rituelles auxquelles il a assisté. Lui, le mangeur de curés, qui ne manquait aucune occasion, même au Brésil, de s’en prendre aux prêtres et au catholicisme, s’est mis à étudier ces cérémonies. Entre novembre 1930 et janvier 1931, pendant qu’à Paris le gouvernement français préparait les fastes de l’Exposition coloniale et les surréalistes le tract Ne visitez pas l’Exposition coloniale!, Benjamin Péret, cosignataire du tract, publiait dans le Diário da Noite de São Paulo une série d’articles* documentés sur les rites noirs au Brésil.

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D’après ses amis surréalistes, Péret faisait rarement allusion à ses activités politiques dans les réunions du groupe. Il avait une manière à lui de cloisonner ses différents mondes*. Les jeunes surréalistes qui avaient rejoint le surréalisme dans les années 1950 ignoraient souvent les détails de ses «vies parallèles». Ils savaient qu’il militait dans un groupuscule léniniste, le Fomento Obrero Revolucionario (FOR), animé par un Espagnol, Grandizio Munis, rencontré durant la révolution espagnole. Cela suffisait à la plupart pour avoir une idée de ses activités militantes sans se sentir concerné davantage. Inversement, Péret évoquait peu le surréalisme dans les réunions politiques. C’est le souvenir conservé par Ngo Van** qui l’avait rencontré à Paris après la guerre, après avoir quitté l’Asie pour fuir, jeune trotskiste cochinchinois, le double acharnement policier du gouvernement colonial français et du communisme d’Hô Chi Minh.

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L’ouvrage de Barthélémy Schwartz (328 p., 18 €) se complète d’un cahier d’illustrations en couleurs de 32 pages, d’un index, d’une chronologie et d’une bibliographie, et se clôt sur une courte anthologie de poèmes de Péret.

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Les dessins qui apparaissent entre les extraits du texte de Barthélémy Schwartz sont de Carotide. Pour contacter l’auteure:

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