Un sommet de l’ignominie capitaliste: externaliser les frontières pour mieux repousser les pauvres

Le capitalisme, que son mouvement naturel d’expansion pousse – comme l’avait noté Marx – à s’étendre à toute la planète  (y compris à la forêt amazonienne !) en vient à combiner de manière tragi-comique les procédés gestionnaires modernes (délocalisation) avec la fonction traditionnelle des frontières: refouler les prolétaires (quand ils sont inutiles au marché de l’emploi) et, au contraire, laisser circuler l’argent.

Les pays de l’Union européenne expérimentent depuis quelques années ce sommet de l’ignominie étatique postmoderne qui consiste à externaliser les frontières, à l’encontre des seuls pauvres bien entendu.

Le parlement danois vient d’en fournir un exemple.

Cessez d’utiliser le génocide commis par les Nazis pour critiquer n’importe quelle mesure autoritaire!

Ce document circule sur Twitter, repris ad nauseam assorti de commentaires surenchérisseurs. Comme s’il y avait une jouissance à coller le génocide commis par les Nazis comme étiquette sur toutes les mesures autoritaires… même celles qui ne sont pas encore prises (ici le «passeport sanitaire»). Pourquoi pas, dans la même logique, qualifier de «nazies» les limitations de vitesse prévues par le Code de la route?

Certes la comparaison ou mieux l’assimilation aux Nazis n’est pas une nouveauté; tout le monde a en tête le slogan «CRS SS». Mais il relève clairement de la caricature politique qui vise à critiquer un corps policier pour les violences qu’il pratique. Je ne pense pas que quiconque a jamais considéré qu’une compagnie de CRS est l’exact équivalent d’une division SS.

On peut certes critiquer l’hypothèse du passeport vaccinal, d’ailleurs contradictoire avec la non-obligation de se faire vacciner, comme il est légitime de critiquer toute forme de fichage. Je parierai cependant que les gens qui font circuler ce genre de message n’ont jamais protesté, eux, contre les innombrables fichiers à justification antiterroriste…

L’usage – dans la situation présente – de la liste des lieux et manifestations interdites aux juifs en 1942 est une obscénité.

Même à supposer, ce qui n’est pas avéré, que l’on s’oriente vers un «passeport» attestant de la vaccination contre le COVID pour celles et ceux qui l’ont choisie, les personnes non-porteuses de ce document ne seront pas écartées de certains avions en raison d’une supposée «race inférieure» mais astreintes très banalement à un type de vaccination, comme il en existe bien d’autres pour telle ou telle destination. Ce dernier point n’ayant jamais suscité de manifestations d’indignation.

Celles et ceux qui ont choisi de ne pas se faire vacciner ne risquent pas d’être raflé·e·s, déporté·e·s et exterminé·e·s. Tout au plus risquent-ils de finir leur existence dans un service de réanimation, aux frais du contribuable, en contribuant à l’épuisement du personnel soignant. On aimerait qu’ils aient la décence d’éviter de nous pomper l’oxygène dès maintenant!

“Vivre… ça, je crois qu’on a arrêté” ~ Hommage à Mathieu Bablet

Je découvre – après tout le monde semble-t-il, mais qu’importe! – le travail de Mathieu Bablet. Histoires, dessins, couleurs, c’est un enchantement. Je ne connais personne qui sache dessiner de grands immeubles comme il le fait, en restituant tout à la fois la poésie, la nostalgie, voire le malaise qu’ils suscitent. Et voici qu’au détour d’un album intitulé La belle mort, où se trouve décrit la situation d’une planète où les insectes gigantesques ont pris le pas sur l’humain (ou plutôt sur les rares spécimens survivants), je tombe sur cette case; je n’ai pas besoin de souligner le rapport évident entre le sentiment décrit par le personnage et celui que la plupart d’entre nous éprouvons depuis quelques mois.

Du même auteur.

“Un impossible travail de déradicalisation” ~ par Alex Albert, Joël Cabalion, et Valérie Cohen

Le Centre de prévention et d’insertion à la citoyenneté (CPIC) a été conçu, après les attentats de 2015, comme la pièce maîtresse de la réponse gouvernementale à l’attirance exercée par le djihad sur une certain nombre de jeunes gens. Hébergé dans un ancien centre éducatif et de formation professionnelle (CEFP) promis à la fermeture, et sis en Indre-et-Loire, le projet s’inspire des centres éducatifs fermés, civils ou militaires, revenus à la mode avec la critique de Mai 68 et sa supposée « culture de l’excuse ». Voulu par Manuel Valls, le projet se solde par un échec complet, dont le travail d’enquête sociologique des auteurs et de l’autrice permet de comprendre l’origine – et les conséquences en termes de souffrance au travail pour les personnels concernés. On peut regretter que la parole des jeunes accueillis eux-mêmes, fort peu nombreux d’ailleurs, n’ait pu être recueillie.

Le projet commence par mettre sous le boisseau ce qui semble pourtant un aspect central du problème, la dimension religieuse de la dite « radicalisation » de certains jeunes. Cet évitement originel est déjà un facteur d’implosion suffisant pour expliquer le fiasco final. Il peut être considéré comme un symptôme parmi d’autres de la difficulté d’une société de tradition catholique – mais largement déchristianisée – à absorber le choc d’un renouveau religieux, via l’Islam de surcroît, qui suscite un engagement minoritaire violent, le plus souvent exercé sur des théâtres d’opérations extérieurs, mais qui peut aussi frapper en France.

Le fait que « la République » et·ou « la France » sont apparues comme les cibles visées, et atteintes, explique en partie le recours à une rhétorique militaire et patriote, au-delà du thème du « retour à l’autorité », joker des discours réactionnaires. Concrètement, le projet, et le règlement qu’il a inspiré, prévoyaient une cérémonie hebdomadaire de type militaire : levée du drapeau, salut aux couleurs, chant de la Marseillaise [1].

Les principaux cadres de l’établissement sont d’anciens militaires, qui ne sont pas passés par la filière du travail social ; ils n’apprécient guère des éducateurs, par définition tournés vers l’éducatif et d’ailleurs soucieux de leurs conditions de travail, en termes d’horaires et de rémunération.

L’ensemble du projet semble combiner, et pas seulement du fait de l’improvisation, toutes les tares des divers éléments des dispositifs français de contention/rétention. Les pensionnaires y entrent à la suite d’un chantage menée par les autorités, pour échapper à un sort judiciaire plus sévère. Du « volontariat forcé », comme le dit un membre du personnel, ce qui évoque le « placement volontaire » prévu par la loi de 1838 (c’est de la volonté des proches qu’il s’agit !). On cite par ailleurs le cas d’une jeune fille déficiente mentale, pour qui le programme du centre n’est pas adapté, ce qui fait penser cette fois aux nombreuses personnes placées en détention pour qui un traitement – à l’air libre – serait préférable. On cite également le cas d’un jeune pensionnaire renvoyé du jour au lendemain, tout bonnement déposé dans une gare des environs, sans billet de train ni destination. Et voilà qui rappelle les procédés policiers à l’égard des personnes migrantes.

Même le public « cible » n’est pas toujours identifiable chez certains pensionnaires, dont « le lien avec la religion musulmane pouvait être considéré comme douteux » (p. 88). Pour les autres, la pratique religieuse est considérée comme une addiction dont le sevrage par la rétention et la discipline du centre peut venir à bout. Le règlement offre une espèce de caricature de laïcité, en renvoyant la pratique (prières) à l’espace privé (en l’espèce : la chambre). La prise en considération de cette dimension évoluera cependant avec le recrutement d’un « aumônier musulman » qui proposera, de sa propre initiative, des cours de religion (et d’arabe). Il faut donc que le projet initial se heurte à ses incohérences pour que l’on en vienne à une solution analogue à celle pratiquée de longue date sur l’antenne d’une radio comme France-Culture, par exemple.

Le livre retrace la montée des tensions entre une direction manifestement hostile à la doctrine de l’ordonnance de 1945 (relative à l’enfance délinquante) et plutôt confiante en un – très vague – mélange d’autorité et de patriotisme, et les personnels qualifiés. À noter, le fait que les représentants syndicaux, focalisés sur les questions d’horaires et de salaires ont mis six mois à prendre en charge cette part de la souffrance des personnels (d’où de nombreuses démissions).

L’autrice et les auteurs notent justement en conclusion qu’il eût été surprenant qu’en l’absence de toute problématisation, une solution émergeât par miracle. En était-il question d’ailleurs ? On peut en douter, tant le « projet » et sa « réalisation » ressemblent à autant de coups de menton, bien dans le style de leur commanditaire Manuel Valls, dont la démission interdisait tout espoir de renaissance. À supposer établi et éclairci le concept de « radicalisation » – ceci uniquement pour les besoins du propos – le « Centre de prévention et d’insertion à la citoyenneté » a montré que l’État n’a rien à opposer à un phénomène dont il ne mesure (plus ou moins bien) que les conséquences statistiques : nombre de victimes d’attentats, nombre de jeunes partis et·ou revenus du djihad. On lira une preuve nouvelle de cette pauvreté (et vétusté, ajouterai-je) des réponses étatiques dans le retour programmé du « service national universel », dont le pitoyable slogan est : « Jeunesse engagée ».

Albert Alex, Cabalion Joël, Cohen Valérie, Un impossible travail de déradicalisation, Érès, 249 p., 24, 50 €.

Statut de l’ouvrage : service de presse amical.


[1] Il est un peu rapide de qualifier (p. 80) l’obligation de chanter la Marseillaise de « symbolique républicaine ».

INOUÏ ! INFORMÉS QU’ILS RISQUENT DE MOURIR, DES GENS S’OBSTINENT À VIVRE !

ASSEZ DE DEMI-MESURES !

INSTAURATION SANS TARDER D’UN COUVRE-FEU À 13h [Sauf pour les escl…., les travailleurs] SUR L’ENSEMBLE DU TERRITOIRE [la matinée est largement suffisante pour se ravitailler]

PORT DE LA CAGOULE OBLIGATOIRE [par-dessus le masque]

INTERDICTION DE: FUMER, MANGER, BOIRE, PARLER, TOUSSER, CRACHER, DANS LA RUE ET LES LIEUX PUBLICS, AINSI QUE DANS LES PARTIES COMMUNES DES IMMEUBLES.

ENREGISTREMENT ADMINISTRATIF DE L’IDENTITÉ DE DEUX PERSONNES AVEC LESQUELLES LES RELATIONS PRÉSENTIELLES SONT TOLÉRÉES [mais non encouragées, cela va sans dire]

POUR LES CONCUBINS NON-COHABITANTS: UNE RENCONTRE HEBDOMADAIRE SERA AUTORISÉE SUR DEMANDE ÉCRITE [mesure conforme aux statistiques sur la fréquence des rapports sexuels]

POUR LES FAMILLES DITES «RECOMPOSÉES», PARENTS ET ENFANTS [leur consentement éclairé sera recueilli à partir de 15 ans] CHOISIRONT UN DOMICILE LÉGAL, VALABLE POUR LA DURÉE DE LA PANDÉMIE. AUCUNE VISITE OU PERMUTATION NE SERA AUTORISÉE [le domicile légal peut cependant être celui des grands-parents; l’interdiction des visites s’applique également dans ce cas]

LES CONTREVENANTS SERONT INTERPELLÉS ET CONFINÉS DANS LES LOCAUX RÉQUISITIONNÉS DES THÉÂTRES, CINÉMAS, SALLES DE CONCERT Etc. [ils y seront vaccinés s’ils ne le sont déjà]

LES RÉCIDIVISTES SERONT DÉCHUS DE LA NATIONALITÉ FRANÇAISE ET PROVISOIREMENT DÉTENUS DANS DES CENTRES DE RÉTENTION ADMINISTRATIVE (CRA).

DANS UN SECOND TEMPS, CES APATRIDES SERONT SOIT ACHEMINÉS EN GUYANE, SOIT CONFINÉS À BORD DE PAQUEBOTS, S’ILS PEUVENT FAIRE LA PREUVE QU’ILS ONT LES MOYENS DE SUPPORTER LES FRAIS OCCASIONNÉS [paiement d’une provision équivalente à six mois de croisière]

JUSQU’À EXTINCTION [éventuelle] DE LA PANDÉMIE, ILS NE POURRONT NI DÉBARQUER SUR LE TERRITOIRE NATIONAL NI ENTRER DANS LES EAUX TERRITORIALES FRANÇAISES.

LES CONTREVENANTS, IDENTIFIÉS PAR LE BORNAGE DE LA PUCE QUI LEUR AURA ÉTÉ IMPLANTÉE AVANT EMBARQUEMENT, SERONT CONSIDÉRÉS COMME COUPABLES D’ASSOCIATION DE MALFAITEURS À CARACTÈRE TERRORISTE ANTISANITAIRE ET POURRONT ÊTRE ABATTUS À VUE PAR LES DOUANIERS, LES FORCES DE POLICE [y compris municipale], ET DE GENDARMERIE, AINSI QUE LES FORCES ARMÉES.

LEURS BIENS SERONT CONFISQUÉS AU PROFIT DE LA RECHERCHE MÉDICALE.

DANS LES CAS OÙ CES PERSONNES LAISSENT POUR ORPHELINS DES ENFANTS MINEURS, CEUX-CI SONT PROPOSÉS À L’ADOPTION [après période de quarantaine et bilan de santé]

[La préservation de la vie exige des sacrifices. Il n’y a pas, dans une société saine, place pour les égoïstes et les inconscients.]