Pour mieux vous accueillir…

Afin de libérer un espace suffisant pour le stockage provisoire des corps des manifestant·e·s qui auront été tué·e·s le matin même aux abords des Champs-Élysées et de l’Assemblée nationale (secteurs interdits), les Catacombes seront exceptionnellement fermées ce samedi 23 mars.

Réouverture prévue – sous toute réserve – «après 14h».

Veuillez nous excuser pour la gêne occasionnée.

GÉNÉRAL, NOUS [y] VOILÀ!

Certes, le gouverneur militaire de Paris, le général Bruno Le Ray, invité ce matin de France Info (c’est par ce canal que vous apprendrez un éventuel coup d’État militaire) n’a fait que rappeler le cadre légal dans lequel s’inscrit l’action de la force Sentinelle en appui de la police et de la gendarmerie (déjà une force militaire!).

Mais l’effet psychologique recherché, relèverait-il de la rodomontade, est assez clair. Le gouvernement a usé de tous les moyens de violence à sa disposition: matraquage, gaz lacrymogènes en grenades, en spray, en gel et en poudre, blindés, canons à eau, drones (pas encore tirant, mais ça viendra), balles non-létales, grenades de désencerclement, remise en service des «pelotons voltigeurs» à moto, de sinistre mémoire*. Il a délibérément mutilé des dizaines de personnes, gravement blessé des centaines d’autres. Aujourd’hui, non seulement des dizaines de personnes ont perdu définitivement l’usage d’un œil ou d’une main, mais elles sont astreintes à un régime d’interventions chirurgicales, de surveillance médicales, qui s’étendra sur des années. Plus d’un mois après avoir été visée et atteinte à la tête, une amie me dit ne pas savoir si elle devra et pourra être opérée ou non. Des centaines de personnes souffrent de problèmes auditifs, d’équilibre, de sommeil, de mémoire, de stress post-traumatique, etc.

Mais ça n’a pas suffi!

Ça n’a pas suffi à dissuader des dizaines de milliers de personnes, lesquelles ne se concertent pas entre elles à l’échelle du pays (elles ne sont pas adhérentes d’une même organisation, ni même souvent de quelque organisation que ce soit) de continuer à manifester leur colère par des manifestations de rue, des blocages, la construction de lieux de rencontre et de débat, etc.

Ce qui se produit aujourd’hui est une banalité des situations de graves crises sociales. La peur a changé de camp: elle est du côté de la force brutale.

En mobilisant l’armée, ne serait-ce que symboliquement, en laissant «fuiter» dans les médias les déplorations de crocodile sur l’hypothèse-qu’on-ne-peut-plus-écarter qu’un·e manifestant·e décède, en s’abstenant de contredire ou de poursuivre les quelques appels fascistes à «tirer dans le tas», le gouvernement brûle sa dernière cartouche quant à l’ordre public.

Pour le reste, il affecte de mener à son terme l’organisation du «Grand débat» – une espèce de parodie d’états généraux – censé dissuader la canaille de s’armer de piques.

Le moment décisif, pour tout mouvement social qui outrepasse ses revendications et objectifs initiaux est celui où, confronté à la violence de la répression, il balance entre le respect pour les institutions et la tentation insurrectionnelle. La question est celle de la légitimité du pouvoir en place, et du système dont il assure la gérance.

Il semble, et c’est une situation originale, que la remise en cause de la légitimité du pouvoir s’est cristallisée très rapidement dans le mouvement dit des Gilets jaunes, au moins pour une grande part de ses composantes.

Bien entendu, le pouvoir compte (comme toujours) sur l’essoufflement du mouvement. Le problème paradoxal auquel il se heurte est que – hormis les rapports de surveillance des services, auxquels nous n’avons pas accès – le seul baromètre à sa disposition pour évaluer l’efficacité de sa stratégie est le nombre de manifestant·e·s. Or ce nombre baisse artificiellement, en proportion de la répression. Des milliers de personnes restent chez elles, peu tentées par l’énucléation (et comme on les comprend!). Mais les crétins estiment – à grand tort! – qu’un·e manifestant·e renonçant à manifester est un·e citoyen·ne reconquis·e… ou maté·e. Sans parler du fait que des dizaines de milliers d’autres continuent à battre le pavé (dame! tant qu’il est chaud…). On avait observé un phénomène équivalent, mais de moins grande ampleur, avec lesdits «cortèges de tête».

L’épouvantail galonné exhibé ce matin est la dernière pièce de ce pauvre jeu. Elle n’aura aucun effet dissuasif, je suis heureux de l’annoncer ici aux services. Nous sommes parvenus au point de rupture de ce que j’ai appelé la terrorisation démocratique. Ce gouvernement a déjà perdu la bataille de la rue.

La suite pourrait être beaucoup plus violente encore. Plus intéressante aussi…

* Mention omise dans la première version du texte.

“Une sacrée jaunisse” ~ par Gilles et John

M’enfin, les Gilets Jaunes, z’ètes pas sympas d’avoir obligé notre roitelet à écourter ses vacances au ski. C’est presque aussi méchant que les émeutiers de 68 qui avaient obligé la vieille baderne De Gaulle à revenir de chez son (des)pote Ceaucescu pour essayer de mater la canaille.

Mais c’est sympa de vous être fondus nombreux dans la «marche du siècle» pour sauver le climat. Ça a permis à tous les éditocrates de dire que la manifestation « bon enfant » n’était pas celle de Gilets Jaunes, bien que ceux-ci y aient été très visibles et bien que les slogans dominants y aient fait clairement le lien entre vies sabotées et saccage de la planète.* Les Gilets Jaunes n’étant, évidemment, que ces voyous qui cassent tout, y compris des policiers qui sont pourtant si tendres avec eux. Car même ceux qui ne cassent rien mais laissent faire ces voyous sont leurs «complices». Parole d’expert. «Comprendre, c’est déjà excuser» disait hier un autre expert. Pour n’être pas accusé de complicité avec ce qui ressemble fort à une grosse colère, il faudrait sans doute… ne pas manifester. Ou, mieux, se faire auxiliaire des matraques répressives, comme certains fascistes marseillais.

Ce n’est donc pas sympa d’avoir mis le feu au Fouquet’s. Où les Sarkozy futurs vont-ils pouvoir fêter leur accession au trône ? Manquerait plus que vous vous en preniez aux yachts de luxe ! Ça serait vraiment la cata. Pas sympa non plus d’avoir cassé des boutiques de fringues «haut de gamme». Où nos saigneurs vont-ils pouvoir s’habiller maintenant ? Tout de même pas chez Tati ou Emmaüs! Quant au pillage de la boutique du PSG c’est évidemment une inqualifiable agression contre un fleuron des jeux du cirque patriotique, mais ça aura au moins l’avantage de faciliter le travail des policiers en banlieue: Dès qu’ils verront un môme vêtu d’un T-shirt du PSG ils sauront que c’est un pillard sur lequel ils pourront se permettre de baver en toute justice.

Reste le «drame» évité de l’incendie d’une banque qui aurait pu s’avérer grave pour une femme et son bébé habitant au dessus. Gageons qu’on se désole dans les rédactions que ce « drame » ait été évité. On sent bien la déception des éditocrates. Bien sûr, en bons professionnels, ils savent mettre l’accent sur le «drame», de manière à ce que ce soit ça qui s’imprime dans l’esprit des spectateurs, et non le fait qu’il ait été évité. Que voulez vous? C’est un métier. On sait y faire feu de tout bois quand il s’agit de modeler l’opinion. Mais ç’aurait tout de même été beaucoup plus rentable en émotivité spectaculaire si ces innocents avaient brûlé! Et, pour le coup, les Gilets Jaunes auraient été, enfin, totalement discrédités.

Vous n’êtes donc pas sympas avec nos maîtres. Vous les obligez à prendre des poses martiales ridicules, cracher des proclamations exorcistes**, alors qu’en réalité ils sont morts de trouille. Vous leur avez foutu une sacrée jaunisse, qui ne va pas les lâcher. Car ils savent que si votre révolte s’étend et se renforce ils perdront tout pouvoir de nuire.

Alors, arrêtez de les maltraiter. Mettez fin à leur angoisse. Offrez-leur de longues, très longues, très très longues vacances.

Gilles et John.

18 mars 2019.

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* C’est aussi ce qui a permis d’occulter largement la Marche des solidarités de soutien aux migrants et sans-papiers et contre les violences policières qui était une des composantes de cette manifestation.

** «Force restera à la loi» Par quoi il faut entendre : Notre loi s’imposera par la force.

 

Après l’émeute, la meute

Durant l’événement même, luxe de la technologie moderne, on peut savourer sur BFM Tv les éructations de faux experts et de commentateurs en toc. Airs compassés, prophéties funestes, contrevérités historiques et bouffées délirantes en tous genres…

Mais après l’émeute (et réunion du bureau national…), on a le plaisir supplémentaire de lire les communiqués de syndicats policiers. Ici celui de Synergie Officiers, que je vous laisse goûter, sans commentaires.

Si nécessaire, pour une lecture plus aisée, ICI le texte au format pdf.

Taisiia Cherkasova ~ peindre pour le vivant, pour la vie, pour vivre ~ Expo à Paris XIe, du 15 mars au 5 avril

En février 2019, dans le Michigan, un vent polaire venu de l’Arctique, combiné à des pluies verglaçantes a littéralement gelé des pommes sur leurs branches. Pourrie, la chair est tombée laissant accrochés aux pédoncules des fruits de glace translucide. Pendant ce temps, en Arctique, le réchauffement climatique chasse les ours polaires de leur habitat. La même catastrophe industrielle souffle ainsi le froid et le chaud, vitrifie la flore, la faune et toute vie, y compris humaine.

Les photographies des «pommes fantômes» du Michigan m’ont immédiatement fait penser aux toiles de Taisiia Cherkasova où elle a représenté, dans une intuition saisissante, deux ours devenus transparents, dont seule la tête demeure animale et reconnaissable.

Les ours de glace s’effacent en partant de la queue, comme le chat du Cheshire dans Alice au pays des merveilles, mais ce qui demeure perceptible le plus longtemps n’est pas un sourire, plutôt un rictus de souffrance (davantage que de colère !).

Il faut bien faire confiance aux humains pour la manifester, cette colère, quoique leurs têtes ne soient guère rassurantes, remplies de vent ou d’eau croupie dans laquelle flotte un poisson mort…

On peut croiser Taisiia Cherkasova dans les manifestations dites – de manière bien réductrice à mon goût – «marches pour le climat». Elle y brandit une pancarte où figure une de ses toiles, que (presque) personne ne connaît encore. Comme elle veut me signifier que la révolte écologique qui l’anime n’est pas de simple opportunisme, elle me dit, montrant l’ours qui tire la langue, épuisé, les yeux clos : «Tout ça me tient le cœur !» Peut-être a-t-elle voulu dire «me tient à cœur»? mais par-delà une éventuelle maladresse, la formule condense bien la sincérité de l’engagement et la sensation d’oppression qui le justifie.

Si la peinture de Taisiia Cherkasova évoque irrésistiblement le surréalisme (on pense parfois à Magritte), ça n’est pas une peinture du rêve – comme sait en produire, et avec quel merveilleux talent Guy Girard – même si l’une de ses toiles porte ce titre (voir ci-après).

C’est, me semble-t-il, une peinture d’après le cauchemar; une peinture du réveil et de l’appel à la conscience. Taisiia, ingénieure en génie civil, me confiait d’ailleurs se nourrir au moins autant de publications scientifiques que de Boulgakov (en littérature) et de Bosch (en peinture).

Qu’elle peigne des animaux venus se venger du système qui les éradique – «Tant qu’à crever, autant encombrer mes assassins!» semble dire cet énorme poisson échoué sur une esplanade [1] – ou qu’elle imagine des chimères (ici des oiseaux faits pour lutter «becs et ongles»), la jeune femme propose à la faune un «pacte d’agression» en défense contre le monde qui a fait du vivant une curiosité pour jardins zoologiques et une matière à brevets.

Jouant de la beauté, de l’étrangeté, de la surprise, elle nous montre à la fois le pire, vers lequel nous glissons, et l’utopie d’une vie meilleure. De l’un à l’autre : le combat.

Voyez ce crocodile, tout entier de porcelaine : pour lui, il est trop tard (au moins ne finira-t-il pas en ceintures ou en godasses !).

Voyez cet orang-outan [2], dont les mains – d’habitude si «humaines» n’est-ce-pas, et pour cause ! – ont muté jusqu’à se transformer en bocaux de confiseries (peut-être celles que les enfants lui lancent dans son enclos).

Attendrons-nous de subir le même sort et d’être exhibés comme les «chimpanzés du futur» que voient en nous et auxquels travaillent les trans- ou «posthumanistes»? Taisiia Cherkasova est de celles et ceux qui sont persuadé·e·s que l’urgence doit être une alarme et un stimulant, non un prétexte au cynisme vulgaire et au renoncement. Grâce lui soit rendue !

Claude Guillon

[1] Désert dallé, que l’urbanisme moderne préfère aux places vivantes.

[2] « Homme des bois », en malais.

«Pomme fantôme» du Michigan

«Rêve» (ci-dessus)

[J’ai recueilli ce crocodile.]

Taisiia Cherkasova – ici photographiée avec l’orang-outan auquel il est fait allusion dans ma chronique – est née le 2 Janvier 1991 à Dnipropetrovsk, dans l’Est de l’Ukraine.

Le site de Taisiia Cherkasova.