“Nanterre, du bidonville à la cité” ~ par Victor Collet

J’ai rencontré Victor Collet il y a quelques années dans un bar de la Plaine, à Marseille. Notre relation a commencé sur un quiproquo: je l’ai abordé le prenant pour un autre garçon croisé dans les mêmes parages. Heureuse confusion et belle rencontre! J’ai suivi, de loin en loin, les péripéties rédactionnelles et éditoriales de sa thèse devenue livre et les affres du jeune auteur (j’espère qu’elles deviendront les affres de l’auteur tout court et qu’il continuera à écrire). Je ne dirais pas que j’ai été aussi soulagé que lui de voir paraître Nanterre, du bidonville à la cité, dans la belle collection «Mémoiresociales» des éditions Agone, mais disons que ça m’a fait très plaisir.

Ma position de lecteur est assez paradoxale puisque je peux dire à la fois que je ne connais rien au sujet qu’il traite et tout aussi bien que l’histoire ici rapportée – à l’issu d’un travail de dix ans, après des milliers de pages d’entretiens retranscrites – m’est familière en ce que ses échos parvenaient au militant dans les années 1970.

C’est d’ailleurs une des questions que la lecture de ce livre – hors de tout questionnement culpabilisant – a suscité pour moi: Comment se fait-il que j’ai (que nous ayons pour la plupart) pu rester à ce point à la marge d’une histoire qui, certes, était censée se dérouler à la marge de notre monde. Cette «étrangeté», des centaines d’articles (dans Libération, qui était un autre journal), de tracts, d’affiches et de meetings ne l’ont pas atténuée, plutôt dissimulée dirais-je.

De ce fait, je reconnais (presque) tout de cette histoire inconnue de moi, tous ses éléments disparates, des noms de militants, de victimes de la violence meurtrière des flics, des usines en grève…

Cette histoire de Nanterre est aussi une histoire du militantisme, d’abord celui auprès des travailleurs immigrés, qu’ont pratiqué avec plus moins de bonheur, et souvent sur le mode du «prêtre ouvrier» ou de l’«établi», des catholiques de gauche et des militants gauchistes. Enfin celui des immigrés eux-mêmes.

On retrouve ici plusieurs tendances de l’extrême gauche, libertaires et maos surtout (les trotskystes brillent par leur absence) qui utilisent la faculté de Nanterre comme «base», y organisant une «crèche sauvage» dont ils·elles veulent se servir comme d’une passerelle entre le bidonville et la fac.

«En face», l’État bien sûr, ses CRS, sa brigade spéciale qui rase les baraques ajoutés ou agrandies et terrorise ses habitants, mai aussi le parti communiste dont on ne sait qui il supporte le plus mal, des immigrés ou des gauchistes qu’ils attirent.

Trente années de discours sécuritaires ont consacré un regard dépolitisé, sinon racial, sur les classes populaires. Les supposées «Trente Glorieuses» continuent d’être contées comme une période de progrès social sans équivoque. Trente ans d’habitat provisoire et de gourbis sordides en banlieue, d’asphyxie au charbon et de saturnisme restent largement ignorés. Quant aux années 1968, elles sont ravalées au rang de révolte culturelle et sexuelle. Les années rouges sont souvent méconnues par les militants eux-mêmes, qui préfèrent se souvenir des luttes anticoloniales ou contre la ségrégation outre-Atlantique. Oubliés, les grèves ouvrières et immigrées, l’usine et un parti communiste omniprésents, le christianisme social, l’anti-impérialisme et l’antifascisme, les premiers collectifs de défense contre la surexploitation et le logement indigne des travailleurs et familles immigrés.

En produisant cette histoire de Nanterre aux prises avec son prolétariat immigré, la plupart du temps ignorée des militants d’aujourd’hui, Victor Collet nous offre – depuis cette «banlieue» toujours stigmatisée – une nouvelle histoire populaire de la période qui va de la guerre d’Algérie aux années 1980.

Nota. Parmi les personnalités qui se distinguent dans les luttes et le récit qui en est fait, je distinguerai (subjectivement) Mogniss H. Abdallah (auteur chez Libertalia de Rengainez, on arrive ! Chroniques des luttes contre les crimes racistes ou sécuritaires, contre la hagra policière et judiciaire (des années 1970 à aujourd’hui) et Mohammed Kenzi, dont Victor Collet m’a fait connaître le très beau petit livre La Menthe sauvage, qui mériterait d’être réédité aujourd’hui.

Consulter la présentation du livre sur le site des éditions Agone.

Tenez-vous informé des rencontres avec l’auteur.

Serge Quadruppani, dont je m’inquiète d’être si souvent d’accord avec lui ces derniers temps (heureusement, je consulte la semaine prochaine) a publié sur Lundimatin le premier d’une série de deux articles sur le livre.

Dans Politis, du 6 mars 2019, Laurence De Cock & Mathilde Larrère ont notamment écrit:

Le livre de Victor Collet n’est pas une énième narration des conditions de vie dans les bidonvilles, c’est une étude socio-historique qui s’attaque à des pans jusque-là négligés : comment la présence des bidonvilles a-t-elle contribué à redéfinir la ligne du PCF sur l’immigration ? Quelles ont été les actions des groupes locaux militants de gauche ? Collet retrace une histoire de luttes et de rencontres en une balade urbaine jalonnée d’archives inédites et de photographies.

Collet Victor, Nanterre, du bidonville à la cité, 432 pages, 22 €.

À noter: L’ouvrage est enrichi de plans et de nombreuses photographies.

 

Statut de l’ouvrage:

Envoyé en service de presse par l’éditeur.

Notre-Dame ~ l’obscénité montée en flèche

 

De la cathédrale parisienne, le feu a hélas détruit la partie la plus aimablement fréquentée – et par des êtres utiles de surcroît : abeilles et faucons.

Les touristes, eux, peuvent continuer d’acheter des représentations grossières en plastique, fabriquées à Taïwan, auxquelles la flèche désormais anachronique donne un air de précieux témoignage.

Comme beaucoup de parisiens, j’ai fréquenté Notre-Dame, non pas tant dans ses allées de pierre – nous en fûmes chassé·e·s jadis, mon amante de 16 ans et moi, tant sa jupe était brève ! – que par les chansons populaires. Et puis elle était là, visible, depuis les quais et les ponts que j’arpentais volontiers dans ma jeunesse. Je l’ai visitée encore, sur les épaules de Quasimodo, et sur les traces d’Adèle Blanc-sec. Qu’elle brûle – hors de toute insurrection s’entend – m’a navré.

Mais voir et entendre ceux-là qui croient nous déplacer sur leur échiquier, qui nous méprisent, et nous saignent se composer devant leurs miroirs de grands sanglots de parade, en appeler à l’unité nationale – le même appelait hier une manifestante blessée par ses flics à davantage de « sagesse » ; comme ce doit être commode de n’avoir pas à s’essuyer la bouche entre deux ordures ! – voilà qui me tire des larmes.

— Nous reconstruirons! disent-ils.

Or, de Paris, ce que les révolutions, les incendies, les Prussiens, les Nazis, trois guerres et des bombardements, amis comme ennemis n’avaient pas réussi à mettre à bas, ces gens l’ont détruit, au nom de la modernité, pour le profit et le bien-être en copropriété de leurs ami·e·s et des employé·e·s de leurs ami·e·s. (Qui d’autre subsiste à Paris aujourd’hui?)

Immeuble par immeuble (les « dents creuses » à combler), ou quartier par quartier (voyez les anciennes Halles) ils ont « réhabilité » ce qu’en vérité ils condamnaient, à la démolition et·ou à l’expropriation.

Pour ne pas être réduit à l’état de décombres, mieux vaut être un lieu de culte fréquenté. Parce que les lieux de vie, eux, surtout s’il s’agissait de la vie des humbles, ont été – quand ils échappaient à la boule du démolisseur – impitoyablement vidés de l’intérieur comme des coquilles : locataires chassé·e·s, poutres grattées, façades « sauvegardées ». Voyez la Maub, la Contrescarpe, Pigalle, etc.

Et oui, Notre-Dame, ou plutôt sa silhouette (ne disons rien de l’actuel « parvis » !) restait attachée dans mon esprit à cette ville disparue, détruite.

Les assassins de Paris (pour reprendre l’expression de Louis Chevalier) sont mal venus de s’attendrir sur un ilot qu’ils n’ont renoncé qu’à regret à défigurer (on se souvient du projet chiraquien de recouvrement de la Seine, qui aurait fait une jolie trois voies ; un jour, peut-être…).

Et comme elle est bienvenue cette catastrophe patrimoniale, n’est-ce pas ! Inutile de fantasmer je ne sais quel complot incendiaire pour constater avec quel soin l’Élysée a emmagasiné les milliers de mètres cubes de fumée produits, pour les télédiffuser aussitôt dans un pays qui riait d’avance des non-propositions censées apaiser la colère des Gilets jaunes.

Une semaine d’épargnée! Ne vous y trompez pas: on a gagné des guerres pour moins que ça! Et comme, décidément, l’État français ne sait pas résister à une bourde, on a nommé un général (j’ai oublié le nombre d’étoiles, mais il est dûment précisé) à la tête de la reconstruction.

Un militaire. Pour mener à la cravache des tailleurs de pierre ! Tout de même, l’ignorance stupide de ces gens est parfois réjouissante, et l’on souhaite bien du malheur au galonné ! (port du casque o-bli-ga-toire)

En attendant, les financiers financent (on reçoit, par faveur spéciale, leur progéniture dans les gravats), les religieux œcuménisent à tout va, et Mme X. de Chamalières envoie son écot, ostentatoirement désolée de « ne pouvoir faire plus ».

Ah! sacré nom de dieu de bordel de vierge enceinte, en voilà de la Nation ou je ne m’y connais pas ! La Nation, outragée, la Nation grenadée, matraquée, mais la Nation retrouvée, recimentée dans l’émotion et dans la fierté de son glorieux passé (un quart d’eau bénite [versez sur les racines], un quart de monarchie héréditaire, et la main du Zouave).

Puisque nous en sommes à parler promenades en ville, j’aimerais vous dire un mot d’un autre lieu, plus cher à mon cœur, bien qu’il ne puisse se prévaloir d’aucune mémoire particulière, si ce n’est de celle des gens qui y ont vécu, depuis des siècles. Je pense à la rue d’Aubagne, à Marseille. Elle figure déjà sur le plan de 1792 que je possède.

C’est une rue pleine de senteurs et de bruits, une rue vivante, pentue, souvent sale. Et habitée par des pauvres.

Des immeubles vermoulus ou des politiciens véreux, qui croyez-vous qui s’écroulât d’abord ? Écrasant, non des statues ou des reliques déjà fausses le jour de leur achat, mais des êtres humains.

Ce drame «fit-il nation»? Vit-on les fondations de ceci, les bienfaiteurs de cela, les conseils régionaux de l’autre bout du pays se disputer l’honneur de contribuer au relogement des sinistré·e·s (ne parlons pas de reconstruction des immeubles) ? Il semble que non. Faut-il d’ailleurs le regretter ?

Tout le monde a su. Tout le monde, même Mme X de Chamalières, a compris que ce drame humain allait être l’occasion (inespérée ? ou au contraire préparée ? au moins attendue) de rattraper un retard scandaleux dans l’urbanisation bourgeoise d’un centre ville abandonné à des pauvres. On a depuis évacué un nombre important d’immeubles décrétés « en péril » …en rêvant d’un miraculeux « effet dominos ».

La solidarité avec les délogé·e·s de Marseille – et autres lieux – est aussi honorable que nécessaire. La gigantesque quête pour la reconstruction de Notre-Dame de Paris, dont on va nous rebattre les oreilles – durant combien d’années ? – le discours larmoyant, mystique et nationaliste qu’elle permet et légitime, sont une escroquerie politique, financière et mémorielle qu’il importe de dénoncer comme telle.