“Tôt ou tard” ~ par Taisiia Cherkasova

«Tôt ou tard» est un nouveau tableau de Taisiia Cherkasova, que j’ai eu le plaisir et le privilège de voir aujourd’hui – en chaire et en os pour l’artiste et en peinture pour le tableau. La reproduction ci-dessus ne rend pas justice à l’extraordinaire minutie de réalisation du «grain» de la peau. Aussi me suis-je permis (sans en référer à l’autrice) de sélectionner un détail qui montre bien, je pense, ce souci du détail, qui évoque la technique de la mosaïque.

Tôt ou tard? Le plus tard possible…

Même si chacun·e peut se rassurer (— Je n’en suis pas encore là!), nous avons bel et bien mis le doigt dans de multiples engrenages qui nous mènent via la nourriture transgénique, entres autres chemins mal fréquentés et pavés d’intentions mauvaises, aux humains modifiés et «augmentés». Le regard granuleux, d’un vide mortel, que pose sur nous le modèle de Taisiia Cherkasova, c’est le regard posthumain. Le nôtre dans le miroir de ce futur-là, si nous le laissons advenir. Le malaise que nous éprouvons à sentir ces «yeux» braqués sur nous, l’attraction/répulsion que suscite cette nudité monstrueuse sont des signaux d’alerte bienvenus. Et l’occasion de vérifier la richesse d’inspiration et la maîtrise d’une jeune artiste.

Le coup de chalumeau dans les vignes du Midi n’est pas une calamité agricole

Je suis vigneronne.

Je n’écris pas en qualité de vigneronne.

Je n’écris pas non plus en qualité de vigneronne victime d’une calamité agricole, d’une catastrophe naturelle ou d’un accident climatique. Ce qui s’est produit dans les vignes du Gard et de l’Hérault vendredi 29 juin, est d’une tout autre nature, d’un tout ordre, ou plus exactement d’un tout autre désordre.

J’écris en qualité de témoin du changement climatique à l’œuvre, qui est en fait un bouleversement, qui ne concerne pas ici des vignerons, là des arboriculteurs, hier des pêcheurs, demain des Parisiens asphyxiés, mais bien tous, citadins ou ruraux, habitants du Sud comme du Nord, de l’Ouest, ou de l’Est.

J’écris en qualité d’hôte de la terre. Nous sommes chacun, individuellement, interdépendants les uns des autres.

J’étais vendredi matin dans les vignes pour faire un tour d’inspection des troupes et ramasser des abricots dans la haie de fruitiers que j’ai plantée en 2010 entre les terret et les cinsault. Il faisait déjà très chaud. Je ne sais pas combien, je ne veux pas ouvrir le livre des records. Je suis rentrée au frais, et je me suis plongée dans la lecture d’un livre passionnant, La vigne et ses plantes compagnes de Léa et Yves Darricau. J’ai repoussé la plantation de 30 ares de vignes à l’origine programmée pour cette année, à plus tard, à quand je saurai comment et quoi planter. Je cherche. À 18 heures, Laurent, mon voisin de vignes avec qui je fais de l’entraide, m’appelle :

— Là-haut à Pioch Long, les syrah sont brûlées.

— Comment ça brûlées ?

— Oui, brûlées, les feuilles, les raisins, comme si on les avait passé au chalumeau.

J’ai pris ma voiture, et je suis allée dans les vignes. Quand j’ai vu à La Carbonelle, les grenaches, feuilles et grappes brûlées, grillées, par zones, sur la pente du coteau exposée sud-ouest, je n’ai pas pensé à la perte de la récolte. J’ai vu que certaines étaient mortes, que d’autres ne survivraient pas. Il faisait encore très très chaud et j’ai été parcourue de frissons. La pensée m’a traversée que c’était là l’annonce de la fin de l’ère climatique que nous connaissons, la manifestation de la limite de l’hospitalité de la terre. Puis je suis passée sur le plateau de Saint-Christol, là où depuis le XIIème siècle l’homme a planté des vignes pour qu’elles bénéficient pleinement des bienfaits du soleil et du vent. Et là, à droite, à gauche, j’ai vu des parcelles de vignes brûlées, grillées dans leur quasi-totalité.

Il y aura des voix, celles des porte-parole des vignerons, chambre d’agriculture, représentants des AOC, et c’est leur rôle, pour évaluer les pertes de récolte, la mortalité des ceps, et demander des indemnisations.
Il y aura les voix invalidantes de la culpabilité, celle des gestes que l’on a faits dans la vigne les jours précédents et que l’on n’aurait peut-être pas dû faire, ou ceux que l’on n’a pas faits et que l’on aurait dû faire. Et si j’aurais su…. À ceux-là, je réponds, les si n’aiment pas les rais.

Il y aura des voix pour dire qu’à cela ne tienne, on va généraliser l’irrigation, et si cela ne suffit pas, eh bien on plantera des vignes, plus haut dans le Nord, ailleurs. Peut-être même y en aura-t-il pour s’en réjouir. À ceux-là, je réponds qu’ils sont, au mieux des autruches, au pire des cyniques absolus et immoraux, dans les deux cas des abrutis aveugles.

Ce qui s’est produit ce vendredi 29 juin dans les vignes du Midi, est un avertissement, un carton rouge. Ce n’est pas seulement les conséquences d’un phénomène caniculaire isolé doublé d’un vent brûlant, mais la résultante de trois années successives de stress hydrique causé par des chaleurs intenses et de longues périodes de sécheresse qui, année après année, comme nous prenons chaque année des rides, ont affaibli les vignes, touchant ce vendredi 29 juin, celles qui étaient plantées dans ce qui était jusqu’alors considéré comme les meilleurs terroirs. C’est aussi la résultante d’un demi-siècle de pratiques anagronomiques.

La Carbonelle est plantée de vignes depuis 1578. C’est un mamelon en forme de parallélogramme bien exposé au vent et soleil. Ce qui s’est passé le 29 juin, dit que l’ordre des choses s’est littéralement inversé. Le vent et soleil ne sont plus des alliés de l’homme. La solution de l’irrigation est la prolongation d’un défi prométhéen. On se souviendra qu’il lui arrive quelques bricoles à Prométhée. Cela dit aussi que le changement va plus vite que la science agronomique et ses recherches appliquées, cela nous précipite dans un inconnu. Il nous faut radicalement changer notre rapport à la terre, ne plus nous en considérer comme des maîtres, mais des hôtes, que l’on soit paysan ou citadin.

Ceux qui voudraient circonscrire à la viticulture du Midi ce qui s’est produit le 29 juin s’illusionnent. Le phylloxéra a été identifié en 1868 à Pujaud dans le Gard. Les vignerons des autres régions ont cru ou feint de croire qu’ils seraient épargnés. En 1880, le puceron avait éradiqué la totalité du vignoble français, et gagné toute l’Europe. Le phylloxéra était lui-même la « récompense » de notre quête du mieux, du plus. Il a été à l’origine de la seule grande émigration française et d’une reconstruction du vignoble qui a profondément changé l’équilibre même de la vigne. Nous en sommes les héritiers directs.

Ceux qui voudraient circonscrire le phénomène à la viticulture se dupent aussi. La vigne nous accompagne, sur notre territoire, depuis plus de deux millénaires, et l’homme depuis plus de 6 000 ans. Sa culture est tout à la fois un pilier et un symbole de notre civilisation. Si la vigne n’a plus sa place dans le Midi, l’homme ne l’aura pas davantage car le soleil et le vent seront brûlure sur sa peau.

Nous, vignerons, devons en tout premier lieu renouer avec la dimension métaphysique de notre lien à la terre et alors, nous pourrons changer radicalement nos pratiques. Mais il faudra autant de temps pour retricoter ce que nous avons détricoté. L’œuvre elle-même est vaine si par ailleurs, nous, vous, moi continuons à prendre l’avion comme nous allons promener le chien, goûtons aux fruits exotiques comme si on les cueillait sur l’arbre, mettons la capsule dans la machine à café comme un timbre sur une lettre, ainsi de suite. Ce que les vignes disent, c’est que notre civilisation elle-même est menacée.

Les abeilles l’ont aussi dit, avant la vigne. Mais nous ne les avons pas entendues.

Catherine Bernard

“Cigogne électrique” ~ par Bruicoleur

Il y a dans l’obstination quasi rimbaldienne – résolument moderne! – de cette cigogne à demeurer (c’est le cas de le dire) branchée sur le secteur quelque chose qui me touche beaucoup.

Volatile repérée sur l’excellent site Bruicoleur, réserve naturelle virtuelle pour oiseaux et insectes, où je vais observer un vivant qui a largement déserté les villes (ceci observé sans vouloir offenser pies, corneilles et autres pigeons ramiers qui fréquentent assidûment l’abreuvoir et la mangeoire de mon balcon).

 

Taisiia Cherkasova ~ peindre pour le vivant, pour la vie, pour vivre ~ Expo à Paris XIe, du 15 mars au 5 avril

En février 2019, dans le Michigan, un vent polaire venu de l’Arctique, combiné à des pluies verglaçantes a littéralement gelé des pommes sur leurs branches. Pourrie, la chair est tombée laissant accrochés aux pédoncules des fruits de glace translucide. Pendant ce temps, en Arctique, le réchauffement climatique chasse les ours polaires de leur habitat. La même catastrophe industrielle souffle ainsi le froid et le chaud, vitrifie la flore, la faune et toute vie, y compris humaine.

Les photographies des «pommes fantômes» du Michigan m’ont immédiatement fait penser aux toiles de Taisiia Cherkasova où elle a représenté, dans une intuition saisissante, deux ours devenus transparents, dont seule la tête demeure animale et reconnaissable.

Les ours de glace s’effacent en partant de la queue, comme le chat du Cheshire dans Alice au pays des merveilles, mais ce qui demeure perceptible le plus longtemps n’est pas un sourire, plutôt un rictus de souffrance (davantage que de colère !).

Il faut bien faire confiance aux humains pour la manifester, cette colère, quoique leurs têtes ne soient guère rassurantes, remplies de vent ou d’eau croupie dans laquelle flotte un poisson mort…

On peut croiser Taisiia Cherkasova dans les manifestations dites – de manière bien réductrice à mon goût – «marches pour le climat». Elle y brandit une pancarte où figure une de ses toiles, que (presque) personne ne connaît encore. Comme elle veut me signifier que la révolte écologique qui l’anime n’est pas de simple opportunisme, elle me dit, montrant l’ours qui tire la langue, épuisé, les yeux clos : «Tout ça me tient le cœur !» Peut-être a-t-elle voulu dire «me tient à cœur»? mais par-delà une éventuelle maladresse, la formule condense bien la sincérité de l’engagement et la sensation d’oppression qui le justifie.

Si la peinture de Taisiia Cherkasova évoque irrésistiblement le surréalisme (on pense parfois à Magritte), ça n’est pas une peinture du rêve – comme sait en produire, et avec quel merveilleux talent Guy Girard – même si l’une de ses toiles porte ce titre (voir ci-après).

C’est, me semble-t-il, une peinture d’après le cauchemar; une peinture du réveil et de l’appel à la conscience. Taisiia, ingénieure en génie civil, me confiait d’ailleurs se nourrir au moins autant de publications scientifiques que de Boulgakov (en littérature) et de Bosch (en peinture).

Qu’elle peigne des animaux venus se venger du système qui les éradique – «Tant qu’à crever, autant encombrer mes assassins!» semble dire cet énorme poisson échoué sur une esplanade [1] – ou qu’elle imagine des chimères (ici des oiseaux faits pour lutter «becs et ongles»), la jeune femme propose à la faune un «pacte d’agression» en défense contre le monde qui a fait du vivant une curiosité pour jardins zoologiques et une matière à brevets.

Jouant de la beauté, de l’étrangeté, de la surprise, elle nous montre à la fois le pire, vers lequel nous glissons, et l’utopie d’une vie meilleure. De l’un à l’autre : le combat.

Voyez ce crocodile, tout entier de porcelaine : pour lui, il est trop tard (au moins ne finira-t-il pas en ceintures ou en godasses !).

Voyez cet orang-outan [2], dont les mains – d’habitude si «humaines» n’est-ce-pas, et pour cause ! – ont muté jusqu’à se transformer en bocaux de confiseries (peut-être celles que les enfants lui lancent dans son enclos).

Attendrons-nous de subir le même sort et d’être exhibés comme les «chimpanzés du futur» que voient en nous et auxquels travaillent les trans- ou «posthumanistes»? Taisiia Cherkasova est de celles et ceux qui sont persuadé·e·s que l’urgence doit être une alarme et un stimulant, non un prétexte au cynisme vulgaire et au renoncement. Grâce lui soit rendue !

Claude Guillon

[1] Désert dallé, que l’urbanisme moderne préfère aux places vivantes.

[2] « Homme des bois », en malais.

«Pomme fantôme» du Michigan

«Rêve» (ci-dessus)

[J’ai recueilli ce crocodile.]

Taisiia Cherkasova – ici photographiée avec l’orang-outan auquel il est fait allusion dans ma chronique – est née le 2 Janvier 1991 à Dnipropetrovsk, dans l’Est de l’Ukraine.

Le site de Taisiia Cherkasova.