“AFFAIRE POLANSKI : LES FILLES DE RIEN ET LES HOMMES ENTRE EUX” ~ par Lola Lafon & Peggy Sastre, écrivaines.

Inutile, je pense, d’expliquer pourquoi je republie aujourd’hui ce texte, paru dans Libération, le 21 juillet 2010. 

Mais pourquoi republier celui-ci?

Parce qu’il est juste et beau, et que ces qualités rares sont de validité permanente, comme — pour longtemps hélas! — les maux qu’il dénonce.

Dernière minute: Ce 24 janvier, l’avocat du metteur en scène annonce que son client renonce à présider la cérémonie.

Certains refrains ne s’usent jamais et s’entonnent à plusieurs d’une voix forte et assurée, bras dessus, bras dessous, comme un seul homme. Et depuis des mois, une chanson inaltérable répète encore et encore l’histoire d’un Tout (puissant), «au-dessus de ça», «grand artiste», un «bienfaiteur de l’humanité», assigné à résidence dans cette «prison» qu’est son chalet suisse de 1 800 m2. Face à rien, quelques tristes gueuses à la recherche de leurs «trente deniers». Évidemment, tout ça n’a rien d’un conte, ce brouhaha incessant, ce bruit de fond, ce grésillement permanent renouvelé sans arrêt au gré des relais médiatiques. C’est une histoire «idiote», «sans importance», une accusation qui «n’a pas de sens», «absurde» et «infâme», à peine un «délit», cette affaire vieille de «trente-trois ans», «ridicule» !

Avec d’un côté, ceux qui, comme un seul homme s’insurgent, font signer des pétitions et se soulèvent, prennent la plume et l’audience à témoin : c’est intolérable, ça leur «soulève le cœur» qu’on puisse ainsi s’attaquer à un des leurs, déjà traqué, diminué, diffamé. De cocktail en interview, à la une de partout, comme un seul homme, la mine offusquée et le verbe vibrant, les voilà qui se font juges, parce que c’est ainsi, ils savent : cette «pure et simple opération de chantage» est «vraisemblablement» un mensonge…

Alors nous l’écoutons attentivement, cette caste des hommes entre eux, bien serrés, bien rangés, avec l’aplomb de leur rang, cette autoproclamée élite intellectuelle au verbe haut, abasourdie d’être mise en cause contre des pas grand-choses, bien dispensables. Une élite mâle qui s’arroge le droit du corps de quelques interchangeables et désobéissantes victimes qui ouvrent enfin la bouche.

Ceux pour qui elle était toujours habillée trop court, trop moulant, trop transparent, elle le voulait bien, elle faisait déjà femme, elle était une pute, ce n’était pas le premier, et ça l’arrangeait bien qu’il prenne les devants. Trop provocatrice, trop inconsciente, trop lolita, trop menteuse, trop folle — et si ce n’est pas elle, c’est donc sa mère qui l’a laissée aller au rendez-vous. Et qui dit non consent, bien entendu…

Et qui sont-elles, celles dont on parle, extirpées du silence où elles étaient rangées soigneusement après utilisation ? A cette question, comme un seul homme, il nous est répondu qu’il n’y a rien à voir, allez, les plaignantes ne sont : rien.

Rien, à peine quelques tas de culs et de vagins anonymes et utilitaires devenus viande avariée de «mère de famille» pour l’une et «prostituée peut-être» «en mal de publicité» pour l’autre, petite chose oubliée, fille de rien, une petite voix sortie du passé et une photo trimballée sur le Net, l’histoire d’une nuit dégueulasse commentée à l’infini.

Nous, nous passons des nuits blanches à nous retourner dans les échos de leurs précisions sordides «ce n’était pas un viol, c’était une relation illégale avec une mineure». À nous demander, nous aussi, ce qui se passe là, ce qui se déroule sous nos yeux pour qu’ils puissent affirmer, sans rougir, sans transpirer, que le viol d’une adolescente de 13 ans, droguée, sodomisée, ayant dit non à dix-sept reprises, ayant porté plainte le soir même puisse être défini en ces termes légers. Cette histoire nous la connaissons depuis longtemps, et tous ces propos, ces adjectifs, nous les avons déjà entendus ou nous les entendrons. Propos banals, courants et vulgaires. Consternants. Les mêmes mots pour les mêmes histoires, encore, toujours, encore.

Nous sommes toutes des filles de rien. Ou nous l’avons été. Nous, filles de rien, ne savons plus avec combien d’hommes nous avons couché. Nous avons dit non, mais pas assez fort sans doute pour être entendues. Nous n’avons jamais oublié ce que ça fait d’être un paillasson, un trou retournable. Nous n’avons réussi à mettre des mots sur cette nuit-là qu’un an, dix ans, vingt ans plus tard, mais nous n’avons jamais oublié ce que nous n’avons pas encore dit.

Nous, filles de rien, avons été ou serons un jour traitées de «menteuse», «mythomane», «prostituée», par des tribunaux d’hommes. Nous avons été ou serons accusées de «détruire des vies de famille» quand nous mettrons en cause un homme insoupçonnable.

Nous, filles de rien, avons été fouillées de mains médicales, de mots et de questions, expertisées interrogées, tout ça pour en conclure que nous n’étions peut-être pas des «innocentes victimes». (Il existe donc des victimes coupables…).

Nous ne sommes rien. Mais nous sommes beaucoup à n’être rien ou à l’avoir été. Certaines encore emmurées vivantes dans des silences polis.

Et nous les détectons, ces droits de cuissage revenus à la mode, ces amalgames défendant la révolution sexuelle, hurlant au retour du puritanisme, inventant commodément un «moralisme» «sectaire» et «haineux», faisant les gros yeux parce qu’une de ces innombrables anonymes utilitaires sort de son «rang», oublie de se taire et parle de justice. Relents de féodalité drapée dans «l’honneur» des «citoyens» «de gauche», éclaireurs de la nation, artistes, intellectuels, tous d’accord, riant à gorge déployée à la bonne blague des «moi aussi Polanski m’a violé quand j’avais 16 ans» — en être, entre soi, cette connivence des puissants. À la suivante.

Nous la voyons, cette frousse qu’on vienne, à eux aussi, leur demander des comptes, y regarder de plus près dans leur vie et au lit, y voir comment des viols, ces stratégies de pouvoir criminels, se font passer, sans l’ombre d’un doute, pour de la sexualité normale, joyeuse et libre, une sexualité avec sa «complexité» et ses «contradictions». Nous l’avons vue, cette peur de l’effet «boule de neige» : et si toutes les autres, toutes ces filles de rien et de passage, toutes celles à qui il arrive, aujourd’hui, tous les jours, de se retrouver dans la situation de Samantha Geimer en 1977, si toutes ces quantités négligeables se mettaient à avoir un visage, une voix, une identité, une valeur ? Et si elle se mettaient à parler, à l’ouvrir bien grand cette bouche traditionnellement en cœur, faisant valdinguer tous leurs accords tacites, leurs secrets d’alcôve ? Que feraient-ils, ces hommes de gloire, d’exception, ces au-dessus de la mêlée, du peuple, de la masse, ces gardiens de tours d’ivoire, ces êtres si sensationnels et précieux ?

Ils se rendraient compte que tout cela n’a rien à voir avec cette «affaire politique» ou encore ce «choc des cultures» qu’ils essayent de nous vendre. Que tout cela ressemble à tous les viols de toujours où la victime n’est jamais assez victime : où on n’est jamais assez sûr qu’elle ait bien dit non.

Car ce qui se joue là, c’est bien ceux-là contre rien, comme ils disent, tant il est entendu qu’il faut être Quelqu’un(e) pour être entendue d’eux.

PS : les mots et les phrases entre guillemets sont tous extraits de propos tenus au sujet de l’affaire Polanski.

Comment la publicité offre le corps des femmes pour vendre tout le reste [Aston Martin]

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«Vous savez que vous n’êtes pas le premier, mais vous en souciez-vous vraiment?»

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«Bel» exemple de publicité machiste décomplexée, ici pour des voitures d’occasion de marque Aston Martin.

Sans originalité, certes, puisqu’elle brode sur le vieux thème (moderne, néanmoins) de l’analogie entre les formes du corps féminin et la carrosserie de la voiture, indémodable dans les présentations de prototypes dans les salons de l’auto.

La pose du mannequin ressortit à la pornographie ordinaire: la cuisine fourni le cadre (et les chromes); la dame, occupée à lire on ne sait quoi, fait en sorte de faciliter l’intromission à venir en dégageant ses orifices grâce à une posture qui lui promet la crampe à courte échéance.

Nous sommes chez de vrai(e)s décomplexé(e)s qui ne s’embarrassent ni de culotte (semble-t-il) ni de préjugés religieux ou moralistes.

Le client (eh oui!) sait bien qu’il n’est pas le premier, mais quel homme moderne se soucie encore de virginité!

Qui sait même s’il n’apprécie pas d’être dispensé d’une fastidieuse «période de rodage»…

L’“inné”, c’est à qui?

Je me dis que je vais regarder sur Arte le documentaire de Cécile Denjean intitulé Princesses, pop stars & girl power (2014).

Il s’ouvre sur un plan fixe de l’écrivaine Nancy Huston qui dit (en substance):

Il y a chez les filles un désir de se faire belle qui est inné, naturel,

et le système en fait une addiction

Help somebody !

Heureusement, on peut se consoler en écoutant Bikini kill !

Paraître à la télé comme on va au bordel : le conseil «philosophique» de Michel Onfray.

Je me branche sur France-culture. Erreur estivale parmi d’autres.

Je tombe sur l’impayable Michel Onfray, hôte quasi-permanent de la chaîne, expliquant pourquoi il a décidé, après mûre réflexion, de participer aux émissions de télévision auxquelles il est invité, y compris les pires.

Il cite comme caution un philosophe grec ancien, dont je n’ai pas retenu le nom, qui expliquait aller au bordel comme on va aux latrines. C’est une nécessité hygiénique, mais on n’y passerait pas sa vie. À ce prix, si j’ai bien compris, on se préserve du vice et l’on préserve sa santé.

Passons sur le fait que, selon les époques et les civilisations (y compris en Grèce ancienne) la prostitution était mêlée à la vie quotidienne des riches, et les bordels des lieux de sociabilité pour la bourgeoisie. Donc sur le fait que cette saillie (si je peux me permettre) était hypocrite dès l’origine.

Il se trouve que j’ai fait personnellement le choix inverse de celui de Michel Onfray : jamais de télévisions, jamais de photos. Quoiqu’il en coûte sur le plan de la notoriété et de la diffusion de mes livres (laisse-moi rire Onfray avec ton raisonnement de marchand honteux : « Mais, si ne serait-ce qu’un téléspectateur était touché par la grâce en m’écoutant ?! »).

J’ai fait un autre choix, également politique, dans la vie : je ne recours jamais à des prostitu(é)s, même pour me débarrasser d’une tension génitale déplaisante.

La masturbation est là pour ça, et en y recourant je ne renforce l’aliénation ou l’esclavage de personne. Je n’augmente pas non plus les énormes bénéfices du trafic d’êtres humains.

Par son pseudo-raisonnement, Onfray a renforcé dans l’esprit de ses auditeurs et auditrices l’idée mensongère que « se vider les couilles » est un besoin masculin impérieux et légitime, qui légitime à son tour la prostitution… et par la bande (si je peux…) l’exhibition à la télévision.

C’est un double mensonge. Aussi dégueulasse qu’il se veut décomplexé.

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Les femmes agressées à Cologne étaient «parfumées»…

Je donne ci-dessous un extrait du bulletin n° 9 du Mouvement communiste/Kolektivně proti Kapitălu qui revient sur les agressions sexistes massives commises par des immigrés à Cologne, en Allemagne.

L’intégralité du texte est téléchargeable ici, au format pdf.

 

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Si tous les migrants ne sont pas des agresseurs, les femmes vivant en Allemagne et plus largement en Europe ne sont pas non plus les seules à subir les outrages de ces hommes. Faut-il rappeler que sur le chemin de l’exil, des milliers de femmes migrantes subissent actuellement la violence sexuelle de leurs «compagnons» de route et de leurs maris qui prostituent leur corps afin de payer les passeurs – violence à laquelle s’ajoutent celles des policiers, douaniers et gardiens de centres de transit. La comparaison avec ce qui s’est produit sur la place Tahrir ou à Tunis – où des femmes ont été humiliées et violées lors des mouvements de révolte sociale et démocratique, en 2011 – est limitée.

Là, les attaques étaient directement politiques, contre des femmes qui sortaient parfois pour la première fois sur la place publique et avec un mouvement islamiste visible et organisé.

Cela dit, les hommes réunis le soir du 31 décembre constituent potentiellement une des bases sociales de l’islamo-fascisme pour qui la question des femmes constitue un enjeu majeur. La conception machiste et rétrograde de la « femme impie, source de pêché », défendue par les islamistes politiques violents pourrait servir de justification à de tels actes.

« Les événements du nouvel An sont de la faute des filles, parce qu’elles étaient à moitié nues et qu’elles étaient parfumées. Ce n’est pas surprenant que les hommes aient voulu les attaquer. [Habillées ainsi] c’est comme mettre de l’huile sur le feu », a déclaré l’imam salafiste de Cologne, Sami Abu-Yusuf, à la chaîne de télévision REN TV4.

 

Femme sortant d'une boîte