“WINTER IS COMMING. Une brève histoire politique de la fantasy” ~ par William Blanc

Le prochain livre de William Blanc est en librairies à partir du 2 mai prochain.

On peut le commander sur le site de l’éditeur.

« Les dragons et les Hobbits ont toujours été des animaux politiques. Voyager avec eux, c’est prendre des détours pour mieux parler de l’indicible, c’est s’aventurer sur des chemins de traverse vers d’autres futurs. »

Grande fresque épique de fantasy inspirée des romans de G. R. R. Martin, Game of Thrones est désormais la série la plus célèbre au monde. Cette fascination pour un univers médiéval, dont les protagonistes craignent la venue d’un long hiver apocalyptique, fait écho aux angoisses contemporaines concernant le dérèglement climatique causé par l’activité humaine.


G. R. R. Martin n’a pas été le premier auteur à utiliser la fantasy pour parler des dérives du monde moderne et d’écologie. À bien y regarder, le genre du merveilleux contemporain développé à la fin du XIXe siècle en Grande-Bretagne a constamment servi d’outil pour critiquer la société industrielle.
De William Morris à J. R. R. Tolkien en passant par Ursula Le Guin, Robert E. Howard ou Hayao Miyazaki, ce petit ouvrage invite à questionner la généalogie politique de la fantasy.

GILETS JAUNES, RÉVOLTE NOIRE ~ par Guy Girard

Depuis le 17 novembre 2018, partout en France, des hommes et des femmes ont revêtu le gilet jaune que les automobilistes enfilent pour signaler que leur véhicule, immobilisé au bord de la route, a quelque avarie. Mais cet accessoire imposé par les règles de la sécurité routière est depuis l’automne dernier devenu un signal de détresse collective et tout autant l’emblème de colères refoulées depuis des années qui, sans crier gare, se sont muées, par-delà protestations et revendications certes parfois confuses, en une véritable révolte populaire. À petites causes grands effets, si l’on se souvient que celle-ci fut déclenchée par l’annonce de la hausse, une fois de plus, des taxes sur le carburant. La cause réelle est l’appauvrissement continu d’une vaste partie de la population, que par euphémisme on nomme classe moyenne pour ne pas employer le terme plus exact de classe prolétaire puisqu’elle regroupe ouvriers, employés, paysans endettés, chômeurs, petits artisans, retraités aux maigres ressources, hommes et femmes vivant ou survivant alentour de ce seuil de pauvreté derrière lequel seulement s’ouvrent l’une après l’autre les portes du désespoir, de l’angoisse et, hélas, de la culpabilité. N’a-t-on pas suffisamment ressassé à tous ceux-là qu’ils ne sont rien, tout juste utiles à consommer marchandises et illusions, dont la moindre n’est pas que, de toute façon, la marche de ce monde, conduite par les lois du marché, est par nature le mouvement même de la réalité?

De la misère sociale qui accable ceux qui ont en masse revêtu ces gilets jaunes, le discours dominant avait cyniquement déduit qu’elle s’accompagnait nécessairement d’une misère intellectuelle et sensible, répondant servilement à celle qui est inlassablement promue par tous les instruments de crétinisation, depuis le gadget électronique dernier cri jusqu’aux bains de foule hystériques dans les stades, depuis l’usage de plus en plus massif de tranquillisants et de drogues diverses jusqu’aux viols des consciences par les communautarismes et autres idolâtries identitaires. Ce n’est plus qu’ainsi que se définit l’idée de progrès, cette mystification accompagnant la religion profane du capital, qui se réalise de courbe de croissance en courbe de croissance, dans un progrès technique qui vise à réduire, de façon de plus en plus fonctionnelle, l’individu à un corps-marchandise, bientôt lardé de puces électroniques, dont l’une attestera devant la police, de ses bonnes volontés de citoyen. Le jeu politique n’est plus dès lors entendu que comme l’acquiescement grégaire, à dates fixes, à cette ignoble supercherie qui est donc en train de se découvrir contestée, d’abord dans ses modes puis dans son principe même.

Si l’occupation des ronds-points a ainsi montré que tout ne tournait plus aussi rond dans les têtes des gilets jaunes que dans l’éternel retour du peu de réalité, les manifestations qui ont suivi et qui se répètent chaque samedi dans les rues de Paris et celles de tant de villes de province, ces défilés ou plutôt ces dérives au large des habitudes consenties et au cours desquelles se réveillent, encore trop peu, ces bons instincts de destruction (ah, Bakounine!) sont les saturnales rythmant l’émergence d’un désir de profonde rupture, sinon encore de révolution. Certes, pour l’instant, les forces de l’imagination collective ne sont pas telles qu’elles puissent produire en ce moment de crise, à nouveau visible par tous, de la civilisation capitaliste, une utopie invitant à la complète réinvention des modèles sociaux de production et d’interprétation de la réalité, autrement dit à un ré-enchantement du monde ; néanmoins il est frappant de constater combien reste vivace le mythe de la Révolution française. Les gilets jaunes d’aujourd’hui, dès lors qu’ils ne se laissent pas embourber dans le marais du soi-disant « grand débat national » qui n’est rien d’autre qu’un soporifique exercice de communication organisé par les politiciens au pouvoir, sont appelés à devenir les sans-culottes de demain. Comme en 1789, il y a toujours des privilèges à abolir, ou mieux, à partager entre tous ! Comme en 1789, il y a toujours des Bastilles à prendre et des châteaux à brûler : des agences bancaires, édifices publics et sous-préfectures ont été vandalisés – mais c’est trop peu ! Comme en 1789, sont écrits des cahiers de doléances: mais ce sont des cahiers de défiance et d’insolence qui gagneraient à être écrits et à circuler, et non pas en direction des bureaux ministériels ! A la Marseillaise qui est si souvent chantée chaque samedi par les manifestants, certes on préférerait entendre une version mise au goût du jour de la Carmagnole ! Et s’il faut des drapeaux, qu’ils soient plutôt rouges et noirs plutôt que ces torchons tricolores ! Mais on se garde d’oublier que ce mouvement n’est radical, pour l’instant, que dans les excès de sa colère et non pas encore dans l’élaboration d’un projet collectif. Les références à 1789, à ce mythe fondateur d’une communauté humaine jamais encore advenue, pour heureusement surprenantes qu’elles soient, ne doivent pas non plus cacher l’amnésie de toute la geste du mouvement ouvrier depuis deux siècles, qui explique peut-être la difficulté qu’ont les gilets jaunes à mettre en pratique d’autres moyens d’action, plus subversifs, que les rassemblements du samedi, aussi nimbés de belles étincelles émeutières soient-ils. Bloquer l’économie, par les moyens du sabotage et de la grève générale ou par toutes les joies possibles de la désertion de la vie quotidienne, reste le grand pas à franchir pour que ce qui se passe d’enthousiasmant depuis la mi-novembre, ne s’inverse pas sous le signe de la défaite et de la résignation qu’attendent, chacun dans leur bordel de campagne, les palotins * du prurit électoral.

Il est d’ores et déjà néanmoins acquis que, malgré la répression et les violences policières, malgré l’acharnement de la plupart des médias à taire la vérité de ce mouvement sous de grossières caricatures, malgré la publicité ainsi faite à l’intrusion dans les cortèges hebdomadaires de nazillons en service commandé, malgré les soucis électoralistes de certains gilets jaune pâle et malgré la division entre manifestants et casseurs entretenue par tous ceux qui restent aveugles à la nature intrinsèquement destructrice du capitalisme, il est, oui, maintenant évident que pendant toutes ces journées de colère et de révolte inapaisée, a recommencé à circuler une parole libérée de ses routines. Des gens se parlent en marchant ensemble dans les rues, en se moquant ou en insultant ensemble les flics ; les réseaux sociaux sont détournés de leur logique hypnotique ; et chacun au dos de son gilet jaune a écrit une formule souvent percutante où l’humour est l’amorce de la poésie et de la poésie faite par tous.

  Bâtiment de la Banque de France en feu à Rouen (29 décembre 2018).

Ainsi, au fur et à mesure que ce mouvement dure – aujourd’hui 30 mars 2019 il en est à son vingtième acte hebdomadaire! – les propos échangés, les réflexions partagées, les slogans bombés sur les murs prennent en des élans variables une tournure ouvertement radicale pour ceux et celles que les diverses tactiques de démoralisation essayées par l’État ne réussissent ni à endormir, ni à effrayer. La chronique de cette révolte sans idéal ni idéologie retient déjà divers épisodes comme en décembre dernier, à Paris, le saccage de l’Arc de Triomphe, cet abject symbole guerrier, puis en janvier la destruction de la porte d’entrée d’un ministère ou en province le début d’incendie d’une sous- préfecture… Chaque manifestation aura eu son lot d’affrontements avec la police, de bris de vitrines, de voitures incendiées et le plus souvent possible de pillage (ou de réappropriation individuelle), et on vit, lors de la belle journée du samedi 16 mars, les Champs Élysées mériter enfin leur nom de plus belle avenue du monde. Aussi fallait-il certes s’attendre, dès lors qu’avec une évidence renouvelée, il apparait que la démocratie représentative ne représente que les intérêts de la bourgeoisie, à ce que l’État dévoile une fois de plus sa nature intrinsèquement autoritaire. S’additionnant à des lois sécuritaires – donc scélérates – qui furent votées lors des précédents gouvernements, les interdictions de manifester en tel ou tel lieu (dorénavant, par exemple, les Champs Élysées) sont promulguées par les préfets dépendant du ministère de l’intérieur, cependant que la flicaille (police et gendarmerie) a reçu l’ordre adopter de nouvelles tactiques pour réprimer plus violemment encore – et avec l’aide de l’armée, si nécessaire – les manifestants dont le nombre, quatre mois après le début de ce mouvement, ainsi que le soutien parmi la population, restent toujours inquiétants pour un pouvoir pressé de reprendre «le calendrier des réformes», c’est-à-dire de reprendre l’offensive dans la guerre sociale.

Il faut pourtant constater que, à ce jour, ce mouvement des gilets jaunes n’a pas su ou pu reprendre l’avantage sur les premiers terrains qui virent son émergence : les ronds-points sur les routes et les péages d’autoroutes, d’où ils furent délogés courant décembre, ni qu’il n’a non plus réussi, malgré quelques tentatives, à « bloquer l’économie » en occupant quelques lieux symboliques de l’exploitation capitaliste (un centre de redistribution d’Amazon, par exemple ou ce week-end, une poudrière fournissant des gaz lacrymogènes à la police). Manque d’expérience des luttes sociales, ou manque de leaders charismatiques : les gilets jaunes ne sont pas tombés de la dernière pluie, qui ne donnent aucune marque de confiance ni aux syndicats, ni aux diverses chapelles gauchistes et ni non plus aux sirènes de l’extrême-droite, réfutant ainsi en ce cas la réduction de leur mouvement à une éruption de populisme. Car le fait même que les revendications, les slogans, les désirs mêmes exprimés par les gilets jaunes soient si divers, de la naïveté la plus attristante (ces demandes de référendum ou de démission du président !) à la lucidité la plus désespérée, le fait surtout qu’est à chaque fois insatiable l’envie de parler, d’échanger, de nouer ou de renouveler les liens d’une fraternité fragile mais évidente, d’une communauté d’expériences vécues enfin hors du monde marchand, cela montre sans doute que ce qui se passe de nouveau dans ce mouvement, c’est l’invention, non encore consciente mais ritualisée chaque samedi, d’un temps autre, d’un temps absolument différent de celui qui règle sur le mode du « toujours plus vite » la production et la circulation de la marchandise. Temps, entre deux moments émeutiers, de la palabre et de la déambulation collectives dans ces beaux quartiers qui n’ont jamais rien vu de tel. Aussi émouvantes qu’une banque qui brûle, ces découvertes d’un temps long et lent ont entamé un processus d’usure des réflexes chronophages des appareils de domination : les flics sont fatigués et leurs chefs encore plus, dit-on. Ainsi s’inaugure un jeu de patience qui sera peut-être une pièce maîtresse pour que se donne à imaginer un nouveau désir de révolution.

Guy Girard, du groupe surréaliste de Paris   

11 février – 31 mars 2019

* Palotins, êtres mécaniques serviles créés par les pouvoirs pataphysiques du Père Ubu d’Alfred Jarry [not C. G.]

Nota. Les illustrations ont été choisies par le tenancier du blogue.

 

 

«J’ai perdu mes utopies» ~ par Christiane Rochefort

En prélude à la lecture musicale de passages d’Archaos, le beau roman utopique de Christiane Rochefort, qui doit avoir lieu le 6 avril prochain, je publie ci-dessous l’article qu’elle avait donné au Magazine littéraire (n° 139, de juillet-août 1978) pour son numéro consacré à «La fin des utopies».

Toutes les notes sont du tenancier de ce blogue.

J’ai perdu mes utopies

Je n’arrive plus à remettre la main sur mon Erewhon [1]. Pourtant j’en gardais un souvenir ému. Notez, si c’est comme avec Thomas Morus[2] il vaut peut-être mieux que je ne retrouve pas. Thomas Morus aussi j’en gardais un souvenir ému. Je l’ouvre aujourd’hui, et je vois: la cuisine est faite par les esclaves; quand une fille est nubile, on lui donne un mari; les enfants encore trop jeunes pour servir à table se tiennent debout à côté et on leur passe de la nourriture (et quand il sont assez grands pour servir à table, ils bouffent pas du tout?), comment tout ça m’avait échappé dans mon âge adolescent je ne sais pas; et tout le monde se couche à 9 heures du soir – ce point entre autres faisant de moi à jamais une dissidente, comme le prouve l’heure qu’il est en ce moment même. Je me demande du reste dans quel de ces paradis inventés je ne tomberais pas dans ce statut, assorti probablement de travaux forcés car, dans les utopies, la seule bonne volonté et vertu suffit rarement à nourrir tout le monde.

Eh, qu’est-ce que c’est que ces façons sinistres de parler d’utopies ?

Je n’ai bien sûr pas tout lu, la bibliographie des utopies fait un livre entier. Mais pour ce que je connais, il semble que les inventeurs de ces tentatives désespérées d’organiser le bonheur en société y trimballent, à leur insu évidemment, leur solide esprit de caste, et la plus idéale justice oublie toujours une classe dans un coin. Il traîne ici et là des serviteurs dont on n’est pas habitué à se passer. Aristophane met les femmes au pouvoir mais garde les esclaves. La misogynie ingénue fleurit, et même une égalité des sexes proclamée reste de la haute fantaisie, car l’essence des rôles est tranquillement préservée — tiens bien sûr, puisqu’elle est « naturelle ». De même la misopédie [3] (il faut bien à la fin mettre un mot sur cette chose, qui n’en a pas faute d’être encore reconnue) va de soi : car il est primordial de mouler les enfants de sorte que la société idéale perdure et qu’ils n’aillent pas plus tard tout foutre en l’air, et Syl­vain Maréchal au XVIIIe siècle peut écrire sans trembler: «Que chacun rentre dans sa famille […], qu’il y commande à ses enfants», et trois lignes plus loin «Vivent l’égalité et la liberté!». Quand la famille est abolie, c’est au profit d’un État si parfait qu’on ne peut que l’aimer et le servir; on a vu ça même dans la réalité, et sur une grande échelle. Pour ne pas parler du guide, ou des sages, sans qui tout cela ne tiendrait pas, n’aurait d’ailleurs pas eu lieu. Les structures de pouvoir, bref, ne sont pas déracinées de ces âmes d’autre part sublimes. (Je n’arrive pas à remettre la main sur mon Vénus + X, mais je devrais tout de même faire une parenthèse d’excep­tion pour Sturgeon : Vénus + X, voyage au pays où l’on peut changer de sexe, contient aussi le meilleur traité d’éducation non sexiste écrit à ce jour, inclus. Dommage qu’il faille à la fin apprendre que le miracle biologique est un artifice de la science des hommes (mâles), et où sont donc passées les femmes, mystère. Bon, c’est peut-être mieux que je ne le retrouve pas, mais de toutes façons il faut lui pardonner: c’est écrit dans les années 30. Une assez belle avance.)

Et nous (femmes), les avons-nous déracinées de nos âmes, les structures de pouvoir? La première «utopie» du mouvement des femmes américaines, Scum, de Valérie Solanas, est un pur et complet renversement de pouvoir en fait, une hypothèse d’école, provocatoire et destinée à faire voir crûment, par symétrie, une situation démente, jusque-là universellement non aperçue comme telle. Un beau choc aux fins de prise de conscience, et qui a fonctionné. Bon, la tendance au renversement de pouvoir est une réaction de compensation, de décompression, de type cataclysmique vu par les millénaires à liquider d’un bloc. On préfère pourtant, quasi unanimement, ne pas en rester là – de fait, même les plus radicales optent pour un règlement de problème par l’absence: l’oppression a simplement disparu du tableau: pour Evelyne [Le Garrec] (Les femmes s’entêtent [4]), par auto-annihilation; pour Fr[ançoise] d’Eaubonne (Les bergères de l’apocalypse), par extermination guerrière, avec des conséquences fâcheuses inhérentes qui obligent à ramener l’oppresseur sous la forme amoindrie et dressable d’enfants ; et pour Monique Wittig (Les guerillières) (si je parvenais à le retrouver je pourrais faire des citations), par décision poétique, la solution la plus incontestable. Après quoi, toute domination effacée, aucun pouvoir ne vient occuper la place «vacante».

Je vais contrarier Robert Kanters[5], qui écrivit jadis que les femmes ne sont pas de taille à édifier des utopies : elles le sont probablement davantage que leurs devanciers. Bien qu’elles puissent en être contaminées, elles n’ont ni estime ni affection pour le pouvoir, chevillées au corps sauf exceptions rares et tenues pour morbides par les autres, et considèrent allègrement qu’on peut faire sans : car elles ont l’habitude de l’auto-gestion, comme le faisait déjà remar-quer Aristophane, sans en tirer toutefois toutes les conséquences, Forcément.

Dans cette direction, Ursula Le Guin (The despossessed [Les dépossédés]) fait une percée remarquable. Sur sa planète Anarès où les révolutionnaires, déportés de la planète-mère qui vit un (prophétique ou optimiste?) capitalisme écologique, instaurent une économie de gratuité, et des rapports de non possession, Ursula évite nombre d’écueils où d’autres avant elle sont tombés: ni misogynie, ni misopédie, ni racisme ni élitisme. Ni abstraite perfection: des désirs de possession et de puissance ressurgissent, qui pourrait tout fiche en l’air, rien n’est tout à fait assuré, ni immobile. Elle s’est quand même donné la facilité d’une sorte d’humanité lointaine et désabusée, qui veille un peu au grain. Qui ne s’en est donné, des facilités? Moi je me suis dispensé de l’industrie, carrément (Archaos), ce n’était pas intentionnel mais c’était plus commode que du béton à mettre en poudre. Anarès est une économie de pénurie, et je suis à mettre dans le même sac: pénurie de biens matériels, abondance de biens relationnels, on ne peut rien faire à moins, l’important c’est de changer l’être.

Mais la dimension délirante, qui fait tant défaut aux rationalisateurs organisateurs, et où se meut Monique Wittig, on ne fera rien sans non plus. Je n’ai débouché dans ce qui me semblait, enfin, une utopie que lorsque je me suis, à l’imprévu, après une longue patience, défoncée dans l’écriture au lieu de l’idéologie. En fin de compte, ce n’est pas l’idéologie et la rationalité qui peuvent produire une utopie ; tout au mieux, on en sortira de la coopérative.

L’utopie sera défoncée, ou ne sera pas.

En tant que production littéraire. Et qui sait si pas aussi comme réalité vécue? La chose n’a pas encore été tentée.

Quand, où, comment, ne demandez pas. Pas pour l’instant. Pour l’instant, la question est plutôt: pourquoi, d’essayer de songer à l’utopie me plonge, au lieu de la joie, dans la mélancolie, et, comment dire, une espèce de nostalgie rageuse?

Enfin quoi, que peut être la pensée de l’utopie, en juin 1978?

Nous, ici, nous sommes exactement dans une anti-utopie. Ce n’est pas que nous n’avons pas, dans le coin : nous avons. Mais ce que nous avons, nous est retiré dans le même mouvement. Prenons n’importe quoi. L’information. Nous avons une surabondance d’information – qui sert à nous désinformer. Les clubs de vacances. Certains sont conçus comme des vraies petites utopies, avec Nature, Liberté, culture même, et même fournitures pour besoins mystiques, et gratuité (on a payé avant). Provisoire à dates fixées, juste ce qu’il faut pour qu’on rembraye au jour décidé en haut: ce qui constitue déjà une dérision. On a tout là-bas et on n’a rien: car c’est comme une parodie. Et c’est commercialisé n’oublions pas; c’est exploité.

On se paye notre rêve. On reçoit du faux-semblant. C’est une dépossession. Et on ne peut même pas dire qu’on n’a pas puisqu’on a. C’est du zombisme. Ce serait cruel de se demander s’il vaut mieux ne pas avoir, et avoir ses désirs; car quand on n’a pas, on souffre. Pour de vrai. Nous on ne souffre pas. On est vidé par le dedans. On vit sur l’envers de l’utopie, et si on ne se pince pas pour se réveiller, dans l’utopie on n’ira jamais.

Si on se pince pour se tenir éveillé, que peut-être la pensée de l’utopie, en juin 78? Quand ce qui reste de communautés, en France, aux Etats-Unis, en Allemagne, en Italie, partout où il y en a encore, subit les persécutions systématiques du pouvoir, les brimades des polices qui ne manquent pas une occasion de venir voir sous les lits s’il n’y a pas un fugitif caché, quand un ministre argentin à la radio déclare, rassurant, que, les Escadrons de la Mort, ils sont de mieux en mieux contrôlés par sa police, quand les tortures deviennent l’habitude, quand les guerres deviennent endémiques, quand la Légion française reprend ses vieux quartiers d’Afrique, quand on se réjouit d’avoir la bombe à neutrons,

quand l’oppression devient une science normalisée à l’échelon international, quand la bio-sociologie, théorie du nazisme déguisée en science, est épidémique dans les universités US,

quand les pétroliers se brisent comme des coupes de Champagne,

quand les fleuves d’ordures vont à la mer et que la mer est remplie

et que l’Homme s’en va vers sa demeure éternelle, en bon ordre et sans moufter entraînant avec lui la Femme, l’Enfant, là Bête et le Reste,

j’en passe, j’en passe,

alors pour l’instant l’utopie ce serait:

ça me rappelle, quand j’écrivais Encore heureux qu’on va vers l’été, dans une sorte de planage béat, j’en étais vers la page 80 et tout d’un coup le soir je m’asseois, et rien. Je relis et je me dis: ma parole, t’es vraiment dingue. Pas moyen d’ajouter un mot. Le lendemain, pareil. J’y croyais plus. J’étais à la campagne, tranquille, il ne m’était rien arrivé… Je cherche des repères. Tout ce que je trouve c’est: j’étais à la ferme pour le lait, seule dans la salle, la télé marchait. Un militaire à lunettes noires descend les marches du palais présidentiel de Santiago de Chili, et dedans il y a Allende mort. Je m’asseois sur le banc. Je ne sentais rien, il ne. faut pas prétendre qu’on sent, j’étais juste un peu abrutie. Immédiatement je pense: CIA, car je suis parano. Et: ça y est, ils ont trouvé le bon truc. Et je vois – quand on est branché sur l’utopie, on est plus ou moins dans un état spécial – une énorme régression, planétaire. C’était le moment où ma machine s’était bloquée, ce même soir: je ne pouvais plus croire.

Si j’ai fini le livre, longtemps après, c’est en quelque sorte profitant d’une petite éclaircie, ou d’un oubli. Et vite vite, tant que ça dure. Il a quelque chose de hâtif ce bouquin mais tant pis. Fallait gagner de vitesse je ne savais pas quoi. Un nuage qui nous arrivait dessus.

Bon alors en ce moment l’utopie, ce serait:

pas de CRS en tenue de combat au coin des rues,

Aldo Moro largué vivant, par exemple un dimanche durant la grand’messe pour sa sécurité sur tous les bords, et un peu de gaîté,

quelques infarctus (ti?) aux sommets, pour souffler,

que les paras quand ils sautent montent au ciel au lieu de descendre,

de l’eau propre,

et que la merde arrive pas plus haut que le menton, y compris des personnes petites. De façon qu’on ait le temps un peu, de réfléchir et de devenir moins bêtes. Après on verra à se lancer dans des utopies plus compliquées, sans classes et sans pouvoir, pour une fois. Tant pis si vous me trouvez optimiste.

Christiane Rochefort

[1] Erewhon, anagramme de nowhere («nulle part» en anglais) est un roman de Samuel Butler (1872). On se souvient que le titre du roman utopique de William Morris est News from nowhere (Nouvelles de nulle part ; 1890).

[2] Thomas More, ou Morus (1478-1535) a publié Utopia en 1516.

[3] Inusité, le terme n’est pas un néologisme. Littré le mentionne en 1896 dans le «Supplément» de son Dictionnaire citant un texte de 1609 d’un Martin Despois, qui l’écrit misopædie, dans le sens de «haine de l’instruction». Ce premier sens se retrouve dans le Polylexique de E. Desormes et Adrien Basile (1897-1899). C’est Philippe Boileau de Castelnau qui reprend le terme dans une acception plus conforme à l’étymologie, proche de «mépris [ou haine] des enfants», dans un article des Annales médico-psychologiques (oct. 1861): «De la Misopédie, ou lésion de l’amour de la progéniture» (sic). Même dans ce deuxième sens, la survie du mot est aléatoire: à propos de meutres d’enfants, Le Temps du 10 décembre 1933 affirme qu’il n’existe pas (tout en le citant !), tandis que quatre ans plus tard Le Petit Parisien du 2 mars 1938 l’emploie.

[4] Les Femmes s’entêtent est le titre d’une revue féministe des années 1970, dont un recueil d’articles est paru dans la collection de poche Idées/Gallimard. C’est aussi le titre d’un numéro double des Temps modernes en 1975.

[5] Écrivain et éditeur belge. Il fut notamment responsable durant vingt années de la collection «Présence du Futur» chez Denoël.

“Une culture du viol à la française” ~ Un livre qu’on aurait aimé lire – surtout après l’avoir acheté…

Commençons par l’explication, donnée page 12, du renoncement à l’usage du point médian venant après l’éloge de l’écriture dite «inclusive», laquelle sonne comme une capitulation en rase campagne : «Je souhaite que ce livre sorte des sphères féministes pour être lu par des personnes qui ne sont a priori pas sensibilisées au sujet, et je sais que cette concession était nécessaire [sic].»

Donc : voici un livre féministe qui s’adresse à des femmes qui ne le sont pas, et auxquelles on va donc épargner ce que l’on considère comme une marque incontournable de féminisme… Ainsi pitoyablement justifiée, ce genre de «concession» risque fort de virer «à perpétuité», façon cimetière. L’écriture que je préfère définir pour ma part comme antisexiste doit se répandre pour s’imposer (y compris aux éditeurs). Sinon, autant n’en pas parler.

Libertalia eut été mieux inspiré·e, pour atteindre un plus large public – les personnes qui ont passé 50 ans, celles qui portent des lunettes, celles qui travaillent sur ordinateur, etc. – d’aérer un peu sa mise en page, précisément l’interlignage. Lorsque, pour on ne sait quelle raison technique, il est augmenté – comme au bas de la page 45 et à deux autres occasions – on respire ! Mais pour peu de temps.

L’autrice vise donc un public large, au-delà des cercles militants, ambition dont on ne peut que la (et se) féliciter; elle s’impose donc – et nous impose – un (très) long rappel des connaissances disponibles sur le viol. Ces connaissances sont par hypothèse utiles (je reviendrai plus loin sur leur présentation) ; elles auraient sans doute gagné à être (très) résumées. À moins qu’il ait été question de rédiger une manière de Que sais-je ? mais c’eut été un autre livre.

On ne saurait dire que, depuis les années 1970, la question du viol n’a pas été traitée, y compris par des militantes féministes. Cependant, l’ouvrage de Valérie Rey-Robert ne s’annonce pas comme une nouvelle synthèse sur le viol et sa culture, mais sur « une culture du viol à la française ». C’est autrement passionnant, en effet, d’autant que la galanterie par exemple a été théorisée et exaltée récemment par une autrice comme Claude Habib[1] et qu’une historienne comme Florence Gauthier s’est appuyée sur son travail pour fantasmer chez Maximilien Robespierre «la proposition d’une politique de galanterie démocratique» (compatible, donc, avec l’interdiction des clubs de femmes !). Par malheur, il faut attendre la page 199, les deux premiers tiers de l’ouvrage passés pour qu’un titre de partie se réfère enfin à celui du livre. C’est considérer lectrices et lecteurs comme un banc de poissons qu’il convient d’appâter (je ne vise pas ici la couverture de Bruno Bartkowiak, superbe, comme toujours).

Je reconnais être un lecteur vétilleux. J’en donne un autre exemple afin que l’on ne me reproche pas de manifester une amertume spéciale à l’encontre de Valérie Rey-Robert (que je ne connais pas) et/ou de son éditeur (que je connais trop).

Je suis en train de lire un livre de l’historien Timothy Tackett, dont la traduction en français a été publiée au Seuil, en 2018, sous le titre Anatomie de la Terreur. Le titre original est The Coming of the Terror in the French Revolution (Harvard University Press, 2015), soit : L’arrivée de la Terreur dans la Révolution française. L’auteur aurait pu, s’il l’avait souhaité, choisir pour titre : La Fabrication de la Terreur, ou La construction de la Terreur. Il a choisi L’arrivée. Or loin d’être un essai spécialement consacré à la Terreur, son livre est plutôt une énième « histoire de la Révolution » – d’ailleurs intéressante – dont l’usage de la terreur est le fil rouge. Ça n’est pas exactement la même chose. Comme il est manifeste qu’il vise, lui-aussi, un public aussi large que possible, nous sommes contraint·e·s de subir une iconographie pour manuels scolaires : attaque des Tuileries le 10 août 1792, portait de Robespierre, rien n’y manque ! L’éditeur français aurait pu, plus justement, intituler le livre Généalogie de la Terreur. Le titre qu’il a retenu est inadéquat. Il induit le public en erreur.

L’éditeur de Une culture du viol à la française n’a pas l’excuse des difficultés de traduction. Cela dit, je ne sous-estime nullement – c’est par expérience ! – la difficulté intrinsèque de l’exercice consistant à choisir le titre d’un livre.

Il peut arriver cependant que ladite difficulté soit un révélateur de la faiblesse de construction de l’ouvrage et de constitution de son objet. J’ignore quel était l’état du manuscrit remis aux éditions Libertalia et je n’ai pas suffisamment fréquenté le blogue de Valérie Rey-Robert pour apprécier si son livre est un raboutage de billets déjà publiés. Le recueil de textes est d’ailleurs un genre tout à fait honorable (j’en ai moi-même publié un chez Libertalia), mais il ne suffit pas de semer ici et là des titres de « chapitres » ou de « paragraphes » pour que l’ensemble fasse livre.

De même, il ne suffit pas d’accumuler – sans les définir ni les distinguer – des «enquêtes» et des «études» – sous prétexte qu’elles semblent aller dans le sens qui vous convient – pour construire une argumentation rationnelle.

Il manque ici à l’autrice une distance critique vis-à-vis de certaines formes de vulgarisation pseudo-sociologiques ou médicales. Autant il est légitime, et peut-être intéressant, d’utiliser par exemple «une étude américaine portant sur près de 4 000 hommes ayant violé des enfants» (p. 271), autant il est inacceptable d’affirmer que «30% des hommes pourraient violer une femme s’ils étaient sûrs de ne pas être poursuivis» comme le fait un article cité à plusieurs reprises par l’autrice (par ex. p. 273). L’affirmation que «près de 20% des Français considèrent qu’une femme qui dit non pense en fait le contraire» (p. 44) est également irrecevable.

Irrecevable et scandaleux, dis-je, non parce que ces prétendues «informations» donneraient une mauvaise image du genre masculin (Croyez-moi ou non: Je m’en balek!), mais parce qu’elles sont factuellement inexactes, et fabriquées par des instituts de sondage sur le modèle idéologique de «l’échantillon sociologique représentatif», qui entretient le mythe de la démocratie du même métal, mais ne renseigne pas sur le réel. Des libertaires qui se réclament (de bonne foi) de la «pensée critique» devraient trouver mieux à imprimer que pareilles vulgarités journalistiques. Quant à savoir dans quelle mesure elles sont contre-productives en apportant de la confusion sensationnaliste là où elles sont censées «alerter», c’est – heureusement – impossible.

La dénonciation de la «culture du viol» est nécessaire et fondée. Mais dans l’ouvrage qui nous occupe, elle semble s’étouffer dans sa propre indignation, parfois son amertume, sans pouvoir prendre plus grande ampleur, et à mon sens une plus grande efficacité. Que cela soit facilement compréhensible n’enlève rien au fait qu’il s’agit d’une limite, et qu’elle affecte l’ensemble du propos.

L’autrice écrit (p. 286) :

La sexualité ne saurait-elle passer par un autre biais que d’imposer ses volontés, ses désirs à l’autre ? La sexualité serait-elle forcément un rapport de pouvoir où l’excitation et le désir ne naîtraient qu’en dominant l’autre ? Serions-nous si peu imaginatifs, si conservateurs, si timorés que la perspective d’imaginer un autre sexualité où chacun et chacune puisse exprimer ses désirs et ses non-désirs nous terrifie ?

Questions bien tardives – dans l’avant dernière page du livre – qui gagneraient en efficacité si le concept même de «sexualité», pièce idéologique essentielle de la domination masculine, et de la culture du viol était interrogé et déconstruit, au lieu d’être considéré comme une donnée de nature, dont on ne critique en somme que l’« appropriation » masculiniste.

Les deux dernières phrases du livre :

La lutte pour mettre fin aux violences sexuelles n’a pas à avoir d’autre but en soi, cela en est un suffisant. Et si elle doit passer par le fait de repenser nos rapports amoureux, c’est plutôt une chance, une promesse qu’une crainte.

Tout est dit (trop tard).

Valérie Rey-Robert affirme d’abord que la fin des violences sexuelles est aujourd’hui un but en soi – donc un changement dans un système dit «démocratique», en réalité régime d’exploitation capitaliste et de domination masculine articulées[2]. Puis elle ouvre sur une perspective plus large : si nous devons en passer par une révolution amoureuse, c’est une chance.

Voilà qui s’appelle intervertir la charrue et les bœufs. Avec pareil attelage, le sillon n’avancera guère ! C’est au contraire, je m’en suis expliqué à plusieurs reprises ici, dans la perspective d’une utopie amoureuse & érotique égalitaire, à élaborer théoriquement et pratiquement, que nous trouverons d’autres préservatifs contre la violence masculine que le code pénal et l’administration pénitentiaire. C’est en travaillant au bouleversement révolutionnaire que dans le même mouvement l’on fait évoluer les mentalités et que l’on obtient du système la seule chose qu’il puisse offrir : des réformes.

[1] Galanterie française, Paris, Gallimard, 2006. Le livre est cité une fois pp. 206-207.

[2] Ne parlons même pas – pour cette fois – de domination adulte. Non seulement elle n’est ni critiquée ni même identifiée, mais de nombreuses notations invitent à la renforcer : bien entendu pour la bonne cause de la «protection». À ce train, il faudra bien encore deux cent ans pour que des féministes comme notre autrice réalisent que les arguments en faveur de la domination adulte sont exactement les mêmes qui ont servi et servent encore à justifier l’infériorisation des femmes (quelques exceptions remarquables: Christiane Rochefort, Shulamith Firestone).

 

Rey-Robert Valérie, Une culture du viol à la française. Du «troussage de domestique» à la «liberté d’importuner», Libertalia, 292 p., 18 €.

Statut de l’ouvrage : acheté en librairie.

[Anecdote édifiante et explicative. Une de mes connaissances à qui l’éditeur a – certainement sans arrière-pensée! – offert un exemplaire du livre en a été si bouleversée qu’elle a refusé de me le prêter. Je devais l’acheter; c’était mieux pour l’autrice ! J’ai cédé devant tant de sollicitude pour le bien-être des écrivain·e·s. J’aurais craint, sinon, de paraître pingre…]

“Archaos ou le jardin étincelant” de Christiane Rochefort ~ Lecture musicale le 6 avril

On parle trop rarement de Christiane Rochefort (même si ses livres sont pour la plupart disponibles). C’est sans doute que sa liberté de ton, de vie et de plume est encore plus scandaleuse aujourd’hui que de son vivant. 

Archaos est un livre réjouissant et instructif, une espèce de remake féministe et libertaire des Aventures du Roi Pausole de Pierre Louÿs. Marguerite nous réserve une bonne surprise avec cette lecture musicale (réservation obligatoire).