Premier «RENDEZ-VOUS DE CLAUDE» au LIEU-DIT, mercredi 29 mai à 19h, avec Sylwia Chrostowska

J’inaugure mercredi 29 mai prochain au «Lieu-dit», 6 rue Sorbier à Ménilmontant (Paris XXe) une série de «rendez-vous» à l’occasion desquels j’inviterai des personnes aux talents variés à présenter leur travail, leurs livres, leurs tableaux, leurs films, leurs idées… On parlera de tout.

Vous pouvez lire une présentation du livre de Sylwia Chrostowska ici-même, sur Lignes de force.

J’espère vous voir nombreuses et nombreux le 29 mai, à partir de 19h.

On pourra boire (toute la soirée), manger (après la rencontre), et acquérir le livre de l’invitée.

“WINTER IS COMMING. Une brève histoire politique de la fantasy” ~ par William Blanc

Le prochain livre de William Blanc est en librairies à partir du 2 mai prochain.

On peut le commander sur le site de l’éditeur.

« Les dragons et les Hobbits ont toujours été des animaux politiques. Voyager avec eux, c’est prendre des détours pour mieux parler de l’indicible, c’est s’aventurer sur des chemins de traverse vers d’autres futurs. »

Grande fresque épique de fantasy inspirée des romans de G. R. R. Martin, Game of Thrones est désormais la série la plus célèbre au monde. Cette fascination pour un univers médiéval, dont les protagonistes craignent la venue d’un long hiver apocalyptique, fait écho aux angoisses contemporaines concernant le dérèglement climatique causé par l’activité humaine.


G. R. R. Martin n’a pas été le premier auteur à utiliser la fantasy pour parler des dérives du monde moderne et d’écologie. À bien y regarder, le genre du merveilleux contemporain développé à la fin du XIXe siècle en Grande-Bretagne a constamment servi d’outil pour critiquer la société industrielle.
De William Morris à J. R. R. Tolkien en passant par Ursula Le Guin, Robert E. Howard ou Hayao Miyazaki, ce petit ouvrage invite à questionner la généalogie politique de la fantasy.

GILETS JAUNES, RÉVOLTE NOIRE ~ par Guy Girard

Depuis le 17 novembre 2018, partout en France, des hommes et des femmes ont revêtu le gilet jaune que les automobilistes enfilent pour signaler que leur véhicule, immobilisé au bord de la route, a quelque avarie. Mais cet accessoire imposé par les règles de la sécurité routière est depuis l’automne dernier devenu un signal de détresse collective et tout autant l’emblème de colères refoulées depuis des années qui, sans crier gare, se sont muées, par-delà protestations et revendications certes parfois confuses, en une véritable révolte populaire. À petites causes grands effets, si l’on se souvient que celle-ci fut déclenchée par l’annonce de la hausse, une fois de plus, des taxes sur le carburant. La cause réelle est l’appauvrissement continu d’une vaste partie de la population, que par euphémisme on nomme classe moyenne pour ne pas employer le terme plus exact de classe prolétaire puisqu’elle regroupe ouvriers, employés, paysans endettés, chômeurs, petits artisans, retraités aux maigres ressources, hommes et femmes vivant ou survivant alentour de ce seuil de pauvreté derrière lequel seulement s’ouvrent l’une après l’autre les portes du désespoir, de l’angoisse et, hélas, de la culpabilité. N’a-t-on pas suffisamment ressassé à tous ceux-là qu’ils ne sont rien, tout juste utiles à consommer marchandises et illusions, dont la moindre n’est pas que, de toute façon, la marche de ce monde, conduite par les lois du marché, est par nature le mouvement même de la réalité?

De la misère sociale qui accable ceux qui ont en masse revêtu ces gilets jaunes, le discours dominant avait cyniquement déduit qu’elle s’accompagnait nécessairement d’une misère intellectuelle et sensible, répondant servilement à celle qui est inlassablement promue par tous les instruments de crétinisation, depuis le gadget électronique dernier cri jusqu’aux bains de foule hystériques dans les stades, depuis l’usage de plus en plus massif de tranquillisants et de drogues diverses jusqu’aux viols des consciences par les communautarismes et autres idolâtries identitaires. Ce n’est plus qu’ainsi que se définit l’idée de progrès, cette mystification accompagnant la religion profane du capital, qui se réalise de courbe de croissance en courbe de croissance, dans un progrès technique qui vise à réduire, de façon de plus en plus fonctionnelle, l’individu à un corps-marchandise, bientôt lardé de puces électroniques, dont l’une attestera devant la police, de ses bonnes volontés de citoyen. Le jeu politique n’est plus dès lors entendu que comme l’acquiescement grégaire, à dates fixes, à cette ignoble supercherie qui est donc en train de se découvrir contestée, d’abord dans ses modes puis dans son principe même.

Si l’occupation des ronds-points a ainsi montré que tout ne tournait plus aussi rond dans les têtes des gilets jaunes que dans l’éternel retour du peu de réalité, les manifestations qui ont suivi et qui se répètent chaque samedi dans les rues de Paris et celles de tant de villes de province, ces défilés ou plutôt ces dérives au large des habitudes consenties et au cours desquelles se réveillent, encore trop peu, ces bons instincts de destruction (ah, Bakounine!) sont les saturnales rythmant l’émergence d’un désir de profonde rupture, sinon encore de révolution. Certes, pour l’instant, les forces de l’imagination collective ne sont pas telles qu’elles puissent produire en ce moment de crise, à nouveau visible par tous, de la civilisation capitaliste, une utopie invitant à la complète réinvention des modèles sociaux de production et d’interprétation de la réalité, autrement dit à un ré-enchantement du monde ; néanmoins il est frappant de constater combien reste vivace le mythe de la Révolution française. Les gilets jaunes d’aujourd’hui, dès lors qu’ils ne se laissent pas embourber dans le marais du soi-disant « grand débat national » qui n’est rien d’autre qu’un soporifique exercice de communication organisé par les politiciens au pouvoir, sont appelés à devenir les sans-culottes de demain. Comme en 1789, il y a toujours des privilèges à abolir, ou mieux, à partager entre tous ! Comme en 1789, il y a toujours des Bastilles à prendre et des châteaux à brûler : des agences bancaires, édifices publics et sous-préfectures ont été vandalisés – mais c’est trop peu ! Comme en 1789, sont écrits des cahiers de doléances: mais ce sont des cahiers de défiance et d’insolence qui gagneraient à être écrits et à circuler, et non pas en direction des bureaux ministériels ! A la Marseillaise qui est si souvent chantée chaque samedi par les manifestants, certes on préférerait entendre une version mise au goût du jour de la Carmagnole ! Et s’il faut des drapeaux, qu’ils soient plutôt rouges et noirs plutôt que ces torchons tricolores ! Mais on se garde d’oublier que ce mouvement n’est radical, pour l’instant, que dans les excès de sa colère et non pas encore dans l’élaboration d’un projet collectif. Les références à 1789, à ce mythe fondateur d’une communauté humaine jamais encore advenue, pour heureusement surprenantes qu’elles soient, ne doivent pas non plus cacher l’amnésie de toute la geste du mouvement ouvrier depuis deux siècles, qui explique peut-être la difficulté qu’ont les gilets jaunes à mettre en pratique d’autres moyens d’action, plus subversifs, que les rassemblements du samedi, aussi nimbés de belles étincelles émeutières soient-ils. Bloquer l’économie, par les moyens du sabotage et de la grève générale ou par toutes les joies possibles de la désertion de la vie quotidienne, reste le grand pas à franchir pour que ce qui se passe d’enthousiasmant depuis la mi-novembre, ne s’inverse pas sous le signe de la défaite et de la résignation qu’attendent, chacun dans leur bordel de campagne, les palotins * du prurit électoral.

Il est d’ores et déjà néanmoins acquis que, malgré la répression et les violences policières, malgré l’acharnement de la plupart des médias à taire la vérité de ce mouvement sous de grossières caricatures, malgré la publicité ainsi faite à l’intrusion dans les cortèges hebdomadaires de nazillons en service commandé, malgré les soucis électoralistes de certains gilets jaune pâle et malgré la division entre manifestants et casseurs entretenue par tous ceux qui restent aveugles à la nature intrinsèquement destructrice du capitalisme, il est, oui, maintenant évident que pendant toutes ces journées de colère et de révolte inapaisée, a recommencé à circuler une parole libérée de ses routines. Des gens se parlent en marchant ensemble dans les rues, en se moquant ou en insultant ensemble les flics ; les réseaux sociaux sont détournés de leur logique hypnotique ; et chacun au dos de son gilet jaune a écrit une formule souvent percutante où l’humour est l’amorce de la poésie et de la poésie faite par tous.

  Bâtiment de la Banque de France en feu à Rouen (29 décembre 2018).

Ainsi, au fur et à mesure que ce mouvement dure – aujourd’hui 30 mars 2019 il en est à son vingtième acte hebdomadaire! – les propos échangés, les réflexions partagées, les slogans bombés sur les murs prennent en des élans variables une tournure ouvertement radicale pour ceux et celles que les diverses tactiques de démoralisation essayées par l’État ne réussissent ni à endormir, ni à effrayer. La chronique de cette révolte sans idéal ni idéologie retient déjà divers épisodes comme en décembre dernier, à Paris, le saccage de l’Arc de Triomphe, cet abject symbole guerrier, puis en janvier la destruction de la porte d’entrée d’un ministère ou en province le début d’incendie d’une sous- préfecture… Chaque manifestation aura eu son lot d’affrontements avec la police, de bris de vitrines, de voitures incendiées et le plus souvent possible de pillage (ou de réappropriation individuelle), et on vit, lors de la belle journée du samedi 16 mars, les Champs Élysées mériter enfin leur nom de plus belle avenue du monde. Aussi fallait-il certes s’attendre, dès lors qu’avec une évidence renouvelée, il apparait que la démocratie représentative ne représente que les intérêts de la bourgeoisie, à ce que l’État dévoile une fois de plus sa nature intrinsèquement autoritaire. S’additionnant à des lois sécuritaires – donc scélérates – qui furent votées lors des précédents gouvernements, les interdictions de manifester en tel ou tel lieu (dorénavant, par exemple, les Champs Élysées) sont promulguées par les préfets dépendant du ministère de l’intérieur, cependant que la flicaille (police et gendarmerie) a reçu l’ordre adopter de nouvelles tactiques pour réprimer plus violemment encore – et avec l’aide de l’armée, si nécessaire – les manifestants dont le nombre, quatre mois après le début de ce mouvement, ainsi que le soutien parmi la population, restent toujours inquiétants pour un pouvoir pressé de reprendre «le calendrier des réformes», c’est-à-dire de reprendre l’offensive dans la guerre sociale.

Il faut pourtant constater que, à ce jour, ce mouvement des gilets jaunes n’a pas su ou pu reprendre l’avantage sur les premiers terrains qui virent son émergence : les ronds-points sur les routes et les péages d’autoroutes, d’où ils furent délogés courant décembre, ni qu’il n’a non plus réussi, malgré quelques tentatives, à « bloquer l’économie » en occupant quelques lieux symboliques de l’exploitation capitaliste (un centre de redistribution d’Amazon, par exemple ou ce week-end, une poudrière fournissant des gaz lacrymogènes à la police). Manque d’expérience des luttes sociales, ou manque de leaders charismatiques : les gilets jaunes ne sont pas tombés de la dernière pluie, qui ne donnent aucune marque de confiance ni aux syndicats, ni aux diverses chapelles gauchistes et ni non plus aux sirènes de l’extrême-droite, réfutant ainsi en ce cas la réduction de leur mouvement à une éruption de populisme. Car le fait même que les revendications, les slogans, les désirs mêmes exprimés par les gilets jaunes soient si divers, de la naïveté la plus attristante (ces demandes de référendum ou de démission du président !) à la lucidité la plus désespérée, le fait surtout qu’est à chaque fois insatiable l’envie de parler, d’échanger, de nouer ou de renouveler les liens d’une fraternité fragile mais évidente, d’une communauté d’expériences vécues enfin hors du monde marchand, cela montre sans doute que ce qui se passe de nouveau dans ce mouvement, c’est l’invention, non encore consciente mais ritualisée chaque samedi, d’un temps autre, d’un temps absolument différent de celui qui règle sur le mode du « toujours plus vite » la production et la circulation de la marchandise. Temps, entre deux moments émeutiers, de la palabre et de la déambulation collectives dans ces beaux quartiers qui n’ont jamais rien vu de tel. Aussi émouvantes qu’une banque qui brûle, ces découvertes d’un temps long et lent ont entamé un processus d’usure des réflexes chronophages des appareils de domination : les flics sont fatigués et leurs chefs encore plus, dit-on. Ainsi s’inaugure un jeu de patience qui sera peut-être une pièce maîtresse pour que se donne à imaginer un nouveau désir de révolution.

Guy Girard, du groupe surréaliste de Paris   

11 février – 31 mars 2019

* Palotins, êtres mécaniques serviles créés par les pouvoirs pataphysiques du Père Ubu d’Alfred Jarry [not C. G.]

Nota. Les illustrations ont été choisies par le tenancier du blogue.

 

 

«J’ai perdu mes utopies» ~ par Christiane Rochefort

En prélude à la lecture musicale de passages d’Archaos, le beau roman utopique de Christiane Rochefort, qui doit avoir lieu le 6 avril prochain, je publie ci-dessous l’article qu’elle avait donné au Magazine littéraire (n° 139, de juillet-août 1978) pour son numéro consacré à «La fin des utopies».

Toutes les notes sont du tenancier de ce blogue.

J’ai perdu mes utopies

Je n’arrive plus à remettre la main sur mon Erewhon [1]. Pourtant j’en gardais un souvenir ému. Notez, si c’est comme avec Thomas Morus[2] il vaut peut-être mieux que je ne retrouve pas. Thomas Morus aussi j’en gardais un souvenir ému. Je l’ouvre aujourd’hui, et je vois: la cuisine est faite par les esclaves; quand une fille est nubile, on lui donne un mari; les enfants encore trop jeunes pour servir à table se tiennent debout à côté et on leur passe de la nourriture (et quand il sont assez grands pour servir à table, ils bouffent pas du tout?), comment tout ça m’avait échappé dans mon âge adolescent je ne sais pas; et tout le monde se couche à 9 heures du soir – ce point entre autres faisant de moi à jamais une dissidente, comme le prouve l’heure qu’il est en ce moment même. Je me demande du reste dans quel de ces paradis inventés je ne tomberais pas dans ce statut, assorti probablement de travaux forcés car, dans les utopies, la seule bonne volonté et vertu suffit rarement à nourrir tout le monde.

Eh, qu’est-ce que c’est que ces façons sinistres de parler d’utopies ?

Je n’ai bien sûr pas tout lu, la bibliographie des utopies fait un livre entier. Mais pour ce que je connais, il semble que les inventeurs de ces tentatives désespérées d’organiser le bonheur en société y trimballent, à leur insu évidemment, leur solide esprit de caste, et la plus idéale justice oublie toujours une classe dans un coin. Il traîne ici et là des serviteurs dont on n’est pas habitué à se passer. Aristophane met les femmes au pouvoir mais garde les esclaves. La misogynie ingénue fleurit, et même une égalité des sexes proclamée reste de la haute fantaisie, car l’essence des rôles est tranquillement préservée — tiens bien sûr, puisqu’elle est « naturelle ». De même la misopédie [3] (il faut bien à la fin mettre un mot sur cette chose, qui n’en a pas faute d’être encore reconnue) va de soi : car il est primordial de mouler les enfants de sorte que la société idéale perdure et qu’ils n’aillent pas plus tard tout foutre en l’air, et Syl­vain Maréchal au XVIIIe siècle peut écrire sans trembler: «Que chacun rentre dans sa famille […], qu’il y commande à ses enfants», et trois lignes plus loin «Vivent l’égalité et la liberté!». Quand la famille est abolie, c’est au profit d’un État si parfait qu’on ne peut que l’aimer et le servir; on a vu ça même dans la réalité, et sur une grande échelle. Pour ne pas parler du guide, ou des sages, sans qui tout cela ne tiendrait pas, n’aurait d’ailleurs pas eu lieu. Les structures de pouvoir, bref, ne sont pas déracinées de ces âmes d’autre part sublimes. (Je n’arrive pas à remettre la main sur mon Vénus + X, mais je devrais tout de même faire une parenthèse d’excep­tion pour Sturgeon : Vénus + X, voyage au pays où l’on peut changer de sexe, contient aussi le meilleur traité d’éducation non sexiste écrit à ce jour, inclus. Dommage qu’il faille à la fin apprendre que le miracle biologique est un artifice de la science des hommes (mâles), et où sont donc passées les femmes, mystère. Bon, c’est peut-être mieux que je ne le retrouve pas, mais de toutes façons il faut lui pardonner: c’est écrit dans les années 30. Une assez belle avance.)

Et nous (femmes), les avons-nous déracinées de nos âmes, les structures de pouvoir? La première «utopie» du mouvement des femmes américaines, Scum, de Valérie Solanas, est un pur et complet renversement de pouvoir en fait, une hypothèse d’école, provocatoire et destinée à faire voir crûment, par symétrie, une situation démente, jusque-là universellement non aperçue comme telle. Un beau choc aux fins de prise de conscience, et qui a fonctionné. Bon, la tendance au renversement de pouvoir est une réaction de compensation, de décompression, de type cataclysmique vu par les millénaires à liquider d’un bloc. On préfère pourtant, quasi unanimement, ne pas en rester là – de fait, même les plus radicales optent pour un règlement de problème par l’absence: l’oppression a simplement disparu du tableau: pour Evelyne [Le Garrec] (Les femmes s’entêtent [4]), par auto-annihilation; pour Fr[ançoise] d’Eaubonne (Les bergères de l’apocalypse), par extermination guerrière, avec des conséquences fâcheuses inhérentes qui obligent à ramener l’oppresseur sous la forme amoindrie et dressable d’enfants ; et pour Monique Wittig (Les guerillières) (si je parvenais à le retrouver je pourrais faire des citations), par décision poétique, la solution la plus incontestable. Après quoi, toute domination effacée, aucun pouvoir ne vient occuper la place «vacante».

Je vais contrarier Robert Kanters[5], qui écrivit jadis que les femmes ne sont pas de taille à édifier des utopies : elles le sont probablement davantage que leurs devanciers. Bien qu’elles puissent en être contaminées, elles n’ont ni estime ni affection pour le pouvoir, chevillées au corps sauf exceptions rares et tenues pour morbides par les autres, et considèrent allègrement qu’on peut faire sans : car elles ont l’habitude de l’auto-gestion, comme le faisait déjà remar-quer Aristophane, sans en tirer toutefois toutes les conséquences, Forcément.

Dans cette direction, Ursula Le Guin (The despossessed [Les dépossédés]) fait une percée remarquable. Sur sa planète Anarès où les révolutionnaires, déportés de la planète-mère qui vit un (prophétique ou optimiste?) capitalisme écologique, instaurent une économie de gratuité, et des rapports de non possession, Ursula évite nombre d’écueils où d’autres avant elle sont tombés: ni misogynie, ni misopédie, ni racisme ni élitisme. Ni abstraite perfection: des désirs de possession et de puissance ressurgissent, qui pourrait tout fiche en l’air, rien n’est tout à fait assuré, ni immobile. Elle s’est quand même donné la facilité d’une sorte d’humanité lointaine et désabusée, qui veille un peu au grain. Qui ne s’en est donné, des facilités? Moi je me suis dispensé de l’industrie, carrément (Archaos), ce n’était pas intentionnel mais c’était plus commode que du béton à mettre en poudre. Anarès est une économie de pénurie, et je suis à mettre dans le même sac: pénurie de biens matériels, abondance de biens relationnels, on ne peut rien faire à moins, l’important c’est de changer l’être.

Mais la dimension délirante, qui fait tant défaut aux rationalisateurs organisateurs, et où se meut Monique Wittig, on ne fera rien sans non plus. Je n’ai débouché dans ce qui me semblait, enfin, une utopie que lorsque je me suis, à l’imprévu, après une longue patience, défoncée dans l’écriture au lieu de l’idéologie. En fin de compte, ce n’est pas l’idéologie et la rationalité qui peuvent produire une utopie ; tout au mieux, on en sortira de la coopérative.

L’utopie sera défoncée, ou ne sera pas.

En tant que production littéraire. Et qui sait si pas aussi comme réalité vécue? La chose n’a pas encore été tentée.

Quand, où, comment, ne demandez pas. Pas pour l’instant. Pour l’instant, la question est plutôt: pourquoi, d’essayer de songer à l’utopie me plonge, au lieu de la joie, dans la mélancolie, et, comment dire, une espèce de nostalgie rageuse?

Enfin quoi, que peut être la pensée de l’utopie, en juin 1978?

Nous, ici, nous sommes exactement dans une anti-utopie. Ce n’est pas que nous n’avons pas, dans le coin : nous avons. Mais ce que nous avons, nous est retiré dans le même mouvement. Prenons n’importe quoi. L’information. Nous avons une surabondance d’information – qui sert à nous désinformer. Les clubs de vacances. Certains sont conçus comme des vraies petites utopies, avec Nature, Liberté, culture même, et même fournitures pour besoins mystiques, et gratuité (on a payé avant). Provisoire à dates fixées, juste ce qu’il faut pour qu’on rembraye au jour décidé en haut: ce qui constitue déjà une dérision. On a tout là-bas et on n’a rien: car c’est comme une parodie. Et c’est commercialisé n’oublions pas; c’est exploité.

On se paye notre rêve. On reçoit du faux-semblant. C’est une dépossession. Et on ne peut même pas dire qu’on n’a pas puisqu’on a. C’est du zombisme. Ce serait cruel de se demander s’il vaut mieux ne pas avoir, et avoir ses désirs; car quand on n’a pas, on souffre. Pour de vrai. Nous on ne souffre pas. On est vidé par le dedans. On vit sur l’envers de l’utopie, et si on ne se pince pas pour se réveiller, dans l’utopie on n’ira jamais.

Si on se pince pour se tenir éveillé, que peut-être la pensée de l’utopie, en juin 78? Quand ce qui reste de communautés, en France, aux Etats-Unis, en Allemagne, en Italie, partout où il y en a encore, subit les persécutions systématiques du pouvoir, les brimades des polices qui ne manquent pas une occasion de venir voir sous les lits s’il n’y a pas un fugitif caché, quand un ministre argentin à la radio déclare, rassurant, que, les Escadrons de la Mort, ils sont de mieux en mieux contrôlés par sa police, quand les tortures deviennent l’habitude, quand les guerres deviennent endémiques, quand la Légion française reprend ses vieux quartiers d’Afrique, quand on se réjouit d’avoir la bombe à neutrons,

quand l’oppression devient une science normalisée à l’échelon international, quand la bio-sociologie, théorie du nazisme déguisée en science, est épidémique dans les universités US,

quand les pétroliers se brisent comme des coupes de Champagne,

quand les fleuves d’ordures vont à la mer et que la mer est remplie

et que l’Homme s’en va vers sa demeure éternelle, en bon ordre et sans moufter entraînant avec lui la Femme, l’Enfant, là Bête et le Reste,

j’en passe, j’en passe,

alors pour l’instant l’utopie ce serait:

ça me rappelle, quand j’écrivais Encore heureux qu’on va vers l’été, dans une sorte de planage béat, j’en étais vers la page 80 et tout d’un coup le soir je m’asseois, et rien. Je relis et je me dis: ma parole, t’es vraiment dingue. Pas moyen d’ajouter un mot. Le lendemain, pareil. J’y croyais plus. J’étais à la campagne, tranquille, il ne m’était rien arrivé… Je cherche des repères. Tout ce que je trouve c’est: j’étais à la ferme pour le lait, seule dans la salle, la télé marchait. Un militaire à lunettes noires descend les marches du palais présidentiel de Santiago de Chili, et dedans il y a Allende mort. Je m’asseois sur le banc. Je ne sentais rien, il ne. faut pas prétendre qu’on sent, j’étais juste un peu abrutie. Immédiatement je pense: CIA, car je suis parano. Et: ça y est, ils ont trouvé le bon truc. Et je vois – quand on est branché sur l’utopie, on est plus ou moins dans un état spécial – une énorme régression, planétaire. C’était le moment où ma machine s’était bloquée, ce même soir: je ne pouvais plus croire.

Si j’ai fini le livre, longtemps après, c’est en quelque sorte profitant d’une petite éclaircie, ou d’un oubli. Et vite vite, tant que ça dure. Il a quelque chose de hâtif ce bouquin mais tant pis. Fallait gagner de vitesse je ne savais pas quoi. Un nuage qui nous arrivait dessus.

Bon alors en ce moment l’utopie, ce serait:

pas de CRS en tenue de combat au coin des rues,

Aldo Moro largué vivant, par exemple un dimanche durant la grand’messe pour sa sécurité sur tous les bords, et un peu de gaîté,

quelques infarctus (ti?) aux sommets, pour souffler,

que les paras quand ils sautent montent au ciel au lieu de descendre,

de l’eau propre,

et que la merde arrive pas plus haut que le menton, y compris des personnes petites. De façon qu’on ait le temps un peu, de réfléchir et de devenir moins bêtes. Après on verra à se lancer dans des utopies plus compliquées, sans classes et sans pouvoir, pour une fois. Tant pis si vous me trouvez optimiste.

Christiane Rochefort

[1] Erewhon, anagramme de nowhere («nulle part» en anglais) est un roman de Samuel Butler (1872). On se souvient que le titre du roman utopique de William Morris est News from nowhere (Nouvelles de nulle part ; 1890).

[2] Thomas More, ou Morus (1478-1535) a publié Utopia en 1516.

[3] Inusité, le terme n’est pas un néologisme. Littré le mentionne en 1896 dans le «Supplément» de son Dictionnaire citant un texte de 1609 d’un Martin Despois, qui l’écrit misopædie, dans le sens de «haine de l’instruction». Ce premier sens se retrouve dans le Polylexique de E. Desormes et Adrien Basile (1897-1899). C’est Philippe Boileau de Castelnau qui reprend le terme dans une acception plus conforme à l’étymologie, proche de «mépris [ou haine] des enfants», dans un article des Annales médico-psychologiques (oct. 1861): «De la Misopédie, ou lésion de l’amour de la progéniture» (sic). Même dans ce deuxième sens, la survie du mot est aléatoire: à propos de meutres d’enfants, Le Temps du 10 décembre 1933 affirme qu’il n’existe pas (tout en le citant !), tandis que quatre ans plus tard Le Petit Parisien du 2 mars 1938 l’emploie.

[4] Les Femmes s’entêtent est le titre d’une revue féministe des années 1970, dont un recueil d’articles est paru dans la collection de poche Idées/Gallimard. C’est aussi le titre d’un numéro double des Temps modernes en 1975.

[5] Écrivain et éditeur belge. Il fut notamment responsable durant vingt années de la collection «Présence du Futur» chez Denoël.