“L’Homme sans horizon” ~ un livre de Joël Gayraud

Il en va des livres comme des gens, on rate certaines rencontres. Il s’en est fallu de peu, ça a failli, ça aurait pu se faire, et puis…

La déception est d’autant plus grande que toutes les conditions semblaient réunies : affinités, circonstances, planètes en alignement, que sais-je…

Bref, je suis aujourd’hui dans l’inconfortable position de parler d’un livre que j’ai manqué, sur un sujet qui me passionne, dont l’auteur m’est sympathique, et dont je reconnais à chaque page les préoccupations qui nous rapprochent, les références que nous partageons. Auquel, par surcroît, je n’ai que peu de critiques à adresser. Il n’est jusqu’à la construction du texte incluant des « apartés » (procédé que j’ai utilisé dans Je chante corps critique) qui ne me le rende familier. Pour ne rien dire de tel écho de nos discussions communes (sur la Révolution française).

L’Homme sans horizon est un essai de Joël Gayraud, dont le sous-titre « Matériaux sur l’utopie » éclaire le propos. L’horizon – que l’auteur entend non au sens originel de limite de la vision mais au contraire de ce qui permet la vision d’un avenir autre – c’est donc l’utopie.

Je cite la quatrième de couverture :

Questionnant les grandes théories critiques (Marx, Ernst Bloch, Guy Debord), s’appuyant sur l’anthropologie, poussant des incursions du côté de la philosophie (Aristote, Agamben, Simondon), invoquant après les romantiques et les surréalistes la fonction vitale de l’imagination créatrice, L’Homme sans horizon dessine les lignes de fuite qui permettent de rouvrir un horizon utopique. Au-delà de l’utopie libérale, aujourd’hui épuisée, de l’utopie sociale qui a été défigurée par les régimes totalitaires, la seule issue possible est de reprendre et faire triompher le rêve ancestral de société sans classe ni État, constituée d’individus égaux, librement associés, jouant enfin leur propre histoire. Aujourd’hui où la survie de l’espèce est en jeu, c’est cette espérance qu’il s’agit de réaliser sous peine de voir l’humanité s’effondrer dans la barbarie. L’Homme sans horizon se propose de montrer l’urgence de ce qui est désormais la seule utopie humaine, et de lui apporter les fondements de sa légitimité historique.

D’où vient donc que ce projet, que je cosigne d’enthousiasme, m’est resté étranger ? Il se peut que cela tienne, de manière triviale, au fait que je me suis arrêté au baccalauréat. En effet, Joël Gayraud, s’il croit peut-être de bonne foi écrire (aussi) pour les gens comme moi, projette son écriture truffée de références savantes à mille milles au-dessus de ma (pauvre) tête.

Ajoutez à cela des alinéas compacts et une mise en page qui, pour élégante qu’elle soit, a privilégié l’économie par rapport à la lisibilité[1], et vous pouvez m’imaginer « dévissant » régulièrement, sans pouvoir m’accrocher aux notes de bas de page, presque absentes. S’il s’agit d’une volonté de « faire simple », c’est une lourde erreur tactique, tant le texte en lui-même est pesant (au sens d’impressionnant) de savoir concentré. Du coup, lorsque le lecteur découvre une référence qu’il ignorait (p. 207 pour moi), il est abandonné à ses propres googeulisations pour en apprendre davantage.

Dans mon esprit – je reconnais qu’il s’agit d’un préjugé – le terme « matériaux » évoque un texte militant. Peut-être aurais-du me méfier (je n’ai pas à me plaindre : l’auteur m’a amicalement offert et dédicacé son livre) de la mention « sur » dans l’expression « Matériaux sur l’utopie ». Il n’est pas dit « pour l’utopie ». En tout cas, s’il s’agit certainement d’un texte engagé, il n’est pas militant, au sens où je l’entends quand je rédige moi-même un texte d’intervention. Je sais bien que l’on est toujours l’« intello » de quelqu’un, et je n’ai pas oublié certaine jeune fille (oh pardon camarades curés !) me confiant, en manière de reproche, qu’il fallait lire le livre que je lui avais offert « avec un crayon » (c’était De la Révolution).

Mais suffit-il d’un crayon – je ne m’en sépare pas ; pas davantage que de mes lunettes ! – pour lire (et entendre) ceci :

«La conscience optative et l’essor des possibles.

I. L’aporie de l’être-là.

En désignant l’homme comme Dasein, c’est-à-dire comme être-là, Heidegger l’a réduit à un étant saisis dans son . Même si l’on prend le mot être en un sens transitif, et que l’on voit dans le Dasein celui qui fait être le là, qui amène le là à l’être, l’horizon de cet être transitif n’est autre que ce là. [etc. p. 179]»

J’avais il y a peu, vanté ici-même un ouvrage dont je reconnaissais n’avoir « pas tout compris ». Il s’agissait précisément d’un texte magistralement traduit par le même Joël Gayraud : Feux croisés de Sylwia Chrostowska (Klincksieck). J’ai même choisi ce livre comme sujet du premier des « Rendez-vous de Claude » que j’organise désormais mensuellement au Lieu-Dit, à Ménilmontant. Mais le livre de Sylwia Chrostowska, s’il lui arrive, dans le bon sens du terme, de « défier l’entendement » produit dans le même mouvement un effet poétique qui m’a paru à la fois séduisant et stimulant. La poésie est très présente dans ce livre de Joël Gayraud mais comme référence savante, elle n’imprègne pas le texte ni n’en surgit[2].

Reste à savoir qui saura se montrer plus compréhensif (ou accueillant ?) que je ne l’ai été moi-même pour cet Homme sans horizon. Des enseignants peut-être, et sans doute des étudiants, en philosophie et en littérature, déjà plus cultivés que je ne le suis (ce qui n’est guère difficile), soucieux de découvrir une synthèse récente – que Daniel Guérin ou Maximilien Rubel auraient pu qualifier de marxiste et libertaire – sur l’utopie comme programme politique. En ce sens, ces « matériaux » pourront nourrir mémoires de master et lectures savantes (ou non), à défaut d’armer le bras d’émeutières et de barricadiers. C’est le sort que je souhaite à ce livre, fruit d’un imposant travail, devant lequel je n’ai pu me défaire de ma timidité d’autodidacte.

[1] Le corps dans lequel le texte est composé est fluet ; celui des notes étique.

[2] À ce propos, est-ce une faute d’inattention de ma part ou bien l’auteur omet-il de mentionner sa participation au Groupe surréaliste de Paris, que j’ai accueilli dans un autre de mes « Rendez-vous » pour la présentation de sa nouvelle revue ?

Gayraud Joël, L’Homme sans horizon. Matériaux sur l’utopie, Libertalia, 297 p., 18 €

(Index précieux, mais bibliographie décevante, qui ne reprend pas les ouvrages cités dans le livre, et ajoute quelques copinages superflus).

Statut de l’ouvrage :

Offert par l’auteur.

RENDEZ-VOUS DE CLAUDE [5] ~ “Histoire (brève) et actualité de la libre pensée arabe”, avec Mohamed El Khebir ~ MERCREDI 18 DÉCEMBRE

Nous débattrons de cette histoire et de l’actualité de l’athéisme et de la libre pensée dans le monde musulman; nous évoquerons quelques penseurs et poètes irréligieux, licencieux et libertins, d’hier et d’aujourd’hui.

On peut lire deux textes de Mohamed El Khebir sur l’excellent site À Contretemps

«Brève histoire de la libre pensée arabe»

&

«Sortie de route»

 

Le 25 septembre, au Lieu-Dit, à 19h, présentation de mon nouvel opus: “ABÉCÉDAIRE DE LA SODOMIE”

Abécédaire de la sodomie, IMHO, 14 euros.

PRÉSENTATION

La culture, au sens le plus respectable du terme, a souvent servi de cache-sexe à l’érotisme et à la pornographie. Que l’on songe aux « nus artistiques » reproduits sur les cartes postales des XIXe et XXe siècles, et à ce que l’on a nommé dans les années 1970 « le cul avec alibi culturel ». Le pamphlétaire anarchisant Zo d’Axa raillait les écrivains et les dessinateurs qui ne poursuivent qu’un « but chatouilleur », tout en « affirmant sans rire qu’ils font de l’art, pur de toute arrière-préoccupation, en reproduisant éternellement la femme nue en bas noirs[1]. » On sait que l’invention du cinématographe n’a rien arrangé.

Il est temps de tourner la page – c’est un des euphémismes qui désignent la sodomie – pour faire en sorte que le cul serve d’alibi à la culture. Toutes les entrées de cet abécédaire sont des moyens de pénétrer le savoir humain, de se ménager un regard sur lui, en regardant par l’œillet, l’œil de bronze, l’œilleton, bref : le petit trou de la lorgnette. Dissipons dès l’abord une ambiguïté : nous parlons bien ici de la sodomie, sous toutes ses formes, et non de la seule homosexualité, laquelle a désormais ses propres dictionnaires. Certes il en sera aussi question, puisqu’il sera question – sinon de tout – au moins d’une grande variété de matières, pour peu que s’ouvre sur elles la « porte de derrière ».

Puissent lectrices et lecteurs se divertir à la découverte du présent ouvrage, à défaut d’y apprendre à lire, ce qui est la fonction exacte d’un abécédaire. À celui-ci, nous avons fréquemment donné l’allure d’un bêtisier ; d’abord parce que nous n’imaginons pas meilleure méthode d’apprentissage que le rire, le gai savoir, ensuite parce que la littérature moralisatrice – religieuse ou médicale – à propos de la sodomie est prodigue en réjouissantes âneries.

Ce n’est pas simple modestie si nous avons écarté la forme dictionnaire. Même s’il est vrai que les plus arides volumes peuvent se prêter au vagabondage, nous avons préféré ménager ici quelques surprises. Ainsi, par exemple, les figures attendues d’un André Gide ou d’un Jean Cocteau apparaissent – et à plusieurs reprises – mais c’est au détour d’un article et non à l’appel de leur nom. Il est vrai par ailleurs que nous n’avons aucune prétention à l’exhaustivité encyclopédique et que nous entraînons qui veut bien nous suivre sur les chemins de notre fantaisie et de notre curiosité, un joli défaut, dont nous ne souhaitons pas nous corriger mais plutôt l’encourager chez autrui.

 Nous ne manquons pas de devanciers prestigieux. Dans Le Moyen de parvenir, maître-livre rédigé par Béroalde de Verville au milieu du XVIIe siècle[2], un Nostradamus de fantaisie affirme : « Ce serait belle chose de parler du cul ». N’allons point conclure hâtivement que son souhait se trouve exaucé par la logorrhée moderne sur le sexe. Béroalde aime trop l’équivoque ; son personnage dit « parler du cul » comme l’on « parle du nez ». À ce compte, objectera-t-on, bien des gens font du prose sans le savoir, puisqu’aussi bien le cul se dénomme le prose, en argot, depuis huit siècles.

Béroalde établit d’autres correspondances entre le cul, « gouvernail de tout le corps et mignon de l’âme », et les autres organes. Il note au passage le paradoxe d’un trou que l’on peut boucher en se bornant à ne plus rien faire entrer par son symétrique : l’orifice buccal. Mais comme le remarque un autre personnage du Moyen, parler du cul, ce peut être – à la lettre – parler du « q », et jouer sur les mots, c’est aussi jouer de l’alphabet[3]. Ayant demandé à une dame de lui prêter le con pour son vit, il ajoute : « Puis nous remuerons la lettre qui s’ensuit après le p ». Lequel remuement se disait, au temps de Béroalde, culeter.

 Les œuvres érotiques publiées sous le manteau au XIXe siècle s’orneront parfois de lettrines érotiques, premières lettres d’un paragraphe composées de corps dénudés et copulant[4]. Les lettres seules, habilement juxtaposées, peuvent délivrer un message licencieux. On connaît le fameux allographe qui sert de titre à la « Joconde », affublée d’une moustache et d’un bouc par Marcel Duchamp, en 1930 : « l. h. o. o. q. » À quoi l’on eut pu ajouter « o. p. c. f. », puisque, malice inattendue de sa part, Louis Aragon, qui l’avait reçu de Duchamp, en fit don à Georges Marchais en 1979 [5].

Enfin, les corps dénudés peuvent se faire vivantes lettrines pour composer sur le sol des slogans politiques. Depuis les spectacles du Living Theatre, à la fin des années 1960, jusqu’aux récents épisodes de la guerre mondiale tournante, lorsque des centaines d’hommes et de femmes nu·e·s écrivaient no bush ou no war avec leurs corps étendus, la nudité humaine, fragile et sociale, se fait alphabet et langage. C’est ce que nous avons appelé « le nu graphique[6] ».

Pascal Quignard cite un mot d’un auteur latin qu’il juge « énigmatique et terrible » : Amat qui scribet, paedicatur qui leget, ce qu’il traduit – un peu sèchement à notre goût – par « celui qui écrit sodomise. Celui qui lit est sodomisé[7] ». Que l’auteur ait l’initiative et que sa démarche soit de nature érotique, nous en conviendrons. Cependant, lui-même et son texte se vendent, s’offrent, se tendent, s’ouvrent : de bien curieuses manières pour un « enculeur » sûr de sa domination ! Gageons que lectrices et lecteurs conservent, jusque dans les positions les plus périlleuses, une marge de manœuvre telle que les rôles ne sont point si figés. Le lecteur ne se borne pas à consentir, il participe à la co-errance du texte, qui sans lui reste lettre morte. Ce coït met en jeu tout le corps, et non seulement les yeux ou le « troisième œil », aveugle mais ô combien sensible, qu’est l’anus. D’ailleurs, ce par quoi l’écrivain pénètre l’oreille et l’œil du lecteur, n’est-ce pas sa langue ? Ce dispositif, par lequel l’auteur cherche à provoquer le plaisir et le désir d’inconnu·e·s en même temps qu’il éprouve le sien propre, s’appelle littérature. Peu nous importe que les mots y soient gros, gras, « de gueule », ou obscènes – « cette sodomie de la langue », disait Daniel Defoe[8] – pourvu qu’ils servent à nos plaisirs.

Nous avons pris le parti d’indiquer les sources à la fin de chaque notice plutôt que de les grouper en une indigeste bibliographie de fin de volume (où nous rappelons néanmoins quelques ouvrages de références). Ce sont à la fois des repères scientifiques et des pistes de lecture.

[1] Zo d’Axa, « Patriotisme et pornographie », article repris dans le volume L’Endehors, Chamuel éditeur, 1896, pp. 24-31.

[2] Le Moyen de parvenir, texte établi par Georges Bourgeuil, Éditions Passage du Nord/Ouest (2002), pp. 136-137. De Béroalde, chez le même éditeur : Le Voyage des princes fortunés. Mentionnons l’édition en poche du Moyen : Folio, 2006.

[3] Alphabet est d’ailleurs, comme abécédaire, un « jeu de lettres » à partir des deux premières lettres grecques : alpha et bêta.

[4] Notons qu’en grammaire la copule est l’élément verbal qui relie le prédicat au sujet. « Être est le verbe copule par excellence. Il est un pur lien, sans contenu sémantique. » ; Grévisse, Le Bon usage, Duculot, 1988. pp. 347-350.

[5] Aragon aurait assorti le cadeau d’un compliment : « Ce tableau représente toute une partie de ma vie. C’est de cela que j’ai voulu te faire cadeau pour le Parti » (L’Humanité, 25 janvier 2002). Le parti s’en débarrassa par un dépôt, en 2005, au centre Georges Pompidou, lequel s’empressa de « ready mader » la chose : il existe des mugs et des assiettes à pizza (sic) siglés « l. h. o. o. q. ». Voir toute une partie de sa vie passer au lave-vaisselle est une punition juste, mais sévère, pour le poète stalinien.

[6] Sur l’usage du corps dénudé comme outil de protestation publique, voir Guillon Claude, Je chante le corps critique. Les usages politiqus du corps, H & O, 2008.

[7] Quignard Pascal, Le Sexe et l’effroi, Folio Gallimard, 1994, p. 262. Peut-être faut-il voir dans cette idée l’origine du titre d’une revue littéraire rennaise : Enculer.

[8] Cité in Baruch Daniel, Au commencement était l’inceste, Petit essai d’ethnologie littéraire, Zulma, 2002, p. 84.