“Feux croisés. Propos sur l’histoire de la survie” (Éd. Klincksieck) ~ Par Sylwia Chrostowska

Je ne sais pas depuis combien de temps il ne m’était pas arrivé de lire un texte qui manifeste une telle liberté de ton et de fond, liberté de penser joueuse, nourrie par une culture philosophique et d’observation de la vie quotidienne[1] qui signale une personnalité rare.

Ne serait-ce pas un peu intimidant, le plaisir pris ? Si fait ! Quoique, pour passer de l’érotisme à l’œnologie – c’est à dire pour ne pas nous fatiguer par une trop longue route – les textes de Sylwia Chrostowska sont longs en bouche et en esprit. Je gage que certains continueront longtemps de solliciter vos neurones et vos souvenirs. Et puis, comme c’est agréable de ne pas voir son partenaire – je lis au lit ! – vous tourner le dos derechef et s’endormir…

— Mais, as-tu tout compris ?

En voilà une question! Bien sûr que non! Il est même probable que – comme dans tous les autres livres « lus » – j’ai glissé sans m’en apercevoir à la surface de quelques passages, comme on surfe sur une vague. Quant à ceux que j’ai lus sans les comprendre, je leur ai appliqué l’article 3 – je ne suis plus certain du numéro – des droits du lecteur (ce sont les mêmes pour les lectrices, mais la rédaction est un peu ancienne). Comprenez que je les ai relus, quand j’en ai ressenti l’envie ; si la deuxième lecture ne m’a pas rapproché du texte, c’est peut-être que son sujet m’est par trop étranger ou qu’il n’a pas été écrit pour moi. Au moins ne me suis-je jamais senti tenu à l’écart ou méprisé par l’autrice – même sous l’austère couverture de la collection «Critique de la politique» – comme c’est trop souvent le cas dans certains textes « intellectuels » qui fonctionnent sur un mécanisme de bizutage non formulé.

Le paradoxe est que les formes courtes – il y a des correspondances entre elles, mais c’est comme si vous commenciez la lecture d’un nouveau livre toutes les deux pages – vous font ressentir les « blocages » plus vivement que s’il s’agissait de fragments inaperçus dans des blocs de texte.

Formes courtes disais-je. On pense aux aphorismes de Nietzsche, souvent cité, mais l’autrice développe une critique méfiante de cette forme littéraire (ou intellectuelle ?). Et comme on la comprend ! En effet, à s’en tenir à l’étymologie, quand la métaphore promet de vous porter plus loin, l’aphorisme est une définition statique. On serait même tenté de lui controuver une étymologie de circonstance : « a-phorisme », non pas sans portée intellectuelle, mais sans porteur. La métaphore vous emporte, l’aphorisme vous plante là ! (Avec vos bagages, si vous êtes assez stupide pour vous en être encombré·e.)

On essayera donc de surprendre l’autrice dans une version télépathique du jeu de plein air « 1, 2, 3, Soleil ! » Quand le lecteur dit « Soleil ! » et se retourne, l’autrice doit s’immobiliser. Si elle bougeait ou perdait l’équilibre le lecteur pourrait l’obliger à revenir à sa ligne de départ. [À noter que dans le jeu enfantin d’origine, les joueurs – à l’exception du meneur – tentent d’atteindre un mur… ce qui ne constitue pas à proprement parler un objectif intellectuel exaltant. Nous ne sommes que trop souvent amené·e·s à nous y cogner la tête ; inutile d’en faire un objectif ludique.]

« Soleil », donc ! La première fois, voici l’autrice en archéologue, penchée sur un ruban de terre, à l’abri d’une mauvaise bâche, dégageant patiemment un os ou une pièce de monnaie à petits coups appliqués de pinceau. Au second essai, la voilà horlogère, penchée sur les minuscules mécanismes d’une montre à réparer, à la lumière d’une lampe d’atelier. Au troisième, c’est un scalpel qu’elle tient dans sa main gantée de latex dans la lumière aveuglante d’un scialytique. À chaque interpellation, elle relève la tête, son masque et ses lunettes, nous dissuadant d’un sourire (un peu narquois) de chercher autour d’elle le marteau-piqueur dont nous étions persuadé·e·s, qu’en épigone résolument moderne de Nietzsche elle usait pour philosopher.

On notera l’élégante traduction de Joël Gayraud, à la hauteur du texte et de sa malice.

 

À noter encore, pour la compréhension des extraits qui suivent – davantage que pour celle du titre retenu en français : le titre original de l’ouvrage, publié chez Punctum, est Matches, allumettes.

Extrait de l’avant-propos

J’ai fait ce livre d’allumettes pour les transis de froid et les pauvres en lumière, ayant leur survie à cœur. Pourront-ils garder le feu sacré, en supposant qu’ils en aient allumé un ? Sans lui, ils ne passeront pas la nuit. Cependant, si mon livre d’allumettes tombe entre les mains de pyromanes au sang chaud qui, l’ayant parcouru et trouvé « léger », le jettent, vide, dans la fournaise de leur esprit, alors j’attiserai les flammes moi-même. Quel plus grand honneur que d’être dévoré par un brasier plus flamboyant, que de devenir combustible pour inspirer le génie, non sans en éliminer discrètement la mauvaise odeur ? [p. 18]

Celui dont le temps 
n’est pas encore venu

Il y a des moments où l’on ressent cruellement sa propre inactualité. On est venu trop tôt, ou on est né trop tard, et néanmoins notre position dans le temps reste incertaine. De combien d’années est-on en avance ou en retard sur son temps ? L’époque va-t-elle nous rattraper (dans notre propre vie) ou est-ce nous qui allons rattraper l’époque ? Rares sont ceux qui ont les ressources nécessaires pour se lancer seuls à la conquête de l’avenir ; il est plus probable qu’ils fassent machine arrière. A-t-on le temps de rattraper ses «contemporains» ? Être en dehors des modes attire ceux qui aiment la compagnie, même s’il n’y a rien dans les visages familiers des anciens et des classiques pour nous révéler comme l’un de leurs contemporains ; le passé est une maison de retraite où l’on se mêle à ceux qui appartiennent à des âges différents. Mais pour ceux qui croient qu’être en arrière aujourd’hui peut contribuer à les mettre en tête plus tard, une troisième relation au temps, spirituelle, est à l’ordre du jour. Leur temps ne s’écoule pas au long du continuum temporel, mais s’élève au-dessus de lui sous la forme d’un arc : du passé vers le futur, tel un arc-en-ciel sur les vertes prairies du présent. Ils ne sont ni retraités ni actifs, ni « histoire » ni « avenir », ne partageant ni la désuétude de la première ni le fardeau du second. Ils résident au-dessus et se fondent dans le décor dès qu’ils daignent entrer en communion de sentiments avec les has been, ou prendre les armes avec ceux qui se désignent comme les hommes de demain. [p. 116]

Champs de recherche saturés

Il y a des livres (surtout dans les champs de recherche saturés alimentés par le narcissisme des petites différences) à la lecture desquels notre compréhension baisse les bras et fait appel à notre imagination. Confrontés à un jargon impénétrable qui aggrave la fatigue de la tension mentale, incapables de trouver le bon rythme et manquant de patience pour aller plus loin, nous sommes incités à remplacer le sens perdu par des inventions significatives de notre cru. Emportés jusqu’à la prochaine aire de repos par la vivacité de notre imagination, nous ne faisons halte que quand les mots reprennent leur sens, généralement vers la fin d’un chapitre. Nous pouvons alors nous convaincre que nous n’avons pas du tout renoncé à saisir le texte, mais avons en fait exercé nos facultés tout au long du chemin. Nous abordons les nouvelles parties d’un bon pas comme des voyageurs aguerris. Et en vérité, c’est à peu près ce que nous sommes ! Au lieu de rester les bras ballants au bord de la route ou de prendre un raccourci, nous avons cheminé de chapitre en chapitre et on devrait nous féliciter d’être finalement arrivés jusqu’au bout. [p. 157]

Ad coelum et ad nihilum 

 Dans le droit de propriété médiéval qui survit sous forme édulcorée dans certains pays comme au Royaume-Uni, le propriétaire d’un lopin de terre possède le vide des cieux au-dessus de lui et la compacité du sous-sol jusqu’au centre de la Terre. Or, au point le plus profond, la superficie devient nulle. Suivant le même principe, un despote qui s’arrogerait la propriété de toute l’étendue terrestre et marine, au fur et à mesure qu’il descendrait pour sonder la profondeur de ses biens, les verrait s’amenuiser de plus en plus. À la limite la plus basse, il ne serait propriétaire de rien.

 Tant que nul ne possède le centre de la Terre, l’absurdité suit comme leur ombre tous les propriétaires dans le monde. Celui qui aimerait tout posséder en surface n’aurait rien tout en bas où poser le pied, et encore moins de place pour y planter son drapeau. [pp. 232-233]

Histoire de la survie

L’histoire humaine est fondamentalement l’histoire de la survie. Sa fonction est de nous raconter non ce que nous vivons ou pouvons espérer vivre, mais ce que nous ne pourrions et ne devrions pas vouloir vivre, parce que nous y avons survécu. Le passé est ce qui devait être surmonté pour assurer la survie. Tout le reste, c’est le présent. [p. 341]

Recevoir, laisser aller

«Plus l’esprit reçoit, plus il s’étend[2].» Jusqu’à ce qu’à un certain moment il dépasse sa capacité, déborde et se déverse dans un livre. Une fois soulagé, il va se remplir à nouveau, se redresser et revenir à la verticale. À chaque fois, le mécanisme s’améliore. [p. 417]

Allumettes de sûreté

Quand on joue avec des allumettes, on nous dit que la sécurité est primordiale. Pour ceux qui n’ont pas d’enfant et qui n’ont pas développé les attitudes réprobatrices et protectrices des parents à l’égard de leur progéniture, l’expression «allumettes de sûreté» reste ce qu’elle est, un oxymore. Les parents de l’humanité prométhéenne l’utilisent pour maudire son droit, acquis à la naissance, d’allumer des incendies, en même temps qu’ils les éteignent. Ils conçoivent tout le danger des allumettes. Pour établir un semblant d’ordre, ils les rangent dans des pochettes[3], là où des paquets auraient suffi. Seule la boîte d’allumettes contient encore la menace du chaos originel : à chaque mouvement, son contenu est secoué et redistribué. Ce qui se passe entre elles, dans le noir, est leur affaire, peut-être incendiaire. Le grand chat noir bondissant qui orne la boîte d’une marque populaire en Europe de l’Est semble attirer la malchance autant que la conjurer. Un jouet pour enfants fabriqué d’après une telle boîte contenait, au lieu d’allumettes, deux souris en plastique. Quand on poussait le tiroir, sortait une souris blanche ou une souris noire pour tenter le chat. Ce divertissement inutile et abêtissant, qui est déjà la métaphore d’un jeu avec le feu, a été depuis lors remplacé sous l’influence du contrôle parental. [p. 437]

Notez la contrepèterie: «amulettes», pour allumettes.

[1] Je suis presque gêné de signaler à Sylvia Chrostowska un détail qu’elle aurait pu connaître et signaler, dans le passage consacré aux divers sens du mot « bouquin » et de leurs rapports avec les lièvres (p. 453). Le verbe « bouquiner » signifie en effet – pour les lièvres – copuler. Comment résister à la tentation (quasi revancharde) d’enseigner une chose aussi infime, mais savoureuse, à une autrice d’une aussi étourdissante érudition ?

[2] Sénèque, Lettres à Lucilius, XVII, 108, 2, trad. Alphonse Trognon, Paris, Garnier, 1860 (trad. mod.).

[3] En anglais, book. Le mot matchbook désigne une pochette d’allumettes. (N. d. T.)

 

Feux croisés. Propos sur l’histoire de la survie, Éditions Klincksieck, préface d’Alexander Kluge, traduction de Joël Gayraud, 490 pages, 25,50€. Collection «Critique de la politique», fondée par Miguel Abensour et dirigée par Michèle Cohen-Halimi.

Nota. Suite à une tentative de nettoyage indélicate, mon clavier d’ordinateur s’est mis en mode « disparition ». Il n’enregistre plus les frappes sur la touche « e ». La plupart du temps, le correcteur attire mon attention en s’étouffant d’indignation, mais il y a des occurrences traîtresses… Puissent les mânes de Pérec ne pas me reprocher ce plagiat (avec Suicide, mode d’emploi, déjà…) et lectrices et lecteurs s’armer de patience dans l’attente d’un renouvellement de matériel.

«Grand Remplacement» [1] ~ Penser à remplacer l’aigreur par la vie

Les costumes des messieurs d’un certain âge (le mien, au fait!) me rappellent ceux que portaient les ouvriers de Renault, le dimanche, dans les cafés de Billancourt, devant les Scopitones. Certaines jeunes filles auraient bien besoin d’un appareil dentaire. Les robes de scène (parfois d’une vulgarité touchante) semblent faites en papier crépon ou  récupérées sur les déguisements de princesse de la dernière fête d’anniversaire, ou encore taillées par maman. Les décors des télé-crochet sont à peine plus ringards que les nôtres. On passe du visage de la jeune chanteuse à celui de ses parents, comme ici. Peut-être surjouent-ils un peu leur émotion, comme ici. Mais lorsqu’ils envoient des encouragements, ce sont des mouvements gracieux de la main, comme s’ils allaient danser… Il y a beaucoup de gens pauvres, et contrairement à ici, cela se voit tout de suite. Mais les chants s’élèvent, que toutes et tous reprennent en chœur. Cette simplicité, cette naïveté même, cette ostentation paisible de la vie, de l’émotion communément ressentie, je la retrouve dans les vidéos des manifestations d’Algérie… Je ne sais si elle a partie lié avec le Maghreb, mais je sais qu’elle tient à la culture populaire.

Et maintenant, jetez un regard – rien qu’un – aux tristes figures d’un Renaud Camus, d’un Alain Finkielkraut.

Mesurez la laideur de leurs frustrations, écoutez l’aigreur de leurs cauchemars. Chaque jour, ils confirment le faire-part du décès de l’Occident. Dans chaque nouvel échec, chaque ridicule, chaque humiliation, ils voient les preuves toujours multipliées qu’ils avaient raison de prophétiser le pire. Et comme on serait tenté·e·s de les croire – ces charognes – quand ils parlent de la mort! N’est-ce pas déjà depuis là qu’ils s’adressent à nous?

Tout le monde n’a pas le même métabolisme émotionnel

J’ai reçu d’une personne abonnée le commentaire suivant:

Si j’ai bien compris c’est « The Voice » non ? Bon d’accord en Algérie, c’est-à-dire une merde avec une cuillère d’exotisme
Je rêve là
Mets du Jacques Martin pendant que tu y est, mais faut des trémolos pareils pour que ça passe
La vie ce n’est pas vraiment des concours TV non plus !

Cet interlude* vous est offert par ……… [Inscrivez votre prénom, puis passez à vos voisin·e·s]

LUXURE, CALME & VOLUPTÉ.

 

LUXURE. Le luxe du corps, et non le «péché de la chair», qui n’existe pas (au contraire de la chair de la pêche).

CALME. Moment suspendu qui précède le jaillissement.

[On remarque que les deux protagonistes se sont installées sur un ponton. Au pire – ou au mieux! – le niveau du lac s’élèvera.]

VOLUPTÉ. Plaisir pris, offert, et rendu avec intérêt.

«V. Délectation», ajoute le Petit Robert, qui cite: «J’écoute avec volupté ces notes perlées» (Lautréamont).


* INTERLUDE.

Jeu qui en suit, et en précède d’autres. Jeu parmi les jeux. [Version paradoxale: «Jeu comme unique».]

Autant le prélude contient et annonce la fin (de l’intromission, par éjaculation), autant l’interlude indique la continuité, la constance, et l’enchaînement des plaisirs (clitoridiens, notamment).

Taisiia Cherkasova ~ peindre pour le vivant, pour la vie, pour vivre ~ Expo à Paris XIe, du 15 mars au 5 avril

En février 2019, dans le Michigan, un vent polaire venu de l’Arctique, combiné à des pluies verglaçantes a littéralement gelé des pommes sur leurs branches. Pourrie, la chair est tombée laissant accrochés aux pédoncules des fruits de glace translucide. Pendant ce temps, en Arctique, le réchauffement climatique chasse les ours polaires de leur habitat. La même catastrophe industrielle souffle ainsi le froid et le chaud, vitrifie la flore, la faune et toute vie, y compris humaine.

Les photographies des «pommes fantômes» du Michigan m’ont immédiatement fait penser aux toiles de Taisiia Cherkasova où elle a représenté, dans une intuition saisissante, deux ours devenus transparents, dont seule la tête demeure animale et reconnaissable.

Les ours de glace s’effacent en partant de la queue, comme le chat du Cheshire dans Alice au pays des merveilles, mais ce qui demeure perceptible le plus longtemps n’est pas un sourire, plutôt un rictus de souffrance (davantage que de colère !).

Il faut bien faire confiance aux humains pour la manifester, cette colère, quoique leurs têtes ne soient guère rassurantes, remplies de vent ou d’eau croupie dans laquelle flotte un poisson mort…

On peut croiser Taisiia Cherkasova dans les manifestations dites – de manière bien réductrice à mon goût – «marches pour le climat». Elle y brandit une pancarte où figure une de ses toiles, que (presque) personne ne connaît encore. Comme elle veut me signifier que la révolte écologique qui l’anime n’est pas de simple opportunisme, elle me dit, montrant l’ours qui tire la langue, épuisé, les yeux clos : «Tout ça me tient le cœur !» Peut-être a-t-elle voulu dire «me tient à cœur»? mais par-delà une éventuelle maladresse, la formule condense bien la sincérité de l’engagement et la sensation d’oppression qui le justifie.

Si la peinture de Taisiia Cherkasova évoque irrésistiblement le surréalisme (on pense parfois à Magritte), ça n’est pas une peinture du rêve – comme sait en produire, et avec quel merveilleux talent Guy Girard – même si l’une de ses toiles porte ce titre (voir ci-après).

C’est, me semble-t-il, une peinture d’après le cauchemar; une peinture du réveil et de l’appel à la conscience. Taisiia, ingénieure en génie civil, me confiait d’ailleurs se nourrir au moins autant de publications scientifiques que de Boulgakov (en littérature) et de Bosch (en peinture).

Qu’elle peigne des animaux venus se venger du système qui les éradique – «Tant qu’à crever, autant encombrer mes assassins!» semble dire cet énorme poisson échoué sur une esplanade [1] – ou qu’elle imagine des chimères (ici des oiseaux faits pour lutter «becs et ongles»), la jeune femme propose à la faune un «pacte d’agression» en défense contre le monde qui a fait du vivant une curiosité pour jardins zoologiques et une matière à brevets.

Jouant de la beauté, de l’étrangeté, de la surprise, elle nous montre à la fois le pire, vers lequel nous glissons, et l’utopie d’une vie meilleure. De l’un à l’autre : le combat.

Voyez ce crocodile, tout entier de porcelaine : pour lui, il est trop tard (au moins ne finira-t-il pas en ceintures ou en godasses !).

Voyez cet orang-outan [2], dont les mains – d’habitude si «humaines» n’est-ce-pas, et pour cause ! – ont muté jusqu’à se transformer en bocaux de confiseries (peut-être celles que les enfants lui lancent dans son enclos).

Attendrons-nous de subir le même sort et d’être exhibés comme les «chimpanzés du futur» que voient en nous et auxquels travaillent les trans- ou «posthumanistes»? Taisiia Cherkasova est de celles et ceux qui sont persuadé·e·s que l’urgence doit être une alarme et un stimulant, non un prétexte au cynisme vulgaire et au renoncement. Grâce lui soit rendue !

Claude Guillon

[1] Désert dallé, que l’urbanisme moderne préfère aux places vivantes.

[2] « Homme des bois », en malais.

«Pomme fantôme» du Michigan

«Rêve» (ci-dessus)

[J’ai recueilli ce crocodile.]

Taisiia Cherkasova – ici photographiée avec l’orang-outan auquel il est fait allusion dans ma chronique – est née le 2 Janvier 1991 à Dnipropetrovsk, dans l’Est de l’Ukraine.

Le site de Taisiia Cherkasova.

“La part maudite dans l’œuvre de François Villon” ~ par Alice Becker-Ho

J’avais prévu, et puis comme souvent j’ai oublié de rédiger une recension du livre d’Alice Becker-Ho intitulé La part maudite dans l’œuvre de François Villon, publié par L’Échappée.

Afin de ne pas laisser ignorer l’existence de cet excellent livre à celles et ceux qui consultent ce blogue et n’en ont pas entendu parler, je me suis résolu à piller (une fois de plus!) le «Bulletin de critique bibliographique» hébergé sur le site À Contretemps. Je donne ci-dessous un extrait du papier de Freddy Gomez, auquel je renvoie les personnes intéressées.

Les deux illustrations reproduites ensuite sont de Robert Monet; elles agrémentent une édition des Œuvres de Villon.

Pour les malentendants sous influence, il convient sans doute de préciser que cette « part maudite » dans l’œuvre de François Villon n’a évidemment rien à voir avec un quelconque emprunt à Georges Bataille. L’expression est réitérative – sous cette appellation ou sous celle de « part négative » – dans les écrits d’Alice Becker-Ho. Elle caractérise le jargon spécifique des classes dangereuses et des affranchis, cette langue secrète faite d’emprunts divers et à fonction purement opérationnelle puisque devant servir de code d’usage réservé aux initiés de la maudite vie. Cette thèse, affinée au gré de diverses études faisant désormais référence, s’accompagne d’un corollaire : l’argot qui émergea de cette part maudite est, en quelque sorte, « la somme des jargons de malfaiteurs d’origines très diverses ; ce qui expliquerait [sa] richesse en synonymes ».

Appliquée à cette étude de genre, la méthode d’Alice Becker-Ho se révèle diablement convaincante pour saisir, dans les Ballades en jargon – autrement dit la « part maudite » de l’art poétique du Compagnon de la Coquille François Villon – ce que Clément Marot, premier collationneur de son œuvre en 1533, avait, pour sa « part en clair » d’abord, réservé à sa très instruite et audacieuse postérité. Ici, la tâche paraissait d’autant plus malaisée que ces six ballades – dont on ne connaît pas, comme de juste, la date de composition – font comme un bloc d’abîme où tout fait mystère. Dans la « vaste carrière du temps », comme disait Baltasar Gracián, on les a probablement fredonnées pendant un siècle et demi avant qu’elles ne fussent transcrites en gothique et à l’oreille. Nulle garantie n’est donc acquise, précise Alice Becker-Ho, quant à leur fidélité « aux paroles originelles de l’auteur » (p. 44). Pour oser s’atteler à la besogne, il fallait déjà se pénétrer de l’avertissement de Charles Nodier, rappelé en introduction d’ouvrage, concernant le caractère « factice, mobile » de cette langue « dont le seul objet est de déguiser, sous des métaphores de convention, les idées qu’on ne veut communiquer qu’aux adeptes » et dont le « vocabulaire doit par conséquent changer toutes les fois qu’il est devenu familier au-dehors ». L’exact « opposé de la langue usuelle, qui appelle “un chat, un chat” » (p. 10), résume Alice Becker-Ho. Il fallait de surcroît s’inscrire dans les traces de quelques admirables pionniers, dont l’indispensable Marcel Schwob. Il fallait enfin manifester quelque accointance particulière, affinitaire même, avec les maîtres de l’art de la pinse et du croq dont l’exquis jobelin fut la langue codée.