“De la cégétiste gazeuse et de son usage”

Je reprends ci-dessous un texte de cégétistes et sa présentation sur le site À Contretemps où il a été publié.

Loin de nous l’idée de commenter les différends qui agitent la vie interne de la CGT et moins encore l’intention de contester le rôle déterminant que jouent, dans le combat social contre la précarisation du monde, les bases cégétistes. De la résistance à la contre-réforme macronienne des retraites aux actuelles luttes contre celle de l’assurance-chômage et les innombrables plans sociaux qui tombent, elles sont au premier rang de mobilisations combattives, inventives et déterminées.

Une fois encore, cela dit, la récente manifestation parisienne du samedi 1er mai a mis en évidence, du moins à nos yeux, un clivage évident entre deux manières cégétistes radicalement opposées de tenir la rue. D’un côté, celle, classique et largement dépassée, de la direction de la CGT et des adhérents qui lui restent fidèles ;de l’autre, celle d’une sécession continue de la part de cégétistes de base chaque fois plus prompts à déserter le carré syndical pour rejoindre le cortège de tête. Celui de samedi dernier était compact, nombreux et particulièrement déterminé à ne pas laisser la police «pourrir la manif» comme elle en avait l’intention et le tenta à maintes reprises. On y trouvait de tout dans ce cortège de tête, mais surtout des Gilets jaunes et, par milliers, des partisans surmotivés de la convergence réelle des colères. Au point que la police s’est vue contrainte de reculer plusieurs fois, sous les hourras, devant la détermination des manifestants.

C’est donc dans un contexte particulièrement électrique que l’arrivée des camions de la CGT escortés de son service d’ordre, place de la Nation, a vite dégénéré en affrontements avec des manifestants excessivement remontés contre la passivité de la centrale par rapport «aux keufs». Quant à la cause des affrontements, elle est directement liée à la stupide attitude du service d’ordre de la CGT. Et l’on peut admettre que se faire gazer en fin de manif par des «camarades » après l’avoir été, l’après-midi durant, par les flics sans que ces mêmes camarades ne réagissent, puisse poussera l’exaspération. Rien de plus, mais rien de moins.

Le texte que nous publions ci-après nous est parvenu au lendemain du ler mai. Signé par des «cégétistes à qui on ne la fait plus», il atteste suffisamment d’un réel déplacement d’imaginaire au sein de certaines bases de la CGT pour mériter notre attention. Et, pensons-nous, la vôtre.

Au fond, l’onde de choc des Gilets jaunes, qui ont largement contribué à remettre au goût du jour d’anciennes pratiques enterrées du syndicalisme d’action directe des origines,n’a pas fini de produire ses effets. D’autant qu’il faudra, tout le monde le sait, d’avantage que la moustache de Martinez, ses ballons, sa sono et son service d’ordre à gazeuses internes pour faire plier le patronat buveur de sang et son État policier.

À contretemps

Comme chacun devrait le savoir, il y a, depuis belle lurette, plus de cégétistes offensifs – et de syndicalistes, en général – dans les cortèges de tête que derrière les jolis ballons des organisations de « défense » de la classe ouvrière.

Comme chacun devrait le savoir, les couleurs des chasubles ont désormais tendance à se mélanger aux avant-postes des manifestations faisant front commun contre l’État policier. Et l’effet est toujours joli: du rouge, du jaune et du noir en veux-tu en voilà pour un arc-en-ciel de colères logiques.

Comme chacun devrait le savoir, les directions syndicales ont fini par n’avoir de crédit que celui que leur concède, quand elles les servent, la caste médiatico-politique et l’État. À preuve leur collusion à propos de la castagne de fin de manif parisienne du 1er mai de cette année.

Comme chacun devrait le savoir, la CGT s’illustra souvent, du temps de sa puissance, dans la chasse aux déviants, aux gauchistes, aux anarchistes en n’hésitant pas, si nécessité faisait loi, à les livrer à la police.

Comme désormais chacun le sait, depuis ce 1er mai, son service d’ordre n’use pas de ses gazeuses contre les mercenaires de Lallement qui, depuis au moins six mois, pourrissent toutes les manifestations, mais contre celles et ceux qui, rouges, jaunes ou noirs, les font reculer et, ce faisant, dérangent le bel ordonnancement du spectacle syndicalo-plan-plan.

Au soir de cette chaude manifestation où, surarmée et ultra-présente, la police céda à divers instants du terrain devant la résistance des manifestants de tête, la direction de la CGT n’a rien trouvé de mieux que de pondre un communiqué qui vaut son pesant de moutarde. Au prétexte que, place de la Nation, «un important groupe d’individus dont certains se revendiquant gilets jaunes, ont fait usage d’une extrême violence à l’encontre des manifestants», elle les accuse d’«insultes homophobes, sexistes, racistes», de manifestations de «haine», de «coups» et «jets de projectiles», d’«actes de vandalisation» sur ses véhicules.

Ainsi, la boucle est bouclée: ces Gilets jaunes que Martinez, pour une fois rapide comme l’éclair, traita de fascistes dès qu’ils foulèrent, en novembre 2018, les Champs-Élysées le sont bien puisque Montreuil, qui pratique l’écriture inclusive et le point médian, vous le confirment : ils sont «homophobes, sexistes et racistes», donc fascistes.

Dès lors, peu importe de savoir pourquoi les cégétistes gazeuses qui servent contre «certains gilets jaunes» ne servent jamais contre les flics. C’est comme ça.

Nous ne mangeons pas de ce pain-là.

À la prochaine manif, nous serons toujours devant, avec les jaunes, les rouges et les noirs. Et encore plus déters. Y compris contre le service d’ordre de la CGT quand il nous gazera !

Des cégétistes à qui on ne la fait plus

Paris, le 2 mai 2021.

À contretemps mai 2021

Les syndicats sont nos amis, jamais, jamais, ils ne nous ont trahis !

Les affrontements qui ont eu lieu entre le service d’ordre de la CGT et des centaines de manifestant·e·s place de la Nation le 1er mai dernier ont fait couler (heureusement) beaucoup plus d’encre que de sang.

Ces incidents provoquent en outre une avalanche de niaiseries angélistes sur les réseaux sociaux.

Quoique présent sur les lieux, et ayant assisté à quelques-uns des épisodes, je serais bien en peine de dire à propos de quoi et avec qui a éclaté la première bagarre. Il est très plausible qu’à tel moment, tel crétin aviné ait frappé tel brave cégétiste, ouvert et peut-être même minoritaire dans son syndicat.

Cela ne change rien à une vérité factuelle qu’il semble utile de rappeler aujourd’hui : pour tout·e militant·e révolutionnaire, le service d’ordre de la CGT constitue et a toujours constitué un danger physique.

Le service d’ordre et plus généralement les militants de la CGT ont – au fil de décennies d’histoire du mouvement ouvrier – intimidé, menacé et agressé physiquement des centaines de militants révolutionnaires : dans les manifestations, dans les usines et aux portes des usines.

Si la situation a commencé à changer depuis quelques années, ça n’est pas – en tout cas pas seulement – parce que les militants estiment plus politique de ne pas systématiquement cogner sur qui n’est pas d’accord avec eux ou que la CGT aurait fait son autocritique sur ce point (on l’attend !). C’est que le rapport de force a changé, en gros depuis la chute du mur de Berlin. La seule période précédente où la suprématie militaire de la CGT a été remise en cause à la porte des usines et dans certaines manifestations a été la période d’activité de la Gauche prolétarienne, dont les militants n’hésitaient pas à répliquer, y compris en prenant l’offensive, à la terreur cégétiste. Il est arrivé par ailleurs que des cortèges « autonomes » armés (casques et barres) tiennent à l’écart des stalino-cégétistes pas si téméraires.

Cependant, des incidents violents se produisent régulièrement. Je me souviens, il y a quelques années de deux jeunes militants de la CNT envoyés à l’hôpital par des gros bras CGT, en dehors de tout affrontement, simplement parce qu’ils avaient eu l’imp[r]udence de remonter un cortège avec leur drapeau syndical noir et rouge à la main. On a vu bien pire, si l’on veut remonter plus loin. Il fut un temps ou pour vendre – plusieurs centaines – d’exemplaires du Libertaire à la sortie des usines Renault de Billancourt, les camarades devaient venir armés. Au sens strict : un flingue dans la musette.

Tout·e militant·e révolutionnaire, ouvrier ou non, peut raconter des dizaines d’anecdotes de ce type.

Que s’est-il donc passé samedi dernier et pourquoi parle-t-on soudain de violence ? Uniquement parce que la CGT a dû détaler, le rapport de force ne lui étant pas favorable. La faible mobilisation syndicale est en partie responsable de ce renversement du rapport des forces, le « cortège de tête » constituant une part inhabituelle du cortège. Cela s’est déjà produit ces dernières années ; cela se reproduira.

Il faudra plus que l’évocation de la déportation de militants communistes pour contrecarrer la réputation effectivement « collabo » du service d’ordre syndical. Collabo avec les flics dans les manifestations, collabo avec le système (y compris dans les usines, là où les flics ne sont pas présents).

“À main armée” ~ recueil de textes d’Alfredo M. Bonanno

Je recommande vivement la lecture de ce petit recueil au format poches de huit textes d’Alfredo Bonanno – pour la plupart des préfaces de traductions en italien – autour du thème de la violence révolutionnaire. On rencontrera au fil des pages des cambrioleurs anarchistes comme Duval ou Jacob, et des personnages comme Malatesta et Makhno.

Ayant lu peu de textes (et cela remonte à loin) de Bonanno, j’ai été frappé et (avouons nos préjugés) heureusement surpris de l’extrême clarté du propos comme de l’absence de tout dogmatisme ou moralisme.

À main armée, 177 pages, Éditions Tumulte.

Comment la «distanciation sociale» sauva le capitalisme…

…en tuant la vie sociale.

Nous en sommes là.

Remisés (quoique de validité permanente) les violences d’État, les gazages, les éborgnements: il s’agit de la survie biologique du «capital humain», sans lequel il n’est ni extraction de plus-value ni démocratie représentative.

On décrète «dispensables» à la vie sociale les lieux de socialité (cafés, restaurants, discothèques) et les lieux de culture (musées, librairies) et l’on ouvre les bureaux de vote et laisse ouverts temples et églises. Toute illusion demeure bonne à prendre et à diffuser.

[Sérieusement! Vous approuvez les mesures de confinement mais vous êtes assez con·ne·s pour aller voter?!!].

Les habitant·e·s de la vieille Europe sont prié·e·s d’adopter un nouveau principe – relativement nouveau en fait, puisque Toqueville le dénonçait jadis comme conséquence probable des «démocraties»: la «distanciation sociale».

Cet oxymore, moins poétique que l’obscure clarté qui tombe des étoiles signifie que la survie biologique dépend désormais de la destruction de la société.

On croyait nos sociétés déjà gangrenées par l’indifférence et la hantise du contact sensuel: point du tout. Nos compatriotes continuaient sottement d’aller boire un coup vite fait sur le zinc, d’organiser des repas de famille et de prendre le métro pour aller niquer leur chaire et tendre.

Là au moins les choses sont claires. Ou plutôt presque claires.

De braves gens ont jugé de mauvais goût mon précédent billet, intitulé «Éros confiné?». En réalité, il était à peine en avance sur l’événement.

La fermeture des cafés, restaurants et commerces (autre que de bouche) est un signal. Ce que le Premier ministre français vient de rappeler c’est qu’il est désormais mortel de se fréquenter et de se parler à moins d’un mètre, ce qui – braves gens – inclut évidemment le fait de baiser entre vous.

Ah bien sûr, on pourrait rêver d’un système où l’on pourrait se faire dépister (voyer le VIH) du corona avant de s’envoyer en l’air sans «masque canard». Hélas, ça coûterait beaucoup trop cher. Embrasser avec la langue devient donc un équivalent de la roulette russe.

Vous êtes ainsi prié·e·s de ne pas sortir, de ne pas communiquer en chair et en os et de ne pas baiser. Sous peine de mort.

Reconnaissez qu’à côté de ça, le 49.3 a des allures de blague de Toto!

Et comme l’histoire aime l’ironie, c’est maintenant que nous aurions le plus besoin d’un système de santé publique sur lequel les gestionnaires s’acharnent depuis des années pour le démanteler et en éradiquer l’esprit.

Nous savons donc que tous les malades ne seront pas soignés et qu’un pourcentage inestimable (dans les deux sens du terme) sera abandonné à une sale mort, parce que nous ne disposons ni d’assez de lits ni d’assez de matériels (assistance respiratoire, notamment).

C’est l’occasion pour le bouffon qui «préside» à nos destinées de nous confier avoir découvert l’intérêt de la sécurité sociale… D’ici qu’il meuble ses loisirs en lisant le programme du Conseil national de la Résistance, il n’y a qu’un pas. En vérité, en vérité je vous le dis, celui-là n’a pas fini de nous filer la gerbe.

Jusqu’à ce point de mon discours, vous étiez plutôt en accord avec moi. Tant mieux. C’est ici que ça se gâte.

Avez-vous remarqué à quel point le récent mouvement social apparaît comme une pâle répétition de la catastrophe qui se joue maintenant? Non? Et pourtant…

Limitation des déplacements, coup mortel porté à certains lieux de rencontres (cafés) et de diffusion de la culture (librairies) [Aujourd’hui, c’est le coup de grâce.]. «Grève» de lieux de pensée et d’échange (séminaires). Ce que le mouvement social a tenté à petite échelle pour manifester sa force et sa détermination, le système le réussit en (très) grand. Et chers amis, compagnons et camarades, cerise sur le gâteau: c’est pour notre bien!

On ne peut pas jouer petit bras avec un tel système, ou alors c’est lui qui garde la main et nous la balance dans la gueule. Il faut l’abattre, comme une bête malfaisante. Les banderilles, ça l’excite.

La bourgeoisie avait, avec la guerre de 1914, réussi le «Grand Soir» que le syndicalisme révolutionnaire avait manqué.

Le capitalisme nous tient aujourd’hui à sa merci: réellement contraint·e·s de renoncer à vivre, nous sommes acculés à mendier notre survie. Il ne s’agit plus d’une métaphore de la conscience révoltée, mais d’une sèche statistique de décès hospitaliers.

Voici prononcé le fin mot de la terrorisation démocratique: la décimation civile.

Et nous n’aurons pas même la (très maigre) consolation d’être demain «un mot d’or sur les places»; elles ont été détruites.