ÉCONOMIE DE LA MISÈRE. Le plaisir utile

 

Économie de la misère

 

Ce texte constitue le cinquième chapitre de la première partie de mon livre Économie de la misère (Éditions La Digitale ; disponible).

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Le plaisir utile

Si la publicité utilise largement le ressort érotique, par l’instrumentalisation du corps féminin (découpé, dénudé, provocant, toujours disponible), s’il semble que l’idéologie productiviste ait contaminé, via les modèles fournis par la pornographique et la sexologie, les comportements amoureux de certains de nos contemporains, on ne recense pas (encore) de cas de stimulation érotique directe des travailleurs sur les lieux de production. Il n’est pas fréquent non plus que l’exercice d’une activité érotique satisfaisante soit, fût-ce sous le couvert d’une respectable conjugalité, avancé comme motif d’une action revendicative, même si la grève et l’émeute sont autant d’occasions de rencontres amoureuses. Il existe pourtant, à ma connaissance, au moins deux cas de grèves « amoureuses », menées à la fin des années 70, en Italie et à Londres. Des ouvriers d’une usine de Pesaro se plaignirent qu’à dater de l’installation de nouvelles machines à encoller, leur libido ait anormalement diminué. Attribuant, à tort ou à raison, ce phénomène aux ondes électromagnétiques émises par les machines, ils se mirent en grève jusqu’au remplacement de celles-ci. Dans l’usine Londonienne de British Leyland, les ouvriers refusèrent le travail de nuit au motif qu’il compromettait leur vie amoureuse et conjugale. « Love first », titra joliment le Times [1].

Les réflexions des auteurs cités dans le chapitre précédent [non reproduit ici] attestent d’une relation certaine — par eux plus ou moins gaiement assumée — entre la question du travail (nécessité, discipline, principe de réalité) et celle du plaisir (épanouissement personnel, érotisme, émancipation des femmes). Afin peut-être de ne pas heurter de front la morale bourgeoise ou pour présenter leur critique du travail sous un jour plus pragmatique qu’utopique, des militants révolutionnaires, parfois médecins[2], seront « amenés à envisager non seulement la nécessité du repos musculaire, mais aussi l’utilité du plaisir », selon la formule du Dr Pierrot (1871-1950), auteur d’une brochure intitulée Travail et surmenage [3], largement citée dans l’Encyclopédie anarchiste. Ancien cofondateur du groupe des Étudiants socialistes révolutionnaires internationalistes (ESRI), qui devait évoluer du socialisme vers l’anarchisme, Pierrot estime que « l’observation médicale se heurte à la morale officielle [qui] fait du travail l’idéal de la vie ». La paresse s’explique, selon lui, comme une répugnance peut-être inconsciente envers une besogne déplaisante, dont le but et par conséquent l’intérêt échappent à l’ouvrier parcellaire, et dont par surcroît le profit est accaparé par un patron parasite. « Si les hommes voyaient le but de leur besogne, s’ils pouvaient comprendre dans son ensemble et dans ses parties un ouvrage qu’ils auraient reconnu eux-mêmes utile et beau, s’ils savaient que le fruit de leur propre travail profitât réellement à eux et à la communauté, alors ils pourraient s’intéresser à leur œuvre et s’adonner avec joie à un labeur librement consenti. »

Mais s’il conclut que « le plaisir est ou devrait être la base même de l’activité humaine », l’anarchiste se juge tenu de prêcher la modération. Dès lors que c’est en tant que médecin, c’est-à-dire en tant que dépositaire d’un savoir scientifique, qu’il formule ses recommandations, peut-être attend-on de lui qu’il indique les limites au-delà desquelles le plaisir — perdant son utilité — devient malsain ? « Si je prends comme exemple l’acte vénérien, il est certain que sa répétition trop fréquente en diminue la jouissance. Un fatigué génital [sic] ressent de la lassitude musculaire et cérébrale et aussi une certaine tristesse vague. C’est cette tristesse que les individus prennent parfois pour du remords, surtout lorsque l’acte ne s’accompagne pas de sentiments affectifs[4] ». Dans un texte de 1949 publié en espagnol dans la revue C.N.T. (organe de la Confédération national du travail anarcho-syndicaliste), Pierrot se réfère explicitement à l’idéal fouriériste du travail attrayant : « La fonction de la surabondance serait d’assurer à tous un superflu nécessaire aux joies de la vie et dont chacun aura libre disposition selon ses goûts. Ainsi l’inégalité n’existera plus et l’envie ne pourra plus s’exercer, puisque chacun pourra satisfaire ses goûts, par exemple soit en déplacements, en excursions ou en voyages, soit en réceptions amicales ou en joies amoureuses, soit en études ou en jouissances artistiques, soit en des marottes particulières[5]. »

Certains anarchistes n’hésitent pourtant pas à défendre le travail (et l’effort militant) contre les perversions de la mollesse, du stupre et de la fornication. Dans L’Éthique du Syndicalisme, c’est à titre de référence négative que Pierre Besnard (1886-1947) cite le droit à la paresse : « Il faut que chacun d’entre nous soit cet exemple contagieux, dont parlait Montesquieu […]. Cela se fait avec des individus normaux et sains, avec des hommes qui ont le souci du travail créateur et non avec des anormaux et des paresseux. […]. On ne s’étonnera pas que, contrairement à Paul Lafargue, auteur plus fantaisiste que marxiste, je ne revendique pas le droit à la paresse pour la classe ouvrière, mais celui au loisir sain, reposant et éducateur[6]. » Revenant quant à lui sur l’expérience des anarchistes espagnols, dont le rôle durant la révolution de 1936 fut prépondérant (jusqu’à la militarisation du mouvement sous l’égide des staliniens espagnols et soviétiques), Diego Abad de Santillan écrit : « En 1936, nous pouvions donner une forte impulsion au développement économique de l’Espagne parce que nous ajoutions à l’outillage existant la ferveur de la foi et l’intensification des efforts. […] Nous nous [en] sentions capables […], mais à travers l’instrument dont nous disposions, l’organisation syndicale [la C.N.T.] et non à travers les idylliques communes libertaires de nudistes et de pratiquants de l’amour libre[7]. »

Loin de la synthèse passionnelle imaginée par Fourier entre effort et plaisir, que reprenait à son compte (avec modération) le Dr Pierrot, mais aussi contre la pudibonderie surannée et le pseudo-réalisme des néo-proudhoniens, d’autres révolutionnaires explorent une troisième voie. Désir et plaisir ne seraient plus simplement utiles, encore moins incarneraient-ils la subversion ou le péché : ils seraient en eux-mêmes constitutifs de l’ordre social. On pourra s’étonner de trouver le surréaliste André Breton parmi ceux qui envisagent un tel renversement de perspective, au prix — dérisoire — d’une bonne gestion, qu’il semble approuver d’avance.

« Il est bien certain, affirme-t-il tout d’abord, qu’aux célèbres “À chacun selon ses capacités”, “ses œuvres” ou “ses besoins” (matériels), non seulement le surréalisme mais toute la poésie digne de ce nom tend à substituer un “À chacun selon ses désirs”. Est-ce beaucoup plus ambitieux, si l’on y réfléchit ? Qui dit qu’il ne suffirait pas d’une bonne gestion générale pour que le désir entre dans l’ordre ? Moyennant l’abolition des “verboten” en toutes langues, je ne doute pas que la pointe extrême et jusqu’à la plus asociale du désir ait tôt fait de se résorber[8]. »

Le psychanalyste Wilhelm Reich (1897-1957), disciple dissident de Freud, fondateur à Berlin de l’Association pour une politique sexuelle prolétarienne (Sexpol), bientôt exclu du parti communiste puis de l’Association psychanalytique internationale, formalisera à partir de son expérience clinique et militante une conception renouvelée de l’ordre social naturel, reposant sur le doublet : « économie sexuelle »—« démocratie du travail ». « Pour l’individu avec une structure génitale[9], la sexualité est une expérience agréable, et rien que cela ; le travail est une activité vitale heureuse et une manière de s’accomplir. Mais pour l’individu moralement structuré, c’est un devoir ennuyeux ou seulement un moyen de gagner sa vie[10]. » La prétention pseudo-scientifique (et les tracasseries staliniennes) ont fait oublier à Reich les conditions sociales concrètes dans lesquelles l’individu moyen exerce une activité salariée sans intérêt. Il est naïf — ou pervers — d’imaginer qu’une vie érotique satisfaisante (à supposer qu’elle se réduise à l’orgasme normalisé que Reich croit pouvoir quantifier à l’aide de ses appareils de mesure) métamorphose une tâche inepte, fut-elle effectuée dans un système démocratisé, en moyen d’épanouissement. C’est pourtant ce que le Dr Reich explique au « petit homme » : « [L’économie sexuelle] voudrait que tu vives ta sexualité la nuit pour ne pas en être obsédé le jour et pour te permettre d’accomplir ta tâche[11]. » Mais c’est, dès les années 30, lorsqu’il s’adresse aux jeunes du Parti communiste, que Reich résume le plus simplement sa conception de la vie saine : « Nous avons intérêt à ce que la capacité de travail de chaque militant du parti dure le plus longtemps possible, c’est pourquoi une vie sexuelle à peu près réglée est une des conditions les plus importantes. On croit gagner des forces en éliminant totalement la vie sexuelle. C’est une erreur. En vérité, lorsqu’on restreint trop sa vie sexuelle, c’est l’intensité du travail qui en pâtit : et l’on rattrape largement, grâce à la vigueur du travail que procure une vie sexuelle à peu près satisfaisante le temps que l’on perd dans sa vie privée, parce qu’on travaille alors vite et mieux[12]. » Ainsi le désir rentrerait-il dans l’ordre, selon la vision de Breton, résorbé, épuisé (de préférence la nuit), laissant à l’énergie vitale toute latitude de s’exprimer dans le militantisme social et dans le travail salarié.

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[1] Libération, 28 octobre 1978. L’anecdote italienne est rapportée par le dirigeant stalinien Giovanni Berlinguer. Plus récemment, Pierre Larrouturou, partisan de la semaine de quatre jours, fait davantage confiance aux réformes qu’aux luttes sociales : « La réduction du temps de travail peut même déboucher sur un baby boom ! Des sociologues le pensent sérieusement ». Libération, 10 septembre 1997.

[2] La Doctoresse Madeleine Pelletier, féministe et néo-malthusienne, membre du Parti communiste mais collaboratrice de la presse anarchiste, fait débuter sa plaquette Le travail, Ce qu’il est, ce qu’il doit être (La Brochure mensuelle, n° 85, janvier 1930) par la phrase suivante : « L’homme est naturellement paresseux, le travail régulier est une conséquence de la civilisation. » Née en 1874, Madeleine Pelletier est morte en décembre 1939 à l’Asile de Perray-Vaucluse où, malade, elle purgeait une peine de prison, à elle infligée en application de la loi de 1920, pour avoir pratiqué des avortements.

[3] Pierrot Marc Dr, Travail et surmenage, 1911, aux Temps nouveaux.

[4] Des sentiments affectueux eussent évité un air de redondance, mais reconnaissons que cette dernière observation de Pierrot ne manque pas de pertinence.

[5] « Le facteur moral et le besoin de liberté dans l’évolution sociale et les possibilités d’élaboration d’une société future », publié en français dans Quelques études sociales, La Ruche ouvrière, 1970, p. 57.

[6] L’Éthique du Syndicalisme, édité par la Confédération générale du travail syndicaliste révolutionnaire (CGTSR), 1938, p. 20-22.

[7] Guérin, op. cit., p. 664, lettre du 10 juillet 1965.

[8] Entretien avec Claudine Chonez, Gazette des Lettres, 31 juillet 1948. C’est moi qui souligne. Breton introduit une distinction entre le désir, positif même dans sa « pointe » asociale, et la licence « qui est fautive. Parce qu’elle se cache, parce qu’elle est ruse […]. »

[9] C’est-à-dire, pour Reich, l’hétérosexuel(le) capable d’orgasme profond dans le seul coït phallus/vagin. L’individu moralement structuré, lui, souffre d’une cuirasse caractérielle qui lui interdit de décharger ses tensions et de goûter le plaisir, orgastique ou esthétique.

[10] La Fonction de l’orgasme (1947), L’Arche, 1970, p. 146.

[11] Écoute petit homme (1945), Payot, 1972, p. 52.

[12] Le Combat sexuel de la jeunesse (1932), Éditions Gît-le-Cœur, 1971, p. 91.

ÉCONOMIE DE LA MISÈRE. Les Systèmes d’échange locaux (SEL)

Économie de la misère

Le texte ci-dessous est extrait de mon livre Économie de la misère (La Digitale, 1999, pp. 48-51). Il a été republié dans la deuxième livraison d’un fort stimulant bulletin, intitulé Sortir de l’économie. Ses animateurs lui ont adjoint pour l’occasion le sous-titre suivant : «…ou l’économisme pour la misère».

On peut télécharger les numéros de Sortir de l’économie.

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Généralement incapables d’éviter le piège de l’évaluation du travail échangé (biens ou services), soumis de surcroît à des contraintes administratives, les SEL ou systèmes d’échange locaux ont créé des monnaies à validité limitée dans le temps, donc impossible à capitaliser, et qui étaient, avant la mise en service de l’euro, « indexées » sur le franc.

Le grain [de sel] a dans l’esprit des adhérent-e-s une valeur similaire au franc, lit-on dans un guide rédigé par des créateurs de SEL ; de plus lorsque les échanges sont déclarés pour les impôts ou la TVA, ils sont déclarés en convertissant les sommes en unité de mesure en sommes en francs. Mais il est clair que les grains et les francs ne sont pas du tout la même chose. Alors il vaut mieux éviter d’écrire ou de dire « 1 grain = 1 franc ». La valeur, c’est le service apporté[1] .

Or c’est bien cette activité monétaire qui séduit une partie de la gauche alternative et certains économistes. L’expérience plus ancienne des réseaux d’échange de savoir, créés au début des années 80 dans la région parisienne, et dont le mouvement fédérateur revendique 40 000 membres en 1994, n’a suscité ni le même intérêt, malgré un recrutement large, ni les mêmes espoirs, pour la raison qu’il n’y est pas question de battre monnaie[2].

« Des gens qui ne pouvaient rien faire agissent, écrit à propos des SEL Bernard Maris, économiste et universitaire, collaborateur du magazine de gauche Charlie-Hebdo (sous le pseudonyme d’« Oncle Bernard »). Pourquoi ne pouvaient-ils pas agir ? Parce qu’on ne leur donnait pas de droits d’échange [sic]. Car qui donne des droits d’échange ? M. Trichet, chef de la Banque de France[3].» On reconnaît ici le raisonnement de la Banque mondiale, à la nuance près que — miraculeusement — les populations précarisées des pays industriels réinventent seules l’économie sans autorisations ni subventions. Ainsi s’approprient-elles pleinement une monnaie, qui pour être de fantaisie n’en est pas moins une monnaie, donc une représentation — désormais conviviale — de l’abstraction qui mène le monde capitaliste : la valeur. Point du tout contradictoires avec un libéralisme Keynésien bien compris, les systèmes d’échanges locaux rencontrent certes encore l’hostilité de l’État français jacobin et des artisans qui s’estiment directement concurrencés, cependant qu’ailleurs le gouvernement écossais reconnaît au contraire l’existence légale des LETS (Local Exchange Trade System, ancêtres des SEL français) et des monnaies qu’ils créent[4].

Les promesses « pédagogiques » de ce type d’expérience n’ont pas échappé à tous les économistes. « L’émergence de nouvelles pratiques monétaires dans les Sel, remarque M. Servet, directeur du Centre Walras (université Lyon II), reflète la recherche de nouvelles valeurs : la confiance, le lien de dette soumis à la confiance, la proximité, la communauté. En ce sens, les Sel traduisent la recherche d’une qualité monétaire et redonnent un caractère social à la monnaie[5]. » « Au fond, ajoute Denis Clerc, directeur de la revue Alternatives économiques, les initiateurs du système ont éprouvé, à leur échelle, les vertus d’une relance économique, que l’État se refuse à effectuer : solvabiliser une demande par la création d’un instrument monétaire[6]. » Jusqu’à Mme Mitterrand, pythie zapatiste de la social-démocratie, qui déclare à propos des SEL que «la finalité commune [des expériences alternatives], c’est de donner à l’argent sa véritable raison d’être, pour qu’il devienne un outil au service de l’homme, et pas une entité désincarnée qui affole le monde[7]

On a pu, probablement à juste raison, reprocher par ailleurs aux SEL de corrompre, par le consentement à la valeur, monétairement sanctionnée, des systèmes d’entraide préexistants[8]. Il faut mentionner néanmoins des témoignages attestant d’évolutions inverses : «Une fois que des personnes ont fait largement connaissance […], elles n’éprouvent plus le besoin de signer des bons d’échanges, tout devient cadeau. Le SEL servirait-il d’étape pédagogique à l’apprentissage et à la redécouverte du don[9] ? » Ce peut être le cas, sans doute, dans une société où les anciennes solidarités paysannes et ouvrières se sont délitées, et où l’isolement fait du club de célibataires et — pire — du Minitel ou d’Internet l’étape obligée de rencontres amicales ou galantes.

Que l’idéologie de la valeur et de la consommation, donc aussi du salariat, tende à régenter tous les rapports sociaux, y compris les plus « intimes », ce ne sont pas les débats sur les « petits boulots » et autres « tâches sociales de proximité » à créer ou à rémunérer qui en feront douter, déboucheraient-ils sur une «économie du bonheur [sic] qui prendrait acte de tous les profits individuels et collectifs, matériels et symboliques associés à l’activité» qu’appelle de ses vœux le sociologue Bourdieu[10]. Après tout, s’assurer qu’un voisin âgé ou malade a de quoi manger et se soigner, balayer la neige devant sa porte, indiquer le chemin à un voyageur, ces gestes pourraient «mériter salaire», puisque indéniablement ils constituent des « services rendus » à des individus ou à la collectivité. On considérerait tout aussi logiquement — un peu comme on incite des paysans à se muer en « jardiniers du paysage » — que la jolie fille qui égaye un matin de printemps par le jeu de ses cuisses, exhibées jusqu’au sillon fessier, participe à l’embellissement des rues, donc à l’élévation du moral des actifs. Une incarnation nouvelle du mobilier urbain, en quelque sorte, dont la rétribution n’aurait rien d’illégitime ! Le dit « travail ménager », presque toujours imposé au seul sexe féminin, pourrait être également rémunéré en fonction de son évidente importance sociale[11]… Il faut craindre pourtant qu’à salarier la vie comme elle va, tarifer les dévouements et « solvabiliser » les désirs, on redécouvre plus ou moins naïvement les catégories classiques de la domesticité et de la prostitution. Malheur aux femmes alors ! premières victimes désignées d’une modernisation par l’économie — donc d’un renforcement — des rôles sexués traditionnels.

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[1] SEL mode d’emploi, col., 1997, p. 27.

[2] Sur ces réseaux, cf. Libération, 8 novembre 1994, et Le Monde, 29-30 octobre 1995.

[3] Charlie-Hebdo, 10 juillet 1996. « Anti-économie, anti-capitalisme », « fondamentalement, le SEL est une société anarchiste » affirme M. Maris, dont on peut douter des compétences en matière d’anarchisme puisqu’il se prononce ailleurs en faveur d’un « gouvernement [mondial] unique qui permettra de gérer, entre autres, les fantastiques problèmes écologiques qui se posent à la Terre. », Ah Dieu ! que la guerre économique est jolie ! (avec Phil. Labarde), Albin Michel, 1998, p. 24. Philippe Val, rédacteur en chef de l’hebdomadaire, fustigera pour sa part dans les SEL une visée « absolument contraire à l’éthique républicaine qui fonde tout ce qui reste de gauche dans le monde », des expériences « tolérables […] comme réserves d’Indiens, pauvres parcs à déchets humains [sic] abrutis par leur isolement. […] ; la version en poil de chèvre, la version misérable du terrorisme libéral » (14 janvier 1998).

[4] Silence, n° 320, Lyon, avril 1998.

[5] Alternatives économiques, n° 157, mars 1998.

[6] S.E.L. Pour changer, échangeons, numéro hors-série de la revue Silence.

[7] Libération, 2 avril 1998.

[8] Cf. Dréan André, « Les SEL manquent de sel », Oiseau-tempête, n° 3, printemps 1998.

[9] Plassard François (SEL de Toulouse), Silence hors série, op. cit. « Certains SEL, comme à Grenoble, écrit Michel Bernard (SEL Croix-Rousse, Lyon), ont choisi d’ouvrir dans leur catalogue une rubrique “gratuit” ».

[10] Bourdieu Pierre, Contre-feux, Liber-Raisons d’agir, 1998, p. 46.

[11] C’est ce que réclame, par exemple, la Coordination allemande des associations indépendantes de chômeurs, qui propose la création d’une allocation d’existence, tandis que les garantistes français (CARGO), espagnols (association Baladre) et les Invisibles italiens préfèrent associer la revendication du revenu au concept d’une e nouvelle citoyenneté. Lettre rapide d’AC ! n° 90, février 1999.

LE «DROIT À LA PARESSE» AU XVIe siècle. Grande confrairie des saouls d’ouvrer et enragez de rien faire (2008)

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ans sa présentation du Droit à la paresse de Paul Lafargue, dans la petite collection Maspero (1979), Maurice Dommanget évoque un discours rédigé au nom de la « grande confrairie des saouls d’ouvrer et enragez de rien faire ». Dommanget déplore que l’ouvrage, édité en 1600 à Lyon, « manque à la Bibliothèque nationale ». Il manquait sans doute, égaré peut-être, à l’époque où l’historien entreprit sa recherche. J’eus davantage de chance lorsque je menai la mienne sur les textes de critique du travail, lequel travail (!) prit la forme, plus modeste que prévue, du livre Économie de la misère (La Digitale, 1999).

D’après Émile Picot, dans son ouvrage intitulé La Sottie en France (1878), que cite Dommanget, on connaît au moins quatre éditions des Grands status et ordonnances de la grande confrairie des saouls d’ouvrer et enragez de rien faire datant du seizième siècle. La Bibliothèque nationale possède une édition lyonnaise de 1620 (in-16°, 24 p.), conservée à la Réserve des livres précieux, d’accès réduit à l’époque de ma recherche, aujourd’hui aisément consultable sous forme de microfiche (MFICHE-RES-Y2-2761). Le texte est repris dans Les Joyeusetez, facécies de folastres imaginacions, t. 12., réimprimé à Paris, par Téchener, en 1831 [1] (BN : RES-Y2-2489).

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Émile Picot estime que, parmi les « témoins » mentionnés par le texte, il est probable que l’auteur est Philippot Platier.

Renonçant pour l’heure aux recherches nécessaires à la constitution d’un recueil de textes contre le travail, je donne ce texte sans plus attendre pour l’éjouissance de toutes et tous paresseux, cossardes, cancres, limaces, canailleux de sieste, couleuvres, poilus ès paumes, feignasses et autres fatigués d’être nés et rétifs à l’exploitation salariée. Sans doute ma version souffre-t-elle de fautes de transcription ; la paresse m’a dissuadé d’expliquer chaque mot ancien, ce qui, d’ailleurs, préserve et le charme de ce texte et les joies de la découverte pour la gent ci-dessus évoquée.

Inutile de t’expliquer ici, ô lectrice, ô lecteur, en quoi cette facétie est réjouissante puisque tu vas la lire et en penseras autant de bien que moi et que voudras.

Nul doute que quelqu’une ou quelqu’un trouvera, quelque jour, la patience d’en offrir une version plus exacte et plus savante.

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Les Grands status et ordonnances de la grande confrairie des saouls d’ouvrer et enragez de rien faire, ensemble les grands salaires que recevront ceux et celles qui auront bien et deuement observé les dicts status et ordonnances avec les monnoyes d’or et d’argent servans à la dicte cour.

Les statuts de la confrairie de Monseigneur l’Abbé de St Lache

De par Saoul-d’ouvrer, par la grace de trop dormir, Roi de négligence, Duc d’oisiveté, Comte d’enfance, Vicomte de méchanceté, Marquis de trop muser, Connétable de nulle entreprise, Amiral de fainéantise, Capitaine de laisse moi en paix, Garde et gouverneur de tous ceux et celles qui aiment besogne faite et entièrement achevée, Seigneur de rien faire, Ecuyer et Courier ordinaire de la Cour de monseigneur l’Abbé de St Lâche.

À nos aimés et féaux, les Généraux et Conseillers sur le fait de nulle science.

À nos Trésoriers et Argentiers sur le fait de nulle finance, qui sont nos Aides.

Aussi à nos maîtres de plusieurs affaires, et à notre Bailli : Salut, sans dilation et nul confort.Capture d’écran 2014-12-14 à 12.41.34

Nous avons entendu de par nos bien amés et alliés, les gens de notre Abbaye de Chasse-profit. Et comme sont pauvres souffreteux, endettés, malheureux, mal fortunés, misérables, querelleux, nécessiteux, racheux [galeux] et aussi teigneux ; vuides et aussi indignes de bonne et suffisante complainte, de tous les biens privés et du tout au tout dépouillés : Et que sur peine de cinq marcs d’étouppe, d’être bouilis en bran [merde] et brûlés en la rivière, vous avez à tenir les Ordonnances qui s’ensuivent.

De par notre très-révérend père et indiscrète personne Pencer Maudiné, notre Prélat élu par le Conseil de notre Abbaye de Chasse-Profit que combien tant pour eux que pour leurs prédécesseurs, dont ils sont en [cause], ayant été, sont et seront encore, et demeureront, si Dieu plaît, en bonne saisine et vraie possession, de ne rien avoir, et de toujours moins acquérir pour eux ni pour autres en aucune manière, et de faire toujours de grandes dettes, et pour icelles dettes être toujours emprisonnés ou donner gages, et excommuniés plus souvent qu’un chacun jour.

Et si par aucun cas d’accident ou de fortune il leur avienne à aucun peu de rente ou quelque bonne et valable possession, que, à Dieux ne plaise, ils en doivent ordonner et disputer en cette manière qui s’ensuit.

C’est à savoir, qu’ils aient à laisser tomber leurs maisons à terre et mettre en ruine, afin qu’il ne pleuve dessus et aussi pour se chauffer du bois de la couverture d’icelle maison, s’ils sont gens qui puissent endurer le feu.

Capture d’écran 2014-12-14 à 13.09.47Item. Qu’ils laissent leur terres et héritages sans les labourer, ni rien semer pour la doubte [la commodité] des oiseaux, lesquels mangent les semences et les fruits quand ils sont mûrs, et après laissent venir leurs prés en ruine, épines et buissons, afin que les renards, lièvres et lapins, cerfs, biches, porcs, sangliers, et autres bêtes sauvages puissent habiter auxdits prés et y faire leur retraite, et les oiseaux, si besoin en est, y faire pareillement leurs nids ; en outre laissent leurs vignes venir en herbes et en déserts, pour obvier et résister aux grandes peines, labeurs, missions et dépens qu’ils doivent faire et mettre un chacun an pour les labourer et accoutrer.

Item. Plus, laissent leur bois à couper, rompre, tailler et détruire, pour cause des bêtes sauvages et des larrons, qui en cause de nécessité y pourront faire leurs retraites, afin de les mieux cacher.

Item. Qu’ils laissent rompre et crever leurs étangs, parce que les poissons et autres bêtes, comme écrevisses, brêmes, et carbots qui sont dedans, qu’ils puissent être dehors [mot ill.], et eux ébattre au milieu des champs et changer un peu d’air.

Item. Leurs moulins laissent choir et tomber en ruine, pour cause de la farine qui gâte les robes des bonnes gens qui y viennent moudre. Et pour ce, et à cause que nous gardons et maintenons en notre divine Abbaye de Chasse-profit, Fine-franchise, Folâtrerie, château tout y faut, que jamais ne mourront sans héritiers. Et de leurs autres biens, rentes et revenus que jamais n’advienne si à Dieu plaît, ni un bien ni profit.Capture d’écran 2014-12-14 à 12.41.59

Aucuns de nos autres Justiciers et Sujets, si comme sont écervelé, fous, frénétiques, contrecuidés, cornards, musards, teigneux, pleins de vermines, et autres bavards sans raison, n’ayant bord ni maison, renverseurs de tasses, vuideurs de coupes, blanchisseur de beurre, teinturiers de nappes, rôtisseurs de tripes, écumeurs de pots, tourneurs de rôts, tireurs de chair du pot trois heures avant qu’elle soit cuite, regardeurs et gardeurs de gages en plusieurs lieux par défaut de la plus grande suffisance, quand ils ont à besogner avec ces héros : si comme sont lanterniers, buffetiers[2], crieurs de vin, ruffiens, bordeliers, menteurs, bourdeurs, ivrognes, truands, porteurs d’images, bateleurs, trompeurs ou barateurs et coquillards. Lire la suite