Durant le confinement, les dominations de genre et d’âge continuent de s’exercer… en pire !

On entend ici et là des pronostics coquins sur l’une des conséquences du confinement général : il y aura des « bébés coronavirus ». Ah ! l’esprit français, la bonne gauloiserie nationale, toujours prête à remonter le moral des populations…

Il se trouve hélas que le confinement, qui ne se confond pas avec l’isolement des individus, va avoir d’autres conséquences, celles-là immédiates (ou presque) et fâcheuses, dont le confinement de certains territoires (palestiniens, par ex.) donne un avant-goût.

En effet, à part pour des familles accidentellement séparées ou vivant dans des conditions particulières (grandes propriétés, pleine campagne), le confinement place les individus, vivant en couple seul ou en famille avec enfant·s, dans des conditions dont ils n’ont aucune expérience, n’était pendant des périodes réduites (une semaine à un mois).

L’expérience vécu par des millions de personnes durant les «vacances» – promiscuité, ennui, exaspération notamment vis-à-vis des enfants – va se trouver multipliée, dans ses aspects les plus nocifs, par un facteur «n», impossible à quantifier. Mais très simple à décrire. Les premières victimes en sont évidemment les enfants et les femmes.

«La romantisation de la quarantaine est un privilège de classe»

Les femmes et les enfants d’abord

La situation des enfants

Dans l’immense majorité des cas de couples hétérosexuels, seules les femmes ont une expérience prolongée et répétée de la proximité des enfants. La répartition genrée des rôles ainsi que l’existence de divers systèmes de garde (éducatif/école; garde simple/nounou et garderie) ont pour conséquence que la plupart des hommes n’ont l’expérience de la présence de leurs enfants que durant un bref laps de temps quotidien (le soir, en général), les week-end et les vacances. Ces périodes sont encore réduites dans les cas de travail posté, d’éloignement et·ou de garde alternée (à noter que la garde alternée peut mettre un homme en situation de fréquenter davantage ses enfants en temps cumulé, sur une année par ex., qu’un homme vivant en couple).

Constater que cohabiter avec ses enfants est un enfer qu’ils ne peuvent endurer plus de deux heures d’affilée est une expérience banale pour des hommes. Si vous leur faites remarquer que leur compagne est amenée régulièrement à multiplier cette performance par cinq (au moins), ils se replieront sur des «explications» tautologiques (elles ont l’habitude) ou essentialistes (elles sont faites pour ça).

Le confinement obligatoire, dans des espaces souvent inadaptés, ajouté aux soucis légitimes liés à la pandémie (problèmes de travail, souci des proches, incertitude de l’avenir) auront pour conséquences 1° Que les enfants déjà victimes de mauvais traitements (violences physiques et·ou violences sexuelles; violences psychologiques) seront à la merci de leurs bourreaux habituels; 2° Que des enfants qui subissent d’ordinaire une domination adulte «modérée» deviendront des souffre-douleur providentiels pour des adultes excédés.

La situation des femmes

Tous les problèmes posés par les rapports sociaux de sexe sous régime de domination masculine se trouvent exacerbés par le confinement.

Les tâches ménagères

Il n’existe généralement ni «répartition» ni «partage» des tâches ménagères. Le problème se pose en terme d’assignation aux hommes de la part purement symbolique que leur amour-propre de genre est susceptible de supporter, ou symétriquement de «délestement» d’une part de la charge ménagère des femmes suffisante pour entretenir la fiction romantique d’une aventure commune.

Les femmes connaissent bien l’incroyable longévité du caractère gratifiant, pour un homme, d’une expérience ménagère courte et ancienne. Un homme se souvient de la (dernière) fois où il a passé l’aspirateur ; il est capable d’en parler comme un ancien combattant d’un fait d’arme.

Le confinement présente pour les hommes une série d’inconvénients. Ils sont confrontés au quotidien à la quantité de travail ménager gratuit nécessaire au maintien du bon état de leur lieu de vie. Du coup, voir l’autre (la femme) accomplir un grand nombre de «taches ménagères» insoupçonnées (en temps normal, ils n’en voient que le résultat) sera vécu comme une incitation culpabilisante à y participer et·ou comme une manière de fuir son contact (– Mais laisse-donc ce balai et viens t’asseoir près de moi!).

On peut parier que la tendance habituelle des hommes à prendre en charge les «tâches ménagères extérieures» sera – au moins dans un premier temps – renforcée. J’entends par tâches extérieures le fait de sortir la poubelle et surtout d’aller faire des courses pour garnir le réfrigérateur. Dans un premier temps, les hommes seront disposés à affronter tous les dangers, réels ou fantasmés (contamination, tracasseries policières) pour saisir l’occasion de fuir le domicile. À la longue, cependant, les conditions pratiques et notamment l’obligation de faire le pied de grue dans de longues files d’attentes pourraient renverser la tendance; alors, les files d’attente retrouveront leur caractère traditionnel de corvée féminine.

Les «rapports sexuels»

Le confinement a un double effet (hétéro)sexuel : Il maintient à domicile une «offre» féminine permanente (24/24), tandis qu’il interdit de recourir aux habituels moyens de «soulagement» (peep-show, prostitué·e·s, relation extra-conjugale), dont les femmes ont une idée aussi abstraite (ou inexistante) que celle que les hommes ont des tâches ménagères. Ce double mouvement pulsionnel, limité à une unité de lieu, de recentrement sur un partenaire unique a pour conséquence de soumettre la femme à une pression inédite. Non dans sa nature, mais dans son intensité et dans sa durée. Loin du fantasme romantique de «l’île déserte à deux», le confinement prend pour les femmes l’allure d’une assignation (renouvelée) à la satisfaction des hommes.

Or si les hommes seront tentés de profiter du renouvellement de cette autorisation tacite d’exploitation sexuelle des femmes, ils en voudront bien vite à leur partenaire de n’être qu’elle, et d’incarner par force toutes les autres femmes. La belle sublimation poétique – «Je t’aime, pour toutes les femmes que je n’aime pas» (Éluard) – risque de virer au cauchemar.

Dans un système de domination masculine les «coups» (sexuels) que l’on tire, et les coups (de poing) que l’on donne s’inscrivent dans un continuum. Le confinement prive les femmes (et les ados) de prétextes et de raisons réelles de s’absenter du domicile et les met, là encore, à la merci du conjoint violent. Au-delà de l’aspect strictement matériel, on peut penser que le confinement peut apporter une «couverture» idéologique et psychologique supplémentaire (qui s’ajoute à la notion de «vie privée») au violent.

En résumé : si pour une très petite minorité de gens, bénéficiant de conditions de vie agréables (vaste espace vital; maison et jardin) et surtout dotés d’un équipement théorique et émotionnel suffisant, le confinement peut être l’occasion d’une remise à plat des règles de la relation, y compris érotiques, pour une grande majorité il sera l’occasion d’une aggravation des conditions de vie et d’une dégradation de la qualité relationnelle.

Un certain nombre d’infanticides et de féminicides seront «facilités» par cette situation inédite. De très nombreux viols, de très nombreuses violences, rarement mortelles, le plus souvent psychologiques seront infligées aux enfants et aux femmes sous son couvert.

Les associations de protection de l’enfance et les associations féministes (sans parler du gouvernement, auquel je ne m’adresse pas) seraient bien inspirées de saisir cette occasion pour rappeler par tous les moyens disponibles les numéros d’appel d’urgence à disposition des enfants et des femmes.

Il n’est peut-être pas non plus inutile «politiquement» de rappeler que les circonstances exceptionnelles que nous subissons n’entrainent ni ne justifient une «trêve du consentement».

À rebours de (ou en parallèle à) l’insouciant pronostic évoqué en ouverture de ce billet, il y aura de très nombreux «divorces coronavirus» et «séparations coronavirus». Mais ça, c’est plutôt – pour les survivant·e·s – une bonne nouvelle.

Émigré·e·s?

Est-ce le sentiment qui se généralise que la crise sociale et politique est arrivée à un tel degré qu’elle peut déboucher sur le pire – un bain de sang (je veux dire un bain de sang plus important encore, notamment par le tir à balles réelles) – ou le meilleur – une révolution – ? Les deux hypothèses n’étant malheureusement pas exclusives l’une de l’autre. Pense-t-on que mes recherches sur la Révolution française me donne une compétence particulière en matière de traitement de l’émigration politique ? Toujours est-il que plusieurs correspondant·e·s me demandent ce qu’il adviendra des dirigeants, ministres, responsables policiers et militaires et journalistes (de celles et ceux qui vomissent quotidiennement sur les Gilets jaunes, les Blacks blocs et les révolté·e·s en général) en cas de mouvement insurrectionnel généralisé à l’ensemble du territoire. On me demande notamment si ces différentes variétés d’ordures auront la faculté d’émigrer, comme l’ont fait tant d’aristocrates et quelques très riches bourgeois durant la Révolution.

C’est une question importante, même si personne – à commencer par moi – ne peut répondre au nom d’un mouvement à venir (ou même en train). Je ne peux donner ici que ma position individuelle, soumise à l’appréciation et à la discussion collective.

En cas de révolution, on ne peut que souhaiter – à mon sens – que le plus grand nombre possible d’ennemis du peuple quittent le territoire afin de gagner des contrées plus accueillantes, où il sera toujours loisible à nos ami·e·s de les recevoir comme ils·elles le méritent. La question qui m’est posée concerne plutôt le sort qui sera réservé aux ordures susmentionnées à partir du moment où elles tomberont aux mains des insurgé·e·s. On peut supposer qu’un certain nombre de responsables directs seront éliminés physiquement avant même que leur sort puisse être examiné par une quelconque instance collective. La question de savoir si un tel état de choses est souhaitable est une question oiseuse. Cela aura lieu. Et je ne m’imagine pas plaidant pour tel ministre ou officier devant un groupe de personnes éborgnées de par ses consignes aux porcs qu’il dirige…

Dans la mesure du possible applicable, bien difficile à prévoir en de pareilles circonstances, je suis fermement opposé à l’usage de la torture et·ou du viol, auxquels je préfère une exécution pure et simple. Mais encore une fois, qu’opposer – sinon des principes moraux hors de saison – à une foule mise en présence d’un porc responsable de mutilations graves ou d’un·e «éditorialiste» ayant décrit les Gilets jaunes comme «ce qu’il y a de pire dans l’homme», quand cette foule entreprendra de leur réserver le même sort qu’à Mussolini ? Prêcher la modération ? Ne serait-ce pas aussi obscène que le spectacle des cadavres ?

Quant à l’émigration, puisque c’est le motif de la question qui m’est posée, ma position est simple : oui, celles et ceux qui le souhaitent pourront quitter le territoire, une fois leurs biens saisis ou détruits. Je ne suis pas opposé même à ce qu’on laisse à chacun·e la liberté d’emporter ce qu’il pourra porter de «richesses». Cependant, l’émigration «de fuite» ne sera tolérée que par des moyens non-polluants et n’exerçant aucune contrainte sur des animaux, c’est-à-dire : à pieds, à vélo, ou à la nage. Et alors ! les pauvres d’Afrique subsaharienne y arrivent bien, eux ! (Pas toujours, c’est vrai, mais l’émigration doit demeurer une pratique à risques).

Il est important de préciser qu’aucune personne ne pourra se prévaloir d’une position dominante (mâle, adulte, parent) pour entraîner dans sa fuite par exemple une épouse ou des enfants mineurs. Chaque individu·e concerné·e sera dûment informé·e de ses droits à dissocier son sort de celui de l’époux, du père, etc. Seront ainsi combinés au mieux la souhaitable mansuétude populaire et les droits de catégories dominées.

En attendant l’occasion de mettre ces considérations à l’épreuve de la pratique, ne perdons jamais de vue que l’ensemble de l’appareil de propagande étatique n’exprime nullement une réelle condamnation «morale» de la violence : elle ne condamne jamais que la violence du peuple, toute symbolique dans la période actuelle, et justifie systématiquement la violence du système jusque dans ses plus odieuses violences contre des individus pacifiques et désarmés. Ne vient-on pas de voir une handicapée dans son fauteuil roulant condamnée pour «violences» sur des policiers ?

Rien n’arrête la haine et la violence de classe qu’expriment et appliquent porcs, journalistes et magistrats. Rien ne devra arrêter la colère du peuple.

“Une culture du viol à la française” ~ Un livre qu’on aurait aimé lire – surtout après l’avoir acheté…

Commençons par l’explication, donnée page 12, du renoncement à l’usage du point médian venant après l’éloge de l’écriture dite «inclusive», laquelle sonne comme une capitulation en rase campagne : «Je souhaite que ce livre sorte des sphères féministes pour être lu par des personnes qui ne sont a priori pas sensibilisées au sujet, et je sais que cette concession était nécessaire [sic].»

Donc : voici un livre féministe qui s’adresse à des femmes qui ne le sont pas, et auxquelles on va donc épargner ce que l’on considère comme une marque incontournable de féminisme… Ainsi pitoyablement justifiée, ce genre de «concession» risque fort de virer «à perpétuité», façon cimetière. L’écriture que je préfère définir pour ma part comme antisexiste doit se répandre pour s’imposer (y compris aux éditeurs). Sinon, autant n’en pas parler.

Libertalia eut été mieux inspiré·e, pour atteindre un plus large public – les personnes qui ont passé 50 ans, celles qui portent des lunettes, celles qui travaillent sur ordinateur, etc. – d’aérer un peu sa mise en page, précisément l’interlignage. Lorsque, pour on ne sait quelle raison technique, il est augmenté – comme au bas de la page 45 et à deux autres occasions – on respire ! Mais pour peu de temps.

L’autrice vise donc un public large, au-delà des cercles militants, ambition dont on ne peut que la (et se) féliciter; elle s’impose donc – et nous impose – un (très) long rappel des connaissances disponibles sur le viol. Ces connaissances sont par hypothèse utiles (je reviendrai plus loin sur leur présentation) ; elles auraient sans doute gagné à être (très) résumées. À moins qu’il ait été question de rédiger une manière de Que sais-je ? mais c’eut été un autre livre.

On ne saurait dire que, depuis les années 1970, la question du viol n’a pas été traitée, y compris par des militantes féministes. Cependant, l’ouvrage de Valérie Rey-Robert ne s’annonce pas comme une nouvelle synthèse sur le viol et sa culture, mais sur « une culture du viol à la française ». C’est autrement passionnant, en effet, d’autant que la galanterie par exemple a été théorisée et exaltée récemment par une autrice comme Claude Habib[1] et qu’une historienne comme Florence Gauthier s’est appuyée sur son travail pour fantasmer chez Maximilien Robespierre «la proposition d’une politique de galanterie démocratique» (compatible, donc, avec l’interdiction des clubs de femmes !). Par malheur, il faut attendre la page 199, les deux premiers tiers de l’ouvrage passés pour qu’un titre de partie se réfère enfin à celui du livre. C’est considérer lectrices et lecteurs comme un banc de poissons qu’il convient d’appâter (je ne vise pas ici la couverture de Bruno Bartkowiak, superbe, comme toujours).

Je reconnais être un lecteur vétilleux. J’en donne un autre exemple afin que l’on ne me reproche pas de manifester une amertume spéciale à l’encontre de Valérie Rey-Robert (que je ne connais pas) et/ou de son éditeur (que je connais trop).

Je suis en train de lire un livre de l’historien Timothy Tackett, dont la traduction en français a été publiée au Seuil, en 2018, sous le titre Anatomie de la Terreur. Le titre original est The Coming of the Terror in the French Revolution (Harvard University Press, 2015), soit : L’arrivée de la Terreur dans la Révolution française. L’auteur aurait pu, s’il l’avait souhaité, choisir pour titre : La Fabrication de la Terreur, ou La construction de la Terreur. Il a choisi L’arrivée. Or loin d’être un essai spécialement consacré à la Terreur, son livre est plutôt une énième « histoire de la Révolution » – d’ailleurs intéressante – dont l’usage de la terreur est le fil rouge. Ça n’est pas exactement la même chose. Comme il est manifeste qu’il vise, lui-aussi, un public aussi large que possible, nous sommes contraint·e·s de subir une iconographie pour manuels scolaires : attaque des Tuileries le 10 août 1792, portait de Robespierre, rien n’y manque ! L’éditeur français aurait pu, plus justement, intituler le livre Généalogie de la Terreur. Le titre qu’il a retenu est inadéquat. Il induit le public en erreur.

L’éditeur de Une culture du viol à la française n’a pas l’excuse des difficultés de traduction. Cela dit, je ne sous-estime nullement – c’est par expérience ! – la difficulté intrinsèque de l’exercice consistant à choisir le titre d’un livre.

Il peut arriver cependant que ladite difficulté soit un révélateur de la faiblesse de construction de l’ouvrage et de constitution de son objet. J’ignore quel était l’état du manuscrit remis aux éditions Libertalia et je n’ai pas suffisamment fréquenté le blogue de Valérie Rey-Robert pour apprécier si son livre est un raboutage de billets déjà publiés. Le recueil de textes est d’ailleurs un genre tout à fait honorable (j’en ai moi-même publié un chez Libertalia), mais il ne suffit pas de semer ici et là des titres de « chapitres » ou de « paragraphes » pour que l’ensemble fasse livre.

De même, il ne suffit pas d’accumuler – sans les définir ni les distinguer – des «enquêtes» et des «études» – sous prétexte qu’elles semblent aller dans le sens qui vous convient – pour construire une argumentation rationnelle.

Il manque ici à l’autrice une distance critique vis-à-vis de certaines formes de vulgarisation pseudo-sociologiques ou médicales. Autant il est légitime, et peut-être intéressant, d’utiliser par exemple «une étude américaine portant sur près de 4 000 hommes ayant violé des enfants» (p. 271), autant il est inacceptable d’affirmer que «30% des hommes pourraient violer une femme s’ils étaient sûrs de ne pas être poursuivis» comme le fait un article cité à plusieurs reprises par l’autrice (par ex. p. 273). L’affirmation que «près de 20% des Français considèrent qu’une femme qui dit non pense en fait le contraire» (p. 44) est également irrecevable.

Irrecevable et scandaleux, dis-je, non parce que ces prétendues «informations» donneraient une mauvaise image du genre masculin (Croyez-moi ou non: Je m’en balek!), mais parce qu’elles sont factuellement inexactes, et fabriquées par des instituts de sondage sur le modèle idéologique de «l’échantillon sociologique représentatif», qui entretient le mythe de la démocratie du même métal, mais ne renseigne pas sur le réel. Des libertaires qui se réclament (de bonne foi) de la «pensée critique» devraient trouver mieux à imprimer que pareilles vulgarités journalistiques. Quant à savoir dans quelle mesure elles sont contre-productives en apportant de la confusion sensationnaliste là où elles sont censées «alerter», c’est – heureusement – impossible.

La dénonciation de la «culture du viol» est nécessaire et fondée. Mais dans l’ouvrage qui nous occupe, elle semble s’étouffer dans sa propre indignation, parfois son amertume, sans pouvoir prendre plus grande ampleur, et à mon sens une plus grande efficacité. Que cela soit facilement compréhensible n’enlève rien au fait qu’il s’agit d’une limite, et qu’elle affecte l’ensemble du propos.

L’autrice écrit (p. 286) :

La sexualité ne saurait-elle passer par un autre biais que d’imposer ses volontés, ses désirs à l’autre ? La sexualité serait-elle forcément un rapport de pouvoir où l’excitation et le désir ne naîtraient qu’en dominant l’autre ? Serions-nous si peu imaginatifs, si conservateurs, si timorés que la perspective d’imaginer un autre sexualité où chacun et chacune puisse exprimer ses désirs et ses non-désirs nous terrifie ?

Questions bien tardives – dans l’avant dernière page du livre – qui gagneraient en efficacité si le concept même de «sexualité», pièce idéologique essentielle de la domination masculine, et de la culture du viol était interrogé et déconstruit, au lieu d’être considéré comme une donnée de nature, dont on ne critique en somme que l’« appropriation » masculiniste.

Les deux dernières phrases du livre :

La lutte pour mettre fin aux violences sexuelles n’a pas à avoir d’autre but en soi, cela en est un suffisant. Et si elle doit passer par le fait de repenser nos rapports amoureux, c’est plutôt une chance, une promesse qu’une crainte.

Tout est dit (trop tard).

Valérie Rey-Robert affirme d’abord que la fin des violences sexuelles est aujourd’hui un but en soi – donc un changement dans un système dit «démocratique», en réalité régime d’exploitation capitaliste et de domination masculine articulées[2]. Puis elle ouvre sur une perspective plus large : si nous devons en passer par une révolution amoureuse, c’est une chance.

Voilà qui s’appelle intervertir la charrue et les bœufs. Avec pareil attelage, le sillon n’avancera guère ! C’est au contraire, je m’en suis expliqué à plusieurs reprises ici, dans la perspective d’une utopie amoureuse & érotique égalitaire, à élaborer théoriquement et pratiquement, que nous trouverons d’autres préservatifs contre la violence masculine que le code pénal et l’administration pénitentiaire. C’est en travaillant au bouleversement révolutionnaire que dans le même mouvement l’on fait évoluer les mentalités et que l’on obtient du système la seule chose qu’il puisse offrir : des réformes.

[1] Galanterie française, Paris, Gallimard, 2006. Le livre est cité une fois pp. 206-207.

[2] Ne parlons même pas – pour cette fois – de domination adulte. Non seulement elle n’est ni critiquée ni même identifiée, mais de nombreuses notations invitent à la renforcer : bien entendu pour la bonne cause de la «protection». À ce train, il faudra bien encore deux cent ans pour que des féministes comme notre autrice réalisent que les arguments en faveur de la domination adulte sont exactement les mêmes qui ont servi et servent encore à justifier l’infériorisation des femmes (quelques exceptions remarquables: Christiane Rochefort, Shulamith Firestone).

 

Rey-Robert Valérie, Une culture du viol à la française. Du «troussage de domestique» à la «liberté d’importuner», Libertalia, 292 p., 18 €.

Statut de l’ouvrage : acheté en librairie.

[Anecdote édifiante et explicative. Une de mes connaissances à qui l’éditeur a – certainement sans arrière-pensée! – offert un exemplaire du livre en a été si bouleversée qu’elle a refusé de me le prêter. Je devais l’acheter; c’était mieux pour l’autrice ! J’ai cédé devant tant de sollicitude pour le bien-être des écrivain·e·s. J’aurais craint, sinon, de paraître pingre…]

“Chers clients…” ~ Lettre ouverte aux acheteurs de sexe par trois jeunes filles

Cette lettre ouverte aux acheteurs de sexe signée par trois jeunes survivantes de la prostitution, est d’abord parue le 17 mars dernier, dans The Boston Globe. Elle a été traduite et publiée sur le site TRADFEM – «collective de traduction de textes féministes radicaux» – dont je me fais régulièrement l’écho des publications sur le réseau Twitter, et auquel j’incite vivement lectrices et lecteurs à se reporter.

Illus Dear Johns

Chers clients,

Lorsque nous avons appris que Robert Kraft, propriétaire des Patriots, venait d’être accusé d’avoir acheté des services sexuels*, nous avons ressenti de la colère et du désarroi. Mais vu notre expérience en tant que survivantes de la traite, nous savons que la véritable histoire ici ne se limite pas à un seul homme.

La vraie histoire, c’est vous tous qui pensez qu’il est acceptable d’acheter quelqu’un.

Alors voici ce que nous voulons que vous, les prostitueurs, sachiez:

  1. Nous sommes des êtres humains. Nous ne sommes pas des jouets ou des objets sexuels. Nous avons des sentiments. Notre exploitation a commencé avant l’âge de 15 ans, comme c’est souvent le cas dans l’industrie du sexe. Parce que quelqu’un en qui nous avions confiance a profité de nos vulnérabilités, nous avons été amenées dans une industrie qui nous a volé notre enfance.
  1. Le pire dans «la gaffe», c’était de devoir baiser avec des étrangers: oui, vous. Après, on se sentaient sales. On n’arrivait pas à débarrasser notre peau de cette sensation. Imaginez ce que vous ressentiriez si vous ou quelqu’un que vous aimez étiez à notre place.
  1. Plus vous nous achetez, plus nous souffrons. Pour coucher avec vous, on a dû se dissocier. C’était comme si on n’était même pas là quand c’est arrivé. Vous aviez peut-être nos corps, mais pas nos âmes.
  1. Nous croyons que la douleur est la même, que vous ayez des rapports sexuels avec un adulte exploité ou un enfant exploité. Que vous utilisiez des mots comme «prostitution» ou «traite», l’exploitation est de l’exploitation, alors ne vous imaginez pas que l’une ne fait pas de victimes. Vous pouvez vous convaincre que c’est un choix ou ce que veut une femme mais, que vous soyez dans «la game» parce que quelqu’un vous y force, ou parce qu’il fait semblant de vous aimer, ou parce que vous n’avez nulle part où aller, c’est un traumatisme, et c’est dégradant. Plus encore, c’est déshumanisant.
  1. Ce à quoi que nous avons survécu vous aurait brisés. Nous sommes plus fortes que vous ne le pensez. Nous avons des gens sur qui nous pouvons compter chez My Life My Choice, un organisme qui soutient les survivantes comme nous. Il y a des femmes qui sont passées par l’industrie elles aussi et qui sont maintenant nos modèles. Nous nous soutenons les unes les autres, en trouvant ou en retrouvant nos voix. Nous complétons nos études secondaires, allons à l’université, obtenons des emplois, bâtissons des relations saines. Vous ne nous avez pas brisées. Nous allons survivre à cela, mais vous allez devoir vivre avec ce que vous avez fait.

Maintenant, vous êtes au courant. Vous ne pouvez plus prétendre le contraire. Ce que vous ferez maintenant est important. D’après notre expérience, vous êtes probablement un homme d’âge moyen qui connaît les lois de l’offre et de la demande. C’est la demande qui alimente cette industrie de plusieurs milliards de dollars.

Si vous n’achetiez pas des gens,

les gens ne vendraient pas des gens.

Sincèrement,

H. (19 ans), J. (15 ans) et P. (17 ans)

 

* Voir l’info sur le site de Radio Canada.