“Une culture du viol à la française” ~ Un livre qu’on aurait aimé lire – surtout après l’avoir acheté…

Commençons par l’explication, donnée page 12, du renoncement à l’usage du point médian venant après l’éloge de l’écriture dite «inclusive», laquelle sonne comme une capitulation en rase campagne : «Je souhaite que ce livre sorte des sphères féministes pour être lu par des personnes qui ne sont a priori pas sensibilisées au sujet, et je sais que cette concession était nécessaire [sic].»

Donc : voici un livre féministe qui s’adresse à des femmes qui ne le sont pas, et auxquelles on va donc épargner ce que l’on considère comme une marque incontournable de féminisme… Ainsi pitoyablement justifiée, ce genre de «concession» risque fort de virer «à perpétuité», façon cimetière. L’écriture que je préfère définir pour ma part comme antisexiste doit se répandre pour s’imposer (y compris aux éditeurs). Sinon, autant n’en pas parler.

Libertalia eut été mieux inspiré·e, pour atteindre un plus large public – les personnes qui ont passé 50 ans, celles qui portent des lunettes, celles qui travaillent sur ordinateur, etc. – d’aérer un peu sa mise en page, précisément l’interlignage. Lorsque, pour on ne sait quelle raison technique, il est augmenté – comme au bas de la page 45 et à deux autres occasions – on respire ! Mais pour peu de temps.

L’autrice vise donc un public large, au-delà des cercles militants, ambition dont on ne peut que la (et se) féliciter; elle s’impose donc – et nous impose – un (très) long rappel des connaissances disponibles sur le viol. Ces connaissances sont par hypothèse utiles (je reviendrai plus loin sur leur présentation) ; elles auraient sans doute gagné à être (très) résumées. À moins qu’il ait été question de rédiger une manière de Que sais-je ? mais c’eut été un autre livre.

On ne saurait dire que, depuis les années 1970, la question du viol n’a pas été traitée, y compris par des militantes féministes. Cependant, l’ouvrage de Valérie Rey-Robert ne s’annonce pas comme une nouvelle synthèse sur le viol et sa culture, mais sur « une culture du viol à la française ». C’est autrement passionnant, en effet, d’autant que la galanterie par exemple a été théorisée et exaltée récemment par une autrice comme Claude Habib[1] et qu’une historienne comme Florence Gauthier s’est appuyée sur son travail pour fantasmer chez Maximilien Robespierre «la proposition d’une politique de galanterie démocratique» (compatible, donc, avec l’interdiction des clubs de femmes !). Par malheur, il faut attendre la page 199, les deux premiers tiers de l’ouvrage passés pour qu’un titre de partie se réfère enfin à celui du livre. C’est considérer lectrices et lecteurs comme un banc de poissons qu’il convient d’appâter (je ne vise pas ici la couverture de Bruno Bartkowiak, superbe, comme toujours).

Je reconnais être un lecteur vétilleux. J’en donne un autre exemple afin que l’on ne me reproche pas de manifester une amertume spéciale à l’encontre de Valérie Rey-Robert (que je ne connais pas) et/ou de son éditeur (que je connais trop).

Je suis en train de lire un livre de l’historien Timothy Tackett, dont la traduction en français a été publiée au Seuil, en 2018, sous le titre Anatomie de la Terreur. Le titre original est The Coming of the Terror in the French Revolution (Harvard University Press, 2015), soit : L’arrivée de la Terreur dans la Révolution française. L’auteur aurait pu, s’il l’avait souhaité, choisir pour titre : La Fabrication de la Terreur, ou La construction de la Terreur. Il a choisi L’arrivée. Or loin d’être un essai spécialement consacré à la Terreur, son livre est plutôt une énième « histoire de la Révolution » – d’ailleurs intéressante – dont l’usage de la terreur est le fil rouge. Ça n’est pas exactement la même chose. Comme il est manifeste qu’il vise, lui-aussi, un public aussi large que possible, nous sommes contraint·e·s de subir une iconographie pour manuels scolaires : attaque des Tuileries le 10 août 1792, portait de Robespierre, rien n’y manque ! L’éditeur français aurait pu, plus justement, intituler le livre Généalogie de la Terreur. Le titre qu’il a retenu est inadéquat. Il induit le public en erreur.

L’éditeur de Une culture du viol à la française n’a pas l’excuse des difficultés de traduction. Cela dit, je ne sous-estime nullement – c’est par expérience ! – la difficulté intrinsèque de l’exercice consistant à choisir le titre d’un livre.

Il peut arriver cependant que ladite difficulté soit un révélateur de la faiblesse de construction de l’ouvrage et de constitution de son objet. J’ignore quel était l’état du manuscrit remis aux éditions Libertalia et je n’ai pas suffisamment fréquenté le blogue de Valérie Rey-Robert pour apprécier si son livre est un raboutage de billets déjà publiés. Le recueil de textes est d’ailleurs un genre tout à fait honorable (j’en ai moi-même publié un chez Libertalia), mais il ne suffit pas de semer ici et là des titres de « chapitres » ou de « paragraphes » pour que l’ensemble fasse livre.

De même, il ne suffit pas d’accumuler – sans les définir ni les distinguer – des «enquêtes» et des «études» – sous prétexte qu’elles semblent aller dans le sens qui vous convient – pour construire une argumentation rationnelle.

Il manque ici à l’autrice une distance critique vis-à-vis de certaines formes de vulgarisation pseudo-sociologiques ou médicales. Autant il est légitime, et peut-être intéressant, d’utiliser par exemple «une étude américaine portant sur près de 4 000 hommes ayant violé des enfants» (p. 271), autant il est inacceptable d’affirmer que «30% des hommes pourraient violer une femme s’ils étaient sûrs de ne pas être poursuivis» comme le fait un article cité à plusieurs reprises par l’autrice (par ex. p. 273). L’affirmation que «près de 20% des Français considèrent qu’une femme qui dit non pense en fait le contraire» (p. 44) est également irrecevable.

Irrecevable et scandaleux, dis-je, non parce que ces prétendues «informations» donneraient une mauvaise image du genre masculin (Croyez-moi ou non: Je m’en balek!), mais parce qu’elles sont factuellement inexactes, et fabriquées par des instituts de sondage sur le modèle idéologique de «l’échantillon sociologique représentatif», qui entretient le mythe de la démocratie du même métal, mais ne renseigne pas sur le réel. Des libertaires qui se réclament (de bonne foi) de la «pensée critique» devraient trouver mieux à imprimer que pareilles vulgarités journalistiques. Quant à savoir dans quelle mesure elles sont contre-productives en apportant de la confusion sensationnaliste là où elles sont censées «alerter», c’est – heureusement – impossible.

La dénonciation de la «culture du viol» est nécessaire et fondée. Mais dans l’ouvrage qui nous occupe, elle semble s’étouffer dans sa propre indignation, parfois son amertume, sans pouvoir prendre plus grande ampleur, et à mon sens une plus grande efficacité. Que cela soit facilement compréhensible n’enlève rien au fait qu’il s’agit d’une limite, et qu’elle affecte l’ensemble du propos.

L’autrice écrit (p. 286) :

La sexualité ne saurait-elle passer par un autre biais que d’imposer ses volontés, ses désirs à l’autre ? La sexualité serait-elle forcément un rapport de pouvoir où l’excitation et le désir ne naîtraient qu’en dominant l’autre ? Serions-nous si peu imaginatifs, si conservateurs, si timorés que la perspective d’imaginer un autre sexualité où chacun et chacune puisse exprimer ses désirs et ses non-désirs nous terrifie ?

Questions bien tardives – dans l’avant dernière page du livre – qui gagneraient en efficacité si le concept même de «sexualité», pièce idéologique essentielle de la domination masculine, et de la culture du viol était interrogé et déconstruit, au lieu d’être considéré comme une donnée de nature, dont on ne critique en somme que l’« appropriation » masculiniste.

Les deux dernières phrases du livre :

La lutte pour mettre fin aux violences sexuelles n’a pas à avoir d’autre but en soi, cela en est un suffisant. Et si elle doit passer par le fait de repenser nos rapports amoureux, c’est plutôt une chance, une promesse qu’une crainte.

Tout est dit (trop tard).

Valérie Rey-Robert affirme d’abord que la fin des violences sexuelles est aujourd’hui un but en soi – donc un changement dans un système dit «démocratique», en réalité régime d’exploitation capitaliste et de domination masculine articulées[2]. Puis elle ouvre sur une perspective plus large : si nous devons en passer par une révolution amoureuse, c’est une chance.

Voilà qui s’appelle intervertir la charrue et les bœufs. Avec pareil attelage, le sillon n’avancera guère ! C’est au contraire, je m’en suis expliqué à plusieurs reprises ici, dans la perspective d’une utopie amoureuse & érotique égalitaire, à élaborer théoriquement et pratiquement, que nous trouverons d’autres préservatifs contre la violence masculine que le code pénal et l’administration pénitentiaire. C’est en travaillant au bouleversement révolutionnaire que dans le même mouvement l’on fait évoluer les mentalités et que l’on obtient du système la seule chose qu’il puisse offrir : des réformes.

[1] Galanterie française, Paris, Gallimard, 2006. Le livre est cité une fois pp. 206-207.

[2] Ne parlons même pas – pour cette fois – de domination adulte. Non seulement elle n’est ni critiquée ni même identifiée, mais de nombreuses notations invitent à la renforcer : bien entendu pour la bonne cause de la «protection». À ce train, il faudra bien encore deux cent ans pour que des féministes comme notre autrice réalisent que les arguments en faveur de la domination adulte sont exactement les mêmes qui ont servi et servent encore à justifier l’infériorisation des femmes (quelques exceptions remarquables: Christiane Rochefort, Shulamith Firestone).

 

Rey-Robert Valérie, Une culture du viol à la française. Du «troussage de domestique» à la «liberté d’importuner», Libertalia, 292 p., 18 €.

Statut de l’ouvrage : acheté en librairie.

[Anecdote édifiante et explicative. Une de mes connaissances à qui l’éditeur a – certainement sans arrière-pensée! – offert un exemplaire du livre en a été si bouleversée qu’elle a refusé de me le prêter. Je devais l’acheter; c’était mieux pour l’autrice ! J’ai cédé devant tant de sollicitude pour le bien-être des écrivain·e·s. J’aurais craint, sinon, de paraître pingre…]

“Chers clients…” ~ Lettre ouverte aux acheteurs de sexe par trois jeunes filles

Cette lettre ouverte aux acheteurs de sexe signée par trois jeunes survivantes de la prostitution, est d’abord parue le 17 mars dernier, dans The Boston Globe. Elle a été traduite et publiée sur le site TRADFEM – «collective de traduction de textes féministes radicaux» – dont je me fais régulièrement l’écho des publications sur le réseau Twitter, et auquel j’incite vivement lectrices et lecteurs à se reporter.

Illus Dear Johns

Chers clients,

Lorsque nous avons appris que Robert Kraft, propriétaire des Patriots, venait d’être accusé d’avoir acheté des services sexuels*, nous avons ressenti de la colère et du désarroi. Mais vu notre expérience en tant que survivantes de la traite, nous savons que la véritable histoire ici ne se limite pas à un seul homme.

La vraie histoire, c’est vous tous qui pensez qu’il est acceptable d’acheter quelqu’un.

Alors voici ce que nous voulons que vous, les prostitueurs, sachiez:

  1. Nous sommes des êtres humains. Nous ne sommes pas des jouets ou des objets sexuels. Nous avons des sentiments. Notre exploitation a commencé avant l’âge de 15 ans, comme c’est souvent le cas dans l’industrie du sexe. Parce que quelqu’un en qui nous avions confiance a profité de nos vulnérabilités, nous avons été amenées dans une industrie qui nous a volé notre enfance.
  1. Le pire dans «la gaffe», c’était de devoir baiser avec des étrangers: oui, vous. Après, on se sentaient sales. On n’arrivait pas à débarrasser notre peau de cette sensation. Imaginez ce que vous ressentiriez si vous ou quelqu’un que vous aimez étiez à notre place.
  1. Plus vous nous achetez, plus nous souffrons. Pour coucher avec vous, on a dû se dissocier. C’était comme si on n’était même pas là quand c’est arrivé. Vous aviez peut-être nos corps, mais pas nos âmes.
  1. Nous croyons que la douleur est la même, que vous ayez des rapports sexuels avec un adulte exploité ou un enfant exploité. Que vous utilisiez des mots comme «prostitution» ou «traite», l’exploitation est de l’exploitation, alors ne vous imaginez pas que l’une ne fait pas de victimes. Vous pouvez vous convaincre que c’est un choix ou ce que veut une femme mais, que vous soyez dans «la game» parce que quelqu’un vous y force, ou parce qu’il fait semblant de vous aimer, ou parce que vous n’avez nulle part où aller, c’est un traumatisme, et c’est dégradant. Plus encore, c’est déshumanisant.
  1. Ce à quoi que nous avons survécu vous aurait brisés. Nous sommes plus fortes que vous ne le pensez. Nous avons des gens sur qui nous pouvons compter chez My Life My Choice, un organisme qui soutient les survivantes comme nous. Il y a des femmes qui sont passées par l’industrie elles aussi et qui sont maintenant nos modèles. Nous nous soutenons les unes les autres, en trouvant ou en retrouvant nos voix. Nous complétons nos études secondaires, allons à l’université, obtenons des emplois, bâtissons des relations saines. Vous ne nous avez pas brisées. Nous allons survivre à cela, mais vous allez devoir vivre avec ce que vous avez fait.

Maintenant, vous êtes au courant. Vous ne pouvez plus prétendre le contraire. Ce que vous ferez maintenant est important. D’après notre expérience, vous êtes probablement un homme d’âge moyen qui connaît les lois de l’offre et de la demande. C’est la demande qui alimente cette industrie de plusieurs milliards de dollars.

Si vous n’achetiez pas des gens,

les gens ne vendraient pas des gens.

Sincèrement,

H. (19 ans), J. (15 ans) et P. (17 ans)

 

* Voir l’info sur le site de Radio Canada.

Le rôle des jihadistes français de Daesh dans la politique de viol contre les femmes yézidies

Ci-après, un extrait du rapport. Téléchargement de l’intégralité au format pdf ICI.

Le 3 août 2014, les djihadistes de Daesh attaquaient le district de Sinjar, contraignant des dizaines de milliers de Yézidis à fuir pour sauver leur vie. Entre 35 000 et 50 000 femmes, hommes et enfants ont cherché refuge dans la montagne, et 130 000 ont fui vers des villes comme Dohouk ou Erbil au nord du Kurdistan irakien.

Le massacre de Sinjar a marqué le début d’une campagne brutale visant à effacer l’identité yézidie, notamment par la conversion forcée à l’islam, l’enlèvement de femmes et d’enfants revendus comme esclaves ultérieurement et l’envoi de jeunes garçons dans des camps d’endoctrinement, de recrutement et d’entraînement militaire de l’État islamique. Le massacre de Sinjar a révélé le cœur de la stratégie de l’EI : l’enlèvement de femmes et d’enfants yézidis comme sabaya (prisonniers de guerre).

Comme en témoigne un fascicule de l’État islamique évoquant l’esclavage, la capture et l’asservissement des femmes et des enfants yézidis présentaient de nombreux « avantages », dont la récompense de ses propres combattants, l’humiliation d’une communauté d’infidèles – en l’occurrence les Yézidis – ennemis de l’État islamique, la propagation de tawhid (le monothéisme islamique) et la résurgence d’Al-sabi, pratique prophétique consistant à capturer et asservir des femmes d’incroyants, sans compter la « miséricorde » ainsi octroyée aux hommes qui ne trouvaient pas de partenaires dans le mariage.

L’État islamique a déployé des efforts considérables pour faire savoir la manière dont l’organisation s’est emparée et a brutalisé le territoire majoritairement yézidi en communiquant largement, notamment par des courtes vidéos et des fascicules, sur les canaux médiatiques de l’organisation ou par la communication individuelle de ses membres. La nature et la portée des crimes commis contre les Yézidis sont, par conséquent, parfaitement connues. La Commission d’enquête internationale et indépendante des Nations unies sur la Syrie a conclu que le comportement de Daesh vis-à-vis de la communauté yézidie faisait l’objet d’une communication stratégique délibérée et que ses membres avaient commis des crimes constitutifs de crimes contre l’humanité, de crimes de guerre, de génocide ainsi que d’autres violations des droits fondamentaux internationaux à l’encontre de la communauté yézidie.

Pour ce qui est des morts et des enlèvements de Yézidis de Sinjar, région alors occupée par Daesh, les autorités kurdes ont publié des chiffres en décembre 2017 faisant état de 6 417 Yézidis capturés par Daesh, dont 3 207 libérés. Cela signifie qu’environ la moitié des personnes capturées sont toujours portées disparues.

Dans un rapport publié en août 2016, les Nations unies citent des estimations allant de 2 000 à 5 500 Yézidis assassinés et plus de 6 000 enlevés (ces chiffres n’ont pas été vérifiés).