J’ai le miroir qui flanche… J’me souviens plus très bien…

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Les faux souvenirs sont une manifestation facétieuse de l’inconscient.

Comme le montrent les déclarations de tel ancien magistrat, à propos du viol d’un jeune homme, noir de peau, ils peuvent aussi être une arme de guerre idéologique.

Ce que M. Bilger écrit ci-dessus est faux, et accessoirement obscène. Ce qu’il décrit n’a jamais existé.

La question n’est pas de savoir s’il croit à ce «mensonge», ou s’il l’invente délibérément.

«Bamboula» n’a jamais été un terme affectueux ou sympathique.

Mais certains racistes ont pu le croire.

En considérant ainsi ce terme, ils ne procèdent pas à une analyse linguistique rétrospective, ils s’amnistient eux-mêmes pour leur propre racisme.

Ils auraient très bien pu employer une expression comme «sale pourriture de nègre». Non! ils disaient simplement «Bamboula», ce qui sonne en effet comme un surnom enfantin.

Et comme on dit (ou disait) «faire la bamboula» pour dire faire la fête bruyamment (du nom d’un tambour africain, le bambalon), on peut faire semblant de confondre. Ces «gens-là» n’ont-il pas «le rythme dans la peau»?

Adressé à une personne noire de peau, «Bamboula» est et a toujours été une insulte raciste. Comme «Blanchette» ou «Blanche Neige».

Les racistes, quand c’est le cas, trouvent qu’ils sont bien bons de ne pas user d’insultes plus  répugnantes à leurs propres oreilles. Ils trouvent que les «Nègres» et les «Biques» manquent d’humour. De l’humour, eux, ils en ont; ils peuvent donc en juger souverainement. Les racistes se voient souvent comme des gens «sympas». Donc, sympas qu’ils sont, et avec de l’humour en plus, quand ils traitent une personne noire de peau de «Bamboula», ça n’est pas méchant.

Je me souviens d’une discussion de comptoir, dans ma jeunesse (j’en ai eu une, moi aussi)! Des consommateurs charriaient un jeune homme: «On l’a laissé trop longtemps dans le four!». Il n’avait pas vraiment protesté, simplement fait la gueule, une grimace peut-être. Et la patronne, cessant de rire de bon cœur, lui avait dit: «Oh! c’est pas méchant!» Avec un air d’autorité, presque méchante, qui ne souffrait pas de réplique. Il fallait feindre de ne pas trouver ça méchant — et raciste —, ou partir.

Comme les plaisanteries homophobes, ou sexistes, que l’on entend dans les bouches les mieux politisées, les plus radicales. C’est pas méchant! Puisqu’ils le disent!…

M. Bilger est raciste. Et de ce qu’il nous confie, je déduis qu’il l’a toujours été. Mais il ne supporte pas de se voir dans le miroir que constitue l’écran vidéo où parade un flic raciste et violeur.

“AFFAIRE POLANSKI : LES FILLES DE RIEN ET LES HOMMES ENTRE EUX” ~ par Lola Lafon & Peggy Sastre, écrivaines.

Inutile, je pense, d’expliquer pourquoi je republie aujourd’hui ce texte, paru dans Libération, le 21 juillet 2010. 

Mais pourquoi republier celui-ci?

Parce qu’il est juste et beau, et que ces qualités rares sont de validité permanente, comme — pour longtemps hélas! — les maux qu’il dénonce.

Dernière minute: Ce 24 janvier, l’avocat du metteur en scène annonce que son client renonce à présider la cérémonie.

Certains refrains ne s’usent jamais et s’entonnent à plusieurs d’une voix forte et assurée, bras dessus, bras dessous, comme un seul homme. Et depuis des mois, une chanson inaltérable répète encore et encore l’histoire d’un Tout (puissant), «au-dessus de ça», «grand artiste», un «bienfaiteur de l’humanité», assigné à résidence dans cette «prison» qu’est son chalet suisse de 1 800 m2. Face à rien, quelques tristes gueuses à la recherche de leurs «trente deniers». Évidemment, tout ça n’a rien d’un conte, ce brouhaha incessant, ce bruit de fond, ce grésillement permanent renouvelé sans arrêt au gré des relais médiatiques. C’est une histoire «idiote», «sans importance», une accusation qui «n’a pas de sens», «absurde» et «infâme», à peine un «délit», cette affaire vieille de «trente-trois ans», «ridicule» !

Avec d’un côté, ceux qui, comme un seul homme s’insurgent, font signer des pétitions et se soulèvent, prennent la plume et l’audience à témoin : c’est intolérable, ça leur «soulève le cœur» qu’on puisse ainsi s’attaquer à un des leurs, déjà traqué, diminué, diffamé. De cocktail en interview, à la une de partout, comme un seul homme, la mine offusquée et le verbe vibrant, les voilà qui se font juges, parce que c’est ainsi, ils savent : cette «pure et simple opération de chantage» est «vraisemblablement» un mensonge…

Alors nous l’écoutons attentivement, cette caste des hommes entre eux, bien serrés, bien rangés, avec l’aplomb de leur rang, cette autoproclamée élite intellectuelle au verbe haut, abasourdie d’être mise en cause contre des pas grand-choses, bien dispensables. Une élite mâle qui s’arroge le droit du corps de quelques interchangeables et désobéissantes victimes qui ouvrent enfin la bouche.

Ceux pour qui elle était toujours habillée trop court, trop moulant, trop transparent, elle le voulait bien, elle faisait déjà femme, elle était une pute, ce n’était pas le premier, et ça l’arrangeait bien qu’il prenne les devants. Trop provocatrice, trop inconsciente, trop lolita, trop menteuse, trop folle — et si ce n’est pas elle, c’est donc sa mère qui l’a laissée aller au rendez-vous. Et qui dit non consent, bien entendu…

Et qui sont-elles, celles dont on parle, extirpées du silence où elles étaient rangées soigneusement après utilisation ? A cette question, comme un seul homme, il nous est répondu qu’il n’y a rien à voir, allez, les plaignantes ne sont : rien.

Rien, à peine quelques tas de culs et de vagins anonymes et utilitaires devenus viande avariée de «mère de famille» pour l’une et «prostituée peut-être» «en mal de publicité» pour l’autre, petite chose oubliée, fille de rien, une petite voix sortie du passé et une photo trimballée sur le Net, l’histoire d’une nuit dégueulasse commentée à l’infini.

Nous, nous passons des nuits blanches à nous retourner dans les échos de leurs précisions sordides «ce n’était pas un viol, c’était une relation illégale avec une mineure». À nous demander, nous aussi, ce qui se passe là, ce qui se déroule sous nos yeux pour qu’ils puissent affirmer, sans rougir, sans transpirer, que le viol d’une adolescente de 13 ans, droguée, sodomisée, ayant dit non à dix-sept reprises, ayant porté plainte le soir même puisse être défini en ces termes légers. Cette histoire nous la connaissons depuis longtemps, et tous ces propos, ces adjectifs, nous les avons déjà entendus ou nous les entendrons. Propos banals, courants et vulgaires. Consternants. Les mêmes mots pour les mêmes histoires, encore, toujours, encore.

Nous sommes toutes des filles de rien. Ou nous l’avons été. Nous, filles de rien, ne savons plus avec combien d’hommes nous avons couché. Nous avons dit non, mais pas assez fort sans doute pour être entendues. Nous n’avons jamais oublié ce que ça fait d’être un paillasson, un trou retournable. Nous n’avons réussi à mettre des mots sur cette nuit-là qu’un an, dix ans, vingt ans plus tard, mais nous n’avons jamais oublié ce que nous n’avons pas encore dit.

Nous, filles de rien, avons été ou serons un jour traitées de «menteuse», «mythomane», «prostituée», par des tribunaux d’hommes. Nous avons été ou serons accusées de «détruire des vies de famille» quand nous mettrons en cause un homme insoupçonnable.

Nous, filles de rien, avons été fouillées de mains médicales, de mots et de questions, expertisées interrogées, tout ça pour en conclure que nous n’étions peut-être pas des «innocentes victimes». (Il existe donc des victimes coupables…).

Nous ne sommes rien. Mais nous sommes beaucoup à n’être rien ou à l’avoir été. Certaines encore emmurées vivantes dans des silences polis.

Et nous les détectons, ces droits de cuissage revenus à la mode, ces amalgames défendant la révolution sexuelle, hurlant au retour du puritanisme, inventant commodément un «moralisme» «sectaire» et «haineux», faisant les gros yeux parce qu’une de ces innombrables anonymes utilitaires sort de son «rang», oublie de se taire et parle de justice. Relents de féodalité drapée dans «l’honneur» des «citoyens» «de gauche», éclaireurs de la nation, artistes, intellectuels, tous d’accord, riant à gorge déployée à la bonne blague des «moi aussi Polanski m’a violé quand j’avais 16 ans» — en être, entre soi, cette connivence des puissants. À la suivante.

Nous la voyons, cette frousse qu’on vienne, à eux aussi, leur demander des comptes, y regarder de plus près dans leur vie et au lit, y voir comment des viols, ces stratégies de pouvoir criminels, se font passer, sans l’ombre d’un doute, pour de la sexualité normale, joyeuse et libre, une sexualité avec sa «complexité» et ses «contradictions». Nous l’avons vue, cette peur de l’effet «boule de neige» : et si toutes les autres, toutes ces filles de rien et de passage, toutes celles à qui il arrive, aujourd’hui, tous les jours, de se retrouver dans la situation de Samantha Geimer en 1977, si toutes ces quantités négligeables se mettaient à avoir un visage, une voix, une identité, une valeur ? Et si elle se mettaient à parler, à l’ouvrir bien grand cette bouche traditionnellement en cœur, faisant valdinguer tous leurs accords tacites, leurs secrets d’alcôve ? Que feraient-ils, ces hommes de gloire, d’exception, ces au-dessus de la mêlée, du peuple, de la masse, ces gardiens de tours d’ivoire, ces êtres si sensationnels et précieux ?

Ils se rendraient compte que tout cela n’a rien à voir avec cette «affaire politique» ou encore ce «choc des cultures» qu’ils essayent de nous vendre. Que tout cela ressemble à tous les viols de toujours où la victime n’est jamais assez victime : où on n’est jamais assez sûr qu’elle ait bien dit non.

Car ce qui se joue là, c’est bien ceux-là contre rien, comme ils disent, tant il est entendu qu’il faut être Quelqu’un(e) pour être entendue d’eux.

PS : les mots et les phrases entre guillemets sont tous extraits de propos tenus au sujet de l’affaire Polanski.

Paraître à la télé comme on va au bordel : le conseil «philosophique» de Michel Onfray.

Je me branche sur France-culture. Erreur estivale parmi d’autres.

Je tombe sur l’impayable Michel Onfray, hôte quasi-permanent de la chaîne, expliquant pourquoi il a décidé, après mûre réflexion, de participer aux émissions de télévision auxquelles il est invité, y compris les pires.

Il cite comme caution un philosophe grec ancien, dont je n’ai pas retenu le nom, qui expliquait aller au bordel comme on va aux latrines. C’est une nécessité hygiénique, mais on n’y passerait pas sa vie. À ce prix, si j’ai bien compris, on se préserve du vice et l’on préserve sa santé.

Passons sur le fait que, selon les époques et les civilisations (y compris en Grèce ancienne) la prostitution était mêlée à la vie quotidienne des riches, et les bordels des lieux de sociabilité pour la bourgeoisie. Donc sur le fait que cette saillie (si je peux me permettre) était hypocrite dès l’origine.

Il se trouve que j’ai fait personnellement le choix inverse de celui de Michel Onfray : jamais de télévisions, jamais de photos. Quoiqu’il en coûte sur le plan de la notoriété et de la diffusion de mes livres (laisse-moi rire Onfray avec ton raisonnement de marchand honteux : « Mais, si ne serait-ce qu’un téléspectateur était touché par la grâce en m’écoutant ?! »).

J’ai fait un autre choix, également politique, dans la vie : je ne recours jamais à des prostitu(é)s, même pour me débarrasser d’une tension génitale déplaisante.

La masturbation est là pour ça, et en y recourant je ne renforce l’aliénation ou l’esclavage de personne. Je n’augmente pas non plus les énormes bénéfices du trafic d’êtres humains.

Par son pseudo-raisonnement, Onfray a renforcé dans l’esprit de ses auditeurs et auditrices l’idée mensongère que « se vider les couilles » est un besoin masculin impérieux et légitime, qui légitime à son tour la prostitution… et par la bande (si je peux…) l’exhibition à la télévision.

C’est un double mensonge. Aussi dégueulasse qu’il se veut décomplexé.

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Terrorisme machiste gynécidaire

Je reproduis ci-dessous un passage de mon livre Je chante le corps critique (H&O 2008 ; intégralement lisible sur ce blogue) en introduction à un hommage aux femmes victimes de crimes dits d’«honneur».

On se reportera au texte original pour consulter l’appareil de notes.

    LA TENTATION GYNÉCIDAIRE

« L’irrationalité de la violence machiste éclate dans ce que l’on appelle, aussi improprement que les crimes « passionnels », des « crimes d’honneur ». Cette expression recouvre des assassinats mais aussi des attaques à l’acide qui visent à défigurer leurs victimes. Au Bangladesh, l’un des pays les plus touchés avec le Pakistan et l’Afghanistan — en Jordanie, en Palestine, en Syrie et en Turquie, on poignarde plus volontiers —, on dénombrait une moyenne de 330 vitriolages par an pendant les trois premières années du XXIe siècle. Le vitriolage « punit » le plus souvent le refus d’une demande en mariage ou la rébellion contre l’introduction d’une seconde femme dans le ménage, pour ne rien dire d’une menace de séparation. Dans le premier et le dernier cas, il s’agit non plus de remettre une femme sur le marché sexuel mais au contraire de lui interdire de le faire à son (relatif) profit. C’est l’un des principaux ressorts du fémicide : je ne peux pas (plus) t’utiliser, je fais en sorte que personne d’autre ne le puisse.

Plus « artisanaux » que les vitriolages, les « accidents de fourneaux », expression consacrée pour désigner les brûlures volontaires infligées à des femmes par leur époux et présentés comme des accidents domestiques (au-delà de 30 % de surface de peau atteinte, dans une maison où il y a de l’eau et en présence de parents, l’origine criminelle est presque certaine). En Inde, les estimations officiels étaient, pour l’année 2001, de 7 000 femmes victimes d’agressions domestiques graves. Selon l’Association féministe d’assistance aux femmes (AGSH) du Penjab (Pakistan), 97 % des femmes, souvent amenées à l’hôpital en dernière instance, décèdent des suites de leurs brûlures. Quant aux survivantes : « Je peux vous dire ce qui se passe quand la femme revient […], déclare un interne de l’hôpital Mayo (Lahore, Penjab) : le mari va l’examiner, si elle est défigurée, il va divorcer. Si sexuellement elle est encore intéressante, il avisera. » Au Pakistan, un soupçon d’adultère peut « justifier » un fémicide, sans qu’aucune preuve soit apportée ou recherchée, sans parler d’une possibilité de défense pour la victime. Le soupçon seul, lancé par un voisin malveillant ou un violeur, est déjà une atteinte à l’honneur du mari et de la famille. En Turquie, dans le Sud-Est anatolien à majorité kurde, la décision de fémicide est prise par le conseil de famille. En Jordanie, une étude médico-légale sur les cadavres des victimes de meurtres machistes et familiaux a montré que la quasi totalité des jeunes filles assassinées en représailles d’une supposée inconduite sexuelle sont mortes vierges, détail certes dérisoire par rapport à l’ignominie du meurtre mais qui montre que l’idéologie qui commande le meurtre ne s’embarrasse pas d’une rationalité de type juridique (une faute, une coupable). On peut retourner la formule du Deuxième Sexe : une fille naît fautive. Seule ses chances de se faire pardonner cette faute initiale et essentielle peuvent faire l’objet de conjectures.

Les cas de rébellions existent, ils sont sanctionnées dans les cultures les plus confinées par la mort, ailleurs par l’enfermement : Lima Nabeel, avocate jordanienne cite le cas d’une jeune fille mariée à 12 ans à un homme qui la violait toutes les nuits. Au bout d’un an, elle est parvenu à l’empoisonner — beau geste qui nous rappelle opportunément que le meurtre ne peut faire l’objet d’une condamnation morale abstraite. »

 

Gueule en deuil

Ajoutons à une liste, hélas interminable ! la jeune Pakistanaise Qandeel Baloch, récemment étranglée par son frère. Trop belle, trop «provocante», trop vivante. Trop libre.

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