Toute association d’idées…

Sur ce cliché – dont j’ignore et dont je salue l’auteur/trice – on voit un policier debout, souriant, avec à ses pieds un travailleur sans-papiers, qui semble avoir perdu connaissance. Le policier est blanc de peau – le sans-papier noir de peau. La photo a été prise le 12 juillet dernier après l’évacuation violente des «Gilets noirs» qui ont occupé le Panthéon.

Toute association d’idées avec les images sur lesquelles des chasseurs à la carnation claire posent avec leur trophée (un lion, une girafe…) dans un pays africain serait aussi malvenue qu’elle est spontanée.

Pareillement, voir dans ce cliché une illustration (parmi d’autres) de l’extrême violence avec laquelle les milices de la répression capitaliste réagissent aux mouvements sociaux, sous la direction bienveillante d’un pouvoir fascisant devrait être considéré comme une intolérable manifestation de lucidité.

 

“Nanterre, du bidonville à la cité” ~ par Victor Collet

J’ai rencontré Victor Collet il y a quelques années dans un bar de la Plaine, à Marseille. Notre relation a commencé sur un quiproquo: je l’ai abordé le prenant pour un autre garçon croisé dans les mêmes parages. Heureuse confusion et belle rencontre! J’ai suivi, de loin en loin, les péripéties rédactionnelles et éditoriales de sa thèse devenue livre et les affres du jeune auteur (j’espère qu’elles deviendront les affres de l’auteur tout court et qu’il continuera à écrire). Je ne dirais pas que j’ai été aussi soulagé que lui de voir paraître Nanterre, du bidonville à la cité, dans la belle collection «Mémoiresociales» des éditions Agone, mais disons que ça m’a fait très plaisir.

Ma position de lecteur est assez paradoxale puisque je peux dire à la fois que je ne connais rien au sujet qu’il traite et tout aussi bien que l’histoire ici rapportée – à l’issu d’un travail de dix ans, après des milliers de pages d’entretiens retranscrites – m’est familière en ce que ses échos parvenaient au militant dans les années 1970.

C’est d’ailleurs une des questions que la lecture de ce livre – hors de tout questionnement culpabilisant – a suscité pour moi: Comment se fait-il que j’ai (que nous ayons pour la plupart) pu rester à ce point à la marge d’une histoire qui, certes, était censée se dérouler à la marge de notre monde. Cette «étrangeté», des centaines d’articles (dans Libération, qui était un autre journal), de tracts, d’affiches et de meetings ne l’ont pas atténuée, plutôt dissimulée dirais-je.

De ce fait, je reconnais (presque) tout de cette histoire inconnue de moi, tous ses éléments disparates, des noms de militants, de victimes de la violence meurtrière des flics, des usines en grève…

Cette histoire de Nanterre est aussi une histoire du militantisme, d’abord celui auprès des travailleurs immigrés, qu’ont pratiqué avec plus moins de bonheur, et souvent sur le mode du «prêtre ouvrier» ou de l’«établi», des catholiques de gauche et des militants gauchistes. Enfin celui des immigrés eux-mêmes.

On retrouve ici plusieurs tendances de l’extrême gauche, libertaires et maos surtout (les trotskystes brillent par leur absence) qui utilisent la faculté de Nanterre comme «base», y organisant une «crèche sauvage» dont ils·elles veulent se servir comme d’une passerelle entre le bidonville et la fac.

«En face», l’État bien sûr, ses CRS, sa brigade spéciale qui rase les baraques ajoutés ou agrandies et terrorise ses habitants, mai aussi le parti communiste dont on ne sait qui il supporte le plus mal, des immigrés ou des gauchistes qu’ils attirent.

Trente années de discours sécuritaires ont consacré un regard dépolitisé, sinon racial, sur les classes populaires. Les supposées «Trente Glorieuses» continuent d’être contées comme une période de progrès social sans équivoque. Trente ans d’habitat provisoire et de gourbis sordides en banlieue, d’asphyxie au charbon et de saturnisme restent largement ignorés. Quant aux années 1968, elles sont ravalées au rang de révolte culturelle et sexuelle. Les années rouges sont souvent méconnues par les militants eux-mêmes, qui préfèrent se souvenir des luttes anticoloniales ou contre la ségrégation outre-Atlantique. Oubliés, les grèves ouvrières et immigrées, l’usine et un parti communiste omniprésents, le christianisme social, l’anti-impérialisme et l’antifascisme, les premiers collectifs de défense contre la surexploitation et le logement indigne des travailleurs et familles immigrés.

En produisant cette histoire de Nanterre aux prises avec son prolétariat immigré, la plupart du temps ignorée des militants d’aujourd’hui, Victor Collet nous offre – depuis cette «banlieue» toujours stigmatisée – une nouvelle histoire populaire de la période qui va de la guerre d’Algérie aux années 1980.

Nota. Parmi les personnalités qui se distinguent dans les luttes et le récit qui en est fait, je distinguerai (subjectivement) Mogniss H. Abdallah (auteur chez Libertalia de Rengainez, on arrive ! Chroniques des luttes contre les crimes racistes ou sécuritaires, contre la hagra policière et judiciaire (des années 1970 à aujourd’hui) et Mohammed Kenzi, dont Victor Collet m’a fait connaître le très beau petit livre La Menthe sauvage, qui mériterait d’être réédité aujourd’hui.

Consulter la présentation du livre sur le site des éditions Agone.

Tenez-vous informé des rencontres avec l’auteur.

Serge Quadruppani, dont je m’inquiète d’être si souvent d’accord avec lui ces derniers temps (heureusement, je consulte la semaine prochaine) a publié sur Lundimatin le premier d’une série de deux articles sur le livre.

Dans Politis, du 6 mars 2019, Laurence De Cock & Mathilde Larrère ont notamment écrit:

Le livre de Victor Collet n’est pas une énième narration des conditions de vie dans les bidonvilles, c’est une étude socio-historique qui s’attaque à des pans jusque-là négligés : comment la présence des bidonvilles a-t-elle contribué à redéfinir la ligne du PCF sur l’immigration ? Quelles ont été les actions des groupes locaux militants de gauche ? Collet retrace une histoire de luttes et de rencontres en une balade urbaine jalonnée d’archives inédites et de photographies.

Collet Victor, Nanterre, du bidonville à la cité, 432 pages, 22 €.

À noter: L’ouvrage est enrichi de plans et de nombreuses photographies.

 

Statut de l’ouvrage:

Envoyé en service de presse par l’éditeur.

«Grand Remplacement» [1] ~ Penser à remplacer l’aigreur par la vie

Les costumes des messieurs d’un certain âge (le mien, au fait!) me rappellent ceux que portaient les ouvriers de Renault, le dimanche, dans les cafés de Billancourt, devant les Scopitones. Certaines jeunes filles auraient bien besoin d’un appareil dentaire. Les robes de scène (parfois d’une vulgarité touchante) semblent faites en papier crépon ou  récupérées sur les déguisements de princesse de la dernière fête d’anniversaire, ou encore taillées par maman. Les décors des télé-crochet sont à peine plus ringards que les nôtres. On passe du visage de la jeune chanteuse à celui de ses parents, comme ici. Peut-être surjouent-ils un peu leur émotion, comme ici. Mais lorsqu’ils envoient des encouragements, ce sont des mouvements gracieux de la main, comme s’ils allaient danser… Il y a beaucoup de gens pauvres, et contrairement à ici, cela se voit tout de suite. Mais les chants s’élèvent, que toutes et tous reprennent en chœur. Cette simplicité, cette naïveté même, cette ostentation paisible de la vie, de l’émotion communément ressentie, je la retrouve dans les vidéos des manifestations d’Algérie… Je ne sais si elle a partie lié avec le Maghreb, mais je sais qu’elle tient à la culture populaire.

Et maintenant, jetez un regard – rien qu’un – aux tristes figures d’un Renaud Camus, d’un Alain Finkielkraut.

Mesurez la laideur de leurs frustrations, écoutez l’aigreur de leurs cauchemars. Chaque jour, ils confirment le faire-part du décès de l’Occident. Dans chaque nouvel échec, chaque ridicule, chaque humiliation, ils voient les preuves toujours multipliées qu’ils avaient raison de prophétiser le pire. Et comme on serait tenté·e·s de les croire – ces charognes – quand ils parlent de la mort! N’est-ce pas déjà depuis là qu’ils s’adressent à nous?

Tout le monde n’a pas le même métabolisme émotionnel

J’ai reçu d’une personne abonnée le commentaire suivant:

Si j’ai bien compris c’est « The Voice » non ? Bon d’accord en Algérie, c’est-à-dire une merde avec une cuillère d’exotisme
Je rêve là
Mets du Jacques Martin pendant que tu y est, mais faut des trémolos pareils pour que ça passe
La vie ce n’est pas vraiment des concours TV non plus !

“Nanterre, du bidonville à la cité” ~ par Victor Collet [à Manifesten le jeudi 21 mars]

 

Trente années de discours sécuritaires ont consacré un regard dépolitisé, sinon racial, sur les classes populaires. Les supposées «Trente Glorieuses» continuent d’être contées comme une période de progrès social sans équivoque. Trente ans d’habitat provisoire et de gourbis sordides en banlieue, d’asphyxie au charbon et de saturnisme restent largement ignorés. Quant aux années 1968, elles sont ravalées au rang de révolte culturelle et sexuelle. Les années rouges sont souvent méconnues par les militants eux-mêmes, qui préfèrent se souvenir des luttes anticoloniales ou contre la ségrégation outre-Atlantique. Oubliés, les grèves ouvrières et immigrées, l’usine et un parti communiste omniprésents, le christianisme social, l’anti-impérialisme et l’antifascisme, les premiers collectifs de défense contre la surexploitation et le logement indigne des travailleurs et familles immigrés.

De l’époque de la guerre d’Algérie aux années 1980, les bidonvilles de Nanterre symbolisent la condition immigrée en France, de même que le long et difficile chemin qui mène leurs habitants vers les sinistres cités d’urgence et de transit, puis finalement vers la «cité» HLM. De l’entrée des premiers militants chrétiens dans les bidonvilles jusqu’à la naissance des mouvements menés par les immigrés eux-mêmes, en passant par l’engagement des gauchistes de la faculté toute proche, ce livre est une histoire de rencontres et de luttes.

432 pages, 23 €

Présentation débat le jeudi 21 mars à Manifesten (Marseille).