La nostalgie «postalinienne» est ce qu’elle a toujours été: une amnésie de complaisance

Ah! «le quotidien fondé par Jaurès»…

Voilà le rappel qu’on entend le plus souvent proféré à l’heure où, une fois de plus, le journal L’Humanité semble en danger de mort.

Mais L’Huma, c’est aussi, des décennies durant, l’organe du parti communiste d’Union soviétique, avant d’être celui du parti communiste français. Le journal qui calomnie les prolétaires révolutionnaires, les libertaires, les trotskistes, les sans-parti, les spontanéistes, les dissidents, les communistes critiques, et j’en passe…

Pour regrouper les articles qui ont insulté la vérité depuis Jaurès, il faudrait l’intégralité des numéros d’une année entière… ou un très long thread sur Twitter, comme Mathilde Larrère les affectionne. Hélas! la «détricoteuse» autoproclamée est précisément allé place du Colonel Fabien, avec ses aiguilles et sa pelote, dire à quel point L’Huma lui manquerait si par malheur…

Le journal L’Humanité subit, comme tous les autres, la crise qui frappe la presse papier. Comme il est l’organe d’un parti politique en dégringolade (depuis celle du mur de Berlin), plus dure est sa chute.

Comment ne pas s’en réjouir?

Les postaliniens (voir ce mot par le moteur de recherche) voient leur capacité de nuisance et de travestissement idéologique diminuer au fil des ans.

Comment ne pas s’en réjouir?

Leur organe est près de sa fin… Qu’il meurt!

La presse contre-révolutionnaire va perdre un de ses titres: tant mieux!

Le soutien qui lui est apporté à sa dernière heure ne procède pas seulement d’une amnésie, il vaut aussi amnistie. Or je suis de ceux qui considèrent que les crimes contre l’humanité révoltée sont imprescriptibles.

Des postaliniens sans voix (ou dont le chargeur est vide) ne deviennent pas pour autant des camarades. Mes cosociétaires des éditions Libertalia seraient bien inspiré·e·s de se ressaisir, eux qui se croient tenu·e·s – dans l’espoir d’un article? – de répercuter la campagne de soutien: «Nous avons besoin plus que jamais de L’Humanité!»… Sans dec’ ?

Camillo Berneri, reviens! ils sont devenus flous…

1953

1968

1937

Les staliniens traitent de nazis les prolétaires insurgés de Barcelone, membres pour l’essentiel du POUM (marxistes critiques) et des «Amis de Durruti». Pour l’occasion, ils encensent les anarchistes de gouvernement de la CNT.

2019

 

La nostalgie, camarades!…

On trouve en Italie, dans certaines supérettes, des boissons alcoolisées dont les étiquettes représentent Hitler, Mussolini et d’autres dignitaires fascistes et nazis.

Il y a certes là de quoi s’indigner à suffisance, mais ce qui a attiré mon attention au-delà, c’est cette «Bière des nostalgiques», qui propose certes des étiquettes à l’effigie d’Hitler et cie, mais aussi de Lénine, Staline et consorts…

– Nostalgie, du grec nostos «retour», avec le suffixe algie «douleur».

Le premier sens vise le «mal du pays», le désir obsédant du retour dans la contrée natale. Le second, le regret mélancolique d’une chose révolue.

Qu’est-ce qui peut mener – passée l’hypothèse d’une provocation potache sans récidive – des «nostalgiques» à goûter un verre de Mein Kampf  à température, ou à se désaltérer d’une Tito bien fraîche?

Que veulent-ils noyer? Le désir du retour (en arrière) ou la douleur qu’il cause?

Se pourrait-il que nous devions nous préparer à certains retours sinistres par mithridatisation alcoolique?

Trinquons!… ma Staline heurtant ta NSDAP.

Pour ce qui me concerne, camarades, le débat est tranché.

Nostalgie pour nostalgie, et en songeant au sort à réserver aux marchands de nazisme en bouteille, mon choix est fait :

 

“La Révolution s’arrêta en Mai” ~ un film de Mikel Muñoz récemment sous-titré en français.

Printemps 1937: la guerre civile espagnole est à son apogée. L’armée républicaine et les milices des partis et des syndicats luttent contre les troupes franquistes. À des centaines de kilomètres à l’arrière du front, le gouvernement ordonne l’assaut du Central téléphonique de Barcelone qui est géré par la CNT. Les anarchistes résistent et une grève générale éclate. C’est le début d’une guerre civile au sein de la Guerre civile. Cinq jours qui cèlent l’épitaphe de la révolution.

“Réplique sur Cuba”, par Gaston Leval (juin 1961)

En juin 1961, Gaston Leval publie l’article reproduit ci-dessous dans Le Monde libertaire. Il y répond à l’article d’un libertaire «Castrolâtre» en rappelant quelques vérités sur Cuba et le sort des révolutionnaires, notamment libertaires.
Merci à Floréal d‘avoir utilement remis en lumière ce texte, dans les circonstances larmoyantes, crocrodilesques et spectaculaires que nous vivons après le décès de Fidel Castro.
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 Barreaux socialistes.
RÉPLIQUE SUR CUBA

Plus encore : selon Ariel, il y a bien des partis politiques, mais le peuple les dédaigne, car il est avec Castro. Mais pourquoi ne nous dit-il pas qu’il y a surtout le parti communiste appelé parti socialiste populaire qui a une existence officielle, et est le véritable maitre de la situation dans tous les domaines : politique, économique, administratif, militaire et policier ? Pourquoi taire cette réalité essentielle contre laquelle déjà se dressaient nos camarades cubains il y a plus d’un an ? Pour ma part, je considère que cela est tromper ses lecteurs par omission.

Naturellement, Ariel ressasse tout ce que disent les communistes chez qui, directement ou indirectement, il puise sa documentation, contre les Américains du Nord. Les problèmes de l’Amérique du Sud sont autrement compliqués que ce que représentent les schémas sommaires qu’on nous fournit. Mais ces schémas ont la vertu d’être facilement compréhensibles pour les âmes simples. Surtout, ils servent la propagande totalitaire moscovite en attaquant continuellement les États-Unis. Or, non seulement j’affirme qu’en approfondissant les choses on s’aperçoit qu’elles sont bougrement plus compliquées, mais d’autres camarades d’Amérique du Sud, de mes amis, l’affirment aussi, et non sans raison. Mais ceci est une autre histoire, comme dirait Kipling.

Ce qu’il m’intéresse surtout de dire, c’est qu’il est odieux d’affirmer que la lutte sanglante de Castro es des communistes à Cuba est l’œuvre de misérables, de traitres ou de vendus. On n’a pas le droit de calomnier et de salir ainsi des hommes qui se sont déjà battus contre Batista, qui ont bravé la mort, et la bravent encore pour la liberté. Là encore, Ariel répète automatiquement ce que disent les communistes dont Castro est devenu un instrument car il ne pouvait que s’appuyer sur eux pour implanter sa dictature. C’est ce que démontre, entre autres auteurs, Yves Guilbert dans son livre magnifique Castro l’infidèle [1], qui ne fait que confirmer ce que savent ceux qui ont suivi impartialement l’évolution des faits à Cuba, après avoir applaudi, comme le firent les Cahiers du socialisme libertaire, le triomphe de Fidel Castro et de ses compagnons de lutte.

Ainsi le résultat a-t-il été que, le 2 mai dernier, Cuba est devenue la première « République démocratique populaire » du continent américain. C’est-à-dire, le premier État soi-disant communiste et certainement totalitaire de cette partie du monde.

Cela doit suffire, me semble-t-il, à éclairer la lanterne de qui veut veut vraiment y voir clair, car c’est l’aboutissement d’un évolution rapide, mais tenace, dans un sens bien déterminé.

On reste confondu devant les affirmations, du genre de celle où Ariel, dit que, loin d’asservir les syndicats, Castro, au contraire, les a créés. Cela prouve avec quel sérieux il se documente, car le mouvement syndical, et syndicaliste, existe à Cuba depuis le début du siècle ; à la chute de Batista, la majorité des travailleurs des villes appartenaient à de puissantes organisations ouvrières, mais comme ils ne s’inclinaient pas facilement devant Castro, on a eu recours à la tactique traditionnelle des communistes et des fascistes : créer apparemment des syndicats nouveaux, pour éliminer les récalcitrants.

Pour Ariel, je commets une « faute morale » en dénonçant la tournure prise par le nouveau régime cubain. Il faut donc admettre comme bonne la suppression de tous les journaux, de toutes les publications non communistes, l’étranglement de la presse, qui ne se soumet pas à la dictature totalitaire, les persécutions contre ceux qui défendent la liberté, le droit de réunion, d’association, de pensée et d’expression de la pensée, la fermeture des centres culturels libres, l’investissement des syndicats et des véritables coopératives. Quant au fait que les partis politiques n’existent plus, cela ne justifie nullement que la liberté y ait gagné. D’abord, répétons que le parti communiste, qui a maintenant tout en main, existe et domine tout, avec les « techniciens » russes, tchécoslovaques, chinois, allemands de l’Est, et ajoutons que quand la disparition de ces partis est accompagné, comme c’est le cas, de la disparition de tout ce qui est libre ou libertaire, soit en essence, soit dans sa définition doctrinale, c’est se moquer du monde qu’affirmer que l’étape actuelle de la Révolution cubaine conduit à un régime libertaire.

J’ai dans mes articles publiés dans les Cahiers du socialisme libertaire, qu’Ariel attaque, donné des éléments de preuves qui justifiaient mes affirmations. J’ai par exemple, cité la circulaire qui nous a été envoyée par des camarades mexicains qui sont allés sur place et nous ont demandé instamment de « ne pas citer, dans nos écrits, le nom de camarades cubains pouvant nous renseigner, car il y va de leur liberté, et même de leur vie ». Cela suffit pour résumer l’état de choses qui règne dans l’Ile malheureuse. Mais Ariel n’en tient pas compte, comme il ne tient pas compte du fait que les enfants sont militarisés dès l’âge de sept ans, et reçoivent, dès le même âge, des cours de formation marxiste, qui sont étendus à toute l’armée et aux milices.

Mais c’est pour des hommes comme lui que notre camarade Marcelo Slinas écrivait, dans le numéro de février de Solidaridad gastronomica, la dernière publication libertaire cubaine qui vient de disparaitre, un article intitulé : « ¡ Dan ganas de escupir ! » (« Cela donne envie de cracher » – sous-entendu : de dégout !).

« Plus d’un de ceux à qui je me réfère ont l’audace de pontifier de loin sur ce qu’ils ignorent, de juger l’attitude de ceux qui se trouvent au cœur des faits et qui peuvent ainsi les connaitre : et ils ne sont pas peu nombreux ceux qui vont, de faux pas en faux pas, de conseil en conseil, jusqu’à préconiser une alliance entre nos forces et les forces du plus grand ennemi que la liberté et le droit individuel aient jamais eux dans l’histoire humaine. »

Je rappelle que Marcelo Salinas, vieux militant libertaire avec qui j’étais en relations (et je dis j’étais, car plus personne ne peut échanger de correspondance avec nos camarades cubains), non seulement dirigeait Solidaridad gastronomica, mais est secrétaire général de la Fédération libertaire cubaine, maintenant réduite au silence.

Et entre le témoignage des staliniens et de leurs instruments, et celui de mes camarades, je m’arrête d’abord à ce dernier. Du moins j’en tiens compte.

Voici du reste celui de nos camarades de la Libertarian League résidant à New-York, qui sont en contact continuel avec ce qui se passe à Cuba, et avec des réfugiés, dont des anarchistes cubains et qui déclarent dans un Manifeste lancé pendant la tentative de débarquement qui a récemment échoué :

« Le stalinisme est arrivé à imposer une dictature plus répressive, plus féroce que celle de Batista. Les masses sont contrôlées par une combinaison de démagogie et de terreur […] Les « envahisseurs » de Cuba sont des Cubains sincères et dévoués, disposés à donner leur vie pour sauver le pays d’une dictature odieuse. Ils sont la même sorte d’homme qui ont lutté à côté de Castro il y trois ans. En grande partie, ce sont les mêmes individus […] Les amants de la liberté du monde entier ne peuvent qu’appuyer tout effort pour renverser Castro, même si la lutte doit être longue. »

Ariel prétend que l’on instaure à Cuba un socialisme populaire. Pour lui, qui ne semble pas connaitre plus les doctrines sociales dont il s’occupe que les faits qu’il commente, « nationaliser », tout par l’organisme étatique gigantesque qui s’appelle INRA, c’est instaurer la socialisme ! Les « coopératives » cubaines sont aussi socialistes que les kolkhozes russe. Nos auteurs ont toujours proclamé, avec raison, que le capitalisme d’État était pire que le capitalisme privé, car en plus d’exploiter, il tue la liberté, et toute possibilité de défense. Mais cela, Ariel l’ignore encore. Du moins a-t-on le droit de le supposer. Sinon, ce serait pire.

Il ne suffit pas d’exproprier le capitalisme privé, les grands propriétaires terriens, et de distribuer des armes au peuple pour instaurer le socialisme. Il ne suffit pas non plus d’avoir le peuple derrière soi. Peron avait le peuple argentin avec lui. Il l’a encore. Tout démagogue habile peut entrainer les masses. Il s’agit de savoir où il les mène.

Pour le moment, à Cuba, on les a menées à un État totalitaire. On ne nous persuadera pas que ce soit le chemin de la liberation des hommes.

Capture d’écran 2015-01-15 à 14.38.41 Gaston Leval

Un exemple de la façon dont Ariel « reflète » la pensée d’autrui. Il écrit : « Il est très dangereux d’assimiler Castro à Hitler et Mussolini, surtout au moment où l’existence même de la Révolution cubaine est menacée. » Or je n’ai fait de comparaison que quant aux moyens que des démagogues (Hitler, Mussolini, Peron, tous les dictateurs d’Amérique latine) ont employé pour entrainer les masses. Ce n’est pas faire de Castro un Hitler ou un Mussolini comme le commentaire l’insinue. Un petit Staline ? De plus, mon article (Cahiers du socialisme libertaire) est paru un mois et demi avant les événements cubains.

[1Éditions de La Table Ronde.

Une histoire de l’anarchisme en images

Ni dieu ni maître, une histoire de l’anarchisme, le film de Tancrède Ramonet qui devait à l’origine sortir en même temps que le livre de Gaetano Manfredonia, Une histoire mondiale de l’anarchie (republié, au milieu de polémiques dont je me suis fait l’écho sur ce blogue) est aujourd’hui visible.

Il n’est jamais inutile de rendre hommage aux militant(e)s qui ont incarné le combat révolutionnaire libertaire, et bien des (télé)spectateurs, jeunes surtout, apprendront beaucoup.

Sans doute l’exercice, immense — même si cette «histoire de l’anarchisme» s’interrompt en 1939, après la défaite de la Révolution espagnole —, ne peut aller sans quelques approximations et de nombreuses omissions (pas une seconde pour les Mujeres libres, quand cette dernière est longuement traitée!).

La plupart des intervenants (dont Manfredonia lui-même) sont compétents et convaincants. Une mention particulière pour Marianne Enckell qui sait mettre à portée de tous et toutes sa grande érudition sur un ton jamais pontifiant.

Mais d’où vient donc la sensation d’ennui éprouvée, au moins dans la première partie? Peut-être, paradoxalement, de la volonté naïve, et d’ailleurs sympathique, de «réhabiliter» l’anarchisme, notamment contre l’historiographie bourgeoise et stalinienne.

Dire, toujours dans la première partie, qu’il est arrivé à l’anarchisme de «dominer le monde» est un excès sans intérêt, quand la remarque vaudrait tout au plus — ce qui n’est pas rien, il est vrai ! — pour le mouvement ouvrier international.