POST SCRIPTUM… Littérature, argent et paix sociale (2000)

Ce texte a été publié dans la revue Oiseau-tempête, n° 7, hiver 2000.

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Lorsqu’il écrit, l’écrivain rêve.

Il imagine un pays fabuleux dont la langue officielle est l’italique et l’unité de poids l’épigramme.

Il y danse la cédille avec des voyelles…

Hélas, l’écriture n’a qu’un temps ! Post scriptum, l’écrivain est aussi triste qu’après le coït. Peut-être éprouve-t-il « le sentiment diffus d’une crise très grave: crise du livre et de la lecture qui traverse et recoupe une crise de l’école. […] Des inégalités nouvelles se creusent, liées à l’évolution technologique, à la mondialisation, et à un chômage désormais structurel. Et plane la notion d’une véritable crise de civilisation, puisque l’idée de progrès, d’amélioration automatique d’une génération à l’autre, en particulier grâce à l’école et à l’acquisition du savoir par le livre, ne semble plus aller de soi. » Ce passage de l’introduction d’une brochure intitulée Écrivains dans la cité [1] plante un décor de cauchemar en même temps qu’il indique aux gens de plume le chemin de leur rédemption. Ils peuvent désormais se rendre utiles, apparaître dans le monde, et compenser la moindre efficacité du système scolaire. Outre la légitime satisfaction d’œuvrer pour le progrès démocratique, l’éducation des masses, et la diffusion de leur production personnelle, les écrivains bénéficient d’un «soutien concret, sous forme de bourses d’aide à la création ou de rémunérations pour des interventions ponctuelles.» L’écrivain, sans doute enfermé jusque-là dans sa fameuse « Tour d’ivoire », est heureux d’être autorisé à découvrir la cité, ses écoles, ses prisons, ses asiles de vieillards… On lui paie de nouvelles « résidences », dans telle localité peu riante, en échange de quoi il situera là l’intrigue de son prochain roman et/ou animera la vie culturelle locale. Dans ce cas de figure, il peut être salarié. Certains en parlent comme d’une véritable «assignation à résidence». Ainsi François Bon : « On m’a installé [à Bobigny] au seizième étage d’une tour [la fatalité !], en rang avec six autres autour d’une dalle de ciment avec un bistrot et un Codec, au-dessus d’une voie ferrée où passent deux mille wagons de marchandises par jour[2]…» [p. 44]

Dans l’hypothèse d’ « interventions » ponctuelles, la rémunération est de l’ordre de 1 800 F net par jour, tous frais de déplacement, d’hébergement et de nourriture payés par ailleurs. Concrètement, cela signifie que l’auteur est ici mieux rémunéré, pour un travail qui ne relève pas de sa compétence, qu’il ne le sera jamais dans son activité propre. Reconnu socialement utile, l’écrivain se voit considéré comme un travailleur (social) parmi d’autres, dont le temps d’activité professionnelle est — pour la première fois — comptabilisé[3].

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Écrivain-citoyen

« Évidemment, écrit la romancière Dorothée Letessier, qui anime des ateliers d’écriture à la prison de Melun et au Val-Fourré, je ne me considère ni comme professeur d’écriture ni comme thérapeute. Je suis simplement un écrivain-citoyen muni d’un savoir-faire et que l’on rémunère pour son travail. »

La Maison des écrivains insiste pourtant sur les aspects nouveaux (pour l’auteur) de ces tâches citoyennes : « Cela peut être tout simplement une occasion de parler du travail à des jeunes pour lesquels cette notion est actuellement souvent difficile à investir, à cause de la réalité du chômage et de la situation de leurs parents. » [p. 14] « Pour lui [Alain Bellet], qui par ailleurs intervient régulièrement auprès de nombreux publics en difficulté, marginaux, toxicomanes, alcooliques, dans des hôpitaux et des prisons, le travail d’un écrivain permet une resocialisation, en contournant l’échec scolaire, voire, pour des adultes, l’exclusion. » [p. 23] François Bon, déjà cité, explique : « Mon boulot, c’était d’aller là où ces gens n’assument plus, collectivement ou individuellement, la conscience de ce qu’ils sont. » Il s’agit bien d’une thérapie sociale, ici comiquement légitimée par le fait que l’écrivain habite à temps partiel dans une cité laide et bruyante, bref qu’il souffre avec ses patients, dont la pathologie se reconnaît au fait qu’ils ne lisent pas de livres. On entendra couramment un auteur citoyen dire «mes taulards », comme les dames de charité disaient « mes pauvres ».

L’intervention dans les écoles est privilégiée, en partie parce que la notion même d’atelier d’écriture est pédagogique, en partie parce que beaucoup d’auteurs sont déjà enseignants ; enfin parce que l’édition pour la jeunesse, très dynamique, a su tisser des réseaux avec le corps enseignant et les collectivités locales.

Dans ce secteur, la Maison des écrivains est maître d’œuvre d’un programme dit de «partenariat » et baptisé L’Ami littéraire dans le cadre duquel, depuis 1992, plus d’une centaine d’auteurs se sont partagé chaque année un millier de visites dans des classes d’écoles primaires, de collèges et de lycées, dans la France entière.

Mais il arrive également que l’auteur, tel un « mao » établi des années 70, « aille au peuple » sur les lieux mêmes de production. Dominique Grandmont a été « en résidence » à l’usine Alsthom à Saint-Ouen. Interrogé sur la question de savoir « à quoi sert un poète dans une usine », il fournit l’explication suivante : « Je ne me contente pas de noter, comme en fraude, des choses discrètement spectaculaires comme ces graines sur un établi, laissés chaque jour pour nourrir les moineaux […]. J’essaie de comprendre comment parvient jusqu’aux yeux les plus prévenus, filtrés dans un tel espace, la violence des rapports sociaux… » [p. 44]

Le plus frappant dans cette (fausse ?) naïveté est la combinaison d’un avant-gardisme léniniste (amener la conscience au peuple) et d’une humilité toujours prête à être étalée, sur le mode : « J’ai tellement appris de ces gens-là ! » Je note d’ailleurs que ce thème apparaît très peu dans la brochure de la Maison des écrivains, où les auteurs assument fièrement leur rôle missionnaire. Plus généralement, on constate que nombre d’anciens gauchistes, recyclés notamment dans le roman policier, ont endossé sans états d’âme le costume de l’animateur socioculturel, avatar moderne et miraculeusement consensuel du révolutionnaire professionnel. Voilà trente ans, ils auraient craché à la seule évocation de ces interventions de pacification sociale ; c’est qu’alors ils voulaient détruire ou à tout le moins contrôler la culture capitaliste. Ils ont compris (on leur a expliqué gentiment) que son naufrage entraînerait leur propre perte. Ils écopent donc sans rechigner. Après tout, la tâche est noble et la solde confortable.

On m’objectera sans doute que certains auteurs ont pu, dans telle maison d’arrêt ou dans tel collège technique, apporter un peu de distraction et de communication là où les institutions ne les favorisent guère. C’est probable en effet. Il existe aussi d’admirables visiteuses de prison, des chrétiens sociaux et des flics de gauche, qui peuvent réellement, dans des situations précises et limitées, consoler, secourir, ou épargner. Il n’était pas d’usage jusqu’ici d’y voir un argument en faveur de la philanthropie, des superstitions religieuses ou de la police de proximité.

Écrivain producteur (de quoi ?)

Le récent faux débat sur le prêt payant dans les bibliothèques a été une tentative, remarquablement maladroite de la part des auteurs[4], de poser pour une fois, au moins partiellement, le problème des conditions matérielles de la production intellectuelle (mais pas de ses finalités). C’est que l’auteur est, dans la dite « chaîne de production du livre », le seul maillon qui n’est pas pris en considération. On juge très légitime que soit rémunérés à proportion de leur travail, et conformément aux lois sociales en vigueur, l’éditeur, la secrétaire de l’éditeur, la femme de ménage qui nettoie le bureau de l’éditeur, le patron et les employés de l’imprimeur, de la maison de diffusion, et le libraire. Pour l’auteur seul, ce principe est réputé inadéquat. « Tant que l’auteur considère le produit de son œuvre comme un revenu supplémentaire, déclarait l’éditeur Robert Laffont, les rapports restent équilibrés. A partir du moment où l’œuvre devient le gagne-pain, la tension monte[5]». On imagine avec quelle satisfaction les éditeurs constatent la généralisation de l’auteur-citoyen-salarié: voilà l’écrivain payé sur l’argent public pour faire la promotion de son œuvre, et donc de la marque sous laquelle il publie. L’AGESSA a d’ailleurs officiellement reconnu ces revenus «accessoires» et admet leur intégration dans le montant des droits d’auteurs[6].

Dans une tribune publiée par Libération (20 février 2000), Michel Onfray écrivait : « Un pur et simple renoncement aux droits d’auteur assainirait le marché de l’édition (rêvons un peu !). » Invité par Le Monde (23 mars 2000) à préciser son point de vue sur la gratuité du prêt en bibliothèque, il indiquait n’avoir « appelé à la disparition des droits d’auteur que comme horizon indépassable de l’écriture et de l’édition du livre ». Critiquant, à juste titre, ceux qui veulent faire payer un droit de prêt aux usagers des bibliothèques, Onfray ajoute : « Les tenants de l’impôt sur la lecture publique assimilent leur production livresque à celle d’une petite entreprise et se comportent à l’endroit des livres — ne parlons même pas de la littérature — comme les petits patrons d’une structure qui doit rapporter le moindre centime, dût-on pour ce faire exploiter le lecteur, ce prolétaire de leur PME. »

Remarquable dénégation idéaliste du « nietzschéen de gauche », comme il aime à se définir lui-même, qui feint d’ignorer l’existence dans l’édition de conflits d’intérêts entre auteurs et éditeurs. Notons d’ailleurs cette ironie de l’histoire : il rejoint précisément sur ce point les sociétés d’auteurs qu’il critique si vivement, lesquelles sont parti au combat main dans la main avec les plus importants éditeurs parisiens. Or si les intérêts d’un auteur se confondent avec ceux de son éditeur, c’est dans l’exacte mesure où ceux d’un ouvrier en grève se confondent avec ceux de son patron. Si la boîte ferme, dit le second aux premiers, vous serez bien avancés! Or Onfray connaît bien les mots patron et prolétaire, mais il ne les utilise que pour polémiquer avec certains écrivains, selon lui de petits entrepreneurs qui voudraient exploiter le lecteur-prolétaire ! En réalité, l’écrivain est, du point de vue économique capitaliste, dans la position d’un artisan à façon, dont le travail est utilisé dans une chaîne de production-vente entièrement industrialisée. Il est inutile de soupçonner l’auteur de vouloir gagner de l’argent à chaque mouvement de son livre ; ce système existe déjà : il a été mis au point par les diffuseurs, prélevant plus de 50% du prix public du livre vendu, et touchant effectivement de l’argent à chaque étape et quelque soit le sort du livre (mise en place en librairies, retour d’invendus, stockage). Ce système a contribué à faire augmenter le prix du livre et baisser le pourcentage des droits d’auteur depuis vingt ans. De tous les acteurs de la chaîne production-distribution, c’est l’auteur qui perçoit le plus faible pourcentage du prix de vente [7]. Quand au «rêve» d’Onfray d’une disparition des seuls droits d’auteur (il ne s’agit pas de l’utopie d’un monde sans argent !), c’est précisément le rêve des éditeurs, un rêve de patron.

Impuissants à comprendre la contradiction entre, d’une part, le prestige spectaculaire attaché à une prétendue « vocation artistique » et, d’autre part, le statut social inférieur de l’auteur, beaucoup d’écrivains étaient préparés à passer du rôle (non assumé) de producteur d’idéologie (de divertissement, le plus souvent) à celui de thérapeute social, payé en proportion de la considération qu’il mérite. Il reste à comprendre aux naïfs qu’ils ne sont pas rémunérés comme écrivains ou poètes mais comme indics et gentils organisateurs. Ils pourraient y être aidés par la multiplication probable des conflits du travail[8] découlant de la multiplication et de la diversification des employeurs non-éditeurs (conseils généraux, directeurs d’établissements, mairies) peu habitués au paternalisme feutré qui est de règle dans l’édition. Voilà qui pourrait éloigner certains auteurs de la mythologie aristocratique et romantique d’une écriture comme noble et gratuite occupation destinée à meubler les jours de l’honnête homme (ou de l’honnête femme), qui les rend incapables même de défendre leurs intérêts matériels[9].

Métier pour certain(e)s — et dans ce monde il n’en est que de sots — l’écriture ne saurait être, pas plus que d’autres activités créatrices, l’apanage d’un petit nombre. Mais c’est, dès maintenant, dans le mouvement du bouleversement du monde, qu’il faut faire en sorte que la poésie, la littérature, la pensée humaine soient faîtes et défaites par tous et par toutes, non dans des « ateliers d’écriture », centres aérés de la misère intellectuelle, placés sous l’autorité de spécialistes.

Tous les moments révolutionnaires de l’histoire ont été caractérisés par une explosion de communication écrite et orale. Ainsi Paris fut-il à plusieurs reprises, et alors même que peu de Parisiens savaient lire et écrire (1793), une immense salle de lecture, un vaste atelier d’écriture sans maîtres d’école, et un étal de mille publications. S’il entend contribuer à la subversion générale des rôles sociaux (l’homme, l’intellectuel, l’artiste, etc.) l’écrivain ne peut se contenter de refuser les basses besognes du monde ; il doit être conscient du caractère caduque de son activité, telle qu’elle s’exerce aujourd’hui, et contribuer à sa démystification en avouant d’abord sa condition de producteur aliéné.

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[1] Écrivains dans la cité, coédité par La Maison des écrivains et la Direction régionale des affaires culturelles d’Île de France, 1999, 64 p. Sauf précision contraire, les déclarations d’écrivains citées sont tirées de cette brochure.

[2] Dans la pratique, il est très rare que l’auteur soit effectivement contraint de résider sur place, sauf quelques jours par mois.

[3] Il n’est pas inutile d’indiquer quelques éléments de la définition administrative de l’écrivain. Est écrivain celui ou celle qui touche au moins 44 000 francs de droits d’auteur annuels, somme apparemment dérisoire, mais difficile à gagner. Sur 1 956 écrivains inscrits à l’AGESSA (la caisse de sécurité sociale des auteurs), 805 gagnent entre 50 000 et 150 000 francs par an ; 74 gagnent entre 500 000 et 1 million de francs, et 48 plus d’1 million (chiffres de 1997). Le nombre d’«écrivains» pauvres est inconnu; ils n’existent pas.

[4] La Société des gens de lettres réclame la rémunération du prêt en bibliothèque, non par une subvention publique mais par une taxe acquittée par les usagers.

[5] Lire, n° 180, 1991.

[6] En 1998, les revenus accessoires ne pouvaient dépasser la somme de 26 000 F, ce qui représente tout de même plus de la moitié des droits d’auteur « purs » exigés. Au-delà du seuil réglementaire, actualisé chaque année, l’auteur risque d’être orienté vers le régime des professions libérales, tout en continuant à payer des cotisations sur ses droits d’auteur.

[7] C’est d’autant plus vrai que le livre se vend; s’il est un échec commercial, l’éditeur perd l’argent investi.

[8] Invitée par le conseil général de Seine-Saint-Denis à contribuer à un recueil édité à l’occasion de la Journée internationale des femmes l’écrivain Tassadit Imache lui adressa un texte, finalement refusé au motif qu’il donnait une mauvaise image du département. L’écrivain n’en proposa pas d’autre, et prit le risque de rapporter la mésaventure dans Libération (8 mars 2000).

[9] La profession se trouve ainsi dans une situation ante-syndicale (si l’on excepte l’expérience, du Syndicat des écrivains de langue française, en perte de vitesse ces dernières années). On peut évoquer, dans un domaine proche, l’exemple contraire du mouvement des intermittents du spectacle.

Pour la libre circulation des idées (2007)

L’Atelier du gué, sympathique éditeur, fait [toujours] circuler cette pétition de soutien à l’édition indépendante et aux revues littéraires.

En tant qu’écrivain, collaborateur de revues et lecteur, je ne peux que m’associer à ce texte (ici reproduit tel qu’il est proposé à la signature par ses rédacteurs).

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La Poste est un des outils privilégiés de diffusion des livres et revues littéraires des éditeurs indépendants, auprès des libraires, des bibliothèques et du public.

Or, les transformations de La Poste, l’abandon des tarifs particuliers ou intermédiaires, la libéralisation des services, les fermetures de bureaux, mettent aujourd’hui leur existence en danger. Ceci porte préjudice aux écrivains, à la création littéraire, aux éditeurs, aux libraires, aux lecteurs, comme à toute la chaîne du livre (graphiste, photographe, imprimeur…).

Des tarifs postaux abusifs, la réduction programmée à l’accès des tarifs « presse » par de nouvelles contraintes administratives, l’abandon des tarifs réduits (« coliéco » « sacs postaux de librairies »… le refus de La Poste d’appliquer le tarif « livres et brochures » sur le territoire national), etc… remettent en question la pérennité de l’édition indépendante, et par voie de conséquence, entravent le droit d’expression, réduisent l’économie du livre et affaiblissent la démocratie.

Des centaines de petites structures éditoriales sont aujourd’hui contraintes à réduire ou à cesser leur activité.

Les soussignés s’inquiètent de cette situation et demandent à l’État, aux ministères concernés et à la direction de l’entreprise publique La Poste de créer un tarif préférentiel pour les livres et les revues (indépendamment, pour celles-ci, de l’attribution, ou non, d’un numéro de commission paritaire), afin de garantir pour demain la diversité culturelle et la libre circulation des idées.

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On peut s’associer à la pétition en cliquant ici.

Allez voir “ADN”, le film de Judith Cahen (2007 …et jusqu’à la fin des temps)

Il vous reste quelques jours pour aller voir le film de Judith Cahen intitulé ADN. Il aurait mieux valu pour vous que je sache à l’avance qu’il sortirait pour en parler plus tôt (il a été projeté à la FEMIS en mars dernier) mais voilà les choses se déroulent dans un désordre et une improvisation qui ne manquent pas de charme (même s’il y a de quoi flinguer un film qui ne passe que dans une salle : L’Entrepôt[1] à Paris).

Judith Cahen fait des films à partir des questions qu’elle se pose, sur la vie en général, sur le corps en particulier. Sorti récemment, Code 68 est ainsi un film sur les questions que mai 68 peuvent susciter dans la tête de Judith Cahen et pas un film sur 68.

Je disais sur le corps. Il faudrait préciser sur le corps chrétien, bourrelé de remords et de culpabilité (c’est-à-dire torturé par le remords…). Dans deux films, dont La révolution sexuelle n’a pas eu lieu, j’ai eu l’impression que les seules figures masculines positives sont des figures christiques. Notez que pour une femme encline à l’hétérosexualité, se fixer comme critère de choix « Un Christ ou rien ! » n’est peut-être pas ce qu’il a de pire.

ADN est de ce point de vue le film le plus personnel et le plus abouti de Judith Cahen. Nous sommes au cœur (saignant) du problème. La réalisatrice utilise un livre de photographies où l’auteur, David Nebreda, s’est mis en scène dans des poses à forte connotation mystique après avoir réduit son corps à l’état de quasi squelette, auquel il impose des mutilations, en elles-mêmes répugnantes, mais que l’esthétisation parvient à rendre supportables, voire belles.

Judith Cahen se livre à un jeu de juxtapositions entre les photos de l’album et celles de son propre corps dénudé, soit seule soit en compagnie d’une amie enceinte.

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Par ailleurs, elle fait réagir aux photos de Nebreda un certains nombre de personnes, dont plusieurs sont connues (mais pas re-connues par moi car je sors très peu). Exception et faute de goût aussi inexplicable qu’impardonnable : la présence de Sollers. Comme d’habitude, il n’a rien à dire ; il prend un air d’autant plus fin et rusé. À côté de cette momie parlante, Lacan, qui apparaît dans un court extrait de film, a l’air vivant.

On voit aussi 15 secondes de Debord. Il a un peu la même coiffure que Sollers. Sollers devrait copier la mort de Debord plutôt que sa coupe de cheveux. Lire la suite

PROJECTEURS (2003)

 

LE MOUVEMENT DES INTERMITTENTS

ÉCLAIRE LES QUESTIONS DE LA PRÉCARITÉ ET DE LA POÉSIE

 

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Cet article a été publié dans Le Monde libertaire du 18 au 24 septembre 2003.

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Au-delà des problèmes particuliers qui se posent à eux, c’est sans doute — pour nous tous — un des acquis majeurs du « mouvement des intermittents » d’avoir résisté au soi-disant bon sens, en fait un plaidoyer pour la résignation, exprimé notamment par des « artistes » de gauche. Les Chéreau et Mnouchkine ont parlé le langage du patron ou du syndicaliste stalinien s’adressant aux ouvriers en grève : « Vous allez tout gâcher, casser l’outil de travail… Et quand la boîte aura fait faillite, vous aurez l’air malin, hein ! Commencez par reprendre le travail, et puis nous expliquerons gentiment nos soucis au public. »

Ce discours, de tonalité « managériale », s’orne de références à la vocation supposée de l’artiste, à son essence, dont la grandeur résiderait dans le sacrifice. « À chaque fois que l’on fait grève, dit Chéreau, on fait grève contre nous-mêmes. On se tire une balle dans le pied. On ne fait pas grève contre un patron, on fait grève contre nous, contre le fait que les spectacles peuvent être montrés[1]. » L’artiste est un monde (le monde ?) à lui seul ; il est censé vivre hors des rapports sociaux. Même subventionné par le Conseil général, il est, comme l’artisan, « son propre patron ». Narcisse autodestructeur, il ne peut, s’il sort de son rôle, que se blesser lui-même…

À l’encontre de cette vision, des milliers de travailleurs du spectacle, parmi lesquels on note (comme chez les enseignants) la place décisive des femmes, ont su prendre le risque d’une précarisation supplémentaire en choisissant de « tout arrêter » plutôt que de subir une fois de plus la fatalité d’une misère humiliante au nom du « mieux que rien ». Ce faisant, ils ont parfois renoncé à réaliser des projets dans lesquels ils avaient mis beaucoup d’eux-mêmes. Des artistes installés, je pense à la chorégraphe Régine Chopinot, ont soutenu cette détermination. La visibilité médiatique particulière du travail de beaucoup d’intermittents et l’heureux enchaînement chronologique de leur mouvement avec celui des enseignants ont donné à cet exemple un retentissement symbolique, dont on peut souhaiter que la leçon soit retenue.

 

Fonctionnaires ou bouffons ?

Il semble que les « artistes » sont confrontés à un ancien dilemme : peuvent-ils mordre la main qui les nourrit ? Sauf à pratiquer leur discipline en « amateurs », peuvent-ils refuser à la fois d’être le panégyriste du Prince, et son bouffon ? Peuvent-ils subvertir de l’intérieur la culture de divertissement dont ils sont les fonctionnaires intermittents ? À formuler ces questions en termes uniquement idéologiques ou éthiques, en tous cas intemporels et individuels, on ne discernerait pas en quoi elles se posent dans des conditions renouvelées par le capitalisme Capture d’écran 2014-11-26 à 14.16.58moderne. Or, le mouvement des intermittents a précisément mis en lumière l’importance du spectacle dans l’économie touristique de régions entières. On découvre ainsi que ce qu’il est encore convenu de qualifier de «superflu», lorsqu’on adopte le point de vue du consommateur de festivals, est devenu vital pour certains secteurs : industrie hôtelière, commerçants, etc.

Le mouvement a également confirmé ce que l’on savait déjà du recours croissant au travail précaire, non seulement dans des secteurs où il est d’usage traditionnel (bâtiment, restauration, spectacle), mais dans l’industrie des loisirs, à la télévision, dans l’édition, sur le Tour de France, dans des institutions comme l’Université, et finalement dans toute la société.

Après le Pare, le RMI devenu RMA, la réforme du statut des intermittents, décidée en commun par le patronat et son bureau d’études CFDT, apparaît comme un outil supplémentaire de gestion rationnelle de la main-d’œuvre. Ses promoteurs se félicitent d’avoir « sauvé l’essentiel », affirmation recevable si l’on sait que l’essentiel c’est, pour le patronat, entretenir la précarité sans en payer le prix.

De ce point de vue encore, la lutte des intermittents est symboliquement exemplaire. En effet, de plus en plus, dans la production industrielle, dans les services, et davantage encore dans la production dite «immatérielle», on exige du travailleur des qualités qui sont supposées caractéristiques de l’artiste passionné par son art : investissement intellectuel et émotionnel, capacités d’initiative, sacrifice et flexibilité. Recruteurs et patrons se sentent assez forts pour exiger, en échange d’un salaire, le «feu sacré», attribut mythique du créateur. «L’ironie veut ainsi, écrit Pierre-Michel Menger, que les arts qui, depuis deux siècles, ont cultivé une opposition farouche à la toute-puissance du marché, apparaissent comme des précurseurs dans l’expérimentation de la flexibilité, voire de l’hyperflexibilité[2]. »

La remarque de Menger mérite d’être élargie : non seulement le salariat moderne intègre les valeurs associées à la création artistique, mais le système fait un usage croissant des dimensions du jeu et de la virtualité, et d’ailleurs des comédiens eux-mêmes. On sait, par exemple, que certains chômeurs sont aujourd’hui priés de mimer le travail dans des « entreprises d’entraînement », où tout est fictif sauf les contraintes (horaires, hiérarchie, compétition). « Acteurs » en otage, ils sont jugés sur leur aptitude à jouer le jeu de l’exploitation[3]. Des entreprises, réelles celles-là, utilisent des comédiens pour animer des jeux de rôle où les employés s’exercent à gruger le client ou à supporter les tensions hiérarchiques.

Les intermittents, en se considérant eux-mêmes et en s’affichant comme des travailleurs, dotés d’un statut particulier mais capables de faire grève et de peser par leur action sur le système économique, ce que d’autres catégories marginalisées comme les chômeurs et les sans-papiers ne peuvent faire, ont donc aussi rompu avec la mythologie romantique de l’artiste. En utilisant et en assumant dans des actions efficaces (sabotage des grosses machines festivalières) les moyens de la fête et de la farce, ils ont retrouvé une dimension ancienne des séditions populaires. Guignol (au singulier) peut à la fois faire rire et faire mal.

 

Le retour des poètes ?

Le statut des intermittents est loin de concerner toutes les catégories de la « création artistique ». C’est ainsi que photographes, peintres et plasticiens n’en bénéficient pas. J’ai analysé ailleurs[4] le cas particulier des écrivains (auteurs de romans, d’essais, de poèmes, de pièces…) de plus en plus souvent rémunérés comme Capture d’écran 2014-11-26 à 14.27.56supplétifs des services sociaux et agents d’animation culturelle dans les banlieues, les prisons et les établissements scolaires. Depuis 1992, la Maison des écrivains organise chaque année un millier de visites (rémunérées) d’écrivains dans des classes. Le système utilise ainsi les compétences en matière de production idéologique de centaines d’auteurs, connus ou obscurs, sans les faire bénéficier d’un statut et des protections qu’il suppose.

Il me paraît salutaire de rappeler cette évolution récente (et quasi-inaperçue) du métier d’auteur au moment d’évoquer les commentaires sur la place de l’artiste dans la société qu’a suscité le mouvement des intermittents. On a pu lire, par exemple, sous la plume d’Olivier Py et Christian Salmon, un appel au « retour des poètes » : « Il y aura un grand siècle de théâtre et il y aura des poètes, annoncent-ils On peut se demander à qui ou à quoi réclamer un nouveau poète. À la mer, à la nuit, au soleil, à l’amour[5] ? » Tirons d’embarras nos deux auteurs : ils peuvent adresser leur réclamation à la Maison des écrivains : elle tient des poètes en fiches et les envoie, contre rémunération, faire des « résidences » en usine.

Mais non ! s’exclamera-t-on, il s’agit bien sûr de véritables poètes, des insoumis, des rebelles ! Nos prophètes n’ajoutent-ils pas : « C’est peut-être la douleur de tout un peuple dont on a défiguré la parole qui fera naître le poète. Le monde est pauvre en pensée, mais il est riche en douleur, les nantis n’auront pas l’avantage, et puisque nous serons bientôt, tous, le bétail d’un pouvoir unique et invisible, nous aurons en commun aussi la parole de nouveaux poètes. Il n’y a pas d’autre définition de l’espoir. »

Pour lyrique qu’il soit, ce messianisme doloriste me paraît régressif et pernicieux. D’abord parce qu’il ne prend pas en compte les conditions matérielles actuelles de la Capture d’écran 2014-11-26 à 14.16.42production intellectuelle, qu’au contraire les intermittents ont mis en lumière. Ensuite, parce que la douleur n’est pas, ne peut pas être la seule source de création et de révolte, la seule accoucheuse de poésie. Cette rhétorique-là s’accroche à une conception romantique de l’artiste souffrant, que le mouvement actuel contribue précisément à rendre anachronique. Elle se complaît dans la célébration du poète « maudit », suicidé de la société, brûlé en place de Grève, porte-parole martyr d’un peuple abêti.

Si « l’espoir » est à ce prix, nous nous en passerons ! Ce que nous avons en commun c’est le présent de la lutte, au cours de laquelle peuvent s’exprimer en pleine lumière la coopération, l’ironie et la poésie ; c’est aussi le projet d’un monde débarrassé du salariat. Chacun(e) pourra s’y adonner à la poésie, à la musique ou à l’amour ; se découvrir guérisseur, ténor ou pâtissier. Tant de goûts révélés, d’aptitudes épanouies, de séparations dépassées rendront la vie plus diverse et plus riche. Impossible de prévoir si l’on écrira davantage de strophes ou de vers libres, mais la poésie étant la matière même de la vie humaine, il est probable que « le poète » se fera moins remarquer.

Il y a, dans le mouvement du capitalisme moderne qui tend à intégrer la création et les créateurs à la production, et simultanément dans les luttes par lesquelles ceux-ci s’affirment comme travailleurs exploités, l’esquisse[6] de cet avenir.

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[1] Le Monde, 3 juillet 2003.

[2] Portrait de l’artiste en travailleur, La république des idées-Seuil, 2002, p.68.

[3] Sur les « entreprises d’entraînement », cf. « Simulateurs de vol », Oiseau-tempête, n°10, printemps 2003.

[4] « Post scriptum… Littérature, argent et paix sociale », Oiseau-tempête, n° 7, hiver 2000, consultable sur ce blog.

[5] « Un jour, les poètes reviendront », Libération, 22 juillet 2003.

[6] Esquisse : du latin schedium, « poème improvisé » ; Petit Robert.