LE «DROIT À LA PARESSE» AU XVIe siècle. Grande confrairie des saouls d’ouvrer et enragez de rien faire (2008)

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ans sa présentation du Droit à la paresse de Paul Lafargue, dans la petite collection Maspero (1979), Maurice Dommanget évoque un discours rédigé au nom de la « grande confrairie des saouls d’ouvrer et enragez de rien faire ». Dommanget déplore que l’ouvrage, édité en 1600 à Lyon, « manque à la Bibliothèque nationale ». Il manquait sans doute, égaré peut-être, à l’époque où l’historien entreprit sa recherche. J’eus davantage de chance lorsque je menai la mienne sur les textes de critique du travail, lequel travail (!) prit la forme, plus modeste que prévue, du livre Économie de la misère (La Digitale, 1999).

D’après Émile Picot, dans son ouvrage intitulé La Sottie en France (1878), que cite Dommanget, on connaît au moins quatre éditions des Grands status et ordonnances de la grande confrairie des saouls d’ouvrer et enragez de rien faire datant du seizième siècle. La Bibliothèque nationale possède une édition lyonnaise de 1620 (in-16°, 24 p.), conservée à la Réserve des livres précieux, d’accès réduit à l’époque de ma recherche, aujourd’hui aisément consultable sous forme de microfiche (MFICHE-RES-Y2-2761). Le texte est repris dans Les Joyeusetez, facécies de folastres imaginacions, t. 12., réimprimé à Paris, par Téchener, en 1831 [1] (BN : RES-Y2-2489).

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Émile Picot estime que, parmi les « témoins » mentionnés par le texte, il est probable que l’auteur est Philippot Platier.

Renonçant pour l’heure aux recherches nécessaires à la constitution d’un recueil de textes contre le travail, je donne ce texte sans plus attendre pour l’éjouissance de toutes et tous paresseux, cossardes, cancres, limaces, canailleux de sieste, couleuvres, poilus ès paumes, feignasses et autres fatigués d’être nés et rétifs à l’exploitation salariée. Sans doute ma version souffre-t-elle de fautes de transcription ; la paresse m’a dissuadé d’expliquer chaque mot ancien, ce qui, d’ailleurs, préserve et le charme de ce texte et les joies de la découverte pour la gent ci-dessus évoquée.

Inutile de t’expliquer ici, ô lectrice, ô lecteur, en quoi cette facétie est réjouissante puisque tu vas la lire et en penseras autant de bien que moi et que voudras.

Nul doute que quelqu’une ou quelqu’un trouvera, quelque jour, la patience d’en offrir une version plus exacte et plus savante.

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Les Grands status et ordonnances de la grande confrairie des saouls d’ouvrer et enragez de rien faire, ensemble les grands salaires que recevront ceux et celles qui auront bien et deuement observé les dicts status et ordonnances avec les monnoyes d’or et d’argent servans à la dicte cour.

Les statuts de la confrairie de Monseigneur l’Abbé de St Lache

De par Saoul-d’ouvrer, par la grace de trop dormir, Roi de négligence, Duc d’oisiveté, Comte d’enfance, Vicomte de méchanceté, Marquis de trop muser, Connétable de nulle entreprise, Amiral de fainéantise, Capitaine de laisse moi en paix, Garde et gouverneur de tous ceux et celles qui aiment besogne faite et entièrement achevée, Seigneur de rien faire, Ecuyer et Courier ordinaire de la Cour de monseigneur l’Abbé de St Lâche.

À nos aimés et féaux, les Généraux et Conseillers sur le fait de nulle science.

À nos Trésoriers et Argentiers sur le fait de nulle finance, qui sont nos Aides.

Aussi à nos maîtres de plusieurs affaires, et à notre Bailli : Salut, sans dilation et nul confort.Capture d’écran 2014-12-14 à 12.41.34

Nous avons entendu de par nos bien amés et alliés, les gens de notre Abbaye de Chasse-profit. Et comme sont pauvres souffreteux, endettés, malheureux, mal fortunés, misérables, querelleux, nécessiteux, racheux [galeux] et aussi teigneux ; vuides et aussi indignes de bonne et suffisante complainte, de tous les biens privés et du tout au tout dépouillés : Et que sur peine de cinq marcs d’étouppe, d’être bouilis en bran [merde] et brûlés en la rivière, vous avez à tenir les Ordonnances qui s’ensuivent.

De par notre très-révérend père et indiscrète personne Pencer Maudiné, notre Prélat élu par le Conseil de notre Abbaye de Chasse-Profit que combien tant pour eux que pour leurs prédécesseurs, dont ils sont en [cause], ayant été, sont et seront encore, et demeureront, si Dieu plaît, en bonne saisine et vraie possession, de ne rien avoir, et de toujours moins acquérir pour eux ni pour autres en aucune manière, et de faire toujours de grandes dettes, et pour icelles dettes être toujours emprisonnés ou donner gages, et excommuniés plus souvent qu’un chacun jour.

Et si par aucun cas d’accident ou de fortune il leur avienne à aucun peu de rente ou quelque bonne et valable possession, que, à Dieux ne plaise, ils en doivent ordonner et disputer en cette manière qui s’ensuit.

C’est à savoir, qu’ils aient à laisser tomber leurs maisons à terre et mettre en ruine, afin qu’il ne pleuve dessus et aussi pour se chauffer du bois de la couverture d’icelle maison, s’ils sont gens qui puissent endurer le feu.

Capture d’écran 2014-12-14 à 13.09.47Item. Qu’ils laissent leur terres et héritages sans les labourer, ni rien semer pour la doubte [la commodité] des oiseaux, lesquels mangent les semences et les fruits quand ils sont mûrs, et après laissent venir leurs prés en ruine, épines et buissons, afin que les renards, lièvres et lapins, cerfs, biches, porcs, sangliers, et autres bêtes sauvages puissent habiter auxdits prés et y faire leur retraite, et les oiseaux, si besoin en est, y faire pareillement leurs nids ; en outre laissent leurs vignes venir en herbes et en déserts, pour obvier et résister aux grandes peines, labeurs, missions et dépens qu’ils doivent faire et mettre un chacun an pour les labourer et accoutrer.

Item. Plus, laissent leur bois à couper, rompre, tailler et détruire, pour cause des bêtes sauvages et des larrons, qui en cause de nécessité y pourront faire leurs retraites, afin de les mieux cacher.

Item. Qu’ils laissent rompre et crever leurs étangs, parce que les poissons et autres bêtes, comme écrevisses, brêmes, et carbots qui sont dedans, qu’ils puissent être dehors [mot ill.], et eux ébattre au milieu des champs et changer un peu d’air.

Item. Leurs moulins laissent choir et tomber en ruine, pour cause de la farine qui gâte les robes des bonnes gens qui y viennent moudre. Et pour ce, et à cause que nous gardons et maintenons en notre divine Abbaye de Chasse-profit, Fine-franchise, Folâtrerie, château tout y faut, que jamais ne mourront sans héritiers. Et de leurs autres biens, rentes et revenus que jamais n’advienne si à Dieu plaît, ni un bien ni profit.Capture d’écran 2014-12-14 à 12.41.59

Aucuns de nos autres Justiciers et Sujets, si comme sont écervelé, fous, frénétiques, contrecuidés, cornards, musards, teigneux, pleins de vermines, et autres bavards sans raison, n’ayant bord ni maison, renverseurs de tasses, vuideurs de coupes, blanchisseur de beurre, teinturiers de nappes, rôtisseurs de tripes, écumeurs de pots, tourneurs de rôts, tireurs de chair du pot trois heures avant qu’elle soit cuite, regardeurs et gardeurs de gages en plusieurs lieux par défaut de la plus grande suffisance, quand ils ont à besogner avec ces héros : si comme sont lanterniers, buffetiers[2], crieurs de vin, ruffiens, bordeliers, menteurs, bourdeurs, ivrognes, truands, porteurs d’images, bateleurs, trompeurs ou barateurs et coquillards. Lire la suite

JE CHANTE LE CORPS CRITIQUE. Chap. 1 Production et reproduction : corps de classe, corps de genre

Je chante le corps critique

On trouvera ci-dessous le premier chapitre de mon livre Je chante le corps Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.22critique, publié chez H & O.

J’ai mis en ligne l’intégralité de ce livre avant même d’avoir trouvé un éditeur ; je l’ai laissé en ligne par la suite. Je récidive ici. Cependant, je ne saurais trop conseiller à celles et ceux qui s’intéressent à son contenu de se soucier aussi de son support papier, et d’en acheter un exemplaire. Non pas tant pour soutenir matériellement l’auteur (je n’y gagnerai pas un centime) mais pour convaincre l’éditeur (celui-ci et d’autres) que prendre en charge un ouvrage de cette sorte a encore un sens. Je ne choquerai ici que les ignorants du travail intellectuel : je n’aurais jamais fourni un tel effort pour simplement alimenter la colonne de mon blog. La lecture n’est pas une activité « neutre », et encore moins « privée »… pas de responsabilité politique en tout cas.

 

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  1. Salariat et hygiénisme

Paris, le 23 mars 1979, avenue de l’Opéra. Les affrontements avec la police sont violents ; les militants autonomes ont réussi à faire cause commune avec des sidérurgistes, notamment de la CFDT de Longwy. Tous les sympathisants révolutionnaires qui n’ont pas été préventivement raflés le matin sont présents. Les bureaucrates de la CGT peinent à repêcher leurs militants au milieu des bagarres, pour les amener vers les cars. L’air est irrespirable, saturé de gaz lacrymogène. Je me trouve dans un groupe hétéroclite qui reflue. Un militant CGT crie son indignation. Nous sommes pareillement équipés — casque et gants — mais c’est sa tenue de travail, tandis que je corresponds au portrait-robot du « casseur ». À la fin des années 70, les affrontements physiques sont encore courants entre cégétistes d’un côté, anarchistes, gauchistes ou autonomes de l’autre.

Que gueule-t-il ?

« On devrait pas r’culer. On a qu’à résister ! »

Et comme je lui fais observer que nous avons les mains vides, contre les fusils lance-grenades et les matraques, il ajoute, campé sur ses jambes, en écartant les bras du corps : « Rien qu’avec not’ force ! »

Paris, le 10 juin 2003, place de la Concorde. La police occupe le pont et interdit l’accès à l’Assemblée. Après quelques échauffourées, le service d’ordre CGT qui protégeait les barrières métalliques s’est retiré. À part les CRS, personne n’est casqué ni armé. Quelques rares bouteilles vides volent vers le barrage. Le grenadage commence. À chaque fois que le nuage s’étend sur la place, la foule se retire en désordre. On voit beaucoup de jeunes femmes, probablement des enseignantes en grève et des intermittentes du spectacle. Lorsque le nuage se disperse, les manifestant(e)s, très mobiles, reviennent obstinément narguer les gardiens du pont. Après plusieurs aller et retour, je remarque un groupe d’hommes, presque seuls à ne pas se joindre au ballet général. Ils portent des gilets fluorescents. Il faudra que les tirs les visent délibérément pour qu’ils consentent à s’écarter de quelques mètres, encore est-ce d’un pas presque nonchalant. Ils me disent être employés au chauffage urbain.

Deux exemples, à vingt ans d’intervalle, d’une différence persistante d’attitude corporelle dans les manifestations de rue, surtout lorsqu’elles tournent à l’émeute. Le plus souvent, les militants des groupes révolutionnaires, les manifestants isolés, et après 1990, les jeunes de banlieue, pratiquent une hypermobilité, plus ou moins délibérée, plus ou moins efficace, tandis que l’ouvrier, lui, fait front. C’est peut-être une erreur stratégique dans telle situation précise, mais c’est ainsi qu’il se tient. La jeune prof, l’employé de bureau au chômage ou l’étudiant ne sont pas moins courageux. Peut-être sont-ils en meilleure forme physique. Mais ils n’ont pas acquis le même mode d’emploi de leur corps et de sa force. On dira que c’est dans l’affrontement physique, et plus particulièrement dans le combat de rue, que le corps de classe se manifeste avec le plus d’évidence.

Esperluette

[1] Le 15 novembre 2000, quatre ouvriers de la Compagnie parisienne de chauffage urbain mourraient dans un accident dû à une pression excessive de vapeur, alors qu’ils mettaient une canalisation en service, boulevard Ney, près de la porte de Clignancourt. Dix autres étaient blessés, dont deux grièvement. Vaporisés, les corps de ces ouvriers morts d’un accident du travail sur ou plutôt sous la voie publique, ont laissé moins de trace dans la presse, dans les déclarations des autorités et dans la mémoire des Parisiens que les victimes de l’éruption de Pompéi, dont au moins l’ombre reste portée par quelques murs.

Esperluette

La vue, l’ouïe, le toucher, le goût, l’odorat, l’équilibre, le travail mobilise et dégrade toutes les fonctions du corps. Doigts coupés par les presses, orteils écrasés par les briques chaudes à peine démoulées, poumons brûlés par les vapeurs toxiques, maux d’estomac et troubles du sommeil, arthrose, rhumatismes et varices dans les conserveries, arrachement musculaire au énième pack de bouteilles d’eau minérale déplacé à bout de bras par la caissière du supermarché[2], troubles oculaires et musculo-squelettiques des employé(e)s du tertiaire.

« Gueules noires » des mineurs, maquillées de charbon, dont le noir de fumée (utilisé dans la fabrication des pneus) cernait les yeux des dockers qui le transportaient ; corps jaunis par le tétryl des ouvrières anglaises fabricant des obus pendant la Première guerre mondiale, qui leur valent le surnom de « filles canari[3] » ; mains colorées par la teinture des jeans, mains bleues, dont les ouvrières licenciées par la firme Levi’s ont fait un nom collectif et le titre d’un livre[4]. Elles y racontent les doigts emmaillotés de pansements pour ne pas tacher de sang les pantalons neufs ; les doigts cousus par la machine, deux aiguilles enfoncées dans la chair.

Esperluette

 

Je repense aux doigts bleus, cousus sur le tissu rêche, devant cette publicité de Levi’s : une jeune femme en jean, assise dans une position étrange, fesses posées, dos rond, la jambe droite relevée, en appui sur le bras droit, le gauche dissimulant sa poitrine nue[5]. Sa bouche est entr’ouverte, son visage penché en avant, ses paupières baissées ; elle ne peut regarder que son sexe, dissimulé à nos regards par la jambe levée. Posture acrobatique et nudité suggèrent l’idée d’un ajustement érotique : la femme observe ce qui la pénètre.

« Le jean ajusté. Rien ne pourra les séparer », confirme le texte qui barre verticalement la page. On ne distingue pas immédiatement le détail qui forme le ressort de la publicité : le jean est cousu sur les reins de la jeune femme. Comme le pantalon baille légèrement, le fil s’étire d’un ou deux centimètres entre la ceinture et la chair.

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Autre publicité Levi’s utilisant le même ressort fantasmatique (voir la partie de l’image que j’ai entourée).

 

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“ANTISÉMITISME ET SIONISME”, une brochure de 1900

[Ce texte avait été d’abord publié sur mon site en octobre 2007]

 

C’est à la fin 1891 que naît à Paris le groupe des Étudiants Socialistes Révolutionnaires Internationalistes (ESRI), d’abord de tendance laïque et socialiste. À l’initiative de Jules-Louis Breton, étudiant au Collège de France, Alexandre Zévaès (droit) et Léon Thivrier (médecine), ce sont vingt-cinq étudiants qui se réunissent pour faire pièce à l’influence des associations étudiantes catholiques. Parmi les premiers ESRI, Marc Pierrot, futur médecin et militant anarchiste, collaborera aux Temps nouveaux, journal de Jean Grave, et à L’Encyclopédie anarchiste de Sébastien Faure. Autre figure anarchiste : Maria Isidorovna Goldsmith, docteur es-sciences, amie de Kropotkine ; faute d’avoir été naturalisée française, elle ne pût occuper de fonction en rapport avec ses compétences ; elle collaborera à la presse anarchiste sous les pseudonymes de Maria Corn et Isidine et jouera un rôle décisif chez les ESRI à partir de 1897. Elle s’est suicidée en janvier 1933.

Jean Maitron, qui a publié le premier travail consacré aux ESRI[1], divise la vie du groupe en deux périodes : celle du « pluralisme socialiste », de 1891 à 1893, durant laquelle des étudiants de diverses tendances socialistes, la période anarchiste enfin, de 1894 à 1903. Le groupe organise une bibliothèque et de nombreuses conférences, à usage de formation interne d’une part, publiques d’autre part (sur un rythme mensuel en 1893-1894). Les premières réunissaient une cinquantaine de personnes, les secondes en moyenne cinq cent.

Le groupe réunit, fin 1891, 62 adhérents et 4 adhérentes. Elles sont russes, ils sont 37 Français, 11 Roumains et 11 Russes. Fait remarquable : la majorité (23) étudient la médecine. L’année scolaire 1892-1893, les effectifs tombent à 43, mais les filles sont 6 (4 Russes, une Polonaise et une Italienne). On voit que le qualificatif « internationaliste » ne relève pas de la seule déclamation idéologique : le groupe est international.

En mai 1893, Zévaès et Thiercelin emmènent une partie du groupe former, dans une scission guediste (du nom du socialiste Jules Guesde, qui a formé avec Lafargue le Parti ouvrier français), le Groupe des Étudiants Collectivistes. Restent aux ESRI 12 adhérents et 2 adhérentes (les étudiants en médecine sont toujours majoritaires, mais les Français le sont devenus). Le groupe ira en s’amenuisant et se recentrera sur la rédaction de très nombreuses brochures : 21 entre 1894 et 1901, dont 7 sont l’édition de rapports rédigés pour être présentés au Congrès ouvrier de 1900 (finalement interdit), c’est le cas de Antisémitisme et sionisme que l’on peut lire ci-après. Parmi ces publications, un livre de 174 pages : Comment l’État enseigne la morale.

Marc Pierrot explique comment ces brochures étaient élaborées : « Elles étaient l’œuvre d’une commission et discutées chapitre par chapitre au cours des séances publiques. Cette commission comprenait de 6 à 12 membres. Leur collaboration fut tellement enchevêtrée dans certaines brochures qu’il me serait impossible de dire aujourd’hui quelle fut la part de chacun[2]. »

Maitron considère que le travail théorique des ESRI a été le laboratoire où s’est constitué en grande partie la doctrine du syndicalisme révolutionnaire, alors que la majorité des anarchistes entraient dans les syndicats[3]. Il s’appuie, entre autres, sur les souvenirs de Pierre Monatte, qui fut le dernier secrétaire du groupe, ainsi que sur ceux de Pierrot : « Le mérite du groupe fut d’avoir aidé à dégager les principes du syndicalisme révolutionnaire, au moment même où celui-ci naissait et se développait ». Et Maitron de conclure : « Ils ont mis à profit les solides études politiques et sociales auxquelles ils s’étaient adonnés, pour apporter à la doctrine qui s’élaborait, une formulation plus achevée et ils ont bénéficié, en milieu ouvrier, d’un préjugé favorable résultant du prestige qui s’attachait à leur culture et à leur situation sociale. »

Assez curieusement, le texte Antisémitisme et sionisme ne fait pas mention de l’affaire Dreyfus, alors que l’existence du groupe est à peu exactement contemporaine de cette dernière (1892-1902 pour les ESRI ; 1894-1906 pour l’affaire). On sait que les développements de l’affaire firent beaucoup pour resserrer les rangs des anarchistes, d’abord peu enclins à intervenir dans ce qu’ils considèrent comme une querelle entre militaires, pour la défense de Dreyfus, et surtout contre les antisémites à la Drumont (on se reportera pour la période aux travaux de Philippe Oriol). Cependant, le texte des ESRI montre qu’existait chez certains militants la tentation d’un « antisémitisme révolutionnaire », assez au moins pour mériter une sévère mise au point. On verra que les rédacteurs et rédactrices refusent d’envisager une « question de race », quand bien même ils/elles ne doutent pas de l’existence scientifique de races différentes. On remarquera également que pour ces anarchistes, ce qu’il n’appellent pas la « question juive » se présente sous deux formes également dangereuses, le piège antisémite et le piège sioniste. Cette position peut être difficilement lisible aujourd’hui, surtout si on la considère à l’aune des amalgames partisans entre antisionisme et antisémitisme. Pour les ESRI, la question est assez simple : toutes les pratiques, toutes les idéologies qui divisent les prolétaires et affaiblissent la classe doivent être combattues. Et l’antisémitisme et les « colonies » — on aurait dit dans les années 1970 les « communautés » — sionistes ou anarchistes en font partie.

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ANTISÉMITISME ET SIONISME

 

Le groupe des E.S.R.I. de Paris

Éditions de l’Humanité nouvelle, 15, rue des Saint-Pères, Paris, 1900, 8 p.

 

Rapport présenté au Congrès ouvrier révolutionnaire international (Paris 1900) par le groupe des Étudiants socialistes révolutionnaires internationalistes de Paris.

 

Un socialiste, un anarchiste peuvent-ils logiquement être antisémites ? Doivent-ils même se mêler à un mouvement antisémitique, avec l’espoir de détourner ce mouvement de son but primitif vers un résultat plus conforme à leurs aspirations ? Telle est la double question qu’on a proposé au Congrès d’examiner. Le plus étrange, assurément, c’est que les circonstances nous aient amenées à discuter sur une opinion qui avait pu paraître définitivement écartée. Il y a dix ans, n’importe quel Congrès socialiste ou anarchiste se serait abstenu de perdre son temps dans une pareille controverse : on se serait contenté de rappeler que le prolétariat poursuit l’affranchissement des hommes sans distinction de sexe, de race ou de nationalité. C’était clair, c’était logique, c’était suffisant : aujourd’hui, c’est encore clair et logique, mais il est fort malheureux que ce ne soit plus suffisant. Nous assistons, en effet, à une perversion étrange des traditions de la langue française : nous avons vu naître ou revivre des [démocrates chrétiens] ; on a composé, sans que le bon sens adressât une proposée aux Barbares, le monstre bicéphale appelé [socialiste-nationaliste] ; enfin, symptôme plus grave, l’attitude de certains chefs d’un parti scientifique puissant a pu faire croire que, tout en se gardant d’une alliance avec les antisémites, ils se croyaient tenus de les ménager. Certains de nos camarades même, toujours persuadés qu’il faut se mêler à tout mouvement quel qu’il soit, pour le détourner ensuite au plus grand profit de la Révolution, n’ont pas craint de s’engager jusqu’à un certain point dans cette voie décevante.

Ce que nous voulons faire ici, ce n’est pas une réfutation générale de l’antisémitisme, ce n’est pas montrer que les faits énoncés par les écrivains antisémites sont faux ou dénaturés ; cette œuvre a déjà été accomplie un peu partout et les réfutations sont généralement bonnes, parce que c’était vraiment un travail facile. L’objet de ce rapport est de dire en quelques mots l’histoire de l’antisémitisme en France au XIXe siècle, de montrer quelles gens sont antisémites et pourquoi ils le sont, de se demander si les socialistes et les anarchistes peuvent participer au mouvement antisémite soit dans son intégralité, soit en favorisant les solutions lâches et équivoques, comme le sionisme, soit avec l’espoir que d’une révolution antisémitique naîtrait la Révolution totale.

Après avoir été maintenu pendant dix-huit siècles par l’oppression romaine et chrétienne, le sémitisme fut aboli en 1789 par la déclaration des Droits de l’homme. Il fut ressuscité par Napoléon Ier, cet Italien catholique, superstitieux, fanatique, dont on ne dira jamais assez haut les méfaits. L’œuvre de la Révolution fut d’ailleurs assez durable pour que cette poussée d’antisémitisme prit fin avec l’Empire. Elle reparut sous la monarchie de juillet qui, à beaucoup d’égards, fut plus réactionnaire que la Restauration. Une vague théorie antisémite se fit jour dans le livre de Toussenel : Les Juifs rois de l’époque. Ce livre est de 1836, c’est-à-dire du temps qui sépare Casimir-Périer de Guizot, époque fertile en fusillades de prolétaires, cependant que se constituait en France l’industrialisme moderne. La seconde République eut d’autres préoccupations que de favoriser ou contrarier les Juifs ; sous Napoléon III ils furent trop nécessaires à l’organisation des grandes sociétés modernes de crédit pour qu’on songeât à les persécuter. Vint enfin le régime dont nous jouissons, d’abord dirigé par les libéraux, qui, à côté de défauts innombrables, avaient cette qualité d’être des libéraux conscients. Mais ils furent remplacés, vers 1885, par des opportunistes, et la réaction commença : La France juive , de Drumont, est de 1886. Qu’on nous entende bien : quand nous parlons de réactionnaires et de progressistes, il ne s’agit pas de définir la distance qui sépare M. Méline[4] de M. Bourgeois[5]. Nous donnons au mot réactionnaire un sens beaucoup plus large que celui de conservateur ; il faut tenir compte de l’évolution générale, et il est bien certain que les constituants de 1789 étaient des esprits beaucoup plus hardis que nos radicaux. Il était donc intéressant de constater que tous les mouvements antisémites ont correspondu à des mouvements de réaction, et, si nous sortons de France, nous voyons que le pays ou l’antisémitisme est le plus fort est l’Autriche, c’est-à-dire précisément le pays qui fut pendant tout le XIXe siècle le centre de la contre-révolution, le pays qui garda le plus longtemps le système féodal et qui soutint si énergiquement en Europe ce qu’on a appelé la Politique de Metternich.

Qu’est-ce donc que l’antisémitisme ? Est-ce une question de races ? Les théoriciens qui le soutiennent sont fort embarrassés pour être logiques ; ils parlent d’Aryens et d’Asiatiques et sont dès lors obligés d’être beaucoup plus affirmatifs sur la pureté de race des Aryens que la science n’ose le faire aujourd’hui. Peu nous importe, d’ailleurs, avec le plan que nous nous sommes tracés ici : cette considération de races aurait de l’importance si elle avait un résultat pratique ; mais on ne voit pas bien les populations passionnées par un problème d’ethnographie.

L’antisémitisme est-il une querelle religieuse ? Pour les chefs du parti et surtout pour les chefs occultes, les Congrégations et aussi le Clergé séculier, quoi qu’on en dise, cela est absolument vrai. Mais il est remarquable que ces chefs avouent ressentir pour les Juifs une haine de race, ce qui est faux, même pour eux, et qu’ils se défendent de vouloir ressusciter les guerres de religion, ce qui est pourtant l’exacte vérité. C’est qu’ils sentent bien, en réalité, qu’un mouvement religieux est aujourd’hui très difficile à provoquer en France. Lire la suite

Suicide Manifeste (1984)

Durant l’année 1984, devant l’ampleur des appels à la censure de Suicide, mode d’emploi, paru deux ans plus tôt, et les tracasseries judiciaires que nos ennemis entreprennent de multiplier, nous diffusons une affiche imprimée en quadrichromie, conçue par le graphiste Charlet Denner (au financement de laquelle participe l’éditeur A. Moreau).
Elle reproduit un manifeste imaginaire censé avoir été rédigé et signé par vingt-deux rebelles, suicidés célèbres ou obscurs ; le texte intègre des citations tirées de leurs œuvres.
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Suicide Manifeste

Un écrivain libertaire est poursuivi en France pour avoir confirmé par lettre à un correspondant les indications pratiques que renferme le livre Suicide, mode d’emploi dont il est l’auteur avec Claude Guillon.

Yves Le Bonniec est poursuivi sous le double chef d’inculpation « d’homicide involontaire » et de « non assistance à personne en danger ». La mort volontaire n’est pas un « danger », c’est une hypothèse, celle de l’extrême liberté. Le suicide n’est pas un « homicide de soi-même ». La Révolution de 1789 a chassé de la loi française cette notion absurde. C’est toujours hélas l’ancien régime de l’esprit. À entendre les marchands et les flics de la pensée, la liberté serait un privilège réservé aux littérateurs gâteux et aux vedettes de cinématographe. Par malheur pour eux, ce qui tient lieu de vie dans le monde présent, le triste espoir de divertissements épisodiques, ne saurait détourner les êtres lucides de l’hypothèse du suicide. On sait bien que l’existence de la plupart des hommes s’écoule dans tant d’oppression et d’hésitation, avec tant d’ombre dans la clarté et, somme toute, tant d’absurdité que seule une possibilité lointaine d’y mettre fin est en mesure de libérer la joie qui l’habite*. C’est comme arme à l’usage des vivants que le suicide possible élargit en espace infini cette demeure où nous étouffons.

Tous nous avons lutté par la plume et le plomb, la poésie ou la bombe, pour ramener dans le cœur des hommes la clarté du bonheur. Nous qui les avons aimés dans leurs faiblesses et qui avons choisi la mort au détour du combat, nous tendons la main à tous les déserteurs.

Les mêmes qui crient haro sur l’anarchiste interdisent aux femmes et aux enfants la libre disposition de leurs corps, fomentent les guerres, remplissent les écoles, les prisons et les asiles pour faire régner sur l’humanité entière une détresse morale qui assassine plus sûrement les femmes et les hommes de ce temps que n’importe quelle potion.

Nous ne reculerons jamais devant les conséquences de la pensée et laissons aux cafards leurs mensonges et leurs feints apitoiements. La prévention du désespoir de vivre ne peut être tentée que dans le renversement de l’ordre social existant. Cette tâche à laquelle participent les auteurs de Suicide, mode d’emploi, nous vous y invitons aussi.

Pitchipoï, décembre 1983.

Alexandre BERKMANN, auteur de La Rébellion de Kronstadt (1925) ; Jean BILSKY, braqueur ; Édouard CAROUY, tourneur sur métaux, membre de la bande à Bonnot ; CHAVAL, dessinateur ; Ernest CŒURDEROY, médecin, auteur de Hurra !!! ou la révolution par les cosaques (1854) ; Arthur CRAVAN, boxeur ; René CREVEL, écrivain ; Stig DAGERMAN, écrivain ; Serge ESSENINE, poète ; André FRÉDÉRIQUE, écrivain ; Michel FRANCHY, lycéen ; Ernest HEMINGWAY, écrivain ; Alexandre Marius JACOB, voleur ; Paul LAFARGUE, médecin, membre du Conseil général de l’Internationale, auteur du Droit à la Paresse (1880) ; Vladimir MAIAKOVSKI, poète ; Ian PALACH, étudiant ; Georges PALANTE, philosophe ; Jacques RIGAUT, poète, fondateur de l’Agence générale du Suicide ; Paul ROBIN, éducateur, auteur de Technique du suicide (1901) ; Jacques VACHÉ, poète ; ZO d’AXA, pamphlétaire, fondateur de L’Endehors (1891) ; Adolf YOFFÉ, militant de l’opposition trotskiste.

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* Cette phrase de Musil, extraite de L’Homme sans qualités, a servi de slogan publicitaire à Suicide, mode d’emploi.

Godard et « Suicide, mode d’emploi »

Jean-Luc Godard ne s’est pas manifesté à l’époque où le livre Suicide, mode d’emploi a valu à l’un de ses coauteurs d’être arrêté, et pas non plus lorsque les auteurs et l’éditeur sont passés en procès, lequel procès débouchera sur l’interdiction de facto du livre.

Scrupule de neutralité suisse, sans doute.

Pourtant, dès 1986, soit quatre ans après la parution du livre, il lui avait fait une publicité inattendue en le mettant entre les mains de Michel Galabru, commandant de bord d’un avion dans le film Soigne ta droite.

Galabru dans "Soigne ta droite"

La semaine dernière, le 21 mai [2014], le réalisateur était interrogé dans le « 7-9 » de France Inter. À partir de la 115e minute, Godard, parle de la mort.

« Je pense à la souffrance. […] J’ai souvent pensé à la fin de Paul Lafargue et de Laura Marx. Paul Lafargue était un intellectuel qui avait écrit Éloge de la paresse [Le Droit à la paresse] […] J’ai toujours un livre qui avait été interdit en France à l’époque qui s’appellait…

Suicide, mode d’emploi, [dit le journaliste, qui a des réflexes.]

Suicide, mode d’emploi, [répète Godard].

Vous l’avez toujours ?

Oui. Y’a longtemps que j’lai pas feuilleté.

À portée de main ?

Oui oui. »