À LA GUERRE (SOCIALE) COMME À LA GUERRE ! (octobre 2010)

Capture d’écran 2014-11-11 à 11.34.13Pour celles et ceux qui ont rejoint mon blogue Lignes de force ces derniers jours, je précise que celui-ci est de création récente. J’y ai transféré le contenu (plusieurs centaines de textes) d’un ancien site, dont la pérennité n’était plus assurée. Ledit site avait lui-même souffert d’un précédent crash technique et le texte que l’on pourra lire ci-dessous avait été effacé à cette occasion. Au cours d’une restauration précipitée, ce texte a été oublié (par moi, seul coupable !) ; il n’avait donc pas été compris dans le « déménagement ».

Ce texte date d’octobre 2010. En le relisant pour cette nouvelle mise en ligne, un œil sur la retransmission télévisée en direct d’un « défilé républicain » mené par des hommes et femmes d’État de l’ensemble du monde capitaliste — une belle bande de censeurs et d’assassins, soit dit en passant[1] —, je me dis que l’erreur d’archivage commise a cette conséquence heureuse que je peux le republier précisément aujourd’hui.

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Retraites, offensive et terrorisation

Notes instructives pour une prise d’armes

 

  1. De quelle « guerre » s’agit-il ?

 

À la suite des émeutes du quartier de La Villeneuve, à Grenoble, Nicolas Sarkozy annonce en conseil des ministres, le mercredi 21 juillet 2010 « une véritable guerre contre les trafiquants ».

Le 30 juillet 2010, à Grenoble, après des incidents consécutifs au décès d’un braqueur abattu par la police, il fait le lien entre la délinquance et « cinquante ans d’immigration insuffisamment régulée, qui ont abouti à mettre en échec l’intégration ». Il appelle à une « guerre nationale » contre cette délinquance, ainsi dénoncée comme d’origine étrangère.

Dans le discours dominant, le thème de la « guerre » n’est pas d’apparition récente. À la fin des années 1970 et au début des années 1980, il est omniprésent sous sa variante de « guerre économique » (leitmotiv d’un Michel Debré) et, plus subtilement, comme institutionnalisation d’une «guerre froide» transposée sur le terrain intérieur.

En 1980, alors que le gouvernement Giscard d’Estaing-Raymond Barre envisage de modifier les textes sur la sûreté intérieure, Le Monde écrit : « Toute séparation formelle entre temps de paix et état de guerre tend à disparaître définitivement, au profit d’une situation de crise générale à laquelle doivent désormais se préparer les institutions, civiles et militaires, contribuant à la sécurité[2].

Le « terrorisme », réel, fantasmé et/ou instrumentalisé fournira à la fin des années 1980 une représentation commode de l’ennemi extérieur et intérieur. En 1986, le discours programme de Jacques Chirac évoque ce que j’ai appelé, par référence aux « classes dangereuses », les trois « figures dangereuses » du « terroriste », de l’étranger et du jeune délinquant. À l’intérieur de ce dispositif idéologique et guerrier, un déplacement commode permettra, après 1989, de pallier la disparition de l’épouvantail du bloc de l’Est, supposé pourvoyeur de poseurs de bombes, au profit de l’islamisme radical. Désormais, les trois figures dangereuses se croisent idéalement dans le jeune délinquant, enfant d’immigrés, donc supposé enrôlable par le terrorisme islamique.

Ayant à l’esprit ce court rappel historique, on ne trouvera rien d’étonnant à la récurrence du thème de la « guerre » dans le discours de Nicolas Sarkozy. Il est présent dès son arrivée au ministère de l’Intérieur, en juin 2002, lorsqu’il exhorte 2 000 cadres de la police à la mobilisation : « Nous allons gagner la guerre contre l’insécurité ». Guerre encore, contre les délinquants, en octobre de la même année, après l’incendie de plusieurs véhicules à Strasbourg. « Guerre aux trafiquants », et même aux «chauffards routiers » en 2003. Guerre aux « bandes violentes » pour le désormais président de la République en 2008. Il déclare en 2009 : « Notre pays doit enrayer le phénomène des bandes et de haine dirigés contre deux piliers de la République, l’école et la police ».

Toujours en 2009, la même rhétorique s’applique à l’absentéisme scolaire, c’est la «guerre sans merci contre le décrochage scolaire». Pas davantage de merci, comme bien l’on pense, contre « la criminalité », en mai 2010 après le décès en service d’une policière[3].

L’apparent bric-à-brac des « cibles » gagne en cohérence une fois reconsidéré comme cibles de ce que j’ai appelé la terrorisation démocratique, correspondant aux figures dangereuses évoquées plus haut : délinquance multiforme (de l’école buissonnière au braquage), immigration, dont il ne suffit plus qu’elle soit « régulière » et légale, attaques violentes contre les institutions et leurs personnels.

On voit que ce recours systématique au thème de la guerre s’inscrit sur le moyen terme (quarante années) et ne saurait être considéré comme une simple rodomontade ou une question de « style » propre au seul Nicolas Sarkozy.

Il indique bien plutôt une tendance de fond des patronats et États occidentaux à mettre à profit la mondialisation pour revenir à une gestion capitaliste plus violente, présentant les conquêtes ouvrières comme des archaïsmes : services publics, droits sociaux et syndicaux, etc.

Tandis qu’une guerre mondiale permanente et tournante permet, « à l’extérieur », de gendarmer le monde et d’assurer la circulation des sources d’énergie (Irak, Afghanistan, Kosovo), la terrorisation démocratique devenue mode de gouvernement est l’instrument d’une guerre tout aussi réelle : la guerre des classes.

Ancien premier flic de France, soucieux, en bon parvenu, d’afficher en tout, du choix de son épouse à celui de sa montre, son attachement à la bourgeoisie (et au spectacle), M. Sarkozy se veut l’artisan magnifique — incompris, si nécessaire — de la mutation de la république bourgeoise au service du capitalisme moderne.

Ça n’est certes pas la première fois que la lutte de classes en France aura «créé des circonstances et des conditions qui ont permis à un médiocre et grotesque personnage de jouer le rôle de héros[4]». Lire la suite

JE CHANTE LE CORPS CRITIQUE. Chap. 1 Production et reproduction : corps de classe, corps de genre

Je chante le corps critique

On trouvera ci-dessous le premier chapitre de mon livre Je chante le corps Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.22critique, publié chez H & O.

J’ai mis en ligne l’intégralité de ce livre avant même d’avoir trouvé un éditeur ; je l’ai laissé en ligne par la suite. Je récidive ici. Cependant, je ne saurais trop conseiller à celles et ceux qui s’intéressent à son contenu de se soucier aussi de son support papier, et d’en acheter un exemplaire. Non pas tant pour soutenir matériellement l’auteur (je n’y gagnerai pas un centime) mais pour convaincre l’éditeur (celui-ci et d’autres) que prendre en charge un ouvrage de cette sorte a encore un sens. Je ne choquerai ici que les ignorants du travail intellectuel : je n’aurais jamais fourni un tel effort pour simplement alimenter la colonne de mon blog. La lecture n’est pas une activité « neutre », et encore moins « privée »… pas de responsabilité politique en tout cas.

 

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  1. Salariat et hygiénisme

Paris, le 23 mars 1979, avenue de l’Opéra. Les affrontements avec la police sont violents ; les militants autonomes ont réussi à faire cause commune avec des sidérurgistes, notamment de la CFDT de Longwy. Tous les sympathisants révolutionnaires qui n’ont pas été préventivement raflés le matin sont présents. Les bureaucrates de la CGT peinent à repêcher leurs militants au milieu des bagarres, pour les amener vers les cars. L’air est irrespirable, saturé de gaz lacrymogène. Je me trouve dans un groupe hétéroclite qui reflue. Un militant CGT crie son indignation. Nous sommes pareillement équipés — casque et gants — mais c’est sa tenue de travail, tandis que je corresponds au portrait-robot du « casseur ». À la fin des années 70, les affrontements physiques sont encore courants entre cégétistes d’un côté, anarchistes, gauchistes ou autonomes de l’autre.

Que gueule-t-il ?

« On devrait pas r’culer. On a qu’à résister ! »

Et comme je lui fais observer que nous avons les mains vides, contre les fusils lance-grenades et les matraques, il ajoute, campé sur ses jambes, en écartant les bras du corps : « Rien qu’avec not’ force ! »

Paris, le 10 juin 2003, place de la Concorde. La police occupe le pont et interdit l’accès à l’Assemblée. Après quelques échauffourées, le service d’ordre CGT qui protégeait les barrières métalliques s’est retiré. À part les CRS, personne n’est casqué ni armé. Quelques rares bouteilles vides volent vers le barrage. Le grenadage commence. À chaque fois que le nuage s’étend sur la place, la foule se retire en désordre. On voit beaucoup de jeunes femmes, probablement des enseignantes en grève et des intermittentes du spectacle. Lorsque le nuage se disperse, les manifestant(e)s, très mobiles, reviennent obstinément narguer les gardiens du pont. Après plusieurs aller et retour, je remarque un groupe d’hommes, presque seuls à ne pas se joindre au ballet général. Ils portent des gilets fluorescents. Il faudra que les tirs les visent délibérément pour qu’ils consentent à s’écarter de quelques mètres, encore est-ce d’un pas presque nonchalant. Ils me disent être employés au chauffage urbain.

Deux exemples, à vingt ans d’intervalle, d’une différence persistante d’attitude corporelle dans les manifestations de rue, surtout lorsqu’elles tournent à l’émeute. Le plus souvent, les militants des groupes révolutionnaires, les manifestants isolés, et après 1990, les jeunes de banlieue, pratiquent une hypermobilité, plus ou moins délibérée, plus ou moins efficace, tandis que l’ouvrier, lui, fait front. C’est peut-être une erreur stratégique dans telle situation précise, mais c’est ainsi qu’il se tient. La jeune prof, l’employé de bureau au chômage ou l’étudiant ne sont pas moins courageux. Peut-être sont-ils en meilleure forme physique. Mais ils n’ont pas acquis le même mode d’emploi de leur corps et de sa force. On dira que c’est dans l’affrontement physique, et plus particulièrement dans le combat de rue, que le corps de classe se manifeste avec le plus d’évidence.

Esperluette

[1] Le 15 novembre 2000, quatre ouvriers de la Compagnie parisienne de chauffage urbain mourraient dans un accident dû à une pression excessive de vapeur, alors qu’ils mettaient une canalisation en service, boulevard Ney, près de la porte de Clignancourt. Dix autres étaient blessés, dont deux grièvement. Vaporisés, les corps de ces ouvriers morts d’un accident du travail sur ou plutôt sous la voie publique, ont laissé moins de trace dans la presse, dans les déclarations des autorités et dans la mémoire des Parisiens que les victimes de l’éruption de Pompéi, dont au moins l’ombre reste portée par quelques murs.

Esperluette

La vue, l’ouïe, le toucher, le goût, l’odorat, l’équilibre, le travail mobilise et dégrade toutes les fonctions du corps. Doigts coupés par les presses, orteils écrasés par les briques chaudes à peine démoulées, poumons brûlés par les vapeurs toxiques, maux d’estomac et troubles du sommeil, arthrose, rhumatismes et varices dans les conserveries, arrachement musculaire au énième pack de bouteilles d’eau minérale déplacé à bout de bras par la caissière du supermarché[2], troubles oculaires et musculo-squelettiques des employé(e)s du tertiaire.

« Gueules noires » des mineurs, maquillées de charbon, dont le noir de fumée (utilisé dans la fabrication des pneus) cernait les yeux des dockers qui le transportaient ; corps jaunis par le tétryl des ouvrières anglaises fabricant des obus pendant la Première guerre mondiale, qui leur valent le surnom de « filles canari[3] » ; mains colorées par la teinture des jeans, mains bleues, dont les ouvrières licenciées par la firme Levi’s ont fait un nom collectif et le titre d’un livre[4]. Elles y racontent les doigts emmaillotés de pansements pour ne pas tacher de sang les pantalons neufs ; les doigts cousus par la machine, deux aiguilles enfoncées dans la chair.

Esperluette

 

Je repense aux doigts bleus, cousus sur le tissu rêche, devant cette publicité de Levi’s : une jeune femme en jean, assise dans une position étrange, fesses posées, dos rond, la jambe droite relevée, en appui sur le bras droit, le gauche dissimulant sa poitrine nue[5]. Sa bouche est entr’ouverte, son visage penché en avant, ses paupières baissées ; elle ne peut regarder que son sexe, dissimulé à nos regards par la jambe levée. Posture acrobatique et nudité suggèrent l’idée d’un ajustement érotique : la femme observe ce qui la pénètre.

« Le jean ajusté. Rien ne pourra les séparer », confirme le texte qui barre verticalement la page. On ne distingue pas immédiatement le détail qui forme le ressort de la publicité : le jean est cousu sur les reins de la jeune femme. Comme le pantalon baille légèrement, le fil s’étire d’un ou deux centimètres entre la ceinture et la chair.

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Autre publicité Levi’s utilisant le même ressort fantasmatique (voir la partie de l’image que j’ai entourée).

 

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DOMMAGES DE GUERRE. Chap. I. Kosovo: la guerre sur le vif

Dommages de guerre

 

On trouvera ci-dessous le premier chapitre, « Sur le vif », de mon livre Dommages de guerre, sous-titré Paris-Pristina-Belgrade-1999, édité par L’Insomniaque en mars 2000.

(L’illustration de la couverture du livre est de Dragan.)

 

 

 

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Comme la terre, l’émotion ne ment pas ! — La morale est une question de travelling. — Vu à la télé : uranium appauvri et philosophie misérable. — Petites frappes et boucliers humanitaires — Réfugiés, mais où ?

 

On se méfie à juste titre des guerres interminables ; cent ans vous épuisent un homme. Cependant, la guerre courte n’est pas sans inconvénient. Ainsi celle du Kosovo n’a-t-elle pas duré assez longtemps pour que les révolutionnaires français sachent quoi en penser. Les bombardiers une fois remisés au hangar, certains militants imitent le centurion romain du camp de Babaorum qui, après le passage d’une bande de Gaulois, hurle à l’adresse de ses légionnaires : « Effacez-moi ce désordre, et qu’on ne me parle jamais de cette attaque ! » D’autres ont entrepris de publier ce qu’ils auraient très bien pu penser et dire sur le moment s’ils n’avaient été d’abord surpris, puis constamment devancés par l’adversaire, et gênés par leurs propres camarades. J’ai pour ma part reproduit en annexe les textes que j’ai rédigés à chaud.

Les pages qui suivent ne se présentent pas comme un « dossier secret » sur la guerre du Kosovo. Le lecteur n’y apprendra pas ce que Lionel Jospin a vraiment dit au téléphone à Bill Clinton. En cette matière, le lecteur devra se contenter de ce qu’il sait déjà : le premier a accepté de rejoindre le second au « sommet des modernisateurs de la gauche » [sic], tenu à Florence en novembre 1999. Ceux qui verraient dans cette pitrerie autre chose qu’une exhibition cynique et provocante des modernisateurs du capitalisme n’ont pas à me lire. Je me soucie peu de leur communiquer les réflexions que m’ont inspirées cette guerre, ses victimes, et la paralysie des révolutionnaires français. Quant aux documents que je présente sur les intérêts financiers qui font des Balkans, au contraire de tout ce qu’a prétendue la propagande officielle, une région stratégique, ou bien ils les connaissent ou bien, plus certainement, ils en contesteront l’importance. Au contraire, celles et ceux qui n’ont pas abandonné l’exigence d’une rupture anticapitaliste trouveront ci-après des informations peu connues sur la stratégie occidentale à l’Est et, au moins autant je l’espère, de sujets d’interrogation et de désaccord avec l’auteur. Tout, plutôt que le silence de morgue qui règne ici, une fois éteints les récepteurs de télévision.

 

La guerre fait(e) image

André Glucksmann l’affirme : « Nos guerres souvent se perdent ou se gagnent à la télévision. Des images de fillettes flambant sous le napalm signèrent la défaite du Pentagone au Vietnam […]. Il est des regards d’enfants qui pèsent plus que des piles d’écrits […]. Nos politiques hésitent [sous-entendu : à bombarder Belgrade]. Ils n’ont pourtant pas le cœur plus dur ni la cervelle plus molle que l’honnête citoyen confronté à l’inadmissible. Simplement, ils ne regardent pas la télé. Ils n’ont pas vu le moment ou jamais, ils n’ont pas entrevu leur mère, leur frère, pas imaginé leur enfant et l’avenir exténués dans la boue[1]. »

Reconnaissons au philosophe une sorte d’intuition : rarement comme durant la guerre du Kosovo, la position de téléspectateur s’est aussi parfaitement confondu avec celle de volaille gavée. De là, il est évidemment naïf de conclure que les réticences de certains « politiques » ou simples citoyens ne s’explique que par leur abstention, pour raison de principes ou d’emploi du temps, de drogue cathodique. Il est significatif que, posant au conseiller du prince, le philosophe contemporain ne recommande plus à celui-ci ou bien d’écouter les conversations de ses sujets en allant déguisé par les rues, ou de renouveler sa police, mais d’allumer son téléviseur. Lire la suite

Pendant la guerre : l’état d’exception s’installe (2003)

Cet article a été publié dans Le Monde libertaire du 10 au 16 avril 2003.

Sur ce sujet voir également sur ce blogue «Le Mandat d’arrêt européen » (2006) et la note qui le complète..

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Réunis en Congrès à Versailles, le 17 mars dernier, députés et sénateurs ont adopté deux révisions constitutionnelles, l’une concerne la décentralisation, l’autre — qui nous occupe ici — la création d’un mandat d’arrêt européen.

Envisagé dès 1999 dans le cadre d’un futur « espace judiciaire européen », l’euro-mandat a fait l’objet d’une décision-cadre de la Commission européenne dès après l’attentat du 11 septembre 2001. Il s’agissait de profiter de l’émotion suscitée dans l’opinion publique occidentale et des consignes de la Maison Blanche pour amorcer ce que Colin Powell, secrétaire d’État américain, appellera en janvier 2003 « tisser la lutte antiterroriste dans la toile même de nos institutions nationales et internationales ».

Le futur mandat d’arrêt européen (il donnera bientôt lieu au vote d’une loi modifiant le code de procédure pénale) rompt avec un principe du droit d’extradition : l’exception des infractions politiques. La délégation de l’Assemblée nationale pour l’Union européenne l’enterrait sans remords dans un rapport de décembre 2002 : « Le progrès que constitue le mandat d’arrêt européen, fondé sur la confiance mutuelle que s’accordent les pays de l’Union, justifie cependant que cette règle soit écartée entre États membres[1]. » Or, dans le même temps où l’on décrète qu’il ne saurait exister d’infractions politiques entre voisins démocrates, la définition que donne la Commission européenne du « terrorisme » en fait un joker susceptible de qualifier et de réprimer tout acte de contestation sociale. Lire la suite

GLOSSAIRE (1986)

En novembre et décembre 1986, un mouvement étudiant et lycéen de très grande ampleur s’opposa au ministre de l’Éducation Alain Devaquet, dont le projet de réforme entendait renforcer la sélection dans l’enseignement supérieur. Le mouvement fut marqué par des mobilisations considérables et par des violences policières : cinq cent mille manifestants dans toute la France, le 27 novembre ; huit cent mille, dont cinq cent mille à Paris, le 4 décembre. Lors de cette dernière manifestation, sur l’esplanade des Invalides, trois manifestants sont grièvement blessés : l’un d’eux a la main arrachée, un militant de la Fédération anarchiste perd un œil. Dans la nuit du 5 au 6 décembre, un étudiant de vingt-deux ans, Malik Oussekine est assassiné par des policiers des « pelotons voltigeurs motocyclistes », rue Monsieur-le-Prince, à Paris. Au moment où le mouvement risque d’opérer une jonction avec certains secteurs syndicaux, le gouvernement dirigé par Jacques Chirac (Mitterrand étant président de la République) retire le projet Devaquet.

Le tract ci-dessous sera distribué à Paris, lors des manifestations de décembre. Également publié dans Chroniques libertaires (n° 3, janvier-février-mars 1987), et Ma !, revue libertaire suisse (n° 11, mars 1987).

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Glossaire

(Dictionnaire qui donne l’explication de mots anciens ou mal connus.)

Politique : Mensonge sur les rapports humains selon lequel il est inévitable que la vie de l’immense majorité des hommes soit dirigée par une minorité de « spécialistes » autoproclamés sous prétexte de circonstance, de race ou de savoir. Dès que dénoncé, dans sa version totalitaire ou démocratique, ce mensonge doit s’appuyer sur la force.

Apolitique : Se dit d’une personne qui affiche son dédain pour un système auquel elle est, en fait, entièrement soumise et qu’elle conforte.

Démocratie : Plaisanterie grecque sur le pouvoir du peuple inventée à Athènes où les femmes, les enfants et les esclaves étaient privés de la parole. À l’opposé, on parlera de « démocratie directe » quand les décisions sont prises par les gens concernés qui désignent si nécessaire des délégués révocables pourvus d’un mandat impératif.

Provocation : Du latin provocatio, appel. Tâche trop nécessaire et trop sérieuse pour être laissée aux flics.

Massacre : Rappel à l’ordre d’une certaine quantité d’hommes du peuple lorsqu’ils prennent au mot la plaisanterie démocrate. Origine : massacre du Champ de Mars, le 17 juillet 1791. Par la suite : 1848, 1871, etc. On dira aujourd’hui : « Chirac-matraque, t’es bien un démocrate » !

Ministre : Employé. Payé par l’impôt collectif, il prétend donner des ordres à ses employeurs, mais n’admet pas que d’autres employés suivent son exemple.

Bavure : Exemple : le 9 septembre 1982, quatre flics prennent en chasse une voiture qu’ils rattrapent rue Rossini à Paris. Ils tirent à bout portant. Bilan : trois blessés et un cadavre, Cécile Carré, 17 ans. Le sinistre de la police Gaston Defferre déclare : « La voiture aurait pu être occupée par des terroristes ». Depuis, les bavures ont été nationalisées.

Dignité : Qualité recommandée aux pauvres pour les consoler de leur pauvreté. La dignité s’exprime le mieux lorsque les pauvres ferment leur gueule.

68-86 : Éloge de l’anagramme (1986-1987)

Le court éditorial et le texte qui suivent ont été publiés dans Chroniques libertaires (n° 3, janvier-février-mars 1987). Le texte a été repris sous le titre — emprunté à sa conclusion — « L’inespéré tient à un fil » dans la revue belge Alternative libertaire (n° 88, mars 1987).

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En novembre et décembre 1986, un mouvement étudiant et lycéen de très grande ampleur s’opposa au ministre de l’Éducation Alain Devaquet, dont le projet de réforme entendait renforcer la sélection dans l’enseignement supérieur. Le mouvement fut marqué par des mobilisations considérables et par des violences policières : cinq cent mille manifestants dans toute la France, le 27 novembre ; huit cent mille, dont cinq cent mille à Paris, le 4 décembre. Lors de cette dernière manifestation, sur l’esplanade des Invalides, trois manifestants sont grièvement blessés : l’un d’eux a la main arrachée, un militant de la Fédération anarchiste perd un œil. Dans la nuit du 5 au 6 décembre, un étudiant de vingt-deux ans, Malik Oussekine est assassiné par des policiers des « pelotons voltigeurs motocyclistes » [sur ce dispositif, voir note en fin d etexte], rue Monsieur-le-Prince, à Paris. Au moment où le mouvement risque d’opérer une jonction avec certains secteurs syndicaux, le gouvernement dirigé par Jacques Chirac (Mitterrand étant président de la République) retire le projet Devaquet.

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« Plus jamais ça » !

 Ironie cruelle de l’histoire, le slogan qu’arboraient en décembre 1986 des milliers d’étudiants en hommage à Malik Oussekine assassiné par les flics de Pasqua, était en 1968 celui des Comité de défense de la République (CDR), animés par le même Pasqua ! Les partisans de l’actuel ministre de l’Intérieur célébraient alors le retour à l’ordre [en affichant à des centaines de milliers d’exemplaires un autocollant représentant deux drapeaux noirs et deux drapeaux rouges entremêlés sous lesquels figure le slogan « Plus jamais ça »], tandis que les étudiants de 1986 croyaient enterrer l’un des leurs quand ils enterraient leur mouvement. François Mitterrand, qui a quelques raisons de bien se souvenir de 68 et d’en craindre le « retour », s’est empressé d’approuver : « Plus jamais ça. Donc plus jamais de violence entre Français (sic). Jamais ça. Ils ont raison. »

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Autocollant des CDR.

 

Mais ce mouvement n’a pas été qu’un jeu de dupes. Il ne pouvait que passionner les libertaires que nous sommes. Nous avons donc reporté un dossier sur la démocratie directe en 1789 pour traiter de ces événements où la démocratie balbutiait in vivo dans les amphis des facultés avant d’apparaître dans les dépôts SNCF et d’être réclamée à Pékin et Shanghai. Un éditorialiste du Monde en tira l’enseignement qu’est commun à tous les peuples l’exigence fondamentale « d’être dirigé par des hommes ouverts porteurs d’une autorité réelle » (23 décembre 1986). Pour avoir passé quelques semaines dans la rue, nous pouvons témoigner d’exigences autres que celles qui rassurent l’Officiel du spectacle.

 

68-86 : Éloge de l’anagramme

Si j’ai été surpris par le mouvement qui a secoué la jeunesse à la fin de l’année écoulée [1986], c’est que je l’attendais plus tôt. Nous soulignions dans la préface à l’édition de poche de Ni vieux ni maîtres (1983) que de nombreux pays européens ont connu des mouvements caractérisés par l’extrême jeunesse de leurs protagonistes et la violence des affrontements avec la police, et ce depuis 1980., c’est-à-dire bien après que la vague de l’après-68 ait eu le temps de refluer. Nous disions ne voir aucune raison sérieuse pour que la France soit à jamais épargnée par ce qui agitait la Suisse, la RFA, l’Angleterre, l’Irlande, l’Algérie, etc.

Politologues et journalistes se réjouissaient bruyamment de ce que les jeunes aient renoncé définitivement à occuper la rue. Ils avaient changé paraît-il. En effet, les jeunes des années 70 ont changé, ils ont vieilli de quinze ans et certains sont devenus politologues et journalistes…

Les événements sont venus vérifier, à un moment et dans des conditions que nous ne prétendons pas avoir annoncés, que les âneries débitées sur le compte de la « Bof génération » [revenue de tout et indifférente à la marche du monde] n’exprimaient que le soulagement prématuré des flics de la jeunesse.

Dès le début du mouvement, les mêmes flics exorcisaient leur crainte d’un nouveau 68 : ça n’a rien à voir assuraient-ils ! Les points communs, au contraire, sautent aux yeux, et notamment la grande naïveté des jeunes. Le gouvernement Chirac qui avait répondu par un bras d’honneur au mouvement parvenu au maximum de sa mobilisation (4 décembre 1986) recula bel et bien en désordre devant le spectre de la grève générale et renonça non seulement au projet Devaquet mais à tous ceux qui risquaient d’alimenter la contestation (code de la nationalité, etc.). Le raisonnement, tardif mais prudent, prenait en compte l’hypothèse d’une explosion chez les salariés, aussi imprévisible que chez les enseignés.

Ce qui frappe dans le mouvement, c’est la mobilisation très rapide et massive des lycéens ainsi que la présence en nombre des élèves du technique, concernés en rien par la loi Devaquet. Comme cela a toujours été le cas lors des mouvements lycéens des années 1970, la majorité des manifestants n’avaient qu’une idée fort vague de la teneur exacte du projet de loi. Comme à l’habitude et même de manière plus comique que jamais, les lycéens étaient très sensibles au reproche d’ignorer ce qu’ils prétendaient contester.

Le ministre Monory était plus proche du contenu réel du mouvement que les manifestants eux-mêmes en affirmant que les lycéens profitaient de l’été indien pour se promener dans Paris. Comme souvent, c’est dans le technique que les éléments les plus radicaux sont apparus (cf. les textes des Lascars du LEP électronique). En fin de compte, beaucoup de caractéristiques communes avec le mouvement lycéen qui trouva de 1969 à 1974 un prétexte nouveau chaque année pour s’exprimer. Bien entendu, 86 n’est pas 68 ou 70. Pour les lycéens d’aujourd’hui, 68 n’est pas la preuve vécue que tout l’ordre du monde peut se trouver bouleversé en une semaine et tous les chefs se terrer dans les égouts, c’est de l’histoire, c’est-à-dire une question de cours mal apprise et plutôt ennuyeuse [L’un des slogans entendus et lus dans les manifestations était : « 68 c’est vieux, 86 c’est mieux ! »].

Il flottait dans l’air du temps d’après 68 quelques brumes colorées auxquelles n’échappaient jamais tout à fait les lycéens en grève. Les couleurs font défaut aujourd’hui et l’on a pu voir des dizaines de milliers d’adolescents visiblement heureux d’être ensemble mais n’ayant littéralement rien à dire (voire à se dire). Les couleurs et l’imagination manquaient non seulement dans les slogans (certains secteurs de la manif du jeudi 4 décembre évoquaient un défilé d’équipes sportives : « Angers la, la, la ! », etc.), mais aussi dans les tracts et l’absence d’affiches. Je n’avais jamais vu de manifestations aussi fermées, chaque fac, chaque lycée, chaque ville, replié à l’intérieur de chaînes, les manifestants étant eux-mêmes formés en chaînes. À tel point qu’en de nombreuses occasions il était impossible de distribuer un tract ou de s’adresser à tel ou tel. C’était d’ailleurs de toute évidence la seule fonction réelle d’une telle organisation paramilitaire même si les malheureux ainsi contraints de visiter Paris dans des conditions qu’aurait refusées le plus borné des touristes étaient persuadés de se prémunir contre une éventuelle agression. Mais quand le GUD [Groupe union droit ; extrême droite] attaqua effectivement une manif (27 novembre), la plupart de ceux qui étaient prêts à la défendre physiquement étaient des « provocateurs », pour parler comme Pasqua et l’UNEF.

Les gauchistes avaient beaucoup contribué à essouffler le mouvement lycéen à force de récupération et d’inoculation massive de langue de bois militante. Ils ont aujourd’hui [1987] presque disparu des lycées, et dans les facs ils sont les partisans les plus farouches de l’apolitisme. Cette nouvelle stratégie, au service de laquelle ils mettent leur classique talent de manipulation et d’entrisme, vise à constituer — c’est ce qu’eux-mêmes déclarent — une large clientèle étudiante pour un syndicalisme qui leur permettrait de maintenir une présence dans la jeunesse scolarisée. Ce profil bas de l’extrême gauche a contribué à enfermer le mouvement dans un pseudo-apolitisme grisâtre.

Le quiproquo sur la politique illustre bien les limites du mouvement. La majorité des jeunes étaient attentifs à ne pas laisser un parti ou une organisation diriger leur lutte, pas assez toutefois pour éviter l’infiltration massive de trotskistes lambertistes, ralliés ou non au PS. Ils pensaient que le seul profit que les politiciens peuvent tirer d’un mouvement social est de le présenter comme une vérification de leurs thèses et d’y trouver un vivier de futurs militants. Cet écueil fut évité en partie. Mais un mouvement inquiète les politiciens quand il est une critique en acte de la politique comme activité séparée qui organise toutes les autres. Cet aspect primordial fut ignoré avec une naïveté opiniâtre par les jeunes qui croyaient éviter un piège en ne disant rien du système social qui a sécrété la loi qu’ils combattaient. Croyant feinter la politique et le proclamant très haut, les étudiants parlaient le langage de la politique et respectaient sa règle fondamentale, faisant ainsi le jeu des politiciens de toutes tendances. Il était frappant de voir dans les assemblées générales et les cafés à quel point les jeunes s’opposaient à un système qu’ils connaissent mal en empruntant son propre langage, à quel point en somme la vérité du système sortait de la bouche de ses enfants.

Pour agaçante et parfois désarmante qu’elle soit, cette réalité n’a rien qui doive nous désespérer. Elle est bien plus banale que la mythologie révolutionnaire le donnerait à croire. Michelet écrit le récit de la journée du 5 octobre 1789 où des milliers de femmes de la Halle partent chercher Louis XVI à Versailles. La plupart d’entre elles aiment le Roi ; elles croient que sa présence à Paris suffira pour qu’on donne du pain au peuple. En attendant, on tire dessus. Il y a aussi dans la foule qui assiège le château des gens sans aveu, voleurs de tous poils, mêlés aux honnêtes manifestantes, et on les chasse. La Fayette fait acclamer le Roi, la Reine, et même ceux qui viennent de tirer sur la foule. Le Roi repart, escorté par le peuple. C’est 89, la monarchie sombre lentement, et pourtant ceux et celles qui ouvrent des voient d’eau crient encore « Vive le Roi ! » Il y a même des provocateurs et des chefs qui négocient avec les flics…

 

De la violence

À partir des affrontements des Invalides, les flics ont pratiqué une répression sélective mais extrêmement violente. Le contraste avec la naïveté des manifestants était, si j’ose dire, frappant. C’est que les flics, eux, sont adultes et doués de mémoire ; il ne leur fallait pas plus de deux heures pour revenir aux tirs tendus [de grenades lacrymogènes], tandis que la majorité des jeunes qui leur faisaient face étaient sans expérience.

Il est vrai, je l’ai constaté, que traînaient au quartier latin le soir, des loubs, quelques skins, mais aussi des étudiants , des lycéens et des jeunes « de tous poils ». Il est vrai également que le fameux samedi soir, ceux qui brûlaient des voitures n’étaient pas plus de quinze, des jeunes de banlieue selon un témoin digne de foi qui m’a dit les connaître. Les flics ont effectivement tardé à intervenir. Et alors ? Alors ça ressemblait à une mauvaise reconstitution historique à petit budget. Je me moque pas mal que des bagnoles brûlent ou que des mômes pillent des magasins de fringues (en les distribuant souvent, contrairement à ce qui a été dit, au milieu d’une foule très partagée où il y avait autant d’applaudissements que de sifflets). Le vrai problème était que ce soir là il ne se passait rien d’autre dans Paris et que c’était dérisoire et en recul par rapport aux Invalides. La manœuvre policière a échoué en ce que personne n’a vraiment été effrayé par le spectacle des barricades ; elle a pleinement réussi dans le milieu étudiant où tout ce qui prétend affronter les flics ou brûler les banques passe pour un flic. Si bien qu’au lieu de se radicaliser, le mouvement s’est enfermé dans une protestation morale (Pasqua, t’es un lâche !) et civique (Chirac, t’es pas un démocrate !). Il craignait davantage la « provocation », c’est-à-dire en fait ses propres potentialités, que la répression. La meilleure solution fut choisie : le silence d’abord, la dispersion ensuite.

Il faut noter la répugnante prestation des « casques blancs », recrutés « afin que leur autorité soit incontestée (sic), chez les médecins, avocats, magistrats, hauts fonctionnaires ! Cette prétendue force d’observation et d’interposition entre les flics et les jeunes s’est muée en troupe de supplétifs de la police nationale tentant d’interdire physiquement le débordement d’un millier de manifestants qui refusaient la dispersion à Nation à la fin de la dernière manifestation (10 décembre 1986). Ce millier réussit à atteindre Notre-Dame malgré le délai que l’action des « casques blancs » avait donné aux flics pour quadriller Paris.

 

De la presse

J’ai dit que ce mouvement s’est le plus souvent exprimé avec le langage de ce monde ; il était donc normal qu’il sympathise avec al presse chargée de la publicité de ce monde. Les étudiants ont en général accepté les journalistes non seulement comme témoins privilégiés, jugés à priori sympathisants du mouvement, mais encore comme évaluateurs naturels de ce mouvement. Il semble aller de soi pour la majorité de se placer sous le contrôle de la presse et de définir des objectifs en fonction de leur crédibilité « médiatique ». Or les journalistes ont réussi à se surpasser, dans les radios notamment. France Inter, dont j’ai suivi les émissions, a délibérément fait silence sur certains événements. C’est ainsi que selon eux il ne se passait rien au Quartier latin, depuis 20 h, une certaine nuit [du 5 au 6 décembre]. Détail : Cinq cent manifestants occupaient le Bd Saint-Michel, puis la Sorbonne, finalement évacuée au milieu d’une nuée de photographes et de journalistes… Cette nuit même, deux heures plus tard, Malik Oussekine était assassiné. Il restait donc des manifestants ! des flics ! Les auditeurs n’ont appris le tout que le lendemain matin. Il est clair que la chaîne a appliqué à la lettre les consignes policières.

Faut-il dire que le fameux reportage de TF1 qui n’a servi pratiquement qu’à accréditer l’idée que seuls des flics ou des fascistes peuvent avoir envie de casser du flic ne m’a pas arraché de cris d’admiration ? On a d’ailleurs appris que TF1 a autocensuré une séquence montrant un homme laissé sans connaissance sur le pavé par les voltigeurs motorisés[1].

Bilan dans la presse écrite : le vendredi 5 décembre 1986, Le Matin [quotidien socialisant] doublait sa diffusion habituelle, et le quotidien Mao-Barriste de Serge July dépassait à Paris, pour la première fois, Le Figaro, avec 133 246 exemplaires vendus. Gageons que Libé devra mettre une sourdine à ses éloges du libéralisme, le temps de fidéliser la nouvelle clientèle étudiante qu’il partage désormais avec l’UNEF-ID.

 

Un fil…

Au fil des trois semaines d’agitation, il devenait de plus en plus agréable de se promener dans Paris. J’étais assuré de retrouver, au hasard d’une AG ou d’un incident, des ami(e)s, des inconnu(e)s qui l’étaient de moins en moins, et des copains perdus de vue depuis dix ans. Pour des centaines de milliers de jeunes, c’était la découverte de l’exaltation partagée des manifs et des occupations ; une foule de prétextes, d’occasions pour ne pas coucher chez soi, faire la fête et des rencontres, parler à ceux que l’on côtoyait en silence jusqu’alors. Chacun photocopiait et distribuait les textes qui lui plaisaient. Certaines pratiques de démocratie directe ont été adoptées sans toutefois être vécues comme modèle à étendre à toute la société. À la fin de la semaine précédant le retrait de la loi [Devaquet], les AG de facs se sont ouvertes officiellement aux non-étudiants ; il se disait des choses plus intéressantes. Jusque dans les rangs des étudiants les plus naïfs, des ressorts se sont dégrippés, on a commencé à penser. La reprise a souvent été vécue dans l’amertume. Tout cela tranche avec l’inertie que nous connaissions depuis le règne de Giscard. Cela laissera des traces, cela aura des suites.

L’une des particularités de ces événements est d’avoir été comme compressés dans un espace temps trop réduit. La plupart des ingrédients nécessaires à un mouvement social plus large semblaient réunis. Beaucoup dans les banlieues et même dans les syndicats songeaient à descendre dans la rue, chacun avec ses colères. Il s’en est fallu d’une semaine. Gardons-en la conviction que l’inespéré tient à un fil.

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[1] Sorte de brigade ou « peloton » motorisé, dans lequel les flics étaient à deux par moto (l’un conduit, l’autre cogne). Redoutablement efficaces, affectionnant de provoquer les manifestants en leur adressant le salut nazi, les « voltigeurs » étaient formés, pour chaque occasion, à partir d’éléments venant d’autres unités. N’ayant aucune existence administrative, leur « dissolution » fut un effet de manche peu coûteux.

L’AVENIR DU CAPITALISME EN FRANCE, un rapport patronal (2004)

Du texte qui suit, on pourrait dire qu’il a été trouvé sur le disque dur d’un ordinateur patronal, comme les manuscrits de certains récits de voyage sont supposés avoir été découverts dans un coffre, au fond d’un grenier. Il est bien normal que les conventions littéraires suivent l’évolution des techniques.

D’ailleurs, tout les documents cités en référence sont scrupuleusement exacts (le lecteur pourra aisément se reporter aux originaux). Le sort des urnes n’a certes pas favorisé [immédiatement !] les projets des patrons dynamiques du mystérieux cercle « L’esprit d’Entreprise ».

Il me semble cependant que leur rapport sur l’avenir du capitalisme en France, dont personne n’a jusqu’ici jugé bon de faire état, n’a rien perdu de son intérêt. C’est pourquoi je le mets aujourd’hui à la disposition du public.

 

Claude GUILLON

Juin 2004

 

 

[Dix ans plus tard, on reconnaîtra des personnages qui n’ont pas cessé de nuire, et des questions qui n’ont pas fini de se poser.]

 

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L’AVENIR DU CAPITALISME EN FRANCE

ET LES ENJEUX ÉLECTORAUX DE L’ANNÉE 2002

 

Cercle L’Esprit d’Entreprise

 

Qui sait si une étude plus approfondie et plus complète des lois naturelles qui gouvernent l’activité humaine ne rapprochera pas peu à peu de l’économie politique l’élite dirigeante du socialisme ?

Gustave de Molinari

Esquisse de l’organisation politique et économique de la société future (1899)

 

 

À l’approche de plusieurs échéances électorales, alors que le principal regroupement d’entrepreneurs français a fait connaître son projet de société — d’autant plus remarqué qu’il apparaît comme le seul cohérent, voire le seul existant —, nous nous proposons d’étudier dans cette note[1] les aspects de la situation présente qui peuvent éclairer le positionnement des entrepreneurs de notre pays.

Nous traiterons successivement de la politique du Medef, de l’action du gouvernement en place depuis 1997, et de l’état des forces sociales, souhaitant que ces réflexions, que nous avons voulues sans ambages, puissent aider nos sympathisants à clarifier leurs positions dans le débat professionnel et public.

 

I. Le Medef et l’action publique entrepreneuriale

 

La création du Medef est apparue à beaucoup de jeunes entrepreneurs libéraux comme un repositionnement bienvenu, voire — selon une expression entendue à maintes reprises — comme une véritable et longtemps souhaitée « révolution culturelle ». Le changement de dénomination du principal syndicat patronal était particulièrement heureux[2]. D’autres initiatives l’étaient moins et auraient dû éveiller l’attention. S’il était sans doute indiqué de bousculer l’ancienne organisation du CNPF en commissions, qui pouvaient s’analyser comme une mosaïque de féodalités internes, on peut douter si la création de « Groupes de propositions et d’actions (GPA) » avait d’autre but que d’asseoir le pouvoir d’un homme, et d’autre avantage innovant qu’introduire avenue Pierre-I-de-Serbie un vocabulaire commun au militant gauchiste et au commando parachutiste.

Il nous faut, à ce stade de notre exposé, évoquer un questionnement que l’on ne manquera pas d’opposer à ce travail : nous n’avons nullement souci de nous inscrire dans des querelles de personnes, même si l’analyse de leur action s’inscrit dans la logique de notre réflexion. Nous nous préoccupons du calendrier électoral et non de celui des instances patronales. Pour injurieuse à l’égard des individus que puisse paraître cette affirmation, notre préoccupation est d’une autre ampleur : il s’agit de la pérennité — toujours remise en question — du système du monde qui fait que nous sommes quelque chose dans ce monde.

On voit par là que nous ne chercherons pas, en revanche, à écarter le reproche benêt d’« égoïsme », pour peu toutefois que cette qualité soit envisagée comme la base d’une saine et dynamique coopération entre les forces vives de la société, dont nous sommes.

La disparition de la droite du paysage politique — paradoxalement dissimulée par le système cohabitationniste : l’arbre Chirac cache un désert —, est probablement la meilleure excuse que pourrait mettre en avant l’équipe du Medef.

Certains dirigeants ont pu juger qu’il fallait pallier l’absence, peut-être irrémédiable, de la droite et apparaître, une fois l’entreprise audacieusement rebaptisée « cellule de base de la société » (M. Seillière), comme « une force de proposition ».

Observons cependant qu’il est délicat d’affirmer, même si cela est vrai, être « les seuls à ce jour à proposer une réforme des régimes de retraite, de la Sécurité sociale, de la formation professionnelle, une réforme des relations sociales [sic], des relations du travail […], des réformes institutionnelles en Europe » et d’assurer dans la même phrase : « Nous ne faisons pas de politique ».

Nous disons « délicat » et non « contradictoire », non pas que cette contradiction ait une chance d’échapper au commentateur le plus obtus ; elle saute aux yeux. Il ne s’agit pas de spéculer sur le caractère moral du mensonge, mais d’évaluer l’intérêt pratique de chaque mensonge particulier.

Or il apparaît qu’en se présentant concrètement comme le seul « parti » de droite porteur d’un projet capitaliste, baptisé « refondation sociale », les dirigeants du Medef ont pris, inconsidérément, le risque d’une stratégie qui — pour ne manquer ni de bien-fondés idéologiques ni d’effets positifs — expose l’ensemble des entrepreneurs à des conséquences imprévisibles. C’est selon une expression frappante de M. Seillière, qui se défend précisément d’y céder, la tentation d’une « aventure aventureuse ».

 

Des stratégies et des hommes

À lire les déclarations de ses promoteurs, on a pu se demander quels sont les ressorts réels de la stratégie de refondation sociale.

S’agit-il de négocier avec les partis de droite une reconversion politicienne ? Elle se heurterait sans doute à bien des craintes jalouses.

À moins que l’équipe dirigeante du Medef, enivré par ses propres discours, ait fini par considérer l’organisation comme à la fois le gouvernement (caché), la force vive et la tête pensante de la Nation… Ce qui est, on en conviendra, beaucoup pour un tandem !

Le cas particulier de la réforme proposée de la Sécurité sociale est un bon exemple de procédés que nous jugeons maladroits. Non que la refonte du système actuel, déficitaire et archaïque, ne soit un chantier prioritaire. On peut d’ailleurs admettre que M. Kessler peut faire là, comme dans le dossier du PARE (sur lequel nous reviendrons), un usage habile de la complaisance de la CFDT et de l’embarras des pouvoirs publics. De même, l’on peut comprendre la tentation de « passer en force » en s’appuyant sur ces éléments positifs. Fallait-il pour autant se mettre en situation d’être épinglé, y compris par les journalistes les plus complaisants, en qualité de président de la FFSA venu substituer les compagnies d’assurance au système étatique.

Attardons-nous sur l’une des réponses de M. Kessler au reproche d’être « juge et partie » formulé, sur LCI, par Isabelle Gounin (23 nov. 2001).

« Quand il y a un problème de catastrophe naturelle et de volcans en éruption, on va consulter un volcanologue, de façon à ce que celui-ci puisse donner sa science. […] Je suis fier, en ce qui me concerne, de pouvoir contribuer, en tant que responsable du MEDEF, à faire en sorte qu’émerge un système nouveau correspondant au nouvel univers des risques dans lequel nous sommes, au nouvel univers technologique, au nouvel univers européen. »

L’assimilation des problèmes économiques ou politiques à des faits de nature est de tradition libérale, et nous ne trouvons rien à y redire. En revanche, la comparaison que M. Kessler induit entre le scientifique qui donne sa compétence pour prévenir une catastrophe (ou ses conséquences) et l’assureur dont le métier est de vendre des contrats, c’est-à-dire dont toute la « science » consiste à faire le meilleur profit possible sur un produit[3], cette comparaison, disons-nous, est désastreuse. L’image du volcanologue/scientifique, d’ailleurs paré d’une aura de gratuité idéale très discutable (lorsqu’un scientifique n’est pas salarié par un trust, c’est qu’il est subventionné par l’armée) est fatale à celle du commercial.

Il eut été facile de contourner cette difficulté en confiant le soin de la communication du projet à une personnalité moins évidemment bénéficiaire de ses retombées.

Nous avons dit qu’il n’est pas de la vocation du présent rapport de figurer comme pièce à charge dans quelque procès intenté à tel ou tel des dirigeants actuels du Medef. Cependant, l’objectif que nous nous sommes fixé — proposer une évaluation de l’action publique de cette organisation, de ses conséquences et implications — nous amène logiquement au listing critique de déclarations, communiqués et autres discours. De l’énumération au bêtisier, nous devons reconnaître que le pas se trouve aisément franchi, sans avoir à nous en excuser.

La stratégie, et cela est particulièrement sensible dans le domaine de la communication, est aussi un problème d’hommes. Si nous avons dû juger sans indulgence certaines prises de position de M. Kessler, la confusion d’expression dont il arrive à M. Seillière de faire preuve aurait pu alerter depuis longtemps une équipe moins soumise à la volonté d’un homme, et plus soucieuse de l’image managériale ainsi diffusée.

L’exemple que nous citerons ici a été considéré par nous sans parti pris, et en tenant compte des inévitables maladresses ou lapsus qu’entraîne la prise de parole publique chez une personne qui n’a reçu ni don particulier ni formation adéquate. On tiendra compte également d’éventuels défauts de transcription, en notant que cet extrait d’un entretien entre M. Elkabbach et M. Seillière[4] a été reproduit depuis sur le site Internet du Medef, sans erratum ni commentaire.

Nous estimons qu’il mérite également d’être cité pour l’outrecuidance des prétentions de pouvoir qu’il manifeste. Non qu’il existe par nature une borne au pouvoir que peut légitimement se proposer d’exercer celui qui anime la société, la nourrit et prépare l’avenir de ses enfants, bref celui qui incarne, au plein sens du terme, l’esprit d’entreprise, auquel on sait que notre cercle est suffisamment attaché pour en avoir fait sa raison sociale. Il y a néanmoins quelque chose d’enfantin, donc de maladroit, donc de dangereux, à afficher des prétentions d’autant plus démunies de moyens qu’on ne s’adresse pas à une foule ou à des électeurs, mais à l’adversaire. L’ambition est une force, disait Clauzewitz, pourvu qu’elle ne se révèle que dans la victoire.

Le journaliste demande à M. Seillière quelle est la légitimité de son organisation comparée à celle des élus.

« Eh bien, écoutez, depuis des mois, des années, le politique, le législateur, l’administratif, pénètre [sic] dans le détail des entreprises pour régler et intervenir dans l’intimité du quotidien des entreprises. Eh bien les entreprises réclament de pouvoir, elles, dire aux politiques, de la façon la plus ferme, ce qu’il convient de faire ou de ne pas faire, non seulement dans l’entreprise où on doit nous laisser travailler sans s’occuper de nous, et bien entendu, s’occuper plus [sic], l’État n’est même pas capable de mettre les 35 heures [sic], comme vous le savez dans sa propre Fonction publique [;] alors qu’il nous laisse travailler et nous lui dirons comment nous voyons qu’il devrait travailler. »

Loin de la revendication positive de la place légitime de l’entrepreneur dans la société moderne, M. Seillière présente ce qu’il a appelé quelques instants plus tôt dans le même entretien sa « volonté d’ingérence dans le débat public » comme la riposte de dirigeants harcelés par le fisc, l’URSSAF et les médecins du travail. La tonalité poujadiste est probablement douce aux oreilles des patrons de PME ; elle n’atténue pas l’incongruité du terme « ingérence », ou pour mieux dire le contresens qu’il implique. L’ingérence s’entend en effet comme une pratique invasive dans un domaine (ou un territoire) extérieur à celui qui l’envisage. En parlant d’ingérence dans le débat public, M. Seillière, faute de disposer par ailleurs des divisions aéroportées nécessaires, s’avoue incapable de la justifier par ses propres moyens théoriques. Nous voici passés de l’ambition à l’esprit de revanche, l’un et l’autre étant également désarmés.

Ainsi donc, les entreprises « réclament »-t-elles par la voix de M. Seillière, de pouvoir dire aux politiques, « de la façon la plus ferme », ce qu’il convient de faire ou de ne pas faire. Et ce « non seulement dans l’entreprise ». Ici, une espèce de hoquet théorique nous prive de la suite logique d’une phrase, qu’il est pourtant aisé de reconstituer : non seulement dans l’entreprise… mais partout ailleurs. S’est-on bien avisé que c’est à une parodie involontaire de pronunciamiento radiophonique, que s’est ainsi livré M. Seillière ? Le style factieux était-il le plus pertinent pour présenter, en tant qu’élément moteur de la société civile, des propositions de réformes ? La question se suffit à elle-même.

Dans le même entretien, M. Seillière promet il est vrai que, par sa voix, les entrepreneurs vont « se faire entendre lourdement ». C’est au moins un point de son programme immédiatement réalisé.

 

Les privatisations : l’exemple de British Railway

Interrogé sur un prétendu silence du Medef sur l’« échec » des chemins de fer anglais, dont la privatisation sous gouvernement conservateur est entérinée sous le gouvernement de Tony Blair, M. Kessler répond de la manière suivante[5] :

« L’entreprise British Railway marchait extrêmement mal avant sa privatisation. Et donc, ce n’est pas une panacée la privatisation. Après vous devez avoir le meilleur gestionnaire, vous devez avoir des gens qui font des choix, vous avez des gens qui doivent trouver des financements correspondants, etc. […] La seule différence entre un monopole public et l’entreprise privatisée, c’est que le monopole public survivra toujours parce que les contribuables viendront toujours renflouer les caisses. […] En ce qui concerne l’entreprise privée, lorsqu’elle a des difficultés, eh bien malheureusement elle disparaît, c’est ça qu’on appelle aussi la sanction du marché. Vous me parliez de la sanction de la concurrence, eh bien les gens qui sont privatisés, c’est-à-dire des hommes, des actionnaires de British Railway qui doivent effectivement se mordre les doigts d’avoir donné leur argent éventuellement à cette entreprise. Mais c’est eux qui portent la responsabilité de l’échec et ce n’est pas le contribuable. »

Il semble particulièrement mal venu d’envisager avec ce froid détachement tout médical rien moins que la disparition du réseau ferré national comme une conséquence possible, normale, et point si fâcheuse de sa privatisation ! Quant à ne prendre en considération comme étant touchés par la « sanction du marché » que les actionnaires, sans souffler mot ni des employés de British Railway ni des usagers, pour ne rien dire de la proportion d’entre ces derniers — heureusement faible — qui ont péri dans les accidents causés conjointement par les compressions de personnel, le souci de rentabilité et la vétusté du matériel, voilà ce qui s’appelle une bourde. On imagine le taux de sympathie que peut recueillir ce type de discours opposé au dernier docu-drame larmoyant d’un Ken Loach… En fait, n’importe quel auditeur non prévenu est amené à conclure que mieux vaut un service public imparfait et financé par l’impôt, qu’un système privatisé, condamné à moyen terme, entre les mains d’entrepreneurs cupides. En termes de communication, c’est un désastre.

Kessler s’était déjà fait une espèce de célébrité en déclarant, à propos des tempêtes des 26 et 27 décembre 1999, qui avaient causé la mort de 88 personnes : « Ce sinistre est plutôt positif pour le produit intérieur brut (PIB) national[6]. »

Il n’est pas interdit de dire ce que tout le monde sait ; encore faut-il choisir et son interlocuteur et ses mots. Ainsi, à la question « Que va-t-il se passer si la droite l’emporte ? », Dominique Strauss-Kahn, alors ministre de l’Industrie, répondait-il : « Rien. Leur politique économique ne sera pas très différente de la nôtre. » Il avait soin cependant de réserver cette évidence à un organe de presse[7] peu lu dans le prétendu « peuple de gauche ». Ça n’est pas par hasard si nous opposons deux hommes et deux méthodes ; chacun connaît les liens personnels et de travail qui unissent de longue date Dominique Strauss-Kahn et Denis Kessler. Leur collaboration a abouti, entre autres, à la publication d’un livre prémonitoire sur la question des retraites[8]. Non d’ailleurs que Dominique Strauss-Kahn ait toujours fait preuve de l’habileté et de la maîtrise que sa formation et les hautes fonctions auxquelles il était parvenu eussent pu faire attendre de lui. Disons néanmoins qu’entre le professeur et l’assistant, notre préférence va au premier, dont nous nous réjouissons que son retour dans la vie politique semble s’annoncer sous les auspices les plus rassurantes. Un partisan de l’économie de marché aussi talentueux, habitué — comme dirigeant du cabinet « DSK Consultants » — à travailler à Bruxelles, au service de grandes entreprises françaises, est évidemment, à nos yeux, un facteur d’équilibre déterminant pour une équipe gouvernementale social-démocrate. Se voyant confié demain le ministère de l’Économie, ou — à défaut, oserions-nous dire — Premier ministre dans un gouvernement socialiste, M. Jospin étant chef de l’État, Dominique Strauss-Kahn se trouverait en position de réaliser le programme que M. Kessler a chanté de ville en ville.


Quelle mobilité pour le « capital humain » ?

N’était sa grandiloquence cinématographique, nous aurions peu à reprocher au thème cher à M. Kessler du « Grand retour du capital humain[9] », par lequel il a choisi d’annoncer son projet de privatisation de l’enseignement, à partir du stade secondaire (les crèches, maternelles, et écoles primaires restant à la charge de l’État). Il est de bonne politique d’insister sur la nécessaire rationalisation des dépenses d’éducation et de santé (ces dernières d’ailleurs omises par M. Kessler) pour l’accroissement de la productivité du travail des générations prochainement impliquées sur le marché. En revanche, l’affirmation selon laquelle « les hommes seront demain aussi mobiles que les capitaux et les technologies » paraît d’anticipation banale ou sans contenu.

À moins qu’un esprit attentif songe à la mettre en relation avec la réponse — excessivement franche — faite à la question d’une journaliste[10] :

« F. Belkacem — Vouloir effacer un déficit de plus de 200 milliards de francs par an, c’est le montant actuel du déficit de l’État français, vous êtes d’accord. Mais c’est ni plus ni moins demander la suppression de plusieurs centaines de milliers d’emplois de fonctionnaires [souligné par nous]. Pourquoi est-ce que vous ne le dites pas clairement ça ?

Kessler — Nous le disons très clairement. »

La suite de l’entretien venait heureusement contredire cette prétention à l’absolue clarté du discours. Cependant, on peut douter de la nécessité et même — au regard des souvenirs de l’hiver 1995 — de l’innocuité de l’annonce d’une telle « mobilisation » du capital humain dans la fonction publique. Que celle-ci puisse être — outre les pesanteurs budgétaires ni supportables ni justifiables qu’elle entraîne — considérée comme un « réservoir de conflits », cela mérite en effet d’être discuté. Le morcellement et la privatisation progressive, très avancés par exemple dans le secteur des postes et télécommunications, semblent de loin préférables à des annonces provocatrices, d’ailleurs dépourvues de moyens. Ou bien elles passent inaperçu, comme cela semble avoir été le cas, ou bien elles risquent d’alimenter un climat social de méfiance armée.


Un capitalisme révolutionnaire ?

François Ewald, détaillant ce qu’il estime être les « succès » du Medef, s’attache à une question de sémantique politique qui retiendra notre attention.

Passons sur l’enthousiasme dont il fait montre pour le néologisme « refondation », effectivement promis à un brillant avenir, quand l’adjectif « refondateur », dont il est dérivé, n’avait guère porté chance aux minoritaires du Parti communiste qui l’employaient comme signe de ralliement.

Ewald avance que « le mot [refondation] vient prendre la place de celui désormais impossible de révolution. Quand la révolution n’est plus possible, ajoute-t-il, il faut refonder[11]. »

Il nous semble que M. Ewald, qui ne dissimule nullement, et c’est tout à son honneur, une jeunesse aux engagements tumultueux au sein d’une organisation marxiste finalement dissoute, laisse ici percer des nostalgies personnelles dont il ne mesure sans doute pas les implications pour un lecteur non averti.

Il n’est pas dans notre vocation d’entrepreneurs de nous avancer en rénovateurs — précisément — de systèmes de croyance collective. Nous nous féliciterons par exemple de ce que le mythe de la grève générale est tombé en désuétude, au moins dans nos sociétés développées, avec le vieux mouvement ouvrier et sa culture d’opposition. Faudrait-il lui trouver un substitut quand personne ne songe plus à faire référence à lui ?

Est-il plus raisonnable de convoquer l’épouvantail, mais c’est plutôt ici l’idéal révolutionnaire, dont seul le caractère impraticable justifierait le virage refondateur ?

Nous préférons pousser le principe de précaution jusqu’à écarter ce qui peut rappeler le prurit révolutionnaire[12]. Si refondation il doit y avoir, c’est pour renouveler les justifications du système que nous utilisons pour sa communication, et non parce qu’une stratégie alternative/adverse (la révolution) a échoué. Prenons garde également que l’argument des horreurs du régime soviétique, prototype de l’« épouvantail rouge », perd chaque année un peu plus de pertinence aux yeux des jeunes générations.

Partisans de la modernisation, bien sûr ! Du changement, naturellement ! Et « révolutionnaires » même, s’il s’agit, comme la publicité a su le faire dans les années 70 et 80, de qualifier tels pour les rendre désirables tous les objets de consommation, du tampon périodique au moulin à café. Mais écartons jusqu’à l’idée d’un bouleversement social. Et quant à la révolution, faisons plutôt, comme M. Ewald le suggère dans une première formulation maladroite, comme si le mot même était impossible !

 

Des points marqués

Il convient de relever, une fois posées les critiques précédentes, les points marqués par le Medef. Il s’agit essentiellement de l’imposition de thèmes idéologiques dans le débat public et dans les négociations entre partenaires sociaux. Ces thèmes peuvent se voir tout bonnement repris, par tel syndicat et par le gouvernement ; au moins apparaissent-ils incontournables.

Nous suivrons sur ce point l’analyse de François Ewald : « Il ne s’agit pas de dire que le Premier ministre [L. Jospin] épouserait désormais les thèses du Medef, mais que la problématisation des rapports de la loi et du contrat que le Medef a proposé est reconnue comme un problème réel auquel il convient de donner une solution[13]. »

Le meilleur exemple de ce processus est sans conteste la création du PARE, qui vient entériner l’idée d’une responsabilité individuelle du chômeur et la légitimité d’un dispositif de remise au travail plus strict, même si le système retenu n’est pas aussi coercitif que le souhaitait le Medef. Il peut d’ailleurs être porté conjointement au crédit de ce dernier et, dans une moindre mesure, à celui du gouvernement Jospin.

Au-delà du dispositif lui-même, le plus beau succès du Medef est d’avoir su optimiser la collaboration de la CFDT. On a pu entendre, par exemple, M. Trogrlic, secrétaire confédéral et responsable de la prospective économique de ce syndicat, donner la réplique à M. Kessler lors de l’Université d’été des maires (4 et 5 juillet 2001, à l’IEP de Paris), et faire ce vibrant éloge de la révision de la protection sociale acquise :

« L’assurance-chômage est l’assurance d’avoir un revenu et un salaire ; il faut la transformer en l’assurance d’avoir un emploi et de pouvoir être mobile à partir de celui-ci. C’est la raison pour laquelle je suis un fervent partisan du PARE. »

La CFDT fait d’ailleurs, sur son site Internet, la promotion du PARE (« Le bon plan pour l’emploi ») et de la refondation sociale. Mme Notat, qui en commente les « enjeux », a bien du mal à trouver les mots qui donneraient à ses mandants l’impression de divergences entre les deux organisations. Elle parle certes de « vraie confrontation », « sportive » de surcroît, mais ne trouve à reprocher aux patrons que « des logiques différentes » des siennes (elle s’abstient de dire en quoi) et « des positions parfois à l’emporte-pièce » ! Nous sommes heureusement plus proches de l’émulation du brain storming que de la lutte des classes.

Ajoutons qu’il importe peu que le Medef ait d’abord beaucoup emprunté à la CFDT, comme le laisse entendre Bernard Brunhes[14]. Il n’est que de voir l’écho médiatique obtenu par l’une et l’autre organisations pour voir laquelle a su le mieux tirer profit du fond idéologique commun.

 

II. Le bilan social-démocrate

La droite a pu longtemps faire croire, et peut-être y a-t-elle cru elle-même, que l’économie est une science — « le bon sens mis en lois », selon la formule d’un célèbre économiste anglais — et qu’elle en possédait seule les formules, les techniques et les spécialistes.

Durant la période des Trente glorieuses, une majorité de dirigeants d’entreprise ont ainsi pu faire coïncider idéalement leurs convictions politiques et leurs intérêts.

Qu’on le déplore ou que l’on s’en félicite, cette période est révolue.

Nous pensons que le développement du capitalisme moderne exige de se départir d’une vision, que nous appellerons faute de mieux « démocratique », des rapports entre politique(s) et entreprises, vision selon laquelle il serait bon ou même nécessaire pour nous qu’exercent le pouvoir politique des hommes qui affichent des choix idéologiques proches des nôtres.

Ainsi le citoyen naïf cherche-t-il sur les panneaux électoraux « le-candidat-qui-se-rapproche-le-plus-de-ses-opinions ».

Il ne s’agit pas de priver le dirigeant d’opinions. Il y a droit, de même que tout homme moderne revendique l’affection de ses proches, des soins de qualité, et des loisirs culturels. Ses opinions, ses convictions même, peuvent d’ailleurs utilement renforcer ses capacités d’affirmation sur le marché.

Le concept de « commerce équitable » peut être considéré comme un exemple très positif de potentialisation du marché (réel) par son contraire symbolique (la justice). De manière équivalente, éthique et « développement durable » se combinent pour le meilleur marché possible. Comme le notait M. Kessler, « Gagner la bataille du développement durable, c’est aussi gagner la bataille de l’éthique : c’est assurer l’acceptabilité sur le long terme des activités industrielles[15] […]. »

Clairement, ou si l’on veut brutalement formulée, la question qui se pose à nous en cette période électorale doit s’entendre ainsi : quelle est, du strict point de vue de l’affermissement de notre position dans la société française dans les mois et les années qui viennent, la meilleure configuration politique ?

À cette question, nous répondons — avec la conscience d’inviter le lecteur à reconnaître une évidence —  que la meilleure configuration politique, du point de vue de la pérennité capitaliste, est sans conteste le maintien aux affaires de la gauche social-démocrate.

Cette affirmation posée, quelques nuances doivent être apportées.

Le choix de la gauche social-démocrate s’impose pour deux raisons, si étroitement liées qu’elles dépassent en se confondant le banal constat de la fin de l’opposition droite-gauche.

  • La gauche française (et européenne) a, dans les deux dernières décennies, modernisé le système économique plus efficacement que la droite n’a et n’aurait pu le faire.
  • La droite française ne dispose plus ni d’un programme ni d’hommes pour l’incarner devant l’opinion. Ironie de l’histoire, elle se voit réduite — mais au bénéfice de la gauche —, au rôle de « repoussoir soviétique » (qui fait tant défaut à l’Occident depuis la chute du mur).

L’apparente sévérité, pour la droite, de cette analyse doit être atténuée, au plan moral au moins, puisqu’en bonne justice on ne saurait lui reprocher d’être constitutionnellement plus mal équipée que la gauche pour assurer l’ordre dans la production privée, dans la fonction publique, et dans l’opinion.

En même temps qu’il le phagocytait et le vidait de sa substance, le Parti socialiste a su, sous la direction de François Mitterrand, utiliser au mieux les dernières influences dont disposait le Parti communiste, ce qu’aucun gouvernement de droite n’aurait pu se flatter de faire.

De même, les grands chantiers de la privatisation et du démantèlement des archaïsmes dudit « service public » ont pu être entrepris avec de bonnes chances de succès par un gouvernement dirigée par M. Jospin, là où M. Juppé a jeté et jetterait immanquablement demain des centaines de milliers de mécontents dans la rue. Lire la suite