À LA GUERRE (SOCIALE) COMME À LA GUERRE ! (octobre 2010)

Capture d’écran 2014-11-11 à 11.34.13Pour celles et ceux qui ont rejoint mon blogue Lignes de force ces derniers jours, je précise que celui-ci est de création récente. J’y ai transféré le contenu (plusieurs centaines de textes) d’un ancien site, dont la pérennité n’était plus assurée. Ledit site avait lui-même souffert d’un précédent crash technique et le texte que l’on pourra lire ci-dessous avait été effacé à cette occasion. Au cours d’une restauration précipitée, ce texte a été oublié (par moi, seul coupable !) ; il n’avait donc pas été compris dans le « déménagement ».

Ce texte date d’octobre 2010. En le relisant pour cette nouvelle mise en ligne, un œil sur la retransmission télévisée en direct d’un « défilé républicain » mené par des hommes et femmes d’État de l’ensemble du monde capitaliste — une belle bande de censeurs et d’assassins, soit dit en passant[1] —, je me dis que l’erreur d’archivage commise a cette conséquence heureuse que je peux le republier précisément aujourd’hui.

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Retraites, offensive et terrorisation

Notes instructives pour une prise d’armes

 

  1. De quelle « guerre » s’agit-il ?

 

À la suite des émeutes du quartier de La Villeneuve, à Grenoble, Nicolas Sarkozy annonce en conseil des ministres, le mercredi 21 juillet 2010 « une véritable guerre contre les trafiquants ».

Le 30 juillet 2010, à Grenoble, après des incidents consécutifs au décès d’un braqueur abattu par la police, il fait le lien entre la délinquance et « cinquante ans d’immigration insuffisamment régulée, qui ont abouti à mettre en échec l’intégration ». Il appelle à une « guerre nationale » contre cette délinquance, ainsi dénoncée comme d’origine étrangère.

Dans le discours dominant, le thème de la « guerre » n’est pas d’apparition récente. À la fin des années 1970 et au début des années 1980, il est omniprésent sous sa variante de « guerre économique » (leitmotiv d’un Michel Debré) et, plus subtilement, comme institutionnalisation d’une «guerre froide» transposée sur le terrain intérieur.

En 1980, alors que le gouvernement Giscard d’Estaing-Raymond Barre envisage de modifier les textes sur la sûreté intérieure, Le Monde écrit : « Toute séparation formelle entre temps de paix et état de guerre tend à disparaître définitivement, au profit d’une situation de crise générale à laquelle doivent désormais se préparer les institutions, civiles et militaires, contribuant à la sécurité[2].

Le « terrorisme », réel, fantasmé et/ou instrumentalisé fournira à la fin des années 1980 une représentation commode de l’ennemi extérieur et intérieur. En 1986, le discours programme de Jacques Chirac évoque ce que j’ai appelé, par référence aux « classes dangereuses », les trois « figures dangereuses » du « terroriste », de l’étranger et du jeune délinquant. À l’intérieur de ce dispositif idéologique et guerrier, un déplacement commode permettra, après 1989, de pallier la disparition de l’épouvantail du bloc de l’Est, supposé pourvoyeur de poseurs de bombes, au profit de l’islamisme radical. Désormais, les trois figures dangereuses se croisent idéalement dans le jeune délinquant, enfant d’immigrés, donc supposé enrôlable par le terrorisme islamique.

Ayant à l’esprit ce court rappel historique, on ne trouvera rien d’étonnant à la récurrence du thème de la « guerre » dans le discours de Nicolas Sarkozy. Il est présent dès son arrivée au ministère de l’Intérieur, en juin 2002, lorsqu’il exhorte 2 000 cadres de la police à la mobilisation : « Nous allons gagner la guerre contre l’insécurité ». Guerre encore, contre les délinquants, en octobre de la même année, après l’incendie de plusieurs véhicules à Strasbourg. « Guerre aux trafiquants », et même aux «chauffards routiers » en 2003. Guerre aux « bandes violentes » pour le désormais président de la République en 2008. Il déclare en 2009 : « Notre pays doit enrayer le phénomène des bandes et de haine dirigés contre deux piliers de la République, l’école et la police ».

Toujours en 2009, la même rhétorique s’applique à l’absentéisme scolaire, c’est la «guerre sans merci contre le décrochage scolaire». Pas davantage de merci, comme bien l’on pense, contre « la criminalité », en mai 2010 après le décès en service d’une policière[3].

L’apparent bric-à-brac des « cibles » gagne en cohérence une fois reconsidéré comme cibles de ce que j’ai appelé la terrorisation démocratique, correspondant aux figures dangereuses évoquées plus haut : délinquance multiforme (de l’école buissonnière au braquage), immigration, dont il ne suffit plus qu’elle soit « régulière » et légale, attaques violentes contre les institutions et leurs personnels.

On voit que ce recours systématique au thème de la guerre s’inscrit sur le moyen terme (quarante années) et ne saurait être considéré comme une simple rodomontade ou une question de « style » propre au seul Nicolas Sarkozy.

Il indique bien plutôt une tendance de fond des patronats et États occidentaux à mettre à profit la mondialisation pour revenir à une gestion capitaliste plus violente, présentant les conquêtes ouvrières comme des archaïsmes : services publics, droits sociaux et syndicaux, etc.

Tandis qu’une guerre mondiale permanente et tournante permet, « à l’extérieur », de gendarmer le monde et d’assurer la circulation des sources d’énergie (Irak, Afghanistan, Kosovo), la terrorisation démocratique devenue mode de gouvernement est l’instrument d’une guerre tout aussi réelle : la guerre des classes.

Ancien premier flic de France, soucieux, en bon parvenu, d’afficher en tout, du choix de son épouse à celui de sa montre, son attachement à la bourgeoisie (et au spectacle), M. Sarkozy se veut l’artisan magnifique — incompris, si nécessaire — de la mutation de la république bourgeoise au service du capitalisme moderne.

Ça n’est certes pas la première fois que la lutte de classes en France aura «créé des circonstances et des conditions qui ont permis à un médiocre et grotesque personnage de jouer le rôle de héros[4]». Lire la suite

TOUT BOULEVERSER! (1997)

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Distribué lors de manifestations parisiennes, en septembre 1997, ce texte a par ailleurs été publié dans Cette Semaine (n° 70, octobre-novembre 1997.

 

 

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« En France, nous avons trop tendance à croire que, pour changer les institutions, il faut tout bouleverser. »

 Patrick Weil, politologue-rapporteur

 

 

« On a trop joué avec les symboles en matière d’immigration », déclarait — dans un bel élan de cynisme vulgaire — le ministre Jospin. Ayant rallié l’électorat de gauche par la promesse, fortement symbolique, d’abroger les lois Pasqua-Debré, il réserve désormais les signes de connivence à la droite. Ainsi, le maintien du certificat d’hébergement paraît un crachat superflu au visage des centaines de milliers de personnes qui avaient exigé sa suppression. Il ne s’agit pourtant pas d’une maladresse, mais d’une tactique. Même l’indignation de la quasi totalité des militants associatifs qui travaillent dans le secteur de l’immigration devient un gage offert à la droite.

Or cette droite est amenée naturellement, par le souci de son avenir et le calcul de ses voix, à courtiser l’électorat du Front national (ce que les socialistes n’ignorent pas). Pascal Clément, second d’Alain Madelin, s’interroge : « Que dirait l’opinion s’il y avait un accord entre la majorité et l’opposition sur ce sujet ? Cela renforcerait le Front national. » (Le Monde, 5 septembre [1997]).

De sorte que nous assistons au spectacle édifiant d’un gouvernement social-démocrate légiférant sur l’immigration et la nationalité sous la pression directe de politiciens de droite, eux-mêmes contraints par les positions d’un parti dont les dirigeants font étalage et commerce d’antisémitisme, de racisme et de xénophobie.

La « vision réaliste » que Jospin s’emploie à « mettre en œuvre très tranquillement », comme il l’annonçait le 26 août, consiste donc réellement à ménager l’électorat de droite, en laissant entendre qu’il s’agit de ne pas énerver inutilement l’électorat raciste du FN. Il est vrai que dans le même temps les tribunaux condamnent à des peines d’amende Mme Mégret, ou Le Pen pour avoir traité Fodé Sylla de « gros zébu fou » ! Aux fascistes, donc, une « répression » symbolique et grotesque (bonnet d’âne pour gros mots), aux étrangers la suspicion, le fichage, la rétention, l’expulsion, la double peine. Comme dit Jospin, « ce qui compte, ce sont les faits ».

Le ministre Chevènement, lui, s’inquiète, nous apprend encore Le Monde, du moyen de vérifier que les conjoints des scientifiques étrangers, que le gouvernement souhaite attirer, sont de « vrais » conjoint… (suggérons-lui un coït obligatoire des impétrants devant une commission ad hoc !). Tandis que des centaines de femmes algériennes courent le risque d’être égorgées, on voit quelles pensées élevées agitent le cerveau du premier flic de France. Misérable crétin ! Et ce sont des gens de cette sorte qui prétendent décider qui méritera le titre de « combattant de la liberté ».

Une fois de plus, le soi-disant « réalisme » s’affirme comme une capitulation devant ce qu’il y a de plus abject dans la réalité du monde.

Une fois de plus, le réformisme se révèle incapable de tout, y compris de réformer ce monde.

Les politiciens ne peuvent faire que de la politique. Ce qu’il faut faire, la seule chose qui vaille d’être faite le temps que nous avons à vivre, c’est l’histoire. Une autre histoire, qui a besoin de l’« autre » pour se faire. Une histoire où nous puissions rire de l’idée étrange qu’une montagne, un cours d’eau, un océan, sont des « frontières naturelles », et qu’un être humain peut devenir « illégal » dès lors qu’il les a franchies.

Généreuse utopie, objecteront les très réalistes socialistes… En effet. De celles qui ont animé tant de combats et de sacrifices, sans lesquelles un Jospin serait aujourd’hui fermier général ou intendant du royaume. Allons ! M. Weil dût-il en perdre le sommeil, tout reste à bouleverser !