Cessez d’utiliser le génocide commis par les Nazis pour critiquer n’importe quelle mesure autoritaire!

Ce document circule sur Twitter, repris ad nauseam assorti de commentaires surenchérisseurs. Comme s’il y avait une jouissance à coller le génocide commis par les Nazis comme étiquette sur toutes les mesures autoritaires… même celles qui ne sont pas encore prises (ici le «passeport sanitaire»). Pourquoi pas, dans la même logique, qualifier de «nazies» les limitations de vitesse prévues par le Code de la route?

Certes la comparaison ou mieux l’assimilation aux Nazis n’est pas une nouveauté; tout le monde a en tête le slogan «CRS SS». Mais il relève clairement de la caricature politique qui vise à critiquer un corps policier pour les violences qu’il pratique. Je ne pense pas que quiconque a jamais considéré qu’une compagnie de CRS est l’exact équivalent d’une division SS.

On peut certes critiquer l’hypothèse du passeport vaccinal, d’ailleurs contradictoire avec la non-obligation de se faire vacciner, comme il est légitime de critiquer toute forme de fichage. Je parierai cependant que les gens qui font circuler ce genre de message n’ont jamais protesté, eux, contre les innombrables fichiers à justification antiterroriste…

L’usage – dans la situation présente – de la liste des lieux et manifestations interdites aux juifs en 1942 est une obscénité.

Même à supposer, ce qui n’est pas avéré, que l’on s’oriente vers un «passeport» attestant de la vaccination contre le COVID pour celles et ceux qui l’ont choisie, les personnes non-porteuses de ce document ne seront pas écartées de certains avions en raison d’une supposée «race inférieure» mais astreintes très banalement à un type de vaccination, comme il en existe bien d’autres pour telle ou telle destination. Ce dernier point n’ayant jamais suscité de manifestations d’indignation.

Celles et ceux qui ont choisi de ne pas se faire vacciner ne risquent pas d’être raflé·e·s, déporté·e·s et exterminé·e·s. Tout au plus risquent-ils de finir leur existence dans un service de réanimation, aux frais du contribuable, en contribuant à l’épuisement du personnel soignant. On aimerait qu’ils aient la décence d’éviter de nous pomper l’oxygène dès maintenant!

Les syndicats sont nos amis, jamais, jamais, ils ne nous ont trahis !

Les affrontements qui ont eu lieu entre le service d’ordre de la CGT et des centaines de manifestant·e·s place de la Nation le 1er mai dernier ont fait couler (heureusement) beaucoup plus d’encre que de sang.

Ces incidents provoquent en outre une avalanche de niaiseries angélistes sur les réseaux sociaux.

Quoique présent sur les lieux, et ayant assisté à quelques-uns des épisodes, je serais bien en peine de dire à propos de quoi et avec qui a éclaté la première bagarre. Il est très plausible qu’à tel moment, tel crétin aviné ait frappé tel brave cégétiste, ouvert et peut-être même minoritaire dans son syndicat.

Cela ne change rien à une vérité factuelle qu’il semble utile de rappeler aujourd’hui : pour tout·e militant·e révolutionnaire, le service d’ordre de la CGT constitue et a toujours constitué un danger physique.

Le service d’ordre et plus généralement les militants de la CGT ont – au fil de décennies d’histoire du mouvement ouvrier – intimidé, menacé et agressé physiquement des centaines de militants révolutionnaires : dans les manifestations, dans les usines et aux portes des usines.

Si la situation a commencé à changer depuis quelques années, ça n’est pas – en tout cas pas seulement – parce que les militants estiment plus politique de ne pas systématiquement cogner sur qui n’est pas d’accord avec eux ou que la CGT aurait fait son autocritique sur ce point (on l’attend !). C’est que le rapport de force a changé, en gros depuis la chute du mur de Berlin. La seule période précédente où la suprématie militaire de la CGT a été remise en cause à la porte des usines et dans certaines manifestations a été la période d’activité de la Gauche prolétarienne, dont les militants n’hésitaient pas à répliquer, y compris en prenant l’offensive, à la terreur cégétiste. Il est arrivé par ailleurs que des cortèges « autonomes » armés (casques et barres) tiennent à l’écart des stalino-cégétistes pas si téméraires.

Cependant, des incidents violents se produisent régulièrement. Je me souviens, il y a quelques années de deux jeunes militants de la CNT envoyés à l’hôpital par des gros bras CGT, en dehors de tout affrontement, simplement parce qu’ils avaient eu l’imp[r]udence de remonter un cortège avec leur drapeau syndical noir et rouge à la main. On a vu bien pire, si l’on veut remonter plus loin. Il fut un temps ou pour vendre – plusieurs centaines – d’exemplaires du Libertaire à la sortie des usines Renault de Billancourt, les camarades devaient venir armés. Au sens strict : un flingue dans la musette.

Tout·e militant·e révolutionnaire, ouvrier ou non, peut raconter des dizaines d’anecdotes de ce type.

Que s’est-il donc passé samedi dernier et pourquoi parle-t-on soudain de violence ? Uniquement parce que la CGT a dû détaler, le rapport de force ne lui étant pas favorable. La faible mobilisation syndicale est en partie responsable de ce renversement du rapport des forces, le « cortège de tête » constituant une part inhabituelle du cortège. Cela s’est déjà produit ces dernières années ; cela se reproduira.

Il faudra plus que l’évocation de la déportation de militants communistes pour contrecarrer la réputation effectivement « collabo » du service d’ordre syndical. Collabo avec les flics dans les manifestations, collabo avec le système (y compris dans les usines, là où les flics ne sont pas présents).

Nota. Ce billet a été repris sur le blogue de Christian Hivert mouvementautonome.

Macron, Dupond-Moretti ~ nommer l’innomable

Après combien de dizaines d’années? Trois? Quatre?…

…Les flics français sont venus arrêter chez elles, ce matin, sept personnes de nationalité italienne réfugiées en France. Trois autres sont recherchées.

Ces personnes ne se «cachaient» pas en France.

Elles y étaient réfugiées.

Personne n’y ignorait leur passé. Ni les autorités ni la Justice, ni les flics.

Dupond-Moretti, avocat devenu flic, a déclaré : «Je n’ai strictement aucun état d’âme». Rien d’étonnant, pour qui l’a vendue…

Parmi les personnes arrêtées se trouve Roberta Cappelli, à qui j’avais donné la parole ici-même.

Je lui renouvelle toute mon amitié, et ma solidarité à toutes les personnes victimes de ce mauvais coup.

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Suite: Roberta Cappelli, Narciso Manenti, Marina Petrella, Giorgio Pietrostefani, Sergio Tornagh ont été libéré·e·s et placé·e·s sous contrôle judiciaire.

Les clichés de Badiou : Staline effacé, Mao au premier plan

Outre sa voix de bronze et sa longévité, Alain Badiou a pour lui une obstination dans le communisme qui force l’admiration. La dimension autocritique récente de sa production avait paru un peu contradictoire. Certes, la centralité de l’État semblait devoir être remisée au magasin des accessoires, mais pas Mao Tsé-Toung.

Le voilà (Badiou) qui, dans un récent entretien accordé à L’Humanité dimanche (17 au 23 décembre 2020), en remet une couche et, pour le même prix, procède à un élégant vernissage. C’est que maoïste un jour, Badiou l’est toujours.

Comme on l’interroge sur ses « rapports avec Marx » – excellents à tous égards – il en profite pour glisser en première ligne le Petit Livre rouge, sacré, c’est bien le cas de le dire, « meilleur manuel du militant communiste ».

S’inspirant peut-être du découpage historique du féminisme, par « vagues », Badiou place la première étape communiste, entre les années 1840 et la fin du XIXe siècle, sous le patronage de Marx ; la seconde, entre 1917 et les années 70 du XXe siècle sous celui de Lénine. Vous noterez l’habile et prudent escamotage de l’une des figures du panthéon maoïste : Staline. C’est pourtant bien lui qui dirige et inspire le communisme, dès le printemps 1923, lorsque Lénine est rendu quasi-impotent par une série d’accidents vasculaires cérébraux, soit pendant quarante-sept longues années de la période considérée.

La troisième étape étant, mais on commençait à s’en douter, placée sous le patronage de Mao. La Révolution culturelle chinoise se trouve ainsi associée à la Commune de Paris, via celle de Shangai… Ce bonneteau historique permet de faire de Mao un quasi-libertaire, et ça c’est plus fort que de jouer au mah jong !

NB.

La colorisation n’a aucune signification politique. J’ai simplement tenté de pallier les défauts de lisibilité de la photo de l’article dont je dispose.

Par ailleurs, dans le second extrait, une négation parasite rend la lecture problématique. Je pense qu’il faut lire: «…au fait qu’ici même une partie considérable du prolétariat provienne d’ailleurs que de la France…» (et non «ne provienne»).

Exploitation sous état d’urgence ~ héroïsation et infantilisation

On trouvera ci-dessous le message envoyé par une agence de travail temporaire de l’Ouest de la France. On notera le vocabulaire utilisé: les «collaborateurs», c’est-à-dire les travailleuses et travailleurs précaires sont appelé·e·s des superhéros !

Le recours à l’imaginaire des bandes dessinées s’inscrit dans la politique lexicologique du gouvernement. Le Président de la République n’hésitant pas à qualifier de «héros» le personnel soignant, sur lequel il lâchait ses porcs il y a quelques semaines lorsqu’il réclamait des conditions de travail décentes.

L’idée est simple, et concernant les infirmières elle vient doubler celle d’une vocation supposée des femmes au soin, au care: un héros ou une héroïne est admirable. Mais l’admiration que chacun·e se doit de lui porter est la seule ou au moins la principale gratification qu’il·elle peut attendre. On ne paye pas une héroïne! Ce serait l’insulter dans son dévouement exemplaire, donc forcément désintéressé…

Bonjour,

Vous faites partie des collaborateurs inscrits chez CRIT à ce titre, je souhaite partager les dernières informations de votre agence et de ses clients.  

Compte tenu de la situation actuelle, après le secteur de la santé, l’alimentaire est considéré comme un secteur prioritaire. Aussi, tous les jours les intérimaires de notre agence travaillent avec les entreprises pour assurer la production et l’approvisionnement des consommateurs sur tout le territoire.  

Si vous souhaitez rejoindre les équipes qui travaillent pour nourrir nos concitoyens, [ici un numéro de téléphone]

Appel à tous les superhéros !

Rejoignez les équipes d’opérateurs agroalimentaire

Rejoignez les équipes de préparateurs de commandes

Rejoignez les équipes de livreurs

Rejoignez les équipes d’hôtes/hôtesses de caisse

Un grand MERCI à toutes celles et tous ceux qui ont déjà rejoint les équipes formidables des superhéros et d’avance MERCI à tous les nouveaux 

Prenez soin de vous, de vos proches, respectez les consignes sanitaires et à très vite !

“Nation apprenante” ~ la belle France

Ne craignez pas que je vous inflige un de ces «journaux de confinement» qui fleurissent (ou sévissent) sur tous les blogues. Vous ne trouverez ci-après que quelques notes rapides sur un sujet particulier… En effet, j’ai beaucoup de mal à saisir le sens (sans parler de la portée) du label choisi par le ministère de l’Éducation nationale pour valider les contenus pédagogiques véhiculés par divers médias…

Nation apprenante. À première audition, cela évoque pêle-mêle «peuples premiers», «pays émergents», autant dire quelque chose de vaguement régressif. À la réflexion, on peut supposer que le conseiller assigné à la tâche de nommer la chose a voulu imprégner le label d’une dimension patriotarde, en écho à l’usage par Emmanuel Macron de l’expression «Union sacrée», de sinistre mémoire (la Première Guerre mondiale, ceci précisée pour les étrangers).

Je parlais de régression. Loin de moi l’idée de glorifier la dite «civilisation», que fustigeait déjà Charles Fourier, au détriment des «sauvages». C’est plutôt, dans la mentalité des supposés «gouvernants» – dont on vérifie une fois de plus qu’ils ne maîtrisent rien, sinon la police et l’armée – une appellation punitive.

Nation au piquet

Vous pensez bien que si les mêmes politiciens en guerre contre le statut des intermittent·e·s se préoccupent brutalement de culture, c’est qu’il y a anguille sous roche. Nation apprenante est la matérialisation pseudo-éducative de l’infantilisation générale que permet la pandémie. Nous voilà toutes et tous « en retenue », comme l’on disait dans ma jeunesse. Le programme «Nation apprenante» fait flotter sur le pays entier une écœurante odeur d’école.

D’ailleurs, les malheureux dépourvus d’imprimantes (ou d’encre) sont condamnés à une quotidienne punition, consistant à recopier à la main l’absurde autorisation de sortie, que pour une fois on les laisse signer eux-mêmes, sans avoir à contrefaire la signature de leurs parents.

On m’objectera qu’il s’agit simplement de pallier la fermeture des établissements d’enseignement… Je pense que le renvoi, hors vacances scolaires, de millions d’enfants dans leurs foyers est vécu avec un certain malaise par les autorités. On sait que l’activité éducative s’apparente à celle des organisations de chasseurs qui élèvent du gibier pour le relâcher dans la «nature», afin de pouvoir le fusiller à loisir.

L’obligation sanitaire de renvoyer chez eux, avant terme, les élèves pose le problème de l’interruption brutale de leur gavage. Non pas que l’on se soucie, selon une formule surannée, que « le gibier ait sa chance », mais encore faut-il qu’il puisse figurer à peu près honorablement dans la compétition sociale. Sinon, où serait le plaisir ? Plus encore : ne risquerait-on pas de mettre la puce à l’oreille des moins abruti·e·s en lâchant dans la vie de jeunes citoyen·ne·s incapables de déchiffrer une affiche de mobilisation ou d’entendre les mots les plus simples («sot ma scie on» ?).

De surcroît, jamais davantage qu’en ces temps de pandémie, n’a été aussi rassurante pour le pouvoir l’idée qu’une population entière se trouve au même moment devant les mêmes écrans.

Les personnes qui travaillent pour le plus grand employeur de l’État ne le désignent jamais autrement que sous le sobriquet d’ «ÉducNat» ou éducnat. Soumis à semblable réduction, le nouveau label prend la forme : «Natap». Croirait-on pas le sigle d’une organisation de lutte armée ? Quelque chose comme les Noyaux armés transnationaux pour l’anarchie partagée… Si seulement !