« MANSPREADING » ~ pseudo-concept & débat casse-couilles

Et en effet, pourquoi la critique féministe épargnerait-elle le moindre geste, la plus intégrée des habitudes, la plus ordinaire posture masculine ?

Encore faudrait-il que cette habitude posturale vise ou atteigne de préférence les femmes… Or dans le cas du dit manspreading, en anglais dans la novlangue française, c’est-à-dire à peu près le fait, pour les hommes, de s’assoir les cuisses (trop) écartées, il peut être gênant entre hommes.

Eh oui ! navré de saper un thème de mobilisation qui a suscité des centaines de milliers de messages sur les « réseaux sociaux » à travers le monde : en s’asseyant les cuisses écartées, les hommes se gênent entre eux. Je parle d’expérience.

Cela dit, certains hommes exagèrent-ils parfois cette posture par muflerie, et particulièrement quand ils sont assis auprès de femmes ? Voilà qui ne serait guère étonnant, en effet, dans un régime de domination masculine…

Fallait-il pour autant écrire autant de sottises pseudo-féministes sur une prétendue absence de différence anatomique entre les hommes et les femmes ?

J’ai même lu, parmi un grand nombre de calembredaines, la déclaration d’un prétendu médecin andrologue assurant, dans un grand rire démagogique, que les hommes n’ont aucune raison de s’asseoir autrement que les femmes… Que déduire de cette déclaration ? Sinon que le monsieur se déplace en voiture !

En effet, et là aussi je parle d’expérience, OUI les couilles sont des organes génitaux fragiles. Très fragiles, même. Au point que l’invention du syndrome des « couilles en cristal », inventé par certaines féministes pour moquer la hantise masculine des traumatismes testiculaires n’est pas si éloigné de la vérité anatomique (que celle-ci soit surinvestie par l’inconscient masculin est une autre question).

Les féministes que ça fait éclater de rire ont le niveau intellectuel des élèves de classes maternelles qui explosent à l’énoncé du syntagme « patate pourrie ».

J’espère qu’au moins ça les détend.

J’ignore – et c’est pourquoi je n’en parlerai pas – si les femmes se coincent les petites ou les grandes lèvres avec l’élastique de leur string, ou se ruinent le clito avec la couture de leur jean.

Ce que je sais, en revanche, sur témoignage de médecins urgentistes, c’est qu’il est assez fréquent que des mecs arrivent aux urgences au bord de l’évanouissement (ou après) simplement parce qu’ils se sont assis maladroitement et trop vite en se cisaillant les testicules avec un modeste élastique de pyjama. Le simple fait de s’asseoir de travers peut ainsi induire une torsion qu’il faut traiter de manière urgente, sauf à provoquer des lésions irréversibles. Les féministes que ça fait éclater de rire… (bis). Les autres peuvent prendre des notes.

Ai-je raison de penser qu’un féminisme de lutte de classes, rompu aux sciences sociales, aurait pu envisager cette question (si vraiment on souhaite y accorder de l’attention) en mobilisant des réflexions sur le vêtement ?

En effet, certains vêtements amples (genre sarouel, ou pantalons traditionnels asiatiques) n’intercalent aucune pièce de tissu entre les organes génitaux, ce qui modifie pour les hommes les conditions matérielles de la posture assise.

Il s’agit bien de cette dernière posture, puisque, jusqu’à présent au moins, on ne reproche pas aux hommes de se tenir debout les jambes trop écartés (une campagne à venir, peut-être ?). En revanche, les slips et jeans ajustés sont propices aux accidents et à la simple gêne.

Hélas, les sciences sociales et la lutte des classes ne sont guère à la mode : on préfère la culpabilisation infantile et psychologisante.

On voit ainsi des militantes de la bonne assise se féliciter de l’apposition (dans des trains et métros à l’étranger) de pictogrammes « prohibant » le manspreading, comme d’autres avertissent les petit·e·s qu’ils et elles risquent « de se faire pincer très fort » en laissant leurs doigts là où les deux parties de la porte se rejoignent.

Certains de ces messages essayent de faire croire que c’est pour éviter qu’un homme, cuisses (trop) écartées empiète sur la ou les places voisines. Il serait logique, dans ce cas, de vouer pareillement aux gémonies les hommes et les femmes obèses, dont les cuisses débordent largement sur la place voisine, sans parler des acheteuses compulsives qui emmerdent (voire blessent) tout le monde avec leurs paquets ou des touristes, y compris jeunes et jouant du sac à dos, comme les acteurs du muet de l’échelle posée sur leur épaule. Impossible, au moins pour la première catégorie de contrevenant·e·s : les dénoncer relèverait de la « grossophobie », laquelle serait dénoncée par les mêmes lanceuses d’alerte qui combattent le manspreading.

Ne parlons même pas de celles qui saisissent le prétexte du manspreading pour exprimer une tentation castratrice de rétorsion (Elles n’y avaient pas songé ? Elles sont mignonnes !). Au cas où une personne très naïve douterait du rapprochement à faire, je lui soumets le message Twitter ci-après :

 Notons par ailleurs qu’une stricte égalité de genre – souhaitable, au demeurant – devrait logiquement amener les femmes à écarter les cuisses bien davantage, ce qu’un conditionnement social leur interdit – moralement et physiquement – comme en témoignent les kinés et danseuses, obligés de faire faire des dizaines d’heures d’exercice à leurs clientes ou élèves pour détendre un tant soit peu leurs muscles adducteurs des cuisses.

Ainsi donc, les femmes enfin libérées des diktats de la domination masculine écarteront peut-être les cuisses comme des mecs, se gênant entre elles, et rivalisant d’impérialisme cuissard avec les hommes.

La solution sera donc de reconnaître que les sièges des rames de métro et des trains ont été conçus trop petits pour les humains adultes des deux sexes, qu’il faut les revoir en plus grande largeur, et de ce fait reconsidérer et les wagons et l’écartement des rails (les matériels actuels pouvant être conservés à l’usage des enfants voyageant seul·e·s, et des personnes de très petite taille).

Sans vouloir me vanter (d’une proposition toute réformiste !) je crois que je viens de fournir une clé pour régler le problème du chômage…

Me reste à répondre à l’intrusive – mais légitime – question : « Et toi, alors ! comment tu fais ? »

Je m’assieds, cuisses aussi écartées que nécessaire, en visant les places « solo ». Quand il n’y en a pas de libres, ce qui est fréquent dans les autobus et les métros, je voyage debout.

GRÂCE LEUR SOIT RENDUE ! ~ [Le sentiment de la beauté 1.]

Twitter. Devant cette photographie d’une jeune femme (@acacia_prominen), par une autre (@sallymoony) je me suis interrogé sur ce qui produit l’effet de beauté que j’éprouve. Envie peut-être présomptueuse – ou démunie, ce qui revient au même –, mais s’il fallait être certain(e) de parvenir à un résultat original avant de jeter des notes sur le papier ou le clavier… – Et puis j’y reviendrai.

Je ne doute pas de la beauté – irradiante – de la modèle, mais tel n’est pas le sujet de ma réflexion. Ce n’est une manière ni de l’effacer ni de minimiser son rôle. Simplement, je ne suis pas là pour « évaluer » sa beauté.

Je peux cependant repérer quelques éléments matériels, ce qui ne les rend d’ailleurs pas moins subjectifs aux yeux d’autres que moi :

J’aime beaucoup (aussi !) les cheveux coupés courts pour les femmes. Ici, leur coloration (artificielle) entre dans une harmonie de tons subtile avec le velouté de la peau brunie et le maquillage doré des paupières.

Sans doute, regardai-je cette jeune femme autrement que toute autre personne sur Terre (pas « mieux » !) : influencé par exemple par le souvenir du visage d’Anne (moins rond), sosie de cette actrice, dont bien sûr le nom m’échappe à l’instant, qui vend le New York Herald sur les Champs dans un film de Godard…

La pose – yeux clos, visage tendu vers l’objectif, lèvres entr’ouvertes, épaules nues – suscite une impression d’apaisement, de confiance.

On ne peut imaginer que la modèle dort. Serait-ce une pause dans la séance, plutôt qu’une pose ?

Prendre du champ…

Marcel Duchamp disait que c’est le « regardeur » qui « fait le tableau[1] ».

Je me suis demandé si je « faisais » ce portrait photographique. Il me semble que non.

Je sais que la modèle est une personne contemporaine réelle et vivante, qu’elle dispose par exemple d’un compte Twitter… Peut-être le fait qu’elle ait les yeux fermés, me privant de son regard, renforce-t-il l’évidence que ce que je vois, et qui m’émeut, est bien le regard de la photographe sur elle.

Au-delà de l’évidence matérielle (qui a appuyé sur le bouton), c’est bien en effet le regard de la photographe (et non le mien) qui « fait » le portrait, et re-crée le visage de la jeune femme aux cheveux cuivrés.

La mise à disposition (sur la toile !) est une invitation par la photographe aux « regardeurs » et « regardeuses », non pas (simplement) à admirer la beauté de la modèle, mais à saisir un peu de l’alchimie lumineuse que crée le regard de l’une sur l’autre.

Un regard sur la fabrique de la beauté, dans laquelle la lumière naturelle (?) est seconde par rapport à l’éclairage du sentiment.

C’est une émotion que je suis autorisé à éprouver, ou plutôt à laquelle je suis autorisé à assister.

Serait-ce que la photo me fait voyeur ?

Témoin plutôt (j’espère). Et passeur aujourd’hui.

Qu’infiniment de grâce soit rendue à ces deux femmes pour en être ainsi prodigues !

[1] « Mais je crois que l’artiste qui fait cette œuvre ne sait pas ce qu’il fait. Je veux dire par là : il sait ce qu’il fait physiquement, et même sa matière grise pense normalement, mais il n’est pas capable d’estimer le résultat esthétique. Ce résultat esthétique est un phénomène à deux pôles : le premier, c’est l’artiste qui produit, le second, c’est le spectateur, et par spectateur je n’entends pas seulement le contemporain, mais j’entends toute la postérité et tous les regardeurs d’œuvres d’art qui, par leur vote, décident qu’une chose doit rester ou survivre parce qu’elle a une profondeur que l’artiste a produite, sans le savoir. Et j’insiste là-dessus parce que les artistes n’aiment pas qu’on leur dise ça. L’artiste aime bien croire qu’il est complètement conscient de ce qu’il a fait, de pourquoi il le fait, de comment il le fait, et de la valeur intrinsèque de son œuvre. À ça, je ne crois pas du tout. Je crois sincèrement que le tableau est autant fait par le regardeur que par l’artiste. »

De l’usage émeutier de la merde: l’exemple du Venezuela ~ “Ils nous foutent dans la merde, on la leur renvoie à la gueule”

Contre la police, qui tire à balles réelles et tue des dizaines de manifestant(e)s au Venezuela, les émeutières et émeutiers ont usé de tout le répertoire classique de l’émeute, cocktails Molotov compris.

Il y ont ajouté récemment une variante nauséabonde, qui emprunte aux gaz vomitifs utilisés par la police et l’armée, le «cocktail poopootov», mélange d’eau et d’excréments humains.

Moins dangereux à préparer et à manipuler (même si de petits accidents olfactifs sont toujours possibles), les dits cocktails sont d’une efficacité redoutable – dont les ingouvernables français devraient bien s’inspirer.

Chacun(e) peut contribuer et préparer ses cocks à la maison…

Cette nouvelle «arme» a d’ailleurs été «officialisée» par le mouvement d’opposition au gouvernement chaviste puisqu’une Marche de la merde a été organisée (voir affiche ci-dessous).

Comme jadis les soldats de la deuxième Guerre mondiale, les «fouteurs de merde» (c’est moi qui leur applique cette expression) inscrivent sur les couvercles des pots, en verre ou en plastique, qu’ils expédient sur la police avec des frondes géantes (qui se manipulent à trois manifestants) des messages politiques ironiques: «Pour les prisonniers politiques», «Liberté» etc.

Sans doute enivré par le parfum que l’émeute lui renvoie aux narines, le gouvernement s’est lui-même vautré dans le caca en osant protester à la télévision contre un usage illégal et dangereux de cette «arme biologique»!…

Bientôt, dans nos rues, l’adaptation d’un slogan en vogue «Paris, [ou Marseille…] soulève-toi!» en «Paris, soulage-toi»?

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20 minutes, jeudi 11 mai 2017 (pour la brève ci-dessus; j’ai poursuivi la recherches dans divers media hispanophones) [Merci à Do d’avoir attiré mon attention sur cette information].

“Quand les corps s’écrivent. Discours de femmes à l’ère du numérique” ~ par Marie-Anne Paveau

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Je donne ci-dessous l’introduction d’un texte de Marie-Anne Paveau — que l’on pourra télécharger en bas de page — sur l’écriture sur et par le corps féminin, thème que j’ai abordé dans Je chante le corps critique.

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Quelque chose se passe avec le corps des femmes en ce début de XXIe siècle, qui passe à la fois par la nudité et la circulation numérique. Les femmes ont fait de leur corps un médium, qui constitue une arme dans leur combat pour l’émancipation, l’égalité, la parité, le respect et l’intégrité. Elles écrivent littéralement sur leur corps, qui devient ensuite un véritable flyer de chair diffusé dans les grands médias, mais surtout sur le web, de manière virale : féministes de quatrième génération comme les Femen ou les militantes des slutwalks, femmes violées réinventant leur talking cure dans les écrits d’écran ou femmes de combattants inscrivant les traumas de guerre sur leur peau. Leurs écrits, éphémères, acquièrent de leur inscription numérique une permanence militante.

Le corps écrit des femmes est à la fois le lieu et l’outil d’une contestation hyper-visibilisée par la circulation sur le web. Cette contestation vise, au premier chef, les normes, et en grande partie les normes de genre qui assignent les femmes à l’infériorité et l’invisibilité. Cette contestation, dit Judith Butler dans Défaire le genre, est celle de la vie sur les normes :

«Il existe […] un ensemble de réponses inédites que le sujet délivre à propos des normes, en assurant le cours, les déplaçant également, au point qu’il est possible de parler d’un pouvoir de la vie sur les normes, dont la figure de la contestation peut sembler, à première vue en tout cas, emblématique » (Butler 2006 [2004], p. 11).

Ces écrits corporels d’un nouveau type sont en effet des réponses inédites. Non que les inscriptions ou peintures corporelles n’aient jamais existé (voir par exemple Guillon 2008), mais leur circulation sur les fils de la toile en fait un phénomène technodiscursif, où la matière du discours se métisse avec celle de la technologie. Ces écrits expriment aussi le « pouvoir de la vie » sur « les normes et les conventions qui restreignent ou minent les conditions de la vie elle-même » (Butler 2006 [2004], p. 21). La question de la vie, dans sa dimension à la fois simple et radicale, est ici essentielle, on le verra dans chacun des exemples que je présenterai dans cette étude ; l’écriture ou la vie, en quelque sorte.

Le combat féministe a pris de nouvelles formes ces cinq dernières années, dans lesquelles le corps vu et lu tient une place centrale. Les inscriptions corporelles éphémères des Femen sont amplement relayées sur les réseaux Facebook et Twitter comme sur les sites des médias, et cette hyperdiffusion permet à la fois une visibilisation et une internationalisation d’une lutte au départ spécifique à l’Ukraine. Il en est de même pour les slogans corporels dans les slutwalks du monde entier, à partir de Toronto, ville de naissance de ces « marches des salopes » destinées à lutter contre les discours sexistes du slut shaming et du victim blaming. Outre ces mouvements militants, on trouve des inscriptions corporelles aux aspects thérapeutiques, qui concernent directement le trauma : sur le tumblr du Project Unbreakable, des femmes violées montrent une pancarte qui parle à la place de leur corps photographié, rapportant à l’écrit la parole de leurs violeurs pendant l’agression. De même, le mouvement Battling Bare, diffusé sur Facebook, rassemble des femmes étatsuniennes posant de dos, nues, leur corps inscrit d’un message d’amour pour leur mari combattant, atteint de PTSD3 après leur retour d’Irak ou d’Afghanistan.

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