Nouveau (et gros) numéro de “Casse-Rôles” avec un dossier sur l’éducation libertaire

Superbe livraison de Casse-Rôles (août-octobre 2021, n° 17), «journal féministe et libertaire à prix libre», parmi les rares revues libertaires susceptibles de toucher un large public.

Très beau dossier sur l’éducation libertaire coordonné par N’Autre école, revue de Questions de Classe(s)s. Seul regret: l’absence d’article sur la déscolarisation et la critique libertaire contre l’école, même si l’on trouvera des éléments épars dans plusieurs articles.

Autre sujet passionnant pour le prochain numéro: la santé des femmes.

 

“Corps de femmes en migration” ~ un hors-série en ligne

Dans le cadre de la préparation du Forum Génération égalité initié par ONU Femmes et organisé du 30 juin au 2 juillet 2021, le Musée national de l’histoire de l’immigration édite un hors-série de la revue Hommes et Migrations, rebaptisé pour l’occasion «Femmes et migrations» et consacré aux corps des femmes en migration.

Si les migrations féminines ont longtemps été l’angle mort de l’histoire internationale des migrations, la féminisation des circulations s’affirme depuis les années 1990. De même, les femmes migrantes se mobilisent dans tous les domaines de la citoyenneté. Aujourd’hui de nouvelles problématiques émergent, et touchent aux droits sociaux et sexuels, aux violences sexistes, au corps, à l’intimité et aux représentations stéréotypées des femmes. Croiser mobilisation, migration, et corps des femmes constitue un chantier novateur à l’occasion du forum Génération égalité.

Vous pouvez accéder librement à l’intégralité de ce numéro.

Le «féminisme arrêté» de Suzanne Lindon

Capture d’écran 2021-06-17 à 16.38.01

Suzanne[1] Lindon pense comme elle fait ses films[2], ce qui est en somme assez logique. Avant qu’elle ne réalise un film, on ne l’entendait pas penser partout ; maintenant qu’on l’entend, on regrette le temps d’avant.

Suzanne Lindon déclare que «son féminisme s’arrête à l’endroit où les femmes voudraient dépasser les hommes, se venger d’eux pour avoir eu un pouvoir trop important trop longtemps.»

Le féminisme de Suzanne Lindon s’est arrêté juste avant d’entrer dans la réalité. Car dans le réel, la question n’a jamais été de savoir si les femmes devaient, ou ne devaient surtout pas vouloir «dépasser les hommes».

La question qui se pose c’est qu’il existe déjà des femmes qui ont dépassé les hommes. Or ces femmes qui ont dépassé les hommes ne peuvent – dans le système capitaliste, raciste et sexiste – prétendre ni aux mêmes responsabilités (elles se fracassent le crâne sur le plafond de verre) ni aux mêmes salaires, ni à la même reconnaissance. Non seulement c’est une iniquité, mais cela prive la société du meilleur travail possible quand il est féminin. Je ne parle pas ici du marketing ou de l’Armée de terre, mais de la médecine par exemple.

On m’objectera que le verre dont est fait le fameux «plafond» réagit de la même manière à l’approche d’une personne qui a une gueule d’Arabe ou la peau noire. C’est exact. Quant à la combinaison des facteurs, on évaluera sa toxicité en dénombrant, par exemple, les femmes noires médecin et cheffes de service dans les hôpitaux français. Inutile de sortir votre calculette, une main suffira (un doigt, peut-être…).

Que ces discriminations racistes, sexistes et sociales suscitent chez des femmes (et pas que) un désir de revanche, voilà qui devrait être compréhensible même par une intelligence petite-bourgeoise autolimitée (ceci est un pléonasme).

Que ce désir de revanche ne se traduise pas plus souvent par des comportements d’une violence extrême, voilà ce qui m’étonne.

___________________

[1] Une grand-mère adorée ? Non, je parie pour la (belle) chanson de Léonard Cohen. “And just when you mean to tell her / that you have no love to give her…”

[2] Bien sûr qu’il y en aura un second ; qu’est-ce que vous croyez !

12 ans de prison pour deux coups de pied (mortels) à l’homme qui l’importunait ~ Plaidoyer pour Kessy

Le Figaro (11 juin 2021)

Un soir de décembre 2016, place de la Victoire à Bordeaux, la jeune femme, 18 ans à l’époque, avait été importunée à plusieurs reprises par un jeune trentenaire visiblement en état d’ivresse. Elle – qui n’était pas alcoolisée – l’avait repoussé, et alors qu’il était au sol, lui avait donné deux coups de pied dans la tête «comme on frappe dans un ballon de football», selon ses propos aux enquêteurs, cités à l’audience. Transporté dans un état critique au CHU de Bordeaux, l’homme était décédé des suites de ses blessures quelques jours plus tard.

L’accusée «a fait exprès d’asséner deux coups à la tête de la victime. Ce choix délibéré caractérise une intention de tuer», a insisté l’avocat général Benjamin Alla, relevant que «sur le moment, elle n’a rien regretté, si ce n’est d’avoir sali ses chaussures avec le sang de la victime», et est partie sans se soucier de l’état de l’homme au sol ni appeler les secours. «Il l’a bien cherché», a-t-elle déclaré selon des témoins.

Kessy, au passé adolescent toxicomane, «a vécu des violences de la part de ses parents. Elle a vu ses parents être violents entre eux (…) a aussi été violée. Ce passé de misère n’est pas anecdotique», a expliqué Dominique Laplagne, avocat de la défense, plaidant la clémence en raison de l’âge de l’accusée, du «doute» sur l’intention de tuer, et de son comportement sans accroc depuis sa remise en liberté il y a deux ans. L’accusée, sans emploi, dit aujourd’hui «avoir des remords mais elle a toute la vie pour se reconstruire. Pour Vincent Cazeaux, c’est terminé. Il ne reste qu’un sentiment d’anéantissement pour sa famille», avait pour sa part plaidé Me Julien Plouton, avocat de la partie civile.

L’histoire est aussi sordide que navrante. Je veux dire: l’histoire de départ. Dont je ne sais que ce que cet article en dit, c’est-à-dire bien peu de choses.

Je comprends très bien que l’on puisse souhaiter effacer dans la minute un mec agressif ou importun. M’est-il déjà arrivé qu’une femme ivre engage la conversation avec moi sur un banc, sans avoir recueilli mon consentement? Oui, en effet, mais ma situation n’avait strictement rien à voir avec celle de Kessy, qui elle a – par expérience – une idée assez précise de ce dont est capable un mec agressif et·ou importun.

Le jeune homme qui est mort à la suite des coups portés par Kessy était peut-être un brave garçon, qui n’avait jamais violé personne et ne l’aurait pas fait, même si c’était Kessy qui avait été ivre. Peut-être était-il tout le contraire. C’est plutôt une bonne chose que nous l’ignorions, finalement, parce que c’est sans importance pour le sujet qui m’occupe ici.

Je ne dis pas que sa mort est sans importance : c’est sa mort qui me fait user de l’adjectif «navrant».

Cela dit, Kessy n’a pas signé un manifeste exigeant la peine de mort pour tous les mâles susceptibles de lui bouffer son oxygène: elle s’est bornée à latter ce garçon précis. C’était peut-être le premier qu’elle frappait; peut-être pas. Peut-être s’était-elle promis, au bout de la énième humiliation subie, de s’en «payer un» un jour. Je ne le sais pas (et je m’en moque).

Si Kessy avait été saoule, on retiendrait ce fait contre elle. — Qu’allait-elle faire, saoule, sur un banc, le soir? Je vous le demande, Monsieur le Président. Mais elle n’était pas saoule. On retient donc ce fait contre elle. Elle était lucide, donc elle a voulu tuer. Il semble que ni les magistrats ni les jurés ne connaissent l’expression «rage froide». C’est bien dommage.

Kessy était, nous dit-on, parfaitement maîtresse d’elle-même. L’est-on quand on est habité·e par une rage froide? Cela mériterait discussion.

Elle est demeurée maîtresse d’elle-même. On retient ce fait contre elle. Elle était censée pleurer, s’arracher les cheveux, en hurlant quelque chose du genre: «Mon dieu, qu’ai-je fait?» Or elle parle d’un ballon de foot (la tête du jeune homme) et regrette d’avoir salopé ses chaussures.

Ici, je me permettrais de mettre en doute ses déclarations. Je ne crois pas tout à fait qu’elle pense à la tête du garçon comme à un ballon de foot et que son seul regret ait été d’avoir à reblanchir ses godasses de sport. Ça, c’est ce qu’on dit quand on mesure l’étendue de ce qui va vous tomber sur la tête (en forme de ballon, elle-aussi?) et qu’on crâne. Pourquoi crâne-t-on ? Pour insulter à la douleur (compréhensible) de la famille? Évidemment non. On crâne parce qu’on a fait ce que l’on avait envie de faire depuis longtemps; parce que l’on sait pertinemment que le jeune-homme-à-la-tête-en-ballon-de-foot a payé pour les autres, alors que ça n’était probablement pas le pire. Sûrement pas le pire qu’elle a rencontré, elle, Kessy. Mais, est-ce que c’est un truc de planètes ou quoi: ce soir-là, elle était à la fois incapable d’en supporter davantage et capable de prendre le dessus sur l’agresseur. Et c’est fait, on n’y peut plus rien : alors, crâner!

Mauvais endroit, mauvais moment. Et surtout système dégueulasse, sordide, pitoyable (la domination masculine) dont la tête cassée du jeune homme est une victime collatérale.

Collatérale et masculine. Là ça coince pour Kessy. Dans cette histoire, elle s’est comportée à peu près comme un supporteur de foot (alcoolisé en général) qui latte à mort un crétin du camp adverse, pour un regard; ou pour rien.

Or Kessy fait partie de la majorité opprimée. Elle est dans le camp des victimes. En tant que femme, en tant que cas social, que vie brisée. Autant dire qu’elle n’a absolument pas le droit à l’autodéfense violente (par parenthèse, adepte des arts martiaux, elle aurait pu doser, casser un bras par exemple…).

— Mais où irait-on, je vous le demande Monsieur le Président, si toutes les femmes importunées dans la rue, toutes les filles harcelées sur les réseaux sociaux, tous les enfants violentés par leurs parents, toutes les femmes violées, toutes les femmes victimes de discriminations sexistes – autant dire toutes les femmes Monsieur le Président ! – se faisaient justice comme ça, une manchette dans la glotte par ici, un coup de latte dans la tronche par là…? Je n’hésite pas à le dire, Monsieur le Président, nous aurions un régime de domination féministe, que dis-je un régime de Terreur féminine!

Aucun tribunal, aucun jury semble-t-il n’est en faveur d’une telle inversion du monde.

C’est le sens du verdict qui frappe Kessy – exact symétrique des coups qu’elle a portés. Il s’agit de lui casser un peu plus la vie, de lui casser la tête pour la montrer au peuple !

Pour une mort imprévisible, dans une relation qu’elle n’a pas souhaitée, dans un système où elle n’a jamais eu de place.

Les 12 ans de prison infligés à Kessy visent en réalité toutes les femmes.

C’est un avertissement. Et bien sûr, ça n’est pas un hasard s’il atteint une jeune femme issue d’un milieu pauvre. On aura pensé que le message passerait d’autant mieux que Kessy n’a rien pour faire une héroïne féministe (pas de relation dans la presse, pas de slogan sur les seins).

Les femmes l’entendront-elles, cet avertissement? Et sauront-elles y répondre?

On peut l’espérer – et des féministes les premières – pour leur honneur d’abord, pour Kessy ensuite; et même pour Vincent Cazeaux, dont nous n’avons pas de raison de penser qu’il aurait apprécié que sa dépouille soit brandie comme épouvantail contre la révolte des filles.

“Dérision” ~ autofictions par Hirabayashi Taiko

Textes traduits du japonais et présentés par Pascale Doderisse, publiés aux éditions iXe.

“Keiko avait vécu dans les grandes largeurs tout ce qu’il était donné à une femme de vivre, en traversant bravement des plaines et des montagnes où d’autres ne s’aventuraient pas.”

Publiés à vingt ans d’intervalle, entre 1927 et 1946, les trois récits rassemblés dans ces pages donnent un avant-goût de l’œuvre de Hirabayashi Taiko, qui puise dans sa vie mouvementée la matière de ses écrits.

Une matière très charnelle, façonnée par les épreuves qui ont marqué son parcours, et que l’écrivaine explore, dissèque, presque, avec mordant et lucidité. Les monologues intérieurs de ses narratrices disent le quotidien de misère des jeunes militants anarchistes et leur misogynie, l’âpreté d’une liberté sexuelle assumée, et l’accouchement, la maladie, le rapport à la maternité, à l’amour.

Publié en 1927, la même année que “Dérision”, le récit “À l’hospice” a d’emblée inscrit Hirabayashi dans le courant de la littérature prolétarienne. Vingt ans plus tard, quand elle écrit “Kishimojin”, elle a pris ses distances avec la mouvance anarchiste mais ses convictions féministes restent intactes. Tout comme son audace et son intransigeance qui, note Pascale Doderisse dans la présentation de cet ouvrage, se traduisent à l’écrit par “un mélange de bravade et de désespoir, d’idéalisme et de noirceur, relevé ici et là par quelques touches d’humour pince-sans-rire”.

Hirabayashi Taiko (1905-1972) est l’autrice d’une œuvre riche de 12 volumes (en japonais). Elle affirme très tôt son indépendance en quittant sa province natale pour Tokyo, où elle rallie les cercles anarchistes, gagne fort mal sa vie et décide de devenir écrivaine. Ses premiers textes, publiés en revue, l’inscrivent d’emblée dans le courant de la littérature prolétarienne, tendance féministe. D’une plume féroce trempée dans le noir de l’humour, elle y dénonce la double oppression, capitaliste et patriarcale, qui pèse sur les militantes. Encore trop peu traduite en français, son œuvre, largement inspirée par sa vie compte des romans, dont plusieurs polars, des récits, des essais, des contes pour enfants…