“Dérision” ~ autofictions par Hirabayashi Taiko

Textes traduits du japonais et présentés par Pascale Doderisse, publiés aux éditions iXe.

“Keiko avait vécu dans les grandes largeurs tout ce qu’il était donné à une femme de vivre, en traversant bravement des plaines et des montagnes où d’autres ne s’aventuraient pas.”

Publiés à vingt ans d’intervalle, entre 1927 et 1946, les trois récits rassemblés dans ces pages donnent un avant-goût de l’œuvre de Hirabayashi Taiko, qui puise dans sa vie mouvementée la matière de ses écrits.

Une matière très charnelle, façonnée par les épreuves qui ont marqué son parcours, et que l’écrivaine explore, dissèque, presque, avec mordant et lucidité. Les monologues intérieurs de ses narratrices disent le quotidien de misère des jeunes militants anarchistes et leur misogynie, l’âpreté d’une liberté sexuelle assumée, et l’accouchement, la maladie, le rapport à la maternité, à l’amour.

Publié en 1927, la même année que “Dérision”, le récit “À l’hospice” a d’emblée inscrit Hirabayashi dans le courant de la littérature prolétarienne. Vingt ans plus tard, quand elle écrit “Kishimojin”, elle a pris ses distances avec la mouvance anarchiste mais ses convictions féministes restent intactes. Tout comme son audace et son intransigeance qui, note Pascale Doderisse dans la présentation de cet ouvrage, se traduisent à l’écrit par “un mélange de bravade et de désespoir, d’idéalisme et de noirceur, relevé ici et là par quelques touches d’humour pince-sans-rire”.

Hirabayashi Taiko (1905-1972) est l’autrice d’une œuvre riche de 12 volumes (en japonais). Elle affirme très tôt son indépendance en quittant sa province natale pour Tokyo, où elle rallie les cercles anarchistes, gagne fort mal sa vie et décide de devenir écrivaine. Ses premiers textes, publiés en revue, l’inscrivent d’emblée dans le courant de la littérature prolétarienne, tendance féministe. D’une plume féroce trempée dans le noir de l’humour, elle y dénonce la double oppression, capitaliste et patriarcale, qui pèse sur les militantes. Encore trop peu traduite en français, son œuvre, largement inspirée par sa vie compte des romans, dont plusieurs polars, des récits, des essais, des contes pour enfants…

“Généalogie des corps de Donna Haraway” ~ par Nathalie Grandjean

Ce livre s’attache à entrelacer une lancinante question philosophique – ce que peut un corps, ses modalités et puissances insoupçonnées – et un enjeu féministe, la transmission du corpus d’une théoricienne, Donna Haraway, à travers les corps qu’elle déploie au fil de ses travaux. Une généalogie particulière, celle des corps de Donna Haraway, surgit de l’entrelacement de ces deux enjeux. Qu’est-ce qu’une généalogie? Je la conçois ici dans un double héritage, celle de Michel Foucault et celle de Françoise Collin. D’une part, je retiens de Foucault l’idée d’une enquête qui travaille à partir de la dispersion, de savoirs locaux et fragmentés et d’événements singuliers, «qui ne recherche pas simplement dans le passé la trace d’événements singuliers, mais qui pose la question de la possibilité des événements aujourd’hui: “elle dégagera de la contingence qui nous a fait être ce que nous sommes la possibilité de ne plus être, faire ou penser ce que nous sommes, faisons ou pensons”»(Revel, 2009: 61-62)». Je retiens de la méthode généalogique foucaldienne la possibilité d’interroger le passé à partir d’une question présente, pressante pour moi, celle des modalités et puissances des corps. Comme ce livre n’est pas un livre d’histoire mais un livre de philosophie féministe, je dirais qu’il s’agit en réalité d’un commentaire généalogique. Ce livre est en effet, pour partie, un commentaire, au sens où l’entend Foucault dans L’Ordre du Discours (1970). Il consiste en l’écriture d’un discours inédit à partir d’un discours premier, celui d’Haraway. Le décalage produit entre ces deux discours entraîne des effets particuliers. Le texte premier, permanent et surplombant, ouvre la possibilité infinie de parler, raconter, discuter, et dès lors de créer des commentaires inédits. Bien plus, dit Foucault, «le commentaire n’a pour rôle, quelles que soient les techniques mises en œuvre, que de dire enfin ce qui était silencieusement articulé là-bas» (1970 : 27). Le commentaire se niche dans un paradoxe: à la fois dire ce qui a déjà (et mieux) été dit et à la fois écrire, souligner, répéter ce qui n’avait pas été dit ou écrit de cette manière-là.

Télécharger ICI le texte intégral de l’introduction au format pdf.

Éditions de l’Université de Bruxelles, 226 p., 23 €.

Brèves réflexions sur la misandrie, et sur un bout de trottoir…

«La misandrie [exécration des hommes] n’est pas la solution à la misogynie [exécration des femmes]» peut-on lire sur ce trottoir de Montmartre.

Mais la misandrie prétend-elle remédier à la misogynie? Voilà de quoi l’on peut douter. L’exécration des femmes s’explique (confusément) par un mélange d’angoisses archaïques (vagin denté et puissance tellurique du sexe féminin) et d’évolution du système patriarcal·pitaliste.

Que la domination masculine produise de la misandrie n’a pas de quoi étonner. On s’étonnera bien davantage que tant de femmes non seulement n’en viennent pas à détester les hommes, mais ferment les yeux sur leurs excès de pouvoir ou sur le principe même de leur pouvoir.

Certes, la domination masculine est un système, qui doit être combattu en tant que tel, avant tout pour des raisons d’efficacité. Cependant, ledit système s’incarne hélas en des hommes de chair et de sang: des pères, des frères, des maris, et moi, et moi, et moi [1]… Nous n’ignorons pas non plus que la police est un rouage de la domination bourgeoise ; cela ne nous distrait pas toujours de mauvaises pensées à l’égard de tel représentant particulier des dites « forces de l’ordre », qui vient par exemple d’éborgner notre voisin d’émeute.

La haine des flics ne saurait tenir lieu d’analyse de l’oppression capitaliste, mais la haine de l’oppression capitaliste englobe la haine de toutes ses manifestations, y compris les plus caricaturales, y compris les plus immédiatement sensibles.

En dehors des émeutes, que peut-il y avoir de plus immédiatement sensible pour une femme que les manifestations physiques de la domination masculines (harcèlements, violences sexuelles), l’angoisse chronique et la rage impuissante qu’elles engendrent.

De ce point de vue, la misandrie peut être considérée non seulement comme une conséquence logique de la misogynie, mais aussi – dans certains cas, et pour certaines femmes – comme une « combinaison de survie » en milieu machiste. Bel et bien une solution donc, même si imparfaite et provisoire – ces deux qualificatifs pouvant hélas s’appliquer à la totalité des autres propositions de solution, qu’ils contiennent éventuellement de la misandrie ou la récusent (séparatisme lesbien, lutte révolutionnaire mixte, etc.)  


[1] Sur l’air de la chanson de Lanzmann et Dutronc.