“L’anarchisme à Cuba”, par Frank Fernandez [suivi de] “Témoignages sur la Révolution cubaine”, par Augustin Souchy

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Étiquette d’une marque de cigares.

Les anarchistes ont participé activement à la lutte contre la dictature de Batista. Les uns au sein des guérillas orientales ou de celles de l’Escambray, au centre de l’île; d’autres ont pris part à des conspirations ou à la lutte urbaine. Leurs désirs étaient les désirs majoritaires du peuple cubain: liquider la dictature militaire et la corruption politique, travailler à l’instauration des libertés nécessaires aux activités politiques et sociales. Personne n’attendait vraiment un changement des structures économiques et sociales du pays.

Dans Proyecciones libertarias, la brochure parue en 1956 citée plus haut, on attaquait Batista, mais on y mentionnait aussi Castro, auquel on n’accordait «aucune confiance», parce qu’il «ne respectait pas ses engagements et qu’il ne luttait que pour le pouvoir». Ce fut pour cette raison que les libertaires avaient établi des contacts clandestins réguliers avec d’autres groupes que le M. 26-7, tout particulièrement avec le Directoire révolutionnaire. Ceci étant, quand les guérilleros remportèrent la victoire, Castro était devenu le leader indiscutable de tout le mouvement, à cause d’une appréciation incorrecte des événements de la part de l’opposition, qui le tenait, avec son modeste programme social-démocrate, pour un mal «contrôlable», nécessaire et provisoire.

Si les libertaires n’appréciaient que modérément la personnalité de Castro, les politiciens, la bourgeoisie, l’ambassade nord-américaine, pour leur part, croyaient pouvoir manipuler le chef guérillero. Quant aux Cubains, une majorité d’entre eux appuyait Castro sans réserves, à un moment de liesse générale, comme si le pays se trouvait aux portes mêmes du paradis. On n’allait pas tarder à se rendre compte qu’il était plutôt dans l’antichambre de l’enfer. À cause du refus apparent de Castro de diriger le gouvernement, on créa, avec son appui, un «gouvernement révolutionnaire», qui s’occupa de «régler leur compte» aux criminels du gouvernement antérieur. On créa les tribunaux révolutionnaires, qui menait des procès sumarisimos à la «demande du peuple», qui prononçaient des arrêts de mort ou infligeaient de longues peines de prison.

Quant au mouvement ouvrier, sous prétexte de purger la CTC [Confédération des travailleurs cubains] des éléments qui aient collaboré avec le régime antérieur, le gouvernement révolutionnaire décide, dès les premiers jours de janvier, d’expulser tous les responsables anarcho-syndicalistes des secteurs de la restauration, des transports, du bâtiment, de l’industrie électrique, etc., malgré leur opposition à la dictature, et bien que certains d’entre eux aient été emprisonnés ou contraints de s’exiler. Cette mesure affecta considérablement un courant libertaire déjà affaibli, sans faire disparaître toutefois tout le prestige dont il avait joui au sein du prolétariat de l’île.

“Réplique sur Cuba”, par Gaston Leval (juin 1961)

En juin 1961, Gaston Leval publie l’article reproduit ci-dessous dans Le Monde libertaire. Il y répond à l’article d’un libertaire «Castrolâtre» en rappelant quelques vérités sur Cuba et le sort des révolutionnaires, notamment libertaires.
Merci à Floréal d‘avoir utilement remis en lumière ce texte, dans les circonstances larmoyantes, crocrodilesques et spectaculaires que nous vivons après le décès de Fidel Castro.
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 Barreaux socialistes.
RÉPLIQUE SUR CUBA

Plus encore : selon Ariel, il y a bien des partis politiques, mais le peuple les dédaigne, car il est avec Castro. Mais pourquoi ne nous dit-il pas qu’il y a surtout le parti communiste appelé parti socialiste populaire qui a une existence officielle, et est le véritable maitre de la situation dans tous les domaines : politique, économique, administratif, militaire et policier ? Pourquoi taire cette réalité essentielle contre laquelle déjà se dressaient nos camarades cubains il y a plus d’un an ? Pour ma part, je considère que cela est tromper ses lecteurs par omission.

Naturellement, Ariel ressasse tout ce que disent les communistes chez qui, directement ou indirectement, il puise sa documentation, contre les Américains du Nord. Les problèmes de l’Amérique du Sud sont autrement compliqués que ce que représentent les schémas sommaires qu’on nous fournit. Mais ces schémas ont la vertu d’être facilement compréhensibles pour les âmes simples. Surtout, ils servent la propagande totalitaire moscovite en attaquant continuellement les États-Unis. Or, non seulement j’affirme qu’en approfondissant les choses on s’aperçoit qu’elles sont bougrement plus compliquées, mais d’autres camarades d’Amérique du Sud, de mes amis, l’affirment aussi, et non sans raison. Mais ceci est une autre histoire, comme dirait Kipling.

Ce qu’il m’intéresse surtout de dire, c’est qu’il est odieux d’affirmer que la lutte sanglante de Castro es des communistes à Cuba est l’œuvre de misérables, de traitres ou de vendus. On n’a pas le droit de calomnier et de salir ainsi des hommes qui se sont déjà battus contre Batista, qui ont bravé la mort, et la bravent encore pour la liberté. Là encore, Ariel répète automatiquement ce que disent les communistes dont Castro est devenu un instrument car il ne pouvait que s’appuyer sur eux pour implanter sa dictature. C’est ce que démontre, entre autres auteurs, Yves Guilbert dans son livre magnifique Castro l’infidèle [1], qui ne fait que confirmer ce que savent ceux qui ont suivi impartialement l’évolution des faits à Cuba, après avoir applaudi, comme le firent les Cahiers du socialisme libertaire, le triomphe de Fidel Castro et de ses compagnons de lutte.

Ainsi le résultat a-t-il été que, le 2 mai dernier, Cuba est devenue la première « République démocratique populaire » du continent américain. C’est-à-dire, le premier État soi-disant communiste et certainement totalitaire de cette partie du monde.

Cela doit suffire, me semble-t-il, à éclairer la lanterne de qui veut veut vraiment y voir clair, car c’est l’aboutissement d’un évolution rapide, mais tenace, dans un sens bien déterminé.

On reste confondu devant les affirmations, du genre de celle où Ariel, dit que, loin d’asservir les syndicats, Castro, au contraire, les a créés. Cela prouve avec quel sérieux il se documente, car le mouvement syndical, et syndicaliste, existe à Cuba depuis le début du siècle ; à la chute de Batista, la majorité des travailleurs des villes appartenaient à de puissantes organisations ouvrières, mais comme ils ne s’inclinaient pas facilement devant Castro, on a eu recours à la tactique traditionnelle des communistes et des fascistes : créer apparemment des syndicats nouveaux, pour éliminer les récalcitrants.

Pour Ariel, je commets une « faute morale » en dénonçant la tournure prise par le nouveau régime cubain. Il faut donc admettre comme bonne la suppression de tous les journaux, de toutes les publications non communistes, l’étranglement de la presse, qui ne se soumet pas à la dictature totalitaire, les persécutions contre ceux qui défendent la liberté, le droit de réunion, d’association, de pensée et d’expression de la pensée, la fermeture des centres culturels libres, l’investissement des syndicats et des véritables coopératives. Quant au fait que les partis politiques n’existent plus, cela ne justifie nullement que la liberté y ait gagné. D’abord, répétons que le parti communiste, qui a maintenant tout en main, existe et domine tout, avec les « techniciens » russes, tchécoslovaques, chinois, allemands de l’Est, et ajoutons que quand la disparition de ces partis est accompagné, comme c’est le cas, de la disparition de tout ce qui est libre ou libertaire, soit en essence, soit dans sa définition doctrinale, c’est se moquer du monde qu’affirmer que l’étape actuelle de la Révolution cubaine conduit à un régime libertaire.

J’ai dans mes articles publiés dans les Cahiers du socialisme libertaire, qu’Ariel attaque, donné des éléments de preuves qui justifiaient mes affirmations. J’ai par exemple, cité la circulaire qui nous a été envoyée par des camarades mexicains qui sont allés sur place et nous ont demandé instamment de « ne pas citer, dans nos écrits, le nom de camarades cubains pouvant nous renseigner, car il y va de leur liberté, et même de leur vie ». Cela suffit pour résumer l’état de choses qui règne dans l’Ile malheureuse. Mais Ariel n’en tient pas compte, comme il ne tient pas compte du fait que les enfants sont militarisés dès l’âge de sept ans, et reçoivent, dès le même âge, des cours de formation marxiste, qui sont étendus à toute l’armée et aux milices.

Mais c’est pour des hommes comme lui que notre camarade Marcelo Slinas écrivait, dans le numéro de février de Solidaridad gastronomica, la dernière publication libertaire cubaine qui vient de disparaitre, un article intitulé : « ¡ Dan ganas de escupir ! » (« Cela donne envie de cracher » – sous-entendu : de dégout !).

« Plus d’un de ceux à qui je me réfère ont l’audace de pontifier de loin sur ce qu’ils ignorent, de juger l’attitude de ceux qui se trouvent au cœur des faits et qui peuvent ainsi les connaitre : et ils ne sont pas peu nombreux ceux qui vont, de faux pas en faux pas, de conseil en conseil, jusqu’à préconiser une alliance entre nos forces et les forces du plus grand ennemi que la liberté et le droit individuel aient jamais eux dans l’histoire humaine. »

Je rappelle que Marcelo Salinas, vieux militant libertaire avec qui j’étais en relations (et je dis j’étais, car plus personne ne peut échanger de correspondance avec nos camarades cubains), non seulement dirigeait Solidaridad gastronomica, mais est secrétaire général de la Fédération libertaire cubaine, maintenant réduite au silence.

Et entre le témoignage des staliniens et de leurs instruments, et celui de mes camarades, je m’arrête d’abord à ce dernier. Du moins j’en tiens compte.

Voici du reste celui de nos camarades de la Libertarian League résidant à New-York, qui sont en contact continuel avec ce qui se passe à Cuba, et avec des réfugiés, dont des anarchistes cubains et qui déclarent dans un Manifeste lancé pendant la tentative de débarquement qui a récemment échoué :

« Le stalinisme est arrivé à imposer une dictature plus répressive, plus féroce que celle de Batista. Les masses sont contrôlées par une combinaison de démagogie et de terreur […] Les « envahisseurs » de Cuba sont des Cubains sincères et dévoués, disposés à donner leur vie pour sauver le pays d’une dictature odieuse. Ils sont la même sorte d’homme qui ont lutté à côté de Castro il y trois ans. En grande partie, ce sont les mêmes individus […] Les amants de la liberté du monde entier ne peuvent qu’appuyer tout effort pour renverser Castro, même si la lutte doit être longue. »

Ariel prétend que l’on instaure à Cuba un socialisme populaire. Pour lui, qui ne semble pas connaitre plus les doctrines sociales dont il s’occupe que les faits qu’il commente, « nationaliser », tout par l’organisme étatique gigantesque qui s’appelle INRA, c’est instaurer la socialisme ! Les « coopératives » cubaines sont aussi socialistes que les kolkhozes russe. Nos auteurs ont toujours proclamé, avec raison, que le capitalisme d’État était pire que le capitalisme privé, car en plus d’exploiter, il tue la liberté, et toute possibilité de défense. Mais cela, Ariel l’ignore encore. Du moins a-t-on le droit de le supposer. Sinon, ce serait pire.

Il ne suffit pas d’exproprier le capitalisme privé, les grands propriétaires terriens, et de distribuer des armes au peuple pour instaurer le socialisme. Il ne suffit pas non plus d’avoir le peuple derrière soi. Peron avait le peuple argentin avec lui. Il l’a encore. Tout démagogue habile peut entrainer les masses. Il s’agit de savoir où il les mène.

Pour le moment, à Cuba, on les a menées à un État totalitaire. On ne nous persuadera pas que ce soit le chemin de la liberation des hommes.

Capture d’écran 2015-01-15 à 14.38.41 Gaston Leval

Un exemple de la façon dont Ariel « reflète » la pensée d’autrui. Il écrit : « Il est très dangereux d’assimiler Castro à Hitler et Mussolini, surtout au moment où l’existence même de la Révolution cubaine est menacée. » Or je n’ai fait de comparaison que quant aux moyens que des démagogues (Hitler, Mussolini, Peron, tous les dictateurs d’Amérique latine) ont employé pour entrainer les masses. Ce n’est pas faire de Castro un Hitler ou un Mussolini comme le commentaire l’insinue. Un petit Staline ? De plus, mon article (Cahiers du socialisme libertaire) est paru un mois et demi avant les événements cubains.

[1Éditions de La Table Ronde.

Une histoire de l’anarchisme en images

Ni dieu ni maître, une histoire de l’anarchisme, le film de Tancrède Ramonet qui devait à l’origine sortir en même temps que le livre de Gaetano Manfredonia, Une histoire mondiale de l’anarchie (republié, au milieu de polémiques dont je me suis fait l’écho sur ce blogue) est aujourd’hui visible.

Il n’est jamais inutile de rendre hommage aux militant(e)s qui ont incarné le combat révolutionnaire libertaire, et bien des (télé)spectateurs, jeunes surtout, apprendront beaucoup.

Sans doute l’exercice, immense — même si cette «histoire de l’anarchisme» s’interrompt en 1939, après la défaite de la Révolution espagnole —, ne peut aller sans quelques approximations et de nombreuses omissions (pas une seconde pour les Mujeres libres, quand cette dernière est longuement traitée!).

La plupart des intervenants (dont Manfredonia lui-même) sont compétents et convaincants. Une mention particulière pour Marianne Enckell qui sait mettre à portée de tous et toutes sa grande érudition sur un ton jamais pontifiant.

Mais d’où vient donc la sensation d’ennui éprouvée, au moins dans la première partie? Peut-être, paradoxalement, de la volonté naïve, et d’ailleurs sympathique, de «réhabiliter» l’anarchisme, notamment contre l’historiographie bourgeoise et stalinienne.

Dire, toujours dans la première partie, qu’il est arrivé à l’anarchisme de «dominer le monde» est un excès sans intérêt, quand la remarque vaudrait tout au plus — ce qui n’est pas rien, il est vrai ! — pour le mouvement ouvrier international.

BENJAMIN PÉRET NOUS ÉCLAIRE ! — Un film ~ Un livre

Avec Benjamin Péret, on ne peut s’attendre à ce qu’une année soit « civile », ou — plus sottement encore — « scolaire ».

L’«année Péret» a commencé en 2015, avec la sortie d’un magnifique documentaire de Rémy Ricordeau (et la reparution des Rouilles encagées, chez Prairial[1]) ; elle se poursuit en ce mois d’octobre 2016, avec la parution chez Libertalia d’un livre de Barthélémy Schwartz — cotoyé durant quelques milliers d’heures à Oiseau-tempête, actuel coanimateur de L’Échaudée —, intitulé Benjamin Péret, l’astre noir du surréalisme.

Le livre est en librairies à partir d’aujourd’hui jeudi 20 octobre.

Toutes les bonnes raisons de se réjouir de ce regain d’intérêt pour Péret sont dans le film de Rémy Ricordeau (publié avec un livret), dont on pourra visionner ci-dessous la bande-annonce et un extrait.

 

Pour se procurer le film.

 

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Benjamin Péret est cet homme qui pouvait écrire…

Vierge Marie

sur qui je pisse

après l’amour

Je vous encule

je vous dévore

comme un cochon

…et publier la très austère brochure Manifeste des exégètes, reproduite intégralement sur ce blogue, pour expliquer son éloignement de la IVe Internationale.

Il est aussi, après une passage météoritique au parti communiste, allé rejoindre la Révolution espagnole — dans les rangs du POUM, groupe marxiste antistalinien, puis avec les anarchistes —, ce qui, même si l’on ne peut exiger de l’héroïsme de tous et toutes, reste un fameux discriminant pour la période considérée !

Il n’a pas manqué d’ouvrages de et même sur Péret. Aucun de ces derniers n’était plus, à ma connaissance, disponible, même si la publication des Cahiers Benjamin Péret (n° 1 il y a quatre ans) était un signe annonciateur bienvenu.

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La parution du texte de Barthélémy Schwartz — dont j’avais lu plusieurs chapitres avant publication, et que j’ai eu le plaisir de signaler à Libertalia — est une vraie et bonne nouvelle éditoriale. Ce qui n’est pas si fréquent.

Travailleur pauvre, poète et intellectuel sans prétention, militant sans limite ; révolutionnaire sans concession, anticlérical farouche et internationaliste pratiquant, Péret est un exemple lumineux dans les temps de médiocrité et de compromis idéologiques que nous vivons.

L’honneur des poètes, et disons-le : l’honneur du surréalisme.

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[1] Pourquoi Diable ne pas avoir conservé le titre original et sa contrepèterie : Les Rouilles encagées ?

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L’ASTRE NOIR DU SURRÉALISME

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Sans doute, mais Péret était facilement irascible. Ses colères sont restées fameuses et ses rancunes durables. Tristan Tzara se fera traiter de «sale flic» chaque fois qu’il le croisera parce que, à la fin de Dada, il avait eu la mauvaise idée d’appeler la police pour expulser les futurs surréalistes lors de la soirée du Cœur à barbe. Après la Seconde Guerre mondiale, Tzara se fera régulièrement apostropher par Péret, notamment à la Rhumerie de Saint-Germain-des-Prés devant des clients médusés. Le même incident se renouvellera aux Deux Magots en présence de Sonia et Vera Pedrosa Martins de Almeida, les deux nièces brésiliennes du poète surréaliste. Leur oncle se dressera d’un bond pour cueillir fraîchement l’ancien dadaïste par un retentissant : «Tzara, flic stalinien ! Tzara, flic stalinien* !» Georges Hugnet, que «la seule présence de Péret, rencontré par malchance, faisait fuir, littéralement pris de panique**», note Jean-Louis Bédouin, sera également l’objet de ses détestations. «Péret, rapporte Guy Prévan, pouvait apercevoir quelqu’un dans un troquet et déclarer soudainement, en même temps qu’il commençait à se lever : “Je vais lui casser la gueule, c’est un stalinien !” (heureusement, ses amis le retenaient)***. »

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Loin de conduire ses partisans à se séparer de la société existante et à se réfugier dans une sorte de tour d’ivoire, loin des marécages ensorcelés, l’humour noir œuvrait au contraire comme un révélateur, au sens photographique, délibérément focalisé sur les nœuds problématiques. De ce point de vue, cet humour était une forme de critique permanente de l’ordre social, souvent au goût amer puisqu’il mettait à nu les contradictions essentielles du monde réel sans certitude pour ses auteurs d’être entendus, et encore moins compris de leurs contemporains. Il y avait aussi dans l’humour noir, notait pour sa part Péret, «la fusion du tragique et de l’humour». Comment ne pas évoquer, ici, la figure du jeune Killian Fritsch, lecteur des deux Karl, Marx et Korsch, auteur en Mai 68 de la fameuse inscription «Sous les pavés, la plage», qui s’est suicidé deux ans plus tard, notez l’ironie, en se jetant sous le métro parisien, station Gaîté** ?

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Benjamin Péret a vécu près d’un tiers de ses années surréalistes à l’étranger. Pourtant il n’était pas un «poète voyageur». Si l’auteur du Passager du transatlantique ne recherchait pas l’aventure, il ne la fuyait pas non plus. Il était parti vivre au Brésil par amour pour Elsie qu’il aurait suivie jusqu’au bout du monde. Plus tard, c’est la révolution espagnole qui l’hypnotisera, l’attirant à Barcelone. Puis il quittera la France pour fuir la guerre et le régime du maréchal Pétain et ce sera son long exil mexicain. Dans les années 1950, il retournera une seconde fois au Brésil pour assister au mariage de son fils Geyser. À part un bref voyage aux Canaries avec André Breton en 1935, il s’est surtout déplacé dans les marges de l’espace-temps géopoétique du surréalisme, souvent en décalage avec le groupe. Hormis ces voyages, l’homme était de nature plutôt casanier.

Pour être «dans le coup», selon sa formule, il se familiarisait avec les langues des pays qu’il découvrait, car, note Jean-Louis Bédouin, «il souffrait au milieu d’un peuple différent du sien, de se sentir un étranger*». Les langues qu’il a apprises recouvrent la carte de ses voyages, situés pour l’essentiel dans les mondes ibériques d’Europe et d’Amérique. Témoignages intimes des pérégrinations de ce poète qui ne se considérait pas comme un bourlingueur : Elsie Houston, sa première femme, était brésilienne, et Remedios Varo, la seconde, espagnole.

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Rare Blanc d’Europe à être introduit à sa demande dans les cérémonies religieuses noires, Péret a vécu comme un choc poétique le spectacle des crises de possession rituelles auxquelles il a assisté. Lui, le mangeur de curés, qui ne manquait aucune occasion, même au Brésil, de s’en prendre aux prêtres et au catholicisme, s’est mis à étudier ces cérémonies. Entre novembre 1930 et janvier 1931, pendant qu’à Paris le gouvernement français préparait les fastes de l’Exposition coloniale et les surréalistes le tract Ne visitez pas l’Exposition coloniale!, Benjamin Péret, cosignataire du tract, publiait dans le Diário da Noite de São Paulo une série d’articles* documentés sur les rites noirs au Brésil.

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D’après ses amis surréalistes, Péret faisait rarement allusion à ses activités politiques dans les réunions du groupe. Il avait une manière à lui de cloisonner ses différents mondes*. Les jeunes surréalistes qui avaient rejoint le surréalisme dans les années 1950 ignoraient souvent les détails de ses «vies parallèles». Ils savaient qu’il militait dans un groupuscule léniniste, le Fomento Obrero Revolucionario (FOR), animé par un Espagnol, Grandizio Munis, rencontré durant la révolution espagnole. Cela suffisait à la plupart pour avoir une idée de ses activités militantes sans se sentir concerné davantage. Inversement, Péret évoquait peu le surréalisme dans les réunions politiques. C’est le souvenir conservé par Ngo Van** qui l’avait rencontré à Paris après la guerre, après avoir quitté l’Asie pour fuir, jeune trotskiste cochinchinois, le double acharnement policier du gouvernement colonial français et du communisme d’Hô Chi Minh.

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L’ouvrage de Barthélémy Schwartz (328 p., 18 €) se complète d’un cahier d’illustrations en couleurs de 32 pages, d’un index, d’une chronologie et d’une bibliographie, et se clôt sur une courte anthologie de poèmes de Péret.

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Les dessins qui apparaissent entre les extraits du texte de Barthélémy Schwartz sont de Carotide. Pour contacter l’auteure:

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