Émigré·e·s?

Est-ce le sentiment qui se généralise que la crise sociale et politique est arrivée à un tel degré qu’elle peut déboucher sur le pire – un bain de sang (je veux dire un bain de sang plus important encore, notamment par le tir à balles réelles) – ou le meilleur – une révolution – ? Les deux hypothèses n’étant malheureusement pas exclusives l’une de l’autre. Pense-t-on que mes recherches sur la Révolution française me donne une compétence particulière en matière de traitement de l’émigration politique ? Toujours est-il que plusieurs correspondant·e·s me demandent ce qu’il adviendra des dirigeants, ministres, responsables policiers et militaires et journalistes (de celles et ceux qui vomissent quotidiennement sur les Gilets jaunes, les Blacks blocs et les révolté·e·s en général) en cas de mouvement insurrectionnel généralisé à l’ensemble du territoire. On me demande notamment si ces différentes variétés d’ordures auront la faculté d’émigrer, comme l’ont fait tant d’aristocrates et quelques très riches bourgeois durant la Révolution.

C’est une question importante, même si personne – à commencer par moi – ne peut répondre au nom d’un mouvement à venir (ou même en train). Je ne peux donner ici que ma position individuelle, soumise à l’appréciation et à la discussion collective.

En cas de révolution, on ne peut que souhaiter – à mon sens – que le plus grand nombre possible d’ennemis du peuple quittent le territoire afin de gagner des contrées plus accueillantes, où il sera toujours loisible à nos ami·e·s de les recevoir comme ils·elles le méritent. La question qui m’est posée concerne plutôt le sort qui sera réservé aux ordures susmentionnées à partir du moment où elles tomberont aux mains des insurgé·e·s. On peut supposer qu’un certain nombre de responsables directs seront éliminés physiquement avant même que leur sort puisse être examiné par une quelconque instance collective. La question de savoir si un tel état de choses est souhaitable est une question oiseuse. Cela aura lieu. Et je ne m’imagine pas plaidant pour tel ministre ou officier devant un groupe de personnes éborgnées de par ses consignes aux porcs qu’il dirige…

Dans la mesure du possible applicable, bien difficile à prévoir en de pareilles circonstances, je suis fermement opposé à l’usage de la torture et·ou du viol, auxquels je préfère une exécution pure et simple. Mais encore une fois, qu’opposer – sinon des principes moraux hors de saison – à une foule mise en présence d’un porc responsable de mutilations graves ou d’un·e «éditorialiste» ayant décrit les Gilets jaunes comme «ce qu’il y a de pire dans l’homme», quand cette foule entreprendra de leur réserver le même sort qu’à Mussolini ? Prêcher la modération ? Ne serait-ce pas aussi obscène que le spectacle des cadavres ?

Quant à l’émigration, puisque c’est le motif de la question qui m’est posée, ma position est simple : oui, celles et ceux qui le souhaitent pourront quitter le territoire, une fois leurs biens saisis ou détruits. Je ne suis pas opposé même à ce qu’on laisse à chacun·e la liberté d’emporter ce qu’il pourra porter de «richesses». Cependant, l’émigration «de fuite» ne sera tolérée que par des moyens non-polluants et n’exerçant aucune contrainte sur des animaux, c’est-à-dire : à pieds, à vélo, ou à la nage. Et alors ! les pauvres d’Afrique subsaharienne y arrivent bien, eux ! (Pas toujours, c’est vrai, mais l’émigration doit demeurer une pratique à risques).

Il est important de préciser qu’aucune personne ne pourra se prévaloir d’une position dominante (mâle, adulte, parent) pour entraîner dans sa fuite par exemple une épouse ou des enfants mineurs. Chaque individu·e concerné·e sera dûment informé·e de ses droits à dissocier son sort de celui de l’époux, du père, etc. Seront ainsi combinés au mieux la souhaitable mansuétude populaire et les droits de catégories dominées.

En attendant l’occasion de mettre ces considérations à l’épreuve de la pratique, ne perdons jamais de vue que l’ensemble de l’appareil de propagande étatique n’exprime nullement une réelle condamnation «morale» de la violence : elle ne condamne jamais que la violence du peuple, toute symbolique dans la période actuelle, et justifie systématiquement la violence du système jusque dans ses plus odieuses violences contre des individus pacifiques et désarmés. Ne vient-on pas de voir une handicapée dans son fauteuil roulant condamnée pour «violences» sur des policiers ?

Rien n’arrête la haine et la violence de classe qu’expriment et appliquent porcs, journalistes et magistrats. Rien ne devra arrêter la colère du peuple.

Pour celles et ceux qui ne pouvaient pas en être…

On remarquera, en vrac, outre l’énorme mobilisation

Probablement l’un des plus importants et hétéroclite «cortège de tête» jamais vu à Paris.

La tactique des porcs consistant à opérer de courtes charges pour venir au contact des manifestant·e·s et leur balancer de très près des grenades de «désencerclement» qui n’auraient pas eu d’objet s’ils ne s’étaient pas déplacés (on discerne à la manœuvre quelques éléments femelles, preuve que la discrimination genrée a tendance à s’amenuiser dans les forces de répression sociale).

La pratique, établie depuis le 1er mai dernier, de gazer abondamment le service d’ordre syndical, comme le dernier BB venu.

La reprise par ledit service d’ordre syndical de slogans des cortèges de têtes, notamment «Aaah! Anti- Anticapitalistes!»

L’incroyable disparité entre les armes des porcs et les quelques moyens des manifestant·e·s, le maximum étant le petit feu d’artifice, gros pétard avec des couleurs – d’un bel effet visuel, peut-être impressionnant en situation, mais sans danger.

Perdure donc le paradoxe (ou pas) déjà noté depuis un an au moins, d’une frange importante de manifestant·e·s déterminé·e·s mais sans moyens autre que leur obstination et leur courage physique.

À noter au moins un cas d’un manifestant aux mains des porcs, récupéré par d’autres manifestants.

“Pour elles toutes. Femmes contre la prison” ~ Présentation du livre de Gwenola Ricordeau au Lieu-Dit, le 15 décembre

«Comprendre comment s’est tissée notre dépendance au système pénal est un travail long et minutieux. Il faut détricoter de ce côté-là pour pouvoir, de l’autre, tisser ensemble féminisme et abolitionnisme pénal. Parce que féministe tant qu’il le faudra et abolitionniste tant qu’il y aura des prisons.»

Les luttes féministes et les luttes pour l’abolition du système pénal et de la prison sont souvent présentées comme antagonistes. Le présent ouvrage vise à délier ce nœud en explorant les formes de protection que les femmes peuvent (ou non) attendre du système pénal et en mettant en lumière les manières dont celui-ci affecte leur existence, qu’elles soient incarcérées ou qu’elles aient des proches en prison.

Le système pénal protège-t-il les femmes? Que fait-il aux femmes qui y sont confrontées? Faut-il inscrire les luttes féministes sur le terrain du droit? En répondant à ces questions, Gwenola Ricordeau dénonce la faiblesse de la proposition politique des courants féministes qui promeuvent des réponses pénales aux violences contre les femmes. Critique du «féminisme carcéral», elle plaide pour des formes d’autonomisation du système pénal.

Ce livre expose d’abord un ensemble de critiques du système pénal formulées par l’abolitionnisme et qui constitue mon cadre d’analyse (chapitre 1).

Il décrit ensuite comment les femmes sont spécifiquement affectées par l’existence du système pénal, et de la prison en particulier, qu’elles soient victimes (chapitre 2), judiciarisées (chapitre 3) ou qu’elles aient des proches en prison (chapitre 4).

Il montre ensuite que, du point de vue de ces femmes, l’analyse de certains développements répressifs du féminisme suggère fortement d’articuler, sur les plans théorique et politique, le féminisme et l’abolitionnisme pénal (chapitre 5).

Il propose enfin des pistes concrètes pour s’émanciper du système pénal et construire notre autonomie (chapitre 6).

Un an de répression judiciaire du mouvement des Gilets jaunes ~ L’exemple de Lyon

Depuis le début du mouvement des Gilets jaunes, en novembre 2018, on assiste à une répression policière et judiciaire à la fois exceptionnelle, et s’inscrivant pourtant dans le processus de criminalisation des quartiers populaires et des mouvements sociaux qui ne fait que s’accentuer ces dernières décennies. Au fur et à mesure que les lois sécuritaires s’empilent, ce qui est présenté à l’adoption de chacune de ces lois comme le traitement exceptionnel d’un problème d’une acuité toute particulière (grand banditisme, montée de la délinquance, terrorisme…) se généralise et vise des pans de plus en plus importants de la population. C’est donc toute la chaîne de ce système répressif, des parlementaires aux agents de police, qu’il faut interroger. Aussi, si on reviendra ici plus spécifiquement sur le traitement judiciaire du mouvement des Gilets jaunes, celui-ci est à penser comme partie de cette dynamique plus large de répression en accélération. […]

Qu’en est-il à Lyon ? Nous avons cherché à répertorier de manière aussi complète que possible les condamnations de Gilets jaunes afin de contribuer à cette analyse de la répression judiciaire à l’échelle de notre ville. Or, depuis la loi Belloubet de mars 2019, le rôle des audiences est devenu plus difficile d’accès et il n’a donc pas été possible de le consulter. Les condamnations répertoriées ici ont été identifiées à travers des comptes rendus d’audience établis par des militant·e·s, des articles de presse, ou encore de la base de données établie par le journal en ligne Bastamag. Ce travail couvre plus de 30 audiences, et a identifié 57 personnes condamnées et 97 infractions, mais n’a pas pour autant la prétention de l’exhaustivité.

Télécharger ici le rapport de la Commission d’enquête populaire contre les violences policières et la répression au format pdf.

 

Témoignage d’un détenu en «centre de rétention administrative»

Monsieur le procureur,

Je voudrais porter à votre connaissance les faits suivants.

Le 30 Octobre la policiers sont venus me chercher dans ma chambre du
centre de rétention à 9h. J’étais allé aux toilette, j’ai été interpellé
devant les toilettes et ils m’ont demandé d’aller rassembler mes affaires.

J’ai été fouillé, on m’a posé des questions sur l’asile et ma nationalité,
et on m’a annoncé qu’on allait m’emmener au Soudan.

Je suis arrivé à l’aéroport et je n’ai pas subi de violences jusqu’à
l’aéroport de Roissy Charles de Gaulle. J’ai été reçu par 5 policiers en
civil et un avec un policier en uniforme. Ils m’ont proposé de prendre des
cachets sans m’expliquer ce dont il s’agissait et m’ont proposé une
bouteille d’eau pour les boire. J’ai refusé de les avaler.

Ils m’ont escorté vers l’avion.

Trois agents m’ont installé dans l’avion et m’ont menotté et recouvert
d’un drap rouge pour me cacher des autres passagers. Il n’y avait encore
personne dans l’avion. À ce moment, j’avais un policier à ma gauche, un à
ma droite et un devant. Deux autres discutaient avec le capitaine.

Les passagers sont arrivés et je hurlais et je pleurais, les policiers ont
alors commencé à me frapper. J’ai reçu des coups de poings et ils m’ont
étranglé. J’ai surtout été frappé à la tête.

Ensuite je n’ai pas tout compris et entendu mais j’ai vu le pilote parler
avec les officiers, et il a refusé de me laisser prendre l’avion notamment
à cause de la violence que j’ai subi devant tout le monde.

Les policiers m’ont fait sortir de l’avion. J’ai continué d’être frappé et
j’ai été insulté «Suce ma bite», «Ferme ta gueule», «Fils de pute»
dans la voiture qui m’emmenait au poste de police dans l’aéroport. J’ai
été frappé à la tête et étranglé pour m’empêcher de crier.

J’ai été emmené dans un poste de police dans l’aéroport pendant deux
heures et j’ai été frappé par deux des trois policiers.

Tout au long de ces moments, j’ai protégé mon visage avec mes bras en
criant que je respecte la police.

Après j’ai été emmené au centre de rétention.

Je n’ai pas pu voir de médecin à mon retour au centre. Je souhaiterais
être emmené au commissariat pour porter plainte. Je souhaite voir un
médecin. J’ai conscience que tout propos mensongers est puni par la loi.

 

 

Nota. Ces propos ont été recueillis par l’intervenante de l’ASSFAM présente au
centre de rétention le 31 oct 2019 vers 12h puis vers 16h15 en langue
arabe avec un traducteur ISM.