Fâcheuse posture

Je me suis demandé si j’étais le seul à éprouver un malaise devant la posture prise par de nombreux manifestant·e·s en protestation contre le meurtre par étouffement d’un énième Afroaméricain, et·ou en solidarité avec ces manifestant·e·s.

En effet, la posture consiste à mettre un genou à terre, reproduisant ainsi le geste de l’assassin et non la position de la victime.

Peut-être le caractère religieux de la génuflexion et son histoire comme geste de soumission (au moment d’être adoubé chevalier par ex.) ont-ils pu peser dans la balance et «contaminer» ce qui était in situ le geste de domination mortelle d’un flic sur un individu maintenu à terre.

En fait de «repentance», il est pour le moins étrange de voir des flics censés se solidariser avec les manifestants·e·s reproduire précisément le geste de leur collègue (sans parler ici de la dimension «publicitaire» de leur démarche)…

La photo ci-dessous, prise dans une manifestation du même mouvement de protestation me permet de répondre par la négative à la question que je m’étais posée: d’autres personnes ont bien été sensibles au même malaise: elles ont décidé d’adopter la position de George Floyd et non celle de son meurtrier. Au demeurant, cette position rappelle celle des die in, pratiqués notamment par les militant·e·s d’Act Up, n’était que dans ce cas, les manifestant·e·s sont plus volontiers couché·e·s sur le dos.

La position retenue par les manifestant·e·s ici photographié·e·s est beaucoup moins confortable (et pour cause!) que la génuflexion, et je ne reprocherai à personne de se dispenser de l’adopter en pleine rue. Elle a cependant l’avantage de représenter sans ambiguïté celle de George Floyd.

“L’ÉTINCELLE À LA RECHERCHE DE LA POUDRIÈRE” ~ Déclaration internationale surréaliste

La rébellion porte sa justification en elle-même, tout à fait indépendamment des chances qu’elle a qu’elle a de modifier ou non l’état de fait qui la détermine. Elle est l’étincelle dans le vent, mais l’étincelle qui cherche la poudrière.

 André Breton

 Si une seule chose m’a donné de la joie ces dernières semaines, ce fut quand les matriarches à Unist’ot’en ont brûlé le drapeau canadien et déclaré morte la réconciliation. Comme un feu sauvage, cela a gagné les cœurs de la jeunesse à travers les territoires (…). La réconciliation était un faux-semblant, un moyen pour eux d’agiter devant nous une carotte et de nous tromper. N’avons-nous aucun droit à la terre volée à nos ancêtres ? Il est temps de tout foutre par terre, de tout fermer ! 

Tawinikay (ou Femme du Vent du Sud)

 

            Le contenu toxique transporté par les oléoducs canadiens, que ce soit le pétrole des sables bitumineux ou le gaz naturel issu par fragmentation est, de l’avis de tous les climatologues sérieux, une cause majeure, peut-être décisive, du réchauffement global, c’est-à-dire de la catastrophe écologique. Destinés à être un carburant de l’expansion industrielle, les oléoducs sont devenus un carburant de la révolte. Conçus pour transporter ces énergies fossiles d’un lieu à un autre, ils sont un aspect crucial de la normalisation du douteux paradis de la croissance sans limites, devant laquelle sont censés s’agenouiller dévotement tous les citoyens-consommateurs obéissants. Dans cette région que les cartographes coloniaux ont dénommée Colombie Britannique, l’extraction des ressources a toujours été le nom de leur jeu, mais l’essor en février 2020 d’un large réseau d’opposition a été encourageant, qui va des guerriers indigènes qui se battent pour récupérer leurs terres aux vétérans, gardiens des traditions, des activistes d’Extinction-Rébellion aux anarchistes partisans de l’insurrection. Chemins de fer, autoroutes et bateaux ont été bloqués; les autorités provinciales, les locaux administratifs du gouvernement fédéral, les banques et les sièges des sociétés industrielles ont été occupés. Ce qui a catalysé cette révolte a été le soulèvement indigène généralisé né du refus des illusoires promesses de conciliation. Ensemble, ces forces rebelles ont désorganisé le monde des affaires comme il va, en solidarité avec le clan des Unist’ot’en de la Grande Grenouille et la maison tribale des Wet’suwet’en.

            Comme par l’effet d’un hasard objectif, le premier camp de défense indigène est situé à Hazelton, BC, non loin de l’endroit où le surréaliste Kurt Seligmann et sa femme ont séjourné en 1938. A cette époque, ils visitèrent Gitxan et les villages Wet’suwet’en, émerveillés par les mâts totémiques et les objets rituels, prenant des notes sur le terrain, filmant en 16mm, recueillant des histoires et enregistrant des récits mythiques. Aujourd’hui, en 2020, un nombre grandissant de ces mêmes peuples indigènes menace d’arrêter l’économie canadienne jusqu’à la réduire en miettes. Refusant d’être achetés par les pétrodollars des sociétés pétrolières ou d’être neutralisés par un système juridique qui n’a fait que les «pacifier», les brutaliser ou les trahir, tout en volant leurs terres, les peuples indigènes ont réagi en luttant farouchement contre les forces de la loi et de l’ordre colonial, dans une tempête radicale de désobéissance civile et en perturbant la vie sociale. Une action succédait à une autre, créant un mouvement qui paraissait ne pouvoir être stoppé. Quand un blocage d’autoroute allait être défait par la Police Montée Royale Canadienne, un autre allait surgir ailleurs, en un endroit tel que s’étendait ainsi à travers tout le continent la ligne de front de cette bataille. Puis survint le destructeur virus Covid 19 qui s’ajouta aux dommages déjà causés à l’économie capitaliste par le virus incendiaire de la révolte. La résistance de ces communautés indigènes contre les pipelines nous concerne tous, au niveau international : car elle est aux avant-postes de la lutte contre le réchauffement climatique.

            À l’avenir, la question clé sera de savoir si les autorités canadiennes pourront à nouveau enfermer le génie de la rébellion indigène dans la bouteille de la «réconciliation». Nous, surréalistes, espérons bien que non et nous déclarons ici une fois de plus notre admiration et notre solidarité envers l’intraitable esprit insurrectionnel de la résistance indienne. Une autre réalité est à inventer et à vivre que celle qui aujourd’hui comme hier s’impose avec son misérabilisme environnementaliste et ses hiérarchies colonialistes et racistes. Le regard toujours ébloui par la coiffure rituelle pour la Danse de la Paix Kwakwaka’wakw qui a longtemps été dans l’atelier d’André Breton, avant de revenir selon les souhaits de celui-ci réalisés en 2003 par sa fille Aube Ellouët, à Alert Bay, sur Cormorant Island, les surréalistes aujourd’hui affirment que la lutte qu’ils mènent, dans leur propre domaine d’intervention, pour l’émancipation de la communauté humaine est en parfaite concordance avec le combat des peuples amérindiens contre la civilisation occidentale-globalisée et sa folie écocide.

Mai 2020

 

Les surréalistes aux Etats-Unis : Gale Ahrens, Will Alexander, Andy Alper, Byron Baker, J.K. Bogartte, Eric Bragg, Thom Burns, John Clark, Casi Cline, Steven Cline, Jennifer Cohen, Laura Corsiglia, David Coulter, Jean-Jacques Dauben, Rikki Ducornet, Terry Engels, Barrett John Erickson, Alice Farley, Natalia Fernandez, Brandon Freels, Beth Garon, Paul Garon, Robert Green, Maurice Greenia, Brigitte Nicole Grice, Janice Hathaway, Dale Houstman, Karl Howeth, Joseph Jablonski, Timothy Robert Johnson, Robin D.G. Kelley,Paul McRandle, Irene Plazewska, Theresa Plese,  David Roediger, Penelope Rosemont, Tamara Smith, Steve Smith, Michael Stone Richardson, Abigail Suzik, Sasha Vlad, Richard Waara, Joël Williams, Craig S. Wilson.

Les surréalistes au Canada : Jason Abdelhadi, Lake, Patrick Provonost (Ottawa), Jacques Desbiens, Peter Dubé, Sabatini Lasiesta, Bernar Sancha (Montréal), David Nadeau (Québec),  Beatriz Hausner Sherry Higgins (Toronto), Erik Volet (Victoria) et le groupe surréaliste d’Inner Island (Colombie Britannique) : as.matta, Jesse Gentes, Sheila Nopper, Ron Sakolsky.

Les surréalistes en Argentine : Luis Condé, Silvia Guiard, Alejandro Michel.

Les surréalistes au Brésil : Mario Aldo Barnabé, Diego Cardoso, Elvio Fernandes, Beeau Gomez, Alex Januario, Sergio Lima, Rodrigo Qohen, Natan Schäfer, Renato Souza.

Les surréalistes au Chili : Jaime Alfaro, Magdalena Benavente, Jorge Herrera F., Miguel Angel Huerta,  Ximena Olguin, Sebastian Riveros, Enrique de Santiago, Andrès Soto, Claudio Vila.

Susana Wald (Chili), Adolfo Gilly (Mexique)

Les surréalistes au Costa Rica : Gaetano Andreoni, Amirah Gazel, Miguel Lohlé, Denis Magerman, Alfonso Pena.

José Miguel Pérez Corrales (Îles Canaries)

Groupe surréaliste d’Athènes : Sotiris Liontos, Elias Melios, Nikos Stabakis, Theoni Tambaki, Thomas Typaldos, Marianna Xanthopoulou.

Dan Stanciu (Bucarest).

Les surréalistes en Grande Bretagne : Jay Blackwood, Paul Cowdell,  Jill Fenton, Rachel Fijalkowska, Krzsystof Fijalkowsky, Merl Fluin, Katleen Fox, Lorna Kirin, Stephen Kirin, Rob Marsden, Douglas Park, Wedgwood Steventon, Francis Wright.

Le groupe surréaliste au Pays de Galles : Jean Bonnin, Neil Combs, David Greenslade, Jeremy Over, John Richardson, John Welson.

Le groupe surréaliste de Leeds : Stephen J. Clark, Kenneth Cox, Luke Dominey, Amalia Higham, Bill Howe, Sarah Metcalf, Peter Overton, Jonathan Tarry, Martin Trippett.

Le groupe surréaliste de Londres : Stuart Inman, Philip Kane, Timothy B. Layden, Jane Sparkes, Darren Thomas.

Le groupe surréaliste de Madrid : Eugenio Castro, Andrés Devesa, Jesus Garcia Rodriguez, Vicente Guttierez Escudero,Lurdes Martinez, Noe Ortega, Antonio Ramirez, José Manuel Rojo, Maria Santana, Angel Zapata.

Le groupe surréaliste de Paris : Elise Aru, Michèle Bachelet, Anny Bonnin, Massimo Borghese, Claude-Lucien Cauët, Taisiia Cherkasova, Sylwia Chrostowska, Hervé Delabarre, Alfredo Fernandes, Joël Gayraud, Régis Gayraud, Guy Girard, Michael Löwy, Pierre-André Sauvageot, Bertrand Schmitt, Sylvain Tanquerel, Virginia Tentindo, Michel Zimbacca.

Ody Saban (Paris).

Les surréalistes aux Pays-Bas : Jan Bervoets, Elizé Bleys, Josse de Haan, Rik Lina, Hans Plomp, Peter Schermer, Wijnand Steemers, Laurens Vancrevel, Her de Vries, Bastiaan Van der Velden.

Les surréalistes au Portugal : Miguel de Carvalho, Luis Morgadinho.

Le groupe surréaliste de Prague : Frantisek Dryje, Katerina Pinosova, Martin Stejskal, Jan Svankmajer. Joe Grim Feinberg.

Le groupe surréaliste de Stockholm : Johannes Bergmark, Erik Bohman, Karl Eklund, Mattias Forshage, Riyota Kasamatsu, Michael Lundberg, Emma Lundenmark, Maja Lundgren,  Kristoffer Noheden, Sebastian Osorio.

Le groupe surréaliste au Proche Orient et en Afrique du Nord (Algérie, Egypte, Irak, Palestine,Syrie) : Mohsen Elbelasy, Ghadah Kamal,  Yasser Abdelkawy, Tahani Jalloul, Fakhry Ratrout, Onfwad Fouad, Miachel Al Raie.

Les surréalistes en Australie : Anthony Redmond, Michael Vandelaar, Tim White.

 

 

Post scriptum : Pendant la récolte des signatures pour cette déclaration ci-dessus, nous avons pu constater comment ce refus du moindre compromis avec le suprématisme blanc et la violence policière s’est vu reflété dans les flammes étincelantes du soulèvement de Minneapolis, qui a mis le feu à une poudrière de rages accumulées, suscitant un véritable séisme de révoltes spontanées dans les rues américaines. Il n’était que justice qu’en solidarité avec ce soulèvement contre les brutalités policières provoqué par l’exécution/lynchage de Georges Floyd par les flics, les manifestants antiracistes aux États-Unis aient choisi l’action directe en décapitant ou en renversant les statues de Christophe Colomb, symbole génocidaire de l’expropriation coloniale des terres indigènes.

18 juin 2020

Ron Sakolsky, Penelope Rosemont, Michael Löwy, Guy Girard.

 

ATTESTATION SUR L’HORREUR

De cette période caractérisée par le fait que nous avons – un peu plus encore que d’habitude – tout ignoré de notre avenir et du terme de nos maux immédiats, la première phase est terminée. Non qu’on ait cessé de mourir dans les services de réanimation ou que le virus ne circule plus (ce serait plutôt le contraire), mais ce que j’appellerai la phase de premier confinement est close. À défaut de pavoiser, on peut tenter un bilan d’étape.

Lors de récentes catastrophes – tremblements de terre par exemple – disons dans les quarante dernières années, l’inventivité, la solidarité et l’efficacité populaires se sont régulièrement manifestées. La caractéristique de ces situations était la disparition temporaire de l’État, soit effet de sidération, soit conséquence d’incompétences, soit éloignement des théâtres de catastrophes, soit combinaison de plusieurs de ces facteurs. La pandémie actuelle se caractérise, au contraire, par un renforcement de l’État et de ses moyens policiers et militaires. Dans un premier temps, sauf en de rares lieux, les entreprises de solidarité ont rencontré d’importantes difficultés (par ex. la fermeture des marchés, sur lesquels les militant·e·s faisaient de la récupération de nourriture). J’ignore si certaines initiatives (Besançon par ex.) ont pu se maintenir. Dans un second temps, les tracasseries policières ont tenté de les contrecarrer (Marseille, Montreuil). Malgré tout, la solidarité de subsistance a été pratiquée (Tanneries à Dijon, Mac Do réquisitionné à Marseille). Ce qui était auparavant le fait soit d’organisations caritatives classiques, anciennes ou plus récentes (Secours populaire, Restaurants du cœur) soit de petits groupes locaux (souvent végans) a acquis plus largement des lettres de noblesse militante. Cela n’entraîne pas que la critique – au sens de contribution à une élaboration collective – de telles pratiques ne doit pas être menée (comme elle devrait l’être à propos du soutien aux sans-papiers victimes de la machine à expulser). Mais disons qu’une période de cette nature a ramené au premier plan le constat de bon sens que pour être en mesure de se livrer à des activités communes plus élevées, il est indispensable de d’abord survivre.

On a dit que l’« après » risquait de ressembler fort à l’« avant », en pire. Cette prévision désabusée vaut en tout cas pour la période du premier confinement. En effet, les ministres ont continué à se contredire et à mentir à qui mieux mieux, l’État prétendant tout contrôler et ne répondre de rien. Les flics, se sentant la bride sur le cou et maîtres de la rue se sont montrés plus violents et racistes que jamais (même Amnesty international s’en est émue !). Ceux qui se sont donné pour tâche de diffuser de la théorie chic à l’intention de la petite bourgeoisie radicalisée ont continué à le faire avec entrain, agrégeant au passage de nouveaux auteurs. Tel, dont la spécialité est de lancer à intervalles réguliers des proclamations d’un optimisme vitaliste toujours plus ébouriffant, figure au catalogue de rentrée estivale de plusieurs éditeurs militants. Bref, chacun·e a fait de son mieux dans le domaine où il excelle.

Chacun·e s’est senti, à bon droit, confirmé·e dans ses convictions et·ou ses prévisions. Les écologistes ne pensaient avoir raison si tôt ! Les décroissants se réjouissent que l’interdiction de fait de la consommation aient été si facilement vécue par ses plus fanatiques sectateurs (Il est donc plus facile de ne pas consommer quand personne ne consomme… C’est noté). Les partisans du revenu garanti se désespèrent que les gouvernants aient été trop sots pour comprendre que c’était le bon moment pour décréter leur martingale, qui risque de perdre de son éclat du fait de n’avoir pas été choisie quand il était temps.

On m’assure que des adolescent·e·s et jeunes adultes rompu·e·s à la distanciation sociale permise par la technologie moderne, et enfin autorisé·e·s (pour ne pas dire encouragé·e·s) à passer des journées entières les yeux rivés sur leur téléphone portable et à ne sortir de leur chambre (leur lit) qu’à partir de 14h paraissent avoir supporté sans dommage le premier confinement. J’émets les réserves d’usage sur les dommages à long terme. L’on sait par ailleurs que – comme annoncé ici-même – le nombre d’appels sur les plateformes dédiées à la violence conjugale et·ou parentale a explosé. Là encore, les dommages se constateront sur le long terme.

D’aucuns ont enfin rangé leur garage, trié les papiers de leurs ascendants décédés, et – pour les mieux lotis – entrepris de pharaoniques programmes d’aménagement de leur jardin. Certain·e·s salarié·e·s se sont accomodé·e·s du confinement fonctionnant comme une espèce d’assignation au farniente. Beaucoup d’autres – on l’oublie trop – ont continué de travailler dans des conditions un peu plus pénibles qu’à l’ordinaire, et pas seulement dans les secteurs rendus visibles par la pandémie et obscènement bénies par les autorités (soignants, éboueurs, caissières). Les personnes travaillant dans différents domaines de création intellectuelle (écrivain·e·s, chercheuses, artistes), bien que constituant une minorité de la population, ont incarné un « paradoxe » intéressant du point de vue de l’étude des effets du confinement : habitué·e·s à s’isoler pour créer/travailler, la plupart n’ont pu que constater une impuissance à se concentrer et à produire quoi que ce soit. Ce n’est donc pas « le temps » qui manque le plus, comme on le dit pourtant souvent. C’est-à-dire qu’il ne suffit pas que le temps soit du « temps libre », hors commandement salarié ou précaire pour qu’il soit vécu comme « temps à soi ». Cette question mérite d’être creusée bien plus avant que je ne peux le faire ici.

Ajoutez à cela les gens simples (j’en fais partie) qui s’émerveillent de voir une méduse nager dans les eaux désormais limpides d’un canal vénitien, une renarde mettre bas au Père-Lachaise et – première bonne nouvelle venue de Russie depuis les Pussy Riot – des chevaux sauvages caracoler sur les ruines de Tchernobyl (j’entends d’ici hennir notre vitaliste !).

Progrès de la terrorisation

L’État a décrété, censément pour résoudre la crise sanitaire, l’« état d’urgence sanitaire », ce qui lui a permis d’introduire de nouvelles dispositions de flicage de la population, dont il est encore trop tôt pour savoir lesquelles seront conservées dans le droit dit « commun ». De nouveaux sédiments se sont donc ajoutés et s’ajouteront à l’appareil considérable de terrorisation démocratique dont j’ai fait remonter les débuts à 1986.

De ce point de vue, l’obligation pour toute personne désirant quitter son domicile de remplir elle-même une « attestation de déplacement dérogatoire » peut-être considérée comme un chef-d’œuvre de machiavélisme. Affectant de s’en remettre à la responsabilité individuelle des citoyens – une autogestion du flicage – ce dispositif les mettait en réalité à la merci des policiers, appelés à juger souverainement, sans garantie de défense (mais avec grand risque de sévices corporels) de ce qui mérite par exemple d’être qualifié de « denrée de première nécessité ». Selon l’étroitesse du cortex ou le goût de la taquinerie de tel ou tel fonctionnaire de police, ont été jugés inappropriés l’achat de bouteilles de soda par une mère de famille, ou de serviettes hygiéniques par un jeune homme pour sa compagne[1]. Selon mes observations, mais je ne dispose pas de données statistiques pour les étayer, les « attestations » recopiées à la main (tout le monde n’a pas d’imprimante ou de cartouches d’encre) ou enregistrées sur un téléphone portable – d’ailleurs parfaitement licites – ont suscités le maximum de réactions violentes et juridiquement injustifiées des policiers. Évidemment, le fait d’avoir une gueule d’arabe est un biais susceptible de fausser toutes les statistiques.

Crise d’expression sanitaire – mais en réalité politique et sociale – la pandémie a mis en lumière, mieux que de récents mouvements de grève du personnel hospitalier et de celui des maisons d’accueil médicalisé pour personnes âgées, la crise capitaliste organisée dans le domaine de la santé. Moitié crainte réelle de ne pouvoir faire face à l’afflux de patients atteints du covid-19, moitié crainte de prêter le flanc à la critique de ne pas avoir prévu tout ce qui pouvait l’être, les moyens hospitaliers soumis depuis des années à une désorganisation réductrice inspirée par une pseudo-rationalisation financière ont été intégralement mobilisés pour endiguer l’épidémie. Le scandale déjà évoqué ici-même d’une réduction drastique des heures de blocs opératoires dans des secteurs comme la chirurgie anticancéreuse s’est poursuivi à une échelle inconnue jusqu’alors. Toutes les opérations ont été annulées. On a menti aux patient·e·s. Des instances administratives ont condamné à mort un certain de nombre de personnes, sans que les médecins des services concernés aient été seulement consultés sur leur sort. Comme on a prescrit à ces personnes des traitements susceptibles de prolonger leur vie pendant quelques jours ou quelques semaines, leur mort n’apparaîtra jamais dans le bilan de la gestion scandaleuse de cette crise. J’insiste sur le fait qu’il ne s’agit pas d’un phénomène nouveau, mais du stade suprême d’un phénomène en cours, appelé à s’aggraver, y compris du fait de la pandémie.

L’idée selon laquelle des « leçons » pourraient être tirées de la crise et de la manière scandaleuse dont elle a été gérée est oiseuse. À moins que ces leçons soient imposées par la force aux gouvernants, tant au sommet de l’État que des gestionnaires des hôpitaux. Pour l’heure, le personnel hospitalier témoigne que des bilans comptables sont dors et déjà communiqués pour la période du premier confinement, qui soulignent et déplorent un déficit d’activité dans certains secteurs. Comme si rien n’était venu bousculer le train-train hospitalier ces derniers mois…

Capable comme tout dirigeant d’un orwellisme vulgaire, M. Macron a bien évidemment encensé les personnels soignants à la hauteur du mépris qu’il leur manifestait jusqu’alors. Dans un registre quasi-ésotérique, il a laissé entendre que des voix s’étaient manifestées pour lui indiquer désormais la bonne voie à suivre… Le terme de « promesses » est trop fort et précis pour qualifier les divagations hallucinées d’un homme dont le narcissisme semble mal s’accommoder de sa condition réelle de modeste interrupteur dans la gigantesque centrale électrique que constitue le capitalisme international. Je ne parierai pas que la prestation de M. Macron, dont nous savons désormais que le nom restera dans l’histoire comme celui du président en exercice durant la pandémie, et pour aucune autre raison, sera « sanctionnée » de quelque manière que ce soit.

Protestation (réformiste) contre le rituel des applaudissements adressés aux soignants:

«Je ne peux pas me nourrir d’applaudissements! Peut-être pourriez-vous voter pour quelqu’un de sensé la prochaine fois?»

Et en effet, si l’on accepte la validité du capitalisme et la légitimité du complexe militaro-industriel qui en assure le fonctionnement (sans parler des risibles mises en scène de la « démocratie participative »), il est absurde d’imaginer qu’un autre pantin, plus expérimenté, plus « à gauche », ou plus je-ne-sais-quoi, aurait mieux réagi aux impulsions de ficelles de longueurs nécessairement inégales : bienséance politique, commandements « économiques », gestion de catastrophe.

Imagine-t-on, au-delà des apparences, situation plus confortable que celle d’un politicien incapable de rien faire, dont on dira à bon droit « Personne n’aurait fait mieux » ?

Le meilleur et le pire

Durant le premier confinement, certains mouvements de revendication ont concerné non seulement les conditions de travail (distances, masques, primes) mais l’objet même de la production. Des ouvriers se sont déclarés prêts à reprendre le travail, à condition que cela soit pour produire des respirateurs (utiles) et non des moteurs de voiture ou d’avion. Ces mouvements correspondent à une aspiration profonde (le moment de le dire !) chez les salarié·e·s à produire de manière utile à la collectivité et non pour alimenter une consommation de produits obsolètes et inutiles. Cette aspiration a été documentée dans les enquêtes sociologiques portant sur les mouvements de chômeurs. Que la réflexion sur l’utilité sociale du travail se traduise, à l’occasion de la pandémie, dans des mouvements ouvriers revendicatifs est un des rares signes positifs qu’il me paraît possible de distinguer.

Passé la phase du premier confinement, l’économie « reprend ses droits » plus sûrement que les méduses dans le Grand Canal et menace de s’imposer  – c’est dans sa logique – « coûte que coûte ». Les écoles doivent rouvrir pour assurer leur fonction de garderie pour les parents salariés. Les conditions envisagées sont impraticables et tout le monde le sait. On ne mentionnera ici que la nécessité censée s’imposer à des élèves de classes maternelles de rester assis sur une chaise toute la journée, ce que des enseignants ont qualifié justement de « mauvais traitement » (mais on ne sait plus quel numéro vert ou rouge appeler !). L’usage des transports en commun sera réservé aux seul·e·s travailleurs et travailleuses, dûment muni·e·s d’une attestation de leur employeur.

En fait de « déconfinement », nous sommes ainsi passés d’une pseudo-autogestion à un strict contrôle policier/patronal des déplacements. On connaît la formule prêtée à une reine de France « Qu’ils mangent de la brioche ! » à propos du peuple privé de pain. Nos gouvernants ne craignent pas la comparaison : « Qu’ils adoptent le vélo ou la marche à pieds ! » Qui songerait à s’en plaindre ? Les personnes âgées ? Les éclopé·e·s ? Les femmes enceintes ? Les pères et mères de famille encombré·e·s d’une poussette ? Les chômeurs ? Qui ne produit pas n’a pas droit à l’autobus, au métro ou au tram.

Le « retour des émigrés », confinés par exemple en Normandie, vers la capitale a donné lieu ce 7 mai à des scènes représentatives du nouveau désordre sanitaire. Les trains, pourtant doublés, étaient bondés, au mépris de toute précaution, sans parler des dispositifs de « distanciation » idéale. Un responsable de la SNCF fournissait une explication bien simple : les dispositifs en question ne devaient s’appliquer qu’à partir du 11 mai ! Cet épisode tragi-comique illustre la tension entre deux manières de considérer dorénavant la vie humaine dans nos sociétés : ou bien ce sont les êtres humains qui circulent (pour aller bosser), ou bien c’est le virus qui circule, et les humains ne sont que des moyens de transport, qu’il importe donc d’immobiliser, voire de saboter.

Je ne doute qu’assez peu des capacités du système capitaliste à surmonter ces contradictions et cette crise, sans savoir s’il importe de s’en réjouir ou non.

Peut-être est-ce là ce que cette crise a de plus humiliant pour nous : faire dépendre notre survie biologique d’un système répugnant et des imbéciles qui en assurent la maintenance. Une chose est certaine, c’est nous qui sommes la matière malléable et sacrifiable dans ces ajustements.

Autrement dit : la phase postérieure au premier confinement qui commence ce 11 mai, et que nous appellerons « premier déconfinement » – chacun·e a compris qu’il peut y en avoir d’autres, qui suivront des re·confinements – s’annonce bien pire que la précédente. Cependant, si respirer n’est plus un droit, mais demeure un luxe tant que rôde le virus, conspirer, c’est-à-dire respirer ensemble, redevient possible.

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[1] Il est possible que l’on puisse lire cette opinion (et l’amende de 135 euros qui la sanctionna) comme une tentative archaïque de restaurer en période de crise une fierté virile mise en péril par la promiscuité incongrue entre deux sexes, l’un étant en position d’imposer à l’autres certaines trivialités dégoûtantes qui le caractérisent. Bref, il n’est pas exclu que cette amende ait été infligée avec les meilleurs intentions du monde.

La Zad de la Dune de Bretignolles-sur-Mer (Vendée) évacuée

En plein confinement, la ZAD de la Dune  a été expulsée ce mercredi 8 avril en début de soirée, à grand renfort de gendarmes, PSIG, hélicos et drônes…

Nos 15 camarades présent·e·s sur place ont été nassé·e·s dans les champs puis embarqué·e·s vers 18h30 pour contrôles d’identité et sont en train de sortir de différents commissariats.

Vers 20 heures, les services techniques de la ville brûlent les cabanes avec toutes les affaires personnelles à l’intérieur! Les camions aménagés, 4 chiens, 1 chat, 20 poules, 1 canard et Élizadeth notre truie sont envoyé·e·s à la fourrière.

Il est inadmissible de profiter de l’état d’urgence sanitaire pour lancer de telles opérations.

Alors que la priorité du gouvernement devrait être d’ordre sanitaire, l’État paye le prix (c’est-à-dire nous) d’une opération militaire au moment même où on manque de masques si basiques pour protéger les soignant·e·s et la population! Pour rappel, 1h d’hélico coûte 4000€.

Puisque nous refusons la construction de ce port infâme et élitiste ainsi que tous les projets industriels, puisque nous refusons le coup d’État pandémique qui suivra la crise du coronavirus, puisque le monde qu’ils dessinent est à vomir, dès la fin du confinement, nous appelons à une réoccupation festive de la ZAD de la Dune! D’ici là, utilisons les gestes barrières et n’oublions pas que sous les pavés la plage!!

Précision, les services techniques de la ville étaient accompagnés de 70 «bénévoles» convoqués par la mairie.

Ils n’ont pas eu d’amendes pour non respect du confinement.