Caricaturer n’est pas toujours penser

La «une» de Charlie Hebdo moquant le théologien Tariq Ramadan prouve – c’est la énième fois! – que caricature et turgescence ne suffisent pas à produire une pensée critique mordicante, qui attaquerait l’idéologie dominante dans ses parties sensibles.

Comme au moment de «l’affaire DSK», l’hebdomadaire satirique cède à la facilité salace de la gauloiserie (censée être une spécialité nationale, donc).

Que voyons-nous?

Un Ramadan ithyphallique revendiquant son sexe à l’érection monumentale comme le «6e pilier de l’islam». Le cartouche rouge («VIOL») et le titre en haut à gauche de l’image indiquent bien le contexte: c’est la défense, plaisamment supposée, de M. Ramadan, accusé de viol et autres violences sexuelles par plusieurs femmes.

On comprend que le dessinateur a voulu fustiger la double morale du théologien, proposant d’une part un «moratoire» des lapidations de femmes aux mœurs jugées douteuses et, d’autre part, pratiquant pour sa satisfaction personnelle la domination sexuelle la plus violente.

La cible paraît légitime, mais qu’en est-il du trait?

Il associe viol et harcèlement à une complexion génitale particulière et/ou à des «besoins sexuels» démesurés. C’est à la fois faux et dommageable.

La première hypothèse rejoint fâcheusement une vision paranoïaque raciste des mâles arabes et des noirs comme étant dotés de sexe surdimensionnés et, du fait d’une «animalité» consubstantielle à un retard de civilisation, d’une libido supérieure.

Je ne vois pas l’intérêt de véhiculer, pour un sourire dans le meilleur des cas, des stéréotypes de cet ordre et d’apporter ainsi du grain à moudre à la nuisible, antiféministe et antisémite Houria Bouteldja.

La seconde brode sur le mensonge des «besoins sexuels», déjà dénoncés ici comme un «mythe au masculin». Lequel mensonge a été repris ces dernières semaines, certes sur le mode de la déploration, à propos des campagnes contre le harcèlement sexuel visant les femmes.

L’écrivaine Nancy Houston, souvent mieux inspirée, estime (Le Monde, 29 oct. 2017) que l’image publicitaire de la femme comme objet sexuel a réveillé des «instincts», que la religion parvenait jadis à inhiber. Tout le malentendu viendrait du fait que les «les hommes bandent» spontanément, devant des femmes qui n’ont pas l’expérience de ce troublant phénomène.

Trouble pour trouble, si j’en crois mes amies, il arrive que les femmes éprouvent une soudaine humidité vaginale, y compris en dehors d’un rapport érotique.

Par ailleurs, le «problème» n’est en aucune façon le fait de bander (ça n’est pas douloureux, merci de vous en inquiéter, Nancy!) mais : Cette érection me donne-t-elle des «droits»? Puis-je considérer légitimement qu’elle peut ou doit modifier mon comportement?

La réponse à la première question est évidemment NON, surtout s’il s’agit de «droits» sur quelqu’un d’autre, qui empiètent sur ses propres droits, sa propre liberté.

Même réponse à la deuxième question, avec la modération subsidiaire qu’un homme – ou une femme – peut légitimement soulager une tension génitale en se masturbant, à condition toutefois de ne pas imposer à un tiers la vision de cet acte (exhibition) ou la connaissance du lien établi arbitrairement et sans son accord entre sa personne et le geste amenant le soulagement (harcèlement textuel, etc.).

Dans le même numéro du Monde, un psychanalyste qui aurait gagné à demeurer inconnu, M. André Ciavaldini affirme: «La pulsionnalité sexuelle humaine ne connaît pas de limites [pas de période de rut], elle cherche encore et toujours à se satisfaire coûte que coûte». Après cela, qui cimente pseudo-scientifiquement la culture naturaliste et essentialiste du viol, on peut bien raconter n’importe quoi: Ça va être comme ça, comme dirait Mme Angot, pendant longtemps encore…

Obnubilé par le souci de cibler un personnage en effet bien antipathique et de pratiquer une antireligiosité de bon aloi, Charlie Hebdo renforce, sans y songer (c’est une critique, pas une excuse), des clichés sociobiologistes, misogynes et racistes. Que cette contre-productivité politique réveille une haine meurtrière n’y change rien!

Le caractère répugnant ou criminel des réactions suscitées par une erreur ne saurait exonérer son auteur de ses responsabilités.

Ubu Roi ~ Alfred Jarry par Jean-Christophe Averty (ou “Merdre à la mort!”)

Hommage à Jean-Christophe Averty, décédé ce jour. Grand ami des poupées (qu’il moulina), du jazz et du music-hall (auxquels il consacra des milliers d’heures d’émissions de radio), et de Jarry (qu’il transposa à la télévision, quand il y eut dans cette “fausse fenêtre” de véritables – et vites closes – fenêtres de liberté créative).

«La Discordia», les «dieux», La mort, l’humour, le mauvais goût et les fascismes…

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Après l’assassinat délibérément sauvage — on n’est pas davantage mort égorgé, mais ça frappe l’imagination : c’est fait pour ça — d’un prêtre dans son église par des fanatiques d’un autre «dieu» que le sien, une militante et élue (ou ancienne élue, on s’en moque) écologiste, Julie Le Goïc a posté sur Twitter le message ci-dessus.

Après un tel crime, assimiler (sans éléments de preuve, à ma connaissance) la victime à ses confrères violeurs d’enfants est du plus mauvais goût.

Même si je comprends qu’on puisse sainement réagir à l’horreur par l’humour noir, et si je n’empêche personne de sourire : avec la meilleure volonté du monde, je n’arrive pas à trouver ça drôle…

D’ailleurs, pourquoi le mauvais goût produirait-il automatiquement de l’humour de qualité ? Si la scatologie, par exemple, était une garantie d’hilarité, ça se saurait…

Ce que je trouve encore moins réjouissant, ce sont les réactions suscitées sur les Capture d’écran 2016-07-29 à 17.59.21dits «réseaux sociaux» par le message ci-dessus reproduit : menaces de coups et blessures, menaces de viol, menaces de mort, injures sexistes et «roussophobes» (la dame Le Goïc arbore une chevelure flamboyante, ce que tout le monde peut constater d’après les photos publiées dans la presse régionale et désormais nationale).

La mauvaise blague produite par notre twiteuse n’aurait pas déparé une couverture ou une page intérieure de Charlie Hebdo (peut-être est-ce encore le cas? Je ne suis pas cette publication). Il est étrange que tant de gens, dont je ne doute pas que certains ont manifesté l’année dernière et affiché une brusque identité satirique et «Charliesque», se (re)découvrent intolérants à l’humour antireligieux qui a fait l’essentiel de la veine dudit hebdomadaire. Comme les foules sont versatiles !

Des ami[e]s m’ont rapporté un incident qui n’est pas sans rapport avec les mésaventures de la damoiselle.

Pendant les récentes manifestations contre la «Loi travaille!», apparaît un graffiti à la bombe de peinture sur un mur de je ne sais où. Je n’en ai pas le texte exact, mais l’auteur(e) y rapprochait l’utilisation du canon à eau et du gaz lacrymogène dans une formule qui disait en substance: «Ils [les CRS] nous douchent avant de nous gazer».

L’allusion au déroulé des opérations d’extermination menées dans certains camps de concentration nazis est transparente.

Voilà encore une plaisanterie d’un goût douteux, dont je n’éprouve pas, pour ce qui me concerne, un pouvoir déridant mieux établi que celle de Julie Le Goïc (qui n’appréciera peut-être nullement celle-ci, d’ailleurs).

Bref, ça ne me fait pas rire.

Ça ne me fait rien.

Or, certaines gens ont voulu y voir une plaisanterie antisémite…

Cette surinterprétation me paraît, pour le coup, aussi douteuse que l’«humour» de la formule initiale. Sauf à considérer que toute allusion ironique à un dispositif antisémite, ou irrévérencieuse à des personnes de confession ou d’origine juive serait en soi antisémite, ce qui condamnerait une bonne partie de l’«humour juif» (ou en réserverait l’usage aux seuls «juifs» eux-mêmes)… Au Diable ne plaise !

Au fait, l’anecdote reste à venir: comme des partisans de l’explication antisémite du graffiti en discutaient entre eux, survint un excellent camarade — mille fois croisé et apprécié dans les luttes des réfugié(e)s — qui avoua naïvement n’avoir rien vu de tel dans la formule.

Insultes, coups, œil au beurre noir s’ensuivirent…

Il y a quelque mois, un local parisien baptisé La Discordia était l’objet d’attaques diverses (graffitis injurieux traitant précisément ses animateurs de «racistes», puis bris de vitres) pour avoir hébergé un débat sur la notion d’«islamophobie», débat auquel j’ai assisté, notion que j’ai critiquée ici-même.

Je me suis associé sur ce blogue aux protestations des animateurs de La Discordia.

Dans leur texte de protestation, ils écrivaient, entre autres vérités :

Des individus qui identifient leurs ennemis de la sorte, et considèrent, en plein mouvement social qui n’arrête pas de commencer, alors que de nombreux camarades et compagnons défilent devant la justice, que l’urgence est à s’acharner sur les vitres de La Discordia, sont a minima, des ennemis absolus de l’intelligence.

J’adresse exactement la même critique aux imbéciles, de droite, de gauche, ou d’extrême radicalité (d’un bord ou de l’autre), qui pensent que l’urgence est de dépister les «vrai(e)s» racistes ou racialistes, fût-ce à travers une plaisanterie de huit mots et de leur casser la gueule à eux et/ou à ceux qui ne s’indignent pas de leurs plaisanteries dans les termes qu’il souhaitent imposer urbi et orbi comme seuls admissibles.

Que des fachos menacent une femme anticléricale, c’est dans l’ancien ordre des choses (qu’il importe de détruire). Que d’autoproclamés incarnations du vrai prolétariat révolutionnaire s’instituent en milices pour traquer le mauvais esprit ne saurait être toléré parmi nous. On a assez à faire avec les fachos, les flics et les barbus.

Hostile à l’assassinat des prêtres (pour lesquels je n’éprouve aucune sympathie) et des femmes rousses (pour lesquelles j’en éprouve beaucoup), je suis disposé à défendre le droit de toutes et tous — moi compris ! — à  critiquer toutes les idéologies, mêmes si elles se targuent de rallier des opprimé(e)s, et de moquer tous les «dieux» et toutes les religions.

Comme aussi le droit de toutes et tous aux mauvaises intentions et au bon goût. Et vice-versa.

Contre tout espèce d’adversaire.

Et à coups de marteau, si nécessaire.

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Ajout, le 30 juillet

On m’indique sur Paris-Luttes Infos, une version photographiée du slogan évoqué au début de ce billet (pas celle que j’avais vu passer moi-même; qu’importe; les auteur(e)s brodent les uns à partir des autres).

Il semble en revanche que c’est bien celle qui a été à l’origine de l’échange de coups entre un «discordiste», dont je n’étais pas certain de l’identité jusqu’ici, et un camarade (rencontré depuis).

L’essentiel serait dans l’adjectif «douteux», lequel chercherait à induire, non pas seulement un rapprochement entre douche et gaz, écho pour aller vite du «CRS SS», mais un doute sur la réalité de l’extermination à laquelle ils sont associés dans notre mémoire.

Il faudrait comprendre non pas: «C’est d’un goût douteux d’user des mêmes moyens de répression que les nazis ont associés pour une extermination», mais… Mais quoi au fait ?

J’ai beau retourner les termes dans tous les sens, je ne vois toujours pas comment la formule serait censée exprimer l’intention antisémite de son auteur(e), inconnu(e), je le rappelle.

Il se trouve que le discordiste en question se et me demandait récemment par mail — à propos de débats connexes — s’il devait/pouvait me considérer comme un frère avec qui continuer à débattre.

Qu’il entende ici ma réponse: Je te considère comme un fou dangereux mon garçon. Ni comme un frère ni comme un camarade.

Je n’ai rien à retirer à la solidarité de principe manifestée à l’égard de La Discordia, mais, quels que soient nos accords sur certaines positions politiques, je n’aurai plus jamais rien à faire ni avec ce local ni avec ceux qui soutiendront dans l’avenir les pratiques paranoïaques et viriloïdes de ses animateurs.

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BONNE ANNÉE 2016! [Collectivement, ça ne peut guère être pire qu’en 2015, hein!]

Ambiance oblige, probablement, l’année commence sur Lignes de force par une prise d’otage!

Je kidnappe et détourne — avec son consentement, certes! mais le consentement d’un poisson rouge est-il suffisamment «éclairé»? — l’animal que je vous ai déjà présenté ici-même: le poisson de Bocalblues, le blogue de l’ami Gil.

Un peu à l’étroit dans son chez-lui, un peu maladroit (comme on le vérifie une fois de plus), mais teigneux parfois, touchant et drôle toujours.

La bête se décline en autocollant et dans un album dont je vous conseille vivement de faire présent aux neurasthéniques de votre connaissance… On ne sait pas ce que l’avenir nous réserve…

Merci Gil!

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NE LAISSEZ NI LES FOUS DE «DIEU» NI LES CRÉTINS DÉMOCRATES VOUS MINER LE MORAL…

…découvrez plutôt les aventures que le dessinateur Gil fait vivre à son poisson dans un bocal (qui vous rappellera peut-être votre appartement, ou le monde où nous vivons).

Gil est l’auteur du superbe dessin, intitulé «Communion nationale», republié ici même. Économie de moyens, graphisme simple, Gil fait mouche (…ce qui peut améliorer l’ordinaire du poisson).

Outre les dessins d’actualité visibles sur son blog, dont j’ai déjà indiqué l’adresse, je ne saurais trop vous conseiller de consulter Bocalblues, le blog consacré aux aventures parfois dépressives, parfois explosives, de son poisson : «une saga muette et aquatique».

Le petit animal familier fait aussi l’objet d’un album. Vous le retrouverez encore en cartes postales, autocollants, et même en magnet. De petits cadeaux pour se remonter le moral et le remonter à celles et ceux qu’on aime. Sans comptez que l’esprit — fut-il affuté comme un crayon —, ne nourrit pas son homme (sa femme non plus, d’ailleurs). Il y a bien les daphnies séchés, mais l’auteur ne peut priver son personnage principal de sa pitance. Et puis, même hyperprotéiné, le régime lasse…

Bocal citoyen janvier 2012

Bocal citoyen. Janvier 2012.